‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 15 sur 42 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les profits de Vlelchior avaient été beaucoup plus considérables qu'il ne l'avait espéré, et il nous paya, Timothée et moi, très-libéralement. J'étais charmé d'être de retour au camp, car après six semaines de fatigues continuelles, un peu de repos et de tranquillité était agréable. La petite Fléta se jeta dans mes bras, et Nattée, avec sa grâce et sa dignité ordinaires, me dit qu'elle était charmée de me voir de retour sous ma (ente... Ma tente! Je me disais que la tente d'un camp d'Égyptiens ne pouvait être une demeure permanente, ni pour moi , ni pour Fléta, et que nous ne devions y faire qu'un séjour temporaire.

Nous avions ainsi continué pendant un an à exercer nos talens divers, et toujours d'une manière lucrative, quand, un jour que j 'étais assis devant notre tente, donnant une leçon de

lecture à la petite Fiéta, je vis arriver un Égyptien qui ne faisait point partie de notre troupe. Il était couvert de poussière, et la sueur qui lui tombait du front prouvait qu'il avait voyagé avec vitesse. Il s'adressa à Nattée, qui était près de nous, et lui parla en sa propre langue, que je n'entendais pas, mais je compris qu'il demandait Melchior. Lorsqu'ils eurent échangé quelques phrases , Nattée donna des signes de surprise et d'alarme. Elle se couvrit le visage de ses deux mains, mais elle les retira sur-lechamp, comme si elle eût cru déroger à son rang en montrant de l'émotion, et parut ensevelie dans de profondes réflexions. Voyant Melchior approcher, l'Égyptien courut à lui , et ils eurent une conversation très-animée qui dura une douzaine de minutes, après quoi il repartit aussi subitement qu'il était arrivé.

Melchior suivit des yeux l'étranger , et quand il ne le vit plus, il s'approcha de nous, prit sa femme à l'écart, et se mita causer avec elle; je les observai avec attention, et je vis qu'il devait être arrivé quelque chose de trèsimportant. Melchior avait les yeux fixés sur Nattée, elle le regardait d'un air mélancolique , les bras croisés sur sa poitrine en signe de soumission. Enfin elle lui dit en anglais, en citant un texte de l'Écriture : Où tu iras, j'irai;

ton peuple sera mon peuple, et Ion Dieu mon Dieu. »

Ils se séparèrent, et Melchior me fit signe d'approcher de lui. — Japhet, me dit-il, ce que je vais vous dire vous surprendra; j'ai eu en vous toute la confiance que je puis accorder h qui que ce soit, mais il est de certains secrets qu'on doit renfermer dans son sein, ou ne révéler qu'à celle à qui l'on est uni par des nœuds solennels. Dans quelques jours, ce camp sera levé, et les Égyptiens qui le composent iront rejoindre une autre division de la tribu. Quant à moi, ni eux, ni vous, vous ne me verrez plus. — Ne me demandez pas quelle en est la cause, je ne puis vous le dire.

— Et Nattée?

— Elle me suivra partout où j'irai. — Mais vous, quel parti allez -vous prendre?

— Je n'en sais rien , Melchior. Le monde est ouvert devant moi, et je ne resterai certainement pas sans vous avec les Égyptiens. Mais permettez-moi une question : — Que va devenir la petite Fléta? Vous accompagnera-t-elle, ou comptez-vous la laisser au milieu d'une tribu à laquelle elle est étrangère ?

Melchior hésita un instant. — Je ne sais trop que vous répondre; mais quel intérêt pouvezvous prendre de la fdle d'un soldat inconnu?

— En supposant qu'elle soit ce que vous dites, Melchior, je lui suis sincèrement attaché, et je verrais avec peine une si aimable enfant rester ici. Je suis sûr que vous ne m'avez pas dit la vérité sur sa naissance, car elle m'a rapporté plusieurs circonstances de son enfance dont elle se souvient, et qui prouvent qu'elle est née d'une bonne famille et qu'elle a été volée à ses parens.

— Je ne croyais pas qu'elle eût eu une si bonne mémoire, dit Melchior les dents serrées; elle ne m'en a jamais dit autant, ni à Nattée.

— Cela est très-probable, mais je n'en suis pas moins convaincu qu'elle a été volée à ses parens ; et il ne faut pas qu'elle reste ici.

— Il ne faut pas !

— Je le répète, Melchior, il ne faut pas qu'elle y reste. Quand vous serez parti, vous n'aurez plus aucun pouvoir dans votre tribu , et vous ne sauriez avoir de motif pour l'y laisser.

— Qu'en savez- vous? je puis avoir pour cela des raisons secrètes.

