‹ Jane la pale H. de balzacChapitre 2 sur 12 · IA NU LA PA LF · texte numérisé non relu

IA NU LA PA LF

mère d’Eugénie. — Y pensez-vous, madame! M. Landon ne daignera pas nous faire cet honneur...

L’air d’ironie qui accompagna ces paroles pouvait seul faire voir combien était piquée la femme qbi les prononçait.

— Mais pourquoi pas?... Quelque jour, en passant, il entendra jouer le piano... ou chanter... et... ce jeune homme a du monde, dit-on, il voudra savoir qui nous sommes. On dit qu’il est bien fait, spirituel ; et si ta fille...

— Mais ma fille est encore trop jeune pour se marier...

Pour celte fois, le dépit en personne prononça cette

phrase. Madame Guérin, voyant la rougeur do sa fille, se tut et continua do broder en regardant souvent ia fenêtre.

Eugénie, rentrant alors dans le salon, alla s’asseoir à côté de sa grand’mère; mais, après avoir examiné le visage sérieux de sa mère et repris son ouvrage, elle se hasarda à dire bien doucement ;

— Si M. Landon ne nous a pas fait de visite, c’est peutêtre parce qu’il a trop de chagrin.

Cette phrase faisait supposer deux choses : d’abord que le léger bruit'entendu à la porte du saloiî venait de la cu rieuse Eugénie; elle avait voulu savoir ce qu’on djsail en son absence, et la pauvre petite en avait bien le droit. Ensuite on pouvait conjecturer que la jeune personne n’était pas contente de voir expirer la conversation, surtout quand il s’agissait de M. Horace Landon.

— Mais, mademoiselle, à quel propos cette observation vient-elle... et qui a pu vous dire que M. Horace eût du chagrin?

La jeune fille rougit, et, répondant à la seconde question en éludant finement la première :

— C’est Marianne, dit-elle, qui prétend l’avoir appris du domestique de M. Landon.

JAN'E r. A pam:

Détournéo par col innoccnl siiMorfugo, 'l’allention de madame d’Arneuse se porta tout entière sur un point qui prêtait à la contradiction.

— Eh bien, dit-elle, je tiens de Rosalie que M. Horace est très-gai ; mais, Eugénie, rappelez-vous bien que je ne veux pas que l’on parle chez moi de cet inconnu. Vous m’entendez?...

Un oui, madame, timidement prononcé fut toute la’ré- 'ponso d’Eugénie, qui poussa un soupir et baissa les yeux sur son ouvrage, non sans envier le privilège acquis à sa grand’mère de travailler auprès de la fenêtre et de voir passer M. Landon à son retour de la promenade.

C’était un véritable tableau de genre que le groupe de ces trois femmes; la vieille grand’mère, ses lunettes sur le nez, brodait une collerette; sa fille, tenant un livre, annonçait par sa pose et par sa mise que l’orgueil lui faisait dédaigner les travaux du ménage. Sa figure altière contrastait singulièrement avec la douceur empreinte sur le visage do la tremblante Eugénie, qui travaillait sans mot dire, et dont la jolie tête restait toujours penchée sur un sein gonflé de soupirs. La bonne grand’mèro jetait de temps en temps un regard affectueux à sa petite fille, qui répondait à cette caresse par un coup d’œil furtif qu’elle semblait vouloir dérober à l’inquisition de sa mère.

Cette famille habitait une jolie maison de peu d’apparence, située à l’entrée de Chambly, et où la vue s’étendait sur une campagne accidèntée connue sous le nom de vallée de l’Ile-Adam. Cette vallée, moins célèbre mais plus riante que celle de Montmorency, qui la sépare de Paris, est couronnée par de vastes forêts et divisée en plusieurs vallons qu’embellissent les gracieux détours de l’Oise. De riants villages étagés sur les collines qui bordent les rives du fleuve jettent sur tout le paysage un air d’animation et de fête dont le charme ne laisse pas re

gretter les beautés séyères qui manquent à toute la contrée.

La scène que nous venons de raconter se passait dans un salon régulier où deux fenêtres s’ouvraient sur des jardins et deux sur la rue. La grand’mère, que nous avons montrée brodant une collerette pour Eugénie, était âgée de soixante et quelques années ; sa fille avait trente-trois ans, ce qu’elle répétait si souvent depuis quatre ans, que tout Chambly le savait ; pour Eugénie, sa petite-fille, ellé entrait dans cet âge charmant où le mariage est une terre promise sur laquelle on ne jette que des regards furtifs.

La grand’mère, madame Guérin, veuve depuis longtemps d’un fermier-général, demeurait toujours avec madame d’Arneuse. Avant la Révolution, madame Guérin avait marié sa fille à M. d’Arneuse, par suite de l’ambition qui poussait tous les financiers à rechercher l’alliance des maisons nobles, et M. Guérin, n’avait point hésité à sacrifier une grande partie de sa fortune pour faire do sa fille une femme de qualité.

Cette union eut, comme la plupart des mésalliances, jes suites les plus fâcheuses. Mademoiselle Guérin, devenue madame la marquise d’Arneuse, donna l’essor à l’orguei), sa passion dominante. Elle punit sévèrement sa mère d’avoir désiré ce mariage; elle l’écarta de son hôtel et la bannit de ses réunions. Madame- Guérin dévora ses larmes sans se plaindre, et chercha môme à excuser sa fille auprès de l’avare fermier-général ; mais madame d’Arneuse, ivre de vanité, finit par no plus recevoir sa famille.

M. d’Arneuse était le type du dissipateur. Il avait mangé une grande partie de sa fortune avant d’épouser mademoiselle Guérin; ce mariage ne rétablit point ses affaires et ne fit que retarder de quélques années sa ruine.

JA^Ji L.A TALE .

car la marquise, enchantée d’avoir le droit de vivre noblement, mit à honneur d’imiter son mari. Alors, quand les biens de M. d’Arneuse furent tout à fait dissipés et que son espoir ne reposa plus que sur des substitutions dont les effets étaient fort éloignés, il trouva dans les biens de sa femme une ressource que celle-ci lui abandonna volontiers et qu’elle contribua même à épuiser en peu de temps.

Au milieu de celle splendeur, il faut avouer que madame d’Arneuse, quoique coquette et vaine, sut conserver une réputation de vertu que le peu d’agréments de M. d’Arneuse dut rehausser aux yeux du monde. Cctlo réserve, dont l’orgueil et la sécheresse du cœur firent {)eut-ôtre tous les frais, lui valut les hommages de quelques hommes à la mode. La marquise eut soin de laisser éclater leur poursuite, et plus encore ses dédains, et prit de là occasion, dans ses rapports avec son mari, de so targuer à tout propos de sa vertu comme d’un trésor chèrement acquis. Madame, allant sans cesse au bal, à l’Opéra, faisant plusieurs brillantes toilettes par jour, laissant un intendant administrer ses biens, donnant des fêtes élégantes, ainsi que cela se pratiquait jadis; monsieur jouant, ayant des maîtresses, crevant des chevaux^ perdant des paris, comme on faisait, dit-on, autrefois, comme on fait peut-être encore aujourd’hui, finirent par se ruiner noblement. Le pauvre Guérin, avare comme doit rétro un fermier-général qui a été laquais, mourut de chagrin en voyant s’évanouir en fumée le fruit do ses peines, de son usure et de scs tra\aux. Tout ce que l’on sait d’authentique sur la douleur.de madame d’Arneuse, c’est qu’elle prit le deuil.

A cette épopuo éclata la Uévolulion. Fidèle aux principes qui dirigeaient l’aristocratie, M. d’Arneuse émigra, ne laissant guère en -France que des dettes. Sa situation était do celles où l’on ^e bat en désespéré ; ce fut le parti -

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qu’il prit; un duel lui fit rencontrer à Goblentz la mort qu’il avait cherchée en vain sur le champ de bataille. Passionné pour le jeu de trictrac, le marquis faisait avec un personnage important une partie dont les enjeux étaient considérables. Il se voyait sur le point de terminer un coup brillant qui devait lui donner un avantage immense. En effet, son adversaire avait entassé la fatale pile de misère; mais le coin de M. d’Arneuse était vide, et M. amena trois fois de suite bezet. D’Arneuse s’écrie aussitôt que les dés sont pipés, S***, irrité, fit à la joue de son adversaire ce qu’il avait fait au coin, c’està-dire qu’il la battit à vrai. Le jour, l’heure, le pré, les armes, les témoins furent choisis, et le ^lendemain M. d’Arneuse périt, regrettant moins la vie que la partie.

Cet excellent joueur ne fut pleuré de personne, pas même de sa femme, qui n’avait épousé que son nom. Cette mort vint assez à temps pour que madame d’Arneuse pût garder, toutes dettes payées et l’honneur sauf, mille écùs de rentes, qui, par une fatalité singulière, se trouvèrent dépendre de la fortune de M. d’Arneuse. Eugénie était le seul fruit de leur union. L’obligation d’élever une fille en bas âge et de lui léguer des exemples de vertu fût une espèce de charge qui sembla déplaire à la jeune veuve.

Au milieu de ce grand naufrage, madame d’Arneuse ne conserva que son orgueil et ses prétentions ; elle retrouva sa mère immuable dans sa bonté ; car madame Guérin consentit à vivre avec elle, pour joindre six raille livres de rentes qui lui restaient au faible revenu de sa fille; et le village de Charably, dix ans avant le moment où commence cette histoire, avait été choisi pour servir de tombeau aux grands airs de madame d’Arneuse : elle espérait, à force d’économie et de privations, pouvoir

sortir de la médiocrité, et reparaître au grand jour de la capitale. C’était là tout son avenir.

Les résultats naturels de ces antécédents ont à peine • besoin d’être énoncés : madame d’Arneuse, aigrie par ses malheurs, devint fort difficile à vivre ; à défaut de sensibilité, une vivacité toute nerveuse, qui lui était propre, la faisait rapidement passer des espérances les plus ambitieuses au plus profond découragement. Sa vie fut constamment mêlée de joie et de peines factices. Enfin, l’amour de la domination, qui est la passion de ces âmes hautaines, devint la source des seuls plaisirs réels qui lui restèrent, plaisirs dont sa fille et sa mère firent tous les frais. Eugénie avait à ses yeux mille torts; 1e premier celui d’être née; aussi la pauvre petite semblait-elle vouloir, à chaque instant, en demander pardon par le regard suppliant qu’elle jetait à sa mère. Ensuite, Eugénie avait une charmante figure, qu’embellissait encore un air de soumission et de douceur.

L’aspect d’Eugénie faisait naître une émotion d’autant plus vive,, qu’à travers la crainte que lui inspirait madame d’Arneuse, l’amour filial et le respect brillaient dans les regards qu’elle portait sur sa mère : elle épiait le moindre geste, et celle tendre fille prévenait les ordres cl les désirs, plutôt par tendresse que par crainte des reproches. Une joie enfantine animait son visage- lorsque ses attentions n’étaient pas dédaignées ou quand madame d’Arneuse les recevait avec moins d’indifférence qu’à l’ordinaire. Elle semblait comprendre la situation de sa m'ère, qu’elle plaignait et dont elle excusait les travers et les caprices.

La grand’mère, madame Guérin, soulfrail de voir sa petite-fille traitée avec tant de rigueur; mais sa tendresse pour madame d’Arneuse et sa faiblesse naturelle l’empêcITaienlde so prononcer hautement on faveur d’Eugénie.

Elle-même, d’ailleurs, malgré son grand âge et le dévouement dont elle avait donné tant de preuves, n’était pas à l’abri des exigences de sa fille; mais elle opposait à cette incessante tyrannie l’impassibilité de la vieillesse, et s’accusait elle-même des défauts de madame d’Arneuse, pensant qu’un mariage mieux assorti eût accru la fortune de sa fille, diminué son orgueil et adouci son caractère. Aussi n’intervenait-elle dans les querelles domestiques que pour recommander à Eugénie de ne pas heurter sa mère, de voler au-devant deses désirs et do l’aimer toujours.

Madame d’Arneuse, au milieu de cette médiocrité de fortune, agissait comme madame de Montespan, qui, n’étant plus maîtresse de Louis XIV, exigeai^ encore les respects dus à une reine; madame d’Arneuse voulait être servie comme lorsqu’elle avait cent mille livres de rentes. Or, Marianne et Rosalie, les deux seuls domestiques qui fussent restés à son service, avaient bien de la peine à représenter dignement l’ancienne maison; aussi Eugénie prenait-elle une grande part aux soins que l’on prodiguait à sa mère : elle excusait les domestiques autant qu’elle le pouvait, et les suppléait pour tous les soins délicats qu’on ne peut attendre des subalternes. Reconnaissantes de cette condescendance qui ne compromettait en rien la dignité d’Eugénie, ces deux femmes ne gardaient leurs places que par affection pour leur jeune maîtresse, qui répandait un charme inexprimable sur les rapports même les moins intimes. Toutes deux déploraient secrètement la tyrannie qui pesait sur cette aimable personne, et Eugénie trouvait en elles un appui plus grand qu’on ne pourrait l’imaginer, car les deux bonnes formaient en sa faveur une ligue permanente; et si l’on songe à quel point les maîtres sont entre les mains de leurs valets, on concevra facilement de quel secours Rosalie et Marianne étaient à la pauvre Eugénie.

Celle maisou ressemblail donc u loules les maisons du monde : calme à la superficie, mais Iroublëe dans l’intérieur, el en proie à mille peliles intrigues domestiques qui roulaient plutôt sur des sentiments que sur des faits. Pour achever ce tableau et le rendre complet, avant do revenir à ce qui se passe dans le salon, nous allons écouter ce qui se dit dans l’antichambre.

Une jeune et jolie fille repassait une robe de percale qu’elle venait d’étendre sur une couverture. Elle mettait à cet ouvrage une grande attention ; et, à la manière dont Rosalie plissait la robe, on eût pu deviner qu’elle travaillait pour mademoiselle.

— Avouez, Marianne, disait-elle à une femme d’une soixantaine d’années qui s’occupait de quelques détails de ménage, avouez que cette pauvre jeune personne serait heureuse si nous parvenions à la tirer d’ici.

— Malheureusement, répondit Marianne, il n’y a pas moyen, mais je donnerais bien la moitié d’un quaterne pour la délivrer.

— Eh bien, repartit Rosalie en abandonnant son fer et en venant s’asseoir auprès de la cuisinière, nous pouvons toujours l’essayer.

— Ehl bonne sainte Vierge! comment?... s’écria Marianne en mettant les mains sur ses hanches et en regardant la soubrette avec une avide curiosité

— En la mariant avec M. Horace Landon, répondit la femme de chambre.

— Il est beaucoup trop riche, et puis il a quelque amour dans la tcte, il est triste.

— Il est gai, répliqua Rosalie.

— 11 est triste! répéta Marianne d’un ton péremptoire.

— Qui vous a dit cela? demanda Rosalie.

— C’est sa femme de charge, répondit Marianne so croyant victoriease.

— Et moi, je le tiens de son valet de chambre ! s’écria Rosalie en rougissant ; M. Nikel, celui qui gouverne la maison de M. Landon ; il mène son maître par le bout du nez ; il est le seul qui puisse le voir ; et c’est la vérité, il me l’a bien dit plus d’une fois...

A ces paroles, la cuisinière se tourna d’un air inquisiteur vers la femme de chambre :

— Est-ce qu’il vous ferait la cour?... demanda- t-elle.

— Je n’ai pas dit cela., répliqua Ro.salie en baissant les yeux ; mais quand cela serait, j’aurais bien la force de me dévouer pour gagner M. Nikel et l’engager à marier notre demoiselle à son maître.

— Dévouer 1 s’écria Marianne; saint Jésus I je me dévouerais plutôt mille fois qu’une!

A celte exclamation, la femme de chambre, abandonnant la place qu’elle occupait auprès do la cuisinière, reprit son fer, qu’elle passa silencieusement sur une percale d’une blancheur éblouissante, en réfléchissant à la phrase de Marianne.

— Est-ce que vous avez déjà vu M. Nikel ? demanda Rosalie après un moment de silence.

— Oui, répondit Marianne ; et c’est lui qui m’a dit que son maître avait cinquante mille livres de rentes, que c’était une maison d’or, que-JI. Landon ne prenait garde à rien, que les domestiques vivaient chez lui comme le poisson dans l’eau, qu’à Paris M. Landon possédait un bel hôtel ; et il m’a encore raconté que personne de chez eux ne pouvait découvrir ce qui l’avait obligé à venir habiter un petit village pour y vivre retiré, et très-mal ; mais il parait que 'M. Horace n'aime pas trop la bonne chère, puisqu’il a une si mauvais» cuisinière, et qu’il la garde!...

JA Mi LA l’ALli

Le ton de Marianne en prononçant ces dernières paroles rendit à Rosalie le souffle qu’elle avait perdu ; elle s’aperçut que Marianne ne cherchait en M. Nikel qu’un protecteur dont l’entremise pût l’élever à la place de cuisinière de M. Landon, et que dans cette espérance elle ferait tous les sacrifices nécessaires. La femme de chambre ainsi rassurée tourna la tète vers Marianne d’un air moins inquiet, et leur conversation finissant par l’aveu mutuel d« leurs intérêts, elles convinrent de marcher chacune à leur but en s’entr’aidant et en dirigeant tous leurs efforts pour amener M. Landon à venir dans la maison de madame d’Arneuse.

— Cela sera d’autant plus difficile, dit Marianne en terminant, qu’il n’est pas dans l’intérêt de M. Nikel que son maître se marie; aussitôt qu’il y aura une femme dans la maison, il perdra son empire, et je gage qu’il empêchera son maître de venir ici.

— Si je parviens à lui plaire, pensait Rosalie, ce M. Nikel ne fera que ma petite volonté...

— Si je deviens cuisinière, pensait Marianne, j’en dirai tant sur mademoiselle Eugénie...

Ces dignes servantes s’imginaient que M. Landon était un homme auquel on parlait aussi facilement qu’à leurs maîtresses, dont la détresse avait autorisé une certaine licence.

On doit bien s’imaginer que tout Chambly savait ce qui se passait dans la maison do madame d’Arneuse par l’organe de la digne Marianne, qui, de sa vie, n’avait pu retenir une demande ou refuser une réponse. On dit même qu’elle faisait souvent l’une et l’autre à la fois.

Pendant que les deux domestiques complotaient aiiLsi de marier mademoiselle Eugénie à M. Landon, le silence régnait toujours au sawn. Eugénie avait fort bien vu passer M. Horace, le matin ; et, ayant remarqué le temps

qu’il meltail à faire sa promenade, elle regardait la pendule pour calculer le moment de son retour. Jugeant enfin que celte heure dësirée approchait, elle se leva, quitta son ouvrage et se mit au piano.

Celte petite maneuvre, tout innocente qu’elle était, annonçait évidemment qu’Eugénie pensait à M. Horace Landon. Ce ne pouvait être en effet que j)Our lui .qu’elle se mettait au piano tous les jours à la môme heure, et qu’elle exécutait les morceaux les plus brillants, juste au moment où il passait. Aussi conclurons-nous de cette adroite combinaison, si souvent répétée, qu’Eugénie avait conçu un petit plan de séduction' qu’elle s’avouait peutêtre' ainsi : — A force* d’entendre jouer, il voudra connaitro la musicienne ; alors, comme Marianne et Rosalie ont disposé tout le monde en ma faveur, on ne pourra que l’intéresser en lui rapportant ce que les heureux bavardages de Marianne ont appris sur mon compte : s’il est riche, il n’a pas besoin d’une femme qui lui donne encore de la fortune, il voudra donc voir la musicienne... et s’il vient...

Ce rêve de la jeune fille était aussi celui de madamç d’Arneuse, qui ne s’arrêtait probablement pas, comme Eugénie, au point le plus intéressant de son roman; en sorte que la maison ressemblait assez à l’un de ces forts dont les batteries étagées défendent l’approche d’un port militaire. Madame d’Arneuse avait aussi remarqué les heures auxquelles M. Landon passait et repassait. Chaque jour elle montait à sa chambre, abandonnait le salon à sa fille, et courait, sous quelque prétexte, s’établir à sa fenêtre pour foudroyer l’ennemi par un feu soutenu de regards, de gestes et d’attitudes qui ne paraissaient pas s’adresser à lui, bien qu’elles n’eussent pas d’autre objet.

Ainsi la première batterie faisait à grand bruit son ex-

plosion au rez-de-chaussée, où le piano d’Eugénie engageait l’action, tandis que madame d’Arnouse, au premier, lisait à sa croisée ou regardait sur la route, etc... Enfin, ' souvent Rosalie, sur le seuil de la porte, établissait une | troisième batterie qui tirait à bout portant sur Nikel.

Ces différentes manœuvres étaient toujours si habilement justifiées, que le diable en personne ne les eût pas crues dirigées contre lui. Quoi de plus naturel, en effet, que madame d’Arneuse montât dans sa chambre à quatre heures, pour y faire sa toilette du diner ou pour y prendre un livre... Quatre heures, même à Chambly, ce n’est pas heure indue, et Eugénie pouvait jouer du piano sans encourir les plaintes des voisins et les reproches du propriétaire. Quant à Rosalie, elle avait cru entendre sonner à la grand’porte, ou bien elle courait chez la mercière pour acheter du fil.

