‹ Jane la pale H. de balzacChapitre 8 sur 12 · SS · texte numérisé non relu

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goisses d’une morne attente; ses regards avaient quelque chose de farouche, elle se sentait comme suspendue entre la vie de la mort, elle frissonnait au moindre bruit, et, pâle, tremblante, elle fut obligée de laisser son ouvrage : incapable do rien faire^ elle sortît de la maison et se mit •à courir follement à travers le jardin, éprouvant le besoin de déverser dans une extrême agitation du corps la cruelle activité de son âme.

La profonde préoccupation d’Eugénie, l’absence de Landon, et la tristesse qui, chez tous les deux, avait précédé celte conûdence solennelle, donnaient depuis huit jours les plus vives inquiétudes aux deux mères; dans le cercle étroit de leur vie, ces incidents étaient des événements aussi importants que l’est une déclaration de guerre pour un souverain. Aussi Rosalie avait déjà prévenu sa jeune maîtresse que les conférences du soir roulaient entièrement sur les causes secrètes d’une situa* tion si^désospérée ; et madame d’Arneuse, trop acariâtre pour dissimuler longtemps, fit sentir à sa fille le poids d’une colère concentrée.

Pendant les huit jours que durèrent les chagrins des deux amants, les idées do madame d’Arneuse avaient complètement changé. En effet, du moment où elle apprit que son gendre était duc, duc do Landon, un Landon- Taxis, un jeune Hiomme aussi distingué par son esprit que par ses manières, possédant une fortume considérable, des terres, des châteaux, un hôtel à Paris, cachant

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avec myttère un grade sans doute supérieur et des décorations méritées, madame d’Arneuse ne tarda pas à s’enthousiasmer de nouveau pour son gendre : Lândon devint son idole, elle se trouva fière d’une telle alliance, et, au milieu d’une gloire si éclatante, elle no vit plus sa fille que comme une tache au soleil. Eugénie était-elle digne d’un homme aussi distingué, d’un cavalier si accompli ?... Lui enviant môme secrètement son bonheur, elle ne se borna plus bientôt à s’immiscer dans l’amour de sa fille; reprenant cet air inlle.vible qu’elle avait déposé le jour où elle avait vu Eugénie dans les bras de la mort, madame d’Arneuse redevint d’autant plus impérieuse, qu’elle sentait son pouvoir près de lui échapper et qu’elle voulait prévenir la rébellion. Eugénie, absorbée par les pensées de son amour, laissa voir qu’elle no sentait plus le bras pesant de sa mère; alors la marquise, furieuse, accordant à Landon la place qu’Eugénie devait occuper dans son cœur, ne jeta plus sur celle-ci que des regards d’indignation et de colère.

Pendant que la jeune fille parcourait le jardin, sa mère et sa grand’mère avaient commencé une longue conférence, jugeant qu’il était urgent d’examiner la position respective des deux maisons et do porter de prompts remèdes aux dangers que courait la gloire des d’Arneuse. La marquise avait eu soin d’abord de fermer la porte du salon ; cette porte, au sujet de laquelle on faisait de quotidiennes observations à Rosalie, ressemblait à celle du temple de Janus, mais avec cette ditlérencc que fermée elle annonçait la guerre entre l’antichambre et 1e salon.

Séparées par une table de jeu, les deux dames se regardaient avec l’attention de deux avares pesant de l’or : l’une tenait son ouvrage d’une main, ses lunettes do Vautre, et madame d’Arneuso feuilletait machinalement uh Hvre. — Eugénie, dit-elle à voix basse, aura fait

ait

quelque sottise!... Puis elle remua verticalement la tête de droite à gauche, de gauche à droite, et ce geste ne lui paraissant pas assez expressif, elle le commenta en soupirant et en levant les yeux au ciel, ce qui voulait dire : — Qu’une mère est souvent à plaindre!.. .

— Voilà huit jours qu’ti n’est venu!... répondit madame Guérin; qui, par ces paroles, mit le feu aux poudres.

~ Vous verrez, s’écria madame d’Arneuso, qu’Eugénie manquera ce mariage!... et que le malheur nous poursuivra en tout... en tout! répétâ-t-elle en frappant sur la table : voilà huit jours que le duc n’est venu!... Cette petite sotte-là ne lui convient pas, ou elle aura commis quelque faute... Elle est froide comme marbre, elle change à vue d’oeil, elle est laide!... Elle ne m’écoute pas, et croit avoir plus d’expérience que nous. Ah ! la

méchante fille! elle me donne là fièvre! Si elle n’est

pas duchesse de Landon, je mourrai de chagrin!... Perdre la seule occasion qui puisse se présenter de reparaître à la cour et dans le grand monde avec éclat et

tout dépend d’elle!... Ah! je ne lui retrouverai ma foi pas' un prétendu comme celui-là.