— Je vous ferai la même question que vous venez de me faire : Quel intérêt pouvez-vous prendre à la fdle d'un soldat inconnu ?

Melchior parut confus et embarrassé. — Elle n'est pas fille d'un soldat, Japhet, et je con-

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viens qu'elle a été volée à ses païens. Mais vous ne devez pas en conclure que ce soit ma femme ou moi qui l'avons volée.

• — Je ne vous en accuse point, je ne vous en ai jamais cru capable; et c'est pourquoi je suis surpris de l'intérêt que vous semblez prendre à elle. Il faut lui laisser la liberté du choix, Melchior; si elle veut vous suivre ou rester ici , je n'ai pas un mot à dire; mais si elle préfère m'accompagner, je l'emmènerai quoi que vous puissiez dire.

— Japhet, dit Melchior après un instant de réflexion, nous avons vécu en amis depuis plus d'un an, il ne faut pas nous quereller à l'instant de nous séparer. Dans une demi-heure vous aurez ma réponse.

Il rentra dans sa tente, sans doute pour conférer avec Nattée, et j'allai rejoindre Fléta.

— Fléta , lui dis-je , savez-vous que le camp va être levé, et que Melchior et Nattée vont le quitter pour toujours?

— Vraiment! et qu'allez- vous devenir, vous et Timothée?

— 11 faudra bien que nous allions chercher fortune ailleurs.

— Et moi, continua-t-elle, avec un air d'alarme, en fixant sur moi ses grands yeux bleus, faudra- t-il donc que je reste ici?

— Vous en déciderez vous-même, Fléta. Si vous préférez m'accompagner, je trouverai le moyen de vous emmener avec moi , même en dépit de Melchior.

— Si je préfère vous accompagner, Japhet!... vous qui avez eu tant de bonté pour moi!... Pouvez- vous en douter0 — Mais qu'est-il donc arrivé?

— Je ne le sais pas plus que vous, Fléta; mais Melchior vient de me dire qu'il allait quitter les Égyptiens pour toujours avec Nattée.

Fléta jeta un coup d'œil autour de nous, et me dit à voix basse :

— Je comprends leur langue, du moins en partie, Japhet, quoiqu'ils ne s'en doutent pas, et j'ai entendu quelques mots de ce que cet Égyptien disait à Nattée, quoiqu'ils fussent à quelque distance de nous : il désirait voir Melchior. Nattée lui a demandé ce qu'il avait à lui dire, et il lui a répondu : — // est mort! — Je n'ai pas pu comprendre le reste de leur conversation, mais il a parlé (ïtm cheval.

Il est mort ! Melchior avait-il donc commis un meurtre, et était-il obligé de s'enfuir du pays? Cette supposition paraissait assez vraisemblable , et pourtant je ne pouvais l'admettre ; car, à l'exception de ce système d'imposture qu'il praliquait en abusant de la crédulité

publique, je n'avais jamais remarqué en lui rien qu'on pût appeler criminel. Au contraire, il était bon, généreux, équitable, et il montrait même souvent qu'il avait un bon cœur. Sa conduite était une énigme. Caché sous un de ses déguisemens, il ne se faisait aucun scrupule de mentir et de tromper; mais de retour sous sa tente, il semblait homme d'honneur, et, à l'exception de ce qu il m'avait dit sur la naissance de Fléta, il ne m'avait jamais fait un mensonge, du moins que je pusse découvrir. J'étais occupé de ces réflexions quand Melchior revint. Ayant dit à Fléta d'aller trouver Nattée dans sa tente :

— Japhet, me dit-il , j'ai résolu de vous accorder votre demande relativement à Fléta; mais ce ne peut être qu'à quelques conditions.

— Quelles sont-elles?

— D'abord, dites-moi ce que vous avez dessein de faire, et si votre projet est de suivre la profession que je vous ai apprise?

— Je vous répondrai franchement que je n'ai pas dessein de suivre cette profession, à moins que la nécessité ne m'y force : mon projet est de chercher mon père.

— Et si la nécessité vous y forçait, comptezvous faire usage des talens de Fléta? En d'autres termes, désirez-vous la prendre avec vous

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par spéculation, pour en tirer un profit, et la laisser ensuite tomber dans le vice et l'infamie?

— Je suis surpris que vous me fassiez cette question , Melchior ; c'est la première fois que vous êtes injuste envers moi. Non, si j'étais obligé de suivre cette profession, je ne permettrais point à Fléta d'en faire autant; j'aimerais mieux la voir dans la tombe; c'est, au contraire, pour la préserver du vice et de l'infamie, et pour l'arracher à un genre de vie qui n'aurait jamais dû l'avilir, que je désire la prendre avec moi.

