HISTOIRE DE JANE LA PALE
ou
MÉMOIRES d’hORACE, DUC DE LANDON-TAXIS
.« A l’âge de cinq ans, ‘mademoiselle, je fuyais ma patrie, sauvé par* ma mère, dont le courage et la présence d’esprit avaient dérobé ma tète à l’échafaud; mais nous laissions derrière nous. mon père en prison; et à peine nos pieds touchèrent-ils la terre étrangère, que nous apprîmes à la fois sa condamnation fet sa mort. Ce coup terrible écrasa ma mère/jelle périt à la^fleur de l’âge. Je me rappelle qü’alors, craignant sans doute pour moi les dangers 'd’un monde où j’allais être ‘seul, et no sachant plus à qui confier son enfant, elle me serra dans ses bras mourants comme si elle eût voulu m’emmener avec elle. Quoique les autres événcmcnls de tnon enfance soient
gravés dans ma mémoire comme les confuses images d’un songe, ce souvenir m’est toujours resté présent. On ne voit point impunément le dernier soupir d’une mère! A ce moment nos biens étaient à l’encan, no| honneurs détruits, mon berceau proscrit, ma jeunesse sans guide, et la longue et brillante fortune d’une maison historique périssait dans un obscur village d’Allemagne- sans le dévouement d’un vieillard !
)) Mon père avait pour intendant un procureur au parlement de Paris ; c’était un de ces vieux serviteurs dont la fidélité passe de génération en génération comme un des biens du patrimoine. Guérard nous fut légué par mon aïeul, chez lequel il avait débuté par être commis d’un secrétaire : son intelligence ayant été remarquée, mon grand-père l’avait fait élever avec tant de soin, l’avait protégé avec une telle bienveillance, qu’en 89 Gué-, rard était devenu l’un des hommes les plus remarquables do son corps; ses connaissances, son instruction, son esprit, égalaient son attachement à notre famille, dont il faisait presque partie. Lorsque l’orage éclata, mon pèro fut étonné d’apercevoir son intendant rangé parmi les plus fameux adversaires de la monarchie. Guérard est toujours resté républicain; mais dans les efforts qu’il fit pour sauver mon père, nous reconnûmes une justesse de calcul digne d’un homme d’État. Son dévouement faillit môme le perdre, on le jeta dans la môme prison que son maître, et la voix consolatrice du fidèle serviteur fut la dernière que mon père entendit avant de marcher à l’éxhafaud.
» En restant mon unique appui, Guérard retrouva de nouvelles forces; dès qu’il fut sorti de prison, il vola me chercher en Allemagne, me ramena sur le sol paternel, me fit rayer de la liste des émigrés, protesta do mon dévouement à la République, acheta ceux de mes biens que
l’on vendait, arrêta la dilapidation des autres, me mit à l’abri des fureurs révolutionnaires en me cachant à tous les yeux, et s’occupa de mon éducation avec tant de soin et de succès, que j’entrai, jeune encore, dans cette école célèbre, l’une des plus belles créations de la République. En 1807, n’ayant pas encore vingt ans, je sortis de l’École polytechnique, bien recommandé par nos illustres maîtres. La faveur dont Guérard jouissait alors et l’amour de Napoléon pour les grandes familles me valurent une lieutenance dans un régiment de cavalerie, arme que je préférais à toutes les autres. Le fanatisme guerrier dont j’étais animé me fit solliciter d’être envoyé sur-lechamp à une armée active, et j’arrivai assez à temps pour me distinguer pendant le cours do la campagne par quelques actions d’éclat dont je recherchais avec avidité les occasions.
