SI
remua sa tête chenue d’une manière significative, et me dit : — Le vieux bonhomme se nomme Smithson; je ne crois pas que la jeune personne soit sa fille; mais il y a quelque mystère là-dessous : on ne les voit jamais; ils sortent rarement; ils sont Anglais, et demeurent au second. Ce sont de fort honnêtes gens, qui ne font poin^ attendre leur terme, mais qui ne sont pas riches. M. Smithson copie de la musique, et la jeune fille joue toute la journée do la harpe. Je n’en sais pas davantage, car ils ont une domestique nommée Nelly, qui ne parle pas plus qu’un mur.
» Après cinq ans, la voix cassée du vieux portier retentit encore à mon oreille, et le souvenir de cette scène est aussi frais que si elle s’était passée hier, tant ma mémoire est puissante quand je l’interroge sur les moindres détails do celte longue ivresse. J’accourus à Annibal, comme s’il eût été chargé de penser pour moi. Il écouta gravement le récit que je lui fis et se mit à jouer une de ces scènes où le valet cherche à démontrer à son maître, embarrassé, la fertilité de son génie. Je le pressais de me trouver quelque expédient, et il termina ses plaisanteries en me disant : — Cherche la Bataille d’Hastings l La Bataille d'ilastings était un mauvais opéra que nous avions fait ensemble à l’École polytechnique; et quand il prononça cet arrêt, je le suppliai de ne pas se moquer plus longtemps de ma souffrance. Il répondit par sa phrase : Cherche la Bataille d'Hastings! y eus mille peines à trouver ce manuscrit, jeté parmi nos papiers inutiles.
» — Ne vois-tu pas 1 s’écria Salviati en saisissant l’opéra, que c’est à celte œuvre que nous devrons le bonheur de contempler cette pâle beauté I En effet, son père copie de la musique : alors il est musicien ou copiste ; si c’est un copiste, il est misérable, et nous enlevons la fille; s’il est musicien, il est encore plus misérable, et nous enlèverons
encore la fille pendant qu’il fera la musique de l’opdra.
» — Salviali, lui dis-je, partage mon respect pour ou je te renie pour mon frère.
B — Oh! oh! cela devient sérieux ! Mais, mon pauvre Horace, poursuivit-il, rends justice à ce dilemne triomphant : Sir Smithson est-il copiste? tu iras voir copier toutes les partitions de ton compositeur; est-il musicien? ce sera certainement un Amphion, et tu le conjureras de prendre la lyre pour donner quelque prix à ton poëmo. Je te ferai môme une musique baroque que tu lui porterais à copier dans la première hypothèse, ou dont tu serais mécontent dans la seconde. Il ne s’agit plus maintenant que d’enlever les suffrages du sénat comique en lui livrant des assauts réitérés au Rocher de Çancale.
B — Salve! mon cher Salve! lui dis-je en trépignant de joie, veux-tu me sauver la vie encore une fois, me guérir d’une fièvre qui me dévorerait? mets-toi sur-le-champ à l’ouvrage. Je suis incapable de raisonner, d’agir; je suis un enfant; prends mes lisières et guide-moi.
B 11 sourit et tint parole à son sourire. Le comité ne résista pas longtemps à nos dîners, à notre crédit, à nos recommandations: enfin la pièce fut reçue; Annibal eut bientôt broché une musique d’écolier. Si, pendant tout le temps que prirent ces intrigues, je restai privé de ma lumière et dans une obscurité profonde; si je ne murmurai point de ne voir que les murs de sa maison, c’est alors qu’à chaque instant brillait l’espérance d’entrer dans le temple habité par elle. La nuit, le jour, à toute heure, une ombre s’élevait devant moi, s’animait lentement, grandissait, s’enveloppait de vêtements éclatants comme la lumière : et cette ombre, c’était elle! je la voyais non plus comme à l’autel de la Vierge, froide, calme, sans expression; non, je donnais à sa pâle figure le ravissant sourire que je souhaitais, et souvent je disais à Salviali ; — Vois
comme elle est belle! Enfin, par une charmante matinëe 'd’automne, je partis pour la place Royale, accompagné d’Annibal, qui me faisait répéter ma feçon,
« — Ne te trompe pas! me cria-t-il quand il me vit descendre de voiture et courir sous l’arcade.
» — Montez au second, me dit le vieux portier. Qu’on m’explique par quel phénomène ces paroles amenèrent la sueur sur mon front et la crainte en mon cœur. En gravissant l’escalier avec rapidité, je sentais croître dans mon sein une chaleur humide et profonde. Arrivé en un clin d’œil à la porte, je m’arrêtai soudain comme si j’eusse rencontré un invincible obstacle, et dans le silence j’entendais résonner les fortes pulsations de mon cœur. Je sonnai en tremblant, et les sons qui retentirent dans cet appartement me causèrent cette douloureuse sensation qui nous saisit quand un bruit aigu rompt la profonde paix de la nuit. Une femme dont les pas traînants me chagrinèrent parut et m’introduisit sur ma demande. Une fois que j’eus mis le pied dans cet appartement, je crus avoir atteint la terre promise, je respirai plus librement dans un air moins lourd; mais j’étais ébloui, et je ne recouvrai la vue qu’en me trouvant à mon insu assis devant le vieillard. — lQue désire monsieur? Ces mots me réveillèrent en sursaut. Je crois me souvenir que mes yeux parcoururent alors la chambre avec une curiosité si avide, qu’elle avait sans doute excité cette brusque demande; mais, en ne voyant pas la jeune inconnue, la mémoire me revint, je répondis en rougissant et cherchant à répéter mot à mot la leçon de Salviati :
» — 3Ionsieur, j’ai l’honneur de vous apporter la musique d’un opéra...
» — Gomment, dit-il en m’interrompant, ai-je l’honneur d’étre connu de vous? je suis étranger.
» — Une dame irlandaise, lady Pagest, que j’ai le plaisir
de voir souvent, m’a beaucoup parlé de vous et de vos talents. A ce moment sa figure parut s’animer, ses yeux brillèrent, et je ne le trouvai plus aussi laid.
» — Les Irlandais! s’écria-t-il, cela ne m’étonne ^as, c’est moi qui le premier fis connaître leurs airs nationaux 1
» Là mon embarras cessa, car j’eus assez de présence d’esprit pour deviner qu’il était musicien. — Monsieur, repris-je, voici le motif de ma visite : l’opéra que je vous présente est reçu au théâtre Feydeau ; le sujet en est pris dans l’histoire d’Irlande; lady Pagest, à quije me plaignais il y a quelques jours de la médiocrité de mon compositeur, me dit qu’elle avait entendu parler par plusieurs Irlandais de sir Smithson ;
» — S’il est ici, comme on le prétend Je l’aurai bienlôtdécouvert, ajouta-t-elle, cl vous pourrez vous adresser à lui, car c’est l’homme qu’il vous faut. Hier au soir, monsieur, j’ai su votre demeure, et ce matin je suis accouru vous offrir mon poëme.
» — Je n’ai jamais entendu parler de lady Pagest... répondit-il, et je ne sais peut-être pas assez le français pour... Ces mots me glacèrent d’épouvante. La Bataille d’Hastingsl s’écria-t-il en prenant le manuscrit; ô ErinI Erin!(1)(et il tremblait d’enthousiasme) pour toi mon feu éteint se rallumera, et, tout accablé que je puisse être sous le poids do la vieillesse et de l’infortune, pour toi, Erin, je retrouverai la lyre de mon jeune.âgel... En prononçant ces mots sa physionomie révéla toute la noblesse de son âme.
» — Eh quoi! vous seriez malheureux ? lui dis-je avec intérêt.
» — Eh ! que vous importe? répondit-il avec la brusquerie anglaise.
!. Les Irlandais donnent ce nom à leur pays.
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» — Comment m’écriai-je, n’êtes vous pas un homme? et si votre infortune est de celles que l’or peut adoucir, lisez dans mes yeux, vous verrez que je me trouve heureux d’étre riche, que j’ai un cœur que vous avez gagné, que je suis tout à vous. Voyez mon front, est-il de ceux qui sont marqués du sceau de l’égoïsme !
» Il me contempla en souriant avec ironie; puis, après un instant de silence, il me prit la main et me dit : — C’est bien!
» L’homme vertueux a-t-il autour de lui, comme les fils des dieux de la Fable, un nuage qui le préserve de toute souillure, et celui qui l’approche entre-t-il dans une sphère céleste, ou leur âme laisse-t-clie échapper un divin fluide qui donne aux gestes, aux paroles, une puissance magique? Cette phrase me fit rougir. Je ne méritais pas de l’entendre, car ma générosité était toute de calcul, et j’expiai ma faute en vouant au vieillard une amitié désintéressée. — J’aperçois là une harpe, dis-je en cherchant à cacher mon embarras, n’est-ce pas la vôtre, n’êtes-vous pas quelque barde déguisé? Et je regardais tour à tour les deux portes, désirant bien vivement recueillir quelques renseignements sur la jeune fille dont il m’était interdit de parler. A ce moment une des portes s’ouvrit, et soudain l'inconnue parut; mais en m’apercevant elle se rejeta brusquement en arrière. Le vieillard lui dit alors quelques mots en anglais; et, tout interdite, elle s’avança lentement les yeux baissés, puis, faisant une salutation embarrassée, elle s’assit à quelques pas de moi. Le frémissement de sa robe, le bruit léger de ses pas, retentirent dans le silence comme les sons dont Schiller a dit : On les sent comme une brise du soir. Croyez-vous, médit sir Smithson, que je puisse être tout àfait malheu- ^ reux ?
» — Vous êtes marié? lui demandai-je avec effroi.
» — Non, répondil-il en souriant, vous voyez mon Antigone.
» La jeune fille leva ses longues paupières et le remercia par un regard. Doux fois et à la dérobée elle glissa Sur moi un regard empreint de cette taciturnité naïve d’un enfant que l’aspect d’un étranger effraye. A peine osait-elle faire un mouvement : et moi je ne jouissais pas du charme de me trouver auprès d’elle, car mon âme était plongée dans une sorte de stupeur semblable à celle que doivent éprouver les gens qui passent subitement de la misère à l’opulence; d’ailleurs je crus que j’allais rester là toujours. Bientôt la peur de paraître indiscret me prit, et je me levai en demandant la permission de venir m’informer quelquefois de l’opéra. Le vieillard me répondit de manière à me faire croire que je ne serais pas importun. Je sortis, et ce fut alors que je me reprochai mon silence, ma précipitation, mon défaut de présence d’esprit; mais j'avais le cœur plein de joie. Maderiioiselle, il n’y a dans ce récit nul charme, nul accident qui puisse vous le rendre intéressant, et cependant cette scène si rapide abonde en sentiments; mais comment vous les décrire? où trouver des images pour exprimer cette timide pudeur dont s’enveloppent nos premiers vœux, ce tressaillement intérieur que nous éprouvons auprès de notre idole, et cette hésitation dans la pensée, dans la parole, et celte crainte dans les regards, cette audace dans les vœux, ce sourire fixe, enfin ce délire comprimé qui fatigue et que l’on aime? C’étaient, hélas! des émotions vierges dont le charme est à jamais détruit.
» Jusqu’à ce jour j’avais aperçu cette jeune fille comme dans un songe; tout ce que je pouvais mo dire à moimeme pour me rendre raison de mon ivresse, si toutefois je raisonnais, c’est qu’elle me semblait la plus belle des femmes ! mais maintenant j’allais en quelque sorte marcher
pas à pa=? dans son âme, reconnaître sans doute en elle un de ces êtres descendus des sphères célestes, admirer ses perfections, étudier les nuances de son caractère comme les mille beautés de son visage. Ainsi mon cœur ne passait pas d’un ci»,l à un autre sans en parcourir les brillantes merveilles; je montais de lumière en lumière jusqu’à cette région où les âmes brûlent toutes du môme feu. Je vous épargne le détail des degrés imperceptibles qui, de visite en visite, établirent une sorte d’intimité entre elle et moi. Des volumes entiers ne suffiraient pas à décrire cette multitude de sentiments, de scènes intérieures, ces riens qui ont tant de prix, ces mots qui valent des discours. D’ailleurs quelle expression pourrait peindre ces mystères des âmes qui, par une lente et graduelle succession de pensées, d’entretiens, se mêlent, s’infusent en quelque sorte, et deviennent une seule âme? Irai-je aussi vous expliquer ces autres mystères de la beauté vivante? vous dire quelle magique auréole se pose sur un visage adoré? la lumière est plus vive, l’ombre passe, les teintes se nuancent, l’iris de l’œil brille ou s’éteint, et chacun de ces accidents révèle une grâce nouvelle, peint un sentiment qui passe d’une âme dans une autre comme le son dans l’écho; tout est voix, pensée, amour, et cette magie s’enfuit comme l’écharpe humide de la terre au matin; elle était là, elle s’est dissipée, le charme du lendemain n’est plus celui de la veille.