En entendant cette philippique, madame Guérin laissa tomber sur le tapis un mouchoir qu’elle marquait des initiales E. L. ; l’entretien s’animait trop pour qu’elle* pût tirer un seul point de plus. — Comme tu t’effrayes, ma chère amie! Eugénie est triste, mais c’est tout simple ; elle n’a plus que huit jours à être demoiselle : le jeune homme ne vient pas! oh bien, ne faut-il pas qu’il • fasse ses apprêls?...

— Une semaine sans venir!... répéta madame d’Arneuse, et Eugénie a les larmes aux yeux.

— Hélas 1 répondit madame Guérin, n’étais-tu pas *^riste aussi, toi, la veille de ton mariage?

— C’était un pressentiment!... dit madame d'Arneuse.

— Oh! oui, ma pauvre fiüe; ce jour-là est bien la cause de tous nos malheurs ! Ici les deux dames soupirèrent simultanément, et la fille répondit à sa mère :

— Effets naturels de votre ambition ! vous m’auriez déshéritée si je ne m’étais pas soumise.

— Allons, allons, ma fille, c’était écrit là-haut ! que veux-tu? le mal est fait.

— Oh! oui! s’écria madame d’Arneuse, mais il ne s’agit

pas de moi ; tâchonsde questionner Eugénie et d’apprendre la cause de cette rupture... Je veux que ce mariage-là. se fasse, et il se fera! Maintenant Eugénie ne dira pas un mot, ne se permettra pas un geste, un regard que je ne l’aie ordonné. En conduisant ainsi l’affaire, elle réussira peut-être;... après... cela ne me regardera plus. Enfin, après de longs discours et une multitude d’hypothèses, madame Guérin termina en disant : ’ •

— J’espère, ma chère amie, que tu ménageras cette petite; elle est gentille !...

— Mais je pense, reprit madame d’Arneuse, qu’elle n’a pas à se plaindre! Si j’ai un reproche à me faire, c’est de la traiter avec trop de douceur!...

A ce moment la porte du salon s’ouvrit et Eugénie parut; elle marchait lentement, les yeux baissés et le, front altéré. Parvenue au milieu du salon sans rien aper- , cevoir, elle se sentit saisie avec force par le bras, et sa mère, la conduisant devant une glace, lui dit d’un ton sévère :

— Si M. le duc venait!,.. Voyez votre figure! vous avez encore vos papillotes, et vous êtes à faire peur!...

— Mais, maman...

— Chut! lui dit madame Guérin, écoute ta mère.

— Eugénie, lui dit madame d’Arneuse, qu’avezvous?.. Elle ne répondit pas.— Qu’avez-vous, Eugénie ?. .,

— Mais, maman, rien, je vous assure 1

— Comment, rien?,., vous êtes triste, et M. le duc reste huit jours .sans nous faire une'seule visite...

— Eh! madame, puis-je le forcer?,..

— Je sais fort bien, mademoiselle, que vous êtes assez gauche pour l’éloigner; mais que s’est-il passé entre vous?... je veux le savoir!..,

Eugénie garda encore le silence.

— Eh bien ! ajouta madame d’Arneuse en lançant à sa fille un regard terrible, répondrez- vous à votre mère?,..

A ce moment Eugénie ne trembla plus comme jadis, et, soit que déjà son courage s’accrût avec les circonstances, soit qu’elle se sentît plus forte à la veille d’avoir un protecteur, elle regarda sa mère en face et lui répondit doucement : — Ah ! ma mère, pourquoi vous plaire à me tourmenter?...

Madame d’Arneuse se tourna vers sa fille, et, les lèvres presque blanches de colère, lui dit d’un son de voix dont elle chercha vainement à déguiser le trouble : — Le joug de voire mère vous est donc bien pesant pour lui parler ainsi? vous croyez-vous ^éjà mariée? Il faut mon consentement, mademoiselle, Ahl je vous ai trop gâtée, et voilà la récompense de mes soins : aucune confiance en moi, des plaintes, des reproches 1 Est-ce donc pour nous punir que le ciel nous donne des enfants?.,. Si jamais vous en avez, Eugénie, je ne souhaite pas qu’ils vous ressemblent... vous seriez trop malheureuse!... Eugénie pleurait à chaudes larmes; mais, sans faire attention à ces marques de sensibilité, sa mère ajouta : — Retirez-vous, mademoiselle, on ira vous chercher à l’heure du dîner, Eugénie se leva, franchit avec rapidité les escaliers, les appartements, afin de ne pas rendre les domestiques témoins de sa douleur, et, arrivée dans sa chambre, elle put au moins y pleurer

en liberté. Pendant le dîner, madame Guérin intercéda vainement en faveur d’Eugénie, le dîner se passa sans que madame d’Arneuse eût l’air do savoir qu’il y eût à sa table une jeune fille triste et souffrante qui était su propre fille. Rosalie haussa plus d’une fois les épaules à l’insu des convives, et la tristesse de mademoiselle fut le sujet d’une longue discussion entre elle et Marianne ; tout ce qui agitait le salon avait toujours un centrecoup dans l’antichambre. Il en est ainsi partout} et l’on ne saurait l'empêcher; un maître aurait beau ne rien dire, ses laquais seraient muets afin de l’imiter,

