CHAPITRE IX
Timothée et moi nous suivîmes l'avis de noire nouvel ami, et nous fûmes bientôt endormis Le lendemain matin, je m'éveillai en
sentant une main s'insinuer dans le gousset de mon pantalon. Je la saisis et la tins ferme.
— Lâchez-moi donc la main ! s'écria une voix larmoyante.
Je me levai sur-le-champ. 11 faisait grand jour, et j'examinai l'individu auquel appartenait la main que je tenais encore. C'était un jeune homme maigre et mal bâti, qui pouvait avoir une vingtaine d'années, mais dont le menton ne portait pas le moindre signe de virilité. Il avait le teint cadavéreux, de gros yeux à fleur de tête, les os des joues saillans, les cheveux longs et raides , et la bouche fendue jusqu'aux oreilles , qui étaient presque aussi grandes que celles d'un éléphant. Comme je le regardais avec surprise, il s'écria de nouveau :
— Ne me làcherez-vous pas la main?
— Qu'avait-elle à faire dans ma poche?
— Je cherchais mon mouchoir. Je le mets toujours dans mon gousset.
— Mais non pas dans celui de votre voisin, à ce que je pense?
— De mon voisin ! répéta-t-il en me regardant d'un air hébété... Eh bien! je vois que vous avez raison à présent; mais je croyais mettre la main dans mon gousset.
Je lui lâchai la main. Il la mit sur-le-champ dans son gousset, et il y prit effectivement son
mouchoir, si Ton peut donner ce nom au haillon qu'il en tira. — Vous le voyez, me dit-il; je vous avais bien dit que c'était là sa place.
— Et qui êtes-vous? lui demandai-je.
— Moi! qui je suis? je suis le fou.
— Plus fripon que fou , à ce que je suppose , répondis-je en examinant son costume, qui se composait de pantalons à la turque en toile blanche, et d'un vieux gilet à manches de satin , brodé en paillettes.
— Vous vous trompez en cela, dit la voix qui m'avait parlé pendant la nuit; il est véritablement fou par nature et par profession, et il me sert à attirer la foule quand j'en ai besoin : car nous vivons dans un monde bien étrange ; la sagesse peut se montrer dans les vices sans qu'on y fasse attention, mais la folie ne manque jamais d'amasser la multitude.
Pendant qu'il parlait ainsi, j'eus le temps de le considérer. C'était un homme d'un certain âge, ayant des cheveux blancs et portant un habit complet de drap noir, avec des manchettes et un jabot. Ses yeux étaient brillans , mais il était impossible de bien distinguer le reste de ses traits, car il était évident que son visage était peint , et les différentes couleurs s'étaient tellement amalgamées par suite des eahots du chariot pendant la nuit, que c'était
une confusion de toutes celles de l'arc-en ciel. A côlé de lui était un grand chapeau à trois cornes; et de l'autre, un enfant, roulé dans la paille, comme une marmotte, dormait encore profondément. Timothée me regarda, et quand nos yeux se rencontrèrent, il ne put retenir un éclat de rire.
— Vous riez sans doute de ma figure? dit le vieillard avec douceur.
— C'est la vérité. Je n'en ai jamais vu comme la vôtre, et je crois bien que je n'en verrai jamais.
— Cela est possible, et cependant, si vous me revoyez jamais, vous ne me reconnaîtrez pas
— Je vous reconnaîtrais entre mille.
— Le temps nous l'apprendra peut-être, reprit le charlatan, car le lecteur a sans doute déjà reconnu que telle était la profession de cet individu. — Mais le chariot est arrêté, conlinua-t-il; le conducteur va donner la provende à ses chevaux; si vous avez envie de déjeûner, il faut profiter de ce moment... Jumbo, levezvous!... Philotas, éveillez-le et suivez-moi.
Philotas , — c'était le nom qui avait été donné au fou par son maître , — ramassa quelques brins de [ aille et les mit dans la bouche
de l'enfant. — Jumbo croira qu'il a quelque chose à manger, dit-il en faisant une grimace; c'est toujours ainsi que je l'éveille.