» Enfin je passai presque toutes les soiréc.s chez sir Smilhson, attiré non-seulement par la jeune fille, mais aussi par une certaine tranquillité dans la vie, par une égalité dans les manières qui me séduisait en eux. Leur appartement était toujours tenu avec la simplicité anglai.se; les meubles brillaient par la propreté; ils semblaient immobiles ; tout annonçait le calme, la paix de l’âme. Rien n’effrayait l’œil comme chez le riche; on y roconnaissait
sur-le-champ je no sais quelle secrète harmonie entre les êtres et les choses. Pendant longtemps la jeune fille resta dans son appartement, et cette conduite si oppq^c à celle qu’autorise la liberté des jeunes miss me causa le chagrin le plus vif. Enfin le jour où je crus être assez l’ami do sir Smithson pour lui demander quelque chose, je lui exprimai le désir d’entendre la jeune fille jouer do la harpe, car ce soir-là j’avais résolu de la voir. Sir Smithson l’appela, elle vint. Elle était vêtue de .sa robe de mousseline blanche, et ses cheveux noirs, tombant en boucles, donnaient à sa pâle figure un charme inexprimable. — Vous allez l’entendre, me dit sir Smithson avec joie. Elle s’assit devant nous, saisit sa harpe, leva au ciel des yeux qu’animait le génie, et puis elle joua. Cette harmonie me pénétra comme la lumière quand elle traverse un corps diaphane; je no me sentis plus vivre, mon âme n’eut plus qu’un sens, et les sons, s’élevant d’abord comme un nuage de parfums qui monte au ciel, me parurent venir d’en haut, semblables aux voix entendues par les bergers de l’Évangile. Je restai dans une attitude de stupeur, retenant mon haleine comme si elle eût dû troubler ces divins accords. La jeune fille jeta deux fois les yeux sur moi, deux regards de flamme. Quand elle se leva, mon œil inquiet la suivit.
» — Pourquoi ne reste-t-elle jamais? dis-je à sir Smithson.
» — Depuis quelque temps elle est plus recueillie, me répondit-il. Je tressaillis. ' '
» — Mes aiguillettes feraient-elles peur à votre fille? lui répliquai-je.
» — Jane n’e.«l pas ma fille.
» — Et qu’est-ellc donc? d’où lui vient sa pâleur et quelle est votre histoire?
JANË LA PALli
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» — Chlorat s’écria-t-il, reviens, mon enfant; monsieur est notre ami.
» Elle vint s’asseoir en silence auprès de moi, voilant toujours ses regards sous ses larges paupières, qu’elle ne soulevait que pour contempler le vieillard, comme si elle eût craint de me voir. Sir Smithson me prit les mains et me dit avec onction : — Je vous crois bon, vous êtes notre ami, le seul que nous ayons dans Paris, je vais vous dire mon histoire. Et alors il nous fit un long récit que je vais abréger. Il n’avait jamais été marié, et de sa nombreuse famille il ne lui restait qu’un frère, encore s’était-il écoulé dix-huit ans aepuis leur dernière entrevue. A cette époque son frère partait pour l’Italie où il devait épouser une femme qu’il adorait; et la dissidence de leurs opinions religieuses était cause qu’il n’avait jamais reçu de ses nouvelles depuis leur séparation. — Voilà, dit-il en montrant la jeune fille, voilà celle qui me tient lieu de tout sur la terre, et son histoire est un épisode de la mienne. On donnait à Londres un de mes opéras, lorsque la salle de Drury-Lane brûla. Mistriss Jenny-Duls, danseuse célèbre, éprouva une telle frayeur à l’aspect de l’incendie, qu’elle mourut dans mes bras. Elle était grosse; ne trouvant pas de chirurgien au milieu du tumulte, j’eus le courage de pratiquer l’affreuse opération qui sauva cette chère enfant. Par un phénomène inexplicable, la pâleur de la mère avait passé sut le visage de la fille, et c’est pour cela que vous m’entendez souvent la nommer Chlora, ou Chlore, ce nom doit lui rappeler sans cesse qu’elle a été conquise sur la mort.
» Après cette explication, il reprit le cours de son histoire : le pauvre homme, jusqu-’à trente ans, avait goûté toutes les délices de la vie d’artiste ; attachant sa barque à tous les rivages, s’arrêtant où il se trouvait bien, fuyant rapidement dès que les nuages lui annonçaient un orage.
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Ne voulant que les fleurs de la vie, il se souciait peu de l’avenir et ne s’allacliail qu’à jouir du présent; il mena enfin l’existence aventureuse et pittoresque de ces hommes dont les triomphes trouvent souvent pour, capitolc un hôpital magnifiquement bâti, comme disait en souriant le vieillard. — Oui, mon jeune ami, continua-t-il, j’ai cru dans mon jeune âge que tout en irait toujours ainsi; que les fêtes, les chansons, les festins, lés amis et la vie oisive entoureraient toujours le convive du nectar. 'Ces riantes idées sont vraies, sont belles à vingt ans; mais quand j’en ai eu cinquante il m’a fallu quitter le brillant palais que je m’étais construit. N’ayant pas fait de provisions pour mon hiver, j’ai voulu mettre à profit mes prétendus talents; j’ai trouvé ma veine glacée, ma verve éteinte, les amis, ainsi que je le fis peut-être moi-môme aux jours de mon bonheur, s’enfuirent loin de moi, les femmes nemevirentplusdumômo œil;je n’étais plusjeune et j’étais pauvre; n’avais-je pas mangé mon blé en herbe en vendant chacune de mes productions aux directeurs dé théâtre? Les barbares, ils me laissèrent affamé devant la porte de leurs salles de festins : j’avais la gloire, eux l’argent. Ainsi je me trouvai bientôt, à l’âge de soixante ans, n’ayant plus rien que de charmants souvenirs et un grand fonds de philosophie. Loin d’accuser le ciel, je n’accusai que moimême, et je cessai même bientôt de me dénigrer en ap^ prouvant tout ce que j’avais fait, comme étant pour le mieux, par la grande raison que nous ne sommes plus maîtres du passé. Alors je résolus, à l’âge de soixante-six ans, de passer en France et d’essayer d’y faire fortune. Je vins à Paris avec Jane, elle avait cinq ans. Cette chère petite me fut d’un rare secours, car il arrive un âge où nos affections et le besoin d’aimer qui brûle toujours un cœur tendre ne peuvent plus se porter sur les êtres qui charmèrent notre jeunesse. Les femmes ont raison de nous
fuir ; un vieillard est comme un enfant gâté qui à tous les ' défauts d’un homme joint la tristesse d’un malade. Et pourtant à mon âge celui qui n’a pas une âme à laquelle il puisse rattacher la sienne est un être complètement malheureux. On a bien des amis, mais y en a-t-il beaucoup?... si j’en avais eu un seul, serais-je ici? A ces mots, je saisis la main du vieillard, et notre attendrissement fut égal. Le moment de silence qu’il y eut nous laissa jouir de toute notre sensibilité, et nos àmess’entendirent comme celles do deux amis habitués depuis trente ans à penser ensemble, Jane nous contempla avec des yeux humides de joie : ce n’était plus l’extase, mais la douce émotion de la prière. — Et, reprit-il, l’ami le plus affectueux et le plus expansif procure-t-il à notre âme ces plaisirs purs que l’on ressent à cultiver la plus belle des fleurs, à regarder naitre ses couleurs, à contempler son lent épanouissement?... Quelles chastes voluptés dans la liaison d’un vieillard et d’une jeune fille, quand cette liaison a pour but de faciliter la vie à un être faible et charmant de candeur, de grâces, de tendresse! On recueille la première flamme de ce foyer caché dans son cœur, on a ses premières caresses, son premier amour, et l’on se sent rajeunir en écoutant ses naïves confidences.
» A cet instant je vis Jane qui, la tête appuyée contre l’épaule de son père adoptif, mêlait sa chevelure noire aux longs cheveux blancs du vieillard et me regardait avec un mol abandon. De ses yeux à demi fermés s’échappait un rayon vraiment céleste. — Tenez, me dit-il, croyez-vous qu’il y ait rien de plus doux au monde que cette pression caressante par laquelle cette chère enfant me témoigne son affection? Il la prit dans ses bras, et déposant sur son front un baiser de vieillard, un de ces baisers chastes et brûlants tout à la fois, il s’écria : — Oh ! oui, tu me dois de la reconnaissance!... non que je l’exige, ajouta-t-il en
changèarit de ton brus'queîftent ; mais ne t’ai-jo pas inspire de bonne heure ce qui fait le charme de la vie, une philosophie douCe, une décente gaieté? n’ai-je pas développé en toi une sensibilité profonde? et toi, ma fdle, tu àimerasl... Tu es pieuse, tu garderas ta parole; et dans telle situation que te place le sort, j’espère que tu auras toute la force et la grandeur que le ciel laisse aux femmes ; tu ne perdras jamais ces richesses-là, non plus que les talents que je t’ai donnés. Enfin je t’ai légué tous mes trésors, mon enfant, assurant ainsi ton bonheur moral; le reste n’est pas en mon pouvoir, l’homme n’est maître que de son âme; les jours et les événements appartiennent à Dieu. Aussi, mon jeune ami. Dieu nous'-a-t-il aflligés; vous saurez, dit-il en me regardant, que Paris me fut aussi funeste que Londres : j’acquis la triste certitude ipie partout où les hommes sont entassés ils perdent en simsibilité ce qu’ils gagnent en intelligence et en bonheur matériel par la communication de leurs idées et par l’association de leurs forces. Je végétai longtemps, donnant des leçons d’anglais et de musique, travaillant autant que je le pouvais à mon âge. Je vous épargnerai le récit des événements qui nous ont fait descendre par des lignes imperceptibles jusqu’à cet état de médiocrité, d’indigence, dirai-je, dans lequel nous vivons aujourd’hui, car notre situalioh présente est triste. En rassemblant toutes mes ressources, j’ai à peu près réuni quarante livres sterling de ■ rénte qui nous suffiront, j’espère, à moins, dit-il en noiis' regardant d’un air ironique, que notre Opéra ne nous donne Une fortune; mais, sans la refuser, je ne la sophaite j)lu3. Avec notre système d’économie, une bagatelle est devë'ùuo lîfië jouissance. Une parure pour Chlora, un meublé, ’chôses qüî feraient sourire un riche de pitié, rioils procurent d’innocentes joies. Leur possession no ‘sàtisfiÊ^t-eîlé’ pââ îtne ibaëse de désirs Ibngtemps compri-
niés; et; dans la vie, le bonheur n’est pas autrê chose. L’imagination est une fée; sdus sa baguette, le plus beau diamant, le dernier coquillage de la terre, sont égaux et prennent le rang qu’elle daigne leur assigner. Or, il faut songer que si la vie de l’homme est là (il montrait sa léte), elle est encore bien plus là (et il rnontrait son cœur.)
» Vous voyez, mon ami, si je vous crois digne de ce titre en' vous dévoilant ce que nous fûmes, ce que nous sommés ; en vous le disant, je n’ai pas semé mon infortune dans un mauvais cœur : vous me comprenez? U me serra la main. Tel fut à péu près le récit de ce bon vieillard. A chaque mot son âme tendre s’échappait de ses lèvres; il ench^^nait par se's discours , et il était impossible de l’écouter sans attendrissement. Je m’étonnais qu’il n’eût pas réussi en France; mais nous sommes si insouciants! Insensiblement la jeune fille s’était rapprochée dê son bienfaiteur, et depuis le moment où elle l’avait pressé si tendrement, elle était restée sur son Sein comme sous l’aile protectrice de la philosoiJhie. Sa jeune tête aux contours fins et purSj ses cheveui abondants, sa bouche entr’ouverte, la nàïveté de sâ posoj tous les trésors de la vie qui brillaient en elle, formaient un riche contraste avec cette tête de vieillard ddnt le large front; ombragé par de longs cheveux blancs, était creusé de rides parallèles, dont les yeux n’avaient plus qu’un feu sec, dont les contours étaient flétris. La jeune fille était là comme une violette éclose dàns le creux d’ün vieux saule.