La pauvre Eugénie, confinée dans sa chambre, se trouvait heureuse de pouvoir penser à Horace sans être interrompue, lorsque madame Guérin vint la trouver :

Ma chère enfant, tu as fâché ta mère, et il ne faut pas bouder aussi les uns contre les autres, cela me fait mal, vois-tu... Allons, viens, descends, prends ta jolie petite mine, ne sois plus sérieuse : tu entreras et tu commenceras par demander pardon à ta mère,

— Et de quoi ? dit Eugénie.

— Je n’en sais rien, répondit la grand’mère, mais demande-lui toujours pardon, embrasse-la bien gentiment, faites la paix et ne la] troublons plus. Ta mère on sait plus que toi, mon enfant, et tu dois l’écouter; tâche de ne pas la contrarier; elle est ta mère, ne veut que ton bien, ne peut que te donner de bons avis... Viens.

Eugénie se laissa ramener au salon, et vint s’offrir à sa mère avec l’air candide d’un enfant, elle implora timimidement son pardon en balbutiant les mots de reconnaissance, de devoir, respect , etc. Madame d'Arneuse tendit gravement la joue à sa fille, et lui dit avec un geste dramatique :

— Me direz-vous maintenant pourquoi M. Landon...

LA PALE < tH

— Maman, répondit Eugénie en l’interrompantj il m’est impossible de vous répondre...

— Allons ! s’écria la grand’mère, tu vois bien qu’elle ne sait seulement pas ce que tu veux lui dire... elle souffre de l’absence de M. Landon et n’en devine pas les motifs : n’est-ce pas, mon enfant?.., Eugénie garda le silence et on en resta là. Mais cette paix ne fut qu’une courte trêve; au bout d’une demi-heure, ces mots :

— Eugénie, allez vous habiller, prononcés comme un arrêt par madame d’Arneuse, renvoyèrent do nouveau la jeune fille dans sa chambre.

A peine Rosalie commençait-elle la toilette de sa jeune maîtresse, que Marianne annonça au salon M. le duc de Landon. En entendant ce nom et en voyant paraître son gendre chéri, madame d’Arneuse sut facilement prendre un air gracieux et enjoué. — Eh I bonjour, mon ami, voilà un siècle que nous ne vous avons vu...

Elle se leva, et, tendant lajnain à Horace, elle s’approcha dé façon que le duc se trouva forcé de l’embrasser.

— Que vous est-il donc arrivé? j’ai été vraiment dans l’inquiétude.

— Et moi aussi, dit madame Guérin avec une sensibilité vraie.

Horace ne pouvait que saluer de la tête. En s’asseyant il baisa la main de madame Guérin.

— Daignez m’excuser, mesdames, dit-il, j’ai été indisposé, accablé d’affaires, de soins...

— Indisposél... s’écrièrent à la fois les deux dames; seriez-vous encore malade ? vous êtes changé I voulezvous prendre quelque chose? parlez... Qu’avez-yous eu ? mon Dieu I

— Ohl rien, répliqua Landon... Cependant son front s’assombrit lorsqu’il prononça ces derniers mots.

Madame d’Arneuse avait trop de finesse dans l’esprit pour ne pas voir, à l’air et aux manières d’Horace, qu’il n’avait point varié dans son projet de mariage et iju’il n’avait nulle envie de retirer sa demande. Celle perception lui ayant rendu toute sa gaieté, elle déploya visà-vis de son gendre toutes les ressources de son adresse, toutes les ruses de sa coquetterie, essayant, comme une fée, de décrire autour de lui un cercle magique d’où il n’aurait ni le pouvoir ni l’envie de s’échapper.

— Mais je ne vois pas mademoiselle Eugénie! s’écria Landon aussitôt qu’il pût se soustraire aux obsessions de la marquise.

