CHAPITRE XVIH
Le lendemain matin je racontai mon songe à Timothée; il rit de tout son cœur en voyant que je l'attribuais à une intervention de la Providence, mais il eut l'air d'en être convaincu comme moi dès qu'il vit que cette idée m'avait déterminé à agir comme il le désirait. Dès que j'eus déjeûné, je demandai un Almanach des adresses, et j'y trouvai le numéro de la maison de lord Windcrmear dans Portman-Squaie. Je
me bornai à lui écrire le billet suivant : « Japhel Ncwland est arrivé à la Piazza, Covent- Garden. » Je chargeai Tirnotbée de la porter, et je partis avec l'autre lettre pour la porter à M. Masterton , procureur de Lincol's-Enn. Il logeait au rez-de-chaussée ; dès que j'eus sonné, la porte s'ouvrit et se referma d'elle-même, et j« me trouvai dans une antichambre d'où je passai dans un cabinet où un petit vieillard portant des lunettes était assis devant une table couverte de papiers. C'était M. Masterton. Il me pria de m'asseoir et je lui présentai la lettre.
— Je vois que je parle à M. Néville, me ditil après l'avoir lue; je vous félicite de votre retour à Londres. Peut-être ne vous souvenezvous pas de moi ?
Je crus devoir en convenir.
— Je n'en suis pas surpris, vous avez été si long-temps en pays étranger. Mais comme vous êtes changé! je ne retrouve pas en vous un seul trait de votre enfance; au surplus vous y avez gagné, je n'aurais jamais cru que vous pussiez
devenir un si beau jeune homme Avez-vous
reçu des nouvelles de votre oncle?
— Lord Windermear m'a écrit quelques lignes en m'envoyant la lettre que je viens de. vous remettre.
— J'espère qu'il se porte bien?
— Je le crois ainsi.
M. Maslerton se leva, ouvrit une caisse en fer, en tira un paquet cacheté et me le remit. — Vous lirez ces pièces avec beaucoup d'intérêt, monsieur Néville; mon ministère a été employé dans cette affaire, et je dois vous engager à ne pas vous montrer en Angleterre sous votre nom véritable avant qu'elle soit définitivement arrangée. Votre oncle me dit qu'il vous a fait la même demande.
— Et j'y ai consenti, monsieur, je porte en ce moment un nom qui n'est pas le mien.
— Puis-je vous demander quel est ce nom ?
— Japbet Newland.
< — C'est un nom singulier, mais il en vaut bien un autre. J'en vais prendre note, car je puis avoir à vous écrire... Où logez-vous ?
— A la Piazza, Covent-Garden.
M. Masterton prit par écrit mon nom et mon adresse; je mis les papiers dans ma poche, et nous nous séparâmes avec des démonstrations mutuelles de civilité.
Je retournai à l'hôtel et j'y trouvai Timothée qui m'attendait avec impatience.
— Japhet, me dit-il, lord Windermear n'a pas encore quitté Londres; je l'ai vu, car il a donné ordre qu'on me fît entrer dans la salle
où il était à déjeuner. 11 m'a demandé si vous vous portiez bien , depuis quand vous étiez arrivé, et si vous aviez fait un bon voyage depuis Milan jusqu'ici. Craignant qu'il ne me fît d'autres questions qui auraient pu m'embarrasser, je lui dis que je n'étais à votre service que depuis deux jours. Il me dit alors de dire à M. Newland qu'il irait le voir dans une couple d'heures au plus tard. — En ce cas, milord, lui dis-je, je ferai bien de m'en aller sur-lechamp, afin qu'il ait le temps de se lever. — Le paresseux! s'écria-t-il, dans son lit à une heure après midi! partez, partez, et qu'il s'habille de suite.
Un quart d'heure après, un bel équipage s'arrêta à la porte de l'hôtel. Un domestique demanda si M. Newland y logeait, et Sa Seigneurie ayant entendu la réponse, s'écria : — Suffît, James, suffît; ouvrez la portière. Une minute après, lord Windermear entra dans mon appartement; et nous restâmes un moment les yeux fixés l'un sur l'autre.
- — i Lord Windermear, à ce que je crois ! disje en lui présentant la main.
— Vous m'avez reconnu le premier, John , répondit-il en me la serrant cordialement; et me considérant avec attention, il ajouta : De par le ciel ! je n'aurais jamais cru possible
170 JAPIIKT
qu'un enfant si gauche et si laid devînt un si
beau garçon! je serai fier de mon neveu
M'avez-vous reconnu quand je suis arrivé?
— Non, milord; mais comme je vous attendais, je n'ai pas eu de peine à deviner qui vous étiez.
— Il y a neuf ans que vous ne m'aviez vu, et neuf ans produisent une grande différence à
mon âge, John Mais j'oublie que je dois
vous appeler Japhet. ... Comment avez-vous choisi un nom si étrange? Vous êtes-vous mis à lire la Bible depuis peu ?
— Cet hôtel est une véritable arche de Noé, milord, et il n'est pas surprenant que ce nom me soit venu à l'esprit.
— Et vous ne me demandez pas des nouvelles de votre mère?
— Milord , je
— Je sais, je sais; mais elle n'en est pas moins votre mère, après tout. A propos, avezvous lu les pièces que Masterton a dû vous remettre?
— Non, milord, les voilà telles que je les ai reçues, répondis-je en lui montrant le paquet cacheté; j'ai éprouvé une répugnance invincible à rompre le cachet.
— Mais il faut que vous les lisiez. Cette lecture ne sera rien moins qu'agréable, j'en cou-
A LA RECHERCHE D'UiN PÈRE. 171
viens; mais je ne puis causer avec vous de cette affaire que lorsque vous la connaîtrez.
Il prit le paquet et l'ouvrit lui-même.
— J'insiste pour que vous les lisiez sur-lechamp, ajouta-t-il; vous viendrez dîner avec moi, en tête à tête, à sept heures, et après le dîner nous en parlerons.
— Certainement, milord, je les lirai, si vous me l'ordonnez.
— Je vous l'ordonne très - positivement , John, et j'ai peine à concevoir une telle répugnance, quand cette affaire vous touche de si près.
— Je vous obéirai , milord.
— Eh bien, mon cher garçon, je vais vous quitter, afin que vous puissiez accomplir votre tâche avant le dîner. Demain, si vous le désirez, car je ne veux pas que vous pensiez que je cherche à vous imposer quelque contrainte, vous pourrez faire transporter votre bagage chez moi, et vous y installer. Mais dites-moi donc, ajouta-t-il en touchant mon habit, qui vous a affublé de la sorte?
— Le tailleur de Son Altesse Royale le prince de Darmstadt.
— Je croyais qu'on habillait mieux en Allemagne. Il faudra que vous employiez Stultz; avec une tournure comme la vôtre, on doit
être mieux habillé. Adieu, mon cher neveu, au revoir.
Il me serra la main et se retira. Timothée entra dès qu'il Ait parti.
— Éh bien, me demanda-t-il, votre oncle a-t-il été charmé de vous voir?
— Oui, répondis-je, il nia ordonné de lire toutes ces pièces, et il a lui-même rompu le cachet.
— Il serait fort mal à vous de ne pas lui obéir, dit-il en souriant, et pour que vous puissiez vous mettre à l'œuvre, je vais vous laisser seul.