CHAPITRE III
Le succès de notre première tentative nous encouragea à continuer; mais, craignant de Taire quelque méprise dont les suites pourraient être fâcheuses, j'eus soin de prendre de M. Brookes des informations sur la nature et les qualités des drogues qu'il employait quand on nous apportait quelque ordonnance du médecin, afin d'éviter de me servir de celles qui pouvaient être dangereuses. M. Brookes était satisfait de mes questions continuelles, et il me donnait tous les renseignemens que je désirais. Par ce moyen, non seulemeut j'acqu's quelques connaissances, mais je fis une impression favorable sur l'esprit de M. Cophagus, à qui M. Brookes ne manqua pas de faire part du désir que je montrais de m'instruire.
— Bien... fort bien , dit M. Cophagus; brave garçon... hum î... Veut apprendre sa besogne... Docteur en médecine un de ces jours. ., hum !. . aura son équipage, et ainsi de suite.
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Néanmoins , lors de mon second essai , je fis une gaucherie qui fut sur le point de découvrir le pot aux roses. Un manœuvre irlandais, plus d'à-deini pris, vint un soir demander si nous avions ce qu on appelle l'emplâtre du pauvre homme.
— Et par saint Patrice! ajouta-t-il, quand je l'aurai, ce sera vraiment l'emplâtre d'un pauvre homme. Mais on dit que c'est un remède sûr et certain contre le rumba go , comme on l'appelle, que j'ai au bas du dos, et qui m'em pèche de monter à l'échelle. C'est aujourd'hui samedi, et en appliquant l'emplâtre ce soir, sans oublier d'humecter demain l'intérieur avec du whisky, ce sera bien le diable si je ne suis pas en état de travailler lundi.
N'ayant jamais entendu parler de cet emplâtre, je lui donnai un vésicatoire. Le prix régulier était un shilling, mais j'en demandai un shilling et demi, afin d'avoir six pences avec Timothée.
— Par saint Patrice! s'écria-t-il, on croirait que vous avez fait une méprise, et que vous m'avez donné l'emplâtre de l'homme riche. Mais n'importe, voilà les dix-huit pences, j'en serai quitus pour boire quelques verres de whisky de moins.
Huit jours s'étaient passés, quand Timothée
et moi nous fûmes Trappes de consternation en voyant notre Irlandais entrer dans la boutique, tandis que M Brookes était derrière le comptoir. Timothée l'aperçut avant qu'il nous eût reconnus. Il me tira par l'habit, et nous passâmes tous deux dans l'arrière-boutique, dont nous laissâmes la porte entr'ouverte, pour entendre ce qui se passerait.
— - Meurtre et famine ! s'écria l'Irlandais , c'est l'emplâtre du diable que vous m'avez vendu samedi dernier. Il m'a enlevé la peau du dos comme avec un rasoir, et j'ai été trois jours entiers sans pouvoir travailler.
— Je ne me souviens réellement pas de vous avoir vendu un emplâtre, brave homme, répondit M. Brookes.
— Par saint Patrice! si vous ne vous en souvenez pas, j'ai dans l'idée que je ne l'oublierai jamais. Cependant, je dois dire que l'emplâtre a emporté le rumbago avec ma peau.
— - Vous vous méprenez sûrement ; vous avez été dans quelque autre boutique.
— Du diable si je me méprends ! C'est un jeune homme, qui était là où vous êtes, qui me l'a vendu.
— Impossible. Nul autre que moi ne vend des drogues dans cette boutique.
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L'Irlandais parul ne savoir que penser. Il regarda tout autour de lui.
— Par saint Patrice! dit-il , si ce n'est pas ici la boutique , c'est sa sœur jumelle. Au surplus, puisque ma peau a repoussé et que le rumbago n'est pas revenu , il n'y a pas grand mal; ainsi donc, bonsoir, monsieur Poticaire.
Quand l'Irlandais fut parti, nous rentrâmes dans la boutique.
— Japhet, me dit M. Brookes, auriez-vous par hasard vendu un emplâtre à un Irlandais?
— Oui; samedi dernier... Ne vous rappelezvous pas que je vous ai remis un shilling?
— Je m'en souviens; mais que vous avait-il demandé ?
— Un emplâtre pour guérir le rumbago, et je lui ai donné un vésicatoire
Et je regardai Timothée en riant.