Cependant madame d’Arneuse était en proie aux plus graves agitations: elle commençait à croire que sa fille avait l’audace de tracer sur ses propres lignes une parallèle qui allait plus directement à la place attaquée, et la mésintelligence ne tarda pas à éclater entre les assiégeants. Eugénie venait de s’asseoir au piano et commen- j çait un charmant caprice, lorsque madame d’Arneuse s’écria ;

— Avez-vous oublié que j’ai la rhigraine, ou faites-vous du bruit à dessein ? N’approndrez-vous jamais à avoir une attention pour votre mère?...

Eugénie déconcertée fut loin de se douter que sa mère ne souffrait pas le moins du monde; elle la crut naïve- | ment; et, restant interdite, elle la regarda avec sollicitude.

— Comment, ma pauvre enfant, s’écria madame Guérin, tu souffres!... Et la grand’maman, tournant la tête vers sa petite-fllle, lui fit signe d’abandonner le piano et

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de revenir travailler. La pauvre Eugénie, jetant un coup d’œil sur la pendule, poussa un soupir, regarda la croisée et reprit son ouvrage.

— Souffres-tu toujours beaucoup ? demanda madame Guérin, après une demi-heure de silence. Et elle contempla sa fille avec un air de compassion.

— Oui, madame ; et mon mal do tête est si violent, que je vais aller chercher de l’eau de Cologne.

A ces mots, madame d’Arneuse, entendant le pas d’un cheval, courut précipitamment vers l’escaliér. La pauvre grand’mère, croyant sa fille plus malade, la suivit avec inquiétude.

Eugénie, restée seule, n’osa toucher du piano, de peur qu’on ne la crût inditférente aux souffrances de sa mère ; madame Guérin elle-même se serait courroucée. La jeune fille écoutait le pas du cheval, et elle le connaissait trop bien pour ignorer que M. Horace Landon allait passer.

Rosalie entre tout à coup et s’écrie ;

— Mademoiselle, le voici I

— Mais Rosalie !...

Et la jeune personne dévoila son embarras par un de ces doux regards qui disent tout. Aussitôt la femme de chambre tranche la difficulté en sautant à la fenêtre; elle l’ouvre précipitamment, se saisit d’une assiette creuse pleine d’eau, et la vide dans la rue : alors Eugénie s’approchant ; toutes deux virent le jeune Horace Landon ; son cheval marchait paisiblement, Nikel suivait.

Rosalie arrêta son regard sur ce dernier avec l’assurance d’une soubrette de comédie; mais Eugénie, timide et coquette en même temps, se rejeta brusquement en arrière, aussitôt que son regard eut recontré celui du jeune homme. Nikel fit un signe d’amitié à la rusée soubrette qui lui souriait; Eugénie put, lorsqu’ils furent passés, contempler encore le jeune Horace qui se garda bien de se retourner.

— Je voudrais bien savoir pourquoi vous vous êtes permis d’ouvrir cette fenêtre?...

— Ce n’est pas moi, madame, répondit Eugénie.

— C’est moi, s’écria Rosalie ; je suis venue pour ôter l’assiette dans laquelle madame a voulu nettoyer ellemême son bougeoir de vermeil, et j’en ai jeté l’eau par la fenêtre.

— Je le nettoierai moi-même toutes les fois que cela me plaira, entendez-vous ?... mais pourquoi Eugénie était-elle debout, rouge et décontenancée, lorsque je suis entrée?

— Madame, s’écria Rosalie, qui se hâta de répondre, mademoiselle, connaissant mon étourderie, a craint de me voir jeter par la fenêtre votre bobèche de cristal qu’elle croyait dans l’assiette...

— Pourquoi vous mêlez-vous de répondre pour ma fille? reprit madame d’Arneuse en interrompant Rosalie, et pourquoi entrez- vous au salon sans y être appelée?... J’entends que vous restiez dans l’antichambre et que vous n’en bougiez que quand on aura besoin de vous. Tout va fort mal ici !... Sortez I Et vous, mademoiselle, mettez-vous au piano.

— Mais, maman, votre mal de tête...

— Il ne s’agit pas de ma tête, mais de votre piano; je veux voir si vous jouerez aussi faux qu’à l’ordinaire.

— Allons, dit madame Guérin, allons, ma petite, obéis à la mère. Quant à son jeu, dit-elle en s’adressant à madame d’Arneuse, tu en seras, je crois, contente. Puis revenant à Eugénie:

— Allons, mon enfant, lui dit -elle, ne fâche pas ta mère. ♦

Eugénie obéit sans murmurer et sans demander la raison de cette nouvelle fantaisie ; mais, tout en jouant, elle cherchait ce qui avait pu dissiper si rapidement le maj de tête de sa mère et en môme temps lui donner tant d’humeur.

La pauvre enfant pouvait-elle deviner que la seconde batterie venait de tirer en pure perte? que madame d’Arneuse ayant entendu ouvrir la croisée, ayant vu M. Landon regarder dans le salon, et surtout ayant remarqué le signe de Nikel, était devenue furieuse en songeant que sa fille avait remporté le premier avantage décisif, après vingt jours de tranchée ou plutôt de croisée ouverte?

Cette colère d’araour-propre fut terrible; la grand’mère seule remercia Eugénie quand celle-ci eut terminé soo morceau, encore le fit-elle avec les ménagements d’un homme de cour qui évite un disgracié, car elle déroba à sa fille le sourire qu’elle adressa à Eugénie. Le mouchoir de madame d’Arneuse étant tombé, sa fille se précipita pour le ramasser, et le lui présenta sans recevoir le froid merci qu’on accorde même aux indifférents; enfin, madame d’Arneuse ne parla presque pas à Eugénie, et le lendemain matin son visage avait conservé la sévère expression de la veille.

Au déjeuner, le hasard voulut que la conversation tombât sur M. Horace LandOn, et l’on se doute bien que ce fut madame Guérin qui en parla la première ; aussitôt madame d’Arneuse déclara — qu’elle ne voulait plus entendre ce nom; qu’elle défendait d’ouvrir- la bouche sur ce qui concernait ce merveilleux, impoli à l’excès, grossier, sans esprit, et qu’il ne conviendrait pas de voir, ajouta-t-elle, quand même il en solliciterait la permission.. Je ne me sens pas du tout disposée à recevoir des gens

Ig JANE LA PALE

dont le ton est si différent du nôtre. C’est quelque (ils de parvenu, quelque marchand retiré; son nom n’est pas celui d’un homme comme il faut. '•

- — Mais, ma chère amie, ses gens l’appellent M. de Landon, dit madame Guérin.

— Oui, madame, s’écria Rosalie avec finesse, il est noble 1

— Landon ou de Landon, cela ne signifie rien. N’a-t-on pas fait des nobles à la douzaine depuis quelque temps? Cependant ce nora-là n’aurait pas eu besoin d’étre anoblij car c’est celui d’une des plus anciennes familles de France, à laquelle M. Landon n’appartient certainement pas, car il n’en a rien fait savoir, et ce sont là de ces choses qu’on a soin de ne pas laisser ignorer. Mais ce qui prouve mieux encore son origine plébéienne, c’est sa tournure: on le dit militaire, il n’est pas môme décoré. Au reste, reprit madame d’Arneuse après un moment de silence, qu’on se souvienne de la manière dont il est arrivé dans ce paysl En vérité, quoique alors on ne l’ait pas arrêté et que depuis il ait donné les renseignements nécessaires, je ne puis qu’en penser très- mal: c’est quelque mauvaise affaire qui l’aura conduit ici ; car comment un jeune homme qui a cinquante mille livres de renies préfère-t-il habiter un village plutôt que Paris? Ceci n’est pas clair. D’ailleurs, tout en sa personne trahit le défaut d’éducation première... Il monte mal à cheval, il se tient sans dignité. Enfin, qu’on no m’en parle plus ; cela m’irrite et m’agace.

En ce moment, la haine que madame d’Arneuse croyait porter au jeune Landon était arrivée à son comble, et l’on sait combien elle était exagérée dans ses sentiments. Ainsi, ce jeune homme qui, à son arrivée dans le pays, lui parut digne d’être reçu, et qui fut même désiré, de-

lA^E LA PALE

vint, au bout de trois mois, l’objet de son antipathie. Chacun devinera pourquoi.

Malgré le haut point de défaveur où le jeune Landon était parvenu dans son esprit, madame d’Arneuse ne continua pas moins d’épier son passage; car ce fut vers quatre heures et demie que, se plaignant du froid, elle voulut son châle; Eugénie eut de son côté la satisfaction d’apercevoir que M. Horace, désirant sans doute écouter les sons du piano, arrêta le trot de son cheval, le fit marcher lentement le long de la maison, et reprit le trot une fois qu’il lui fut impossible d’entendre la musique. C’est, du moins, ce que supposa la pauvre enfant. Mais, hélas ! elle ne savait pas que si M. Landon parut s’arrêter, ce fut par la volonté de Nikel, son domestique, et non par un effet de son propre mouvement. En effet, même à ce moment, il y eut entre Nikel et Rosalie un engagement sérieux dans lequel cette dernière remporta un avantage signalé.

Cette jeune femme de chambre était Languedocienne ; par conséquent vive, légère, animée, l’œil fripon et la tournure en quelque sorte agaçante ; alors on peut concevoir comment, tout en servant sa jeune maîtresse, elle avait le plaisir de travailler pour son propre compte en attaquant le cœur de l’estimable Nikel.

Jamais Chambly n’avait été si tranquille, et sous aucun régime il n’y eut une disette d’intrigues, de rapports, de commérages, pareille à celle qui mettait à mal toutes les langues lorsque M. Landon y arriva, de manière que ces événéments obtenaient une grande attention, et le public observait les mouvements de la maison de madame d’Arneuse et ceux de M. Horace avec encore plus de curiosité que les habitués de la Petite-Provence ne suivent sur une carte les mouYeiRents des armées européennes, et l’on

faisait gënéralemont des vœux pour que mademoiselle Eugénie épousât M. Landon.

Il faut convenir que les discours suggérés par la liaino à madame d’Arneusc n’élaicnt pas sans fondement, et la conduite de M. Horace, à son arrivée dans le village, prêtait assez à la médisance. A l’autre bout de Cliambly s’élevait une belle maison séparée de toutes les, autres. Elle était inhabitée, et le propriétaire n’avait jamais pu la louer, parce qu’elle exigeait de la part du locataire une fortune considérable ; aussi, depuis quelque temps, s’était-il déterminé à mettre sur la porte coclière un petit écriteau économique sur lequel on lisait d’un côté à vandre; et de l’autre à loué.

Ccl écriteau, suspendu par une mince ficelle, tournait au gré du vent: or, le 15 janvier 1814, le vent soufllait de telle façon, que l’écriteau ne présentait aux passants que la face sur laquelle on lisait à loué.

Ce jour-là, un jeune homme monté sur un cheval fougueux courait à bride abattue en traversant le village de Chambly. Ün domestique le suivait. ■

L’air égaré du maître, ses yeux hagards, sa chevelure en désordre, firent croire à ceux qui le virent passer que c’était ou quelque prisonnier de marque, 'OU quelque criminel qui s’évadait.

Ce jeune homme ne paraissait faire aucune attention aux choses extérieures ; et ce qui le prouva, c’est que son cheval s’abattit sous lui, qu’il tomba, qu’on le releva, que son domestique lui demanda s’il souffrait, et (jue, devant un cercle qui s’était formé autour de lui, il répondit: — Qu’est-ce ? qne me voulez-vous ?...

Cette phrase donna lieu à une dernière conjecture, chacun pensa qu’il était fou,

— Ah! je le crains bien!... dit Nikel à ceux qui lui faisaient part de leurs soupçons pendantqu’on transportait

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son maître dans la maison où un lit fut disposé en peu d’instants.

Quand le jeune Horace reprit ses sens après un long évanouissement , il demeura pendant quelque temps plongé dans un accablement profond; puis, parcourant d’un regard effaré tous les objets qui l’entouraient : — Jane! s’ccria-t-il. A ce moment il aperçut son valet do chambre, et recouvrant toute sa présence d’esprit ; — Où sommes-nous? dit-il à Nikel ; celui-ci le lui rappela. — Eh bien, reprit Horace, le hasard m’indique la retraite où je dois me fixer ; ici mon cheval s’est arrêté, ici je vivrai obscur, et j’y trouverai peut-être la tranquillité à défiiut de bonheur.

Il se mit alors à parcourir la chambre à grands pas, et ayant aperçu l’écriteau qui se balançait à la croisée, il se dégagea des bras de Nikel, qui voulut en vain le retenir, et s’élança dans la rue; il se mit à examiner la maison, au grand étonnement des habitants do Chambly, qui se figuraient qu’il avait au moins la jambe cassée. M. Landon loua sur-le-champ la maison et ne tarda pas- à s’y établir.

Tel fut le début de M. Horace dans la ville de Chambly. Il était de nature à faire causer ; aussi parla-t-on de cet événement singulier jusqu’à ce que Nikel eût donné peu à peu des renseignements qui satisfirent la curiosité publique.

M. Landon était âgé do vingt-sept ans ; il avait perdu son père et sa mère pendant la Révolution^ et sa fortune, qui était alors considérable, se ressentit de cette cruelle porte : néanmoins, son tuteur, homme d’une probité sévère, en sauva une grande partie. Ce tuteur était un homme assez supérieur pour, dans ces temps de trouble, veiller par lui-même à l’éducation de son pupille. Ses soins presque paternels furent couronnés d’un plein succès ; l’élève se trouva digne du maître. M. Horace était

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donc depuis longtemps livré à lui-même il avait servi pendant sept ans dans les chasseurs de la garde et avait obtenu son congé.

Après ces documents, que Nikel ne répandit que lentement et comme pour calmer l’avide curiosité du public, on se contenta d’observer ce qui se passait dans la maison de M. Landon. Cette maison fut meublée avec soin. Les écuries, abandonnées depuis longtemps, revirent de beaux chevaux, et les domestiques du jeune homme arrivèrent bientôt. On espérait assez tirer partie des gens de la maison, mais leur taciturnité désolante étonna tout le monde, et l’on fut encore plus surpris d’apprendre qu’elle était commandée par M. Landon.

.Alors on attendit avec impatience les premières démarches du jeune homme pour le juger en dernier ressort ; mais il resta un mois entier sans se montrer ; la curiosité devint bien vive, et arriva même à son comble, quand on sut, car tout se sait, qu’il ne bougeait pas du coin de son feu, où il passait la plupart du temps à lire. Nikel, chargé de la conduite de la maison, en était en quelque sorte le maître. Il n’y avait qu’un seul point sur lequel M. Horace fût scrupuleux; il exigeait un silence absolu, et s’emportait même, chose fort rare en lui, lorsqu’il entendait un bruit inusité. Faisant sa demeure favorite d’une chambre reculée qui avait vue sur la campagne, il n’en sortait que pour se promener dans son parc. Ainsi, pendant un certain temps, il régna dans le village de Chambly une inquiétude générale sur le nouvel habitant.

Ce fut au bout de ce mois, passé dans le silence et dans la mélancolie la plus profonde, qu’un matin, Nikel, ayant fini la chambre de M. Landon, prit sur lui de parler à son maître. Il le contempla d’abord pendant quelque temps: Horace regardait machinalement le feu ; sa tête était appuyée sur la paume de sa main droite, dont le coude po-

JAiNE LA PALE

sait sur son fauteuil, et sa main ganche pendante annonçait par son immobilité une forte préoccupation. Ce spectacle, habituel pour Nikel, lui parut ce jour-là plus triste que jamais, et le fidèle serviteur s’enhardit au point de se placer d’abord au milieu de la chambre, à dix pas de son maître,

Là, posant son coude sur un meuble qui lui servit de point d’appui, il ne se soutint plus que sur sa jambe gauche, autour de laquelle il entortilla la droite; s’étant alors regardé dans la glace, il se trouva si bonne grâce, une tournure si philosophique et si argumentative, que, ne doutant pas du succès, il commença ainsi : — Savez-vous, monsieur, qu’en demeurant enseveli dans ce fauteuil, vous détruisez votre santé et perdez votre jeunesse?...

A ces mots, M. Landon se tourna vers Nikel et l’examina sans mot dire.

Nikel se croyait beaucoup plus d’esprit et de finesse qu’il n’en fallait pour conduire son maître, et la cause de cette bonne opinion qu’il avait de lui-même était dans le caractère d’Horace, qui avait une telle insouciance sur les insipides détails de la vie, qu’elle dégénérait en un dégoût complet pour les choses. Aimant trop les jouissances intellectuelles pour ne pas fuir les réalités que sa fortune lui permettait de négliger, s’agissait-il des sentiments ou des personnes, il retrouvait alors une énergie toute vierge et tout l’enthousiasme de la jeunesse. On conçoit alors l’espèce d’empire que pouvait avoir acquis sur le maître le valet de chambre. Nikel aimait sincèrement M. Landon, il le soignait avec affection et complaisance. Celui-ci avait éprouvé tant de fois l’attachement de Nikel, qu’il ne pouvait refuser une grande liberté au domestique. Ce dernier se permettait donc de donner son avis, de chapitrer son maître, avec respect, il est vrai, mais encore avait-il conquis le droit de remontrances comme les anciens parle-

Si JAM: LA PALE

ments ; et Landon en agissait comme le roi, il écoutait la remontrance et n’en faisait qu’à sa tête.

Alors, Nikel, profitant de l’espèce d’insouciance de son maître pour la conduite d’une maison, ne prenait, dans certains cas, l’avis de M. Landon que comme Richelieu venait prendre celui de Louis XIII. Mais il n’abusait pas de son autorité ; seulement il régnait avec douceur sur tous les gens de la maison, faisait le beau parleur, et quand on proposait quelque chose, il répondait en s’identifiant avec M. Horace : Nom verrons, nom avons le projet de, nous sommes d’avis, et toujours notfs. Marianne cro^nit le maréchal-des-logis Nikel (car il avait été maréchal-deslogis) aussi jaloux de son autorité que de ses intérêts ; il n’en était rien : Nikel aimait sincèrement son maître, il savait que son maître^ l’aimait, et, content de son rôle, loin do s’opposer à quelque projet qui pût dissiper le chagrin do M. Horace, il eût été le premier à le proposer. Enfin Nikel était formé d’une argile pure, mais non pas sans défaut; enfant d’Adam, il payait sa quote-part dans le grand tribut d’imperfections que nous devons au malin esprit, et cette contribution personnelle ne l’empêchait pas d’être un brave, un digne homme, quoique parfois curieux et bavard.

Nikel vit bien que, la douceur du regard do son maître étant un encouragement, il pouvait parler sans rien craindre : jugeant alors que dans les cas désespérés il faut do grands remèdes, il procéda en jetant d’abord son maître dans l’étonnement.

— Savez-vous, dit-il en continuant, que Sénèque vous condamne tout à fait lorsqu’il établit que les hommes de courage supportent les infortunes sans changer de caractère...

— Et où diable as-tu pris cela ?

— Bravo, dit en lui-même Nike! ; où je l’ai pris, mon-

sieur, dans le chapitre V du Traité des Passions, où ce grand général a mis en déroute tous les arguments que des gens de la Grèce ont, à ce qu’il prétend, poussés contre lui, quoique je ne comprenne guère comment il se peut que ce Sénèque...

■ — Mais, Nikel, tu as donc lu Sénèque?... dit M. Landon, en changeant de posture, car il se porta sur un seul côté de son fauteuil pour regarder Nikel.

— Oui, monsieur, je l’ai lu en le replaçant l’autre jour dans votre bibliothèque.

— Tu n’as lu que ce passage-là, je parie 1... et tu es bienheureux d’avoir à me le citer.

— Ciel 1 s’écria Nikel en décroisant ses jambes et en s’approchant de M. Landon ; c’est ce qui vous trompe, mon général, car j’ai continué et j’ai été bien plus content de mon auteur dans sa pièce du Mariage de Figaro. Voilà un homme !...

M. Landon se prit à rire, et Nikel interdit reprit sa première pose ; et ayant retrouvé son point d’appui : — Oui, monsieur, c’est dans le volume suivant ; il est, comme l’autre tout relié en maroquin rouge.

Cette explication fit encore plus rire Landon, qui comprit alors la méprise de Nikel ; le maréchal avait cru que des volumes do même format et reliés de la même manière devaient no former qu’un seul et même ouvrage.

— Je vois bien que monsieur rit parce que je ne sais pas le latin, reprit Nikel ; mais enfin, monsieur, toujours est-il que vous devriez sortir do votre léthargie, courir, monter à cheval, vous distraire : vous n’employ ez plus votre pauvre Nikel ! un maréchal-des-logis réduit à n’avoir plus qu’une chambre à faire!... Nous avons tous sur le cœur le pain que nous mangeons. Je ne suis pas au fait de ce qui cause votre peine, et je ne dois pas mémo le savoir, à moins que monsieur no me le dise lui-même ;

JANK LA l'ALK

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car Dieu m’est témoin que je ne ferais pas une enjambée, même à cheval, pour le découvrir. Je ne suis pas comme ceux qui vont au pas de charge dans la confiance de leurs maîtres ; notre devoir est de les servir et de prendre leurs intérêts : c’est pour cela que je dis à monsieur qu’il devrait ne pas s’absorber et se complaire dans sa mélancolie : quoique je n’en connaisse pas les causes, je suis certain que monsieur conviendra qu’il a tort et que Sénèque a raison.

— Sénèque est mis là pour Nikel, dit en souriant H. Landon.

— Et quand ce serait Nikel ! est-ce parce que votre pauvre chasseur vous aurait montré le bon chemin que vous prendriez le mauvais ?

