‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 20 sur 42 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Je m'assis devant une table, et je pris le paquet, qui était décacheté, mais non ouvert. Les pièces étaient numérotées suivant l'ordre dans lequel elles devaient être lues; j'en corn-

mençai la lecture, et j'y pris un étrange intérêt. Oui, sans cloute, elles contenaient un secret! un secret d'où dépendait l'honneur et la réputation de deux des familles les plus distinguées du royaume; un secret qui, s'il eût été divulgué , aurait fait couler des larmes bien amères, et couvert de honte l'innocent comme le coupable. Comme ce secret n'a pas un rapport direct à mon histoire , il n'est pas nécessaire que mes lecteurs en soient instruits, et rien au inonde ne pourrait me déterminer à le faire connaître. Quand j'eus fini cette lecture, je me mis à réfléchir. Combien je voudrais, pensaije, que ce fatal secret ne fût pas en ma possession! Dans un pays despotique, il pourrait me coûter la vie; mais ici, grâce au ciel , ni ma vie, ni ma liberté ne sont en danger.

Ce que je venais de lire m'apprit tout ce qui m'était nécessaire pour jouer le rôle que j'avais entrepris. La raison qui faisait qu'il était indispensable de confier ce secret à l'individu pour lequel on me prenait, était qu'il se trouvait héritier éventuel en ligne directe; et la question était de savoir s'il consentirait, comme d'autres, à renoncer à exercer ses droits , jusqu'à ce que la mort eût enlevé le coupable, et enseveli son crime dans l'oubli. Je sentis, que si j'étais à sa place, j'y consentirais. Je me préparai donc à

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répondre dans ce sens à Sa Seigneurie. Je remis toutes ces pièces sous cachet, je fis ma toilette et j'allai dîner chez lord Windermear. Lorsque le dessert fut mis sur la table et que les domestiques se furent retirés, il se leva et ferma la porte à double tour.

— Eh bien , me dit-il en baissant la voix , vous avez tout lu maintenant; vous savez ce qu'ont dessein de faire ceux qui ont presque le même intérêt que vous dans cette malheureuse affaire ; quelle est votre opinion?

— Mon opinion , milord , est que je serais plus heureux si j'ignorais encore ce que j'ai appris aujourd'hui ; que le plus sage est de ne plus parler de cette affaire, et de suivre la marche judicieuse tracée dans les pièces que je viens de lire.

— Fort bien. En ce cas nous sommes tous d'accord , et je me félicite de vous voir tant d'honneur et de générosité. Nous ne reviendrons plus sur cette affaire... Et qu'avez-vous dessein de faire? Voulez-vous m'accompagner à mon château près de Worcester?

— J'avoue, milord, que je préférerais rester à Londres, du moins quelque temps, si vous aviez la bonté de me présenter à quelques-unes de vos connaissances, car vous sentez que je n'en ai aucune.

— Sans doute, sans doute. Je vous présenterai comme M. Newland. Mais il est à propos que vous ne voyiez aucun des membres de notre famille. Ils croient que vous êtes encore en pays étranger, et il serait difficile de leur expliquer votre changement de nom , quand vous reprendrez le vôtre... Avez- vous dessein de voir votre mère?

— Impossible, quant à présent, milord; mais j'espère le pouvoir avant peu.

— Je crois que ce sera le mieux. Comme il faut que je quitte Londres demain matin, j'écrirai au major Carbonnell pour vous recommander à lui, comme le fds d'un de mes plus intimes amis. Il voit la meilleure compagnie, et il vous y introduira... A propos, je vous ai ouvert un crédit de mille livres chez Drummond, mon banquier. Faites durer cette somme le plus long-temps possible.

Il écrivit au major, me donna la lettre, je lui remis le paquet cacheté, et je lui fis mes adieux.

— Eh bien, Japhet, me dit Timothée quand j'arrivai à l'hôtel, quelles nouvelles? je grille de les apprendre. Quel est ce secret?

— C'est ce que je ne puis dire à personne, répondis-je... Timothée prit un air grave... Non, Timothée, pas même à vous. Si j'en faisais part

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à qui que ce soit, je ne serais pas homme d'honneur... Homme d'honneur! Ai-je encore droit à ce titre? J'ai déjà commis une faute, mon cher Timothée, ne me pressez pas d'en commettre une autre.

— N'en parlons plus, dit Timolhée; mais dites-moi du moins tout ce qui s'est passé et ce que vous comptez faire?

Je lui racontai mon entretien avec lord Windermear.

— Vous voyez, lui dis-je ensuite, que j'ai atteint le but que je me proposais , je vais être introduit dans la bonne société.