— Eugénie! répondit-elle en jouant la surprise, elle est dans sa chambre; elle s’habille, cette chère enfant. Si vous saviez comme elle est aimable ! C’est au moment d’être séparée de son enfant, de perdre son unique bien, dit-elle en cherchant à pénétrer les intentions de son gendre, c’est alors que l’on sent à quel point on y tient ; tous ces jours-ci Eugénie a été vraiment étonnante; elle est d’une douceur, d’une sensibilité... Méchant, de nous enlever notre joie!

— Vous l’enlever!... madame! s’écria Horace avec une imprudente vivacité; j’espère que nous ferons une môme famille.

— Bien, pensait madame d’Arneuse, je serai maîtresse chez mon gendre; j’aurai mes gens, mon hôtel, mes voitures, ma terre, etc. Allons, dit-elle, pénétrée de la plus vive joie, venez, que je vous embrasse, mon pauvre ami 1 j’avais besoin d’un fils tel que vous!... Ahl vous m’êtes bien cher!...

Madame Guérin lui tendit la main, serra la sienne en s’écriant : — Mon cœur m’avait bien dit que j’aurais un petit-fils...

Horace fut tout étonné de rester froid à ce manège et

de ne trouver rien à répondre à ces expressions pathétiques. Involontairement il avait comparé cette scène à celle où sir Smithson lui offrit sa fille; ce souvenir le rendit morne et distrait.

— Souffrez-vous? lui dit aussitôt madame d’Arneuse, dont la sollicitude ne concevait que la douleur physique.

A ce moment Eugénie entra, elle salua Landon du plus doux sourire, et, sans interrompre la partie d’échecs que sa mère avait commencée avec Horace, elle s’assit auprès de madame Guérin, de manière à pouvoir, dans l’ombre où elle se trouvait, contempler son bien-aimé; religieusement elle examina son visage, ses cheveux, ses yeux, interrogeant son front, épiant ses pensées, et quand elle rencontra ses regards, elle sentit son cœur s’épanouir comme une plante au soleil du matin. Elle voyait en lui non-seulement l’homme qui s’était rencontré pour recueillir son cœur, mais un être auguste paré de ce charme que nous trouvons aux illustres infortunes, une âme dont toute la richesse lui était connue.

Un premier regard, recueilli avec reconnaissance, ne sembla-t-il pas lui dire ; — Désormais tu seras pour moi ce qu’aurait dû être Janel... Tout no lui souriait-il pas dans l’univers?... La cloche qui sonna pour annoncer le dîner tira Eugénie de sa douce rêverie, et la jeune fille se plaignit en elle-même de la rapidité des heures. Au dîner, l’on convint de signer le contrat dans quatre jours, et de conduire aussitôt après les deux amants à l’autel. En écoutant ces conventions, Eugénie tressaillit et resta stupéfaite de trouver de la douleur au milieu de sa joie.

Après le repas, la fraîcheur du soir invita à la promenade; madame d’Arneuse était trop politique pour ne pas laisser sa fille causer librement avec Landon : elle ne

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les suivit donc que de loin. Lorsqu’ils arrivèrent près du bosquet, Horace, montrant allernativeraent à Eugénie et son étoile chérie et l’astre des nuits, liii dit ;

— Vous comprenez aujourd’hui les paroles vagues que je prononçai quand nos cœurs s’entendirent ici pour la première fois.

— Aussi vous répéterai-je, Horace, en vous montrant cet astre, que Jane est pure comme lui.

— Chère Eugénie, dit-il avec une profonde émotion, votre innocence vous empêche de concevoir le mal.

— Ah ! je me tairai volontiers, reprit-elle en retenant ses larmes. Eh bien, vous consentez donc à faire le bonheur d’Eugénie?...

Elle le regarda avec une simplicité touchante; et Landon, savourant le charme de cq^ aveu, se contenta do baisser la tête par un mouvement plein de grûce ; et Eugénie dit encore :

— Qh I mon cher, oui, bien cher Horace 1 je ne comprends point ces conditions dont les hommes ont imaginé d’entourer l’union céleste do deux cœurs qui s’aiment. Nous sommes seuls. Une de vos paroles, un regard de vos yeux, me seront plus sacrés que toutes les pompes imaginables : juroz-moi 'de me protéger toujours, de vous laisser aimer par moi, do ne jamais repousser loin de vous une créature qui ne peut vivre qu’à vos côtés. Je ne vous demande pas de me promettre un éternel amour, c’est folie : tant de circonstances...

Elle s’arrêta, des pleurs inondèrent son visage, et elle s’écria ;

— Il y a dans mon âme une frayeur que je ne puis expliquer, je ne sais si elle vient de la force de mes sentiments ou s’il faut l’attribuer à cette scène... mais je tremble comme devantle malheur, et vousôtes là. ..vous!..

Ils avaient, sans s’en apercevoir, quitté le bosquet.