» Leé derniers sOrts dë la suave musique vibraient encore à mon orëille, mêlés aüx dërhlèbes paroles dü vieiliahd; le silfehcé qui leur avait succédé, co tableau, le feharinè de celte soirée, àvaient éloigné de moi toute idée terrestre. J’étàis prêt à dire comme les apôtres sur la montagne : Dressons uiïe lente, et restons icil... Nos regards se confondirent, et, pénétré d’attendrissement; je
m’écriai les larmes aux yeux : ■— Et moi aussi je suis orphelin!... Alors l’accent de ma voix, les traits de mon visage, mon geste, eurent une magnidque puissance, car Jane se leva soudain, et le vieillard, me tendant la main, me dit avec la voix de l’ame ; — Voulez-vous être mon fils?... Je me précipitai sur son sein et je l’embrassai avec effusion. Quand je relevai ma tète. Jane était là, dos -larmes la rendaient encore plus belle : et, me prenant la main, elle me dit d’une voix tremblante: — Vous serez donc mon frère?... Son attitude inspirait une douce confiance sans l’exprimer encore ; elle était émue, mais craintive. Sa tendresse n’avait-elle pas franchi la chaste enceinte de son âme? Aussi, toute coi^uso, elle baissa les yeux, et, comme la Galatée de Virgile qui s’enfuyait pour être suivie, elle cacha sa tête dans le sein du vieillard. Telle fut sa première parole d’amour. Elle retentit souvent à mon oreille, mais alors elle tomba dans mon cœur comme le cri de grâce dans celui du captif. A ce moment elle sembla me tendre uhe main secourable, et nous entrâmes dans le môme cieL L’habitude de nous voir devint un besoin de nos cœurs, et notre mutuelle timidité fut pendant longtemps pour tous deux la source d’un charme nouveau. Ah! le malheur a voulu que nos mains moissonnassent la moindre fleur éclose sur les bords de notre cliemin !
» Bientôt, à notre insu, vint insensiblement une délicieuse entente dans la pensée, une môme intention dans les mouvements, une môme vie dans les regards, une identité parfaite dont nous sentîmes les charmes sans pouvoir les définir. La timidité resta, mais l’embarras disparut. Nous étions libres et livrés à cette précieuse communauté de pensées, d’actions, qui existe entre un frère et une sœur. Quand j’arrivais pour les voir, il -me semblait que j’entrais chez moi, le vieillard et
JAXK LA PALE
la jeune fille m’attendaient : parlait-elle, j’accourais : souhaitais-je un regard, je l’obtenais; nous avions les jeux de l’enfance comme nous en avions la pureté; enfin, quand je voulais l’entendre chanter, j’apportais la harpe, ét soudain elle se rendait à njon désir avec cette tendre soumission qui semblait m’accorder un secret empire. Aussi le moindre de ses signes était un ordre auquel j’obéissais avec une joie qui lui disait : Je suis à toi 1 Mais la nature de mon caractère me condamnait à dévorer ces enivrantes délices avec la même avidité qui m’avait fait passer du bonheur de la voir en secret à celui de venir vivre auprès d’elle, et de cette joie aux voluptueuses émotions de la folle espérance. Je m’accoutumai trop vite, hélas 1 à cette vie d’innocence et de paix. Je voulais... Que voudrais-je? aujourd’hui je suis embarrassé de le dire, je suis honteux d’avoir si peu vécu dans ce matin de l’amour, et je ne peux expliquer cette progression dans mes désirs que par un instinct terrible qui pousse toujours l’homme vers de nouveaux rivages. Eût-il l’univers tout entier, son œil inquiet se tournerait vers les deux. Je voulais alors savoir si j’étais aimé, je voulais savoir si cette chère créature était à moi!... Et à qui pouvait-elle appartenir? J’étais le premier, le seul être qu’elle eût aperçu sur sa route.' Aujourd’hui mille preuves d’amour reviennent à ma mémoire comme des remords. Combien de foiâ elle resta sans faire un point à sa broderie, croyant travailler en m’écoutant 1 avec quelle naïveté elle contemplait mon uniforme I comme elle tremblait en touchant les aiguillettes, et comme elle tressaillait quand je lui parlais ! Je n’étais pas content du bonheur d’être attendu ! de savoir que dans un coin du globe un être aimable et faible me voyait comme son seul protecteur, me donnait tous ses soupirs, reconnaissait mon approche au bruit de mes pas, accourait à ma rencontre,
épiait un regard-, conservait dans son coeur chaque parole comme un monument, chaque sourire comme une fête, et, par cet entier dévouement, marchait vers la perfection de l’amour sans croire aimer 1 Je voulais plus, je voulais qu’elle confessât soij amour, quand moi-même je ne l’osais pas encore. J’étais comme cq monarque insensé de l’Écriture qui, possédant la Judée, voulait s’enorgueillir de sa progre grandeur en comptant ses sujets.
» Un soir que ces idées avaient jeté sur mon ffont un voile d’inquiétude, sir Smithson nous laissa seuls par hasard. Jane était depuis un moment penchée sur sa harpe, et, rIVeuse parce que je rêvais, elle on tirait des sons vagues comme nos pensées. Je n’osais parler, elle était muette. La lampe se trouvait placée derrière nous ; alors la lumière, en glissant autour d’elle, la laissait presque dans l’ombre, et sa chevelure enveloppait son visage; elle me regarda et tressaillit; je vins m’asseoir auprès d’elle, et, levant mes yeux suppliants vers les siens, je saisis sa main pour la presser doucement.
» — Oh 1 s’écria-t-elle, Horace, ne me prenez jamais ainsi la mainl...
» Elle quitta sa place et courut s’asseoir loin de moi ; alors je pleurai. M’observant à la dérobée, elle revint avec un délicieux abandon en voyant couler mes larmes, et, tout émue, me dit ;
» — Horace, vous aurais-je fait de la peine ?
» — Oui, répondis-je... Elle parut en proie à une vive douleur.
» — Écoutez, chère Chlora, repris-Je en la regardant avec une tendre sollicitude, nos âmes s’eutcncienl et nous ne parlons pas : n’y a-t-il pas entre nous un monde de pensées qu’un mot peut détruire comme un rayon de lumière dissipe la nuit?
V — Oh ! oui, dit-elle avec naïveté.
.lANK LA l'ALK 16.7
» — Kh bien! continuai-je, m’airaez-vous comme je vous aime?
)) — Oui, répondit-elle avec un sourire d’innocence et une simplicité d’attitude qui m’imprimèrent un respect profond. ,
» — Mais m’aimez-vous comme je vous aime, autant que je vous aime ?
» — Je ne sais, dit-elle avec un regard où se peignaient confusément la pudeur et l’amour, mais je croirais que c’est plus, car je ne vous. aurais jamais demandé si vous m’aimez.
» — Pourquoi? répondis-je dans mon désir de prolonger le charme de cette scène.
‘ » — Parce que j’en étais sûre I
» — r Ange céleste 1 m’écriai-je; et, poussé par mpn ivresse : N’y a-t-il pas, lui dis-je, une dissonance entre ce vous et j’aime? est-ce là le mot du cœur? Elle baissa les yeux, qu’elle releva soudain pour me regarder avec un çmbarras qui peignait son amour; puis, voilant encore une fois ses regards, elle s’assit en silence, semblable à ces généreux coursiers qui so couchent quand on leur demande une tache au-dessus de leurs forces, et elle -pleura. Je tombai à scs pieds.
» — Reçois donc, m’écriai-je, le don do mon âme ! sois ma sœur, sois ma femme, je t’aime, et pour toujours 1
» J’ignore le torrent d’idées que j’exprimai, mais je sais qu’elle pleurait de joie et que je tenais ses mains embrassées lorsque sirSmithson entra... Jane ne changea pas d’attitude, elle reporta seulement ses yeux brillants à travers ses larmes sur son protecteur immobile, qui nous regardait a\cc inquiétude.
» — Ami, me dit-elle, je t’ai écouté!... sans te faire taire, ajouta-t-elle en so retournant vers son père, j’ai pris plaisir à t’entendre !... Oh! mon cœur en o.st gonflé I
II m’a semblé, Horace, que tu parlais pour moi.. Ahl ajouta-t-elle, je t’aime depuis longtemps !
» — Mauvaise, dit sir Smithson en l’interrompant et en venant s’asseoir entre nous deux, pourquoi donc me l’avez-vousmié l’autre jour ?
» — Mon père, dit-elle avec un sourire tout à la fois plein de la finesse d’une femme et de la naïveté d’un enfant, c’est que je voulais qu’il fût le premier à l’entendre.
» — Enfants I s’écria sir Smithson avec un indulgent sourire, aimez-vous... soyez heureux 1... Jeune homme, me dit-il, si tu ne l’avais pas aimée j’aurais été à toi un jour, et, te prenant la main, je t’aurais dit : — Ami, tu as une belle âme 1 je l’ai reconnue au seul son de ta voix, à ton geste, à ton front ; sans cela tu ne serais pas mon ami. Écoute : Chlora est un ange, épouse-Ia. Tu l’aurais épousée. Vous auriez été heureux, parce que vous êtes nés au même ciel ! aujourd’hui je réponds de votre bonheur ; je suis vieux, et les vieillards voient quelquefois dans l’avenir; ils en sont plus près que tous les autres. Mais, mes chers enfants, je n’aurais pas sitôt parlé que vous; j’eusse attendu quelques années; vous êtes trop jeunes. Horace, à peine es-tu majeur, et Chlora n’a pas encore seize ansi Va, mon ami, cours au champ d’honneur, acquitte ta dette envers ta patrie, et reviens ; tu trouveras Chlora telle qu’elle est aujourd’hui... Je serai son protecteur jusqu’à ce que je l’aie unie à une plus durable protection... Mes chers enfants, ajouta-t-il en nous rassemblant sur son sein et en nous contemplant avec orgueil, vous serez le plus beau couple de la terre I...
» Jane leva les yeux au ciel et les reporta sur moi en tenant la main du vieillard. Cette muette réponse, qui disait : « Après Dieu, c’est toi! » cette attitude, ce groupe... ahl je vois tout encore... Malheureux! Comme deux anges qui vont en mission sur la terre, et, s’igno-
JANB LA PALE
rant I’uü l’autre, ne se reconnaissent qu’au moment où la flamme céleste brille au-dessus de leurs têtes, nous avions été deux mois entiers livrés au charme de marcher de jouissance en jouissance dans une carrière au milieu de laquelle la religion et la musique nous avaient servi de tendres interprètes ; réunis maintenant, nous confondîmes nos âmes en une seule, et dès lors s’ouvrit une ère nouvelle do sentiments plus tendres. Nous allions parler cœur à cœur, nous étions amants 1 Voilà, mademoiselle, comment la vie s’est ouverte pour moi. »
A cet endroit Eugénie s’arrêta, ses larmes l’empêchaient de lire, son cœur était gonflé, elle respirait à peine, un poids horrible l’oppressait. — Que leur est-il donc arrivé?... se dit-elle tout émue de ce tableau que la lettre d’Horace déroulait devant ses yeux. Elle reprit bientôt sa lecture. -
» La fin de ce jour, le plus beau de ma vie, compléta le bonheur qui l’avait commencé. Jane prit sa harpe et joua d’inspiration. Toutes les impressions qui l’avaient assaillie dans cette journée trouvèrent dans la musique un divin interprète, le seul qui pût recevoir et redire les confidences de cette âme naïve. Le lendemain, quand je racontai cette scène à Salviati, ses yeux brillèrent d’une expression que je n’avais jamais observée en lui ; il me sauta au cou, m’embrassa et me dit :
» — Horace, tu es heureux, toi! tu as trouvé le plus grand bien ! Oh I j’en jouis autant que toi 1 ne suis-je pas ton ami, ton frère? Tu es aimé, et je ne le serai jamais, moil où trouver une autre Chlora?
» — Ohl lui dis-je, j’avoue qu’elle est unique I... Je m’arrêtai en lui parlant, car je vis ses yeux se remplir de larmes. Il me serra la main pour me remercier de mon silence, et me dit avec un son de voix que je n’ai point oublié, car il m’a dévoilé toute son amitié :
JANE I A l’ALE
» — Je ne puis plus être ton confident, ton bonheur me tuel... attends que je sois aimé!...
), Noble ami, lui dis-je, ton amitié, celle de mon tuteur, celle de sir Smithson, et... l’amour de Chlora, c’est trop de bonheur pour un seuil... Üh ! que je vive!... nul n’est plus heureux que moi sur la terre! Dès lors mes jours se passèrent tout entiers auprès do sir Smithson et de sa fille adoptive. J’abandonnais mon hôtel dès le matin pour n’y rentrer que le soir. Les jours nous paraissaient des heures, et les heures des minutes. Je ne suis jamais entré dans la chambre où elle demeurait sans voir errer le plus doux sourire sur ses lèvres adorées. La naïve liberté qui régnait dans nos discours, dans nos enfantines caresses, n’eût pas effarouché les anges. Jamais il n’y eut sur terre d’amour plus pur, plus vivement senti; mille fois ma pensée fut prévenue par lîusienne, comme mille fois nos mouvements furent ordonnés par la mémo volonté. Que d’heures entières nous passâmes à nous regarder en silence, détachés do toute affection terrestre, comme dans un rêve ou comme lorsqu’on regarde le ciel !
