SAKE L.V.PALE
encore lés moindres expressions de sa lettre, 45alanra longtemps à l’envoyer, s’efforçant d’en préjuger l’effet et se perdant dans des suppositions contraires ; pourtant il lui restait constamment plus d’espoir que de crainte : ne devait-elie pas être heureuse de voir une correspondance s’établir entre elle et Horace? Elle ne dormit qu’un instant et rêva mariage.
Le iendemain, Rosalie îul enchantée d’avoir à porter une lettre; aussi elle partit, légère comme un oiseau, chantant, riant ; une lettre était pour elle un signe certain du succès :
— Quand on répond à quelqu’un, disait-elle, bn a bien envie de s’entendre avec lui.
Lorsque la fidèle Languedocienne* fut revenue, mademoiselle d’Arneuse, sachant qu’Horace avait reçu sa réponse et la lisait en ce moment même, se sentit assaillie par de nouvelles terreurs.
— Il ne m’aimera jamais, se disait-elle; il demande ma main, et je refuse !... Ma lettre est d’une dureté au commencement 1 il en sera blessé... Puisqu’elle est heureuse, dira-t-il, qu’elle reste avec sa mère... N’en aime-t-il pas une autre ? Ce qu’il m’a répondu dans le bosquet prouve combien cette passion le préoccupe encore... Pourquoi ai-je été sifière?... Ne dois-je pas me contenter de l’amour que j’ai pour lui? Une fois que j’aurais été sa femme, il lui eût été impossible de ne pas fne chérir ; j’aurais tout fait pour cela... maintenant j’ai coupé mon bonheur dans sa racine ; il faut qu’il m’adore pour m’épouser. 1.;.
Quelquefois son cœur lui disait: il l’adorera!... Enfin elle éprouva toutes les transes qu’une jeune fille timide doit ressentir après une démarche si hardie.
Depuis qu’Horace avait offert à Eugénie de l’épouser, les réflexions les plus contraires à ce projet étaient ve-
JANE LA l'ALE
nues en foule assiéger son esprit, par suite d’un caprice inexprimable de notre nature, il se repentait sincèreitient d’avoir cédé si étourdiment à son premier mouvement de bonté ; il était triste, rêveur, et sa conscience grondait d’une action si peu en harmonie avec les sentiments de sa vie passée et de sa vie présente. Lorsque la lettre d’Eligénie arriva, il cherchait déjà les moyeiis d’éluder la fatale promesse qu’il avait faite. Il parcourut donc avec avidité cette réponse, et, quand il eut fini de la lire, il se sentit délivré du poids dont il était oppressé, il fespira plus librement, et relut la lettre, semblable à un prisonnier qui se fait répéter plusieurs fois l’ordre qui le met en liberté, tant il a de peine à y croire.
Mais cètte seconde lecture lui inspira un sentiment d’admiration pour Eugénie. A chaque ligne parcourue, il croyait entendre son doux organe; l’amour et la soumission y parlaient avec tant de délicatesse, qu’il n’acheva pàs sa lettre sans attendrissement. D’autres pensées l’assaillirent: Eugénie n’était-elle pas un ange de douceur? Fa- "çonnée, dès sa naissance, au despotisme et à la crainte, quel danger pouvait-il y avoir à l’épouser? Plus heureuse qu’au sein de sa famille, concevrai t-elle jamais la pensée d’abandonner un protecteur, un ami, pour courir après d’autres plaisirs ? Elle était belle, cliarmantel...
— Non ! s’écria Landon, ce n’est pas elle qui trahirait son époux!...
Ces mots ramenèrent les cruels souvenirs do ses malheurs, et, après un combat déchirant, une réflexion terrible l’éclaira soudain :
— Elle aussi, dit-il, paraissait pure et chaste! elle était plus belle, et j’ai reçu d’elle bien d’autres témoignages d’amour ! Qui me répond do la constance d’Eugénie ?... sais-je l’impression que produira le mariage sur son àme?
11 lui sera facile de rencontrer un homme plus séduisant que moi... Mais, ajouta-t-il, n’ai-je pas juré de no me fier à aucune femme? Irai-je hasarder une seconde fois ma vie sur l’ôtre le plus frôle ?... Non.
L’arrêt était porté. Nikel attendait avec la plus vivo curiosité l’effet que produirait la réponse d’Eugénie. Horace le sonna et lui dit d’aller chercher des chevaux de poste.
— Où monsieur va-t-il?
Horace lui répondit par un regard qui frappa la langue du chasseur d’une soudaine paralysie, Nikel avait été militaire, et quand son maître commandait militairement, le maréchal -des-logis obéissait do môme. D’ailleurs il ignorait si le départ do Landon s’accordait ou non avec les projets de mariage ; et quand il sut qu’ils allaient à Paris : — Nous allons chercher la corbeille, se dit-il.
Landon ne tarda pas à partir, et quand 11 sortit de Chambly, loin d’en oublier les habitants, il emporta la plus vive inquiétude sur le sort d’Eugénie. L’amour-propre lui faisait aussi désirer de savoir l’impression que son départ produirait §ur elle.
Lorsque Landon passa devant la maison de madame d’Arneuse, les trois dames étaient dans le salon, dont les fenêtres ouvertes permirent à Eugénie de voir le voyageur de la calèche.
— M. Landon part! s’écria-t-elle.
Elle rougit et baissa la tête sur son ouvrage, enveloppant sa douleur dans le plus profond silence. A ce moment, elle reçut une commotion terrible : sa vie entière reposait sur cette tête chérie, et dans une seule minute le brillant édifice de ses espérances s’écroulait.
— Quel homme ! s’écria madame d’Arneuse ; il nous quitte sans s’informer seulement de la santé d’Eugénie !
(,’est un cœur bien sec et bien frOid ; je l’ai toujours dit.
-- Ah ! ma bonne amie, répondit madame Guérin, il peut avoir des affaires bien pressantes.
— Madame, il pouvait... il devait s’arrêter devant notre porte.
— C’est vrai, dit madame Guérin.
— Maudit soit le jour, continua madame d’Arneuse, où il est venu ici ; car depuis ce temps combien de malheurs nous sont arrivés ! voyez comme Eugénie est pâle.. Tu souffres, ma chère enfant!... L’air est trop vif... Rosalie, fermez les croisées... Et toi, ma bonne petite, \iens ici, à côté de moi.
Eugénie vint appuyer sa tête contre le sein de sa mère et versa un torrent de larmes.
— C’est une crise nerveuse, dit madame Guérin ; vile, de la fleur d’oranger, vite, Rosalie, dépêchez-vous...
Lorsque la femme de chainbre apporta le sucre, Eugénie, sans rien dire, refusa, par un mouvement de main, de prendre la cuiller : et, se tournant lentement vers sa grand’mère, sa mère et Rosalie, elle les effraya par l’expression de douleur qu’on lut sur son visage; puis, gardant le silence, elle resta dans une morne tranquillité. '
Depuis cette matinée, sa santé parut s’altérer chaque jour davantage.
On la vit au salon, car pour elle il était riche en souvenirs, Elle y voyait Landon dans tous les objets qu’il avait en quelque sorte marqués au sceau de sa prédilection : Horace, ayant ses manies comme la plupart des hommes, aimait singulièrement à tourmenter quelque chose entre ses doigts en parlant ; il venait presque toujours s’asseoir auprès de la chiffonnière d’Eugénie pour s’emparer d’une paire de ciseaux avec laquelle il jouait pendant des heures entières: ces ciseaux devinrent l’objet d’un culte. Eugénie ne permit plus à personne d’y lou-
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cher ; elle usa de mille petites ruses pour les dérober aux yeux de madame Guérin et de sa mère. Le piano, qu’IIorace ouvrait souvent, lui retraçait plus vivement encore le dieu de son cœur : n’en écoutait-il pas jadis les accords avec une mélancolie attentive ? La pauvre fille ignorait les terribles souvenirs que réveillait en lui la moindre mélodie. Enfln, mille fois par jour, en voyant la porte du salon, elle tressaillit en se disant : — Combien de fois il en a franchi le seuil, combien do fois il m’pst apparu comme une étoile dans la nuit! Elle traça sur la chaise qu’elle donnait toujours à Landon une marque visible pour ses yeux seuls, et cette chaise sacrée devint pour elle une sainte relique. En regardant le salon, elle se disait : — Il le remplissait naguère de sa présence ; sa voix y résonnait; il s’y promenait!
Bien plus, Eugénie, en parlant, s’efforça de prendre les expressions favorites d’Horace, scs gestes, ses manières, ses attitudes; mille fois heureuse quand, après avoir retrouvé une de ses phrases, un son de voix, elle croyait l’entendre lui-même ; mais ces jeux terribles n’amenaient jamais qu’une plus cruelle certitude de sa per^jr/^ette pensée constante finit par fatiguer son cer- Elle resta des heures entières dans une effrayante immobilité, réunissant toutes les forces de son imagination pour revoir la figure de Landon : alors ses cheveux d’or pâle ombrageant son visage, ses yeux qyi, malgré leur candeur, sepiblaient ceux d’une prophétesse écoutant l’avepir ou saisissant une vision du passé, ses lèvres, dont la pâleur annonçait qu’elles ne s’ouvraient qu’aux soupirs de la mélancolie, son attitude inclinée, tout révélait un ange mécontent du séjour de la terre; elle semblait contempler la tombe avec ivresse et la voir comme un second berceau. Son sourire était aussi rare que les beaux jours en hiver : encore avait-il une telle
Di : Googlt
expression, qu’on le voyait avec peine errer sur ses lèvres décolorées, semblable aux dernières lueurs du crépuscule.
