CHAPITRE XVII
J'ai oublié de faire mention d'un accident qui arriva pendant la soirée qui précéda notre départ pour la métropole. En arrangeant mon porte-manteau, je trouvai le petit paquet contenant le présent que Nattée m'avait remis pourFléta, et que j'avais complètement oublié. Je le lui montrai , et je l'ouvris en sa présence. Il s'y trouvait une longue chaîne formée de grains d'or el de corail , placés alternativement. Les grains d'or n'étaient pas aussi gros que ceux de corail, mais le métal en était pur, et ce collier était d'une grande valeur. Fléta l'examina avec attention, le passa autour de son cou, et resta quelques minutes en silence, paraissant réfléchir profondément.
— Japhet, me dit-elle enfin, j'ai déjà vu ce collier; je suis même sûre de l'avoir porté. Il se présente à mon esprit comme un ancien ami ,
et je crois qu'il éveillera en moi quelques nouveaux souvenirs de mon enfance.
— Faites tous vos efforts pour cela, Fléla.
— Cela serait inutile; il faut que mes souvenirs se présentent d'eux-mêmes à mon imagination. Ils semblent fuir quand je les cherche, et ils arrivent à l'instant où j'y pense le moins.
Elle alla se coucher, et je pensai qu'il était très-;>robable qu'elle portait cette chaîne quand on l'avait volée à ses parens, et qu'elle pouvait aider à les découvrir... Ce n'était point une chaîne ordinaire; elle était grossièrement travaillée, n'avait rien qui attirât les yeux , et l'on aurait dit qu'elle avait été faite dans quelque pays où l'art de la bijouterie était encore au berceau. Il aurait été impossible d'en trouver une semblable.
Le lendemain matin j'interrogeai Fléta, mais la chaîne ne lui avait rien rappelé. Elle persista seulement a assurer quelle était certaine de l'avoir portée autrefois. Je lui recommandai de la porter constamment, et d'en avoir le plus grand soin; je regrettai même, après mon départ , de ne pas l'avoir emportée pour la déposer en lieu sûr.
J'avais demandé à un voyageur quel était le meilleur hôtel de Londres pour un jeune homme à la mode, et il me recommanda celui de
la Piazza dans Covent-Garden. En arrivant dans le capitale, je m'y fis conduire en fiacre; je pris un joli appartement de garçon, et je commandai mon souper. Pendant qu'on le préparait, Timothée resta à la cuisine, causa avec l'hôte, mit sa livrée et vint me retrouver. Je me mis à table, et quand le garçon qui me servait se fut retiré, je partis d'un grand éclat de rire.
— Réellement, Timothée, m'écriai-je, c'est une excellente farce; mais à présent asseyezvous, et aidez-moi à finir cette bouteille.
— Non, non, répondit-il, il vaut mieux que j'agisse comme le font tous mes confrères. Laissez seulement les bouteilles sur le buffet, et j'aurai soin de ne pas me laisser manquer de vin. D'ailleurs quelqu'un peut entrer à l'improviste, et que dirait-on si l'on vous trouvait à table avec votre valet? Il faut que nous soutenions tous deux notre caractère. On m'a fait dans la cuisine je ne sais combien de questions pour savoir qui vous êtes, ce que vous faites, d'où vous venez, comment vous vous nommez, etc. J'ai répondu que vous arriviez d'un long voyage sur le continent; mais quant à votre nom, je l'ai trouvé trop beau pour le changer.
Nous fûmes interrompus par le garçon, qui apportait une lettre sur un plateau.
— Monsieur, me dit-il , voici une lettre qu'on vient d'apporter, adressée à J. N., au retour de son voyage. Je présume qu'elle est pour vous?
— Laissez-la sur la table, lui dis-je avec un air de nonchalance.
Le garçon obéit et se retira.
