CHAPITRE X
Lorsque nous arrivâmes au four à plâtre , nous nous assîmes sur nos valises; ei au bout de quelques minutes , nous vîmes arriver notre nouvelle connaissance, portant un paquet enveloppé dans un moucboir.
— Vous ferez bien , nous dit-il , de placer vos habits dans vos valises, et de mettre ces blouses , vous en serez vus de meilleur œil parmi nous. C'est une des époques du rassemblement de toute la tribu , et il s'y trouve quelques individus don! je n'oserais trop répondre; mais avec ma femme et moi, vous êtes en toute sûreté. Son petit doigt \ous protégerait contre mille !
— Votre femme! qui donc est-elle? lui demandai-je en passant ma tête par le haut de la blouse.
— Un grand personnage parmi les Égyp-
tiens. Elle est, par droit de naissance, chef de la tribu, et personne n'oserait lui désobéir.
— Et vous... êtes-vous Egyptien?
— Oui et non... je ne le suis pas de naissance; mais je le suis devenu par adoption et par mariage... Je puis vous assurer que je ne suis pas né sous une haie, quoique j'y passe la nuit quelquefois. Mais ne croyez pas que j'aie dessein de vous faire rester ici longtemps; nous partirons dans quelques jours, et nous serons peut être plusieurs mois sans revoir la tribu ; mais nous reverrons de temps en temps ma famille. Je ne vous ai pas pris avec moi pour vous faire vivre en Egyptiens; non, non; nous mènerons une vie active et affairée. .. Nous voici près des tentes; ne parlez pas jusqu'à ce que vous soyez dans la mienne: alors vous pourrez faire ce qu'il vous plaira.
Nous entrâmes dans un prtit bois, et nous nous trouvâmes bientôt dans une clairière où étaient dressées une trentaine de tentes. Les feux étaient allumés, et partout on s'occupait à préparer le dîner. Nous passâmes en silence devant dix à douze tentes, et enfin nous nous arrêtâmes devant la plus grande de toutes. Notre conducteur nous quitta pour y entrer, et nous dit de l'attendre. Là, nous retrouvâmes le fou et l'enfant qui, de même que nous, étaient en blouse.
Le dernier s'occupait à faire bouillir la marmite suspendue sur un feu de menu bois vert, en soufflant de toute la force de ses poumons. Plusieurs Egyptiens passèrent près de nous , et quelques-uns nous regardèrent avec des yeux dont l'expression n'avait rien de prévenant. Nous ne fûmes donc pas fâchés de voir revenir celui qui nous avait amenés dans ce lieu. Il était suivi d'une femme à qui il parlait dans la langue de sa tribu. — Nattée vient vous recevoir ellemême, nous dit-il.
Jamais de ma vie le souvenir de la première apparition de Nattée, et de l'effet que sa vue produisit sur moi , ne s'effacera de ma mémoire. Elle était de grande taille; elle aurait même paru trop grande sans la symétrie parfaite et l'admirable proportion de tous ses membres. Son visage était ovale; son teint, olive clair; ses yeux, pleins de feu, et noirs comme les plumes du corbeau ; son nez, moulé d'après le plus beau modèle de la Grèce; sa bouche, petite; ses lèvres, minces, avec une légère expression de dédain, et ses dents étaient blanches comme des perles. Jamais je n'ai vu femme qui eût l'air plus imposant. Ses pieds étaient nus et trèspetits, ainsi que ses mains. Elle portait à ses doigts plusieurs bagues d'un travail antique et curieux; et une pièce d'or était suspendue sur
son front, à l'endroit où ses cheveux noirs se séparaient. Elle nous regarda, appuya sur son front le bout de ses doigts , et nous faisant ensuite un signe de la main avec grâce, elle nous dit d'une voix pleine de douceur : Vous êtes les bien -venus. Elle se tourna ensuite vers son mari, lui parla en sa propre langue, et ils s'éloignèrent à quelques pas de nous.
Au bout de quelques minutes, elle revint seule près de nous et nous dit d'une voix dont le son était doux, mais l'accent décidé : — Je vous ai déjà dit que vous êtes les bien- venus; asseyez-vous donc et partagez tout ce que nous avons. Ne craignez rien , car vous n'avez rien à craindre; soyez fidèles à mon mari tant que vous le servirez; quand vous voudrez nous quitter, dites-le-nous , et il vous sera permis de partir. Mais si vous essayez de partir sans permission, nous vous soupçonnerions d'être nos ennemis, et vous seriez traités comme tels... Voici votre logement tant que vous resterez avec nous, ajouta-t-elle en nous montrant une tente voisine de la sienne ; Jumbo l'habitera seul avec vous. .. Fléta, où êtes-vous?
