CHAPITRE XVI
Je tenais par la main Fléta, qui pleurait encore, et nous marchâmes quelque temps en silence. Ce ne fut que lorsque nous eûmes gagne la grande route que Timothée interrompit le cours de mes méditations.
— Japhet, me dit-il, avez- vous décidé ce (jue nous allons faire?
— C'est à quoi je viens de réfléchir, Timothée. J'ai trop long-temps perdu de vue l'intention dans laquelle j'étais parti de Londres, et dès que j'aurai mis cette pauvre petite fille en lieu de sûreté, je suis résolu à exécuter sérieusement mon projet de chercher mon père, et à ne plus m'en détourner.
— Je crois que nous n'avons pas perdu notre temps, Japhet. Nous avions fort peu d'argent quand nous partîmes pour notre expédition, et nous en avons gagné assez pour que vous puis-
siez suivre votre plan plus long-temps. La question est de savoir où nous irons. En partant de Londres, nous avons marché vers l'Occident à l'imitation des Mages, ces sages venus de l'Orient, et, avec toute déférence pour votre jugement, je crois qu'en cela nous avons agi comme des fous.
— Je suis d'accord avec vous sur ce point, Timothée. D'après des raisons que vous connaissez aussi bien que moi , je m'attends à trouver mon père parmi les classes supérieures de la société, et le chemin que nous avons pris nous a conduits parmi les plus basses. Il me paraît que ce que nous avons de mieux à faire est de revenir sur nos pas. Nous avons maintenant le moyen de vivre en hommes comme il faut, et de voir la bonne compagnie, et je crois que nous ferons bien de retourner à Londres.
— C'est précisément mon opinion , Japhet , sauf une exception dont je vous parlerai toutà-1'heure. Mais, dites-moi d'abord , avez-vous calculé à combien monte le contenu de nos deux bourses ? Ce doit être une somme considérable.
Je n'avais pas encore examiné le petit paquet que Melchior m'avait remis en partant; je l'ouvris, et j'y trouvai cent livres en billets de banque. Je supposai qu'il ue m'avait donné une
aussi forte somme que pour m aider à pourvoir aux dépenses de Fléta.
— Avec cette somme, dis-je à Timothée, je ne puis avoir moins de deux cent cinquante livres sterling.
— Et moi, j'en ai plus de soixante. Réellement notre profession n'était pas mauvaise.
— Sans doute, mais souvenez-vous que nous étions logés et nourris ; que nous n'avions pas de taxes à payer, et que nous en levions une sur la folie et la crédulité.
— C'est la vérité; mais quoique je sois charmé d'avoir cet argent, je ne suis point fâché d'avoir renoncé à notre profession.
— Ni moi; et à présent, il faut oublier que nous l'ayons jamais exercée. Mais quelle est l'exception dont vous parliez ?
— La voici : quoique trois cents livres et plus soient beaucoup d'argent, cependant, si nous voulons paraître dans le monde en hommes comme il faut, cela ne durera pas toujours. Par exemple, il nous faut chacun un valet. Quelle dépense ne sera-ce pas? et nos habits!... Nous perdrons bientôt notre rang dans la société, à moins que nous n'obtenions des places du gouvernement.
— Nous ferons durer notre argent aussi
long-temps que nous le pourrons, et nous nous fierons à la fortune pour le reste.
— Tout cela est bel et bon , Japbet ; mais il vaudrait mieux nous fier à notre prudence. Ecoutez-moi bien à présent. Si je joue le rôle d'homme comme il faut, je vous serai à charge, et je ne ferai que vous occasionner un surcroit de dépense. Si au contraire je suis votre valet, je vous éviterai la dépense d'en prendre un , et je pourrai vous rendre des services de plus dune espèce. Avec votre permission, je porterai donc la livrée?
Je ne pus m'em pêcher de reconnaître les avantages que m'offrait la proposition de Timolhée; mais il me répugnait de l'accepter.
— Je vous remercie de cette offre, lui dis-je; mais Je ne pourrai jamais vous regarder autrement que comme mon ami et mon égal.
— Vous avez raison et vous. avez tort en même temps. Vous avez raison en me regardant comme votre ami, Japhet, et vous l'auriez encore davantage, si vous ne me permettiez de vous prouver mon amitié; mais vous avez tort en me considérant comme votre égal, car je ne le suis ni par l'éducation , ni par la tournure, ni [par rien au monde. Il est vrai que nous sommes tous deux enfants trouvés; mais on vous a donné le nom d'Abraham Newland , le