Le nom d’Horace ne passa jamais de son cœur sur ses lèvres, et quand on prononçait ce nom chéri, détournant la tête avec adresse, elle dérobait sa vive rougeur aux yeux de ses deux mères, exagérant ainsi la pudeur et les soins délicats des jeunes filles pour leur premier amour.
Eugénie ne ressentit pas d’abord tous les chagrins de Tamour à la fois, elle y eût succombé; mais ils vinrent insensiblement. Elle n’avait d’abprd souhaité qqe de voir Horace. Cette simple prière, ce premier désir d’un amour naissant ayant été exaucé, heureuse, elle n’ayait ja™?.is porté lès yeux plus loin. N’était-elle pas en dfoit d’accuser le sort et de le trouver bien rigoureux de lui avoir enlevé ce modeste bonheur ? Mais elle souffrit bien davantage en raisonnant son amour. Elevée dans une extrême rigidité de principes, elle regarda sa passion comme un crime aussitôt qu’elle perdit l’espoir d’épouser Landon.
Cet amour était le seul qu’elle devait éprouver dans sa vie; or, si, comme tout le faisait présumer, elje se mariait un jour, quel sentiment apporterait-elle à un mafi ? Ne le tromperait-elle pas toujours en lui promettant un cœur '' qui appartiendrait tout entier à un autre ? Alors sa rêverie était pleine d’amertume. Venaient ensuite des délicatesses de sentiment qui ne pouvaient être comprises que par sympathie et qui la tourmentaient sans cesse. Les femmes, pai;' la tendance des lois, sont des créatures sacrifiées. Un homme qui aime a mille moyens de prouver son aniour, de franchir les distances, de renverser les obstacles, de vaincre les répugnances ; il commande l’amour par l’obslinatipn, par le dévoqpmen^, parla patience. Une femme, une fille, qui aiment et ne sont pas aimées,
sont enchaînées ; libres, elles triompheraient; garoUécs par les mœurs, elles n’ont plus qu’à s’envelopper dans leur amour et mourir en silence 1 Telles étaient ses méditations , et son mal étendait sourdement ses ravages.
Ces tristes pensées devinrent de jour en jour plus fixes dans son âme et lui emportèrent par degrés sa force et sa raison. Tantôt elle voulait entendre beaucoup de bruit et se mettait à la fenêtre pour voir passer les voitures ; plus souvent elle désirait la solitude, et, restant le soir dans le jardin, elle consultait le ciel en se demandant : — Où est-il maintenant? Ainsi livrée à une passion funeste, ses jours se passèrent avec rapidité en emportant sa santé, autrefois si florissante. Quelques semaines s’écoulèrent d’abord sans que les symptômes du mal se découvrissent et devinssent alarmants ; il eût fallu une attention soutenue pour s’apercevoir de sa langueur.
Ainsi cette jeune fille, accoutumée à garder le silence, ne parut pas sortir de son maintien habituel.
Cependant elle manqua bientôt d’appétit. Sa mère la reprit quelquefois, assez sévèrement encore, de ce qu’elle répondait rarement juste aux questions qu’on lui adressait. Quand elle essayait de marcher, elle semblait vouloir se ranimer. Tout devint peine pour elle ; enfin de jour en jour tout prit à ses yeux une teinte de plus en plus indistincte, et la nature se couvrit pour elle d’un voile funèbre.
Le jour où sa mère s’aperçut qu’après avoir lu un livre tout haut Eugénie n’en avait rien retenu, elle frémit d’iuquiétude et s’alarma d’autant plus, qu’Eugénie s’étant constamment appliquée à lui cacher sa maladie, elle en recueillit avec soin les symptômes qu’elle avait négligés d’abord ; et, vus en masse, ils lui parurent effrayants.
Alors madame d’Arneuse, par suite de cette exagération
JANB LA PALE
qui lui faisait dépasser en tout les limites du vrai, vil Eugénie beaucoup plus mal qu’elle n’était.
— Grand Dieu! disait-elle un jour à madame Guérin, serions-nous donc condamnées à perdre Eugénie... notre seule consolation, un enfant si charmant, qui no nous a causé d’autre chagrin que celui de sa maladie. Et de quoi souffre-t-elle ? qu’a-t-elle? ^
— Tu ne veux pas me croire, répondit la grand’môre, quand je te dis que ta fille aime M. Landon.
— C’est bien aujourd’hui, s’écria madame d’Arneuse, que l’on meurt d’amour! .
— Telle est pourtant la seule cause de la maladie d’Eugénie.
— Vous vous ôtes mis cette idée dans la tête, reprit madame d’Arneuse, et vous y rapportez tout avec une ténacité inconcevable. Ma fille n’aime pas, elle ne doit pas aimer sans l’aveu de sa mère.
— Allons, ma bonne amie, dit madame Guérin avec douceur, ne nous fâchons pas. Nous nous accordons à déplorer le dépérissement de notre fille, mais nous pouvons bien penser différemment sur la cause de son mal.
— La cause, répondit madame d’Arneuse, est sa mal- . heureuse chute dans la rivière, et si j’ai le malheur de perdre cette enfant-là, je ne me pardonnerai jamais mes torts.
— Allons, s’écria madame Guérin, ne vas-tu pas te faire du mal ? Tu me désoles, vraiment ; sois tranquille, nous soignerons si bien Eugénie, qu’elle recouvrera la santé, surtout si M. Landon revient.
— Au nom de Dieu, madame, ne me parlez jamais de cet homme-là ! s’écria madame d’Arneuse. Eugénie l’aimât-elle, il ne serait jamais mon gendre.
Pour la première fois la mère et la fille étaient d’opi-
lOG jam: la palk
nions tliffërentes sans que madame Guérin sacrifiât son sentiment à celui de madame d’Arneuse ; aussi leurs soins, quoiqqe concentrés suf Eugénie, se ressentaient de la différence de }eurs façons de voir. Madame d'Arneuse, voyant les symptômes devenir plus alarmants, ne douta plus que sa fille ne fût en proie à une maladie sérieuse et appela des médecins; alors sa sollicitude, qui ne pouvait pas s’élever au-dessus des soins matérjels, tourmenta la pauvre malade en lui imposant la stricte exécution des ordonnances ; tandis que madame Guérin, cherchant à guérir l’âme, tenait à Eugénie de consolants discours, et sans vouloir deviner son secret excitait son espoir en lui racontant une foule d’anecdotes analogues à sa position et dont le dénoueinent était toujours heureux. Eugénie portail alors à ses lèvres la main de sa grand’mère, elle l’embrassait et préférait sa présence à celle de madame d’Arneuse.
Celle-ci, croyant sa fille à toute extrémité, en fit une espèce de dieu dans la maison ; son despotisme devint encore plus exigeant quand il s’exerça en faveur d’Eugénie ; il fallait respecter les volontés de mademoiselle et imiter madame d’Arneuse dans l’exagération de sa douleur.
• C’était se montrer indifférent que do ne pas se tordre les bras en apprenant qu’Eugénie avait passé une mauvaise nuit. Bientôt l’aspect même du salon où Landon était toujours présent pour Eugénie lui causa une émotion trop forte, et elle se résigna à rester dans son appartement. Sa mère, désolée, lui prodigua tous les secours, épia toutes ses actions; mais rien ne put lui faire découvrir la cause d’un mal vainement étudié par les médecins.
Quand on demandait à Eugénie quelles étaient ses souffrances, elle répondait, en tâchant de donner quelque animation à son regard, qu’elle ne ressentait aucun mal, mais qu’elle était faible.
Sps joues, nagupre si fraîches, étaient déjà d’une extrême pâleur, ses jambes pouvaient à peine la soutenir, et lorsqu’elle voulait marcher, su mère et Rosalie étaient forcées de lui prêter le secours de leurs bras. Un matin d’été que le ciel sans nuages brillait d’un éclat inaccoutumé, Eugénie descendaif; au jardin. En passant devante salon, elle voulut y entrer poqr revoir son piano, par une de ces fantaisies particul|èfes aqx pialades ep langueuf. Soudain Rosalie s’élança pour lui éviter la fatigue d'ouvrir le piano. La femme de cjiambre avait déjà saisi la clef ; mais Eugénie, semblable à Blanche (|e Castille qui força son enfant à rendre le lait qu’une dame de la cour lui avait fait prendre, pourut par un mouvement convulsif, prévint Rosalie, essuya avec l’air du dépit la clef qu’elle avait déjà profanée, et avant de s’asseoir elle l’embrassa pour se justifier. A colle action qui parut insensée, parce qu’on en ignorait le motif, madame d’Arneuse regarda Rosalie en pleurant, et’ la Languedocienne remua 1a tête comme pour dire ; — Mademoiselle est bien mal 1 Eugénie essaya de jouer, ses doigts trop faibles ne firent qu’effleurer les touches ; alors elle fondit en larmes, promena ses yeux sur le salon, sembla lui dire un dernier adieu, et dès lors elle n’y rentra plus. Le mal était à son comble : elle mourait.