Une voix presque enfantine lui répondit du fond de sa tente , et j'en vis sortir une jeune fille de dix à onze ans. La vue de cette aimable enfant fut pour moi une nouvelle source d'inté-
rêt. Elle avait l'air d'une petite fée; elle avait la peau aussi blanche que la neige qui vient de tomber, les cheveux d'un châtain-clair et de grands yeux bleus, et son jupon un peu court laissait voir des jambes fines qui ne pouvaient avoir de rivales. Elle s'approcha de Nattée, et croisant les bras sur sa poitrine, elle lui dit : — Me voici.
— Voici de nouveaux amis, Fléta, lui dit Nattée en nous montrant Envoyez ce paresseux de Num (c'était le véritable nom du fou) chercher du bois , et veillez à ce que Jumbo ait soin d'entretenir le feu.
Elle nous quitta en souriant, et se rendit dans un endroit où quarante à cinquante Egyptiens étaient assemblés et s'entretenaient avec beaucoup de vivacité. Elle s'assit au milieu d'eux , et je remarquai qu'on l'écoutait et qu'on lui pariait avec beaucoup de respect. Pendant ce temps, Jumbo avait allumé un bon feu, Num apporta du bois; nous aidâmes Fléta à préparer des légumes, qu'elle jeta dans la marmite, et enfin il n'y eut plus rien à faire. Fléta s'assit près de nous, et séparant ses longs cheveux qui lui étaient tombés sur les yeux, elle nous regarda l'un après l'autre.
— Qui vous a donné ce nom, Fléta? lui demandai-je.
A LA KECHEKGHE IVUN PÈKE, 91
— Ce sont eux.
— Qui, eux ?
— Nattée et son mari Melchior.
— Mais vous n'êtes pas leur fille?
— Non; je ne la suis pas... c'est-à-dire je ne crois pas l'être.
Elle se tut tout à coup, comme si elle eût craint d'en avoir déjà trop dit, baissa les yeux vers la terre et croisa les bras sur sa poitrine, de sorte que le bout de ses doigts lui touchait l'épaule.
— Elle a été volée; c'est une chose sûre , me dit Timothée à l'oreille.
Fléta l'avait entendu. Elle leva les yeux sur lui en appuyant un doigt sur ses lèvres, et en montrant Num et Jumbo, qui étaient assis à quelques pas. J'éprouvai pour elle un intérêt puissant, avant d'avoir été une heure dans sa compagnie, tant elle était pleine de grâces, tant sa physionomie avait une expression mélancolique. Il était évident qu'elle vivait dans une sorte de contrainte; cependant Nattée la traitait avec bonté, et Fléta ne paraissait pas plus réservée devant elle qu'en présence de tout autre. La nature lui avait peut-être donné cet air pensif et presque triste, et ce ne fut que longtemps après que je la vis sourire pour la première fois. Peu de temps après cette courte
92 JAPIIET
conversation, Nattée vint nous rejoindre, marchant avec la grâce et la dignité d'une reine. Son mari, ou Melchior, comme je l'appellerai dorénavant, nous rejoignit bientôt aussi, et nous nous assîmes pour prendre notre repas qui était excellent. La marmite contenait des viandes et des légumes de toutes espèces, formant un rajjoùt très-savoureux dont un épicurien aurait pu se contenter, et j'avais sur mon assiette tantôt une aile d* poulet, tantôt une cuisse de lapin, tantôt un morceau de veau ou de mouton. Dans la soirée, j'eus une longue conversation avec Melchior; mais pour ne pas fatiguer le lecteur, je réunirai ici tout ce que j'appris alors et par la suite, sur les individus avec qui nous nous trouvions.
Melchior ne voulut jamais me dire ni qui il était, ni ce qu'il avait été dans le monde, avant de s'associer à cette troupe d'Egyptiens; mais il me donna plusieurs fois à entendre qu'il n'était pas d'une naissance obscure, et qu'il avait dans sa jeunesse quitté ses parens , soit par amour pour Nattée, soit pour quelque autre cause qu'il ne se souciait pas de faire connaître. Il était depuis bien des années dans cette tribu ; et quoiqu'il ne fût ni aussi élevé en rang, ni aussi respecté que Nattée, cependant son mariage avec elle, ses talens particuliers et sa dex-
tél'ité, faisaient qu'il y jouissait d'une autorité presque aussi absolue.
On regardait Melchior et Nattée comme les plus riches de tous les Egyptiens ; mais ils étaient aussi ceux qui montraient le plus de libéralité. Melchior employait trois moyens pour gagner de l'argent, car il était tour à tour charlatan, faiseur de tours d'adresse, et diseur de bonne fortune ou devin.
Nattée, comme je l'ai déjà dit, était d'un très-haut rang dans sa tribu. En épousant Melchior, elle avait d'abord perdu une partie de son influence, car on avait jugé qu'elle s'était dégradée par ce mariage. Elle était alors fort jeune et devait être très-belle. Mais son propre caractère et les talens de Melchior l'avaient mise en état non-seulement de regagner tout ce qu'elle avait perdu, mais d'obtenir plus de puissance et de respect qu'auparavant.