— Avec les moyens nécessaires pour vous y maintenir, dit Timothée en se frottant les mains; mille livres nous dureront long-temps.

— Très-long-temps, car je suis fermement résolu à ne jamais y toucher... Ce serait une escroquerie.

— C'est vrai , dit Timothée, sa figure s'allongeant; je n'y avais pas songé.

— Et moi , j'ai songé à quelque chose de plus. Lord Windermear saura la vérité avant peu, car son véritable neveu ne peut tarder à arriver.

— Juste ciel ! s'écria Timothée d'un air alarmé; et que deviendrons-nous ?

— Vous n'avez rien à craindre pour vous;

toute sa colère tombera sur moi ; mais je suis préparé à la soutenir, et je supporterais bien plus encore pour la moindre lueur d'espoir de trouver mon père. Moi-même je redoute peu le courroux de lord Windermear, la connaissance que j'ai de son secret est ma sauvegarde, et elle m'assurera même sa protection , si je la lui demande.

— Je le désire, Japhet, mais je ne puis m'empêcher de trembler.

Dès le lendemain matin , je me rendis chez le major Carbonnell. Il occupait un appartement au premier étage dans Saint-Jame's Street. Je le trouvai à déjeûner, en robe de chambre de soie. Je savais qu'un air d'indépendance et d'insouciance est ce qui caractérise un homme à la mode , et jetant nonchalamment la lettre de lord Windermear sur la table : — Major, lui dis-je, voici une lettre que je vous prie de lire, et en attendant je me reposerai sur ce siège. Et je me laissai tomber sur un fauteuil, les jambes croisées et étendues, battant mes bottes avec une badine que j'avais à la main.

Le major Carbonnell , que j'eus le temps d'examiner pendant qu'il lisait la lettre, était un homme d'environ trente-cinq ans, fort bien fait, et ayant incontestablement un air de bon

ton ; mais son visage était défiguré par d'énormes favoris qui s'avançaient jusqu'au coin de sa bouche , et qui se réunissaient sous son menton. Son linge, arrangé avec soin, était d'une blancheur parfaite, et quand il était habillé, il portait autant de bagues et de bijoux qu'une dame.

— Mon cher monsieur, me dit-il en se levant et en m'offrant la main , dès qu'il eut fini sa lecture, accordez moi l'honneur de faire sur-lechamp connaissance intime avec vous. Je verrai toujours avec grand plaisir tout ami de lord Windermear ; mais quand il porte sur luimême une si bonne recommandation , il est doublement le bien-venu.

— Major Carbonnell , répondis-je, je ne vous ai encore vu que deux minutes, mais je me sens déjà prévenu en votre faveur, ce qui est sans doute une preuve de mon jugement... Vous savez sûrement que je viens seulement d'arriver à Londres après une longue absence ?

— C'est ce que m'écrit Sa Seigneurie.... Monsieur Newland , tout mon temps est à votre service. Où logez-vous ?

— A la Piazza.

— Excellente auberge? Je dînerai avec vous aujourd'hui. Faites préparer une soupe à la

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mulligatawny (1); on l'y fait à ravir. Après le dîner, nous irons au spectacle.

Je fus un peu surpris de la manière dont il se priait sans façon à dîner avec moi, et commandait même son dîner. Un moment de réflexion me fit découvrira quelle sorte d'homme j'avais affaire.

— Major, m'écriai-je, vous me faites presque un affront : vous dînerez avec moi aujourd'hui. Permettez-moi de vous dire que j'entends que vous dîniez avec moi toutes les fois que nous ne serons pas invités ailleurs, et j'espère que, chaque fois que nous dînerons ensemble, vous prendrez la peine de commander le dîner; j'insiste même pour que vous invitiez qui vous jugerez à propos pour nous tenir compagnie. Ne faisons pas les choses à demi, major, je vous connais maintenant aussi bien que si nous étions amis intimes depuis dix ans.

Le major me serra la main. — Mon cher Newland , je regrette que nous ne nous soyons pas connus dix ans plus tôt, comme vous le dites; mais toute la perte a été de mon côté

Je présume que vous avez déjeuné ?

— Oui, n'ayant rien à faire et ne connaissant personne ici, attendu ma longue absence, j'ai

(1) Soupe indienne lies e'picee. — Note du Trad,

avancé l'heure de mon déjeûner afin d'être sûr de vous trouver. Maintenant je suis à votre service.

— Dites plutôt que je suis au vôtre Eh

bien, nous ferons une promenade... Prenez le journal, sifflez un air ou deux, faites ce qu'il vous plaira pour tuer une dixaine de minutes, et j'aurai fait ma toilette.

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