» Un souvenir entre tous les autres m’est resté. Elle était occupée à broder, et je baLsais à la dérobée, tout ce qu’elle avait touché. Elle feignait de ne pas me voir et riait. Elle riait! Je crois devenir fou en me rappelant ce rire. Une lueur surnaturelle semblait l’environner, ses cheveux .étaient ornés d’une rose blanche. Le caractère virginal de ses traits n’excluait en rien l’amour qui brillait dans ses yeux, et sa tête, doucement penchée comme pour fuir un regard qu’elle savourait avec bonheur, ajoutait à toute sa personne une grâce que l’on croyait deviner pour la première fois. Le jour, car elle était placée dans l’embrasure d’une croisée, passant à travers les rideaux de mousseline, ne tombait (pie sur elle et sem-
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blait la caresser doucement; tout à coup elle se retourna, et tirant de son soin une petite croix noire qu’elle portait toujours, elle me dit : — Embrasse plutôt ce gage d’un autre amour, et je pourrai confondre mes deux cultes en un seul !... Je couvris la croix do caresses ; mais, emporté par mon ardeur, je déposai sur sa main un baiser brûlant. Elle la retira avec un geste d’humeur et me dit : — Horace, c’est trop! Le feu s’échappa de ses yeux comme un éclair quand elle ajouta : — Tu me fais mal ! mon amour ne te suQit-il pas?
' » Laisser voir tout son amour lui paraissait un crime, et un jour elle déchira une lettre pour éviter de me la montrer.
» Elle m’aurait donné de l’orgueil, disait-elle.
» Houteux à mon - tour, je m’en allai à côté de sir Smithson, qui écrivait sa musique, et je me mis à regarder les notes qu’il traçait en fredonnant.
» — Jugez-moi, lui dis-je à voix basse, suis-je coupable pour lui avoir embrassé la main ?
» — La question, me dit-il en souriant, est difiicile à résoudre : Jane est et n’esl pas votre femme ; mais ne vous plaignez pas de sa colère, dit-il en s’interrompant. Et il se retourna vers elle.
» — Elle méconnaît, dis-je assez haut, la nature de l’amour qu’elle m’inspire : ç’est l’adoration la plus pure. J’avais à peine achevé ces mots que je sentis ses lèvres se poser sur mon front. Je me retournai sur-le-champ, je la vis prosternée, disant, avec un accent comique plein de reproche, d’amour et do gaieté :
» — Aurais-je offensé mon maître?Enfin chaque minute en amenait une semblable, et toutes étaient marquées par la plus douce folâtrerie. Je ne m’attache, mademoiselle, à vous peindre ce profond amour sous tous ses aspects, dans toutes ses phases, que pour vous bien faire
ni
sentir toute Thorreur do la calaslroplie qui mil fin à mon bonheur quand je fus trahi par Jane. Ces détails vous feront comprendre en même temps combien il faut que vous m’inspiriez de confiance pour que je mette mon sort entre vos mains. Chaque jour notre amour croissait, à notre grande surprise. Chlora s’était imposé la loi de se conformer à mon caractère. Elle s’efforçait d’être habituellement gaie, parce que la gaieté me plaisait, et cependant la mélancolie lui était plus naturelle ; car à elle plus qu’à tout autre il appartenait de rire comme les anges et de pleurer comme eux. Elle sacrifiait ainsi ses plus chères pensées à mon bonheur. Pour moi, elle aurait voulu, disait-elle, rassembler en elle toutes les perfections; pour moi, il me semblait qu’elle n’avait rien à désirer.
B Ce soin perpétuel de voler au-devant de tous mes vœux, ce contentement de voir mes pensée.s les plus fugitives devenir la loi sacrée d’une créature plus parfaite que moi ont peut-être flatté mon jeune amour-pro{)re, et telle est la cause secrète de la passion qu’elle m’inspirait. Quoi qu’il en soit, le son et l’écho, deux glaces polies se renvoyant le même reflet, sont d’imparfaites images de notre union; elle était arrivée à toute la perfection que les sentiments peuvent avoir sur celle terre. Irai-je évoquer parmi de douloureux souvenirs d’autres scènes pour vous convaincre de la supériorité de cette trop chère créature! J’ajouterais à mon chagrin et je ne vous donnerais qu’une faible idée de cette vie céleste. Ah I croyez plutôt que Jane n’avait d’autre mérite que celui de me plaire, que j’étais aveugle, et laissons périr la mémoire de tant de bonheur. Un jour j’arrivai plus tôt que de coutume : ses cheveux étaient encore emprisonnés dans quelques fragments de l’ouverture de notre opéra. — Sainte Thérèse ! dit-elle en riant, quand vous parliez à Dieu vous ôtiez vos papillotes. Dieu me pré-
serve donc de paraître jamais devant le roi de la terre sans être parée I Et elle s’enfuyait avec un ensemble de gestes et de peureuses précautions, me regardant, m’évitant de manière à exciter cette folâtrerie si douce pour un cœur, et murmurant elle disait : — Il ne m’arrêtera pas, vous verrez que j’aurai la honte de courir à lui. — O Jane ! tu t’arrêteras, lui dis-je. Elle me regarda, restant stupéfaite d’apercevoir sur mon visage l’expression du chagrin. J’avais reçu l’ordre de partir, et je no savais comment le lui apprendre. Elle accourut près de moi, m’amena vers son père et, me prenant la main, me dit : — Qu’as-tu donc? avec un accent, un regard, une contenance qui me donnèrent une plus "haute idée de son amour que. tout ce qu’elle avait répandu de bonheur, de grâce et de gentillesse sur deux mois et demi que j’avais passés auprès d’elle. Quelquefois une voix m’éveille la nuit et j’entends : — Qu’as-tu donc? Jane est là, avec son geste, son regard... Je la vois et je frissonne; il me semble qu’elle me dit : — Je t’aime toujours !
» Le vieillard dit en me Regardant avec anxiété :
» — Quel malheur nous est donc arrivé, mon ami ?
» — Un seul mot vous le fera connaître, lui dis-je.
y> Je pars. Jane tomba presque rouge dans mes bras en disant : — J’étoulîe et j’ai froid. Je la réchauffai sur mon cœur, je la couvris de baisers. Elle revint à elle, et voyant mes yeux lui sourire elle sourit à son tour. — Il est encore là I dit-elle avec un reste d’effroi. Oh ! ajoutat-elle, ne nous quitte pas d’une minute jusqu’au moment fatal ! Cette crainte de Jane répandit sur les derniers instants que nous devions passer ensemble une mélancolie qui me montra combien je lui étais cher. — Ne viens plus en uniforme I me dit-elle un jour après avoir embrassé mes épaulettes sans que je m’en fusse aperçu. Ordinairement, le soir, elle me disait adieu; désormais
lAXË LA PALE
elle ne prononça plus ce mot cruel. Il ne lui échappa au^ cune plainte; elle fut parfois gaie, affectant uné force qu’elle n’avait pas. Elle s’occupa toujours de sa harpe avec enthousiasme et mit la môme exaltation dans ses improvisations, mais il ne s y trouvait plus cette harmonie ineffable dont la cause secrète est dans la sérénité du cœur. Elle me regarda bien avec le même sourire, mais il y avait sur ses yeux un voile de tristesse inexplicable. Un soir, au milieu d’une conversation qui ne roulait pas même sur mon départ, elle dit tout à coup : — Cette guerre me sera fatale.
» Elle s’habilla avec la même élégance, mais il se rencontrait quelquefois des oublis dans sa toilette. Elle voulut un jour que je lui amenasse le cheval que j’avais acheté pour m’en servir à la campagne ; elle descendit dans la cour et resta longtemps à le flatter et à le caresser. Un autre aurait accusé le chef du gouverneriïént, se serait plaint de son ambition, de son insatiable cruauté ; elle était Anglaise, elle l’aurait pu; non, elle gémissait en secret et n’accusait personne. — Horace, me dit-elle un soir, ce matin je suis allée à Saint-Paul, je me suis assise sur la même chaise, j’avais le môme livre, c’était la même église, les mômes prières, c’était toujours Dieu enfin; eh bien ! j’ai senti que je n’étais plus la môme, je mêlais involontairement d’autres idées à ma pieuse méditation ; les mômes paroles n’avaient plus le môme sens pour inoi ; je ne puis plus prier sans toi !... Aussi, ajouta-t- elle, j’ai dit à Dieu que c’était lui qui m’avait donné mon amour, et qu’il ne nous condamnerait sans doute pas:
» A chaque moment, il sortait de sa boUdhe et à Son insu les paroles les plus tendres et leâ plus touchantes; elle était née pour aimer. On voyait qüë lâ douleiir 'que lui causait mon départ était un sentiment qui l’absorbait et qui se trahissait en tout et malgré elle.
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JANE LA l’ALE
»Sa harpe répétait : — J’aime et jè souffre 1 Son attitude le redisait encore; lo son seul de sa voix indiquait la pénible situation de son âme, et son regard la reflétait sans cesse ; elle s’asseyait comme une personne à qui tout est insupportable, et ce spectacle me remplissait moi-môme d'une tristesse amère qui s’augmentait encore à la vue des efforts qu’elle faisait pour me sourire, aussi doucement qu’autrefois.
» Quant à sir Smithson, il no craignait pas do se plaindre, et la douleur do ce vieillard était effrayante; elle ressemblait à celle d’une mère qui, dans un incendie, voit périr son dernier enfant. Il me suivait des yeux comme s’il ne devait plus me revoir: rien ne pouvait lo ranimer : il était morne et accablé,
«^nfin le jour fatal arriva. Lorsque Jane et son j)ère me virent entrer en habit de voyage, elle s’écria : — C’est donc vrai 1 Elle resta immobile et comme pétrifiée par l’horreur de sa situation. En présence du désespoir elle regrettait les affreuses anxiétés dans lesquelles elle venait de vivre.
» Je devais dîner avec Jane et son père : nous dînâmes, c’est-à-dire que tous les trois nous fûmes assis autour d’une table sur laquelle on servit des mets ; — Qu’il parte I s’écria Jane avec un geste désespéré, et elle s’enferma dans sa chambre sans qu’aucune prière pût l’en faire sortir. — Horace, disait-elle, que je n’entende mémo pas la voix ! J’embrassai M. Smithson et je gartis.
» Telle fut l’aurore d’un amour qui dura cinq années cl qui fut toujours aussi pur. Jamais deux âmes ne s’eml)arèrent l.’uno de l’autre avec urto telle forme. L’amour, la jeunesse la beauté, l’opulence, radieuses, m’ouvraient lé seuil de la vie; toutes les existences comparées à la uiieime ne me somblaiént que téiièbres. Avec quelle
fierté je regardais la foule des hommes au milieu desquels je marchais ! ^
» La veille de mon départ, j'avais indiqué à Jane et à son père Salviali comme un ami dévoué, dont la position au ministère de la guerre devait nous être d’un grand secours, et il leur rendit en efiot d’importants services.
» Au moment où je partais, no'us nous trouvions vers la fin de l’année 1808, je me rendais à l’armée d’Allemagne, et par la suite je passai eu Espagne, pour n’en sortir que furtivement, au commencement de la fatale année de 1814. Vous savez, mademoiselle, combien ces cinq années furent orageuses; j’obtins rarement des congés, et lorsque j’arrivais à Paris, je pa.ssais toutes ces journées de grâce auprès de Jane. Telle vous l’avez vue, telle elle fut toujours. Il faudrait vous répéter les mêmes choses. Afin d’éviter de m’appesantir sur une hi^oire' dont chaque détail renouvelle mes douleurs, je vais ajouter ici la correspondance de mon ami Salviati. Je choisirai parmi ses lettres celles qui suffiront pour faire connaître la suite de mon histoire, mais n’attendez pas de moi que je vous donne une seule de ces lettres de Jane dont il sera question. Elles .sont soigneusement cachetées, , et jamais l’enveloppe n’en sara brisée. Je ne puis même, sans une émotion profonde, voir l’endroit où elles sont déposées ; alors mes yeux sont comme éblouis, ma tête se trouble, je me sens embrasé par un feu dévorant : Jane est là vivante, elle me parle, je la vois; il faut sortir, car je succomberais sous le faix trop pesant do ces terribles souvenirs.