— Sur votre honneur?

— Sur mon honneur. Je l'aime comme ma sœur, et je ne puis m'empêcher d'espérer que tout en cherchant mon père, le hasard pourra me faire rencontrer le sien.

Melchior se mordit les lèvres.

— J'ai une autre promesse à exiger de vous, Japhet, c'est de me donner tous les six mois, à une adresse que je vous remettrai , de vos nouvelle s et de celles de Fléta, et de me donner en même temps votre adresse.

— Je vous le promets de tout mon cœur, Melchior. Mais vous paraissez prendre tout à coup un étrange intérêt à cette petite fille ?

— Je désire que vous le pensiez; mais ne

m'en demandez pas la raison. Voulez- vous quelque argent pour son entretien?

— Non, à moins que la nécessité ne m'y force. Si cela arrivait, je verrais avec plaisir que vous êtes encore son ami.

— Fort bien. Souvenez vous donc qu'en m'écrivant à l'adresse que je vous laisserai en partant, vous pourrez toujours obtenir les fonds dont vous aurez besoin pour elle. Ce point étant réglé, je suis satisfait des arrangemens ([lie nous venons de prendre.

Timothée avait été absent pendant les événemens qui venaient de se passer. Dès qu'il fut de retour, je lui en fis part.

— Eh bien, Japhet, je ne sais trop qu'en dire; je n'étais pas mécontent de notre vie actuelle, et pourtant je ne serai pas fâché d'en changer. Mais qu'allons-nous faire à présent?

— C'est à quoi nous devrons réfléchir. En attendant nous ne manquons pas d'argent, et il faudra l'économiser.

Nous soupâmes tous ensemble pour la dernière fois, et Melchior nous dit qu'il avait résolu de partir le lendemain. Nattée paraissait triste, mais résignée. Au contraire, la joie brillait sur tous les traits de Fléla. Elle était enchantée en songeant qu'elle ne serait plus obligée de danser sur la corde , et il était délicieux

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pour moi de la voir si heureuse. Tout le camp fut bientôt enseveli dans le sommeil, et Melchior s'occupa dans sa lente à faire ses préparatifs de départ. Je n'avais pas envie de dormir, et me promenant, par un superbe clair de lune, à quelques pas des tentes, je vis bientôt Nattée s'avancer vers moi.

— Japhet, me dit-elle, vous allez emmener Fléta avec vous, prenez-en grand soin : si elle était abandonnée à la merci du monde, ma conscience me le reprocherait. Elle part avec joie; que cette joie ne se change pas en larmes. Je m'en sépare avec regret, mais il le faut; il faut que je renonce à mon peuple, à mes habitudes, à mon autorité; c'est ma destinée. C'est une excellente enfant, Japhet; promettez-moi d'être pour elle un ami véritable. Remettez-lui ceci, et qu'elle le porte en souvenir de moi... mais pas à présent. . pas avant que nous soyons

partis; et Elle hésita. Et que Melchior n'en

sache rien, il serait peut-être mécontent que je le lui eusse donné.

Je pris le petit paquet enveloppé de papier qu'elle me présenta; je lui fis la promesse qu'elle désirait, après quoi elle se retira dans sa tente, et je regagnai la mienne.

Le lendemain matin, tout était prêt pour le départ de Melchior, dont tout le bagage ne

consistait qu'en deux petites valises. 11 lit ses adieux aux Egyptiens dans leur propre langue. Nattée en fit autant, les larmes aux yeux, el tous lui baisèrent la main l'un après l'autre. Melchior distribua entre eux ses tentes, son mobilier, et tout ce qui lui appartenait dans le camp. Jumbo et Num restèrent avec les Egyptiens. Fléta, Timothée et moi, nous avions également fait tous nos préparatifs, et nous comptions partir en même temps que Melchior et sa femme.

— Japhet, me dit Melchior, je vous dois encore quelque chose, ainsi qu'à Timothée, pour notre dernière excursion... C'était la vérité... Prenez ceci. Je sais que vous n'avez tous deux qu'une même bourse. Adieu ! Puissiez-vous prospérer !

Nattée nous tendit la main. Fléta s'approcha d'elle, la tête baissée et les bras croisés sur sa poitrine. Nattée l'embrassa tendrement, et la conduisit à Melchior. Il se baissa pour la baiser au front, et je remarquai en lui des signes d'une forte émotion qu'il cherchait à cacher. Fléta ne put s'arracher des bras de Nattée sans verser bien des larmes. Enfin nous nous séparâmes, et nous partîmes en nous dirigeant de deux côtés opposés.

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