Après avoir été témoin do cette scène, Rosalie rentra dans la salle à manger, s’assit sur une chaise et pleura ; puis, regardant Jlarianne, elle s’écria : — Pauvre made-
moiselle ! elle n’a plus longtemps à vivre. Est-co malheureux que des êtres aussi bons s’en aillent de la tepe 1 En vérité, le ciel en est {jcut-être jaloux. Qu’est-ce que nous faisons, nous autres, ici-bas?... Il vaudrait mieux que l’une do nous... La vieille Marianne, qui était en ce moment occupée à ranger la salle, se retourna vivement en entendant ces mots, et le regard qu’elle lança à Rosalie marquait un tel attachement à la vie, que la femme de chambre resta muette.
— Il vaudrait mieux, reprit aigrement la vieille cuisinière, que personne ne mourût !... Elle est donc bien malade? ajouta-t-elle en se radoucissant.
— Hélas! le remède n’est pas facile à administrer, répondit Rosalie ; il me paraît certain que mademoiselle se meurt d’amour pour M. Landon, et c’est moi qui suis la cause de tout cela, puisque je lui disais toujours qu’elle l’épouserait. A ces mots, elle fondit en larmes, et ajouta; M. Landon est parti, et je n’ai même pas vu Nikel, do manière que je ne sais pas ce qui se passe; mais son départ a été déterminé, j’en suis sûre, par la lettre de mademoiselle.
— Une lettre ! s’écria Marianne, que mademoiselle écrivait à un jeune homme ?
— Certainement, puisque c’est moi qui ai porté la lettre.
— Eh bien, reprit la cuisinière, il faut faire revenir M. Landon en écrivant à M. Nikel. Je sais écrire, moi ! mais vous me dicterez.
Rosalie accueillit avec joie cette idée, et les deux bonnes employèrent toute la soirée à écrire au valet de chambre la lettre suivante :
Lettré dé Rosalie à Nikel.
a Monsieur Nikel, je suis bien chagrine do ne plus vous voir, et je voudrais bioii savoir si vous reviendrez : car voici déjà deux jeunes gens qui nie demandent en mariage ; cependant je n’ai guère le cœur à me marier; car, outre le chagrin de votre absence, je pleure tous les jours en voyant l’état désespéré de mademoiselle Eugénie, qui se meurt on ne sait de quoi. Les médecins de ces pays-ci n’y connaissent rien et disent que c’est la poitrine qui est malade ; mais moi je sais que la maladje de langueur de mademoiselle n’a commencé que le jour qu’elle a été à Cassan ; aussi beaucoup de gens disent-ils qu’elle aura attrapé une fraîcheur dans le parc ; moi qui garde quelquefois mademoiselle quand madame est trop fatiguée, je ne crois pas que ce soit une fraîcheur, parce qu’elle a les yeux si renfoncés et si brillants, que l’on voit bien que c’est plutôt quelque feu qui la mine sourdement. Ses doigts sont maigres, ses joues pâles, et son plus grand plaisir est de tourmenter ses ciseaux dans ses doigts, comme le faisait votre maître. Si vous pouviez l’envisager une minute, vous ne’ la reconnaîtriez presque plus. C’est bien dommage que les belles personnes soient toujours celles qui meurent 1 Je souhaite, monsieur Nikel, que vous conserviez toujours votre bonne santé, et que vous ne m’oubliez pas à Paris, car je pense toujours bien à vous.
» Rosalie Grandvalais. »
Le jour où Rosalie mit cette lettre à la poste, l’état de la pauvre Eugénie empira sensiblemeut, et la fièvre à laquelle elle était en proie depuis longtemps prit un caractère plus grave : il s’y mêla un délire effrayant. Rosalie
était la gardienne de sa jeune maîtresse, car en ce moment les deux dames étaient à dîner. Toute la journée il avait fait une grande chaleur, quoique le soleil eût été couvert par des nuages. La fenêtre de l’appartement était ouverte, et le plus grand silence régnait. Le ciel avait cette couleur terne qui assombrit toutes les pensées. Eugénie semblait reposer. Sa tête charmante conservait, au milieu de la couleur du linge, une blancheur plus douce et déjà semblable à celle de !a mort. Ses beaux yeux semblaient fermés par un sommeil paisible, et ses longues paupières, jointes à ses sourcils, dessinaient sur ses joues deux larges cercles noirs. Sa belle chevelure, rangée à la vierge, était divisée en bandeaux, et son immobilité lui donnait l’apparence d’une sainte exposée à l’adoration des fidèles. Ses mains étaient jointes ; de ses lèvres pâles et entr’ouvertes s’exhalait, par intervalles inégaux, un souffle pur que Rosalie écoutait avec angoisse. Tout à coup la jeune fille se leva comme en sursaut, et s’écria : T’aimera-t-elle plus que moi ?... Oh I reviens, c’est la seule faveur que je désire... Que je te voie ! et je meurs heureuse!.;. heureuse mille foisl Rosalie, effrayée, descendit en appelant madame d’Arneuse, qui apaisa sa fille et la veilla jusqu’au matin, craignant à chaque instant que cette nuit ne fût la dernière. Aussitôt .que Nikel reçut la lettre de Rosalie, il s’empressa de la faire lire à son maître. Depuis son retour à Paris, Landon avait été poursuivi par le souvenir d’Eugénie: une voix intérieure lui reprochait sa conduite envers elle, et souvent la noble et touchante figure de la jeune fille lui était apparue au milieu du fracas des événements politiques. Obligé, malgré son insouciance, do prendre soin do son avenir politique comme de sa fortune, Horace fut forcé de reparaître dans le monde, où il cherchait à s’étourdir en se plongeant dans les plaisirs et dans
JANE LÀ PALE Ut
les fêtes, lorsque la lettre écrite à Nikel vint réveiller les pensées qui combattaient au fond de son cœur pour mademoiselle d’Arneuse. Si son amour-propre était occupé de reflet produit par son absence, son cœur fut vivement ému en apprenant combien il était aimé. La lettre trembla longtemps dans ses tnains, et alors une nouvelle lutté s’éleva dans son âme. Rien n’en donnera mieux l’idée que la lettre qd’il écrivit à son tuteur, après avoir flotté pendant quelque temps dans la plus cruelle incertitude.
Lettre de Landon à M. Guérard^ à Neuilly.
« Mon digiie ami, l’habitude que j’ai contractée, et qui nie sera toujours Chère, de vous consulter dans les situations délicates de la vie, me fait recourir à vous en cë moment. Vous connaissez mon caractère et ce que vous avez appelé la furia Oraziana. Votre âge, votre expérience des hommes et des choses, vous mettent à môme de prononcer. Voici les faits; jugez en souverain, sans appel. Ma passion pour Jane Smithsbn, la seule femme au monde que je puisse aimer, est née pour ainsi dire sous vos yeux; vous savez donc mieux que moi-môme si un cœur comme le mien peut s’ouvrir à un autre amour.
» La trahison de cette fille trop aimée me laisse sans . avenir, sans espoir de bonheur. J’avais, comme je le dis souvent, hasardé toute ma cargaison de bonheur sur ce vaisseau fragile, et le naufrage a été complet; après mon désastre, j’ai été me confiner dans un village, ne vpulant plus voir les hommes et résolu à ne plus vivre que dans le passé. Dans ce village s’est rencontrée une jeune fille que l’on peut dire belle, môme après avoir connu Jane ; une jeune fille que j’aimais à voir, mais qui ne m’a jamais
inspiré qu’un intérêt purement fraternel. Je puis marcher toute ma vie à ses côtés sans attendre d’elle de grandes joies ni do grandes douleurs. Cependant, comme je veux garder toujours à Jane, bien que je la méprise, une place dans mon cœur, après m’être imprudemment avancé, j’ai saisi tout à coup une occasion que m’a présentée la jeune fille pour faire une prompte retraite, imaginant qu’elle aurait bientôt perdu tout souvenir de moi.
» Je me suis trompé ; cette jeune enfant se meurt d’amour pour moi, j’en ai la preuve. Sans doute, mon digne ami, vous rirez de voir votre élève se vanter d’exciter une passion semblable, et adressée à tout autre qu’à vous, cotte lettre paraîtrait dictée par la fatuité.
» Il n’en est rien, je vous assure ; vous me connaissez depuis assez longtemps pour penser que je n’avance pas à la légère une. telle assertion. Ainsi vous comprenez cc que ma position a d’embarrassant. Eugénie d’Arneuse possède tout ce qu’on doit attendre d’une femme, douceur, amour, soins délicats; elle est charmante : mais que lui apporterais-je en retour ? un cœur flétri par les tourments d’un autre amour, car le souvenir de Jane vivra toujours en moi Que faire?... l’humanité ordonne d’épouser Eugénie, et la délicatesse semble me le défendre !... Conscillez-raoi, vous qui vivez loin du monde et qui le connaissez bien. »
Quelques jours après, M. Landon reçut la lettre suivante:
Lettre de M. Guérard à Horace Landon.