Première lettre d'Annibal à Horace,
a 11 y a réellement du plaisir à être ton ami : la belle . miss Jane me regarde avec quelque bienveillance. Je lui
JANE LA l’ALE ■ < • ♦ •
apporte les bulletins do la Grande Armée^ et Dieu sais
avec quelle avidité ils sont lus, et tout cela pour un petit
capitaine de chasseurs qui, dans ce moment, trotte inat
perçu parmi cent mille hommes. Je vois venir de belle
comtesses, des duchesses, des femmes de généraux; plies
traversent la cour du ministère, et, sans craindre do
crotter leurs jolis pieds, elles montent, sollicitent des nouvelles de leurs maris, avec ardeur, j’en convipns, mais demandent aussi, et cela du ton de rindifférence, si un do leurs parents, un jeune capitaine, a été épargné. Elles remuent ciel et terre si, par hasard, nouvelle leur manque sur le petit capitaine; elles mettent en l’air gens, voitures, employés, elles vont même jusqu’au ministre!.. Au quartier du Marais vit obscurément une jeune fine qui, par la seule vertu de son sourire, obtient chaque jour, avant tout Paris-, l’assurance que l’amour de scs regards *gaIope au son de la trompette en toute liberté. Amitié, voilà ton ouvrage! Elle veut être tnon ami, parce que tu m’aimes... Tu es son unique pensée. Elle est vêtue de blanc, mais elle porte une ceinture noire et des onto- - ments de deuil, et tout cela s'ans'la moindre alTectation. Elle prononce rarement ton nom, et quand elle l’entend elle n’est pas maîtresse d’une émotion pi ofonde. Ce que j’ai lé ,^lus admiré en elle, et ce dont tu ne m’avais pas parlé, ‘c’est cette expression de dévouement qui éclate au milieu d’une naïve ingénuité; son nez fin, dont les lignes appartieïment encore à l’enfance, forme un singulier contraste • avec la douleur grave qu’expriment sa bouche et ses yeux. Ah ! pourquoi te l’ai-je montrée? J’ai fait un grand plaisir au père et à la fille en leur apportant la carte° dii théâtre de la guerre, et le lieu où campe ton régiment est pour eux le quartier-général. Une épingle à laqnello une banderole est fixée annonce que là vit le bien-aimé.
ét les yeux de Jane se tournent
à chaque instant vers
cette carte. Horace, heureux ami ! tout a été couronné par un de ces événements qui me feraient rester* coin me une statue, éternellement agenouillé devant une si noble créature. Tu m’avais vanté son talent, cette brillante inspiration, cette harmonie angélique ; si je voulais te rappeler tes discours, vingt pages ne me suffiraient pas : tu sens que j’étais curieux d’entendre celte merveille. J’arrive il y a quelques jours, décidé à tout faire pour obtenir cette faveur. Je la demande humblement, au nom de notre amitié ; on me la refuse, j’insiste. Jane se lève : l’enthousiasme d’une prophélesse animait ses regards; elle marche à sa harpe, prend un couteau, coupe en un instant toutes les cordes, puis» me regarde fièrement et se rassied. Elle était subline ! Un frisson s’est
glissé jusqu’à mon cœur. Mon ami, voilà de la musique supérieure à celle que as pu entendre.
» De quelle foule de questions je suis accablé sur ton compte 1 avec quel bonheur, avec quelle joie je réponds!
Je raconte nos aventures de collège, notre entrée dans le monde. Elle tressaille, pleure et rit quand je dis que depuis ton arrivée à Paris je n’ai pu te décider à aller dans aucune assemblée; quand je vante ton amour pour les arts, l’ingénuité de ton caractère, ta bonté, ta bienfaisance, et cette nonchalance d’existence, cette heureuse disposition de l'âme qui te font trouver plus de bonheur dans une douce conversation au coin du feu, entre deux ou trois amis, que dans le grand monde. Elle ne t’aime pas, Horace, elle t’adore ! Chaque fois je sors le cœur pressé, désirant une Chlora, et pénétré de l’impossibilité d’en trouver une seconde. Eh ! qu’elle soit laide, pourvu qu’elle soit gracieuse ; qu’elle brise les cordes do sa harpe * en mon absence, qu’elle porte mon deuil et que je vive au fond de son âmel Dans le, monde, au bal, je j)rends
pitié de toutes ces pauvres petites créatures harnachées *■ «
comme dos chevaux de cortège, chargées de plumes, de parures. Elles aiment comme elles se lèvent, se couchent, s’habillent, babillent, mangent et se déshabillent tous les jours... Adieu, il faut que j’aille au ministère. Tu trouveras ci-incluses les lettres de ton ange. »
Deuxième Utire iV Annihal Salviati à Horace Ijindon.
« Je te félicite de ta nomination au grade de chef d’escadron, mais tes exploits font frémir ta chère Jane. Plus je la vois et plus je m’étonne : le temps n’affaiblit en rien sa douleur et son amour. On dirait, à l’entendre parler de loi, que ton départ ne date que d’hier. L’empereur a passé une revue aux Tuileries, elle y était. En l’apercevant, elle a éprouvé une émotion fort vive. L’amitié dont elle m’honore, le charme de ses manières, l’agrément de sa conversation, m’ont enivré; ma visite du soir est un besoin pour moi. Je doute qu’elle soit aussi brillante en ta présence que parmi nous; son amour doit lui ôter tous ses moyens. J’ai admiré l’étendue des connaissances que son vieil ami lui a fait acquérir, et dont elle ne fait jamais parade comme les Parisiennes. Je t’envoie ses dépêches, dans lesquelles elle te recommande, m’a-t-elle dit, de ne jamais exposer sans motifs graves des jours qui lui appartiennent. La santé du pauvre Smithson n’est pas très-bonne. Jane t’envoie son portrait. Combien on doit être brave quand on porte sur la poitrine une image aussi gracieuse. Quant à ton ami, il répète sans cesse que tu es tropheureux, et, s’il ne t’aimait pas autant, il envierait ton bonheur bien davantage. 11 me prend souvent dos envie? de ne plus voir l’enchanteresse. Adieu. »
fS.O
Troisième lettre de Salviati à Landon.
a Aussitôt que j’ai appris la nouvelle de ton affaire à S*** et que j’ai su que tu avais été blessë si dangereusement, j’ai couru chez les amis pour atténuer le terrible coup que devait leur porter cette nouvelle; car tu es cité dans les feuilles. O cher ami I lorsque j’entrai et qu’elle aperçut mon air triste, elle jeta un cri horrible, renversa lentement sa tête, dont les cheveux se déroulèrent, et s’écria : — Il est mort I Je courus à elle, lui jurant sur l’honneur que tu vivais. Elle me regarda d’un œil hagard et me dit d’une voix mal assurée ; Ne me cachez rien, j’ai du courage. Je lui ai tout raconté. — y a-t-il une lettre ? demanda-t-elle. Je lui dis que non. Elle resta immobile et silencieuse pendant toute la soirée : il n’y avait plus personne pour elle dans le monde.
» Le lendemain je m’empressai, dès le matin, d’aller savoir de ses nouvelles ; on m’a dit que le père et la fille étaient absents. Voici trois jours qu’on me fait la même réponse, et la plus vive inquiétude m’a saisi. Je m’empresse de t’écrire et vais faire des démarches pour apprendre ce qu’ils sont devenus. Donne-moi do Les nouvelles, je t’en supplie. »
Lettre de M. Ilorace Landon à M. Annibal Salviati ' *
« Ne cherche plus nos amis, mon cher Salviati ; voici mon aventure. Dans la journée de... j’étais avec mon régiment sur l’aile gauche; c’était une bien chaude affaire; mais nos gens enrageaient, nous avions l’ordre de ne pas marcher. L’affaire ne se décidait pas, et il y avait précisé-
ment en face de nous un carré composé de bonnes troupes. La nuit arrive, l’ordre de donner nous est transmis, grands cris de joie, nous parlons. Arrivé à portée de fusil, je me suis approché du colonel, qui m’aime, comme tu sais, et je lui ai dit : — Je gage, colonel, que ces gens-là masquent une batterie... — Nous verrons bien! ... répondit-il d’un air sévère. Notre régiment a été balayé, le colonel est mort... mais le reste de nos hommes à chargé, et nous avons emporté le poste après une lutte terrible. Je suis resté le seul officier. Pendant que nous nous rendions maîtres de cette partie de la ligne, on triomphait sur l’autre, et ce fut au sein môme de la victoire qu’un dernier coup m’atteignit à la poitrine. L’armée a marché en avant, et on m’a laissé dans le petit village de S... avec une grande quantité de blessés ; on m’â établi dans une misérable cabane allemande bâtie eu bois. Lablessure était si grave, qu’on m’a tenu pour mort pendant longtemps. Je suis resté étendu sur mon lit, immobile, souffrant, et presque sans connaissance. Le chirurgien a retiré pièce à pièce le portrait de Jane, qui était entré dans ma plaie. Je ne te dirai pas combien de temps je suis resté aveugle. Une nuit, à la lueur d’une mauvaise lampe, je distinguai, à travers le voile étendu sur mes yeux, une ombre légère; elle voltigeait dans ma chambre. J’accusai ma raison égarée, et je mis cette apparition sur le compte des songes. Tantôt elle veillait au chevet de mon lit, tantôt elle arrangeait la chaumière, en apportant dans cet asile de la souffrance l’esprit d’ordre et de propreté qui distingue les femmes. Était-ce Jane?... Je crus d’abord à la présence de quelque béguine allemande. Chaque minute me semblait être ma dernière heure, et je n’avais pas toute la sensation que comportait mes douleurs. Cette ombre légère et ces soins me tourmentaient beaucoup. La nuit, je la voyais toujours les
iSi
yeux fixés sur les miens, et dans mon délire je reconnaissais parfaitement l’expression des yeux de Jano.
» Enfin, ce matin, je sentis une main si douce et si tendre faire à ma blessure une friction avec un soin si minutieux, recommencer avec tant de patience, y mettre une légèreté, une douceur si grandes, que j’eus Fidée que ce pouvait être elle!... Oh! il faut avoir passé par ce monde inconnu de douleur pour s’en figurer les émotions : les objets ne paraissent plus sous leurs couleurs et dans leurs dimensions véritables; les forces du corps sont anéanties à tel point que lever la main est un supplice : la parole est difficile; on rassemble tout ce qu’on a d’énergie, et on ressemble encore à une vraie machine. Ainsi tu peux, cher Salviati, te figurer combien mes perceptions étaient confuses. Ce fut alors que je levai la main pour saisir une autre main qui me sembla la sienne, et je pus prononcer son nom. J’entendis le murmure confus des voix, les expressions de joie, mais bientôt je retombai dans ma première faiblesse. Ce fut quelques jours après, une nuit que, n’ayant plus de fièvre, éprouvant un bien-être qui me faisait croire que je renaissais, j’aperçus, à la douce lueur d’un flambeau nocturne, ma chère Jane, dont les yeux attachés sur les miens, semblaient se complaire à me vciiler. Je la reconnus alors... et je l’appelai doucement. Elle me prit le.s mains, les baisa, me dit : — Reste calme .. et me montra son père qui dormait dans un grand fauteuil... Quel délicieux moment, quelle joie au miliieu de la souffrance ! Smithson était maigre, ses doigts effilés, toute sa figure déposait de sa vigilante tendresse. La cabane était devenue un temple. Depuis ce moment, soit que la certitude de la présence de Jane ait agi sur moi, soit que ses soins aient augmenté avec son espérance, ma guérison fit des progrès rapides, et j’eus dès lors le touchant spectacle de
JAXR LA PALE
son attentive tendresse : une mère ! une mère qui soigne son enfant chéri !
Elle me raconta comment, le jour même de la nouvelle, elle était partie avec son père ; elle me peignit ses angoisses, ses craintes d’arriver trop tard, de ne pas retrouver ma trace; enfin sa terreur quand elle m’aperçut aux portes de la mort, mais elle ne dit rien du reste. La délicatesse des soins d’une femme, Salviati, ne peut être appréciée que par ceux qui en ont été l’objet; j’admire maintenant son adresse à deviner mes pensées : elle voit avant moi qu’un rayon de soleil trop fort me blesse, et gaiement elle attache un mouchoir au rideau, drape un châle devant la fenêtre ; je n’ai pas le temps de désirer. Avant-hier, le vieillard s’est penché sur mon lit et m’a dit : — Horace, ordonnez qu’elle se couche ; voici vingt jours qu’elle n’a pas dormi!... Le vieillard pleurait. Elle a consenti à prendre du repos en voyai^t le chagrin que m’avait causé une telle confidence. Ce matin, à mon réveil, j’ai entendu les sons les plus doux, le chant le plus pur. Jane était penchée sur une harpe et me regardait en chantant. Cette délicieuse musique m’a pour un instant rendu toutes mes forces. La raison, le courage sont revenus. Je me suis levé, elle m’a donné son bras, m’a conduit, aidée par le vieillard, sur un banc de gazon, sous un peuplier. Vois-tu ce tableau? le soleil était brillant, le ciel était sans nuages : que la nature m’a paru belle ! avec quel bonheur je l’ai saluée! Jane me pressait la main, je l’appelais du doux nom de sœur... elle pleurait!... Ohl si tu pouvais lavoir mesurer ma nourriture et me la faire prendre! Sa fatigue cesse, elle revient à la santé avec moi, nous croissons ensemble, elle semble vivre tout à fait do ma vie, respirer do mon souffle. Dans tout le village on l’a nommée VAnge! Jane a quelque cho.se d’impo.sant qui la fait respecter partout; elle a ce
attrait et cet ëinpiro qui airêteut un mot sur des lèvres impures... elle est reine! Non, mon cher Galviati, lu ne connaîtras jamais Jane, car tu nej’as jjas vue dans l’asile de la souiïraiice, tu no l’as pas vue sur son trône do gloire, répandant toutes les richesses de sa présence et de son esprit dans une humble cabane... Ma tète se fatigue, j’ai fait écrire cette lettre pendant son sommeil, elle m’aurait empêché de la dicter; Jane est mon second médecin, il faut obéir quand elle ordonne. Toutes ses facultés sont tendues vers un seul but qu’elle poursuit avec une opiniâtreté extraordinaire ; elle a voulu ma santé comme elle veut mon bonheur, comme elle veut mon amour!...