— Je vois ce que c'est, dit M. Brookes, vous vous êtes amusé à ses dépens; mais si c'était une plaisanterie pour vous, ce n'en était pas une pour lui. Je vous avertis très sérieusement de ne plus jouer de pareils tours, ou je serai obligé d'en informer M. Cophagus.
Celle affaire se termina ainsi, et elle me rendit plus prudent. Comme j'apprenais chaque jour quelque chose de nouveau, je fus bien tôt en élat de préparer les médecines de toute espèce , et
quand, dix-huit mois après, M. Brookes nous quitta pour s'établir , M. Cophagus me jugea capable de le remplacer.
A présent que j'ai annoncé ma promotion , peut-être est-il à propos de donner au lecteur une idée de ma personne, ce que je n'ai pas encore Tait. J'avais alors près de seize ans, et j'étais très-grand pour mon âge. Je n'avais pas à me plaindre de ma figure. J'avais l'œil noir et bien fendu, le teint blanc, le nez aquilin, les dents blanches et bien rangées , mes cheveux noirs étaient repoussés en arrière pour me dégager le front, avec une régularité systématique. Avec mes longs doigts, je pliais les petits paquets avec un air aussi important qu'un ministre qui plie nn protocole aussi long qu'inintelligible: et l'air de sagacité avec lequel je versais le contenu d'une fiole dans une autre aurait convenu au médecin d'une tête couronnée, veillant près du lit de « l'oint du Seigneur » in articula mortis.
Lorsque j'étais assis derrière le comptoir, attendant des pratiques, j'avais ordinairement un livre ouvert devant moi; mais ce n'était ni un roman , ni un recueil de poésies légères; c'était quelque livre de médecine, ou une pharmacopée dans laquelle se trouvaient à chaque page des mots latins et même grecs, ce qui me donnait une apparence si véritablement doctorale,
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que l'être le plus prudent n'aurait pas hésité à me confier la conduite d'un panaris, depuis l'inflammation jusqu'à la suppuration, et depuis la suppuration jusqu'à laguérison. Tel était Japhet, surnommé Newland, quand il arriva au grade important de dispensateur de la vie et de la mort. Aussi était-il un objet d'attention constante pour ceux qui venaient consulter M. Cophagus ou causer avec lui. — Vous avez là un grand garçon de bonne mine, M. Cophagus ; où l'avez-vous pris? Qui est son père?
— Père! répondait M. Cophagus, point...
Hum!., amour... mystère... enfant trouvé, et ainsi de suite.
J'entendais constamment ces questions et ces réponses, quoique AI. Cophagus parlât assez bas pour croire que je ne pouvais l'entendre, etcette circonstance me faisait souvent réfléchir sur ma condition, que mon genre de vie heureux et tranquille m'aurait peut être permis d'oublier. Quand je m'étais retiré le soir dans ma chambre, je repassais en esprit le peu de détails que les gouverneurs de lhospice des Enfans-Trouvés m'avaient donnés sur mon arrivée dans cet établissement. Ils m'avaient remis le papier qui avait été trouvé dans le panier qui me contenait, et je l'avais lu assez souvent pour le savoir par cœur... J'étais né « en légitime mariage, » du
moins le papier le disait ainsi... Le billet de ban jue, déposé sons la même enveloppe, prouvait que mes parents ne pouvaient être pauvres à l'instant de ma naissance. Toutes ces circonstances ne faisaient que rendre plus ardent mon désir de découvrir les auteurs de mes jours. J'étais alors assez âgé pour connaître la valeur qu'on attache à la naissance ; j'entrais dans l'âge du romanesque, et je me livrais fréquemment à des idées aussi absurdes qu'étranges. Tantôt, je me figurais que j'étais fils d'un lord 3 sinon d'un prince , et je faisais force suppositions sur les raisons qu'ils pouvaient avoir eues pour cacher ma naissance; tantôt Mais il est inutile
de rendre compte de tous les châteaux en Espagne que mon imagination construisait sur la base du mystère. Ces édifices aériens s'écroulaient bientôt, et je restais dans toute la misère du doute et de l'inquiétude. M. Cophagus, à qui je parlais quelquefois du sujet constant de toutes mes pensées , me répétait toujours : Brave garçon .. très-brave garçon. . pas besoin de père. Mais il se trompait; j'avais besoin d'un père; chaque jour ce besoin devenait plus pressant , et je me faisais sans cesse la question : Qui est mon père?