CHAPITRE XI
Nous n'avions encore passé que trois jours dans le camp des Égyptiens, quand la tribu se sépara, chaque troupe partant de son côté. Je ne pus savoir bien exactement quel était l'objet de cette réunion; j'appris seulement qu'il s'a-
« j\phet
laissait les coin lés que chaque subdi\ -
sion pourrait parcourir jusqu'à l'année suivar. ne pas se nuire les uns aux
autres, que pour savoir où ils pourraient avoir
i communications ensemble en cas de besoin, i i avaient encore d autres points à rii$; ter. et, comme étrangers, nous ne pùaie> avoir connaissant nior repondait à toa-
- mes questions avec une apparence de sincérité; mais il était s bab. omper, qu'il était impossible de juger, d'après sa physionomie, s'il disait la vérité ou non.
Notre troupe partit comme le> aunes, mais
^s ne nous éloignâmes que de deux mil i et nous nous établîmes sur la lisière du même bois. Notre principale nourriture consistait en gih eu poisson , car nous avions quelques
ellens braconniers, et ils connaissaient espèce de graine enivrante qui faisait venir le poisson à fleur d'eau. Nous avions aussi poules, des canards, des dindons, des o quelquefois même de la viande de boucherie. Il auri possible de faire meilleure cl.
à moins de frais. Mais ni Timothée ni nous n'étions du nombre des fourrageur?
nous mangions ce qu'on tirait de la manu sans nous informer d'où venaient les proni comment on se les procurait
Je passais presque tout mon temps avec Melchior, qui m'initiait dans tous les mystères de sa triple profession. J'eus pourtant quelque peine à apprendre ce qu'on appelle filer la carte, manœuvre d'où dépend le succès de presque tous les tours de carte Enfin, au bout d'un mois, Melchior me regarda comme suffisamment instruit. Pendant ce temps Timothée avait fait un cours d'exercices gymnastiques; comme il était léger, agile, et que ses membres avaient une souplesse peu ordinaire, il apprit bientôt à sauter en avant et en arrière, à marcher sur ses mains, à manger du feu , à tirer de sa bouche dix aunes de ruban , et à faire cinquante autres tours du même genre Jumbo avait aussi à s'exercer, et Melchior le mettait à la diète quand il n était pas content de lui. La petite Fléta elle-même avait à danser sur la corde pour se perfectionner. Melchior alors fit une absence de trois jours; et en revenant, il nous apporta des costumes neufs Le lendemain matin, nous quittâmes Nattée et les Égyptiens, et Timothée et moi nous partîmes avec Melchior, Fléta, Num et Jumbo. Nous arrivâmes à la nuit tombante dans la petite ville de4*4, et nous nous logeâmes dans une auberge avec le maître de laquelle Melchior avait déjà fait ses arrangemens
— Eh bien! dis-je à Timothée, quand nous lûmes sur le point de nous coucher, comment trouvez-vous notre nouveau genre de vie?
— Je l'aime certainement mieux que les rudimens de M. Cophagus. Mais vous, Japhet, vous, qu'en pensez-vous?
— Pour dire la vérité, elle ne me déplaît pas. Elle offre une sorte de liberté, une insouciance sur le lendemain , qui ont quelque chose d'agréable. Je ne sais si je penserai long-temps ainsi , mais il me semble que cette manière de vivre peut nous convenir pour un an ou deux. Dans tous les cas, nous verrons le monde, et nous aurons à choisir entre plusieurs professions.
— Tout cela est vrai ; mais il y a une chose qui me tourmente; c'est qu il peut nous être plus difficile que nous ne le pensons de quitter ces Egyptiens. D'ailleurs vous oubliez l'objet principal que vous aviez en vue et qui était de chercher votre père.
— Je ne m'attends certainement pas à le irouver parmi des Egyptiens, mais je ne sais pas si notre genre de vie actuel ne m'offre pas autant de chances que tout autre pour le découvrir. J'ai sou ent pensé que comme diseurs de bonne aventure, nous pouvons apprendre d'étranges secrets; et Melchior m'a dit qu'il a
dessein de se montrer sous ce caractère dès qu'il aura fait sa récolte comme faiseur de tours.
— Et que pensez-vous de Melchior, à présent que vous avez passé plus d'un mois avec lui?
-*- Je le regarde comme un homme sans principes, mais ayant de bonnes qualités. Il paraît se faire un plaisir de tromper et avoir déclaré la guerre au monde en général. Cependant il est bon, généreux , confiant jusqu'à un certain point, et il paraît excellent mari. Il semble avoir quelque chose qui lui pèse sur l'esprit et qui arrête tout à coup sa gaîté , comme un sombre nuage qui cache le soleil. Je crois qu'il ne voudrait pas commettre un crime à présent; mais il faut qu'il ait fait quelque chose qui est pour lui une source constante de re.i.ords.