» Adieu, cher Salviati: sois désormais sans inquiétude, et envoie-moi, je te prie, une assez forte somme; j’ai une horrible peur : tout ce qui s’est fait ici serait-il aux frais de sir Smilhson? Grand Dieu! quarante livres sterling de rentes 1 le capital en serait bien attaqué. Je pense au moyen de leur faire constituer mille écus do rentes sans qu’ils puissent me refuser. Adieu, écris-moi, car on proclame sourdement que la paix va se conclure, et je voudrais savoir la vérité. »
» Mademoiselle, à cette époque je fus ramené à Paris, • où je restai six mois à recouvrer ma santé. Mais laissezmoi ensevelir dans le fond do mon âme le souvenir de ces jours de bonheur, et reportons-nous brusquement à la fin de cette désastreuse campagne de 181 3 : j’étais alors en Espagne, et la correspondance qui suit vous peindra fidèlement tous mes malheurs. »
Quatrième lettre d’Annibal Salviati à Horace Lamlon.
« Notre vieil ami est bien dangereusement malade : tous les malheurs, comme tu vois, nous accablent à la
fois. Tu dois rester à ton poste, il est périlleux ; je tâcherai de te remplacer, mais je ne saurais te cacher qu’il n’y a plus guère d’espérance. Jane est au désespoir !... Adieu, je t’envoie une lettre qui t’eh dira plus que la mienne. »
Lettre de sir Smithson à Landon.
« Mon fils, je suis aux portes de la tombe, et cette lettre est un testament : quand vous la recevrez, c’est du fond de mon cercueil que s’élèvera ma voix. Landon, quand je te vis pour la première fois, je devinai facilement que je n’étais pas seul l’objet do ta visite. Ma fille chérie te plut; tu l’aimes, elle t’adore. Je te la lègue, prends soin de son bonheur ; je te confie une âme digne de la tienne. Après de cruelles inquiétudes sur le sort de ma fille, je la rattache dans la vie à un être bon et généreux... ma tâche est remplie; je meurs comme j^ai vécu, sans regret, sans envie, les yeux tournés sur vous, ô mes enfants 1 Ne te vois-je pas à mon chevet? Adieu 1 songez que mon ombre vous accompagnera sans cesse. Adieu donc, loi, le protecteur do jna chère Clilora!... »
Cinquième lettre d’Annibal Salviati à Horace Landon.
« Ton digne ami n’est plus ! il souffrait déjà depuis longtemps lorsqu’il prit le parti de se mettre au lit. J’ai vu Clilora sans cesse à ses côtés, suivre avec une douleqr croissante les progrès du mal ; c’est le dire tout en un mot.
» Aussi attentifs l’un que l’autre, ne quittant jamais des yeux le lit dans lequel reposait le juste, iiiarchanl lé-
gèrement pour éviter le bruit, veillant en'^omblc, nous comprenant d’un regard, nous entendant comme une seule âme pour tout ce qui pouvait être soulagement et bien-être au malade, nous ressemblions à deux anges gardiens chargés d’adoucir les derniers moments d’un prophète. /■
» Il n’a pas laissé échapper une seule plainte, son visage a toujours respiré une résignation sublime, et il a conservé jusqu’au dernier moment ce léger sourire qui disait tant à l’âme. Souvent la nuit, quand, à la lueur tremblante de la lampe, nous Je regardions dormir et que nous nous parlions du geste et des yeux, je l’ai vu soulever sa paupière pesante pour jeter un coup d’œil d’inquiétude sur sa fille adoptive. Hier au soir, nous étions assis à son chevet, le silence régnait. Depuis le matin, toutes les facultés du vieillard paraissaient affais- •sées, et, le visage penché sur lui, nous écoutions avec anxiété sa pénible respiration, craignant que chaque suspension trop longue n’eût annoncé son dernier soupir. La lueuf des flambeaux donnait au visage de sir Smithson la pâleur de la mort!... Tout à coup le vieillard releva lentement sa paupière par un (Icrnicr effort, et nous montra l’œil éteint de la mort; cet o'i! sans expression, sans regard. Nous avons frémi comme .si nous n’eussions plus vu que l’ombre de notre père.
» Chlora, dit-il d’une voix qui s’éteignait, ma fille, je suis ton père!... Quoique la force de ton âme me fût bien connue, j’ai gardé ce pesant secret sur mon cœur, craignant de te faire rougir. Je l’ose maintenant ^u’un autre moi te reste... J’aurais désiré vous voir... mais l'heure de l’éternité sonne pour moi!... Il s’arrêta, lui jeta un dernier, regard de tendresse et de regret et rendit le dernier soupir. Jane et moi sommes tombés ensemble à genoux, et nous tenant par la main, nos âmes ont ac-
compagne un instant celle du juste, et le matin nous a surpris à genoux! Oh! je ne veux plus voir Jane!... et cependant dans l’horrible crise où elle se trouve, je suis forcé de te remplacer. Elle n’a pas encore versé une larme et sent tout son malheur sans le comprendre encore. Quels soins no faut-il pas lui prodiguer! je vais lui tenir compagnie chaque jour, ne plus la quitter; mais par quels secrets lui cacherai-je le vide affreux qu’elle va sentir ? Elle entendra les accents d’une voix qui lui est à peine connue, elle recevra les soins d’un être qui ne lui est point cher. Adieu. »
Sixième lettre d'Annibal Salviati à Horace Landon.
« Jane va mieux; elle a pleuré. Elle a daigné m’écouter et prendre quelque nourriture. Quel spectacle! je donnerais volontiers ma vie pour adoucir sa peine... Aventure extraordinaire, mon cher Orazio I le sir Smithson d’Italie était à Paris, cherchant son frère, et l’annonce du décès de sir Smithson dans les journaux lui a fait découvrir la demeure de Jane. Il est arrivé hier; sa présence la prive tout à coup de la faible succession de son père. Heureusement tes mille écus de rentes sont constitués do manière à rester à la pauvre enfant. Par ma première lettre, je te donnerai des renseignements sur nos hôtes nouveaux, car sir George Smithson a une fille. »
Septième lettre d’Annibal à Horace.
« Maintenant, Orazio, miss Jane est sauvée. L’image de son père est comme une ombre qui l’accompagne sans
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cosse, et pour comble do douleur elle vit au milieu d’uno foule d’objets qui tous lui parlent du vieillard. Cependant miss Cécile, la fille de sir George, lui a plu, et celle amitié naissante apporte quelque adouci-ssement à ses chagrins. Rien n’est plus original que le contraste produit par la réunion do ces trois êtres. Sir George Smithson est un homme do cinq pieds huit pouces; il est maigre, SCC, nerveux. Son visage est sévère, il garde une imperturbable gravité, et, même quand il regarde sa fille, ses traits conservent leur rigidité habituelle. Ses habits noirs ont quelque chose d’antique et de patriarcal; il a des cheveux gris, porte un chapeau à larges bords' rabattus, semblable à ceux des quakers, sort rarement, parle plus rarement encore, tutoie tout le monde, et quatre fois par jour lit la Bible avec sa fille; c’est un puritain renforcé, digne du temps de Cromwell.
» Miss Cécile est une jeune fille presque aussi grande que son père; elle est svelte, élancée; et comme Jane, quand elle marche, on dirait d’un jeune peuplier balancé par les vents, tant ses mouvements sont gracieux et souples. Sa figure brune est laide au premier aspect, mais on y reconnaît bientôt une grande originalité, et ses yeux bleus ont je ne sais quoi de sauvage et de fier. Elle porte toujours, par l’ordre de son père, une robe noire à grands plis qui ressemble assez au costume de nos religieuses et qui monte jusqu’à son cou. Sir Smithson permet à peine à sa fille de laisser voir sa taille, la ceinture est à peine tolérée; car l’ornement le plus simple est strictement interdit à la jeune miss; ses cheveux sont toujours exactement partagés en deux bandeaux au-dessus d’un front éclatant; elle n’a jnôme pas le droit de friser des cheveux châtains qui cachent son cou sous do grosses boucles brunes. En vain le vieux puritain cherche-L-il à retenir dans les tristes voies du puritanisme
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cette fille de l’Italie, le naturel triomphe : elle tremble devant son père, dont un seul mot de reproche la fait pâlir; aussi, sans examiner la raison ou son goût, elle lui obéit avec la servilité d’un muet de sérail ; elle garde auprès de sir Smithson une morne contenance, et, baissant les yeux, ne hasardant pas un mot, elle reste immobile comme une statue. A-t-elle franchi le seuil de la porte et se trouve-t-elle qvec Jane, c’est une gaieté folle, une pétulance d’écolier, une exaltation, un amour pour la parure, une amabilité, un feui.. la fierté de ses yeux a disparu, elle est charmante! L’autre jour Chtoralui avait donné une boucle d’acier bronzé pour mettre à sa ceinture, elle s’en para joyeusement et folâtra comme un papillon, tant elle était heureuse de ce présent. En entrant dans le salon, sir George aperçut cet ornement, et, regardant tour à tour sa fille et cette ceinture. — Cécile! a-t-il dit, et la pauvre enfant rendit la boucle avec une froide impassibilité qui m’étonna.
» Tu peux facilement imaginer la souffrance d’une âme comme celle de Chlora en présence d’un caractère semblable; c’est la glace et le feu, l’exaltation du génie et la froideur du cloître. — « Avez-vous été jeune? demandait hier Chlora à sir George. — J’ai toujours été tranquille. — Avez-vous eu des amis? — Ils sont morts. — Aviez-vous du plaisir à les voir? — D’abord, mais je m’y suis accoutumé. — Avez-vous aimé?... Sir Srnithson la regarda avec une telle insensibilité, qu’elle s’arrêta. — Vous ne prenez donc pas de plaisir à voir les belles créations des arts, à ressentir les émotions d’une musique délicieuse, à contempler un beau tableau? — L’admiration pour les ouvrages des hommes me fatigue, mais la prière et la contemplation ne me lassent jamais. — Êtesvous heureux?... 11 revint à sa première" réponse : — Je sui^ trançjuille? — Mais votre fille, a dit Jane, vous at-
tache à la vie?... — Il tourna lentement les yeux sur Cécile et la regarda avec plaisir, mais sans passion. — Connaissez-vous la douleur? lui dit Chlora. — J’ai obtenu le calme!... et il prit la Bible. C’est un stoïcien sans grâce, sans cette grandeur qui jadis leur donnait de l’héroïsme. Je ne crois pas que Jane reste longtemps en présence de cette statue de glace. Elle a pris Cécile en amitié, et cette pauvre jeune fille adore Chlora. N’est-ce pas la première créature dont le cœur lui ait été ouvert? elle s’y réfugie comme dans un asile...
Huitième lettre d’Annibal à Horace.