» Alors Guérard, prêt à abandonner son poste éminent par suite du chagrin que lui causait le despotisme impérial, fit habilement valoir mon enthousiasme et profita d’un moment où Napoléon pouvait être séduit par l’éclat de mon nom, pour m’obtenir dans la garde impériale le grade que j’avais dans la ligne. Satisfait de m’avoir placé dans un poste si brillant pour un jeune homme qui venait d’entrer dans la carrière militaire, heureux d’avoir attiré sur son fils adoptif l’atténtion du souverain, l’incorruptible Guérard, entouré de l’estime publique, se retira à Neuilly comme dans un ermitage, et mit toute son ambition, tout son orgueil en moi. Alors, comme aujourd’hui, mon nom prononcé avec quelque éloge le faisait palpiter de joie, et mes visites étaient pour lui des fêtes. Seul il administre mes biens et prend soin de mes revenus. Il est mon guide et mon soutien dans la vie. Il partage mes joies comme mes peines, et son existence semble même n’ôtre qu’un long reflet de la mienne. Notre amitié
est telle, que je no lui ai jamais demandé les comptes de mon héritage. Je lui laisse le soin de ma fortune comme à un bon père, et sa prévoyance est si grande que mes prodigalités n’ont jamais épuisé les sommes qu’il dépose pour moi chez son banquier. Mais, mademoiselle, la nature, semblable au sort qui favorise les joueurs avant de les ruiner, fut môme prodigue envers moi : j’avais trouvé un père, elle me donna un ami. Vous demanderez comment j’ai pu devenir tout à fait malheureux. AhI vous verrez bientôt avec quelle pompe la vie s’est présentée à moi.
» Quand, au sortir de l’École polytechnique, je me rendis à l’armée, j’y fus accompagné par un jeune Italien nommé Ânnibal Salviati. Nous avions passé ensemble nos examens pour être admis à l’école, et dès lors nous nous étions sentis entraînés l’un vers l’autre par une vive sympathie. Une douce conformité d’âge, de mœurs et de caractère resserra les liens de notre amitié. Ânnibal était orphelin comme moi, comme moi il cherchait un frère au milieu du monde; tout conspirait à nous unir. Mon ami est d’une belle taille, ses yeux jettent du feu, son organe est flatteur, son parler poétique; ses cheveux noirs bouclent naturellement sur un front plein de noblesse, et ses traits séduisants sont encore embellis par ce teint olivâtre qui donne un caractère si passionné aux figures méridionales. Inégal d’humeur comme moi, l’expansion est chez lui plutôt un besoin qu’une qualité, et il possède par-dessus tout cette grâce indéfinissable qu’il a fallu appeler le je ne sais quoi ; il est brave, généreux, spirituel, modeste; il excelle à tous les arts d’agrément, et je ne peux lui reprocher qu’une aveugle jalousie, passion qu’il doit sans doute à sa patrie et que mon amitié a vainement combattue. Tour à tour gais et tristes l’un et l’autre, nous avons recueilli de celte discordance origi-
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nale un contraste perpétuel de douleur et de joie, une consolation dans les maux, une vivacité dans les plaisirs, une espérance infatigable, une chaleur d’amitié qu’il serait difficile de vous peindre. Mêlant ainsi nos afl'ections, confondant nos pensées, nous soutenant l’un l’autre, nous avons plus d’uno fois remercié le Iiasard qui nous avait unis. Salviati, pour ne pas me quitter, voulut servir dans la cavalerie, malgré la répugnance qu’il avait pour cette arme, répugnance qui était peut-être un pressentiment; car à cette première rencontre où nos jeunes courages obtinrent de flatteuses approbations, Annibal, en me sauvant la vie, reçut une blessure qui le força dé quitter l’armée. Il revint à Paris, où la protection de Guérard lui fit obtenir le titre de maître des requêtes et la place de secrétaire auprès d’un ministre. Sa fortune fut aussi rapide dans la carrière administrative que la mienne à l’armée. Vous pouvez facilement imaginer, mademoiselle, la brillante perspective qui s’offrait à nos regards : riches tous doux, tous deux puissamment protégés, bien accueillis dans le monde, nous marchions de fête en fête, essayant de toutes les illusions, déployant nos ailes vers la moindre lueur, heureux enfin comme on l’est à vingt ans quand le destin semble se plaire à jeter à nos pieds toutes les fleurs de la vie, et quand, les mains pleines, nous envions de l’œil les couleurs éclatantes de celles que nous ne poqv'ons pas saisir.