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lANE LA PALE

le jardin, et au milieu des champs gravi une éminence assez élevée d’où l’on découvrait toute la campagne; la lueur de la lune était plus douce. Ils se sentaient emportés par une de ces extases connues des seuls amants.

Le calme de la nature avait quelque chose de solennel et semblait l’interprète de leurs cœurs dans les moments de silence. Il y avait auprès d’eux une pierre couverte de mousse qui, s’élevant comme un monument, leur pa- 'fUt un autel digne de la simplicité de leurs serments.

— Eugénie, dit Horace en s’emparant de ses mains qu’il serra avec effusion, Eugénie, Jane est, je le vois, un fantôme qui vous poursuivra sans cesse : écoutezmoi donc bien. Je tiens encore à elle par le souvenir de mes premières douleurs; mais les joies pures que vous •m’avez données m’attachent à vous pour la vie.

— Je vous crois et je suis en ce moment la plus heureuse des femmes.

Elle appuya sa tète sur l’épaule d’Horace, qui la baisa au front avec la tendresse d’un amant. — Maintenant j’existe, dit-elle, maintenant j’ouvre les yeux à une nou- . velle vie, et cette heure sera éternellement présente à mâ pensée ; elle sera le charme devant lequel fuiront mes craintes. Souvenez-vous en toujours aussi... alors elle me sera doublement chère.

Ils revinrent à pas lents et en silence. Arrivés à vingt pas de la porte, Horace, ému comme Eugénie par les diverses sensations qu’il avait éprouvées, et regardant celte jeune fille comme son seul espoir (il était sans parents, sans famille), la prit dans ses bras, la serra avec force, et, l’embrassant, lui dit : — Ohl oui, Eugénie, ne crains rien. A ce moment parut madame d’Arneuse, qui, s’avançant d’un pas grave et dans une attitude^ comiquement imposante; s’écria : — Mes enfants, vous n’étes pas sages... Elle crut remplir à merveille son rôle de

mère, et cette phrase, son accent, détruisirent soudain le charme auquel Eugénie et Horace étaient soumis. Au milieu d’un divin concert une crécelle avait crié. — Vous avez raison, madame, répondit gravement Horace, douloureusement affecté de voir qu’il vivrait avec' un être dont il ne serait jamais compris. Pendant le temps qui s’écoula entre celte soirée et le jour du mariage, Eugénie eut bien encore à supporter de petites contrariétés-: elle aurait maintes fois désiré aller se promener le soir avec Horace; mais madame d’Arneuse lui interdisait formellement de passer le seuil de la maison, car il était contre les convenances de laisser voir le bout du pied d’une jeune fille promise; elle eut bien des moments d’orage, ils furent pour elle semblables au bruit de la pluie pour celui qui repose sous un toit hospitalier; un regard, une parole d’Horace, guérissaient les blessures faites par sa mère. Une nuit elle rêva même que Jane reparaissait et brûlait le palais habité par elle ; mais elle secoua toute superstition en se voyant si près de saisir le bonheur.

Le jour du contrat, Horace arriva de bonne heure, et, trouvant toute la famille réunie au salon, il jeta en riant une lettre à madame d’Arneuse et lui dit :

— Si vous aimez les dignités, ma mère, et je vous soupçonne de cette faiblesse, vous aurez un gendre général, grand’croix de la Légion, commandeur do Saint- Louis, etc.

— Un commandeur! s’écria la marquise (à ce mot, l’ombre de l’ancien régime apparut à ses yeux), un commandeur! Elle voyait déjà des talons rouges. La cause de l’avancement extraordinaire de Landon était trèssimple : il avait pour cousin le duc de P... Ce vieux seigneur, en rentrant en France avec le roi, n’oublia pas Horace ; et comme, au retour de nos princes légitimes,

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on venait de réunir les deux noblesses, les deux armées sous la même enseigne et par les mômes faveurs, le duc de P... avait représcnlé qu’on pouvait, sans craindre d’exciter l’étonnement, combler d’honneurs un militaire aussi distingué que Landon. Son*' départ de l’Espagne, quand il revint à Paris attiré par la trahison de Jane, fut présenté sous un nouveau jour, et le fit regarder comme un de ceux qui étaient restés fidèles au fond du cœur. L’éclat de son nom, le désir qu’avait le duc de P... de rendre sa" famille puissante, tout contribuait à mettre Landon dans une situation politique très-brillante; son cousin l’avait peint comme un des fidèles soutiens du trône. Aussi le vieillard, cliarmé de la gloire militaire d’Horace, finissait-il sa longue épître on donnant à son cousin l’espoir de s’asseoir bientôt auprès de lui sur les bancs de la chambre héréditaire. Eugénie, peu touchée de ces nouvelles, sentit mieux que jamais combien son caractère était différent de celui de sa mère; elle ne partagea ni la joie ridicule de celle-ci ni l’enthousiasme puéril de madame Guérin.