— Cela est fort étrange , Timothée ; cette lettre ne peut être pour moi, et cependant elle porte les initiales de mes noms. Il faut que ce soit quelque pauvre diable qui, ayant appris ce que vous avez dit dans la cuisine, fait un appel à ma libéralité.
— Je le pense comme vous ; mais lisez cette lettre, et nous verrons ce qu'elle chante.
— Mais si je l'ouvre, il me sera plus difficile de faire un refus.
— Que cela ne vous inquiète pas; c'est à moi à vous débarrasser de toutes demandes importunes.
Je rompis le cachet, et je trouvai sous l'enveloppe deux lettres, dont l'une était adressée à une autre personne. L'autre conlenait ce qui suit :
« Mon cher neveu, »
— Bravo, Japhel ! s'écria Timothée, vous cherchez un père, et vou£ ne pouvez tarder à
A LA RECHERCHE D'UJS PÈRE. u\{
le trouver, puisque voilà déjà un oncle... Eh bien, que vous dit-il?
« Attendu l'incertitude des communications » par la poste avec les pays étrangers, je n'ai » osé, en vous écrivant, faire qu'une allusion » très-légère à ce qui a été découvert l'année » dernière. Il est pourtant indispensable que » vous soyez au fait de toute cette affaire; et « comme je sais que vous comptez loger à la » Piazza, et que vous pouvez y arriver pendant » que je serai hors de la ville, je vous envoie » une lettre pour M. Mastenton que je charge » de vous remettre un paquet cacheté, dans » lequel vous trouverez tous les détails de l'af- » faire, les lettres qui y ont rapport, et l'exposé » des mesures qui ont été prises pour l'étouffer. » Vous en reconnaîtrez Pimportance, car si » elle venait à s'ébruiter, ce serait une tache » pour l'honneur de notre famille. J'aurais dé- » siré que vous fussiez resté encore quelque » temps sur le continent, comme je vous l'a- » vais conseillé; mais puisque vous avez voulu » absolument revenir, songez du moins à la » nécessité de garder un strict incognito quant » à présent; car il court déjà bien des bruits, » et votre retour imprévu donnerait lieu à » beaucoup de conjectures. Votre long séjour » à l'université de Gœtlingue, et le voyage que
TROIS. ÉDIT. I. jj
» vous avez fait ensuite, ne permettront à per- » sonne de vous reconnaître; je puis donc vous » faire passer pour le fils d'un de mes amis par- » ticuliers, et vous introduire dans le monde » en cette qualité. Prenez tel nom qu'il vous » plaira, pourvu que ce ne soit ni Smith, ni « Bi'own , ni aucun autre aussi vulgaire, et » adressez-moi dans Portman-Square un billet » dans lequel vous vous bornerez à me dire : » Un tel est arrivé. Comme j'ai donné ordre » qu'on m'envoie à mon château près de Wor- » cester toutes les lettres qui pourront arriver m pendant mon absence , je ne tarderai pas à » la recevoir, et je viendrai vous voir sur-le- » champ. Ayez soin de signer votre billet du » nom que vous aurez pris, et si vous aviez » quitté la Piazza, ne manquez pas de m'en » informer.
» Votre oncle affectionné,
» WlNDERMEÀR. »
— Une chose très-claire , c'est que cette lettre ne m'est pas destinée, dis-je en la jetant sur la table.
— Comment pouvez-vous être sûr que celui qui l'a écrite ne soit pas votre oncle ?Dans tous les cas, il faut faire ce qu'il vous ordonne.
A LA RECHERCHE D'UN PÈRE. [fâ
— Quoi ! que j'aille chercher les papiers dont il parle? je n'en ferai certainement rien.
— Et comment, au nom du ciel, espérezvous pouvoir jamais trouver votre père, si vous ne profitez pas d'une si bonne occasion pour vous introduire dans le grand monde? ce n'est qu'en vous insinuant dans les secrets des autres que vous pouvez vous attendre à découvrir celui qui vous concerne.
— Mais l'honneur ne le permet pas, Timothée.