» Telle est, mademoiselle, l’hisLoire de ma vie extérieure, voilà tout ce qui intéresse la plupart des hommes; mais ma vio intérieure, cette succession de sentiments orageux dans un cœur tranquille en apparence, forme une histoire bien autrement importante. Je vous raconte cette vie avec une candeur de sauvage; ne faut-il pas vous montrer tout entier l’hpmme (|ui doit vous accompagner toujours?
» Lorsqu’au milieu de l’année 1 808 je ramenai à Paris Annibal blessé, j’obtins, en outre de ma promotion dans la garde, un congé de deux mois afin de pouvoir soigner mon ami. Vers la fin de septembre, Salviati entra en convalescence, et je devais le mener à ma terre do Lussy, en Bourgogne, pour achever sa guérison à la campagne, lorsqu’un jour la promenade matinale que je lui faisais faire nous conduisit jusqu’au boulevard Saint-Antoine.
» — Tu n'as pas vu cette jeune fille? me dit Salviati.
» — Non, lui répondis-je.
» — Eh bien I retourne-toi et regarde-la.
» Je me retournai pour la voir et je la vis.
» — N’est-ce pas original? me demanda-t-il.
» — Ohl très-original, lui dis-je avec un sourire forcé.
» — Voilà comme je me représente le vampire dont nous a parlé ce jeune Anglais à Coppet.
» Je ne répondis rien.
» — Aurais-tu froid? reprit Salviati, tu trembles.
» — Va tout seul, lui dis-je en l’abandonnant...
» Il me regarda d’un air inquiet et finit par sourire en me voyant attendre la jeune fille et mesurer mon pas au sien.
» — Annibal, no te moque pas de moi, et si tu m’aimes, laisse-moi seul.
» Il s’en alla avec la soumission de la véritable amitié.
» Soigneusement enveloppée dans une espèce de manteau d’étoffe commune, mais d’une propreté recherchée, cette jeune fille semblait vouloir dérober ou ses formes ou sa toilette aux regards des curieux ; sa tête était môme cachée presque tout entière sous un grand chapeau de j)aille blanche, et sa figure seule avait attiré l’attention d’Annibal. En effet, la jeune inconnue était d’une pâleur effrayante, et son visage ressemblait exactement à celu d’une statue, quand, sortant des mains du sculpteur, le
marbre, vierge encore des injures de l’air, jette une molle et blanche lumière; le tissu de sa peau avait une telle finesse, une transparence si vive, que je croyais voir couler dans ses veines à peine bleuâtres, non pas du sang, mais le lait le plus pur. Au milieu de cette blancheur éclatante, ses deux lèvres étaient comme deux branches de corail ; le reflet des longs cils de ses larges paupières baissées jetait sur sa joue une légère vapeur noire, et la flamme humide lancée par son regard en paraissait plus brillante encore; mais ses yeux et ses sourcils noirs tranchaient bien davantage sur la couleur éblouissante de sa figure. Ses cheveux étaient cachés par un voile négligemment noué sous son menton. Sa démarche avait je ne sais quoi de magique, car j’ignore d’où peut venir cette ondulation délicieuse qui régnait dans le moindre mouvement de sa personne; le bruit même de ses pas retentissait à mon oreille comme une douce harmonie, et je la suivais comme entraîné par le courant d’un fleuve.