« Mon jeune ami, je vous ai répété souvent qu’il y a on vous une énergie qui peut vous conduire au bien comme au mal, mais qui ne vous permettra jamais de vous
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arrêter dans la voie bonne ou mauvaise où vous vous serez engagé. Mettez-vous donc promptement à l’abri de vos propres égarements. J’aperçois pour vous un port après l’orage. Si la jeune fille dont vous me parlez est telle que vous me la peignez, hâtez-vous de vous réfugier auprès d’elle. L’amour est bien souvent venu de l’habitude, croyez-moi ; vous ne tarderez pas à aimer une femme dont vous me faitès un portrait si flatteur, consultez-vous. Cependant, avant votre mariage, examinez soigneusement votre cœur et sachez si dans vos sentiments pour miss Smithson le mépris l’emporte sur l’amour. S’il n’en est pas ainsi, racontez fidèlement votre histoire à mademoiselle d’Arneuse : qu’elle connaisse bien le cœur sur lequel elle doit reposer. Si, malgré ces confidences, elle vous aime encore assez pour vous livrer sa vie, je ne vois pas que vous puissiez être malheureux avec elle. Croyez-en votre vieil ami, et décidez-vous promptement. Adieu. »
Cependant la pauvre Eugénie dépérissait de jour en jour. En proie à une douleur croissante, madame Guérin et madame d’Arneuse ne quittaient plus le chevet de leur enfant chéri, et, par une fatalité dont les exemples sont communs, elles découvraient alors toutes ses perfections ; mais à cette heure elles la voyaient languissamment couchée sur un lit de misère, et leur espérance était comblée lorsque Eugénie levait sur elles des yeux ternes qui semblaient ne plus rien voir. Si, par hasard, elle souriait aux tendres soins dont elle était l’objet, il s’élevait alors dans sa chambre une joie qui eût fait frémir un étranger; enfin elle .était arrivée à un tel degré de faiblesse, que le moindre bruit lui causait une douleur affreuse; et tel était l’intérêt qu’elle avait inspiré dans le village, que les paysans avaient d’eux-mêmes étendu de la paille devant
la maison et qu’ils mettaient un jeune enfant en sentinelle pour prévenir les postillons de ne pas agiter leur fouet en passant devant les fenêtres de la jeune malade. Enfin une désolation silencieuse régnait dans toute la maison.
Un soir, à l’heure où le calme de l’atmosphère, les premières ombres de la nuit, les derniers parfums des fleurs, la fraîcheur de la rosée, donnent tant de charmes à la campagne, la pau\Te Eugénie, attirée par la vague ressemblance de ce déclin d’un beau jour avec le déclin de sa vie, rassembla ses forces pour se lever, et, jetant un triste regard sur sa chambre en désordre, dans laquelle se déployait un luxe tout médicinal, dit à voix basse ; — Cet air me pèse, Rosalie, je veux sortir : je sens que j’en aurai la force.
En effet, elle panint, après de longs efforts, à se tenir debout, et quand elle fut dans les bras de Rosalie, elle lui dit à l’oreille ; — Je veux m’éteindre comme le soleil au milieu des champs... en plein air I Heureusement la femme de chambre seule entendit, elle détourna la tête et pleura. — Rosalie, ajouta-t-elle, comme il peut faire froid dans le jardin, donnez-moi cette robe que j’avais le jour où nous allâmes àCassan avec M. Landon.
A ce mot elle s’appuya plus fortement sur Rosalie, ses yeux jetèrent un feu passager, une vive rougeur colora ses joues... Ce nom chéri sortait do sa bouche pour la première fois, et il lui semblait que sa voix allait trahir le secret de son cœur.
Eugénie en ce moment semblait éprouver ce soulagement que la plupart des malades prennent pour un rétablissement complet, et qui n’est que le dernier degré do l’épuisement et l’avant-coureur de la mort. On a remarqué dans les hôpitaux que les phthisiques meurent pour la plupart le lendemain du jour où ils ont demandé leur sortie. Eugénie marcha, elle voulut descendre au salon;
lis
mais quand elle fut assise sur la chaise où Landon avait coutume de s’asseoir et qu’elle regarda tour à tour le piano, les fenêtres, et qu’on ouvrit la porte, elle ressentit tout à coup une si forte émotion, qu’il lui sembla que les derniers lien^ qui retenaient son âme venaient de se briser^ et elle se dit: — Voici mon dernier soir!... Alors elle demanda, avec le despotisme des malades, à être transportée au bosquet où le secret de son amour lui avait échappé, et elle voulut s’asseoir, malgré les supplications de sa mère, à cette même place où elle avait regardé avec lui cette étoile à laquelle elle s’était si souvent comparée.
Elle contempla les cieux, et, voyant la môme planète briller d’un éclat vif et pur: — Nous ne nous ressemblons plus ! lui dit-elle ; que je serais heureuse si mon âme s’envolait vers toi ; car il t’a regardée un instant avec plaisir.. Mais la lune a reparu et tu as pâli devant elle. On la crut folle, surtout quand elle exigea qu’on la laissât dans la plus profonde solitude. Le crépuscule favorisa le rêve qu’elle appelait, la campagne était à peine éclairée, un silence solennel régnait, et la lune ne se montrait pas encore à Eugénie, qui put admirer son étoile chérie qu’aucun astre rival n’'éclipsait encore. Après un recueillement extatique, la jeune fille crut entendre la voix de son bien-aimé, et s’abandonnant aux délices de sa vision, elle se livra tout entière à l’innocente joie d’avouer sa passion à la face du ciel et de tirer du fond de son cœur l’image qu’il renfermait pour l’admirer en toute liberté.
— Je crois être pure, se disait-elle, et je n’ai pas une pensée qui ne soit pleine de lui. Oui, c’est peut-être une consolation d’avoir vécu toute sa vie en un moment et de descendre au tombeau comme les vierges du ciel ! Que cette soirée est douce ! O nature! que tu es belle encore! Pourtant il n’est pas là. En murmurant ces plaintes, sa
parole était plutôt un souffle harmonieux qu’une voix. Insensiblement elle s’abîma dans sa rêverie, et toutes les forces de son âme se concentrèrent dans le désir qui les brisait en les exaltant sans cesse.
Le jardin n’était plus éclairé que par les dernières lueurs du crépuscule, et Eugénie, levant les yeux au ciel pour contempler son étoile, parvint au dernier degré de l’extase. Elle se sentit rendue à la santé par l’effet do cette puissance que donnent une méditation et une volonté forte aux intelligences en qui la foi domino le jugement. Elle vit de ses yeux Horace tel qu’il lui était apparu lors de sa première visite; ses cheveux bouclés paraissaient au-dessus do son front comme une flamme céleste ; il lui souriait, et dans ses traits brillait tout l’amour qu’elle désirait lui inspirer. Eugénie retenait son haleine, de peur qu’un souffle ne rompît le charme de cette vision. Tout à coup le feuillage du bosquet s^gita, et Eugénie s’écria : — Le voici I le voici I
Madame d’Arneuse, madame Guérin et Rosalie, cachées à quelques pas, épiaient la jeune fille; à son faible cri, elles parurent aussitôt et la trouvèrent évanouie dans les bras de Landon. Sa tête reposait sur le sein d’Horace, et cette pâle figure, au milieu d’une forêt de cheveux épars, ressemblait à une statue do marbre blanc couchée parmi les feuilles de l’automne. Les yeux noirs de madame d’Arneuse foudroyèrent Landon, à qui elle arracha sa fille. — Vous lui avez donné la mort I s’écria-t-elle. Et elle disparut, suivie de la femme de chambre.
Landon accompagna avec inquiétude madame Gnérin, qui, par un geste amical, cherchait à pallier le reproche / tragique de sa fille ; elle emmena le jeune homme au salon, et là elle lui raconta la maladie de sa petite-fille, tâchant do lui peindre adroitement l’amour dont elle supposait qu’Eugénie était victime. Landon paraissait à la
vieille grand’mère le meilleur médecin d’Eugénie ; aussi essaya-t-elle de le mettre dans la nécessité de s’expliquer, car elle avait assez de finesse pour deviner que son retour inopiné donnait quelque espérance; et pour être la première à connaître ses secrets sentiments, confiance dont les grand’mères sont jalouses, elle termina en lui disant : — Hélas! monsieur, je suis restée seule votre protectrice, car vous avez, inspiré à ma fille une répugnance que j’ai vainement combattue.
Landon écouta ce long discours en admirant la chaste fierté de cette jeune fille, qui avait eu le courage de garder le secret de son amour, et il s'applaudit de sa résolution en découvrant de si nobles perfections dans la femme qu’il voulait épouser. Colorant alors son absence par une fable, il remercia madame Guérin et lui dit: — Votre bienveillance me sera d’autant plus précieuse, madame, qu’elle m’aidera sans doute à vaincre les obstacles que l’éloignement de madame d’Arneuse pour moi pourrait opposer à un dessein que je me trouve heureux de vous confier. En demandant par votre intermédiaire la main de votre petite-fille, je verrai peut-être ma proposition favorablement accueillie.
— Monsieur, répondit madame Guérin en cachant avec - peine sa joie, vous sentez que je n’ai aucun droit à-disposer de ma petite-fille; mais, dit-elle en lui lançant un sourire plein de grâce, je puis vous promettre mes soins et vous donner beaucoup d’espoir. — Madame, repartit Horace en lui baisant la main, j’ose vous regarder dès ce soir comme ma mère.
Et il se retira, laissant madame Guérin livrée à une joie qui la suffoquait.
En effet, un secret était la chose la plus lourde que la bonne dame pût porter, elle ne tardait jamais de s’en débarrasser; elle monta donc bien vite à l’appartement
de sa petite-ûlle, où elle trouva madame d’Arneuse déclamant contre Horace.
— Il est venu chez moi, disait-elle, de la manière la plus indécente. N’a-t-il pas failli causer la mort de ma chère fille par la peur qu’iliui a faite ? N’cst-ce pas, ma bonne petite? ajouta-t-elle en se tournant vers Eugénie. Je suis sûre que tu te sens fort mal.