— Pourquoi ? une lettre vous est adressée; vous faites ce qu'elle vous prescrit de faire; je ne vois là rien de contraire à l'honneur. Comptez-y bien, Japhet; la possession d'un secret est un grand moyen de faire son chemin. Songez à votre position dans le monde, vous n'avez personne pour vous aider, vous ne devez donc pas regarder de trop près au choix des moyens à employer.
— C'est une vérité fâcheuse, Timothée, et je commence réellement à croire qu'il faut que je mette mes scrupules de côté.
— Faites-le, Japhet, et attendez que vous soyez devenu riche pour être scrupuleux , car c'est une chose très-coûteuse. On ne s'est fait aucun scrupule pour vous faire perdre votre
rang dans le inonde; pourquoi en auriez-vous quand il s'agit de le recouvrer?
Il y avait de l'adresse et quelque chose de la sagesse du serpent dans les observations de Timolhée. D'une autre part, mon désir de trouver mon père s'était rallumé avec plus d'ardeur que jamais, depuis que j'avais quitté le camp des Egyptiens; je sentis donc mes scrupules s'affaiblir, et pourtant j'hésitais encore. Je me retirai dans ma chambre pour y réfléchir, et la balance penchait tantôt d'un côté , tantôt de l'autre. Enfin je me couchai, je m'endormis et je fis un rêve fort étrange.
Il me semblait que je me 'trouvais sur un rocher isolé; j'étais entouré d'eau, la marée montait, et les vagues étaient sur le point de m'atteindre; j'étais dans un état d'agonie , et je m'attendais à être englouti à chaque instant. La terre n'était pas très-éloignée , et j'y voyais une foule de gens qui dansaient, chantaient et s'amusaient; je poussai de grands cris, je leur tendis les bras ; ils me virent, m'entendirent , mais personne ne songea à me secourir. Je frémis en voyant s'avancer une vague furieuse; mais au même instant quelque chose parut se dérouler du côté de la terre, et c'était un pont qui s'étendit jusqu'au rocher sur lequel j'étais ; j'allais m'y précipiter pour me sauver quand je
vis s'élever au commencement du pont, sur le bord du rocher, un poteau sur lequel était écrit en lettres de feu : On ne passe point par ici ! je fis un pas en arrière de surprise, et je n'osai braver cette défense. Tout à coup je vis près de moi une figure colossale vêtue en blanc, qui me dit : Chercher sa conservation, c'est la loi de nature. Je levai les yeux sur elle, et je ne vis plus que M. Cophagus avec son habit noir, et il me dit, sa canne appuyée sur le bout de son nez : Fadaises, Japhet.... Excellent pont.... hum!... passez hardiment; votre père de l'autre côté, et ainsi de suite. Je m'élançai sur le pont qui paraissait flotter sur l'eau et n'être que de papier, et j'arrivai en sûreté sur la terre au milieu des félicitations de la foule. Un homme d'un certain âge s'avança vers moi ; je sentis que c'était mon père et je le serrai dans mes bras. Je m'éveillai en ce moment, et je me trouvai me roulant sur le tapis et embrassant tendrement mon traversin.
Ce rêve m'avait fait une si vive impression, que je ne pus en détourner mes pensées ,[et je finis par le regarder comme une manifestation des volontés du ciel. Tous mes scrupules disparurent, et avant le lever du soleil j'étais décidé à suivre l'avis de Timolhée. Un enthousiaste croit aisément ce qu'il désire ; i! prend ses pro~
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près idées pour des avis que le ciel lui donne, et les rêves nocturnes qui sont la suite des pensées qui l'occupent pendant le jour, pour une intervention céleste. Il compte sur des secours surnaturels, et il pense que le ciel l'autorise à exécuter ses projets, même quand ils sont contraires à la loi divine. Ce fut ainsi que mon imagination m'égara, et donna à ma monomanie une force qui ne me permit plus de distinguer ce qui était bien de ce qui était mal.