« Elle avait pour guide un vieillard simplement habillé, dont la marche lourde et tremblante contrasitait avec la légèreté de la sienne. La figure de cet homme était d’une laideur repoussante, ignoble peut-être au premier aspect; mais, pour peu qu’on le contemplât, on reconnaissait tant de bonté, un tel accord dans les traits, une tranquillité si noble, un front serein si bien accompagné de cheveux blancs comme la neige, qu’on oubliait presque sa laideur. Il était impossible de ne pas être vivement intéressé par cette alliance singulière de la laideur et de la beauté, de la vieillesse et de l’enfance. On ne voit pas sans une émotion profonde une rose sur une tombe et l’hirondelle sous un monceau de neige ; aussi je cherchais vaguement à deviner le sentiment qui les unissait, Chaque pas du vieillard attirait l’attention de la
jeune fille, et les moindres gestes de la jeune fille excitaient les soins du vieillard; enfin rentente parfailo do leurs mouvcmcnls, l’accord de leurs yeux, celui de leurs âmes, auraient fait croire qu*^ils avaient une seule vie pour tous deux. Bientôt je me trouvai devant l’église de Saint- Paul, ignorant comment j’étais arrivé jusque-là. En montant le perron, le vieillard et sa compagne furent assaillis par des pauvres qui accoururent vers eux comme les oiseaux do la campagne sur le blé; il donna quelques pièces de monnaie à la jeune fille, qui les remit aux mendiants. J’ignorais le véritable motif de cette action, mais je fus attendri par ce raffinement de tendresse. Je les suivis sous les voûtes sacrées de l’édifice, marchant avec une sorte de souffrance. Ils prirent de l’eau bénite, s’avancèrent vers un autel, s’agenouillèrent. Je les suivis encore, et je ne m’agenouillai point; mais, tapi derrière un pilier, je m’applaudis d’ôtre placé de manière à voir la jeune fille au moment où elle relèverait la tète de dessus son livre de prières. Mes jambes chancelaient, et parfois mes yeux étaient fatigués comme dans les songes^ lorsqu’on cherche à voir avec les yeux du corps ce qu’on ne voit qu’avec les yeux de ràrao,
» Le vieillard, quittant sa protégée pour aller à la sacristie, tourna plusieurs fois la tète vers elle avec une paternelle sollicitude, et revint aussitôt en ramenant un prêtre. Alors de ses mains tremblantes il débarrassa la jeune fille de sa pelisse et l’aida à étendre sur sa tète un voile blanc comme la neige qui n’a pas encore touché la terre. Je la vis tout entière : ses cheveux tombèrent sur son front en boucles aussi noires que les fruits du troène, et me rappelèrent cette image de Milton : Un rocher d’albâtre environné de nuages. Elle était vêtue d’une robe Blanche, et le prêtre lui jeta, en montant à l’autel, un regard qui dévoila le mystère do cette scène. Eile joignit
les mains et pria. Je répétai involonlairemenl les paroles saintes que parfois elle prononçait à haute voix; puis, rougissant en lui voyant tourner une page, me levant quand elle se levait, pliant les genoux quand elle s’inclinait, je me recueillis comme elle, me prosternant devant la créature pendant qu’elle adorait le Créateur, extase aussi pure que celle des séraphins confondus dans la lumière du Trône? Le silence profond de l’église et le jour sombre qui y régnait m’imprimèrent une sorte de terreur : l’air était brûlant : ma main presque humide, mes vêtements lourds. Que vous dirai-je? comment vous peindre des joies aussi passagères, et cependant si durables, si profondes? Je ne voyais plus que cette tête; chaque geste de la jeune fille donnait un charme de plus à ma vision; elle semblait se mouvoir dans une atmosphère lumineuse, et son moindre mouvement amenait un nouvel accident de lumière : tantôt elle était éclairée par * le jour mélancolique du dôme; puis, quand elle s’inclinait, ses vêtements se teignaient des couleurs de l’arc-enciel sous les reflets des vitraux des chapelles latérales ; les nuages, luttant avec le soleil au-dessus de l’édifice, la plongeaient tour à tour dans l’ombre ou dans la lumière; enfin, la chute de son voile et la main qui le relevait aussitôt, son souffle, la vapeur légère qui se jouait autour de ses lèvres, la pureté des contours de son visage, ses paupières vacillantes, tout donnait à mon âme une joie nouvelle, à mes yeux de nouvelles fêtes.