Ce jour était alors un jour de triomphe pour tout le monde ; Rosalie chantait victoire.

' — Les contrats signésl s’écria-t-elle, après sept mois v.

de marches et de contre-marches ; est-ce là conduire une intrigue?

— Allons, mademoiselle, répondit le maréchal, vous serez maintenant mon chef de file.

— Je le sais bien, dit-elle en riant; aussi mes talents sont-ils récompensés! M. le duc nous dote de huit cents livres de rentes.

Et je serai cuisinière d’une duchesse! s’écria Marianne.

La joie régnait partout.

Le 12 octobre 4814 fut le jour désigné pour le ma-

riagc. En attendant, on forma la maison de madame h duchesse de Landon-Taxis. Nikel resta le valet favori et Rosalie première femme de chambre; Marianne eut unô pension, et le reste de^la maison fut choisi par Eugénie, ‘ qui voulut attacher à sa personne des gens dont elle, avait déjà soulagé la misère. Eugénie et Horace dési* raient tous deux faire un voyage à la terre qu’ils possédaient en Bourgogne; au mois do novembre seulement ils consentaient à venir habiter leur hôtel à Paris. Landon abandonna à sa belle-mère le petit hôtel Landon; car madame d’Arneuse, dévorée du désir de reparaître dans le monde, avait refusé, au grand contentement des époux, de les suivre à Lussy. Elle lit observer que sà présence était nécessaire à Paris, on elle aurait à diriger la restauration de l’hôtel Landon et à le meubler au goût d’Eugénie, qu'elle consulterait pour la moindre tenture, les couleurs, les bois, les dorures, les étoffes, les meubles, etc. Ces soins, ces détails annonçaient la plus grande opulence, et Eugénie croyait rêver; elle demandait naïvement à Horace s’il ne se ruinait pas. Landon lui apprit que le vieux Guérard avait si bien administré ses revenus, que sa fortune était doublée, et ce vieil ami lui avait annoncé, on outre, qu’il tenait en réserve une somme de cinq cent mille francs pour les frais du mariage do son cher élève. ^

Au milieu de cette joie, madame d'Arneuso éprouva un chagrin violent ; Landon n’offrait pas une épingle à Eugénie. Cette aimable enfant l’avait exigé d’avance et èn secret d’Horace; mais aux yeux do madame d’Arneuse un mariage sans corbeille ne devait pas être heureux. Aussi, quand, après bien des questions faites avec sa finesse ordinaire, elle apprit que cet ornement principal d’un mariage comme il faut manquerait absolument, elle dit en confidence à madame Guérin :

— Il se dt^ment un peu, notre jeune homme : je no Taurais pas cru avare.

Mais le lendemain les superbes présents apportés par Landon aux deux dames lui valurent les compliments les plus affectueux; et le soir, madame d’Arneuse dit à sa mère avec un air de conviction ;

— Ne vous ai-je pas toujours répété qu’il était impossible de refuser à M, Landon une magnificence bien entendue? Aux moindres détails de sa conduite on reconnaît un homme qui a do la grandeur.

La veille du mariage arriva, et Eugénie fut tout étonnée de l’intérêt que sa toilette et sa figure inspirèrent à ses deux mères.

— Eh ! ma pauvre enfant, lui dit madame Guérin en l’embrassant, j'aperçois à ta joue une petite tache rouge. Viens, viens.

Et la grand’mèro lui donna une eau souveraine pour foire disparaître ce défaut. A tout instant ses deux mères • la regardaient avec une inquiétude mêlée d’intérêt. Parfois madame Guérin prenait les mains d’Eugénie, et les serrant avec tendresse, disait : •— Pauvre petite 1 Madame d’Arneuse la contemplait aussi en souriant et s’écriait : — Mon enfant, c’est pourtant demain ! Rosalie, Languedocienne qu’elle était, souriait en entendant ces discours. Cette tendresse du moment, exprimée par mille réticences, semblait voiler un mystère, et Eugénie était trop heureuse pour chercher à le deviner. Rosalie et Nikol en étaient déjà à tu et à toi; Marianne prétendait même les avoir vus s’embrasser ; mais pure jalousie do femme 1 M. Landon ayant envoyé ses gens à Lussy et vendu sa maison do Chambly à son ancien propriétaire, coucha, la veille de son mariage, chez madame d’Arneuse. Alors tous les personnages de ce drame dormirent sous le même toit : dormirent!.., veillèrent. Cette conduite

n’était pas très-orthodoxe, mais l’aspect de la couronne ducale avait dissipé tous les scrupules de madame d’Arncuse.