— Non, non, Nikel, reprit M. Landon, tu sais bien que je suis volontiers tes conseils, qui sont bons quelquefois.

— Monsieur veut rire, s’écria le valet de chambre avec un faux air de modestie où l’amour-propre triomphait ; puis il reprit: Puisque monsieur cache obstinément la cause de son chagrin, on ne peut pas lui donner des consolations ; mais, en tout cas, je ne persiste pas moins à jirétendre que si monsieur montait son beau cheval, s’il allait au grand galo[> vers Cassan, comme lorsque nous avons chargé à Eylau, monsieur se dissiperait et finirait par reprendre un peu de gaieté.

— Tu as raison, Nikel; c’est une lâcheté que de se laisser abattre par la douleur.

— Ainsi, monsieur, interrompit Nikel, je vais faire seller Magnifique, vous apporter votre déjeuner, et nous partirons pour Cassan.

Horace était retombé dans son fauteuil ; il avait l’œil fixé sur le feu; il ne répondit rien.

— Il est ensorcelé ! s’écria Nikel en s’en allant.

Néanmoins, M, Landon, depuis cette matinée, prit une |

autre manière de vivre. Semblable à ces gèns qui, tout glorieux d’avoir rencontré l’idée d’un homme supérieur, pensent qu’ils le conduisent, Nikel regarda ce changement comme son ouvrage. Alors la curiosité des habitants de Chambly eut lieu de se satisfaire. Horace se promenant quelquefois à cheval dans la campagne, ils le virent passer, et soudain chacun voulut expliquer ce qu’il y avait d’étrange dans ses manières ; de là mille commentaires différents, tous appuyés sur les traces de violent chagrin qui paraissaient dans le maintien du jeune étranger.

En effet, l’âme d’Horace avait été altérée par une secousse trop forte pour revenir à toute sa vie première ; les ressorts trop fatigués n’avaient plus cette élasticité qui fait le charme du Jeune âge; sa flgure portait l’empreinte de la souffrance, et comme son âme, au premier aspect elle semblait flétrie ; mais, en examinant Horace, on finissait par découvrir qu’il ne s’était seulement que froissé dans sa chute, et que l’âme pouvait fleurir encore. On reconnaissait d’abord en lui une inépuisable bonté qui n’excluait pas la finesse; spirituel, il était franc ; libre dans ses manières et dans ses expressions, il devait déplaire à quelques-uns par sa facilité à obéir à toutes les impressions d’une imagination mobile ; quoiqu’il parlât avec pureté, avec éloquence même, il se livrait néanmoins à des saillies qui s’accordaient mal avec sa manière habituelle de' s’énoncer, mais fort bien avec l’ensemble de l’homme. Il savait cependant sacrifier aux convenances et avait parfois de la dignité. Sa figure, sans être belle, était si expressive qu’elle traduisait innocemment ies moindres mouvements do son âme. Il était petit, mais très-bien proportionné ; la couleur de son teint, ses gestes vifs, tout indiquait en lui le défaut des tempéraments nerveux, cette exaltation dans la pensée, cette chaleur dans les sentiments, qui ne laissent jamais le temps de consulter

la froide rftison. Suivant ainsi l’inspiration du moment, tantôt Horace se livrait à une gaieté excessive, et tantôt il devenait mélancolique. Mais cette inégalité de caractère n’influait que sur la surface, car on retrouvait toujours en lui la bonté, l’enthousiasme et cette noble confiance do la jeunesse, d’où il résultait qu’llorace n’ayant jamais rien do caché pour personne, introduisait le premier venu dans sa conscience avec une facilité qui lui nuisait au premier abord; aussi était-ce un bien grand miracle et une chose inexplicable pour Nikel, que M. Horace eût gardé pour lui seul la cause de sa retraite et de son chagrin.

Avec l’apparence de la légèreté, Landon était capable de constance ; son chagrin ne céda point à sa nouvelle conduite. Il finit par contracter machinalement l’habitude de monter à cheval tous les jours avant son dîner, et les habitants s’accoutumèrent à le voir passer tous les jours et ne s’occupèrent plus de lui. Horace allait se promener au gré de Nikel dans les environs. Il pouvait plaisanter, rire, faire du bien; mais toutes ces actions portaient un caractère d’insouciance qui prouvait qu’il ne mettait pas toute son âme dans ce qu’il faisait; à travers la pensée du moment éclatait une autre pensée toujours vivante qui faisait pillir tout ce qui ne se rapportait pas à elle.

Aussi les hommes les moins observateurs apercevaientils dans son maintien ou sur sa figure les traces de la douleur. On le plaignait involontaircmeut, et les bonnes gens sons le chaume desquels il portait des consolations et dos secours lui disaient tous: — Ah ! monsieur, fasse le ciel que vous soyez plus heureux 1 Le malheur a un instinct qui lui fait deviner le malheur.

Quand l’homme riche est malheureux, scs peines prennent leur source dans les affections de Tàmo; alors son

désespoir a les formes moins acerbes que celles de l’infortune qui n’envie que les biens matériels.

Cette noble douleur de l’àme perce néanmoins dans tous les actes de l’existence, parce qu’elle est de tous les moments. Les autres ont des instants d’illusion et de rechute, celle-là est égale et toujours digne. Horace Landon la laissait voir avec une franchise qui ne lui faisait rien perdre de sa dignité et qui redoublait l’intérêt qu’inspirait sa personne.

Trois mois se passèrent ainsi, et le jeune homme vit arriver la belle saison avec indifférence.

Ce fut à cette époque, au milieu du mois d’avril, que les intrigues do Rosalie et de Marianne prirent un caractère plus gràve ; que madame d’Arneuse contracta l’habitude de faire avant le dîner une toilette qui la retenait dans sa chambre depuis quatre heures jusqu’à cinq ; que la visite do M. Landon fut d'abord souhaitée, et son obstination à ne pas la faire regardée comme une déclaration de guerre. Il serait difficile d’expliquer les intentions de madame d’Arneuse. Voulait-elle essayer la puissance de ce qui lui restait de charmes, ou désirait-elle seulement rompre, par la société du jeune inconnu, la monotonie do son genre de vie? Quoi qu’il en fut, madame Guérin n’avait pas d’autre motif que ce dernier, car l’établissement d’Eugénie n’entrait guère dans sa tête que comme un événement possible, mais trop heureux, disait-elle, pour qu’il pût advenir à une famille que le bonheur avait abandonnée.

Eugénie, en apprenant l’arrivée de Landon, agit et pensa comme toutes les jeunes personnes. Elle se disait en riant : — Il sera mon mari. Une minute après elle n’y^ songeait plus. Lorsqu’il passa pour la première fois devant la maison, elle l’examina avec la folle curiosité de la jeunesse. Horace lui plaisait. Elle en plaisanta maintes fois

JANE LA l’ALE

avec sa grand’mère ; mais elle finit par en rire si souvent, qu’une autre que madame Guérin eût trouvé la chose sérieuse. Enfin elle commençait à ne plus se permettre aucune plaisanterie et touchait du piano tous les jours à (juatre heures. Horace Landon était loin de se croire l’objet d’une telle curiosité ; il ne savait certes pas que dans une maison du village, son nom, mis à l’index, donnait lieu à des scènes de famille, à des déchirements intérieurs. Nikel, de son côté, se sentait une violente inclination pour Rosalie ; mais tous ces sentiments restaient enfermés dans le secret des consciences sans qu’aucun événement les eût fait éclater.

Telle était, au 45 avril 4844, la position respective des parties belligérantes. Le village attendait bien quelques événements, mais le présent u’offrait rien qui pût autoriser les moindres conjectures sur l’avenir.

La scène qui se trouve rapportée au premier chapitre de cette histoire se passa le 46 avril au matin; ce fut donc le lendemain 47 que Rosalie remporta cet avantage signalé sur le cœur du maréchal-des-logis. Cette victoire, dont la femme de chambre avait seule le secret, lui donna lieu d’espérer qu’elle ne serait que le prélude de plus grands événements, et elle se flatta de faire du salon de madame d’Ameuse le théâtre de la guerre.

Le pauvre Nikel avait, en effet, trop bien accueilli le malin regard lancé par la femme de chambre. On trouvera peut-être extraordinaire qu’un maréchal-des-logis et une soubrette languedocienne débutent en amour avec

J A MC LÀ P À Lie

tant de délicatesse, mais il n’en est pas moins vrai qu’au moment où Rosalie regarda venir Nikel et où Nikel contempla Rosalie, le chasseur arrêta machinalement son cheval, et, sans suivre son maître, resta naïvement devant la porte de madame d’Arneuse. Le cheval laissa tout au plus deux minutes à son maître, c’en fut asssz pour la Languedocienne ; quant au chasseur, il était vaincu, il aurait* voulu rester une heure, un an, toute sa vie... Il rejoignit son maître à contre-cœur pour la première fois.

Aussi, lorsqu’au retour de cette promenade Landon se mit à table, et que Nikel, la serviette sous le bras, une assiette à la main, debout derrière son maître, attendit l’ordre de s’asseoir, que celui-ci lui donnait quelquefois quand la promenade avait été longue, ses idées étaient déjà toutes renversées. Rosalie triomphait complètement, Nikel avait perdu la tête.

Horace ayant demandé du pain. Nikel lui présenta une cuiller; il apporta ensuite un morceau de pain à son maître, qui lui tendait son verre ; il remit plusieurs fois sur la table les mets dont son maître avait déjà mangé. Le maréchal ne voyait plus que l’œil fripon do Rosalie, ce tablier relevé en triangle, qu’elle tenait de sa jolie main, et surtout certaine cornette garnie de mousseline qui entourait ses joues rondes et fraîches. La coiffure est assurément la partie de la toilette que les femmes soignent le, plus ; c’est aussi la plus indiscrète, elle révèle souvent les projets de séduction dissimulés avec le plus d’habileté. Les femmes qui se coiffent elles-mêmes portent toujours avec elles un sûr indice de leur caractère. Une dévote ne met pas son bonnet à rubans de couleur sombre comme ces femmes du monde qui passent une minute d’un quart d’heure à chiffonner leur gracieuse coiffure du matin.

— Qu’avez-vous donc aujourd’hui? dit Horace à Nikel.

— L’avez-vous vue, monsieur ?

— Do qui voulez- vous parler? Je n’ai vu personne aujourd’hui ; il s’agira do quelque femme.

— Ah ! monsieur, vous l’eussiez remarquée autrefois.

— Nikel, vous savez bien qu’en général je n’aime pas les femmes.

— Monsieur les aime peut-être en particulier.

Ici Horace regarda Nikel avec étonnement et lui dit en souriant :

— Ça, mon pauvre chasseur, te voilà donc amoureux ?

■— Ah ! monsieur, je me sens comme je n’ai jamais été.

Certes, lorsqu’une figure me plaisait autrefois, je n’étais pas maréchal-des-logis de chasseurs pour rien, et j’allais on conquête aussi vite que le régiment. Tenez, monsieur, sauf votre respect et votre avis, je crois qu’il y a plusieurs amours.

— Oui, Nikel, répondit Horace gravement, je le crois I aussi.

— Et il y en a un où l’on est timide comme un conscrit, et où on se laisse mener à la baguette comme un Prussien.

— C’est quand on ressent plus d’amour qu’on n’en inspire, répondit Horace.

— Monsieur a parfaitement raison ; mais alors n’y aurait-il pas une marche toute particulière à suivre dans ce cas : par exemple, tomber à l’improviste sur l’ennemi pour emporter la place d’assaut, et.'..

— Le véritable amour, dit Horace avec une gravité comique, est toujours respectueux.

— Respectueux ! reprit Nikel ; mais alors, monsieur, i] s’agirait donc de mariage ?

— Nikel, mon pauvre enfant, ne l,e fie jamais à une femme... Crois-moi.

JANE LA PALB

Sauf votre respect, mon général, la plus mauvaise a toujours quelque chose de meilleur que nous.

L’innocente plaisanterie du maréchal ne parut pas avoir égayé Landon, qui, cessant de répondre à Nikel, resta plongé dans une sombre méditation. L’honnête chasseur, se gourmandant en lui-même d’avoir fait peine à son maître, n’osait troubler cette rêverie; cependant au bout d’une demi-heure de silence, il osa demander la permission de sortir. Horace y consentit par un signe de tête.

Nikel se mit sur le pied de guerre en revêtant sa veste de chasseur et tout ce que sa garde-robe pouvait lui fournir de plus ^duisant ; il partit en fredonnant une chanson et en faisant tourner sa canne comme pour se donner de la hardiesse, et, à n’en juger que par la force de la rotation, grande était sa timidité.

Le chasseur marcha d’un pas très-délibéré tant qu’il fut à une certaine distance de la maison de madame d’Arneuse ; mais lorsqu’il en aperçut le toit^ son cœur battit avec violence, il ralentit son pas, sa canne ne tourna plus, il en serra le cordon, se contenta de la traîner lentement et se mit à philosopher ; c’était son faible.

— Comment se fait-il que mademoiselle Rosalie, que depuis deux mois j’ai vue presque tous les jours, me soit apparue aujourd’hui tout autre qu’à l’ordinaire ; 'car enfin, la demoiselle Rosalie de ce matin n’est plus celle d’hier.

Le chasseur s’était arrêté tout court, et, chose inouïe : il éprouvait en lui-même un sentiment qui tenait de l|i peur. En effet, savait-il si mademoiselle Rosalie le recevrait bien ou mal ; s’il paraîtrait aimable ? Là-dessus ayant fait descendre son pantalon de manière à ce qu’il n’y eût aucun pli, ayant brossé les manches de sa veste et tiré le col de sa chemise, il avança de quelques pas ; mais tout à

lANK LA PALK

coup il rétrograda comme si le feu d’une redoute inconnue l’eût foudroyé; il se tapit derrière l’angle d’un mur et resta dans cette position, incertain, rougissant^ pesant la démarche qu’il allait faire et les paroles qu’il allait prononcer.

La cause de cette soudaine retraite était Rosalie ellemême, qui, postée depuis longtemps dans le grenier, avait aperçu de loin la démarche incertaine et la toilette du chasseur. Descendant alors avec prestesse, elle était venue se placer en embuscade sur lo seuil de la porte cochère*, là, tranquille en apparence, feignant de ne pas voir Nikel, tout en jetant parfois de son côté un regard furtif, elle était prêle à tourner brusquement la tète quand il serait près d’elle et à jouer la surprise.

En rétrogradant ainsi, le maréchal laissa voir son jeu ; il permit à Rosalie d’apprécier le sentiment qu’il inspirait; la soubrette comprit qu’elle était aimée, et en descendant de son grenier elle changea de rôle. Elle venait au seuil de la porte, humble et soumise, livrer son cœur au valet de chambre ; mais en arrivant près de lui elle en avait déjà fait son vassal et avait décidé de déguiser son amour, de veiller sur tous ses mouvements, enün de dominer Nikel et de le tenir en alerte.

Toute cette histoire repose sur la fausse manœuvre du chasseur, car les plus grands effets ne dépendent jamais que des plus petites causes ; un ver microscopique a mis la Hollande à deux doigts de la mort en rongeant les digues qui la défendent de l’invasion de la mer ; comment anraiWil pu, le pauvre Nikel, ignorant l’avenir, connaître l’influence fatale d’un pas plus ou moins accéléré ? S’il tût marché droit à Rosalie, il serait arrivé, quoi f que la Languedocienne eût été trop heureuse des attentions du ehasseur... et dans cette hypothèse les amours de Nikel

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auraient fini trop brusquement pour amener la capitula^ tion qu’il devait signer.

Rosalie avait donc l’avantage. Quand elle jugea que le chasseur était sorti de sa cachette, elle tourna la tète vers lui avec une hardiesse mutine : une femme est toujours tout obéissante ou tout impérieuse.

Nikel, rassemblant alors tout son courage, rehaussa la touffe de cheveux qui garnissait le sommet de sa tête, abandonna sa position et prit le haut du pavé sans regarder la Languedocienne. Certes, si quelque chose pouvait rétablir l’équilibre et détruire le mauvais effet du pas rétrograde, c’était ce pas redoublé et ce dédain affecté pour le minois contristé de la soubrette. Un bon génie semblait crier à Nikel : Courage I continue 1 et tu sauveras ton maître ! Mais non, lorsque le valet de chambre parvint à l’endroit où était la servante, qu’il entendit le doux murmure des clefs agitées par elle, il sentit son cœur faillir, il tourna la tète, il quitta soudain le pavé, et quand il fut arrivé on ligne, c’est-à-dire à doux pas de Rosalie, il s’arrêta.

Dans ce moment on commençait au salon une partie de piquet ; madame Guérin jouait contre sa fille et contre Eugénie. Tout à coup madame d’Arneuse se lève et sonne pour avoir do la lumière; Rosalie entendit la sonnette, mais elle décréta do ne pas bouger. Si Nikel eût été philosophe et observateur autant qu’il avait la prétention de l’être, cet événement eût pu lui rendre l'avantage.

Mais non; le valet de chambre, les yeux baissés, ne pouvait guère changer d’atlitude ; car,- par bonheur ou par malheur, la soubrette était chaussée avec une coquetterie raffinée, et Nikel admirait deux petits pieds, agrément rare dans une soubrette, et que Nikel avait si souvent entendu vanter à son maître, qu’il avait fini par en faire lui-même le plus grand cas. Pendant qu’il cherchait ce

qu’il allait dire, la femme de chambre, ayant peine à déguiser sa joie, croisa ses bras l’un sur l’autre, de manière que la main droite caressait légèrement la partie supérieure du bras gauche, et tout son air semblait dire à Nikel : — Si tu as de l’empire sur M. Landon, il épousera mademoiselle Eugénie... Quant à toi, tu seras mon humble serviteur.

Le maréchal sentit qu’un silence de trente secondes est inconvenant auprès d’une femme, quelle qu’elle soit, surtout quand on admire ses pieds et que les pieds sont petits. Levant alors tout doucement sa tète, il se mit à contempler le visage mutin de Rosalie. Cette vue le fit tressaillir.

On doit se rappeler que Nikel avait la prétention de passer pour un bel-esprit, qu’il s’étudiait à parler d’une manière distinguée ; or voici comme il débuta : — Sur mon honneur, mademoiselle, voici une bien belle soirée.

En prononçant cette phrase banale, Nikel regardait d’un air sentimental la maligne soubrette, qui, soutenant cette attaque en lui renvoyant des regards pleins de gentillesse et de coquetterie, répondit que la douceur du temps l’avait seule engagée à venir respirer le frais sur le seuil de la porte.

La conversation n’en demeura pas là, comme on peut bien le croire, et le chasseur ne tarda pas à entamer le chapitre des compliments. Rosalie accepta cet hommage de l’air d’une fille habituée aux éloges.

— Vous avez été militaire, monsieur Nikel, lui dit-elle enfin ; combien de fois vous est-il arrivé de débiter de pareils compliments sans en penser un seul mot peutêtre ? Cependant les pauvres filles s’y laissent toujours prendre quand ils leur sont adressés par de jolis gar- • çons.

Nikel en ce moment trouva Rosalie dix fois plus belle.

Gelle-ci, comme on le voit, s’avançait en bon ordre de bataille, gardant les rangs, s’emparant de tous les postes, s’établissant sur toutes les hauteurs.

— Je sais, mademoiselle, reprit le valet de chambre, que ces chosos-là n’ont de mérite que quand on les pense ; mais votre miroir vous a dit avant moi que tous ceux qui vous les adressent doivent être sincères, sous peine d’être aveugles...

En prononçant ces dernières paroles, il tâcha de prendre la main de Rosalie ; mais elle la retira en regardant Nike! avec assez de douceur pour le dédommager de la sévérité du geste.

— Il fait presque nuit, dit Rosalie ; si vous vouliez entrer vous asseoir, nous serions mieux... La soubrette fît mine de s’en aller en ayant l'air de dire : — Qui m’aime me suive... Le maréchal s’élança dans la cour, et la femme de chambre se présenta dans la cuisine en traînant à sa suite Nikel tremblant et captif.

— Mais, Rosalie, dit la jeune fîlle', voilà une heure que l’on vous sonne pour avoir de la lumière I Prenez garde à vous, maman est en colère. Et Eugénie disparut.

— Comme elle est bonne, mademoiselle !... s’écria Rosalie en regardant Nikel. Puis elle sortit pour porter de la lumière au salon.

Nikel fut étonné de la beauté touchante d’Eugénie, et pendant l’absence de Rosalie il fît un retour sur lui-même pour considérer dans quelle affaire il s’embarquait : ses yeux erraient sur chaque instrument de cuisine ; et, d’après leur nombre, leur éclat, la manière dont cette pièce essentielle était tenue, il prenait une assez-haute idée de la maison de madame d’Arneuse.

Soit astuce, soit réalité, Rosalie revint dans un état qui acheva la défaite de Nikel ; elle pleurait en essuyant ses yeux du coin de son tablier.

— Que vous est-il arrivé, mademoiselle ? s’écria l’honnête maréchal, dont l’âme tendre s’émut à cette scène inattendue.

— Hélas ! je viens d’êtro grondée à cause de vous ; pendant que j’étais sur la porto à prêter l’oreille à vos sornettes, madame m’a sonnée et je ne l’ai pas entendue.

— Et vous avez été grondée pour moi ! Ah I mademoiselle I

Et Nikel, approchant sa chaise do celle de Rosalie, prit la main de la jolie pleureuse, et cette fois il la serra dans les siennes.