Eugénie laissa échapper un léger sourire, que madame Guérin n’intorpréta pas de la même façon que madame d’Arneuse.
— Va, continua cette dernière, je te promets que ma porte lui sera fermée, comme à l’auteur de tous nos maux, et nous ne le reverrons plus, j’espère.
Madame Guérin, tout étonnée de cette sortie, ne savait plus si elle devait annoncer sa nouvelle ; néanmoins, après plusieurs signes faits secrètement à sa fille, elle parvint à l’emmener au salon, où elle lui découvrit le brillant avenir qui se préparait pour Eugénie.
- 7 - Comment ! s’écria madame d’Arneuse, M. Landon ne pouvait-il pas m’instruire la première de ses intentions? Il me semble que c’est à une mère...
— Aussi, ma chère amie, compte-t-il bien t’en parler. Vas-tu t’offenser d’une confidence 1
— Quand il m’aura fait sa demande, madame, je verrai ce qu’il sera convenable de répondre. Eugénie n’est guère éprise de lui, et d’ailleurs la pauvre enfant^ n’est pas dans un état qui permette de lui parler de mariage.
— Ces sortes de conversations, répliqua la grand’mère, n’ont jamais retardé la convalescence d’une jeune personne.
— M. Horace est fort riche, dit madame d’Arneuse..
— Il est très-aimable, ajouta madame Guérin.
Madame d’Arneuse ne répondant pas, la grand’mère
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hasarda en faveur de son protégé un éloge que sa fille écouta sans donner aucune marque de répugnance, et la conversation continua. Alors, soit que madame d’Arneuso eût entrevu le ridicule de sés prétentions personnelles, soit que son dépit disparût devant l’idée de marier Eugénie aussi avantageusement et de recouvrer ainsi ellemôme 1a liberté et l’opulence, Landon redevint son héros. Elle l’adopta sur-le-champ et se mit avec une singulière vivacité d’imagination à régler d’avance l’avenir de ses enfants : ils passeraient leur vie tantôt à la ville et tantôt à la campagne; Eugénie, peu faite à diriger une grande maison, à faire les honneurs d’un salon, à recevoir dignement, laisserait tous ces soins à sa mère; et madame d’Arneuse, regardant Horace comme un sujet de plus dans son empire, s’admira, guidant ces deux enfants à travers les défilés de la vie, dominant toutes leurs pensées et se faisant l’àme de toutes leurs actions; elle mènerait encore une existence selon ses goûts, elle reparaîtrait dans le grand monde entourée du brillant prestige do la richesse et protégeant son gendre de l’éclat de son nom. Cette union était convenable : dans sa position c’était un bonheur ; enfin la tête lui tourna au point que, regardant l’accomplissement de ses désirs comme infaillible, elle monta précipitamment chez sa fille, renvoya d’un air mystérieux la femme de chambre, et, s’asseyant au chevet du lit de la malade :
— Ma chère enfant, dit-elle d’une voix qu’elle tâcha de rendre bien douce, comment te sens-tu?
— Ohl bien mieux, ma mère; maintenant je suis sûre de guérir, répondit Eugénie, surprise de l’air diplomatique qui régnait sur la figure de sa mère.
— Alors, ma petite gentille, continua madame d’Arneuse en essayant de donner à ses traits rigides un air folâtre qui leur était entièrement antipathique, j’ai à t’en-
tretenir d’une affaire très-importante. Écoute-moi bien : je t’ai élevée de manière à laisser ton cœur dans une indifférence précieuse pour les jeunes personnes, comme tu le sauras un jour fici elle leva les yeux au ciel) et je crois, ma bonne petite, avoir complètement réussi.
Eugénie rougit.
— Il s’agit d’un mariàge pour toi. Je viens te consulter ; car je ne veux pas, comme font dans ce cas tant de mères, t’imposer mes volontés. J’ai toujours été bien douce envers toi, et tu pourras choisir ton mari en toute liberté, je t’assure. Nous avons jeté les yeux sur un jeune homme; tu nous diras ce que tu en penses.
— Oh ! ma mère, s’écria Eugénie en proie à une terrible angoisse, comment puis-je songer au mariage dans l’état où je suis ? Songez que je n’ai aucune expérience.
— Comment, Eugénie, vous avez de la répugnance pour le mariage ? Vous croyez-vous assez belle et assez riche pour trouver des prétendus tous les jours? Vous êtes jeune, tâchez de l’être longtemps. Quant à votre ignorance, soyez sûre que mes conseils ne vous manqueront jamais.
— Ma chère maman, dit. Eugénie les larmes aux yeux, j’aime mieux rester toujours auprès de vous.
— Nous ne nous séparerons pas, mon enfant.
— Je n’ai pas encore dix-sept ans.
•— Comment, Eugénie, vous vous obstinez à refuser un établissement honorable? Au surplus, reprit madame d’Arneuse en jetant à sa fille un regard dont la sévérité la fit frémir, c’est votre affaire, comme je vous l’ai dit; mais il me semble que M. Landon est...
— M. Landon ! s’écria la jeune fille en versant tout à coup un torrent de larmes et eu tombant comme évanouie sur son lit.
— J’en étals bien sûre, dit madame d’Arneuse à ma-
dame Guérin. Vous voyez, madame! Avais-je raison de soutenir qu’elle le haïssait?
— La pauvre petite, répondit- la grand’mère étonnée, s’il lui était indifférent!
— Ah! s’écria madame d’Arneuse, elle s’y accoutumera. Comment ai-je fait, moi? Et aussitôt qu’elle se portera mieux, nous verrons à...
Elle s’arrêta au bruit que fit Eugénie en se retournant.- Madame d’Arneuse regarda sa fille et la vit qui lui souriait à travers ses larmes. L’amour brillait dans les yeux de la jeune fille comme le soleil au milieu des nuages, et la joie unie à la pudeur avait coloré subitement son pâle visage. Palpitante et d’une voix troublée :
— Ma mère, dit-elle, ce ne sont pas des larmes de chagrin... il me sera doux de vous obéir si...
, — Aimeriez-vous M. Landon ? demanda madame d’Arneuso déjà courroucée.
Eugénie baissa les yeux, rougit et garda le silence. — Comment! s’écria sa mère en lui lançant un regard fixe et sévère, comment, Eugénie, vous aimiez M. Landon sans m’en avoir rien dit, sans me consulter! Vous avez manqué N de confiance en moi ! vous connaissez bien peu mon coeur et vos devoirs; mais c’est une chose affreuse!... Je vous laisse, mademoiselle ; vous vous marierez bien sans moi!
— Que fais-tu? s’écria madame Guérin ; ne te l’avaisje pas dit?... Vas-tu gronder ta fille ?... vois, elle se trouve mal !... Eugénie, ma petite, ce n’est rien, tu l’épouseras : il t'aime!...
A ce mot magique, Eugénie regarda sa grand’mère d’un air presque stupide ; peu à peu le sourire reparut sur ses traits, elle leva les yeux, et des larmes de bonheur sillonnèrent lentement ses joues. Elle aurait voulu se mettre à genoux et prier... Elle prit la main de sa grand’-
mère, la mit sur son cœur qui battait avec violence ; et alors madame d’Arneuse, qui avait cru devoir s’apaiser, se rapprocha du lit, regarda sa fille avec bonté et lui accorda son pardon. L’espérance et la joie s’étaient emparées de toutes ces âmes naguère en proie à l’ennui et à la tristesse.
Si la marquise fut déterminée dans sa clémence par quelque réflexion d’intérêt, ou si ce fut un sacrifice fait au désir de rendre sa fille heureuse, c’est ce que nous regardons comme inutile d’examiner. Landon exerçait dans cette maison l’influence du soleil sur la nature lorsqu’au mois do mars, dissipant de sombres masses de nuages, il fait succéder l’azur le plus pur au manteau des orages. , Eugénie s’abandonna joyeusement à l’amour, madame d’Arneuse complota son avenir, madame Guérin remercia Dieu du bonheur qu’il lui envoyait sur ses vieux jours, Rosalie se regarda comme la plus habile soubrette du royaume, et chacun, faisant mille projets, attendit le lendemain avec une vive impatience.
Le lendemain M. Landon, persistant dans ses projets de mariage, se présenta et fut reçu avec un cérémonial extraordinaire : lorsqu’il entra, madame d’Arneuse, 'quittant à peine sa bergère, lui montra d’un air solennel une chaise qui se trouvait à côté d’elle. Après quelques propos insignifiants, Horace fit sa demande, et la future bellemère, avec un ton moitié familier, moitié hautain, lui répondit qu’elle n’apercevait aucun obstacle à cette union,
et que, quand on aurait fait toutes les démarches que les gens comme il faut exigent en pareille occasion, ce serait à lui à obtenir le consentement de madame d’Arneuse.
— Vous sentez, monsieur, dit-elle, que je laisse ma fillo parfaitement libre... mais Eugénie est susceptible de s’attacher beaucoup; elle est d’une douceur d’ange; elle est un peu musicienne; je l’ai parfaitement élevée; elle peut devenir une femme brillante, et quoiqu’elle ne soit jamais sortie de Chambly, elle sera très-bien placée dans un salon ; ayant été moi-môme à la cour autrefois, car... j’y fus présentée précisément en 89; j’ai eu soin de lui donner des manières distinguées... elle est tout à fait bien.