» Tout à coup le prêtre se retourna, et elle leva sa figure vers le prêtre. Il tenait l’hostie suspendue; et dans ce moment il paraissait sur les marches de l’autel comme un ange ïfiéàiateur. La jeune fille le contemplait avec une joie pure, elle rayonnait comme une sainte. Il jeta sur elle un regard de bonté puissante ; et soudain releva sa tête vers la voûte, comme si tous les chérubins venus sur
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des nuages d’or et groupés en corde linrmonioux eussent souri :i celle fête de la terre, à ce premier banquet de la vierge. 11 me sembla qu’un reflet de celle lumière qui enveloppe le trône de Dieu jetait son éclat inimitable sur ces trois êtres confondus dans une môme admiration. Une molle et voluptueuse langueur m’avait saisi, j’étais comme assoupi, rêvant, et plongé dans un monde nouveau, je serais resté là toujours! Le prêtre déposa le pain de vie sur les lèvres de la jeune fille qui baissa aussitôt la tête; les deux ouverts s’étaient refermés soudain. Je pleurai en voyant des larmes rouler dans les rides du vieillard, et je demeurai comme un homme ivre^ ne pouvant plus me soutenir. Lorsque ma fatigue fut passée, que mes jambes ne tremblèrent plus, je cherchai la jeune fille des yeux; elle avait disparu. Je me précipitai dans la rue et je ne la vis pas; je parcourus tout lo quartier, et il me fut impossible déjà retrouver; nulle trace n’avait marqué son passage, personne ne l’avait vue. L’effroi s’empara de mon âme, et je devins comme un enfant resté .<«eul dahs la nuit. Demain! me dis-je; et je revins lentement chez moi, après avoir été revoir avec une attention presque stupide le lieu où Salviali m’avait dit : Tu n’as pas vu celle jeune fille? Ne pensez pas, mademoiselle, que mon enivrement m’ait alors laissé analyser mes sensations comme je le fais en ce moment. Ce n’est que bien tard, au contraire, que le souvenir est venu m’apporter ces images, comme au bord de la mer les flots jettent sur la grève tous les débris d’un vaisseau brisé par l’orage; et maintenant je dois vous faire observer que les longues études dont Guérard s'était servi pour fatiguer l’ardeur de ma jeunesse, les occupations de l’école et mon amour de gloire m’avaient laissé dans le calme le plus profond. Jusqu’alors ma fougue s’était emparée des sciences, lo monde ne m’avait offert qu’un
tourbillon de plaisirs dont les atteintes venaient mourir à mes pieds sans les effleurer ; ainsi je naissais à la vie avec d’autant plus de force que le sentiment avait plus longtemps dormi dans mon cœur. »
— Eli quoi 1 se dit Eugénie en laissant tomber ie manuscrit, cette âme si exaltée, si grande, serait à moi!... Mais reprenant bientôt les papiers, elle continua.
« Le lendemain arriva, et dès le matin je rôdais tour â tour sur le boulevard et dans la rue Saint-Antoine; enfin j’entrai dans l’église, espérant que la jeune inconnue y viendrait : que de fois j’allai de l’autel au' portail, cherchant à l’apercevoir, et du portail à l’autel, trouvant chaque fois un nouveau plaisir à revoir la pierre sur laquelle elle était la veille! Mon front dégouttait de sueur, je sentais les innombrables minutes du temps comme les angoisses d’une douleur, et j’interprétais l’absence de la jeune fille de mille façons bizarres. Chaque personne qui entrait me faisait frissonner; enfin les dalles de l’église brûlaient mes pieds, et ma situation 'devint si intolérable, que j’allais sortir quand la jeune fille parut. Elle entra et s’agenouilla devant l’autel de la Vierge ; je la contemplai avec d’autant plus de bonheur que, depuis qu’elle avait disparu je m’étais occupé à me rappeler les moindres traits de son visage. Elle était sans manteau, vêtue simplement; sa taille était svelte, elle me parut avoir tout au plus quinze ans. En la voyant ainsi, je tremblai de ma propre ivresse. Bientôt elle sortit avec son guide et je les suivis lentement, craignant d’être aperçu, les perdant de vue, les rejoignant soudain ; mais, arrivé à la place Royale, je les vis entrer dans une maison qui tournait le coin de la place et de la rue de Turenne. Avec la naïveté d’un enfant, je ne songeai point à pénétrer dans la>maison; satisfait de ne plus pouvoir perdre la jeune fille do vue, et ne pensant môme pas