— Si je souffrais seule de l’humeur de madame, il n’y aurait que demi-mal ; mais mademoiselle ! ah 1 la pauvre enfant!... quel malheur pour elle d’être jolie!... Quel dommage qu’il n’y ait pas dans ce pays-ci un bon parti pour elle!... Comme elle rendra heureux, en sortant d’une prison, le mari qui l’en délivrera..

— Je suis persuadé, dit Nikel, que vous ressemblez à votre jeune maîtresse.

— Non, monsieur Nikel ; non, non, répondit Rosalie en remuant la tête d’une manière très-significative ! moi, je ne suis qu’une pauvre fille, je n’ai pas de fortune ; mademoiselle est riche : ce que j’ai, monsieur Nikel, c’est une bonne âme, et ce n’est pas à cela qu’on regarde maintenant.

Cette fois le maréchal ne pouvait éviter la botte, elle était trop directe ; il n’y avait ni feinte, ni passe, elle allait droit au cœur : aussi n’y répondit-il qu’en tortillant le cordon de cuir de sa canne et en regardant alternativement et Rosalie et la canne, ou, si l’on veut, et Ja canne et Rosalie, de manière que l’on a toujours ignoré laquelle des deux excitait le plus vivement son attention.

— Cotte fille-là, se disait-il en revenant chez son maître, cette fille-là est un trésor, tudieu!...

Cette lacune est indispensable ; car toute périphrase serait sans énergie pour rendre les expressions du mai^chal.

— Au surplus, continua-t-il, quel mal y aurait-il à me marier?... Elle me vaudra dix maîtrises!... Mais, mille tonnerres! elle m’a- donné une fort bonne idée, et mon maître devrait venir faire quelquefois sa partie chez madame d’Àrneuse, on le distrairait, et puis ne l’accompagnerais-je pas ? S’il joue au salon, nous jouerons à l’antichambre, je serai près de ma Rosalie. Tous les soirs je la verrai... et, si l’on ne peut pas faire autrement pn l’é^ pouseral... Elle est, morbleu! propre et gentille comme un cheval de lancier polonais.

Ce monologue de Nikel fait voir que la rusée soubrette avait avancé les affaires de sa maîtresse comme les siennes. Elle avait trop de finesse pour ne pas deviner les pensées de Nikel; aussi s’empressa-t-elle d’instruire Eugénie du succès de ses intrigues. Sans en rien témoigner, mademoiselle d’Aarneuse en conçut quelque joie ; elle espéra même, et ce faible espoir répandit quelque charme sur la vie malheureuse qu’elle menait.

— Allez, mademoiselle, vous serez madame Landon, disait Rosalie en la déshabillant ; car M. Landon viendra ici, et il est impossible de voir mademoiselle sans l’aimer.

— Rosalie, vous êtes folle 1 répondit-elle avec un sourire presque moqueur ; gardez-vous bien de laisser supposer à personne que j’autorise ce badinage.

Du moment où Eugénie cessa de plaisanter sur M. Ho- I race avec sa grand’mère, et qu’en le voyant passer tous les jours elle admira le cheval et le cavalier, l’enfantillage cessa pour faire place à un autre jeu de l'esprit. Toutes les jeunes personnes ont, à l’âge d’Eugénie, assez de penchant vers les idées romanesques ; or, - comme Landon

était le premier homme qui s’offrit à ses regards, et qu’il n’avait rien de disgracieux, l’étrangeté de ses manières, sa mélancolie, tout servit à favoriser le penchant qu’elle eut à en faire dans son imagination le héros d’un petit roman. Elle écrivait ce roman tous les soirs, en le modiûant comme pour s’amuser; mais Dieu sait si elle s’y donnait un mauvais rôle !

En bâtissant ainsi des châteaux en Espagne, Eugénie s’habituait à penser à M. Landon, et tout en s’avouant qu’il ne lui était pas indifférent, en croyant de plus en plus qu’elle serait heureuse avec lui, elle était loin de connaître son propre cœur ; un sentiment pur y grandissait à son insu, et l’amour n’était pas loin lorsqu’elle dit avec un accent enfantin :

— Rosalie, vous êtes folle !

La nuit elle rêva qu’elle épousait M. Landon.

Le lendemain au déjeuner, Nikel, décidé à faire concourir son maître au succès de ses amours, employa pour l’engager à se présenter chez madame d’Arneuse, tous les moyens que lui suggéra son adresse. S’il n’aborda pas ouvertement la question comme on peut bien le penser, au moins ne prononça-t-il pas un mot qui ne tendît indirecteihent à son bot.

Il commença par établir que les intérêts et la réputation de son bon maître étaient tout ce qu’il avait, lui, Nikel, de plus cher.

A ce début, Landon, ayant regardé le maréchal avec attention, crut qu’il s’agissait d’une chose sérieuse ; Nikel continuant alors avec feu, soutint en thèse générale qu’il ne pouvait pas souffrir que l’on mît en doute l’urbanité et la polites'se des Landon ; et en thèse particulière, que cette exquise réputation était en danger si monsieur n’allait pas faire de visites à toutes les bonnes maisons du pays, où monsieur paraissait vouloir toujours habiter,

notamment à la maison d’Arneuse, etc., etc. Enfin il termina ainsi :

■— Oui, monsieur, je le dis et je le répète, je ne vois pas ce qui vous empêcherait d’aller dans cette maison ; vous vous y divertiriez toujours mieux que chez vous.

— C’est vrai, Nikel.

— Pourquoi refusez-vous donc de vous y présenter?

— Je ne sais, mais j’éprouve une répugnance invincible ii sortir de ma solitude.

— Si je connaissais vos chagrins, je pourrais, monsieur, vous prouver peut-être qu’il vaudrait mieux vous dissiper et voir une jolie jeune personne, un ange...

— Je doute que vous puissiez me persuader cela, interrompit M. Landon avec l’accent du maître.

— Ahl monsieur, reprit l’adroit Nikel, vous faite s bien voir là que vous la craignez.

— 11 n’est plus au monde une femme que je redoute.

— En ce cas, monsieur a donc été amoureux?... En faisant cette interrogation, le chasseur regardait son maître. Horace ne leva même pas les yeux ; alors Nikel continua :

— Si monsieur a été amoureux, il doit connaître les tourments et les infernales inquiétudes de cette passion...

A ces motsM. Landon regarda Nikel d’un air qui voulait dire : — Veux-tu me faire de la peine ?

Le maréchal ooraprit parfaitement ce regard ; il savait bien que son maître avait été amoureux, et son envie d’apprendre tous les détails d’une aventure dont il ne connaissait que l’héroïne lui faisait sans cesse appuyer sur cet article malgré le silence obstiné de Landon et le chagrin qu’il lui causait. Cependant la plupart du temps le remords le prenait en voyant qu’il tourmentait Son maître, et dans ce combat entre sa curiosité et sa bonté,

ce dernier sentiment l’emporta ; en ce moment, il n’osa plus toucher cette corde, et reprit en ces termes :

— Ce que je faisais observer à monsieur était pour lui donner à entendre que je no le sollicitais d’aller chez ma* dame d’Arneuso qu’afin de rendre service au pauvre soldat qui lui a sauvé la vie' à Eylau ; et je ne rappelle certes pas l’effet de mon devoir pour vous décider, car vous ôtes le maître, monsieur; je ne voudrais pas pour toute la gloire d’un de nos maréchaux vous causer la moindre peine!... Vous irez, ou vous n’irez pas;Nikel fera comme il pourra...

— J’irai, Nikel, interrompit Horace d’un ton de voix plus doux. J’irai dès ce soir, demain, quand tu voudras, enfin ! Ya, mon brave, tâche de trouver une femme qui t’aime sincèrement, et tu seras plus heureux que ton maître!...

*- Vous êtes donc malheureux?... demanda Nikel avec l’accent de la plus tendre compassion, mais de la compassion curieuse.

~ En voilà assez; je ferai ce que tu veux... Laissemoi!

—• C’est que monsieur connaît mon penchant pour le malheur; sans me vanter, j’ai su partager mon pain avec le pauvre, je n’ai jamais tué la poule du paysan, et j’ai toujours conduit les ennemis blessés à l’ambulance.

— C’est bon, c’est bien; mais laisse-moi, Nikel...

— C’est que je vois bien que vous allez tomber dans la mélancolie, et j’aimerais mieux, c’est-à-dire il serait convenable (puisque vous allez ce soir chez madame d’Arneuse) que vous vous promenassiez à cheval ce matin.

— Je préfère rester.

— Mais monsieur sait bien que Brigand n’est pas sorti depuis quinze jours I

— Eh bien, monte*let

— Ciel ! y penser- vous, monsieur? moi, monter un des chevaux de monsieur! j’aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles ! Si monsieur ne veut pas venir, je promènerai Brigand à la main.

Allons, Nikel, j’irai.

Nikel, se frottant les mains en signe de joie, se retira, et Horace sourit légèrement en voyant son valet de chambre persuadé qu’il avait remporté une grande victoire. Nikel était une si bonne âme, un si fîdàle serviteur, que Landon ne voulut pas, en le détrompant, se priver de quelques scènes qui, pour la plupart du temps, le divertissaient.

Landon et son fidèle sergent, d’après la résolution qu’ils avaient prise, se promenèrent donc beaucoup plus matin qu’à l’ordinaire. Eugénie, plus attentive que sa mère, fut seule à les voir passer.

 trois heures environ, le chasseur mit toute son adresse à faire adopter à son maître une mise recherchée ; et la mélancolie d'Horace l’empêchant de s’apercevoir du manège de son domestique, il s’habilla tout comme le voulut Nikel. é ^

— Monsieur, disait-il, quand il se vit en route avec son maître pour aller faire cette visite, vous reviendrez sans doute de vos préventions contre les femmes quand vous aurez vu combien cette jeune personne est intéressante et malheureuse...

— Elle est malheureuse!... dit Landon avec un accent do compassion, et comment?...

JAXE LA PALË

— Monsieur, c’est sa mère qui la tourmente un peu. Madame d’Arneuse est emportée, sa fille est douce, la mère aime le faste, et mademoiselle Eugénie aime la simplicité; or, monsieur sait bien qu’il y a des caractères si opposés, qu’ils ne s’accordent jamais entre eux, et alors la vie intérieure n’est pas commode. C’est précisément comme si l’on couchait avec un mauvais camarade. Toute maltraitée qu’elle est, cette jeune fille adore sa mère, Rosalie me l’a dit; et cette mère est aveuglée par^Une inexplicable antipathie, au point de ne pas reconnaître tout l’amour que sa fille a pour elle.

— Pourquoi ne m’as-tu pas instruit plus tôt de ceS détails?

— Mon colonel, je ne savais pas si ce spectacle-là vous rendrait plus triste ou plus gai.

— Tu le sais donc maintenant?

— Non, mon colonel ; mais j’avoue franchement que, malgré tout le désir que j’ai de vous voir aller chez madame d’Arneuse, je ne voudrais pas que votre bonté... vous fût à charge. D’ailleurs, monsieur, ajouta Nikel en faisant tourner sa canne comme pour enlever ses scrupules, vous trouverez là des distractions plutôt que chez vous. Ne prendrez-vous pas le parti do la fille contre la mère, comme le petit tondu a fait en Espagne? ce sera une petite guerre. Vous finirez par vous intéresser à la jeune personne, et... vogue la galère... mademoiselle Eu- , génie est jolie... Tenez, voici la maison; elle n’est pas raall... Au surplus, si vous vous ennuyez, nous allons au trot, vous pourrez vous tirer au galop... Mais voici la porte... entrez, mon colonel.

Horace, souriant de la franchise de son chasseur, lui serra la main, et Nikel, oppressé jusque-là, respira plus librement. Il trembla en frappant à la porte, et tressaillit en entendant les pas de Marianne, qui vint ouvrir.

Pendant qu’ils s’acheminaient, une tempête s’était élevée au salon.

— Notre Voisin ne fait pas sa promenade aujourd’hui, avait dit madame Guérin.

— Il est sorti ce matin, lui répondit imprudemment sa petite-fille. '

— Comment sais-tu cela? lui demanda sa grand’mère.

— Je l’ai vu ce matin vers dix heures ; il allait à Cassan, repartit Eugénie avec d’autant plus de bonne foi que sa mère semblait approuver ce discours par son silence.

— Vraiment, je vous admire I s’écria madame d’Arneuse, furieuse d’avoir manqué le passage de Landon ; vraiment, Eugénie, vous faites bien du cas de tous les ordres de votre mère... J’ai signifié que je ne voulais plus entendre parler de cet étranger ; son nom même me déplaît, m’irrite, et vous ne cessez de le prononcer I Maintenant, lorsque je voudrai quelque chose je demanderai tout le contraire; ainsi Eugénie, ma fille, parlez, étourdissez-moi de tout ce que fait et ne fait pas M. Landon. Et d’où savezvous, je vous prie, qu’il aille à Cassan? l’avez-vous suivi à cheval?

— Non, maman, répondit Eugénie en tremblant.

— Comment, non! vous m’étonnez! Il ne vous manque plus que de courir les champs avec lui!...

— Mais, ma chère amie, dit madame Guérin en interrompant sa fille, ce n’est pas la faute d’Eugénie, c’est la mienne, j’ai parlé la première de ce jeune homme.

— Qu’importe, madame ; devait-elle répondre ! l’interrogeait-on? depuis quand les enfants discourent-ils avec tant de liberté? Ah! de notre temps on se tenait tout autrement! Jamais une fille bien élevée n’osait lever les yeux, et mademoiselle voit passer le monde, sait ou l’on va, ce qu’on fait. Nous demanderons^pour vous le minis-, 1ère de la police.

JANK LA PALE

— Mais, maman, je n’ai pas cherché à le savoir; c’est le domestique de M. Landon...

— Eh bien, toujours!... Qu’est-ce que je viens de vous dire?... Ce nom me fatigue, et il faut l’entendre à chaque instant...

— Madame, voici M. Landon, s’écria Rosalie on entrant dans le salon avec un air de triomphe.

A ces mots, madame d’Arneuse resta tout interdite, et sa figure devint le théâlreUi’une véritable péripétie comique. Le rouge de la colère expirante fit place à l’air d’une satisfaction froide ; une aménité toute d’apprêt succéda si vite aux couleurs sombres de la sévérité, qu’on pouvait facilement supposer à madame d’Arneuse une grande habitude de ces jeux de physionomie ; et cette mobilité dans le masque faisait mal présumer de sa franchise. Madame Guérin et Eugénie avaient précipitamment tourné la tête vers la porte; mais la jeune fille ramena lentement sa figure sur son ouvrage, soit coquetterie innée, soit crainte de sa mère.

— Madame, faut-il faire entrer?... demanda la malicieuse soubrette, dont l’air goguenard annonçait qu’elle avait entendu la dernière partie de la scène.

Madame d’Arneuse pencha doucement la tête, passa négligemment les doigts dans ses cheveux, rajusta son fichu, et jeta un coup d’œil dans la glace ; sa conscience lui conseilla de s’envelopper dans un grand châle.

Les pas du jeune homme retentirent dans l’antichambre, et bientôt Rosalie rentra pour annoncer d’une voi.v sonore : — M. Horace de Landon : puis elle regarda Eugénie en lui lançant une œillade qui voulait dire : — En avant ! Le chasseur l’eût du moins interprétée, ainsi.

A l’aspect d’Horace, les trois dames se levèrent. Madame d’Arneuse lui montra un siège qu’elle avait déjà placé de manière à lui dérober la vue d’Eugénie ; l’air moitié im-

Dirr "

përieuXj moitié poli avec lequel elle l’accueillit, était un reproche tacite du manque d’égards dont elle le jugeait coupable.

Avant que les compliments d’usage eussent été échangés, le sourire à la fois triste et poli de M. Landon parut à madame d’Arneuse galant et presque admirateur. Regardant déjà ce sourire comme une sorte d’amende honorable, elle eut l’air de consentir à recevoir un hommage en laissant deviner qu’elle pourrait faire grâce en faveur de l’admiration : aussi répondit-elle par un coup d'œil plein d’amabilité.

— Madame, dit Horace, je viens vous faire une visite tardive, sans doute ; mais les soins et les embarras d’un nouvel établissement, les chagrins qui l’ont causé, sontmon excuse.

En prononçant ces dernières paroles, son regard, qui s’était d’abord porté sur madame d’Arneuse ei sur madame Guérin, s’était attaché sur Eugénie qui se trouvait à côté de lui. La jeune fille, rougissant, se glissa doucement sur une chaise plus voisine de M. Landon, et, se gardant bien de jeter les 3'eux sur sa mère, elle essaya de continuer sa broderie.

— Eugénie, dit madame d’Arneuse avec une perfide bonté, tu n’y vois pas clair, ma fille ; rapproche-toi de la croisée, ton ouvrage exige beaucoup de jour et surtout beaucoup d’attention, ajouta-t- elle en lui lançant un regard impératif qu’elle crut dérober à M. Landon.

— Est-ce mademoiselle qni joue si bien du piano? demanda Horace en examinant Eugénie avec l’intérêt que lui avaient inspiré les détails donnés par Nikel.

Eugénie, interpellée, resta debout, et se hasardant à regarder M. Landon, lui répondit : — Oui, monsieur. .. et c’est aux soins et aux conseils de ma mère que je dois le peu que je sais.

Par cette petite flatterie, Eugénie demandait à n’èlre

JANE LA i'ALE

pas forcée de lever le siège ; sa mère ne disait mot ; mais madame Guérin, enchantée de la phrase conciliatrice qui faisait à la fois l’éloge de la fille et celui de la mère, lui dit; — Viens, ma petite, viens ici, et laisse ton ouvrage...

Eugénie alla donc toute joyeuse s’asseoir sur un fauteuil à côté de sa grand’mère ; et comme madame Guérin se trouvait placée en face de M. Landon, Eugénie, pleine de reconnaissance, baisa la main de sa grand’mèfe avec une douce effusion de cœur.

— Il parait, mesdames, que vous ôtes bien aimées, dit Horace à madame d’Arneuse.

— Ah ! monsieur, repartit Eugénie, surprise du silence de la marquise, plus heureuse que la plupart des enfants, j’ai deux mères!

A ces mots la jeune fille, ayant tourné les yeux, rencontra le regard de Landon. Son âme et celle du jeune homme furent comme en présence pendant un instant aussi rapide que l’éclair ; Eugénie laissa lire dans ses yeux toute la candeur de son âme ; elle voulait inspirer l’amour, elle le ressentit à son insu. H lui sembla qu’en cet instant le cœur d’Horace avait compris le sien. Ce regard sympathique fut comme un talisman qui lia ses fantastiques méditations à la réalité; la couleur des cheveux de Landon lui plut; elle aima la vivacité de ses yeux, le son de sa voix, son langage, sa mise, enfin elle lui accorda les perfections dont elle le parait dans ses rêves.

Il arriva donc à la maîtresse le contraire de ce qui advint à la soubrette ; et de toute éternité il avait été décidé que la tendre Eugénie recevrait des lois de M. Horace, tandis que Nikel obéirait à Rosalie.

Madame d’Arneuse et madame Guérin observaient M. Landon avec la curiosité naturelle en pareille circonstance; la grand’mère semblait chercher dans ses traits les indices d’un bon caractère, et la marquise examinait avant

tout les formes extérieures et les manières. Le jeune homme, qui savait vivre, ne s’offensa nuKement' de cet examen, et, par une pente naturelle de notre amourpropre qui nous porte à vouloir paraître mieux que nous ne sommes, M. Horace s’étudia, sans trop d’affectation, à rester aussi éloigné de la familiarité que de la sèche et froide politesse du grand monde.

— Monsieur, dit madame d’Arneuse, votre intention n’est sans doute pas de rester toute l’année dans notre village, c’est pour un jeune homme de votre rang et de wtre fortune un théâtre bien resserré.

' — Madame, j’y suis fixé pour toujours; c’est du moins eu ce moment mon intention formelle.

— Ah I monsieur, à votre âge peut-on prévoir ainsi l'avenir? Nous avions aussi résolu de pe jamais quitter Paris. Sans la Révolution, nous n’aurions pas eu le plaisir de vous voir... àChambly.

Ici madame Guérin s’étendit longuement sur l’ancien état do sa fortune et sur la vie élégante que sa fille menait à Paris avant l’époque où toutes deux s’étaient retirées à Chambly. Elle termina, comme à son ordinaire, en disant qu’il était bien dur à son âge d’être réduite...

— Ah 1 madame, dit madame d’Arneuse en l’interrompant avec vivacité, nous ne sommes pas encore si maltraitées; je connais beaucoup de maisons nobles qui le sont plus que la nôtre.

M. Landon se crut en cette occasion obligé de débiter quelques lieux-communs sur cette thèse rebattue: que la fortune ne fait pas le bonheur. — Le bonheur, dit-il en terminant, est toujours à notre portée, toujours à nos pieds, c’est une fleur des champs; il ne faut que se baisser pour la cueillir; mais, comme elle est entourée de beaucoup d’autres fleurs, nous nous trompons sur le par-

fum, sur la couleur, et nous étendons trop les mains pour ne pas dépasser le but.

Cette agreste comparaison que sa promenade du matin lui avait sans doute inspirée, eut un plein succès auprès de ces dames.

Une rougeur subite colora le visage d’Eugénie en en-» tendant ces paroles et en voyant les yeux de M. Landon se fixer sur elle ; elle n’était pas loin do lui, elle était simple, élevée modestement : ne ressemblait-elle pas à une fleur des champs?