Nattée n'avait jamais eu d'enfans, et, autant que j'en puis uger par quelques mots qui lui étaient échappés, elle n'en avait jamais désiré, attendu que sa race n'avait pas été considérée comme pure. La subdivision de la tribu qui l'accompagnait consistait en une quarantaine d'individus, hommes, femmes et enfans. Elle les gouvernait pendant les absences fréquentes de son mari. Mais dans quelque ville
que Melchior se rendît, elle avait toujours son camp à une distance qui rendait faciles les communications entre eux.
Je me hasardai à faire quelques questions à Melchior sur la petite Fléta. Il me dit qu'elle était fille d'un soldat dont la femme était morte quelques heures après avoir donné le jour à sa fille; que cette femme était alors en chemin pour aller rejoindre son mari; que les douleurs de l'enfantemen t l'avaient surprise sur la grande route; que la tribu passant par hasard en ce moment, Nattée et ses compagnes lui avaient donné inutilement tous les secours qui étaient à leur pouvoir ; que, ne sachant où était son mari, ni comment il se nommait, ils avaient enterré la femme dans un champ, et que la petite fille avait été élevée dans leur camp.
Fléîa m'ayant bientôt montré de la confiance et de l'amitié, je la questionnai à son tour sur sa naissance, et je lui rapportai ce que Melchior m'avait dit. D'abord, elle refusa de me répondre; car, toute jeune qu'elle était, elle avait déjà pris des leçons de prudence. Mais quand nous fûmes devenus plus intimes, la pauvre enfant m'avoua que ce que Melchior m'avait dit n'était pas vrai. Elle se souvenait fort bien d'avoir vécu dans une grande maison, où tout était beau; mais c'était comme le sou-
venir confus d'un songe. Elle se rappelait deux chevaux blancs..., une belle dame qu'elle appelait maman... , un mûrier sous lequel elle avait taché une robe blanche. D'autres souvenirs semblaient vouloir quelquefois se présenter à sa mémoire , mais elle ne pouvait y donner ni forme ni couleur. D'après toutes ces circonstances, il était évident pour moi qu'elle était de bonne famille, et qu'elle avait été volée à ses parens. Son séjour avec les Egyptiennes et leur manière de vivre avaient rendu son intelligence étonnamment précoce, mais elle n'avait reçu d'autre éducation que celle que Melchior lui avait donnée. Quand il jouait le rôle de faiseur de tour d'adresse, elle l'accompagnait toujours, et elle dansait sur la corde tendue, en jetant des oranges en l'air, etc. En toute autre occasion, elle restait dans le camp avec Nattée.
J'ai déjà parlé de Num , ou Philolas, comme il plaisait à Melchior de l'appeler. C'était un idiot de naissance que Melchior avait trouvé dans une de ses excursions. Quand il était sur le théâtre, et que son maître lui faisait quelques questions, son air niais, et les sottises qu'il répondait, excitaient les éclats de rire du peuple, qui croyait qu'il fallait beaucoup d'esprit pour trouver à dire de pareilles absurdités.
On ne saurait s imaginer une physionomie plus lugubre que celle de ce malheureux jeune homme; et cette circonstance ajoutait à la gaîté générale, parce qu'on supposait que c'était un masque dont il se couvrait... Jumbo avait aussi été ramassé par la troupe sur le grand chemin; mais Melchior disait que quiconque le réclamerait, serait bien venu à le reprendre. Il faisait des culbutes sur le théâtre avec le fou , et y mangeait d'énormes assiettes de poudding, au grand amusement des spectateurs. C'était la partie de son rôle dont il s'acquittait avec le p'us grand plaisir, car il était aussi glouton que paresseux, et il ne perdait jamais une occasion de manger ou de dormir.
Le lendemain de mon arrivée, j'eus une longue conversation avec Melchior, qui m'informa de tout ce qu'il attendait de nous. Comme faiseur de tours, il avait besoin de ce qu'on appelle un compère, et il me donnerait les instructions nécessaires pour bien remplir ce rôle, en m'apprenant tous ses tours. Comme charlatan, je lui préparerais ses pilules et ses poudres, et je l'aiderais à faire croire le peuple à ses talens supérieurs. Enfin , comme diseur de bonne fortune, je devrais chercher à lui procurer les renseignemens nécessaires pour répondre d'une manière satisfaisante à ceux qui
viendraient le consulter. Quant à Timothée, il pourraitse rendre utile de différentes manières; mais Melchior désirait surtout qu'il apprît à faire le saut périlleux et différens tours de dextérité, et qu'il jouât le rôle de bouffon ou paillasse toutes les fois que ce rôle exigerait de l'esprit ou de 1 adresse, ce qu'on ne pouvait attendre de Num. Timothée et moi nous consentîmes à tout. Melchior finit par me dire qu'il ne m'avait point parlé de ce que je gagnerais en lui rendant service; mais qu'en m'en rapportant à lui , j'y trouverais plus d'avantage qu'à avoir un salaire fixe.