— Vous savez juger du caractère des hommes, Japhet... Mais quelle aimable enfant est cette petite Fléta î. . , Elle pourrait dire comme vous . — Qui est mon père ?
— Oui ; nous sommes tous deux à peu près dans la même situation , et je crois que c'est ce qui a augmenté mon attachement pour elle. Nous sommes frère et sœur en infortune, et elle sera toujours pour moi comme une sœur,
102 JAPUET
si le ciel le permet... Mais nous devons nous lever demain de bonne heure, ainsi, bonsoir, Timothée !
— Oui; demain il faudra sauter, culbuter... hum!... manger du feu, et ainsi de suite, comme l'aurait dit M. Cophagus. Ainsi donc, bonne nuit, Japhet!
Le lendemain matin , nous mîmes notre nouveau costume. Le mien se composai» de bas de soie blancs, de souliers bien cirés, de calottes de Casimir blanc, d'un gilet de soie chargé de clinquans, et d'un habit de velours bleu. J'avais une ceinture de soie blanche autour de ma taille et un chapeau à cornes surmonté d'un panache. Timothée me dit que j'avais trèsbonne mine, et comme le miroir me disait la même chose, je fus obligé de le croire. Le costumedeTimothéeétaitun large pantalon blanc à la turque, et un gilet à manches de drap rouge, orné de paillettes. Num et Jumbo étaient à peu près de même. Fléta portait de petits pantalons à la turque en salin blanc, une robe courte de mousseline bleue brodée en argent, et des sandales de soie brodées. Ses cheveux tombaient en longues tresses sur son dos et ses épaules, et elle avait l'air d'une petite sylphide. Le costume de Melchior était exactement le pendant du mien, et il eût été difficile
A Là RECHERCHE D'UN PÈRE. 103
de trouver une troupe mieux composée. Quelques musiciens avaient été engagés, et nous fîmes circuler des affiches dans toule la ville, pour annoncer que le signor Eugenio Velotti et sa compagnie donneraient une représentation dans la soirée: elle contenait l'annonce du spectacle, le prix des places, et l'heure où la représentation aurait lieu. Melchior avait loué une grande salle au rez-de-chaussée de l'auberge qui servait quelquefois de théâtre à des comédiens ambulans; et il avait fait ériger à l'extérieur, contre la fenêtre, une plate-forme sur laquelle nous nous montrions de temps en temps pour faire admirer nos costumes et exciter la curiosité. Les musiciens y étaient placés , et quand ils cessaient de jouer, Melchior et moi, Num et Timothée, nous entrions en conversation.
— Monsieur Philotas, dit Melchior à Num, faites-moi le plaisir de me dire combien vous croyez qu'il y a de personnes assemblées ici en ce moment.
— Comment le saurais-je? répondit Num , avec son air idiot et sa figure lugubre.
Cette réponse et son air stupide firent rire la foule.
— Excusez-le, messieurs, dit Melchior, ce pauvre jeune homme est né sans esprit.
104 JAPHE'l
— Haï ha! ha!
— Eh bien ! monsieur Dionysius , dis-je à Timolhée , puisqu'il ne peut répondre à cette question, vous serez peut-être en état de le faire.
— Vous demandez, monsieur, combien il y a de personnes ici?... Vous en faut- il le nombre très-exact?
i — Oui , monsieur, et sur-le-champ.
— Sans les compter?
— Sans les compter.
— Rien n'est plus facile, monsieur... Il y en a exactement le double de la moitié
— Ha! ha! ha!
— Mais combien y en a-t-il dans la moitié?
— Combien il y en a dans la moitié?... Le savez-vous vous-même, monsieur?
— Sans doute, monsieur, je le sais.
— En ce cas je n'ai pas besoin de vous le dire.
— Ha! ha! ha!
— Eh bien, monsieur Philotas, reprit Melchior, vous nous direz peut-être combien de dames et de messieurs nous honoreront ce soir de leur présence ?
— Combien , monsieur?
— Oui , combien.
— Je n'en sais rien, répondit Num, l'œil larmoyant.
— - Et vous , monsieur Dionysius, dis-je à Timothée, répondrez-vous mieux à cette question ?
— Oui , monsieur, fort aisément.
— Eh bien, voyons.