— Ainsi, monsieur, reprit madame d’Arneuse, je vois que vous êtes venu à Cbambly pour cultiver le bonheur.

— AhI madame! il n’en existe plus pour moi!... répondit le jeune homme d’un accent de mélancolie qui intéressa vivement la mère et la fille.

Eugénie laissa parler son émotion dans ses regards et dans son attitude. Il lui sembla que l’infortune les réunissait dans un même sentier de la vie.

Cette sollicitude inattendue frappa Landon, qui remercia la jeune fille par un regard... Madame d’Arneuse fit trembler Eugénie par le coup d’œil qu’elle lui lança.

— Oui, mademoiselle, répondit Horace, je suis malheureux... Mais, ajouta-t-il en souriant comme pour donner le change, les chagrins des jeunes gens sont de courte durée...

— Eugénie, ma bonne, dit madame d’Arneuse, en voyant que M. Landon accordait beaucoup trop d’attention à la jeune fille, ma chère enfant, tu serais bien aimable de m’aller chercher mon ouvrage.

Eugénie se leva en soupirant. Cette phrase était pour elle l’ordre secret de quitter le salon et de n’y plus reparaître sans être appelée par sa mère. En sortant, elle contempla M. Landon dans la glace jusqu’au dernier instant, on lui disant adieu du cœur.

Un geste impérieux de madame d’Arneuse, surpris par Landon, le mit à peu près au fait de cette scène : examinant alors la marquise avec plus d’attention, il vit son visage quitter brusquement le masque de la sévérité pour reprendre les grâces d’une affabilité d’emprunt quand elle se tourna vers lui. C’en fut assez pour lui faire juger madame d’Arneuse. Au premier abord, les deux dames lui avaient déplu ; mais à ce moment il acquit la preuve de toutes les assertions de Nikel, et il se sentit vivement intéressé par Eugénie. De son côté, madame d’Arneuse avait reçu cette première impression d’après laquelle on juge presque toujours en dernier ressort une personne que l’on voit pour la première fois.

Elle sentit tout d’abord que leurs âmes n’avaient aucun point de contact, et néanmoins Horace ne lui fut pas désagréable. Ce sentiment s’explique facilement. Madame d’Arneuse, n’étant pas noble d’extraction, outrait son rôle de marquise aOn d’en obtenir les honneurs : et comme elle rendait intérieurement justice à la simplicité de ceux qui se sentent naturellement supérieurs, Horace lui imposa, malgré ses manières exemptes d’exagération, une sorte de respect involontaire. Alors, soit qu’elle fût séduite par la fortune de Landon, ou que le mystère dont il était entouré l’intriguât ; soit que, le trouvant d’un extérieur agréable, elle eât l’espoir de le consoler, le fait est qu’elle déposa ses préventions et commença par lui rendre en elle-même une pleine justice.

Elle daigna donc lui sourire, et d’un air moitié amical, moitié protecteur, elle lui dit : — Monsieur, si vous avez quelques moments à perdre, nous serons enchantées de pouvoir faire une connaissance plus intime avec vous. Notre intérieur, est, comme vous le voyez, très-simple. Je me suis vouée à mon ménage, au travail, à l’éducation de ma fille, et je fais en sorte de me conformer, sans mur-

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muro, à la situation dans laquelle le sort m’a placée. Nous nous aimons toutes, et nous nous aidons mutuellement à pprter le fardeau que les circonstances nous ont imposé.

— Madame, répondit Horace en faisant un geste par lequel il sembla se replier sur lui-même, j’userai quelquefois de votre aimable invitation ; j’aime beaucoup la musique, quoiqu’elle éveille en moi de tristes souvenirs, ajouta-t-il d’une voix altérée. Puis, après un moment de silence, il reprit: Je vois ici un piano; en revanche, je serais flatté que vous missiez à contribution ma bibliothèque,^ et, lorsque vous voudrez vous promener au loin, je serai charmé de vous voir accepter mes chevaux...

— Vous êtes on ne peut pas plus galant, monsieur, répliqua sèchement madame d’Arneuse, mais vous me permettrez de n’accepter que vos livres, nous avons notre voiture.

A ces mots madame Guérin regarda madame d’Arneuse avec surprise, mais le sérieux de sa fille et l’orgueil qui régnait sur sa figure l’engagèrent à retenir ses objections.

— Nous ne nous en servons pas souvent, dit-elle alors avec un sourire moqueur.

Enfin, après quelques propos insignifiants, M. Landon SB leva, et saluant les deux dames, il sortit. Madame d’Arneuse, sans quitter sa place, lui rendit un salut tout à fait théâtral ; mais madame Guérin ne le quitta qu’à la' porte.

Nikel abandonna Rosalie en entendant les pas de son maître; et le chasseur, une fois dans la rue, se retourna pour voir encore la maison ; alors il crut apercevoir dans un étage supérieur où s’était déjà postée la femme de chambre, une jeune figure qui contemplait Horace avec curiosité.

Aussitôt que M. Landon fut parti, madame Guérin dit à sa fille.

JAMi: LA l'ALE

-- Comment, ma chère amie, as-tu pu transformer en voiture une berlihe démantibulée qui se briserait à la première sortie ?

— Croyez-vous, madame, que je veuille me laisser

écraser par le faste de ce jeune homme ? Pour qui nous prend-il donc, en nous offrant sa voiture?... En cela il a manqué d’usage ; car, du reste, il est mieux que je ne le croyais. '

Celle dernière phrase était chez madame d’Arneuse, la première note de la gamrrie qu’elle se proposait de parcourir. Ce propos tenait dans son esprit le juste milieu entre la ligne où finissait la défaveur, où allait commencer la louange. C’était tout ce que son envie de rendre justice à M. Landon et" de l’exalter par la suite pouvait lui faire dire pour s’accorder avec ce qu’elle avait avancé précédemment. Elle se servait ainsi de lignes imperceptibles pour no jamais avoir l’air de changer d’opinion; de manière qu’il fallait être très-exact à retenir ses assertions précédentes , et vouloir encourir sa haine en les lui rappelant, pour lui faire apercevoir toute la mobilité de ses préventions.

La phrase de madéme d’Arneuse semblait jeter le gant, et madame Guérin se serait tue toute sa vio plutôt que de ne pas le ramasser. Elle se hôta d’enchérir sur les éloges de sa fille.

— Oui, dit froidement madame d’Arneuse, il est assez bien. Comme elle prononça ces mots, Eugénie rentra aii salon, se doutant bien que, selon l’habitude constante delà maison, l’on devait s’occuper de M. Landon. — Eugénie, reprit-elle en s’adressant à sa fille, vous parlez beaucoup trop lorsqu’il y à des étrangers ; encore un peu, vous auriez tenu le dé de la conversation.

La pauvre enfant remarqua qu’il y avait moins d’aigreur dans le ton, dans l’accent et dans les paroles de sa

SA

mère, et celle douceur lui parut le signe évident de la faveur qu’avait obtenue M. Horace; elle s’en applaudit pour lui, à ce qu’elle crut; mais en analysant bien ses sensations, elle aurait vu que l’espoir de revoir M. Landon était de moitié dans sa joie.

— Je vois avec plaisir, reprit madame Guérin, que ce jeune homme pourra nous faire une société agréable. J’aurais bien voulu lui demander s’il savait jouer au boston ; mais une première fois...

— S’il ne le savait pas, dit Eugénie en tremblant, nous le lui apprendrions.

— Eugénie, répondit la grand’mère, il aime la musique...

— La jeune fille rougit et se tourna vers son piano comme pour le remercier. A tout cela madame d’Arneuse ne disait mot ; mais ce silence était énergique, puisqu’elle souffrait avec plaisir que l’on s’entretînt de ce jeune homme impoli dont le nom était naguère proscrit par elle.

— Du reste, il paraît certain, bonne maman, qu’il est triste; car la mélancolie perce dans ses paroles, dans ses yeux, dans toute sa personne.

— Bah 1 il est jeune et riche, et dans cette position-là les peines s’en vont comme elles viennent.

— D’ailleurs, reprit madame d’Arneuse, d’après sa phrase mélancolique on devine bien la nature de ses petits chagrins, et si l’on voulait s’en donner la peine, on le distrairait bientôt... Ces jeunes gens!...

— Je ne le crois cependant pas d’un caractère inconstant, dit madame Guérin; sa figure promet de l’énergie...

On s’entretint ainsi du jeune homme et de sa visite jusqu’à l’heure du dîner, pendant lequel, au grand contentement d’Eugénie, la conversation ne changea pas de sujet, ce qui n’est pas extraordinaire ; dans un petit village, les moindres choses font événement.

SS

Pendant qu’au salon on parlait de M. Landon, celui-ci cheminait avec son chasseur.

— Eh bien, Nikel, avait dit Horace, où en sont tes affaires avec ta Rosalie?

— Trop bien, mon colonel, trop bien.

— Que veux-tu dire ?

— Je m’explique, monsieur ; la rusée m’a tout à fait ensorcelé, et maintenant je l’aime trop pour y voir clair, je ferai quelque sottise... Ah 1 je réponds qu’elle me tiendra toujours la dragée haute,* car elle s’aperçoit bien que je ne suis qu’un conscrit auprès d’elle. Croiriez-vous, mon colonel, que je n’ai pas encore osé lui baiser les mains, qu’elle a, par parenthèse, blanches comme du lait?... Enfin I s’écria le maréchal comme s’il lui fût survenu quelque réflexion désagréable, malgré toutes ces incohérences, elle a un cœur excellent, elle m’a attendri, car elle pleurait en me racontant les tours que sa maîtresse joue à cette pauvre petite créature, qui est bien un ange du ciel.

— El que t’a-t-elle dit?

— Monsieur, quand elle a entendu fermer la porte du salon, elle s’est écriée : « Marianne! je parie que l’on a renvoyé mademoiselle chercher le mouchoir! « Pour lors elle est sortie, et après quelques minutes elle est revenue et nous a dit : « Je ne me trompais pas, mademoiselle en a les larmes aux yeux! ...

— Elle pleurait?... s’écria M. Landon.

— Oui, monsieur, et voilà, continua l’impitoyable chasseur, voilà qu’elle nous dit que madame d’Arneuse était la femme la plus capricieuse, la plus changeante, la plus orgueilleuse; que son imagination vire et tourne commô un aide de camp aux jours de bataille. Enfin elle nous a fait le récit des infortunes de mademoiselle Eugénie, si bien, quoi ! qu’elle m’a crevé le cœur. J’aurais donné ma

solde de retraite pour avoir douze mille livres de rentes à offrir à cette jeune ûlle-là avec ce cœur d’honnéte homme qui bat sous ma capote, afin de la tirer d’un enfer pareil, si je n’aimais pas Rosalie, s’entend!... Et puis elle nous a encore conté combien celte demoiselle est bonne, qu’elle excuse les domestiques, qu’elle soigne sa mère, qu’elle l’aime malgré ses caprices^ qu’elle joue admirablement du piano, enfin qu’elle mérite un trône comme un fuyard mérite une balle dans la tête I

Ce discours du chasseur produisit son effet. Poussé par sa bonté naturelle, Landon s’occupa involontairement du malheur d'Eugénie, et pendant le reste de la journée il so fit répéter plusieurs fois par Nikel les détails que celui-ci tenait de Rosalie.

Si Landon pensait à Eugénie, elle ne fut pas sans l’imi* ter un peu. Le soir elle eut de la peine à jouer avec sa mère, elle oubliait les cartes, faisait des fautes; et comme madame d’Arneuse, par suite de l’amour-propre qui formait la base de son caractère, n’aimait pas à perdre, elle gronda Eugénie. La pauvre enfant ne put donc se livrer à sa douce rêverie qu’au moment où elle se retira pour dormir. Or, comme dans les deux maisons tous les personnages se couchèrent en pensant les uns aux autres, cette aventure se trouva dans cet instant aussi fortement nouée qu’un bon troisième acte de tragédie.

Le lendemain Nikel, revenant de promener Brigand, s’arrêta devant la maison; car Rosalie, qui l’avait vu arri-

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ver, n’avait pas manqué de venir so placer stn* la porte pour recueillir au passage les flalteries'du inaréchal-deslogis.

— Comment cela va-t-il ce matin, ma belle demoiselle ? dit Nikel en attachant la bride de son cbevaü à la chaîne de la cloche.

— Cela va bien, monsieur, répondit la soubrette en lui lançant une œillade gracieuse; votre visite d’hier a fait changer le vent ; madame n’a encore grondé personne, pas même sa fille; madame Guérin fredonne les airs qu’on chantait de son temps; et quant à mademoiselle, tenez 1... écoutez-moi ces traits-là, cela roule avec une rapidité de tonnerre; elle est au piano depuis ce matin, et ses doigts vont mille fois plus vile qu’à l’ordinaire ; on sent, rien qu’à l’entendre, qu’elle n’est pas malheureuse ce matin ; moimôme, monsieur Nikel, j’ai suivi le torrent et je chante les rondes de mon pays.

— Pourriez-vous m’apprendre, mademoiselle, reprit flegmatiquement le chasseur, qui a fait faire ce demi-tour à droite, ou quel est le général qui a ordonné ce quart de conversion ?

— Ah ! monsieur Nikel, nous sommes toutes ainsi bâties dans notre maison ; il ne faut qu’un compliment pour nous enlever une migraine; flatter-nous bien, nous devenons aimables ; une caresse, ce sont des amitiés à n’en plus finir; mais une mouche vient à voler, en moins de cinq minutes nous sommes méconnaissables, et de fil en aiguille on arrive à so reprocher des paroles qui datent de vingt ans, et tout cela vient...

— De la lune, sans doute ! dit le maréchal en haussant l’épaule et en souriant d’un "air moqueur et incrédule; à d’autres, mademoiselle; ce sont là des incohérences par trop fortes, et vous vous moquez de moi 1 . . .

— Je ne me moque point, reprit Rosalie ; et toute

r;» JAXK LA PALE

jeune et étourdie que je paraisse être, je gouvernerais la maison si je le voulais. Je devine quand madame est en colère, et quand je veux la mettre de bonne humeur, je n’ai qu’à lui dire en l’habillant qu’elle est plus blanche que mademcéselle, et qu’elle paraît la soeur de sa fille...

— Mais voilà qui est fort mal, mademoiselle.

— Et pourquoi ?

— Parce que c’est mentir.

-- Bah ! reprit Rosalie, j’aime ces changements à vue, moil... cela met un peu de variété dans notre vie : aussi bientôt madame desserre ses lèvres minces, elle commence par rire, elle finit par me croire, et la voilà gale et charmante jusqu’au premier caprice. Quant à madame Guérin!... si vous voulez parler comme elle, l’écouter, lui répéter qu’elle a été jolie et riche, elle vous adorera ; le dos tourné, si un autre vous accuse et dit : Tue, elle répond : Assomme. Elle vous cajole ; mais c’est de la bonté si l’on veut... Elle est trop faible... Eh bien, monsieur Nikel, je ne veux pas me donner la peine de les mener, j’aime mieux rire de leurs scènes, regarder tourner ces girouettes, et me borner tranquillement à consoler mademoiselle, et à faire enrager Marianne jusqu’à ce que j’aie une autre victime, vous, par exemple.

— Toujours gentille et spirituelle 1 s’écria le chasseur en lâchant un gros soupir sentimental.

— Toujours, monsieur Nikel ; malheureusement j’ai grand’peur que notre ordre du jour, comme vous dites, ne tienne pas longtemps ; nous retomberons dans notre infortune, et cette pauvre demoiselle Eugénie restera toujours à la torture.

— Mademoiselle, dit Nikel en s’emparant des mains de la soubrette, pourriez-vous m’expliquei*' où vous en voulez venir ?

— Ah ! reprit Rosalie, je veux dire qu’il ne tiendrait

JA\E LA PALÉ è9

qu’à VOUS de faire la pluie et le beau temps cher nous; comme votre maître a l’air d’une bonne âme, il ne demanderait pas mieux que de nous laisser toujours dans une douce température.

— Diable! mademoiselle, ceci s’embrouille, et si je reste ainsi devant vous à regarder sortir vos jolies petites paroles d’entre vos dénis blanches, ce n’est pas que j’y comprenne rien, mais c’est parce que je vous aime. Au reste, voilà bien l’amour ; comme le disait un trompette de mes amis, c’est le boute-selle de toutes les sottises!...

— Monsieur Nikel, j’aime à croire que vous êtes discret, et que l’on peut vous confier quelque chose...

— Mademoiselle, un militaire, quand ü a fait deux heures de faction et un tour à la salle de discipline, garde un secret aussi bien que son cheval.

— Eh bien, monsieur le maréchal, reprit Rosalie en le regardant de manière à le rendre fou, si vous ôtes pour longtemps dans le pays, si vous avez quelque empire sur votre maître, engagez-le à venir ici de temps en temps; qu’il tourne chaque fois un petit compliment à madame, et notre pauvre jeune fille respirera, on ne la grondera plus, elle sera heureuse enfin ; et si votre maître a bon cœur, il sera heureux aussi d’adoucir le martyre de cette enfant !

— Eh bien! mademoiselle, si cela peut vous plaire, nous viendrons.

— Ah 1 monsieur Nikel, je n’y ai d’intérêt que celui de mademoiselle; je voudrais la voir moins malheureuse.

— Mais moi, ma chère, je gagnerais à cela le plaisir de vous voir ; votre aspect est si doux pour moi 1 et le jour où vous voudrez bien me dire que vous comptez sur ma constance, je ne regarderai plus aucune femme en face ni de côté...

Ici le chasseur fit un mouvement pour embrasser Ro-

Cit JANE LA PALE

salie, elle se recula brusquement : Brigand eut peur, cassa la corde de la sonnette et s’enfuit; Nikel courut après Brigand et Rosalie rentra dans la maison en riaht.

Cette conservation ne fut pas sans résultat. Deux ou trois jours après, M. Horace, cerné par les savantes manoeuvres de Rosalie, fut enfin amené dans le salon de madame d’Arneuse. La soubrette s’était servie de Nikel comme un habile général se sert des tirailleurs qui couvrent son armée, et le chasseur avait fini par vaincre là répugnance de son maître pour les deux dames. Le jour où le jeune homme se présenta chez elle, madame d’Arneuse était mise fort à son avantage, avait un air de fraîcheur et ujj vernis de beauté qui ne lui étaient pas habituels. Elle fut doncenchantée de l’opportunité de cette visite, et ce fut un premier motif pour trouver le visiteur à son goût. Au nom de Landon, prononcé par Rosalie d’une voix éclatante, les trois dames se levèrent, et chaque visage prit une gracieuse e.xpression à laquelle le jeune homme répondit par un salut et par le sourire banal dont il voilait sa mélancolie.

Le soir voilait alors la campagne de ses teintés indécises et de ses ombres vaporeuses, le printemps répandait les trésors de ses jeunes parfums, et un dernier rayon de soleil jetait encore dans le salon une nappe de lumière rougeâtre : le silence de la campagne interrompu par les chants mourants des oiseaux, le mystère du crépuscule, l’espérance qui se révélait à elle, tout, pour Eugénie, rendit ce moment enivrant ; ce fut un véritable enchantement, un bonheur dont elle fut longtemps à savourer toute la douceur. Elle se rassit timidement, pencha la tète sur son ouvrage, garda le silence, et, sans lever davantage les yeux sur M. Landon, se contenta de se fondre dans le charme qu’elle éprouvait à l’entendre parler. Elle se mit à recueillir chaque parole; et plus elle écouta.

moins elle se sentit tentée de relever son front, car sa rougeur virginale et la naïve expression de sa félicité se seraient dévoilées à l’étre le plus inattentif.

Elle avait lieu d’être contente ; madame d’Arneuse, qui avait une grande prétention à l’esprit et au savoir, voulant déployer scs connaissances, amena la conversation sur la littérature, les arts, les sciences, et le jeune homme, facile comme il était, toujours prêt à rendre la bride à son imagination, discuta avec tout le feu de son caractère : tranchant comme les hommes qui ont vécu solitaires, et gagnant de l’aisance à mesure que la discussion s’animait, il finit par oublier où il se trouvait et par se croire avec des amis. Il se livra donc à toute la poésie, à toute l’originalité de ses idées ; tour à tour familier, énergique, gai, triste, suivant les sujets. A la fin, la conversation, insensiblement détournée de son premier objet, tomba sur l’éducation : madame d’Arneuse soutenait que l’enseignement actuel était bien inférieur à celui d’autrefois, que les jeunes gens n’avaient plus autant d’égards pour les femmes, qu’ils perdaient du côté des belles manières et de la galanterie, etc.

— AhI cela est bien vrai! s’écria madame Guérin; rpielle différence énorme ! Je voyais dans nos salons, avant la Révolution, les hommes être aux petits soins, faire de la tapisserie, réciter des vers; mais aujourd’hui un homme croirait se compromettre en s’occupant des femmes autrement que pour se jouer d’elles.

Mesdames, s’écria Landon d'un ton concluant, je conviens que la jeunesse d’aujourd’hui n’est pas celle de 1789.

En entendant cette année, madame d’Arneuse ht un mouvement comme pour se déclarer incompétente à juger le mérite de la jeunesse de cette époque.

— xMais, continua Landon, les temps aussi sont bien

changés ! Ce siècle a reçu un baptême de raison et do gloire qui donne une tout autre direction aux idées.

— Voilà bien ce dont nous nous plaignons, répliqua madame d’Arneuse.