Jumbo s'éveilla, nous regarda d'un air surpris, et descendit du chariot à la suite de Philotas, sans dire un seul mot. Timothée et moi nous les suivîmes. Nous trouvâmes le docteur qui avait déjà acheté de la viande froide et du pain. Il en fit trois parts, donna à Philotas et à l'enfant chacun la leur, et sortit du cabaret avec la sienne. Après nous être lavé les mains et le visage à la pompe , Timothée et moi nous fîmes un bon déjeuner pour un shilling. Au bout d'une heure le charretier vint nous avertir qu'il allait partir; nous montâmes dans le chariot, où Philotas et Jumbo étaient déjà; mais on ne put trouver le docteur, et après l'avoir attendu, le charretier partit en jurant qu'il faudrait bien que ses deux compagnons payassent pour lui. Jumbo s'endormit sur-lechamp. J'essayai d'entrer en conversation avec Philotas , et je reconnus bientôt que c'était un véritable idiot, comme le docteur nous l'avait dit. Enfin je commençais à causer avec Timothée de l'étrange disparition de ce dernier, quand notre entretien fut interrompu par les cris de : — Holà ! charretier ! voulez-vous me conduire jusqu'à Reading pour un shilling?
— Sans doute, sans doute ; montez, répondit le conducteur.
Avant que le chariot eût eu le temps de s'arrêter, notre nouveau compagnon était monté. Il était vêtu en bon paysan , avait des guêtres de cuir et de gros souliers, et tenaft en main un paquet et un bâton. Il avait le teint fort brun, les yeux noirs comme le jais et aussi brillans que du gaz, et les dents d'une blancheur parfaite. — J'ai dans l'idée que voilà des saltimbanques, dit-il en regardant les compagnons du docteur. Eh bien, messieurs, ajoutat-il en s'adressant à Timothée et à moi, venezvous de bien loin?
— De Londres, répondis-je.
— Et comment vont les navets là-bas ? Ici la récolte a manqué. La sécheresse ne vaut rien pour les navets.
— Je ne puis répondre à votre question , car nous avons voyagé pendant la nuit.
— C'est vrai ; je n'y pensais pas. Du moins les orges vont bien... Mais peut-être ne vous connaissez-vous pas en agriculture?
Je lui avouai notre ignorance sur ce point. Nous nous entretînmes ainsi pendant deux ou trois heures, et enfin la conversation tomba sur le charlatan et sur la manière étrange dont il nous avait quittés.
— Je parie que c'est lui qui a guéri tant de monde dans mon endroit, dit-il ; j'ose dire que nous le reverrons. Le reconnaîtriez-vous ?
— Très-certainement, répondit Timothée.
— Oui-dà! reprit le fermier; et vous croyez sans doute que vous pourriez distinguer une guinée d'un farthing si je les mettais dans chacune de vos mains ? Je ne veux pas vous proposer une gageure pour gagner votre argent, mais je vous dirai que si je vous mets dans la main ces deux pièces de monnaie, et que vous les y teniez une minute, les yeux fermés, vous ne serez pas en état de me dire ce que vous y avez.
— Je suis sûr que je vous le dirais, répondit Timothée; et j'en dis autant.
— C'est ce que nous allons voir.
Il prit dans sa bourse une guinée et un farthing, mit une de ces pièces dans la main de Timothée, et l'autre dans la mienne, et nous dit de les bien tenir, de fermer les yeux, et de ne pas les ouvrir avant une minute, quoi qu'il pût arriver.
A peine avions-nous fermé les yeux, que nous entendîmes une voix que nous reconnûmes à l'instant.
— Holà, charretier ! c'est fort mal à vous de m'avoir ainsi laissé en arrière , quand j'avais
TROIS. ÉDIT. I. g
fait marché avec vous pour me conduire plus loin. A mon âge, on ne marche pas sans se fatiguer. Exclpienda tamen quœdam surit urbium , ce qui veut dire que, dans la vieillesse, les jambes perdent leur élasticité et ont besoin de l'aide d'un bâton.
— C'est le docteur! s'écria Timothée les yeux encore fermés.
— Maintenant , ouvrez les yeux, dit le fermier; mais avant d'ouvrir vos mains, dites-moi ce que vous y avez.
— Un farthing, s'écria Timothée.
— Une guinée , répondis-je.
Il nous dit d'ouvrir nos mains, et elles étaient vides.