Alors elle trouva l’occasion de prononcer son propre éloge en ayant l’air de faire celui d’Eugénie.
Prenant un petit air d’autorité maternelle et de dignité familière, elle tendit la main à Landon, qui embrassa sa mère d’adoption avec cordialité. Madame d’Arneuse, fière de cette marque d’amour filial et le regardant comme de bon augure, essayait déjà de faire sentir sa supériorité à son gendre ; mais son masque de grandeur ne devait pas tenir lonlemps. Dans le cours de la conversation, Landon annonça que, la noblesse ancienne reprenant ses titres en vertu de la charte que Louis XYIII venait d’octroyer, était redevenu duc de Landon.
— Comment, monsieur... vous seriez le chef de cette noble et illustre maison... qui... '
La joie lui coupa la parole et elle regarda son gendre avec respect.
J’imagine, madame, qu’une telle bagatelle vous importe fort peu, dit Horace ; quant à moi, noble ou plébéien, ce m’est tout un...
— Oh I monsieur, je pense comme vous ; une fois qu’on possède ce frôle avantage, on le méprise; c’est
JAXE r, A PALE
comme jadis notre pauvre Académie, tout le monde voulait en être, et une fois admis on n’y mettait pas le pied ; mais mademoiselle d’Ârneuso, monsieur, ne fera pas rougir vos ancêtres...
— Ah I madame, je tiens si peu aux honneurs, ajouta Landon, que je me permettrai de vous cacher mes titres et charges jusqu’à ce que je sache quelle conduite il convient do tenir dans la nouvelle situation politique où nous nous trouvons...
Ainsi Landon fut reçu chez madame d’Arneuse comme le fiancé d'Eugénie à la fin de l’été, et depuis l’hiver précédent la jeune fille l’adorait en secret. L’opulence, l’amour, la jeunesse, la beauté, s’unissaient enfin pour promettre à ces deux amants un long avenir de bonheur. Bientôt Eugénie, simplement mise et soutenue par sa grand’mère, entra au salon. Elle connaissait le mystère de cette entrevue, comme le prouvaient son maintien embarrassé et la rougeur de son visage ; elle s’assit en si ■ lence et sans oser même lever les yeux, après avoir adressé à Landon un timide salut. Celui-ci lut, avec un bonheur mêlé de peine, les preuves d’amour écrites sur le front d’Eugénie: elle était maigrie, ses doigts étaient effilés, ses joues un peu creuses, ses yeux renfoncés, mais tant d’amour perçait au milieu de ce ravage, que Landon ne trouva point pesant l’engagement qu’il venait de contracter ; il tressaillit même on entendant parler Eugénie, dont la voix semblait avoir acquis une mélodie qui allait droit à l’âme
— Croiriez-vous, dit-elle, que vous m’avez fait peur hier?..,
A ce. moment elle pensa qu’il était là, qu’elle ne le perdrait plus’, et, faiblissant sous le poids du bonheur, elle laissa échapper de douces larmes, qu’elle essaya vainement de cacher à Horace , dont le cœur, ému d’un sertti-
lâü
iTienl qui ressemblait beaucoup à l’amour, oublia peut* être pour un instaut l’image chérie de Jane : il regarda Eugénie, et cette fois elle se crut aimée : — Je me nourrirai donc en paix de sa chère présence, se dit-elle... Et la sereine expression de l’amour heureux vint animer ses traits.
Lorsque Landon se leva pour partir, elle le suivit des yeux comme une hirondelle suit le premier essor de ses petits, et longtemps elle écouta le bruit de ses pas. Elle contempla le salon, qui maintenant semblait revivre et se parer d’un lustre nouveau; elle soupira doucement, regarda la chaise qu’il venait de quitter, et se jeta dans le sein do sa mère comme pour donner cours à des sentiments qu’elle ne pouvait contenir. L’événement de la veille, loin d’abattre Eugénie, lui avait sur-le-champ donné do la vigueur; car dans ces sortes de maladies la santé semble être aux ordres de l’âme : la jeune fille était forte et la mort avait fui.
Allons, Eugénie, lui dit sa grand’mère, te voilà heureuse I Ceci doit encore te faire plus chérir ta mère, s’il se peut, et suivre ses bons avis... Que je suis contente ! cela me rappelle mon jeune temps...
Et madame Guérin se mit' à fredonner.
— Eugénie, reprit madame d’Arneuse avec gravité, j’ai bien des conseils à te donner pour la conduite que tu dois tenir dans la circonstance présente.
— Écoute bien ta mère, ma petite, dit madame Guérin. — Il faudra, continua madame d’Arneuse,^ t’appliquer à n’ètre ni trop froide ni trop empressée, et cependant témoigner de la joie. Rosalie t’habillera* tous les jours; nous verrons à te parer do notre mieux... Surtout, ma fille, soit toujours occupée quand il sera ici ; étudietoi à ne jamais, dans la conversation, dire quelque chose de malséant, pèse bien tes paroles, conserve un maintien
12Ü JANE LA l'ALE
modeste : cepen'dant, mon enfant, lorsque tu seras mariée, songe à tenir ton rang, car tu seras duchesse...
— Duchesse!... s’écria madame Guérin.
— Duchesse de Landon ! répéta madame d’Arneuse avec emphase... Eh bien! Eugénie, tu ne parais pas contente?... qu’as-tu donc?
— Tous les duchés du monde me sont fort indifférents, répondit-elle.
— Veux-tu ne plus vivre que pour l’amour? lui répliqua sa mère, ton mari a du mérite, mais la naissance a bien son prix; sache soutenir l’éclat d’un pareil nom... et surtout ne manque pas ce mariage par d’aussi folles idées... Et voyez donc, dit-elle à madame Guérin, le malheur veut qu’elle soit malade et pâle dans ce moment. Dépêche-toi de reprendre tes jolies couleurs, ajouta madame Guérin.
Enfin les deux mères s’efforcèrent de lui dicter la manière dont elle devait exprimer ses sentiments et les graduer comme les crescendo d’une sonate; elles oubliaient qu’à pareille époque de leur yie elles avaient trouvé dans leur cœur autre chose que les avis maternels. Ces recommandations ressemblaient beaucoup au Mémoire que l’on donna à Louis XV pour la tenue de son premier lit de justice : « Ici le roi froncera le sourcil, là le roi s’adoucira, plus bas le roi fera un signe de tête, plus loin le roi saluera. » Eugénie devait sourire à son entrée, sourire à sa sortie, sourire à chaque mot. Eugénie 'écoutait et riait dans son cœur, dont un seul battement l’instruisait bien mieux que toutes ces leçons. Aimer n’est ni un art ni une science, c’est un instinct de l’âme.
Dès ce jour le duc de Landon vint chez la marquise d’Arneuse avec l’assiduité d’un prétendu; les promenades, les parties de plaisir, firent de chaque jour un jour de fête. Dans cette douce intimité, Eugénie apprit que son amour
pouvait encore s’accroître. Elle vit ainsi se découvrir par degrés toutes les nobles qualités qu’elle avait seulement entrevues ^ dans Horace; puis elle se mit à étudier les goûts, les pensées, les sentiments de son ami, pour s’y conformer en tout : douce fut la peine et courte fut l’étude, car Eugénie avait si bien identifié son âme à celle de son bien-aimé, qu’elle ne pouvait plus exister que pour lui. Comme son visage n’était que l’expression de ce qui se passait dans son cœur, sa beauté primitive était revenue promptement à la suite du bonheur. Cependant cette fidélité ne resta pas longtemps sans quelques nuages, car madame d’Arneose, reprenant son empire à mesure que sa fille revenait à la vie, ne tarda pas à s’immiscer dans les relations des amants, et voulut commander l’expression des sentiments d’Eugénie comme les évolutions d’une parade.
Pour les amants, le monde et ses usages, la société et ses lois, les mœurs et leurs existences, les plaisirs, le langage, tout disparaît pour faire place à des rapports nouveaux qu’Eugénie conçut avec une merveilleuse facilité ; un regard, un sourire, étaient pour elle autant de questions ou de réponses ; un mouvement de tête résumait tout son amour, et son moindre signe valait mille fois mieux que tout le jargon de la politesse. Un jour Landon lui apporta une jolie boîte à ouvrage ; sans mot dire, elle la posa sur la cheminée, puis, regardant Horace dans la glace, elle le remercia par un léger sourire et par un signe de tête. Quand il fut parti, madame d’Arnouse dit à Eugénie.
— En vérité, ma chère amie, je ne vous conçois pas ; votre prétendu vous offre un des plus jolis cadeaux que l’on puisse faire, un bijou fort cher enfin, et vous le jetez là sans rien dire, sans le remercier; c’est vraiment étonnant 1 vous feriez croire que vous n’avez reçu au-
cune éducation ; le pauvre jeune homme en a été touché.
— Cola me fait de la peine pour lui, ajouta madame Guérin.
— Enfin, continua madame d’Arnouse, vous êtes aujourd’hui mal coiffée et très-mal habillée. Si cela continue, j’ai grand’peur de voir échouer le mariage.
. — Ah I ma chère maman, dit Eugénie, est-cc qu’un présent est au-dessus de son amour ?