— Quoi ! madame, vous réprouveriez le règne de Napoléon, qui a pu dire en plein sénat : Où est le drapeau, là est la France 1

— La pensée est un peu nomade, repartit la marquise, enchantée de montrer tant d’esprit.

— Vous réprouveriez nos conquêtes?

— Les ennemis sont en France.

— Nos institutions?

— Votre noblesse n’a qu’un jour.

— Tout ceci, madame, n’est pas l’éducation ; nous sortons de notre sujet : je conviens que la noblesse d’autrefois était plus ancienne...

— Plus nationale, monsieur, parce qu’elle s’appuyait sur les vieilles traditions. Nous étions les héritiers des premiers conquérants du sol.

— Vous voulez dire des défenseurs, madame.

— Oui, monsieur, je me trompais... Ne connais-je pas tout ce que l’on a écrit sur l’origine de la noblesse et sur l’histoire! Mably, Raynal, Diderot, Lavoisier, Helvétius, j’ai vu tous ces messieurs.

— Vous étiez donc toute petite, madame?

— Ils venaient dîner chez mon père fort souvent...

— Nous avions une si bonne maison ! dit madame Guérin pour soutenir le mensonge de sa fille. Nous devions à notre cuisinier l’honneur de leur compagnie. Telle que vous me voyez, j’ai fait un boslon avec Franklin, Kamikaël et Voltaire : ils étaient fort aimables. Mais j’en ai fait un autre...

A ces mots, un sourire un peu ironique vint errer sur les lèvres de Landon, et madame d’Arneuse tenait déjà

trop à l’estime du jeune homme pour n’en pas ôtre trèspiquée, aussi dit-elle à sa mère avec dépit :

— Ail ! madame, faites-nous grâce de l’inventaire de vos bostons,.. Puis, s’adressant à Landon : — Allons, monsieur, soutenez votre thèse : vous avez assez d’esprit pour me convaincre, je me sens très-disposée à croire à la perfection de la jeunesse d’aujourd’hui.

— Je n’ai pas prétendu, madame, qu’elle fût exempte de défauts; je m’étonnais seulement de vous entendre regretter le temps où nous étions constamment à vos pieds: vous avez perdu des galants, mais vous gagnez des amants. Moins on voit les femmes, plus elles sont honorées.

— On dirait que vous avez peur de nous.

— Peut-être, madame.

— Vous êtes galant, vraiment I

— Ah ! vous savez bien que mon peut-être n’est pas une injure. De nos jours, une passion influe sur la vie entière, et l’on ne doit pas s’y exposer avec étourderie, car si l’amour nous promène d’abord à travers les fleurs, il finit toujours par nous conduire au bord des précipices.

— Bienheureuses, monsieur, sont les femmes qui rencontrent dans leur vie un être qu’elles peuvent aimer comme la jeunesse actuelle mérite, selon vous, d’être aimée. Je n’ai pas connu cette félicité... Mariée par convenance, j’ai su me garder de cette licence de bon ton en usage de mon temps, mais j’avoue que je ne recommencerais pas mon existence. Vivre avec une âme vierge et aimante en se trouvant chargée do l’honneur d’une illustre maison est un supplice que j’ignorais avant d’épouser M. d’Arneuse !...

— Ma pauvre fille 1... s’écria madame Guérin.

— AhI madame, répondit Horace, regardez-vous bien plutôt comme heureuse!... En même temps son front se

couvrit d’un épais nuago de tristesse^ et il ajouta d’uno voix tremblante : — Oui I trois fois heureux, le moine, la religieuse, qui, retirés du monde, pour mieux résister au démon, atteignent silencieusement la vieillesse I S’ils ignorent comme vous (madame d’Arneuse sourit avec une feinte mélancolie) les vives jouissances de cet amour enivrant pour lequel les regards sont des caresses, le bruit des pas est une harmonie, la parole une musique di\ ine, ils ignorent aussi la rage, le désespoir, causés par uno trahison, et cette mort lente, cette consomption fatigante dont on est alors accablé.

Une douloureuse animation perçait dans les regards de Landon, dans ses gestes et dans son attitude. Aux derniers mots, sa voix, qui s’était graduellement affaiblie, prit un accent de mélancolie qui pénétra jusqu’au cœur des trois dames. Eugénie, qui, d’après l’ordre do sa mère, gardait un religieux silence, n’osa point lover les yeux sur le jeune homme, car elle se sentait prête à pleurer.

— Mo voilà presque convaincue de la perfection du siècle : certes, autrefois on parlait avec moins d’enthousiasme... Vous n’avez pas les idées d’un militaire, monsieur. . .

— Non, madame, répondit-il avec tristesse... Et il y eut un intervalle de silence.

— U est bien digne d’ètre aimé s’il conçoit ains l’amour 1 pensait Eugénie. En ce moment sa pose était naïve et charmante, elle regardait Horace avec l’abandon de l’innocence. Landon, s’étant tourné vers elle comme pour no pas voir une image pénible et comme s’il eût voulu se rafraîchir le cœur par l’aspect de l’enfance, fut frappé du spectacle offert par cette figure de jeune ûlle. Sous les indices d’un profond amour il découvrit les traces d’une souffrance habituelle. Il remarqua la pureté des

contours et l’éclat du teint de ce jeune visage, et dans l’expression il reconnut l’air tendrement soumis de la femme qui aime pour la première fois. Sans deviner encore ce qui se passait dans l’éme d’Eugénie, il admira la suavité d’un si parfait ensemble comme il eût admiré une tête de Raphaël. • ■

Il rompit enfin le silence et dit avec une émotion comprimée: — Mademoiselle ne touche-t-elle pas du piano?

. Il y a bien longtemps que je n’ai entendu de musique. Il y avait mn secret dans cette exclamation pleine d’amertume."— Longtemps! reprit naïvement Eugénie; j’ai joué avant-hier. Elle s’arrêta, un vif sentiment de peine avait brisé subitement sa voix.

En effet, la pauvre enfant parcourait le doux pays des chimères amoureuses, et le longtemps de Landon l’en avait brusquement arrachée. — S’il ne se souvient pas d’avoir entendu mon piano, il ne m’aimera jamais... Telle fut sa réflexion; et, mettant son mouchoir sur sa figure, elle essaya de quitter le salon.

Madame d’Arneuse, ayant remarqué l’attention avec laquelle Horace regardait Eugénie, s’était bien promis de la renvoyer ; mais elle fut blessée d’être prévenue par sa fille et de la voir agir par un sentiment qui ne fût pas ordonné. Poussée alors par cette manie des tyrans qui croient perdre en pouvoir ce que leurs sujets gagnent en liberté, elle dit h sa fille : — Restez! sonnez pour avoir de la lumière ; vous allez nous jouer un morceau, et nous tâcherons, ajouta-t-elle, de faire bien des fautes.

Il faut aux gens vraiment sensibles un sens à part pour deviner avec tant de promptitude la blessure involontaire qu’ils ont faite à une âme trop délicate; c’est ce qu'on appelle savoir revenir. Landon possédait cette qualité charmante ; cet homme> parfois dépourvu de grâces, on avait alors de touchantes. Lorsque Eugénie, obéissant ti-

laidement à sa mère, se dirigea vers son piano, il alla ouvrir lui-môrae l’instrument, aida la jeune fille à chercher la musique, et tandis qu’elle joua, assis aujirès d’elle, il la regarda avec des yeux pleins de douceur et qui semblaient implorer un pardon? Ge langage muet ne fut que trop bien entendu. Un malin génie semblait se plaire à égarer Eugénie par de fausses lueurs, pour la laisser éblouie au bord d’un précipice.

En efl'et, Landon, tourmenté par l’idée qu’il pouvait ajouter à la somme de malheurs intimes qu’Eugénie avait à subir, s’efforça d’ètre affectueux auprès d’elle. Alors ia pauvre petite prit les témoignages d’une compassion généreuse pour les soins d’un amour naissant; elle s’abandonna doucement au bonheur de le veir à ses cotés, s’occupant d’elle et la -regardant avec une expression de plaisir. Pleine de cette conûence naturelle au jeune âge, elle croyait avoir déjà jeté un premier charme sur son cœur; elle espéra du moins; et, dans ce moment trop fugitif où tout était oublié, posant, non sans crainte, son pied sur une terre inconnue, elle savoura avec délices la première joie de sa vie.

Quand le morceau fut terminé, Landon, avec un sourire comme en savent trouver ceux qui connaissent la souffrance, dit à Eugénie :

J’ai entendu ce morceau presque aussi bien exécuté...-

— On a pas eu beaucoup de peine è le mieux jouer! s’écria madame d’Arneuse,

— Par qui, monsieur? demanda Eugénie en tremblant.

— Par vou6»môme, mademoiselle, répondit-il; il y a quatre on cinq jours, après midi, je revenais de la promenade... votre fM)étre était ouverte...

L’accent qu’il mit dan.s cette phrase et la manière dont

lANE LA PALE

il souriail dirent assez à Eugénie qu’il cherchait à réparer sa faute. A ce moment la jeune fille feuilletait par maintien son livre do musique; la page qui tremidait n’accusait que trop son émotion ; mais elle eut encore assez do présence d’esprit pour se plaindre do son extrême timidité.

Landon, revenant alors auprès do madame d’Arneuse, la complimenta sur l’éducation soignée qu’elle donnait à •sa Cille ; puis, sans dire un mot d’Eugénie, il se mit à flatter la marquise avec emphase ; il semblait, à l’entendre, que ce fût elle qui eût joué. Insinuant adroitement qu’il lui croyait un talent supérieur, il parut désirer vivement de s’en assurer et sollicita un prélude, une improvisa»tion, un accord môme, comme une faveur... Madame d’Arneuse se garda bien de détruire cotte flatteuse opinion et reçut ces compliments avec la fausse modestie d’un poète.

En entendant faire l’éloge de sa Glle, il fut impossible à madame Guérin de se taire, et Landon écouta avec une complaisance unique la vieille grand’mèro vanter les qualités de la marquise.

— Ah! monsieur, si vous l’aviez vue, dit-elle en terminant, avant la Révolution, au milieu d’une cour composée des gens les plus remarquables do l’époque, c’est alors qu’elle était belle et bien mise, ayant les plus beaux chevaux, les équipages les plus élégants.

— Oh ! tout était simple,' mais de bon goût, ajouta madame d’Arneuse.

— Et le jour que tu fus présentée à la cour, on no parlait que de toi à Versailles.

— Oui, répondit-elle en poussant un soupir; c’était le 47 janvier 4789.

— A quatorze ans^ ma pauvre fille, nous t’avions déjà sacriCéel si jeune, si belle I

JÀ.NE LA l‘ALE

— Et je suis maintenant une vieille maman.

— Ahl madame, reprit Horace, si nous sommes séparés de 89 par un siècle d’événements, votre visage nous fait souvenir que la dynastie nouvelle n’a qu’un jour. Pour qui ne sait pas la vérité, vous êtes la sœur de votre fille...

Horace avait déjà deviné le caractère de ses voisines, et, n'épargnant plus dès lors un encens qu’on respirait avec tant de plaisir, il s’amusa non-seulement de la marquise, mais aussi de madame Guérin. Il soutint à celle-ci qu’elle avait dû être très-jolie, et ses compliments, tout exagérés qu’ils étaient, furent reçus avec reconnaissance. Madame d’Arneuse venait de montrer son esprit ; cette fois elle crut avoir convaincu M. Landon de l’antiquité de sa race.

Alors madame d’Arneuse, après avoir reconduit M. Landon, revint lentement se placer devant la cheminée ; et, s’examinant quelque temps dans la glace, elle dit en passant ses doigts dans les boucles de ses faux cheveux : -

— Il a été très-bien, mais parfaitement bien, ce soir, notre voisin; il est Irès-aimable.

— Et toi, reprit madame Guérin, tu étais mise à ravir.

— Maman était très-jolie, ajouta Eugénie en embrassant sa mère.

Madame d’Arneuse, comme pour la consoler, lui fit une légère caresse.

— Ne vous ai-je pas dit, répondit-elle, que ce jeune homme nous ferait une société ? Mais c’est qu’il est on ne peut pas plus galant, distingué.

— Et instruit I s’écria madame Guérin ; ce jeune homme est un puits de science.

— Oh 1 mais, charmant I continua madame d’Arneuse :

de belles manières, bon ton, joli homme, il a tout pour lui : je gagerais qu’il est noble.

— Il paraît avoir un bien bon cœur, dit tout doucement Eugénie.

— Oh ! 'oui, reprît madame Guérin ; il éprouve peutêtre quelque infortune de cœur, car il nous a dit certain mot avec une sensibilité qui m’a touchée.

— Il est sans doute trompé par une coquette qui n’aura pas senti la valeur d’une âme comme la sienne, ajouta madame d’Arneuse d’un air qui disait parfaitement : — Je la sens, moi !

Enfin, à onze heures et demie du soir, après une conférence de trois heures pendant laquelle chacune de ces dames parla selon, ses vœux secrets, il fut déclaré à l’unanimité (lue M. Horace Landon était un homme tel qu’on n’en voyait plus, un homme digne de madame d’Arneuse, un homme digne d’Eugénie. Quand madame d’Arneuse, la plus exagérée des trois et celle qui exaltait le plus le jeune homme, laissait apercevoir ses vues sur lui, madame Guérin applaudissait; si Eugénie soupirait doucenaent, -sa grand’inèro ne manquait pas do dire qu’elle éprouverait un vif plaisir à l’appeler son fils; alors, en quittant le salon, madame Guérin dit tout bas à sa fille ; — Tu pourrais l’épouser. Et à sa petite-fille, lorsque madame d’Arneuse fut trop loin pour l’entendre : — Tu l’épouseras !

La sensibilité d’Eugénie, refoulée dans son propre cœur par la sévérité de sa mère, y formait un foyer de

JANE LA l'ALE

sentiments qui, ne se déversant sur aucun objet extérieur, ne s’échappant ni dans ses discours ni dans ses actions (renfermée qu’elle était dans une maison solitaire et réduite à la société de ses deux mères) devaient se répandre avec effusion sur le premier être qu’elle jugerait di- '■ gne d’être son protecteur; et comme ce caractère sourdement énergique était caché sous une grande timidité, résultat naturel de la gêne où la tenait sa mère, cette force aimante gisait dans son pauvre cœur comme une fleur sous la neige. Chez elle la sensibilité existait dans toute sa verdeur primitive; Eugénie \ivait dans son cœur, seule et comme dans une nuit profonde.

Cette jeune fille, si résignée en apparence, devait donc bien plus souffrir d’un mot équivoque, d’un regard incertain, qu’une autre femme du plus cruel abandon; enfin son cœur n’avait de place que pour un seul amour ; et tel était son sort, que la sévérité de sa mère ayant augmenté sa timidité naturelle et l’ayant habituée à l’obéissance la plus soumise, elle était prédestinée à jouer toujours en amour le second rôle, c’est-à-dire le rôle du dévouement et de l’abnégation, qui est toujours celui des grandes âmes.

Une passion sérieuse venait d’entrer dans le cœur d’Eugénie, mais sa-chaste réserve, la crainte qu’elle avait de sa mère, tout contribuait à en étouffer l’expression : ainsi les proportions ordinaires de l’amour, comme on nous le peint, n’existent pas dans cette histoire ; un mot, un geste, un regard, y sont de grands événements. L’orage était dans le cœur, la paix sur les lèvres. Heureux celui qui, remontant le cours de sa vie passée, prêtera les charmes du souvenir à ce simple tableau.

Au bout de quinze jours, madame d’Arneuso s’était si bien engouée d’Horace, qu’elle no négligea plus rien pour l’attirer chez elle. On commenta par l’inviter cérémo-

}ANË LA PALE

nieusement à dîner, afin le l’entraîner par degrés dans une intimité difficile à secouer. Une partie d’échecs avait été le motif de cette invitation et devait précéder le dîner.

Un trait assez saillant du caractère de madame d’Arneuse était une fausse entente de sa dignité de femme. Elle voulait être toujours devinée : blessée de ramasser elle-même son gant, elle l’était encore bien davantage de n’étre pas prévenue dans ses souhaits. Si on s’apercevait trop tard de son désir, elle aimait mieux le nier que le satisfaire aux dépens de sa vanité. Ainsi, lorsque Landon arriva, elle crut qu’il allait s’empresser de solliciter la pattie d’échecs ; à ses yeux c’était un devoir : or comme Horace, une minute après l’invitation, l’avait aussi profondément oubliée que si les échecs n’avaient jamais été inventés, il resta tranquillement à causer.

Madame d’Arneuse eut bien soin d’amener la conversation sur la cause première du dîner, Landon s’écria ;

— Et notre partie d’échecs?

— Ah 1 nous la réservons pour une meilleure occasion; vous avez trop de plaisir à causer! répondit-elle d’un air piqué.

Horace de s’excuser en sollicitant, comme un bonheur, la partie d’échecs, et la marquise de refuser en prétextant le peu de temps, l’insouciance d’Horace, etc. Enfin Landon, voyant l’importance que la marquise attachait à un jeu où la science seule décide des succès, eut l’adresse de se laisser gagner, malgré son évidente supériorité.

Cette dernière circonstance acheva de lui gagner l’estime et l’admiration de madame d’Arneuse : M. Landon était, à son avis, un des plus forts joueurs qu’elle eût connus, un des hommes les plus aimables ; enfin elle épuisa en sa faveur les termes les plus expressifs de son dictionnaire. Alors la joie naquit dans la maison, personne ne fut

JANU LA PAL E

plus tourmenté; Eugénie respira et fut tout étonnée do sa félicité; madame Guérin, heureuse du bonheur des autres, caressa tour à tour sa fille et sa petite-fille ; enfin la rusée soubrette, admirant l’effet de ses intrigues,

V ne songea plus qu’à couronner son œuvre par un succès complet.

Nikel ne cessa donc pas d’étre son écho: plus d’une fois Landon s’endormit, le soir, aux discours du soldat, qui le félicitait d’avoir allégé pour un moment la chaîne pesante de mademoiselle d’Arneuse; et Rosalie, voyant les visites devenir plus fréquentes, engagea Marianne à semer dans le village le bruit du mariage prochain^de M. Landon avec mademoiselle Eugénie. Tout Chambly le désirait. Il ne restait plus qu’à faire parvenir les caquets du village aux oreilles d’IIorace : Rosalie se chargea de cette difficile entreprise.

M. Landon no tarda pas à accréditer, à son insu, les fausses nouvelles répandues par Marianne, en multipliant tellement ses visites, qu’il devint presque de la famille. Il serait difficile d’expliquer cette intimité autrement que , par le désir qu’il éprouvait d’adoucir le sort d’Eugénie, qui lui paraissait do plus en plus intéressante; son antipathfe pour madame d’Arneuse n’avait pas cédé à l’habitude de la voir, mais il avait fini par s’amuser d’elle comme d’une comédie vivante, et peut-être ce petit manège le divertissait-il réellement.

Bientôt 1a fière marquise ne rougit plus d’accepter la calèche et les chevaux de Landon. Chaque jour il venait faire des lectures, des parties d’échecs; les promenades aux environs se succédèrent, mais rien ne put adoucir la mélancolie do Landon. Heureux do procurer quelque plaisir à ses voisines, il jouissait de leur joie sans la partager; il n’eut môme pas assez de confiance en elles pour les initier à ses actes de bienfaisance et les mener dans

les chaumières où le spectacle des maux qu’il soulageait semblait le rattacher à la vie.

Deux mois s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels l’amour dîËugénie s’accrut dans l’ombre et dans le silence; car la sympathie secrète qui l’unissait à Landon lui révéla chaque jour les nobles qualités de ce jeune homme. Dès lors elle ne vécut plus en elle-même, son âme tout entière passa dans celle d’Horace, et ce ne fut pas sans frémir qu’elle pénétra le secret de son propre cœur.

Un soir, par un hasard extraordinaire, elle se trouva seule pendant un moment dans le jardin près de Landon. Celui-ci, les yeux levés aux ciel, paraissait plongé dans une extase mélancolique ; Eugénie le regardait avec ameur . En ce moment un nuage chassé par le vent vint cacher la lune, que Landon contemplait avec ravissement, et découvrit en même temps une étoile qui lança tout à coup une lumière vive et pure.

A cet accident si simple, Landon tressaillit et tourna lentement les yeux sur Eugénie, qu’il compara à celle étoile dont la douce lueur semblait le consoler en l’absence do l’astre qui l’éclairait naguère. Ce caprice des génies de la nuit, image sans doute trop fidèle de sa fortune, lui arracha des larmes qu’il essaya en vain de retenir cl qu roulèrent lentement sur son visage. A l’aspect de ces 'pleurs, Eugénie fut saisie d’une émotion qu’elle ne put dérober à Horace. Celui-ci prit alors la main de la jeune fille et lui demanda avec intérêt la cause de son agitation; mais Eugénie se leva sans répondre, et s’appuyant sur Horace, qui s’était empressé de lui offrir son bras, resta muette aux questions qu’il lui adressait en la guidant sous les sombres allées du jardin.

Tout à coup la lune sortit du nuage qui la cachait, et le bosquet fut inondé d’une vive lumière. Eugénie, que les questions d’Horace embarrassent, l’interrompit en lui di-

sant : Levez les yeux ; l’astre que vous aimez a reparu,

mais la petite étoile s’est cachée.

Horace n’avait entendu que les premiers mots d’Eugénie; et il s’écria : — Ah! j’en accepte le présage! Puisse* l-elle ainsi...