— Où diable est l'argent ? m'écriai-je en regardant Timothée ; — et où diable est le docteur ? demanda Timothée en regardant tout autour de lui.
— L'argent est dans la poche du docteur, répondit le fermier en souriant.
— Et où est la poche du docteur? demanda Timothée.
— Ici, dit le fermier en frappant sur la sienne. Vous pensiez être si sûrs de le reconnaître. Je vis que vous ne l'étiez pas plus que de savoir ce que vous aviez il y a un instant dans la main.
Alors, à notre grande surprise, il nous fit encore entendre la voix et l'accent du docteur, et nous fit de nouvelles citations tirées de la grammaire latine.
— Si je n'avais pas vu , continua-t-il en reprenant sa voix naturelle, que vous étiez sans occupation et que vous pouviez m'être utiles, je ne me serais pas découvert ainsi. Maintenant voulez-vous entrer à mon service? Le travail ne sera pas très-pénible et il sera bien payé.
— Je suppose que ce service n'a rien de déshonorant?
— Non, sans doute ; et s'il vous inspire d'abord quelques scrupules, ils disparaîtront avec le temps. — Je fais comme tous les marchands; je tire le meilleur parti possible de mon fonds de commerce... Je profite de la sottise du genre humain; les hommes sages vivent de la folie des autres.
Timothée me poussa du coude, et me fit un clin d'œil pour m'engager à accepter l'offre du docteur.
— J'y consens , lui dis-je après un moment de réflexion , sous la réserve que j'ai faite.
— Vous ne vous en repentirez pas, et j'emploierai aussi votre compagnon, quoique ce soit de vous particulièrement que j'aie besoin. Le fait est qu'il me faut un jeune homme bien
fait, ayant l'air comme il faut et possédant précisément les connaissances que vous avez. Mais nous n'en dirons pas davantage, quant à présent, sur ce sujet. — A propos, est-ce du bon latin que vous m'avez cité?
— Non ; c'est du latin d'ordonnances de médecine. Il vaut bien celui des règles de la grammaire latine.
— Il vaut beaucoup mieux ; car les écoliers peuvent reconnaître ce dernier, et ils n'entendront rien au vôtre.
En ce moment, un homme à peau basanée , ressemblant à un Egyptien , s'approcha du chariot, et dit à notre nouvelle connaissance quelques mots dans une langue qui m'était inconnue. Il y répondit dans le même idiome, et cet homme disparut. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivâmes à un chemin de traverse. Le docteur fit arrêter le chariot, en descendit, nous dit de le suivre, et y laissa Philotas et l'enfant, après leur avoir dit quelques mots que je n'entendis pas. Nous prîmes nos valises, nous payâmes le charre ier, et nous suivîmes notre nouveau compagnon qui nous dit, après quelques minutes de marche sur le chemin de traverse :
— A présent, il faut que je vous quitte pour aller vous assurer un bon accueil par tous mes
amis. Continuez à suivre ce chemin jusqu'à ce que vous trouviez un four à plâtre , et là , vous m'attendrez.
Il sauta légèrement par-dessus une barrière, passa à travers une haie, et disparut.
— Sur ma foi , dis-je à Timothée, je sais à peine que penser de (ont ceci. Avons nous bien fait de nous fier à cet homme? Je crains que ce ne soit un grand fripon. Je suis sûr qu'il fait partie d'une troupe d'Egyptiens, et je n'aime pas une pareille compagnie.
— Je ne vois pas ce que nous pouvions faire de mieux, Japhet. Le monde est devant nous, et il faut nous y frayer un chemin. Si c'est un empirique, je n'y vois pas grand mal. Bien des gens leur accordent plus de confiance qu'aux médecins réguliers, et les remèdes de charlatans guérissent autant de monde que les drogues des apothicaires.
— Mais croyez-vous qu'il ne cherche à tromper les autres que de cette manière?
— Peut-être oui, peut-être non. Dans tous les cas, je suppose qu'il ne nous demandera rien de plus.
— Je n'en suis pas trop sûr. Au surplus , nous verrons. Il dit que nous pouvons lui être utiles, et il faut que cela soit vrai, sans quoi il
ne nous aurait pas pris à son service. C'est un mystère que nous découvrirons bientôt.