— D'abord toutes les jolies femmes entreront, et les laides ne passeront pas la porte. Ensuite tous les messieurs qui ont un shilling dans leur poche nous honoreront de leur compagnie, et il ne restera en dehors que les pauvres diables dont le gousset est vide.
— Ha! ha! ha!
— Eh bien , monsieur, saluez les dames à présent.
— Bien bas, monsieur?
— Sans doute, très-bas.
Timothée baissa la tête jusqu'à terre, et levant les pieds en l'air, il resta appuyé sur les mains. — Ah , monsieur, s'écria-t-il , je me suis donné un tour de reins. Ne pourrais-je pas me guérir en sautant en arrière ?
— Essayez.
Il baissa les jambes en arrière, et se remit sur ses pieds, au milieu des applaudissemens de tous les spectateurs.
Tel était le genre d'esprit à l'aide duquel nous attirions la foule , et si nous y eussions mis plus de recherche, nous y aurions peut-
être moins bien réussi. Nous eûmes dans la soirée autant de monde que la salle pouvait en contenir. Le signor Velotli , c1 est-à-dire Melchior, fit des prodiges. Les cartes semblaient lui obéir; il fit passer une bague dans le soulier d'une dame; fit sortir un serin d'un œuf, fit reparaître intacte une montre qu'il avait pilée dans un mortier, etc., etc., etc. Fléta termina le spectacle en dansant sur la corde , tandis qu'elle jetait en l'air cinq oranges; qu'elle faisait des équilibres avec une épée, etc., etc., etc. Sa beauté, sa jeunesse, ses grâces, l'expression mélancolique de ses traits, tout concourut à lui gagner tous les cœurs, et quand elle fit sa révérence au public, la salle retentit d'applaudissemens.
Quand les spectateurs furent partis, j'allai la trouver pour la féliciter du succès qu'elle avait obtenu ; mais je la trouvai fondant en larmes.
— Qu'avez-vous donc, ma cbère Fléta?
• — Oh ! ce n'est rien... Ne dites pas que j'ai pleuré, je vous en prie; mais je ne puis souffrir de me voir exposée ainsi aux regards de tant de monde.. . N'en dites rien à Melchior... je ne pleurerai plus.
CHAPITKE XU.
Melchior fut enchanté du succès que nous avions obtenu. Il me donna de grands éloges ainsi qu'à Timothée, et dit que, pour notre premier début, nous avions réussi au-delà de ses espérances.
Nous continuâmes à émerveiller pendant cinq jours les bons habitons de la vilie de4**. Voyant alors que nous n'avions plus d'espoir de faire passer leur argent de leur poche dans la nôtre, nous nous rendîmes dans une autre ville, à environ quinze milles, et nous n'y eûmes pas moins de succès. Nous allâmes ensuite dans une autre, et après une absence de six semaines, nous retournâmes au camp des Egyptiens, qui nousavaient toujourssuivisà peu de distance. Melchior était content du profit qu'il avait fait; la pauvre petite Fléta, enchantée de n'avoir plus à danser sur la corde en pu-
108 JAPHEÏ
blic; et Nattée, heureuse de revoir son marr. Melchior était si satisfait des services que nous lui avions rendus, Timothée et moi, qu'il nous témoignait autant d'amitié que de confiance. Il me fit présent de dix guinées, et en donna cinq à Timothée.
— Eh bien, Japhet, me dit-il, si je vous avais pris à un salaire fixe, vous n'auriez pu vous attendre à plus de sept shillings par semaine; et vous devez reconnaître que dix guinées pour un mois et demi c'est un salaire raisonnable. Ce que vous gagnerez sera toujours proportionné à nos succès, et j'espère que nous en obtiendrons encore davantage lors de notre prochaine excursion... Timothée a-t-il une bonne mémoire?
— Excellente.
— Fort bien. Je vous ai déjà dit que je vais maintenant jouer le rôle de devin ; mais il faut pour cela que Nattée nous seconde et nous fraie le chemin.
Nous partîmes le lendemain matin , Nattée nous accompagnant, et nous dressâmes nos tentes sur une prairie voisine d'une petite ville, à environ quatre milles de l'endroit où nous avions laissé les autres Égyptiens. Dans la soirée, Melchior et moi nous nous rendîmes dans la ville, déguisés en paysans, ou pour mieux
dire en bons fermiers; nous entrâmes dans l'auberge la plus fréquentée, et nous étant assis dans la salle destinée au public , nous demandâmes un pot de bière , et nous nous mîmes à causer assez haut pour être entendus par tous ceux qui s'y trouvaient.