Il n’acheva pas, mais ce peu de mots fut un arrêt pour Eugénie, que Landon sentit tressaillir. La pauvre enfant se soutenait à peine : Horace s’aperçut de son trouble et la fit entrer dans le salon, dont ils n’étaient pas éloignés. En arrivant, Eugénie se jeta sur une bergère où elle resta presque évanouie.

Horace, effrayé presque autant que confus, commença à soupçonner la véritable cause de cette indisposition soudaine. Déjà, à son insu, une foule de liens secrets l’attachaient à Eugénie. Il ne croyait pas trouver pour elle tant de sentiments dans son cœur.

Madame d’Arneuse et madame Guérin, interdites d’abord, n’empêchèrent pas Horace de rendre mille petits soins à Eugénie.

A ces mots « Mademoiselle se trouve mal ! » Rosalie et Marianne étaient accourues et semblaient ne respirer que du souffle de la jeune fille. Quand elle eut repris ses sens, un regard de madame d’Arnouse les renvoya du salon ; puis, par un autre regard, elle parut interroger Landon sur cet événement ; celui-ci la comprit fort bien et lui répondit en attribuant à la fraîcheur du bosquet et à la rosée l’indisposition d’Eugénie.

Eugénie confirma cette supposition, remercia Horace par un signe de tête plein de mélancolie, puis elle se leva et dit qu’elle se trouvait infiniment mieux : pour en donner la preuve, elle gagna lentement son piano et en tira négligemment quelques accords. Pendant toute la soirée elle fut rêveuse et triste, et plus d’une fois ses larmes furent près de couler.

JANE LA l’ALE

Landon partagea naturellement la préoccupation d’Eugénie, et fut distrait par la foule de pensées nouvelles que ce petit événement avait fait naître en lui; il contempla si souvent le visage d’Eugénie, que les- deux dames, inquiètes, se regardèrent avec des signes d’intelligence, comme pour Se demander ; Qu’est-il arrivé ? On fit une partie : lorsque ce fut au tour d’Eugénie de donner à couper les cartes, ses doigts effleurèrent ceux de Landon, on la vit pâlir de nouveau et rester un instant sans reprendre les cartes.

— Mais qu’avez-vous donc, Eugénie? dit sévèrement madame d’Arneuse.

— Je souffre, madame, répondit-elle avec un accent déchirant. Et ses larmes, qu’elle retenait depuis longtemps, recommencèrent à couler.

Landon avait trop de bonté pour ne pas partager un peu la souffrance d’Eugénie comme il partageait sa préoccupation. L’idée qu’il pouvait plaire était si loin de lui, qu’il avait besoin d’acquérir les preuves les plus évidentes du sentiment qu’il inspirait ; et alors il examina Eugénie avec tant de soin et d’attention, que madame d’Arneuse crut de son côté qu’il devenait amoureux. ,

Lorsqu’il vit tes larmes de la jeune fille, Landon résolut do cesser toute relation avec cette famille; mais, par malheur, on avait projeté une partie pour le lendemain. On devait aller visiter le parc de Cassan, et au retour longer tes bords de l’Oise. Horace se promit de trouver un prétexte pour ne plus voir madame d’Arneuse après cette promenade. Il se retira en pensant à tous les malheurs produits par un amour non partagé, malheurs qu’il ne connaissait que trop. Ne pouvant soupçonner toute la violence des sentiments d’Eugénie, il crut qu’il était encore temps de prévenir l’orage qui s’amassait sur la tête de cette jeune fille déjà si malheureuse.

De retour chez lui, Landon resta plongé dans la rêverie, et pour la j)remiôre fois depuis longtemps une nouvelle image voltigea dans sa pensée comme une ombre légère. C’était déjà beaucoup pour lui, c’était peut-être tout ce qu’il pouvait attendre. Une heure s’écoula sans qu’il sentît peser sur son âme l’idée tyrannique à laquelle le sort l’avait condamné. Il pensa d’adord à la vie infortunée que menait Eugénie, aux moyens qui pourraient l’en délivrer, puis à la douceur de caractère qu’une pareille servitude n’avait point aigri, et à la reconnaissance qu’elle concevrait pour un libérateur; enfin il revit Eugénie avec cette angélique physionomie qu’il avait admirée au premier abord, et alors cette pensée traversa rapidement son âme ; c’est qu’il y avait encore au monde des femmes dignes d’être aimées. Il frémit, et, comme un enfant qui chasse de sa main l’objet qui lui fait peur, il secoua toutes ces pensées qui le ramenaient toujours à la souffrance.

OKand, par son départ, Landon eut laissé le salon vide pour Eugénie, madame d’Arneuse, piquée do penser que sa fille eût obtenu la préférence sur elle,- refusa l’offre qu’elle lui fil de la déshabiller : et lorsque la pauvre enfant voulut aller lui chercher sa toilette, elle lui ordonna très-durement de rester à sa place et sonna Rosalie. Elle témoigna son mécontentement à sa fille de la manière la plus dure et la plus affligeante pour un cœur aimant ; elle ne lui répondait pas, repoussait ses attentions avec humeur et se détournait pour ne pas la voir. Eugénie jeta sur sa grand’mère un regard si soumis et si triste, que madame Guérin ne put s’empêcher de dire à sa fille :

— Qu’as-tu donc contre Eugénie ?

— Rien, répondit madame d’Arneuse d’un ton qui signifiait le contraire. Est-ce qu’elle va encore pleurer? elle fera mieux de réserver cola pour une meilleure occasion ; mais si elle croit que do pareilles affectations font

trouver un mari elle so trompe : les hommes n'aiment pas qu’on soit toujours à se plaindre et à larmoyer; elle s’imagine sans doute que c’est de bon ton, elle aura vu cela dans V Almanach des modes.

— Celte pauvre petite, reprit madame Guérin, ce n’est pas sa faute.

— Cela n’en vaut pas mieux, répondit aigrement madame d’Arneuse.

A ce moment la grand’racre dit tout bas à sa petitefille :

— Demande pardon à ta mère, et couchez-vous sans rancune.

Courbée sous le poids de ses chagrins, qui venaient do s’accroître, Eugénie, en proie d’ailleurs à des douleurs physiques, attendait les paroles consolatrices qu’une mère doit à son enfant qui souffre, et cette scène, ces reproches injustes, l’empèchèrent d’entendre la voix de sa grand’mère; elle n’était pas assez forte pour résister à tant de choses, elle demeura comme pétrifiée.

— La voyez-vous 1 s’écria madame d’Arneuse en montrant Eugénie par un geste de colère; quel marbre !... quelle tendresse pour sa mère 1 Allez-vous-en, mademoiselle.

Eugénie s’approcha pour embrasser sa mère et lui souhaiter le bonsoir d’une voix respectueuse et timide; mais, madame d’Arneuse L’ayant repoussée avec violence, la jeune fille se retira le cœur brisé et fondit en larmes en entrant dans sa modeste chambre, seul asile où elle put respirer quelquefois.

Quand elle eut quitté le salon, il y eut un moment de silence pendant lequel madame Guérin, n’osant excuser Eugénie, épiait le nouveau sentiment dont sa fille était agitée. Elle n’attendit pas longtemps : madame d’Arneuse,

JANE LA l’ALE

secouant la télé à plusieurs reprises, rompit le silence en disant avec un naturel étudié :

. — Notre jeune homme se dément un peu.

— Oui, reprit madame Guérin, il avait ce soir de singulières manières.

— Je ne sais, continua madame d’Arneuse, mais il m’a semblé commun ; définitivement, crois que je n’en ferai pas ma société, il est par trop libre.

Là-dessus, saisissant avec adresse et avec une certaine justesse les imperfections du caractère d’Horace, elle en fit un portrait peu flatteur.

— Avez-vous remarqué quelle licence extraordinaire il met parfois dans ses disours ? il est irréligieux.

— Oh ! je hais souverainement cela, dit madame Guérin ; et puis il parle trop, il a souvent des manières inconvenantes.

— Non, réellement, ajouta madame d’Arneuse, ce n’est pas un jeune homme aussi accompli qu’il nous a paru d’abord ; je l’ai toujours dit, vous n’avez pas voulu me croire, c’est un homme fort ordinaire.

Enfin, ce soir-là, M. Landon n’était plus ce phénix cherché avec tant d’ardeur et qu’elles avaient été si heureuses de rencontrer. Hfadame d’Arneuso, redescendant l’échelle de son exaltation, revint par degrés à une opinion désavantageuse à Landon. Néanmoins elle s’endormit en se promettant bien de ne rien négliger pour paraître victorieusement dans la partie du lendemain.

Eugénie passa la nuit à gémir sur sa situation et à consulter son cœur. S’avouant avec effroi sa naissante passion pour Lando^, elle sentit, tant elle avait la conscience de son amour et de sa force, que jusqu’à son dernier jour son cœur appartiendrait à Horace. Cette révélation ne fut pas sans charme pour elle, mais tout à coup une voix fatale lui criait que Landon avait déjà

JANt LA PALE

aimé et qu’elle n’aurait jaaiais tout son amour. Au-dessus de ces fluctuations apparaissait la prodigieuse et folle espérance, qui se levait dans son âme comme une aurore. Eugénie accepta l’avenir avec confiance, séduite par une pensée ingénue, la première qui vienne dans la tête des jeunes filles qui aiment ; elle s’imagina que l’amour était si vaste, offrait par lui-même tarit de plaisirs innocents et secrets qui ne dépassaient pas l’enceinte du cœur, qu’elle pouvait se borner à aimer sans être aimée. Elle espéra donc. Son amour n’était>-il pas déjà devenu une égide sous laquelle elle défiait la sévérité de sa mère ? Le souvenir de Landon effaçait le sillon de toutes ses douleurs. Elle pleurait, mais elle ne trouvait plus d’amertume à ses larmes.

Le matin, elle s’éveilla en pensant qu’elle allait passer une partie de la journée avecM. Landon. Ce bonheur présent l’absorba tout entière. Elle sourit à la nature, qui la favorisait. Le ciel était dhine admirable pureté. Eugéme en remercia Dieu. Elle s’habilla avec recherche, mais sans luxe, arrangea ses cheveux'avec une gracieuse simplicité qui ajoutait au charme de sa figure, puis elle revêtit une robe de mousseline. Cette blanche toilette lui donnait l’air d’une vierge des cieux. >

Elle entra chez sa mère, et, avec une effusion de cœur vraiment touchante, avec un oubli charmant du traitement qu’elle avait subi la veille, elle accourut pour l’embrasser. Sa mère se détourna et agit comme si sa fille n’eùt pas été dans la chambre. Madame d’Arneuse était occupée avec Rosalie à rassembler toutes les ressources de l’art de la toilette pour rendre du prestige à ses attraits. La malicieuse femme de chambre lui donnait les '' plus perfides conseils : tout en la flattant et en paraissant mettre tous ses soins à parer sa maîtresse, elle s’efforçait de lui faire adopter une mise disgracieuse. A la fin, ma- -

so

(lame d’Arneuse, jetant un dédaigneux coup d’œil sur • Eugénie, lui dit avec ironie :

— A quel bal comptez- vous aller ?... J’espère que, si vous voulez venir avec nous, vous ne garderez pas une robe do mousseline, à moins que vous n’ayez envie d’en laisser un échantillon à chaque épine.

Eugénie sortit, changea de costume en soupirant, mit une robe d’indienne à guimpe de couleur foncée, et reparut aux yeux de sa mère, qui lui dit sèchement :

— Est-ce que vous êtes carmélite?

La pauvre fille courut mettre une robe de mérinos rouge, et madame d’Arneuso ne fit plus qu’une observation, c’est qu’Eugénie aurait trop chaud.

— N’auriez-vous pas dû, dit-elle, consulter votre mère avant de vous habiller, venir savoir quelle robe il me plaisait de vous voir porter? Vous n’avez donc pas de mère au monde ?

Mais il n’était plus temps de changer ; M. Landon arrivait. Eugénie resta donc avec une robe de mérinos à grands plis. A peine M. Horace fut-il au salon, à peine madame d’Arneuse entendit-elle les chevaux frapper la terre de leurs pieds, qu’elle devint charmante, retrouva gaieté, prétentions, air gracieux, et l’on partit pour Cassan au grand trot.

Les deux dames occupaient le fond de la calèche. Eugénie se plaça sur le devant, à côté d’Horace, que souvent les cahots forçaient à effleurer ou le bras ou la chevelure

de la jeune fille. La matinéie était superbe, et l’admirable tableau de cette vallée enchanteresse déployait à chaque instant les plus riches trésors d’une nature toujours harmonieuse et pittoresque. Ce voyage fut pour Eugénie la première sensation de vrai bonheur qu’elle eût jamais éprouvée.

— La belle matinée 1 s’écria Landon après un long silence.

— Ah ! répondit Eugénie d!une voix tremblante, cetle matinée est la .plus belle de ma viel

— Que voulez-vous dire, Eugénie ? lui demanda .sa mère avec un faux air de bonté.

— Jamais, reprit-elle avec calme, jamais la campagne ne m’a paru si riante ; ce voyage est d’ailleurs pour moi d'une nouveauté qui me charme.

— Vous ne savez ce que vous dites ! lui répliqua durement sa mère en lui lançant un regard qui lui imposa silence. Eug^ie regarda Landon avec douleur, pencha la tête et se tut. Horace fut d’autant plus ému de cette soumission profonde, qu’olle se rapportait à ses réflexions de la veille; il admira Eugénie, et, dans la conversation qui s’entama sur le parc qu'ils allaient visiter, il eut soin de parler souvent à la jeune fille en lui marquant une attention toute particulière. Madame d’Arneuse en fut choquée au dernier point, et, avant d'arriver à Cassan, 'elle avait déjà pris avec M. Ljndôn un air de hauteur et de dignité dont il devina facilement la cause; de son'côté, il persévéra dans les soins qu’il prodiguait à Eugénie. Alors pauvre grand’mère tâcha de pallier les mots un peu severes queî fille eommençait à lancer à Horace, qui s'er amusait trop pour ne les pas provoqtTer.

Il avait et oin de faire apporter un fort bon déjeuner dans le magnifique pavillon chinois du parc de Cassan, dont il connaissait le propriétaire. La journée se passa en

promenades dans cette habitation charmante, où un ancien fermier-général a déployé toutes les recherches du luxe et ménagé toutes les ressources du terrain.

Au détour d’une allée, Eugénie, voyant toute la mauvaise humeur que les attentions de Landon amassaient dans le cœur de sa mère, s’approcha de lui et lui dit à voix basse et d’un ton suppliant :

— De grâce, monsieur, ne me parlez plus; ma mère...

Elle rougit et ne put achever ; puis, sentant sOn embarras croître, elle se réfugia près de sa grand’mèrë, décidée à repousser dès lors tous les soins du jeune homme, sacriûant ainsi la plus vive des jouissances à la crainte d’affliger sa mère. Eugénie rejoignit madame Guérin au moment où madame d’Arneuse la quittait, après avoir tâché de lui faire partager ses nouveaux sentiments de haine contre Landon, et ses expressions avaieiit indiqué à la grand’mère combien cette aversion soudaine devait être déjà profonde, et surtout quel orage s’élevait contre Eugénie.

On revint le soir à pied, le long des bords de l’Oise ; chacun était gêné; le silence régnait assez souvent. En effet, madame Guérin, craignant tout de l’animation de sa fille, tremblait de voir M. Landon s’éloigner de leur société, et dans cette hypothèse, son boston perdu sans retour et l’occasion manquée de marier Eugénie, étaient deux idées qu’elle ne pouvait envisager sans frémir. Eugénie ressemblait à. ces passagers qui dansent sur le tillac en apercevant des nuages à l’horizon. Madame d’Arneuse, irritée des petits événements de la journée, hésitait entre le désir de voir encore Horace et l’intention de le bannir de sa maison; elle parlait peu, pensait beaucoup, et, comptant avec une sourde jalousie les regards que Landon jetait sur sa fille, sa fureur croissante lui conseill.iil do rp^por do recevoir Landon. Ouf'nt à ce dernier, il

sô reprochait d’abandonner Eugénie à son malheur, sa conscience parlait, et... il écoutait sa conscience. Cette promenade fut donc consacrée tout entière à la médita- ^ lion; chacun était en proie à un pressentiment diflférent, mais tous semblaient attendre un changement; et le calme de l’atmosphère, le bruissement des flots, les feux du couchant, l’air pur de la campagne, l’herbe même de la berge sur laquelle on marchait, et qui éteignait le bruit des pas, tout contribuait à entretenir ce silence plein de malaise.

Horace trouva enfin le moyen d’amener la conversation sur son prochain départ ; parla d’abord des événements politiques, de la chute de Napoléon, de la présence des étrangers, de l’arrivée des Bourbons, du retour dé la paix, etc. Ses intér’êts l’appelaient à Paris; il devait aller voir ses propriétés, reparaître à la nouvelle cour; enfin il annonçait à regret à madame d’Arneuse que, sans savoir l'époque de son retour, dés demain...

A peine eut-il prononcé ce mot, qu’Eugénie, qui marchait devant sa mère, se retourna et regarda Landon en pâlissant. A ce spectacle, madame d’Arneuse, qui avait sans doute atteint le plus haut degré de l’impatience et de la jalousie, poussa brusquement Eugénie en lui disant d’une voix rauque de colère : — Voulez-vous qu’on vous marche sur les talons?...

Une grosse racine que l’obscurité empêchait de distinguer fit trébucher Eugénie, qui perdit l’équilibre et tomba de toute sa hauteur hors de la berge. En cet endroit le rivage formait un talus, le long duquel Eugénie roula jusque dans les flots, apres avoir essayé à plusieurs reprises de se retenir aux pierres, au sable, aux bruyères qu’elle entraîna avec elle. On la vit lutter contre la mort, élever les mains au-dessus de sa tête et disparaître dans les eaux.

A cette place même, par malheur, l’Oise se trouvait profonde, et son courant était rapide.

Si «

JANn LA PALE

Lanclon s’ëlait jeté à la nage, cl madame Guérin, versant de grosses larmes, tenait dans ses bras sa fille évanouie.

Madame d’Arneuse avait à peine repris connaissance, qu^clie commença à jeter des cris déchirants. Pendant que Landon plongeait pour trouver Eugénie, elle la demandait à sa mère et aux paysans accourus au bruit. Mais son désespoir, quoique vrai, ne fut pas sans faste, tant l’habitude de poser était enracinée en elle : elle s’avança d’un pas saccadé vers le gouffre et le regarda d’un œil égaré, comme si elle eût. voulu rejoindre Eugénie en expiation de sa faute. La contraction de so» visage effraya madame Guérin elles spectateurs de cette horrible scène. Les sentiments naturels que madame d’Arueuse avait toujours pris à tâche d’étouffer reprirent sur elle tout leur empire, elle n'était plus que mère, et ceux mêmes qui ignoraient le moins ses torts les eussent oubliés en ce moment, à l’aspect de son désespoir.

Tout à coup un nouveau bouillonnement des eaux annonça Landon, qui parut au sein de la rivière traînant Eugénie par les cheveux ; il la saisit d’une main par la taille, nagea do l’autre main, et fit tous ses efl’orts pour gagner le rivage, en cherchant des yeux un endroit où il pût facilement déposer/ le fardeau sous lequel il pliait déjà.

A la vue de sa fille, madame d’Arnouse donna les témoignages d’une joie aussi vive, aussi vraie que l’avait été sa douteur. Madame Guérin, muette et pâle, était déjà arrivée à la place où Landon essayait d’aborder; la vieille grand’mère se laissa glisser à travers les ronces, et, pleurant de joie, tendit ses mains débiles, qui, rolronvant les forces de la jeunesse, attirèrent Eugénie sur les roseaux.

A ce touchant spectacle, madame d’Àrneuse descendit

JANE LA l-ALB

avec rapidité et enleva à sa mère l’honneur de ce dévouement, en saisissant Eugénie, qu’elle transporta sur le haut do la berge. Là elle s’empara de sa fille avec extase, la cxiuvrit de baisers, et tout à fait rassurée' en sentant bat- - tre le cœur de son enfant, elle se livra à des démonstrations dans lesquelles son affectation habituelle reparut tout entière. Madame Guérin défaisait adroitement la ceinture et le corset do sa petite-Qlle, et alors Eugénie, ouvrant faiblement les yeux, jeta autour d’elle un regard indécis et chercha à reconnaître un libérateur que son cœur lui nommait par avance. — Eugénie, c’est moi!... parle-moi; mon enfant, je t’aime! je t’adore! assieds-toi sur moi!...

Et madame d’Arneuse l’embrassait avec force, l’entourait de son châle, de celui de madame Guérin, et la réchauffait dans son sein. Ace moment Eugénie, ayant encore une fois vainement cherché Landon, serra le bras do sa grand’mère avec orce et dit d’une voix faible :

— Ah ! que je suis heureuse d’entendre enfin ma mère!...

Madame d’Arneuse fondit en larmes et serra sa fille sur son cœur. Tous les chagrins qu’elle avait causés à cette aimable enfant lui apparurent dans leur vrai jour, et elle se jura de tout faire pour les réparer. Le regard de la jeune fille semblait saluer la nature. Madame Guérin, qui la contemplait avec inquiétude, chercha des yeux le libérateur de sa petite-fille.

. Tendant cette scène il s’était précipité vers Beaumont; et quand on aperçut de loin sa calèche arriver et les chevaux couverts d’écume, on admira sa présence d’esprit et l’intelligente bonté de son cœur.