« Suis-je ton ami, ne le suis»-je pas? Oserai-je d’une main hardie te réveiller au bord du précipice, ou te verrai -je périr sans rien tenter pour te sauver? Je sais que tu me donnerais à tous les diables; mais je veille sur ton amour comme un chien sur le trésor de'^on maître, et j’aboie parce que j’entends du bruit : ceci est brusque, mais lu me connais, et tu apprécieras ma franchise. La figure de Jane est une de celles sur lesquelles le moindre trouble dej’âme apparaît, comme le moindre soufile du vent sur une source. Depuis trois jours cette belle physionomie, jadis empreinte d’un sentiment impérissable, a changé. Jane est distraite, rêveuse; elle commence des phrases sans les achever, parce qu’elle pense à je ne sais quoi de terrible : ses yeux n’ont plus la même expression de calme et de sérénité ou d’amoureuse rêverie; elle pleure quelquefois; elle tressaille au moindre bruit; elle no parle plus do son père, elle ne parle plus de loi; elle ne me voit pas encore avec peine, elle sent que ce serait donner trop de soupçon, mais elle m’accueille avec un plaisir qui me parait joué. Elle lutte, et lutte peut-être
avec courage contre un fantôme qui semble lui apparaître à tous moments. Cécile et Chlora ont des conférences ensemble, et souvent elles se font des signes qui ne m’échappent point. Que te dirai-je? ces indices sont aussi légers que l’ombre projetée par une figure quand la lune se lève ; je les aperçois,' mais je n’en comprends pas la force cachée. L’accent d’un mot, l’insouciance d’un regard, no se décrivent pas,
» L’autre, jour je l’ai vue, à son insu, se promener ; elle était parée; elle qui pendant ton absence traîne de longs habits de deuil 1 Elle est bien en deiiil; mais la femme a un art merveilleux pour glisser la joie dans un cortège de douleur et les crêpes de la douleur dans un habit de fêle. Hier, miss Cécile voyant ton portrait en parut enthousiasmée : — Si vous connaissiez l’original, ai -je dit, vous sauriez que nul pinceau ne rendra l’expression de son visage. — C’est vrai 1 a répondu Jane. Je ne pourrais, même de vive voix, te peindre la froideur de son accent. Le soupçon s’est furtivement glissé dans mon âme, mais rien ne le justifie. Je suis effrayé du mal que te causera la lecture de cette lettre ; mais que veux-tu? je t’aime comme un homme doit aimer. Athmds encore ma prochaine dépêche avant de te désespérer, et crois que je suis abusé par quelque vain fantôme... »
Neuvième lettre d’Annibal à Horace.
« Non, non, elle est pure comme un beau ciel, comme la neige de mes Alpes chéries ; c’est une créature toute céleste! Je l’ai tourmentée, gênée, épiée; l'enfant qui lève ses mains timides vers les doux au moment où rinlelligeuce commence à poindre dans son âme n’est
pas plus candide qu’elle. Je m’incline devant elle I Sois heureux, Horace... Cependant je suis bien certain que ces deux jeunes fillcs-h\ me cachent un secret. Est-ce une plaisanterie? oui, car Jane et miss Cécile sont depuis quelque temps d’une gaietd folle. Elle jouent comme des enfants et méditent quelque espièglerie, car les entretiens dont on me bannit avec un joyeux mystère sont fréquents, et je ne crois pas que ces deux jeunes filles soient assez perfides pour couvrir une trahison sous les riantes joies d’un commerce aussi naïf : voilà ce que je me répète. Eh bien ! ce mystère me tourmente. »
Dixième lettre d’Annibal à Horace.-
<f Quelle terrible situation! Mon amitié pour toi me fait éprouver toutes les angoisses qui te déchireraient si tu étais présent à toutes les scènes qui se passent icL, et qui varient comme les visages de ces deux jeunes filles. Je vis incessamment menacé par un orage, les nuages s’amoncellent et disparaissent soudain ; je suis balancé par un (lux et un reflux continuels d’espérances, de chagrins et de soupçons qui me tuent. Hier au soir j’ai éprouvé une émotion affreuse que tu vas partager ; écoute... Miss Jane se trouvant très-fatiguée, Cécile s’est levée et lui a proposé de se retirer dans leur appartement. Alors le vieux puritain a jeté un regard terrible sur sa fille, qui ne s’en est pas aperçue heureusement, car elle se serait évanouie de frayeur. Sir Smithson, lui ai-je dit, votre religion défendrait-elle aux jeunes filles d’être indisposées? — Non, frère, a-t-il répondu. — Et pourquoi avez-vous regardé miss Smithson avec tant do colère? — Parce que je la vois en danger ici, répliquat-il. Chlora est une véritable fille d’Ève; ses grâces
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séduisantes et scs talents mondains le prouvent assez, lille est attachée à la terre, et je crains môme qu’elle iio préfère une créature au Créateur. — Je crois qu’il en est ’ ainsi, lui répondis -je... Le vieux puritain m’a contemp é avec terreur. — Mais comment voulez-vous donc que l’on vive ici-bas? — On y est en épreuve, et nous ne” devons penser qu’à la sainte et redoutable éternité! — " Bien, lui dis-je; mais puisque vous avez une fille, vous ' avez été marié; vous n’avez pas toujours eu le ciel pour unique pensée... Laissez donc les jeunes filles se marier comme vous l’avez fait; quand elles seront plus âgées, elles songeront à leur salut, comme vous faites à présent. — Qu’elles se marient, dit-il, mais qu’elles n’aient pas d’amants, et qu’elles ne se chargent pas d’or et de bijoux, pures inventions du démon 1 — Eh! repris-je, quand voyez-vous des amants ici? — Il en vient, dit-il d’un ton grave (à celte parole je frissonnai de rage) ; la femme qui veut se parer et qui se pare ne cherche pas seulement sa propre satisfaction ; tu le sais, frère, il y a dans l’Écriture : Je me suis levée "pour aller ouvrir à mon amant chéri... mes mains avaient répandu les parfums en rosées. {Surrexi ut aperirem dilecto meo... manus meœ stil~ laverunt myrrham et digiii meipleni.)
V Entends-tu, Horace? il vient des amants I La première impression calmée, les réflexions que tu fais en cet instant se sont présentées en foule à mon esprit. Cette ' phrase du vieillard ne me concernait-elle pas? Sir Smithson, entraîné par une défiance aveugle, ne pouvaitil pas avoir pris le change sur moi? Jane t’a donné tant de preuves d’un amour immuable, qu’elle ne saurait être soupçonnée d’inconstance ; enfin cet amant ne serait-il pas plutôt celui de Cécile!... J’ai embrassé cette idée avec une espèce de fureur. Je suis revenu plus souvent^ et à des heures différentes chez Jane, espérant récùeilUr
quelques indices qui pussent éclaircir ces nouveaux soup. çons. Cécile, mon pauvre Horace, est l’innocence même ; et où aurait-elle trouvé un amant ? Elle est à Paris depuis trois mois, n’est pas sortie dix fœs, et quand elle sort, son père l’accompagne et regarde sans cesse autour de lui, comme un dragon qui veille sur un trésor. Je me suis repenti do l’avoir accusée ; mais alors quelle chute ! ne faut-il pas que mes soupçons retombent sur Jane, sur Jane !... C’est tout dire. Maintenant j’ai l’àmo assiégée par le souvenir do tous les exemples de légèreté donnés par les femmes. Ces histoires souvent fabuleuses, mais toujours assises sur ce principe vrai, que la femme est une créature essentiellement mobile, viennent tour à tour se dérouler à mon esprit, et je frémis ! Mais ne faut-il pas considérer Jane comme un de ces êtres cliez lesquels la perfection de la beauté féminine n’exclut pas la stabilité de sentiments qui («t notre partage ? ne t’ai-jo pas dit un jour qu’elle avait l’ame d’un grand homme? Adieu. »
Fragmeiü d’une autre lettre d’Annihal à Horace.
« Je songe, mon cher Orazio, que tu dois avoir entre tes mains les preuves les plus certaines do la fidélité ou do la traliison de Jane. Ne t’écrit-elle pas ? chacune do ses lettres n’ost-elle pas le reflet de sa jiensée ? n’a-t-eUe pas l’amc trop hère pour vouloir dissimuleras sentiments, même coupables ? et si j’ai observé l’inquiétude de ses yeux et le trouble de ses discours ; malgré ses efforts pour paraître toujours la même, elle n’a pu me cacher sa préoccupation, ne pou.\-tu pas, toi, scruter le fond de son cœur? U te suffit, pour cela, de comparer les lettres d’aujourd’hui avec celles d’hier. Ça a beau vouloir
i.A 1>ALË
les déguiser, les pensées qui prédominent en nous percent toujours dans nos écrits!... En vérité, ma situation est affreuse. Je ne dors plus. Tu me connais, Horace; tu sais si je suis ûer, hautain, si jamais l’ic^e d’app basi^s^e a pu souiller ipop àme.: eh bien T voilà que je descends à l’ignoble office d’espiop, ,Je..vpis sourden^qt .épier les acliops d’unOiPréatuce toute céleste I.,, Je vais,,, ahi Horaee, que la sainte amitié a des devoirs cruçjsl ne nous, oïdonne-lrelle pas d’acheyer l’ami qui languit.sur }e Qhanap de bataille, atteint d’une mortelle blessure?... » i .
■ ' Doîizième lettre' d' Ann%al « Horace. ' ' - ■*
ç( Hier, sif George Smithson lisait à haute voix
l’évangile de la femme adultère. — Vous voyez, lui disje, quand il eut fini, que Jésus pardonnait aux filles do Baal, et votre devoir est tout tracé... Les deux jeunes miss m’ont regardé avec effroi, et Jane a rougi : lu sais de quelle émotion cette rougeur est l’indice. -- Mon devoir, dit le vieux puritain avec une tranquillité vraiqient horrible, je le connais 1 ma fille n’aura japiais besoin du pardon du Sauveur : elle ne ferait qu’une faute, moi vivant!,.. A cette phrase prononcée comme un arrêt, Jane s’est appuyée sur Cécile, et toutes deux sont sorties, Cécile soutenait sa cousine presque évanouie, »
. lett,re à Horacç.
, <1,^)1 panq. dpn^a été surpria de mon sjlepcp, pipis jja* prt^Je pàcti to Mb.w ^ jp^rqqi, et je le.
Digitizt hy (înogic
€ Octobre 18154 .
» Mon pauvre Horace, je marche de lumière en lumière, de douleur en douleur. Tu as du courage, je t’écrirai la vérité. Tu sais qu’au-dessus de l’appariement de Jane il existe une longue mansarde dépendant de son logement; jusqu’ici cette mansarde était inhabitée. Hier seulement j’ai aperçu je ne sais quel air de nouveauté aux fenêtres de ce grenier. Le lendemain je suis revenu, je suis monté comme par mégarde, et je n’ai pas eu honte de regarder à travers la»serrure. Horace, tout est fini, je le crains bien !... Tu n’es plus aimé! La magnificence du peu de meubles que j’ai pu voir m’a étonné. J’ai pris le soir même, en sortant, l’empreinte de la serrure, et j’ai le lendemain trouvé un homme Tiabile qui m’a promis de me fabriquer une clef. »
. Du 17.
» J’ai la clef, je cours à la place Royale, j’arrive et je monte à cette fatale mansarde ! J’en reviens sans avoir vu Jane. Ah ! mon pauvre Horace, je tremble encore de rage! Quel est le démon, la fée?... Non, c'est l’amour qui a présidé à la création de ce voluptueux palais où il a prodigué ses enchantements!... Mais quel prince a pu semer ainsi l’or à pleines mains, et, nouveau Jupiter, franchir mystérieusement les mufs d’airain qui gardent cette Danaé nouvelle? par quels artifices magiques a-t-on dérobé à mes vigilants re^rds les pas des ouvriers qui ont décoré avec tant de luxe cette amoureuse retraite ?
» Cet ignoble grenier a été distribué en trois vastes salons, et les lignes disgracieuses des combles se trouvent cachées sous la soie dont les rouleaux nuancent et s’enla-
JANK LA PALIv
cent disposés avec un goût remarquable. Mes pieds ont partout foulé les tapis les plus somptueux, et dans les angles rentrants des tableaux m’ont offert les couleurs les plus fraîches et les plus suaves figures. Ici c’est un vase magnifiquement doré, là une statue d’albâtre, plus loin des porcelaines dignes d’un souverain, et des fleurs fraîches écloses charment les regards et enivrent les sens. Mais je ne te parlerai que de la chambre à coucher : c’est un temple de volupté, un véritable chef-d’œuvre en ce genre. Les fenêtres sont garnies en verre dépoli ; les murs sont cachés par des draperies d’une mousseline éblouissante que bordent de larges bandeaux de soie bleue ; le tapis est à fond blanc, semé de fleurs bleues; tout le reste de l’ameublement est en harmonie avec la délicatesse des tentures; le lit est de forme antique et drapé avec une élégance voluptueuse; il était encore dans le désordre où l’avait laissé l’amour. Une coquille d’agathe était suspendue au milieu de la chambre et servait de lampe; auprès du lit Je remarquai une paire de pistolets, et sur un riche divan de velours bleu je vis les habits d’un jeune homme : ils paraissaient y avoir été jetés à la hâte. Je suis promptement sorti; tout mon sang bouillonnait, mille pensées s’élevaient dans mon âme. J’étais comme au milieu d’un tourbillon. Je songeais à la richesse du séducteur, à l’élégance de ses mœurs, trahie par les recherches de ce lieu de délices. Je le voyais beau, noble, brave, élégant dans ses manières et de parole gracieuse; je voyais la faiblesse de la femme mise aux prises avec toutes les vanités humaines ; Jane n’avait pu résister, etc., etc.