— Eh bien! je ne le croirai jamais, me dit Melchior; tout cela n'est que fourberie et imposture, pour vous soutirer de l'argent... Vous dire votre bonne fortune!... Je suppose qu'elle vous a promis une femme riche et une demidouzaine d'enfans?
— Non , car je suis trop jeune pour me marier; mais elle m'a dit des choses que je sais être véritables.
— Que vous a-t-elle dit?
— Elle m'a dit que ma mère s'était remariée, et m'avait congédié de sa maison.
— Elle pourrait l'avoir entendu dire.
— I Mais el'e ne m'avait jamais vu , et je ne lui avais pas dit mon nom. D'ailleurs elle m'a dit que j'ai sur le genou un signe qui est un présage de bonheur, comment pourrait-elle le savoir?
— Je conviens que cela est singulier. . . Vous a-t-elle dit autre chose?
— Elle m'a prédit que je verrais ce soir mon meilleur ami : or c'est ce qui me paraît impos
sible, car je n'ai dans le monde entier qu'un seul ami véritable, et je sais qo'il est bien loin d'ici.
— Eh bien , si vous le voyez ce soir, je «roirai à ses prédictions, sinon, je dirai qu'elle vous a parlé au hasard. . Et que lui avez vous donné pour tant de belles choses? vous a-l-elle demandé un shilling, ou a-t-elle escamoté votre bourse ?
— Je lui ai offert une demi - couronne, et elle l'a refusée; elle m'a dit qu'elle ne vendait pas ses prédictions
— Mais qui est cette femme? me demanda un de ceux qui étaient dans la salle.
— rlle m'a dit qu'elle était la reine des Égyptiens; jamais je n'ai vu une femme semblable. Elle a des yeux qui semblent percer au fond de votre aine. Je l'ai rencontrée sur la prairie, près de cette ville. Elle avait laissé tomber son mouchoir, je le ramassai et le lui présentai. — Montrez-moi votre main , jeune homme, me dit- elle après m'avoir remercié; oh ! j'y vois des lignes qui sont un signe certain de bonheur, — Ce fut ainsi que nous entrâmes en conversation.
— Fort étrange...! fort singulier...! la reine des Egyptiens. ..! refuser de l'argent...! s écriat-on de toutes parts.
En ce moment, Timothée entra, comme nous en étions convenus d'avance. Je fis semblant de ne pas le voir; mais il s'avança vers moi, me prit la main , la serra avec un grand plaisir, et me dit :
— Wilson , ne reconnaissez-vous pas votre plus ancien ami ?
— Smith! mécriai-je en affectant la plus grande surprise; depuis quand ètes-vous en ce pays, et par quel hasard êtes- vous ici?
-- J'étais encore à Dublin il y a trois jours; et si je suis ici , c'est par suite d'une aventure assez singulière. Comme je traversais une prairie, à un demi-mille d'ici , une grande femme se présenta devant moi tout à coup , et me dit : — Jeune homme, si vous entrez dans la troisième auberge devant laquelle vous passerez en entrant dans la ville, vous verrez un ami qui vous attend. — Je crus qu'elle se moquait de moi; mais comme il m'était fort égal de loger dans une auberge ou dans une autre, il me vint à l'esprit de suivre son avis. Mais comment pouvait-elle savoir que vous étiez ici et que nous nous connaissions?
— Cela est fort extraordinaire, s'écria Melchior. Elle avait dit la même chose, c'est-àdire, elle lui av il prédit qu'il verrait aujourd'hui un ami.
112 JAPIIET
— Étrange. . . ! merveilleux. . . ! inconcevable. . î répéta- t-on de tous côtés.
Timothée et moi nous nous retirâmes à l'écart et nous nous mîmes à causer en anciens amis, charmés de se revoir. Pendant ce temps, Melcliior et les autres personnes qui se trouvaient dans la salle faisaient des commentaires sur cette aventure , et la renommée de la reine des Égyptiens fut fermement établie.
Dès le lendemain , le bruit de cette histoire se répandit dans toute la ville , et plusieurs personnes se rendirent sur la prairie pour consulter la reine des Égyptiens; mais Nattée les recevait avec un air de dédain imposant et refusait de leur répondre Cependant j'avais des conversations fréquentes avec l'hôtesse, et je tirais d'elle des renseignemens sur les habitans de la ville; Melchior obtenait aussi des informations de ceux qui fréquentaient cette auberge , et Timothée qui avait fait une connaissauce intime avec la servante, apprit d'elle la plupart des événemens de sa vie. Au bout de quelques jours, Melchior dit à Timothée d'engager cette fille à aller consulter l'Égyptienne. Elle était ignorante , crédule et timide , et il ne put l'y décider qu'à condition qu'il l'accompagnerait jusqu'à la prairie et qu'il ne la perdrait pas de vue. 11 lui donna des instructions sur la
manière dont elle devait chercher à entrer en conversation avec l'Égyptienne, et elle les suivit à la lettre.