Il vit madame d’Arneuse tenant sa fille entre ses bras, dans une attitude étudiée.

•— Eugénie, souffres-tu? lui disait-elle. Que sens* tu? Ah! la fatale promenade!... la cruelle journée !

— Ah ! répondit- elle en regardant Horace, je ne me plains de rien. '

Landon avait ouvert la voiture, et il aida madame d’Arneuse à porter Eugénie au fond de la calèche, où les soins du jeune homme avaient rassemblé tout ce qu’il fallait pour garantir Eugénie du froid qui devait la saisir. Madame d’Arneuse put alors déployer une minutieuse activité do soins plus ingénieux que tendres.

Landon donna l’ordre d’aller très-vite, et l’on arriva en un intant à Chambly.

Lorsque Eugénie, couchée dans le lit de sa mère par sa mère elle-même, eut déclaré ne ressentir aucun mal pour le moment, Landon monta auprès d’elle pour la saluer avant de se retirer; alors elle le regarda en souriant avec douceur et lui dit :

— Vous ne partirez plus maintenant ! Ne serait-ce pas une cruauté que de se refuser à recevoir les témoignages (le ma reconnaissance ?

Landon s’assit auprès d’elle et ne répondit pas; inquiète de ce. silence, elle n’osa insister et lui demanda soudain en rougissant : — Mais vous, monsieur... n’êtesvous pas indisposé?... On ne pense qu’à moi, et vous donc ?

Landon ne répondit que par un signe de tête et par un regard expressif; et, après avoir entendu le médecin déclarer qu’Eugénie serait rétablie le lendemain même, il se retira en saluant les deux dames avec une affectation cérémonieuse ; quant à Eugénie, il lui dit adieu d’une voix très-émue. Après son départ, la jeune fille devint triste et rêveuse; mais la fatigue qu’elle avait éprouvée la plongea bientôt dans un profond sommeil. Madame Guérin saisit avec adresse ce moment pour faire à sa fille de

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légers reproches sur la manière dont elle se conduisait envers Eugénie. La grand’mère sortit môme dans cotte circonstance de son caractère, en osant prendre le ton qu’autorisaient son âge et sa qualité de mère.

— Crois-tu, ma chère amie, disait-elle, que ta fille, qui a

vécu dans un isolement absolu, puisse voir impunément M. Horace ? J’ai grand’ peur qu’elle no l’aime; alors nous devrions nous en assurer et faire tous nos efforts pour la marier à ce jeune homme, c est un bon parti ! ^

— Jamais cet homme-là ne deviendra mon gendre, madame, je l’abhorre, je l’exècre, il m’est impossible de continuer à le voir... N’est-ce pas^à lui qu’il faut imputer le tort que je me suis donné envers cette pauvre petite ?

— Mais si Eugénie l’aime, dites-moi, Sophie, que ferezvous? La scène d’hier n’est-elle pas un avis? croyezvous que ma vieille expérience reste dupe de ce malaise qui a saisi votre fille à son retour du jardin?

— Ma fille, répliqua madame d’Arneuse avec aigreur^ ne peut et ne doit avoir d’autres sentiments que ceux qui lui sont inspirés par sa mère ! Elle est trop bien élevée pour qu’on ait le droit d’interpréter son malaise d’une manière si désavantageuse. Si je l’ai grondée le soir, c est uniquement parce qu’une jeune personne ne doit pas se trouver mal devant un jeune homme. J’élève Eugénie sévèrement, mais c’est pour son bien ; trop de douceur rend les enfants ingrats.

— Eugénie est très-sensible, répliqua madame Guérin, et vraiment quelquefois tu la fais souffrir.

— J’ai toujours tort,' madame ; mais en cette occasion vous me permettrez, avant de marier ma fille, de faire des réfiexions. Nous avons eu assez d’un mariage de convenance...

Àb ! ma pauvre fille, ne te fâche pas, ne me regarde

pas ainsi : voilà vingt ans que je pleure ce falal mariage. Allons, soit, Eugénie n’aime pas M. Landon ; je me suis trompée.

Madame d’Arncuse avait prononcé, en opposition au jugement de sa mère, qu’Eugénie ne pouvait pas aimer Landon, c’en était assez pour qu’elle persistât dans cette opinion, malgré l’évidence môme. Elle s’endormit, en pensant à sa fille et au serment qu’elle avait fait en ellemême de la traiter moins sévèrement.

Pendant la promenade faite à Cassan, le chasseur était venu passer la journée auprès de Rosalie et de Marianne. Ces deux chefs de l’intrigue avaient longtemps à l’avance désigné ce jour pour frapper un gratid jcoup. L’honnête h’ikel en était venu au point où le voulait Rosalie, car il accomplissait la prophétie de son ami le trompette en s’apprêtant à faire toutes les sottises possibles. Par mille ruses, par mille phrases adroitement placées, par de douces promesses, on avait persuadé au chasseur de parler mariage à son maître.

— AhI avait dit Rosalie, M. Nikel a tant d’esprit!

— Il est fin comme un brin de soie, ajoutait Marianne.

— Vous faites tout ce que vous voulez de M. Landon, continua Rosalie.

— Il le retourne comme un gant! répétait Marianne.

— Alors nous saurons bien vite si nous ferons deux noces ici !... disait la soubrette.

— Ah I Rosalie, ma pauvre Rosalie ! s’écria le chasseur, vous ne connaissez pas mon maître, il a des mots et des regards pires que des boulets da canon ! et... gare la déroute 1

Le chasseur s’en retourna donc chargé d’une mission délicate ; mais, enflammé par les éloges, aiguillonné par son amour-propre, il avait déjà cent fois médité, vu, revu, étudié la manière dont il entamerait l’action avec

JA>y LA PALE

’ son maître. Lorsque Laiiclon arriva chez lui, que Nikel l’aida à se déshabiller, le chasseur mit une feinte lenteur à faire son service d’habitude.

— Par saint Jacques ! monsieur, il vous est arrivé quelque aventure : vos habits sont mouillés comme une guérite.

— C’est que je me suis baigné.

— Devant ces dames?

— Devant ces dames.

Ah! voilà une fameuse incohérence... Bah ! vous aurez sauvé quelqu’un qui buvait à la grande tasse 1 vous voilà bien !... Quelque jour vous laisserez le pauvre Nikel sans maître...

Landon garda le silence.

— Ah ! j’ai deviné, poul’sulvit Nikel ; vous aurez pêché quelque pékinl... Au lieu de risquer votre vie à sauver des fantassins, vous devriez bien'plutôt sauver mademoiselle Eugénie.

— Que veux-tu dire?

— Ah I je m’entends...

— Voyons, parle!

— Mais, monsieur, tout le village répète depuis un mois que vous allez épouser mademoiselle Eugénie, que vous l’aimez... Elle a sans doute appris ce bruitlà, car elle vous aime aussi', monsieur ; Rosalie sait tout cela... Moi, j’ai pris votre défense; j’ai dit que nous avions trop de fortune pour épouser une petite fille de campagne, gentille, il est vrai, mais qui n’a que dix mille livres do rentes à espérer : elle est malheureuse, c’est encore vrai, ma ce n’est pas une raison pour que nous autres garçons, nous renoncions à notre indépendance.

— Cependant, interrompit Landon, ne cherches-tu pas à te marier?

— Moi, mon colonel, je l’avoue ; mais Rosalie est à mes yeux tout aussi bien que sa maîtresse, et nos fortunes s mt égales, nous n’avons rien ni l’un ni l’autre; c’est le moyen de ne pas nous brouiller au contrat ; encore suis-je plus riche qu’elle, car j’ai un bon maître!... Ensuite, mon colonel, nous ne pouvons pas toujours rester garçons,- il faut bien finir par avoir une femme, et quand on en trouve une qui nous aime, comme disait le trompette Duvigneau, c’est comme le pain de munition, il faut toujours en avoir sur soi : — il est souvent dur, — cest vrai, disait Duvigneau ; — il est noir, — c’est encore vrai ; le froment n’y domine pas, tant que vous voudrez, ajoutait Duvigneau ; mais que de fois nous l’avons trouvé avec plaisir en Egypte, en Italie, en' Espagne, en Uussie! Il est fidèle au havresac, c’est l’ami du soldat, et à la Bérésina on le vendait au poids de l’or... Duvigneau avait de l’esprit, mon général.

— Tu prétends qu’elle m’aime? dit Horace d’un air rêveur.

— Rosalie en est persuadée... et la pauvre enfant est bien malheureuse 1 A votre place, mon général, je ne sais pas si... dame ! on n’en rencontre pas souvent d’aussi jolies ; c’est doux comme un mouton, simple comme un conscrit de 4812, c’est constant comme une giberne: et nous voyez-vous tous les deux sur les gazons de Lussy, en Bourgogne, vous, faisant sauter vos jolis enfants, et moi des petits Nikel ! Ma foi, vivent l’amour 'et monsieur le major 1 comme disait Duvigneau. Pensez à cela, mon colonel.

— Ah I s’écria Tandon, lorsqu’on ne peut plus répondre à l’amour qu’on inspire, ce serait une trahison que de laisser croître celui d’une aimable enfantl

— Bah! répliqua Nikel en faisant claquer ses doigts jusque par-dessus sa tête, il n’y a pas qu’une femme pour

JAXE LA l'ALE 'J 1

nous dans le monde. Un lancier de mes amis disait que le diable nous destinait toujours trois mauvaises balles... Le bon Dieu peut bien nous réserver trois filles.

— Laisse-moi, dit Landon.

Les événements de la journée avaient disposé Horace de telle manière, que les paroles du chasseur mirent le comble à son indécision. Un combat intérieur commença dans son âme, où s’élevèrent deux voix contraires qu’il écoutait avec une sorte d’impartialité : la première s’opposait à ce mariage en réclamant Landon tout entier pour une image sans cesse présente; l’autre plaidait en faveur d’Eugénie, qui promettait une reconnaissance sans bornes pour son libérateur, un amour inaltérable pour un époux de qui elle tiendrait à la fois la vie et le bonheur. La jeunesse et la beauté d’Eugénie parlaient aussi bien haut. Landon passa la nuit à écouter ces conseillers divers, et dans la matinée suivante il écrivit cette lettre à Eugénie ;

« Mademoiselle, je me présentai pour la première fois chez madame votre mère, attiré par le vif intérêt que vous m’inspiriez d’avance. Je vous vis, tout en vous annonçait la souffrance ; malheureux comme vous, j’admirai le courage avec lequel vous supportez vos peines. Cette première impression est devenue de jour en jour plus vive, et je n’ai plus d’autre désir au monde que celui de faire cesser des chagrins auxquels l’accident dont vous venez d’être victime ne mettra pas un terme. Vos rapports avec votre famille vont devenir plus délicats, et les torts dont madame votre mère doit se sentir coupable feront régner entre elle et vous une contrainte plus pénible que les plus mauvais procédés. Je vous offre un moyen d’échapper à ce supplice de chaque jour ; accordez-moi votre main. Je ne me présente à vous qu’au seul titred’in-

fortuné. Peut-être, confondant nos peines, en allégeronsnous le fardeau. Je n’ose vous promettre un cœur digne du vôtre ; mais, si vous ne trouvez pas en moi la vivacité d’une âme qui n’a point éprouvé d’orages, vous pouvez compter sur une paix inaltérable, sur une douce liberté, et peut-être sera-ce une tâche qui vous sourira, que de vivifier un cœur mort, de créer une nouvelle âino dans mon âmel L’espérance est encore jeune en vous; elle no fait peut-être que sommeiller en moi, vous la réveillerez. »

Nikel reçut l’ordre de remetti'e celte lettre à Rosalie pour que mademoiselle d’Arneuse la pût lire secrètement. Alors le chasseur partit, croyant bien celle fois avoir con- verti son maître ; il prit un air dix fois plus important et coudoya deux domestiques en traversant la cour. En route, son imagination se donna carrière: il détermina l’époque du mariage d’Horace, réunit les deux maisons, s’en fit le factotum, épousa Rosalie, revint à Paris, et il était déjà dans l’hôtel de son maître quand il sonna à la porte de madame d’Arneuse.

— Victoire l dit-il à Rosalie en l’embrassant.

“ Eh bien 1 eh bien ! voulez-vous finir ?

— Victoire 1 répéta le chasseur on remettant la lettre avec l’injonction de la donner en secret à mademoiselle d’Arneuse; va, Rosalie, tu auras de la peine à faire un sot de Nikel.

Rosalie lui répondit par une jolie petite moue, et ce ne fut pas sans surprise qu’elle apprit le succès do ses intrigues.

Le lendemain Eugénie se trouva mieux et put se lever. Sa mère, dont elle était devenue l’idole en peu d’instants, l’accabla de prévenances et de soins. Ainsi Rosalie, qui auparavant ne devait point servir mademoiselle d’Arneuse, reçut l’ordre d’aller l’aider à faire sa toilette. La femme de chambre, qui ne savait rien de l’aventure de la veille, sur laquelle chacun, mû par des sentiments plus ou moins délicats, avait gardé le silence, fut fort étonnée de ce changement subit, et surtout de l’amitié toute nouvelle que madame d’Arneuse témoignait pour sa fille. La jolie Languedocienne monta précipitamment chez Eugénie pour trois raisons : d’abord elle était impatiente de connaître l’événement qui pouvait motiver ces variations importantes,. car la curiosité marcîio en première ligne ; ensuite la lettre de M. Landon brûlait la poche de son tablier, et ce que Nikel venait de lui dire annonçait do bien plus grands événements du côté du sud-ouest, et ici son amour-propre se trouvait en jeu; enfin, son bon naturel la portait à complimenter sa jeune maîtresse du bonheur qu’elle devait éprouver à retrouver le cœur d’une mère et en môme temps la tranquillité.

— Mademoiselle, dit-elle en souriant et en singeant l’aii* digne de madame d’Arneuse, je viens, par ordre de madame votre mère, habiller mademoiselle, fl paraît que vous êtes en faveur aujourd’hui: pourvu que cela dure !

— Cela durera, Rosalie, je l’esp^e I De longtemps ma mère n’oubJiera la journée d’hier.

— Qu’est-il donc arrivé, mademoiselle? dit la Langue*

docienne en s’appuyant sur son coude, dans la même po» sition de curiosité attentive quo Guérin a donnée à la sœur de Didon.

— Il ne m’est pas possible de vous le dire, Rosalie, et, si vous avez quelque attachement pour moi, vous ne forez jamais aucune tentative pour le savoir...

Eugénie prononça ces paroles avec un air de bonté et tout à la fois de gravité qui imposa silence à Rosalie. Alors la soubrette, d’un air malicieux, glissa sa main dans la poche de son tablier et en tira le billet de M. Landon. Elle le montra de loin à sa jeune maîtresse, qui rougit, se doutant bien d’où pouvait venir cette lettre, et qui, en la prenant, se mit à trembler do façon que Rosalie ne put s’empêcher de lui dire :

— Eh bien, donc? En vérité, mademoiselle, vous l’aimez.

— Quelle folie ! répondit Eugénie en s’efforçant de sourire, il n’en est rien, et je ne sais si je ne devrais pas porter celte lettre à ma mère !

— Gardez-vous-en bien 1 Nikel m’a dit qu’elle était pour vous seule.

Eugénie lut la lettré en changeant plusieurs fois de couleur^ la serra dans son sein, descendit au salon, où elle resta profondément préoccupée. L’agitation intérieure à laquelle elle était en proie, et qui assombrissait son visage, parut vivement inquiéter sa mère. Madame d’Arneuse fit remarquer à madame Guérin qu’Eugénie pâlissait et rougissait tour à tour, que ses yeux s’arrêtaient indifféremment sur le premier objet qu’ils rencontraient et finissaient par se remplir de larmes. En effet, l’idée de devoir la main de Landon à l’aveu tacite des torts de sa mère blessa Eugénie. Heureuse' d’abord de l’offre contenue dans la lettre, elle découvrit facilement que Landon n’était pas inspiré par l’amour en l’écrivant, et alors elle fut

saisie d’un chagrin qui devait faire de cruels ravages dans sa jeune et frôle existence.

Pendant toute la journée, combattue par des sentiments divers, elle flotta entre mille résolutions ; mais son respect pour sa mère fut'inflexible et bannit irrévocablement les espérances de son amour. Le soir elle écrivit en secret la lettre suivante à Landon.

« Monsieur,

» Vous êtes dans une grande erreur si vous me croyez malheureuse entre mes deux mères ; je les aime de toute mon âme, et ce sentiment seul me rendrait heureuse, quand môme mon affection pour elles ne serait pas payée de retour. Ces deux êtres chéris sont seuls à me protéger, à me guider dans la vie, et jamais je ne pourrais être autant aimée que par eux. Si faible que vous paraisse le sentiment qu’ils me portent, je serais heureuse qu’un époux répondit à la tendresse que j’aurais pour lui par une amitié aussi douce et aussi durable! Vous avez beaucoup vécu dans le monde, monsieur, et vous avez dû voir bien des familles affecter devant les étrangers une union qui n’existait plus dans l’intérieur ; la nôtre, monsieur, est toujours et partout \& môme. La mère, vive, prompte, exaltée, doit porter dans ses reproches la vivacité qu’elle met aussi dans son amour. Peut-elle changer de caractère pour sa fille ? N’est-ce pas à moi plutôt de me conformer à ce qu’il a de sévère, et ne dois-je pas avoir d’autant plus de reconnaissance pour les marques de tendresse qu’elle me donne, que cette tendresse n’est pas aveugle ? Si ces témoignages vous ont paru faibles et rares, pourquoi m’en faire apercevoir ? Je puis d’ailleurs regretter qu’il en soit ainsi, mais non le trouver mal !... Ai-je l’expérience que mes parents ont acquise pour que je me

permette de les juger ? Si ma mère est sévère pour moi, elle a certainement de grandes raisons pour l’étre, et ce me serait une consolation suffisante do voir la violence qu’elle se fait pour agir quelquefois avec une apparente rigueur. Nous sommes faibles et destinées à soutfrir, la nature et vos lois l’ont voulu ainsi : le mariage, tel qu’on me l’a dépeint, fait un devoir de l’obéissance passive; ma mère, en me faisant profiter de son expérience, veu t sans doute m’accoutumer, longtemps à l’avance, à la soumission' dont nous avons besoin dans la carrière d’épreuves que nous devons toutes parcourir plus ou moins heureusement; et si je blâmais ma mère aujourd’hui, peut-être, plus tard, quand elle ne sera plus là pour jouir de ma reconnaissance, penserais-je, avec un repentir bien amer, à l’ingratitude dont j’aurais payé les services qu’elle me rend. Vous l’avouerai-je, monsieur, je crois voir dans votre lettre un piège que vous me tendez pour connaître mon caractère. Est-ce bien vous, qui tant de fois avez excité notre attendrissement on nous parlant de vos affections de famille, qui aujourd’hui me poussez à calomnier ma mère ? ^

» Quant à l'offre que vous me faites, je n’ai pas arrêté ma pensée sur ce point ; il faudrait, pour que j’accueillisse une proposition si honorable, (Jli’elle me parût dictée par un motif auquel la pitié serait étrangère : dans ce cas même ce ne serait pas à moi de vous répondre. Il est, monsieur, un sentiment qui vivra éternellement dans mon âme, c’est la reconnaissance que je vous dois. Le lien‘ qui m’attache à vous est indépendant de toutes vos actions et de votre conduite à mon égard ; que vous restiez près de nous ou que vous noua quittiez, que vous me témoigniez ou non de l’amitié, j’aurai toujours pour vous un sentiment presque religieux. Mes vœux vous suivront partout, quelle que soit la distance qui nous sépare, en

quelque lieu que vous vous trouviez. Si, au printemps, je respire une fleur : Après Dieu et ma mère, je lui dois ce parfum ! dirai-je. Ma reconnaissance m’associera à toutes les actions do votre vie, et rien de ce qui pourra vous rejouir ou vous attrister ne me sera indifférent. Souvent, le soir, ahl toujours ! môme, lorsque je regarderai la lune roulant au milieu des nuages et que mon cœur s’élèvera vers le ciel, ma prière sera pleine de vous. Je suis heureuse, monsieur, d’avoir trouvé l’occasion de vous adresser une fois l’expression sincère du sentiment que je vous ai voué. Si, en vous répondant, mon cœur m’a entraînée au-delà des convenances, je compte sur la noblesse de votre caractère et sur votre bonté pour excuser cet élan d’une jeune fille inhabile à cacher les mouvements de son âme.

» Eugénie d’Arneuse. »

Eugénie mouilla plus d’une fois celte lettre de ses larmes, et quand elle eut achevé, la pauvre enfant, environnée du silence de la nuit, resta longtemps absorbée par cette méditation où les pensées confuses et indistinctes se dirigent d’elles-mêmes vers un être ou vers un objet auquel on voudrait ne pas songer, mais en vain, puisqu’il est maître de toute notre âme. Cette rêverie, qu’on ne peut comparer qu’aux ondulations des flots qui se superposent sans aucun ordre apparent, et qui cependant arrivent toujours au rivage, cette rêverie est surtout le propre de l’amour, qui en tire sa plus grande force. On se complaît dans cette mélancolie, d’où l’ôn sort toujours plus épris de l’objet qu’on aime. Eugénie était secrètement satisfaite des rapports qui s’établissaient entre elle et Landon : dans le fond de son cœur, elle espérait acquérir de l’empire en cachant ainsi sa petite coquetterie sous le voilé de l’amour filial. Néanmoins elle discuta

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