JANE LA l'ALE
qu’il était possible que cette maison ne fût pas la sienne, je me contentai de l’examiner longtemps, en cherchant à deviner l’étage qu’elle devait occuper; quand je me sentis fatigué, je retournai chez moi, comptant simplement revenir le lendemain à Saint-Paul. Ce fut ainsi que pendant quatre ou cinq jours je vécus innocemment du bonheur d’aller contempler la jeune fille priant à l’autel de la Vierge. Mon imagination ne voyageait pas au deh'i. J’étais heureux de me nourrir ainsi de sa vue, et je me sentais assez d’amour pour vivre de mon amour même. Avec l’imprévoyance enfantine du nègre, qui, qe pensant pas qu’il dormira le soir, vend le coton de sa couche, je jouissais du présent avec ivresse, ignorant la joie que me causerait une parole prononcée par elle. Alors j’étais séparé du désir de presser sa main .par une plaine aussi vaste, aussi brûlante que le grand désert : je pensais à elle dans le silence des nuits; je me préparais à aller à Saint-Paul comme pour un long pèlerinage ; je causais longtemps avec Salviatq qui riait en déplorant mon délire : n’étais-je pas fou quand je versais dans son âme le torrent de mes pensées? Souvent je lui disais que son cœur môme ne me suffisait pas, que j’aurais voulu pouvoir tout dire à la nature entière; mais plus souvent encore je voulais tout cacher, et, craignant môme ses regards, je me réfugiais dans mon âme.
» Cette première joie que je croyais sans fin fut bientôt épuisée, et je m’accoutumai presque au tressaillement qui me saisissait à la vue de la jeune fille. Enfin bientôt elle cessa d’aller à Saint-^Paul. Alors je tombai dans le désespoir : je voulus, avec le despotisme d’un enfant gâté, entrer dans le sanctuaire habité par elle. J’attaquai cette idée avec fureur, je me tourmentai en moi-même pour l’exécuter, et alors je fus en proie à une véritable folie. Le jour était trop vif pour moi, le bruit me faisait
mal, tout me gônait. Ma divinité m’était ravie au moment môme où je voulais me rapprocher d’elle, respirer son souffle, effleurer ses vêtements, entendre sa parole, apprendre son nom pour le prononcer mille fois, lui parler pour lui plaire, au moment où je voyais encore une autre vie à épuiser. L’amour, le véritable amour ne passe-t-il pas par mille teintes avant d’arriver à la lumière, comme l’insecte s’ensevelit dans un tombeau de soie avant de déployer ses brillantes ailes?
» Salviati me conseilla de stkluire le portier.
« Tu apprendras bien certainement par lui l’histoire » de ton vieillard, me dit-il, et je pourrai dresser quel- » machine pour te donner tes entrées au logis, car lu es » incapable d’ouvrir une porte! » Je lui sautai au cou en lui disant qu’il avait plus d’esprit que tous les Crispins de théi re, et je courus à la place Royale, emporté par je ne sais quelle frénésie de joie et de bonheur. Quand, arrivé devant la porte, je saisis le marteau que sa main avait louché, le sifflement de la peur retentit à mes oreilr les, et il me sembla que mon cœur cessait de battre. Etaitce le bruit des ailes de mon ange? était-ce un pressentiment de malheur ?... La porte s’ouvrit, je me trouvai sous le portique de la maison habitée par elle. J’entrai dans la loge d’un air embarrassé; je rougissais; mais, en voyant un vieil homme courbé sur un habit qu’il raccommodait, je m’assis, et prenant courage : — N’avez-vous pas ici des étrangers? lui dis-je. Celle question, faite par un jeune homme décoré, sortant d’une voiture élégante, l’intimida. — Monsieur, répondit-il," tous nos locataires sont de fort honnêtes gens, tous tranquilles, et le gouvernement... — Il ne s’agit pas du gouvernement, répliquai-je en lui glissant une pièce d’or dans la main, je veux seulement avoir dos renseignements sur un vieillard, sur une •eune fille dont le visage est pâle... Alors le concierge