» Il est impossible, me disais-je, que le vieux portier ne sache rien sur le nouvel habitant de cette maison... J’entrai brusqueinent dans sa loge et je lui dis : — Vous avez un nouveau locataire dans la maison? — Non, mon*
^eur, ïh’a-t -il répondu. — Yous vous ftioÉ[uei dô Moi ; je stiis entré dans son appartement et je l’âi vn. — Ah! si monsieur lè connaît, c’est différent! a-t-il répondu. •— Mais, lui ai-je demandé, quel est-il? A cette question, imprudemment lâchée, il m’a regardé de son air inquisiteur que tti dois connaître et s’est enveloppé dans un ■profond silence. J’ai tenté de le séduire, il a repoussé l’or, rien n’â pu le fléchir. Ainsi toutes les précautions sont habilement prises et l’inconnu n’est pas un étourdi : mais cet homme-là sort, marche, vient, entre... Je découvrirai ce mystère.... Je tuerai ton rival... ma tête est en feu. Üne fruitière demeure dans la maison voisine; j’ai voulu la gâgner, j’ai réussi*; elle vient de m’apprendre que le vieux portier a marié dernièrement sa fille unique en lui donnant dix mille francs de dot... Dix mille francs!., payer si cher ia langue d’un portier! Je porterai le flambeau dans ce mystère, dût-il en jaillir un incendie; je te vengerai!... *
• Mardi,
» Aujourd’hui j’apprends que le magicien est un jeune homme. Je me suis mis en sentinelle pour le guetter : mon espion m’a dit qu’il sortait bien rarement, et toujours si lestement, de si grand matin, qu’il était presque impossible de le surprendre. Ce n’est point un sylphe, et mes yeux le verront, je l’ai juré ! Je ne m’occupe plus de Jane, ni de Cécile, ni du puritain ; je suis sur la trace de ton rival, et jamais tigre n’aura mieux suivi sa proie que je le suivrai. »
« Mercredi, 2t.
n Je l’ai vu rentrer; il était onze heures et demie; une voiture l’a jeté au coin du boulevard Saint-Antoine ;
c’est un grand jeune homme, rohscurité ne m’a pas permis de distinguer sa figure. A dcmaip ; je serai Sûr le boulevard à cinq heures du matin. »
« Jeudi soir.
» Horace, j’étais ce m'atin sur le boulevard vers quatre heures et demie : à cinq heures, une brillante voiture attelée de deux chevaux anglais est venue s'arrêter près de la mienne ; des gouttes de sueur inondaieht mon front, et, malgré le froid, dans ma fureur impatiente, je courais de la place Royale au boulevard, du boulevard à la porte de Jane. Je n’ai pas attendu longtemps; un jeune homme de vingt-cinq ans environ est sorti de la maison ; il était vêtu très-simplement ; il m’a regardé d’un air inquiet, car je l’examinais aveo une sombre curiosité. Il est blond, ses cheveux bouclent naturellement; il a l’air doux, mais fier ; son visage est distingué, sa tournure iioble et gracieuse ; ses yeux bleus sont aussi tendres que des yeux noirs sont ardents. J’ai jugé âti caractère de sa physionomie et à tout l’ensemble de sa personne, qu’il devait être Anglais... Ohl s’il peut être Anglais, me disais-jè, malheur à lui 1 en deux heures je puis le faire emprisonner!...
1 . 11 est monté dans sa voiture, et moi dans la miennè. Après mille détours par lesquels il semblait vouloir se dérober à ma poursuite, il est arrivé à l’hôtel de l’ambassadeur de Naples. Le soir môme, je suis allé à l’ambassade. On y donnait uh bal, j’ai vu mon étranger. J’ai demandé à madame B... lé nom do ce jeune inconnu; elle s’est défendue de répondre pendant' environ une demi-heure, mais j’ai fini par lui déclarer, au nom de R..., que je prenais ces renseignements dans l’intérêt môme du jeune homme, qui courait des dangers, Annibal,
m’a-t-elle dit, je me confie à vQlre honneur, et, en vous disant le nom de l’étranger, vous le protégerez : jurez-le moi... Impatient do tout apprendre, je l’ai juré, Horace!. ..'Le jeune homme, reconnaissant en moi son espion du matin et voyant la familiarité qui régnait entre la duchesse et moi, no pouvait pas déguiser le trouble affreux auquel il était en proie. Lui parlait-on, il no répondait pas ; forcé de danser, il jetait sur moi d’impatients regards...
» ~ C’est, me dit madame de B..., le fils de lord C..., le ministre anglais. A ce nom tu sens quelle fut ma surprise. Ton rival est donc un compatriote, le fils d’un homme qui, dans le pays de Jane, est presque roi; il en a tout le pouvoir sans l’éclat. Ce jeune homme s’est donc présenté dans toute la splendeur de la jeunesse et de la beauté, à la jeunesse et à la beauté même; il est venu entouré du cortège des souvenirs de la patrie. Il a dû apparaître à Jane comme la patrie elle-même ; il a parlé 1 II a parlé le doux langage qui charme une Irlandaise... enfin il a sur toi d’incontestables avantages.
» Le père est immensément riche, mais la fortune du fils est indépendante; sa mère est morte en lui laissant trente mille livres sterling de rentes. J’ai su tous ces détails de madame de B..., et j’ai découvert le motif de l’intérêt qu’elle prend à lui : n’a-t-elle pas une fille à marier? Aussi m’a-t-elle ^ajouté que le jeune homme était retenu ici pour une affaire amoureuse. — Or, ditelle, je suis certaine que cet amour n’ira pas loin, parce que le père a déjà rel^usé une fois son consentement, en annonçant à son fils qu’il le déshériterait s’il épousait cette jeune fille. — La connaissez-vous? lui ai-je dit. — Non, mais je sais qu’elle est Anglaise, m’a-t-elle répondu. — Voilà où j’en suis, Horace : crois-tu qu’il y ait do l’espoir? et que faire? »
ÜOl
« Mardi.
» Mes recherches sont vaines, il m’est impossible de découvrir quand et comment sir Charles C... est parvenu à voir Jane. Cette intrigue diabolique restera toujours dans les ténèbres au sein desquelles elle a pris naissance. »
« l” novembre.
» C’en est fait, mon cher Horace, tu es trahi. Je compte sur une fermeté peu commune en te traçant cet arrêt terrible. r Mais tu t’envelopperas dans une froide résignation; je te connais, ami. J’ai longtemps reculé devant l’affreuse vérité, maintenant la lumière m’aveugle. Un amour de six années n’élait-il pas toujours là, plaidant la cause de Jane? Enfin tout est rompu, un autre a su lui plaire. Une grande àme comme la tienne doit faire à Jane le sacrifice d’un amour qui ne saurait plus la rendre heureuse. Je ne suis pas assez insensible pour exiger de toi cette fermeté stofque qui brave toutes les douleurs ; non, la perte de Jane encore vivante mérite, je ne dirai pas des larmes, nous autres hommes nous n’en devons répandre que de joie, le même désespoir que si la mort l’avait ravie. Ton amour s’ensevelira dans une amitié courageuse. Au moment où tu liras ces lignes, songe qu’il est au monde un être qui partage et sent ta douleur; maintenant rassemble toute ta fermeté.
» Après avoir recueilli les renseignements que me donna madame do B..., chez l’ambassadeur de Naples, j’ai avidement cherché les moyens d’éclaircir mes soupçons. Je suis allé voir Jane. Celte jeune fille me confond, elle est toujours tendre, affectueuse... rien no trahit le§
secrètes émotions qui l’agitent sans doute ; cependant elle est changée, elle est en proie à des souffrances dont elle s’efforce en vain de dérober la violence et la cause à mes regards. Horace ! Horace !... Du reste, hier encore la scène était la meme, rien n’annonçait le trouble et le désordre des passions dans cette tranquille retraite. Le vieux puritain semble cependant vouloir retourner en Italie avec sa fille, car les affaires de succession du pauvre Smilhson n’ont pas été difficiles à régler; et, comme sir George Smithson frémit à chaque instant des dangers que court sa fille en vivant dans l’amitié d’une fille aussi mondaine que Jane, son départ me paraît certain.
» Tu sais qu’il existe à l’autre coin de la place une maison de laquelle il est facile de voir ce qui so passe chez .Tane, les appartements se trouvant tous sur la mémo ligne et de pareille hauteur à la place Royale. Je résolus alors de me tenir en sentinelle dans un appartement de la maison voisine pendant tout le temps qui me serait nécessaire pour acquérir les tristes preuves do l’amour de Jane pour le fils de lord G...
» Le lendemain même, le portier de cette maison fut à moi, et il me laissa la liberté de m’établir dans le grenier, où, muni d’une longue-vue et tapi dans un endroit propice à mon espionnage, je restai toute la journée et toute la nuit. A une heure du matin environ je vis briller une lumière dans l’appartement de miss Jane, et à travers les rideaux j’aperçus distinctement les ombres de trois personnes. Je reconnus facilement le jeune homme dont un instant auparavant j’avais entendu la voiture s’arrêter au coin de la rue de Turenne; il riait et folâtrait avec miss Chlora. La nuit, les rideaux, tout conspirait contre moi, je ne pus voir que ces ombres sinistres qui voltigeaient. Tantôt dans le silence de la nuit j’entendais quelques sourds accents de cette harpe divine, tantôt
■ l’ombre d’une jeaflo fille dans les bfâs de sir C... se projetait Sur les plis de la mousselihe, et je frissonnais. Enfin ils ne tardèrent pas à disparaître, la chambre rentra dans une obscurité profonde, et soudain la lumière illumina successivement les différentes croisées do la voluptueuse mansarde. Mais bientôt miss Cécile, rentrant dans son appartement, ouvrit sa croisée ; et, comme si l’aspect de ce bonheur l’eût trop agitée, qu’elle eût besoin de la vue d’un ciel étoilé pour se consoler de sa solitude, elle resta plongée dans la rêverie, contemplant les nuages qui fuyaient avec rapidité à travers les flambeaux de la nuit. Alors mon dernier espoir m’abandonna, et je füs saisi d’un froid qui pénétra jusqu’à mes os.
» Ami, cherche un prétexte, viens, accours, tombe comme la foudre, charge- toi seul du soin do ta vengeance. J’irai au-devant dé toi aussitôt que tu seras arrivé en France, car tu ne manqueras pas, j’espère, de m’écrire un mot d’avis. Adieu. »
Hélas 1 Eugénie, vous auriez un tableau bien imparfait de cette catastrophe si je gardais le silence sur la situation dans laquellej'e me trouvais lorsque cette dernière lettre alluma dans mon cœur tous les feux de l’enfer. Les Français étaient séparés les uns des autres en Espagne, et, semblables à des citadelles semées dans une contrée, ces restes de nos armées se défendaient au milieu d’un pays où les mur.s, les arbres, les fontaines recélaicnt des ennemis. Accablé par la chaleur du climat, par les longues marches, par tous les soins qu’exigeaient notre subsistance précaire et notre sûreté^ menacée, je portais déjà un cruel fardeau, lorsque ce dernier malheur vint m’accabler.
» Jusque-là les terreurs d’Annibal n’avaient point encore attaqué mon amour, je dormais tranquille, me confiant au sourire de Jane. Hélas! mademoiselle, scs lellres
changèrent insensiblement ; à ces chères expressions d’un immortel amour, qui me ravissaient, succédèrent lentement des expressions encore tendres, mais dénuées de oette exaltation qui est la vie du cœur. Je ne m’en aperçus pas, car nous n’étions point de ces amants dont la flamme est dévorante parce qu’elle dure un jour. Bientôt son style eut de la tiédeur, puis il perdit cette chaleur dont l’amour est le principe. Enfin ses lettres devinrent froides par des teintes aussi imperceptibles que les dégradations de la lumière au coucher du soleil ; alors les avis de Salviati prirent à mes yeux beaucoup de gravité, alors s’élevèrent en moi d’horribles doutes que mon cœur repoussait, des soupçons démentis par une voix secrète; l’image de Jane planait toujours devant mes yeux comme un soleil et dissipait tous ces nuages. Mais je reçus la dernière lettre de Salviati ; il s’y trouvait une lettre de Jane dont l’indifférence me glaça, et un démon s’empara de moi ; je fus emporté par je ne sais quelle puissance infernale, car je n’avais plus la conscience de ma propre existence.
» Aussitôt je quittai l’armée, disant que ma blessure reçue à S... s’était rouverte et demandait les plus grands soins. Le poste que j’occupais était envié, on me savait incapable de commettre une lâcheté; j’obtins sur-le-champ ) un congé, je partis.
» J’ignore moi-môme en quelles intentions j’allai à Paris : dans le torrent d’idées, de sensations, de projets qui s’entre-choquaient, je ne distinguais rien ; une espèce d’instinct me guidait et j’obéissais aveuglément. Je traversai la France, les malheurs de ma patrie ne me touchèrent point ; ce ne fut que longtemps après, et à Chambly môme, que je me rappelai les événements politiques comme une vision de mon enfance. Au milieu des souffrances de cet horrible cauchemar, j’entrevoyais la ven-r