— Ah I vous en savez probablement plus que moi, mademoiselle; à votre aise... mais comme je n’ai pas envie de vous voir rebuter M. le duc par vos sottises, apprenez à le recevoir mieux que vous ne le faites. D arrive la plupart du temps que vous restez ébahie à le regarder ; sachez donc causer, répondre et l’attacher par raille petites familiarités permises qui font le bonheur des amants. L’autre jour il vous complimente très-galamment, vous recevez cela sans répondre par nne phrase gracieuse; hier il vous dit que vous chantez comme un ange, vous ne pouvez pas lui dire que vous n’avez eu que moi pour maîtresse ; ah ! vous ne faites guère valoir votre mère !
— Allons, reprit madame Guérin, ne te fâche pas, elle aura soin une autre fois d’observer toutes cos délicatesses... Vois-tu, mon cœur, dit-elle à Eugénie, il faut bien écouter ta mère, tu n’as qu’elle au monde c’est tout notre bien; elle est si bonne I vois si elle épargne la moindre chose pour ton trousseau.
— Et voyez comme elle m’en remercie 1 plus on fait pour les enfants, moins ils en sont reconnaissants I répondit madame d’Arneuse, qui voulait que ses soins maternels.fussent reçus comme des faveurs.
U y avait d’ailleurs de l’injustice dans le reproche qu elle adressait à Eugénie. Si réellement le trousseau
était magnifique et au-dessus de la fortune' de madame d’Arneuse, son amour pour sa fille n’entrait pour rien dans celte dépense, elle était toute d’ostentation. Eugénie n’avait pas de dot, et madame d’Arneuse, embarrassée par son orgueil, cherchait à se mettre, au moins dans les petites choses, de pair avec M. Landon, ce qu’elle ne pouvait faire dans les grandes. Elle soutenait même parfois que leurs maisons étaient aussi anciennes l’une que l’autre. Ainsi Eugénie avait à essuyer mille petites contrariétés qui lui faisaient acheter son bonheur. Sa mère osait l’accuser de manque de grâce avec celui qu’elle aimait, et elle frémissait si Horace lui prenait la main, tressaillait au moindre bruit de ses pas, allait secrètement caresser Brigand, son cheval favori, et faire causer Nikel,qui ne tarissait pas en louant son maître. Quand Landon arrivait, elle avait des pressentiments qui l’avertissaient de son approche, et souvent elle se surprenait à penser ce qu’il disait... Aussi le jeune homme s’applaudissait-il chaque jour de sa résolution, en admirant avec quelle ferveur il était aimé. Mais, plus Eugénie prodiguait à Landon les témoignages d’un amour inalte'rable, et plus il se sentait oppressé par des sentiments pénibles ; obligé d’initier cette jeune fille aux mystère de sa vie passée, pouvait-il prévoir le résultat de cette triste confession ? L’amour d’Eugénie était-il assez profond pour souffrir une rivale sans cesse présente à la pensée de son époux ?
Aussi souvent Horace pensait-il qu’il valait mienx ne rien dire; mais Guérard lui avait si fortement recommandé de faire cette sinistre confidence, que plus souvent encore il songeait aux moyens d’obéir à son vieux tuteur. Bientôt ces idées devinrent tyranniques. Landon, sans cesse préoccupé, craignant de perdre Eugénie, tourmenté par sa conscience, effrayé même au souvenir de Jeanne, laissa parailre sur son frout des auagos de chagrin qu’il no put
dérober aux yeux attentifs d’Eugénie. Elle ne regarda plus Horace qu’avec une curieuse inquiétude; craintive, elle tâcha do deviner les secrètes pensées qui l’agitaient; elle examina son maintien, ses gestes, interprétant jusqu’aux inflexions de sa voix. D’abord elle s’imagina que ce changement pouvait provenir d’clle-môme, avoir été causé par les imperfections de sa personne ou de son caractère, et ^ elle trembla d'avoir déplu à son ami. Elle se chagrina, pleura en secret, et examinant avec soin, elle se rappela tout ce qu’elle avait dit, sans trouver jamais dans son cœur autre chose que les pensées de l’amour le plus tendre. La pauvre enfant demeura agitée d’une anxiété affreuse en voyant toujours s’accroître la tristesse de Landon sans pouvoir en pénétrer le motif.
Un soir ils se trouvèrent seuls au salon, assis près de la croisée qui donnait sur le jardin. La lueur grise du crépuscule avait fait place aux pâles ténèbres, et l’aspect imposant des deux étoilés avait plongé les amants dans un religieux silence, quoique chacun d’eux semblât vouloir parler à l’autre : jamais Horace n’avait paru si agité à Eugénie, et jamais peut-être elle ne s’était elle-même senti tant d’impatience. Enfin l’un et l’autre paraissaient eraindre et désirer tour à tour de parler. Cette scène était tout à la fois douce et cruelle ; mais, quand Eugénie, ayant levé les yeux à la dérobée, aperçut Horace qui, les bras croisés, la tête penchée, se tenait auprès d’elle sans avoir l’air do songer môme qu’elle existât, elle trembla tout à coup, son inquiétude se changea en une certitude de malheur, et elle eut un moment d’horrible souffrance. Cependant elle s’arrêta encore à l’admirer à cet instant où son visage, plein de mystère et de passion, ressemblait à ces figures auxquelles les grands artistes ont su donner une empreinte surnaturelle en conservant l’apparence do la réalité. Tout à coup Horace se retourna vers Eugénie,
mais ses yeux restèrent, mornes en rencontrant ceux de la jeune fille. Elle fut prêle à s’évanouir ; sa peine se changea promptement en joie, car Landon ayant penché sa tête vers elle, leurs cheveux se confoiidirent et éveillèrent en eux une chaste et mélancolique volupté, par un contact si léger, que l’àme paraissait être seule à la sentir. Horace prit la main de la jeune fille, la pressa, et, la sentant trembler, il fil tous les mouveinenis d’un homme qui voudrait parler et que la crainte de mal dire en empêche. Eugénie, que tant d’émotion suffoquait, se leva d’un air désespéré, et, s’arrêtant subitement comme glacée, elle laissa rouler sur ses joues deux larmes, dernier langage do l’amour.
Alors Landon porta lentement à ses lèvres la main d’Eugénie ; mais la jeune fille, ne pouvant plus supporter cet horrible état de doute, relira sa main avec vivacité, après cependant qu’un baiser y eut été déposé, et elle dit avec angoisse : — Vous m’aimerez, n’est-ce pas?...
A ces paroles Horace tressaillit, et, passant la main sur son front pour en essuyer la sueur : — Eugénie, Eugénie!... répondit-il, nous sommes séparés par un obstacle que je n’ai pas la force de lever! ... 11 s’arrêta.
— De grâce, achevez, que craignez-vous?...
— Je crains que ce ne soit un grand malheur pour vous de m’avoir rencontré.
Elle fit un mouvement de surprise et sourit légèrement.
— Oui, continua-t-il, je ne puis plus aimer comme vous aimez, et... vous en souffrirez.
— Je souffre en ce menaent, dit-elle, plus que vous ne sauriez le croire ; dès mon enfance le malheur m’a poursuivie ; je n’ai pas nourri une pauvre bête qu’elle no soit morte; pas un oiseau n’a vécu gardé par moi, la llear que je cultivais se fanait au lever du soleil, j’ai pens
JANB LA PAL£
coûter la vie à ma mère; et ce n’est pas tout, je vous vois, je vous perds aussitôt!... vous revenez, et, un mois s’est à peine écoulé, que votre front s’obscurcit : vous ôtes triste, je le vois bien... Y a-t-il déjà une nouvelle infortune entre nous ? quel est-il, cet obstacle qui nous sépare ?
— Ne le savez-vous pas? lui dit Horace; ne faut-il pas vous raconter ma vio et vous faire connaître le cœur sur lequel vous comptez?... Si j’étais indigne de vous?... Eugénie frissonna; mais en ce moment l’étoile qu’elle avait choisie brillait de tout son éclat; ce fut pour la jeune fille un présage céleste de bonheur devant lequel ses craintes s’évanouirent.
— Tenez, répondit-elle alors, voyez-vous cette étoile? c’est la mienne ; comme sa lumière est pure 1 Allez, nous serons heureux. Regardez-la, je vous on prie; je ne l’ai jamais vue si belle. Landon soupira; la reine des nuits se levait majestueuse; il la montra aussi à Eugénie, qui ~ ne regarda que la main de son bien-airaé.
— Qu’avez-vous donc à me dire? demanda-t-elle après un moment de silence ; me laisserez-vous ainsi dans l’incertitude? Landon l’arrôta par un signe.
— Demain, Eugénie, demain je vous révélerai le secret de mon cœur, et vous verrez si vous pouvez unir votre destinée à la mienne.
— Qu’importe mon bonheur, si je me suis consacrée au vôtre, si je ne puis vivre que dans votre ombre! comme ces astres qui ne brillent que du reflet du soleil, mon âme est le reflet de la vôtre. Vos maux sont les miens... parlez, confiez-les-moi, je vous en prie, parlez; vous m’avez épouvantée...
A ces paroles, les yeux d’Horace se mouillèrent de larmes d’attendrissement, et Eugénie pleura parce qu’il pleurait. Il voulut répondre, son cœur était trop plein;
il regarda quelques instants encore la jeune fille avec une expression indéfinissable, mêlée d’effroi et de tendresse, et il s’échappa en la laissant stupéfaite du désordre de ses paroles et de ses manières.