— N'avez-vous pas laissé tomber cette pièce de six pences que je viens de trouver? dit-elle à Nattée d'une voix tremblante, en feignant d'en ramasser une quand elle fut près d'elle.
— Mon enfant, répondit Nattée qui était préparée à cette visite, je n'ai pas laissé tomber une pièce de six pences et vous n'en avez pas trouvé, mais n'importe, je sais pourquoi vous êtes venue ici. Eh bien, que désirez -vous de moi? Venez -vous me demander si l'hôte et l'hôtesse du Lion-d'Or ont dessein de vous garder à leur service.
La pauvre fille , surprise de se voir déjà reconnue, eut à peine la force de répondre : — Non , je désire que vous me disiez ma bonne fortune.
— Montrez-moi votre main, la jolie fdle, et je vous dirai ce que j'y lirai. . . Ah ! je vois que vous êtes née dans un des comtés de l'An^leterre... votre père est mort... votre mère est en service., votre frère est matelot, et il est maintenant dans !es Indes occidentales. Vous....
La pauvre fdle n'en entendit pas davantage; elle s'imagina que Nattée ne pouvait connaître
114 JAPHKT
si bien toute sa famille que par des moyens surnaturels, et saisie d'une crainte mortelle, elle tomba sans connaissance, agitée de violentes convulsions. Quand elle fut revenue à elle, Timothée la reconduisit à l'auberge, où elle raconta son histoire qui circula bientôt dans toute la ville, et le nombre des curieux qui désiraient consulter la reine des Égyptiens augmenta encore. Mais Nattée se tenait toujours sur la réserve, elle ne répondait qu'aux questions de ceux sur qui nous lui avions donné des renseignemens certains, et alors elle ne leur parlait que du passé pour les convaincre que rien ne lui était caché, ne voulait jamais s'expliquer sur l'avenir, et refusait invariablement d'accepter de l'argent.
En agissant ainsi , elle suivait les instructions de Melchior; elle aurait certainement pu gagner une bonne somme d'argent pendant les quinze jours que nous restâmes dans cette ville, mais il voulait qu'elle ne fit que semer et il se réservait le soin de récolter; et en s'abstenant de prédire l'avenir, il savait qu'elle rendrait encore plus ardente la curiosité qu'elle avait fait naître. Un beau matin, Nattée disparut avec ses deux tentes , et l'herbe qui avait été foulée sous les pieds des curieux put alors se relever et croître de nouveau.
Deux jours «après nous partîmes aussi, et ayant rejoint Nattée, nous retournâmes au camp des Égyptiens; huit jours après nous nous rendîmes de nouveau dans cette ville, Melchior et moi, déguisés en commis- voyageurs, et nous descendîmes dans la meilleure auberge, qui était située dans un autre quartier. Nous ordonnâmes notre souper et nous nous le fîmes servir dans la salle du café; la conversation y roulait encore sur les connaissances merveilleuses de la reine des Egyptiens.
— Folie! s'écria Melchior, j'en ai entendu parler, elle ne sait rien , elle n'oserait prédire l'avenir. Mais il y a un homme qui voyage dans ces environs, et c'est lui qui vous surprendra s'il arrive qu'il passe par cette ville. Personne ne sait qui il est, il se fait appeler le grand Aristodème , il connaît également le passé, le présent et le futur; il ne demande jamais à personne de lui montrer sa main, c'est au visage qu'il vous regarde, et malheur à quiconque lui ferait un mensonge. Du reste, il est bon et obligeant , il peut dire à chacun tout ce qui lui arrivera par la suite , et jamais une de ses prédictions n'a manqué de s'accomplir. Il a les cheveux blancs comme l'argent, et il y a des gens qui disent qu'il a plusieurs centaines d'années.
116 JAPHKT
Plusieurs personnes vantèrent encore l'Égyptienne et dirent qu'ils cloutaient que le grand Àristodème put lui être supérieur.
— Tout ce que je puis vous dire , répondit Melchior, c'est que pour deux guinées il m'a appris qu'on m'avait fait un legs de six cents livres, dont je n'aurais jamais entendu parler sans cela.
Nous passâmes trois jours dans cette auberge, où chacun venait nous faire des questions sur le grand Aristodème. Nous réussîmes à enflammer la curiosité publique, et enfin Melchior jugea qu'il était temps de frapper le grand coup.