A la pointe du jour Eugénie ouvrit sa fenêtre; elle aperçut à l’horizon de gros nuages noirs qui annonçaient un orage : — Quel malheur, se dit-elle, que le temps ne soit pas beau pour notre voyage!...

A ce moment elle vit entrer sa mère, qui, s’asseyant auprès d’elle, lui dit : — Ma fille, M. le duc de Landon a voulu partir après la bénédiction nuptiale pour sa terre do Lussy, sans être accompagné de votre mère ; j’ai cédé... (ce mot parut très-difficile à prononcer à madame d’Arneuse); c’est vous dire, Eugénie, que votre situation et la mienne sont tout à coup changées : si votre mère a fait plier sa volonté devant les désirs de votre mari, vous devez vous soummettre, vous, à ses moindres caprices. Cette conduite m’a déplu : il vous emmène loin de nous au moment où des soins affectueux sont plus quo jamais nécessaires ; alors je suis forcée de vous donner ce matin les avis qu’une mère doit à sa fille...

Là, madame d’Arneuse fit une pause, et Eugénie, pour la première fois, était tentée de sourire à l’aspect du masque de gravité mystérieuse qui couvrait le visage de sa mère.

— Eugénie, reprit-elle, l’honneur d’une femme est son bien le plus précieux...

Madame d’Arneuse s’arrêta encore, et, jugeant (ju’il

fallait débuter par des généralités, elle poursuivit ainsi :

— L’honneur cependant sera maintenant d’obéir à ton mari en tout. Nous sommes les plus faibles, mon enfant, et c’est par la ruse que nous obtenons quelque pouvoir en ménage.

— OhlTnaman, je n’aurai jamais besoin de ruse, je Paimerai 1 voilà toute ma science : faire sa volonté sera mon plus grand bonheur.

— Bien, ma fille, ce sont là les principes que je vous ai inculqués : mais, écoutez : il n’y a pas de femme qui no veuille être la maîtresse... tu peux penser autrement en ce moment, mais la mère a deux foix ton âge et connaît la vio I or je t’engage à bien suivre mes conseils, à n’en prendre jamais que do moi, et surtout à toujours me dire ce qui se passera entre ton mari et toi, mémo dès lo commencement de ton mariage; alors nous prendrons des mesures, Eugénie, pour que tu puisses être tout à fait heureuse. Ah ! ma chère enfant, il y a deux grands systèmes à suivre pour s’emparer du cœur des hommes : moi, j’ai débuté par les larmes, les attaques de nerfs, les vapeurs, et j’ai reconnu qu’il était infiniment plus aisé de leur imposer notre empire en saisissant le pouvoir avec audace etenleur disantcnface qu'ils no nous valent pas. A force de leur répéter la même chose, ils finissent par nous croire, de guerre lasso... Tu sens que je no te parlerai pas du parti do la douceur: se soumettre est la plus grande sottise que puisse faire une femme. A chaque instant Eugénie témoignait son désir do répondre, mais aussitôt madame d’Arneusc lui imposait silence et continuait : — Ce n’est pas là tout, j’ai une foule do choses à le dire... Ici elle fut heureusement interrompue par l’arrivée do Tandon.

En écoutant ce discours, Eugénie, rendit grâce à Horace d’avoir exigé un mois do solitude à Lussy et son

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JANK LA PALE

âme pure applaudit par instinct à la délicatesse de cette conduite. Bientôt neuf heures sonnèrent. Accompagnés do madame d’Arneuse, de madame Guérin, de Rosalie et de Nikel, ils se rendirent à la mairie de Chambly et à l’église ; puis à dix heures le postillon üt entendre son fouet. Une calèche de voyage attendait les deux couples. Puis vinrent les adieux de madame la marquise d’Arneuse à sa fille et à son gendre : ce fut une scène pathétique et jouée avec assez de naturel. Elle commença par serrer Eugénie dans ses bras et sut trouver quelques larmes ([ui firent un très-bon effet ; puis elle la regarda do temps à autre d’un œil morne, elle lui tendait la main et pressait la sienne avec un tendre sourire. — Pauvre petite !... Enfin, quand Eugénie se leva, madame d’Arneusc la retint dans ses bras sans vouloir la rendre à Landon. Alors Eugénie, étonnée de ce luxe de tendresse, s’accusa d’avoir mal jugé le cœur de sa mère. Pour madame Guérin, elle étaft sincèrement aflligéc et ne pouvait pardonner à son petit-fils l’idée bizarre d’emmener ainsi Eugénie: aussi, lœ'sque madame la duchesse de Landon fut partie, que les deux mères rentrèrent dans le salon désert, madame Guérin, regardant sa fille, s’écria : — Certes, tel n’élait pas l’usage avant la révolution I — Le jour qu’il nous a parlé des mœurs et du monde, je me doutais do tout ceci. — Pourvu qu’il ne lui arrive rien! — Quelle originalité de nous laisser seules et sans société ! — Pauvre petite, que va-t-elle devenir ? Telle fut la litanie de madame Guérin. Celle de madame d’Arnousc était bien dilFérente : — Je vais donc quitter Chambly 1 — Nous allons habiter Paris et un bel hôtel! — Je vais être occupée à monter la maison do ma fille! — Recevoir des visites do toute ma famille et des parents de mon gendre ! — Enfin, voilà Eugénie duchessel — Ah ! c’est un beau mariage ! — Nous u’on pouvions pas faire un moindre! — Eugénie a