— Demain 1 se dit-elle; qu’a-t-il donc à m’annoncer?... Mon bonheur se flétrira-t-il comme les roses que je cultivais?...
Elle resta en proie à une terreur d’autant plus profonde que la cause en était cachée sous un impénétrable voile, et que, dans une telle incertitude, l’avenir ne pouvait lui offrir aucune image consolante. Son sommeil fut agité de songes pénibles, et le matin, quand Rosalie l’habilla :
— J’ai rêvé, lui dit-elle, que je nageais dans une rivière.
— Était-elle trouble?
— Oui. *
— Marianne prétend que cela signifie malheur.
— Et mes dents tombaient, ajouta Eugénie.
— Ruine complète! répondit Rosalie en riant; quand Marianne rêve ainsi, elle perd toujours à la loterie 1 Vous pâlissez, mademoiselle?
— Ce n’est rien, répliqua la jeune fille. Cependant ces paroles avaient produit sur elle une affreuse impression.
Elle attendit avec une douloureuse impatience l’arrivée do Landon, et quand elle entendit le bruit de ses pas elle frissonna; Horace était sombre, sa voix altérée glaça Eugénie. Ils allèrent se promener avec madame d’Arneuse et madame Guérin : en marchant, Horace garda un silence inquiet; il évita même de regarder Eugénie, qui à chaque pas sentait augmenter sa terreur. — Il semble, se dit-elle, qu’il s’agisse de ma vie. Landon répondit aux questions de madame d’Arneuse d’un air si distrait, qu’elle cessa bientôt de lui adresser la parole,
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et, rejoignant sa mère qui marchait en avant, elle laissa Eugénie seule avec Landon.
— Mademoiselle, dit-il alors d’une voix entrecoupée, il m’est impossible de vous raconter moi-môme les évé-„ nemenls de ma vie... et il faut cependant que vous les connaissiez... Je prendrai donc quelques jours pour vous en écrire les détails... alors vous prononcerez sur notre union. Vous vous croyez malheureuse, Eugéniel ah! vous verrez que des fleurs mal arrosées, des oiseaux qui meurent privés de liberté, ne font pas encore de vous une victime du sort; le malheur se repaît de fleurs plus belles, do sentiments plus précieux : s’il vient à nous, prenez garde, il n’est pas toujours vêtu de couleurs sinistres, il arrive souvent entouré du brillant cortège des joies de la vie, il sourit; sa parole est flatteuse, ce n’est que trop tard, et quand on lui appartient déjà, qu’on sent qu’il est enfin venu. Espérons que la sueur glacée ' dont mon front se baigne à ce seul souvenir no passera pas sur le vôtre...
Il lui pressa doucement la main : Eugénie essaya do déguiser sa terreur sous un sourire; bientôt elle se plaignit du froid, hâta sa marche et revint à la maison sans prononcer une parole. Au sein du bonheur, elle se sentait frappée par la fatalité, et, redoutant les déceptions de Tantale, elle n’osait se baisser pour recueillir les fleurs que l’amour jetait à ses pieds. Une semaine entière se passa sans qu’elle reçût la moindre nouvelle d’Horace; et celte semaine fut plus pénible pour elle que toutes les soulfrances de sa maladie : les réflexions les plus sinistres l’absorbèrent. — Et cependant, se disait-elle, que puis-je apprendre de plus douloureux? qu’il ne m’aime pas? et il m’aime, puisqu’il m’épouse. Indigne de moi!.., m’a-t-il dit, lui, si noble, si généreux!... Son chagrin ne peut donc venir que d’accidents qui nous sont étrangers,
et, une fois mariés, nous pouvons vivre loin du monde ; alors quel malheur peut nous atteindre? Telles étaient ses pensées, partagées entre l’etTroi et la curiosité; do sorte qu’elle redoutait et désirait à la fois de voir arriver le fatal écrit qui devait, d’une manière ou d’une autre, faire cesser son incertitude.
Enfin le huitième jour, Nike! vint apporter à Rosalie un assez gros paquet do papiers adressés par son maître à mademoiselle d’Arneuse.
— Tenez, ma belle, il faut remettre ceci à votre jeune demoiselle et en secret : prenons garde à nous, ces écritures sont pleines de poison; le général est mille fois plus triste depuis qu’il y travaille qu’en arrivant ici...
— Dites-moi donc, monsieur Nikel, cola n’empôchera pas les noces, j’espère?
•— Je ne pense pas; le colonel a l’air d’aimer votre demoiselle...
— Pourquoi donc, monsieur le maréchal, dites-vous le colonel, le général, le capitaine? qu’est donc votre maître enfin? avant de nous marier, nous devons savoir qui nous épousons.
— Il est!... suffit, s’écria le chasseur d’un air sévère..-. J’allais oublier la consigne! Ah! Duvigneau avait bien raison quand il disait que l’amour est le boute-selle do toutes les sottises ; mais encore quelques jours et nous serons mariés... alors...
— Oh ! alors, répliqua la soubrette, vous no forez plus que mes volontés.
Pour toute réponse, le chasseur se contenta de faire claquer ses doigts par-dessus sa tète, et il embrassa Rosalie sans que la Languedocienne pût se défendre des liberffis du chasseur. En effet, depuis les accords, il gou- 'vernait militairement scs amours, et Rosalie, en afiprochanl du but, n’était plus si forte; la course avait été
sans doute trop longue. Néanmoins la soubrette, curieuse d’apprécier l’importance du volumineux paquet qu’elle tenait, se débarrassa de Nikel en le repoussant avec une vigueur peu féminine. Le chasseur porta la main à son front, et, saluant militairement, répondit avec gaieté : — Merci, mon capitaine!
Rosalie trouva bientôt le moyen do s’acquitter de sa commission. Elle fut toute surprise de voir sa jeune maîtresse, serrer soigneusement les papiers et garder le silence.
— Mais qu’ast-il donc arrivé, mademoiselle, pour que vous soyez aussi triste? Savez- vous qu’hier au salon ces dames parlaient de vous comme déjà mariée?
— Ah 1 Rosalie !... Rosalie !... Ce fut toute la réponse d’Eugénie, et la Languedocienne revint auprès de Nikel, stupéfaite do voir qu’elle ne tenait plus tous les fils de l’intrigue qu’elle avait si bien nouée.
— Que de mal aurons-nous eu pour en faire une duchesse! dit-elle à Nikel.
Aussitôt que dans la maison chacun fut endormi, mademoiselle d’Arneuse, qui voulait consacrer la nuit à lire le manuscrit de Landon, se prépara à cette pénible veille. Bien des sentiments l’agitaient lorsqu’elle rompit l’enveloppe qui contenait les papiers, et l’importance dont celte lecture devait être pour le bonheur de sa vie remplit ce moment de solennité : ses mains étaien^ froides quand elle déploya ces pages qui allaient lui parler; elle observa la tristesse de la nuit; elle écouta les gémissements de la pluie et en tira de sinistres présages. Le cri ‘ plaintif d’un oiseau, les oscillations de sa lampe, le craquement d’une boiserie, les coups répétés d’une araignée, le vol môme d’une mouche, tout expilait son inquiétude et contribuait à rendre les battements do son cœur plus profonds et moins rapides. Elle aurait voulu
que le vent fût moins lugubre, la nuit plus calme, en un mot, que la nature compatît à ses souffrances au lieu de les augmenter. La cloche, en sonnant minuit, la fit tressaillir de peur, soit qu’au milieu du repos des êtres vivants ce bruit, produit par une chose inanimée, lui semblât affreux en lui-même, soit qu’Eugénie n’eût pas dépouillé les terreurs enfantines que cause cette heure à laquelle se rattachent tant de superstitions; mais le premier motif de sa peur existait dans son propre sein : son amour était menacé; des pressentiments douloureux s’élevaient dans son âme. Nous devons pardonner à Eugénie des sensations qui sembleront ridicules à qui ne partage pas sa situation, et cependant il existe peu de femmes capables de lire sans effroi, dans la solitude de la nuit, un écrit qui doit décider de l’avenir de lei^ amour. Mademoiselle d’Arneuse trouva la lettre suivant éhveloppée avec les papiers.
« Mademoiselle,
» Je vous envoie ce fatal écrit; il est baigné de mes pleurs. J’ai conçu de votre caractère une trop noble idée pour ne pas vous parler franchement ; le malheur donne une forte trempe à l’âme, je wus ai donc retracé les émotions de mon cœur, telles que je les ai ressenties. Après avoir rempli ce devoir, j’aurai le courage d’ajouter, quand même cet aveu devrait nous être à tous deux funeste, qu’en me rappelant mon premier amour, bien qu’il soit aujourd’hui sans espoir, j’ai senti à ma souffrance que celle qui en fut l’objet règne toujours au fond de mon âme. Je frissonne en faisant ainsi retomber sur votre existence une part du fardeau qui pèse sur la mienne. Maintenant vos forces sont la mesure de nos espérances, oserez- vous vous charger de mon avenir?...
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Si, après avoir lu celte lettre, vous pouvez encore me consacrer votre vie, je vous offre en dchange la plus tendre affection; mais si, trouvant ma destinée trop malheureuse, yons détournez la tête, je ne vous en blâmerai pas, et moi... Cet effort vers le bonheur sera le dernier.»
— Grand Dieu! s’écria-t-elle, que vais-je lire?... Des larmes obscurcirent ses yeux, et à peine vit-elle les premières lignes du manuscrit qu’elle déroula lentement.