un long voyage à faire. •— Pauvre petite, que va-t-elle devenir sans moi ?...

Là les deux dames se trouvèrent à l’unisson et continuèrent sur ce ton pendant une partie de la journée tout en s’occupant des préparatifs de leur départ. Bientôt elles se rendirent à Paris et s’installèrent avec joie au petit hôtel Landon. Là elles reçurent la cour et la ville, et ce fut bien autre chose ; pour la marquise, les plaisirs, les réceptions, les attitudes de reine, la toilette, tout revint avec plus de fureur qu’au premier âge. A l’inconstance et aux caprices près, Marianne prétendit que madame n’avait pas eu un moment d’humeur. Elle rajeunit, et il n’est pas besoin de faire observer qu’elle partageait les sentiments et les opinions de la haute aristocratie : — Les d’Arneuse !... Ah ! les d’Arneuse !... prrr, les d’Arneuse !

Enfin, pour bien connaître madame la marquise, laissons de côté son équipage aux armes des d’Arneuse, ne faisons pas mention du chasseur, des laquais en livrée rouge et or, et entrons dans le salon du petit hôtel Landon ; voyons-le, non pas décoré avec cette simplicité noble qui indique la grandeur sans faste, l’opulence sans la petitesse du parvenu, mais orné de tapis précieux, de meubles dorés,' de draperies rouges, en un mot le salon d’un agent de change millionnaire ou d’un prince de nouvelle création. Madame d’Arneuse est entourée de ses parents, qui depuis peu daignent la reconnaître et la voir. Elle est mise, non plus avec cette mesquinerie dont elle rougissait à Chambly, mais avec un luxe ridicule. Elle porte une robe de velours bleu de ciel ; les dentelles, les fleurs, tout est prodigué. — Madame, lui dit-on, vous avez conclu pour mademoiselle d’Arneuse un très-beau mariage... — Oui, madame; M. le duc de Landon était un parti fort avantageux, j’en suis satisfaite... L’air dont

elle accompagne ces paroles veut dire ; — Maintenant que la noblesse reprend ses droits, une d’Arneuse aurait pu trouver mieux!... Sur sa figure, mobile comme celle de Célimène, mille sentiments divers se succèdent : elle sourit à l’un, reçoit froidement l’autre, écorche celui-là par un mot, caresse celui-ci, change vingt fois d’expression et de caractère : elle est sérieuse, grave, et tout à coup vive, enjouée; elle politique et parle modes; détruit la Charte et sape une réputation ; prend un air imposant, et ne retient pas une idée triviale, reste de son éducation première. Elle est spirituelle, fine, occupe tout son salon d’elle-mème, règne, contente une foule d’esprits superficiels, et à peine se trouve-t-il un seul cœur qui la juge 1 Celui-ci la croit franche, celuidà la trouve dissimulée. Les années n’ont rien enlevé à la vivacité de ses sensations, à la pétulance de ses manières. C’est la corde qui dans le feu pelillo, s’élance, se tourne, se retourne; à l’huniidilé, s’assouplit, se plie, s’allonge, s’amollit, et qu’un souffle d’été détendra tout à coup. Enfinj à l’examiner froidement , on devine, dans le mouvement excentrique qui l’agite, le besoin qu’elle éprouve de se fuir elle-même.

Madame Guérin, simplement misei est reléguée dans un coin ; heureuse quand elle trouve un notaire, un avoué (les affaires exigent quelquefois leur présence) ou l’un de ces jeunes gens qui ne connaissent pas encore le monde; alors elle s’empare avec adresse de ces humbles comparses et réussit quelquefois à faire sa partie. Le soir, quand le salon est vide, madame d’Ameuse entrevoit sa mère :

— Eh bien ! maman, avez-vous fait votre boston ?

— Oui ; M. Giraud...

— Ohl quel nom allez- vous chercher là? mais est-ce que je reçois de ces gensdà, moi ?

JANB LA PALE

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