CHAPITRE XX
— Je vous demande pardon, Newland, me dit le major en sortant de son cabinet de toilette, resplendissant de chaînes d'or, de bagues et de joyaux de toute espèce, mais il faut que je sache votre nom de baptême.
— Il n'est pas très-commun : Japhet.
— Japhet! par toutes les puissances célestes ï vous devriez intenter une action contre tous vos parrains et marraines pour obtenir des dommages-intérêts.
A LA RECHERCHE D'UN PÈRE. t8t
— Vous ne voudriez donc pas de ce nom pour un revenu de dix mille livres clair et net?
— Oh ! oh ! cela change l'affaire; tout nom paraît beau quand il est écrit en lettres d'or. Si l'on a fait une compensation, il faut pardonner. . . Maintenant où irons-nous ?
— Comme je suis venu à Londres avec cet habit qui m'a été fait par un tailleur allemand, tailleur du prince de Darmstadt, mais non prince des tailleurs, je vous prierai de me conduire chez le vôtre, car je vois que vous êtes habillé à ravir.
— Vous montrez votre jugement, Newland , certainement mon costume est correct. Stullz sera enchanté d'avoir voire nom sur ses registres, et de rendre justice à votre taille et à votre tournure... Partons.
Nous remontâmes Saint-Jame's Street, et avant d'arriver chez Stultz, j'avais déjà été présenté à une vingtaine de jeunes gens à la mode. Le major donna des instructions particulières au tailleur sur l'étoffe, la couleur et la coupe, et comme je vis qu'il connaissait la mode, je lui donnai carte blanche. Quand nous fûmes sortis de la boutique, il me dit : — Mon cher Newland , je viens de vous donner une preuve d'amitié que personne n'a encore reçue de moi en Angleterre. Votre habit sera
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le nec plus ultra de la mode. 11 existe de petits secrets qui ne sont connus que des initiés , et j'ai fait à Stultz certain signe qui lui a appris que, pour cette fois, je lui parlais sérieusement. Bien des gens m'ont souvent prié d'en faire autant pour eux , mais un seul regard suffit, et Stultz n'oserait les habiller comme moi... Avez-vous besoin de quelques objets de bijouterie ?
— J'achèterai volontiers quelques bagatelles.
Il me conduisit chez un des premiers joailliers de Londres, et il me choisit lui-même pour une quarantaine de livres de bijoux : — Cela vous suffira, me dit-il; il ne faut jamais en acheter beaucoup en même temps, car il est indispensable de les changer tous les trois mois... Quel est le prix de cette chaîne?
— Quinze guinées seulement, major, répondit le marchand.
— Eh bien, je la prendrai , mais souvenezvous bien que je vous dis franchement que je ne vous la paierai jamais.
Le marchand sourit, mit la chaîne dans un écrin , la présenta au major et nous sortîmes.
— 11 me paraît, major, lui dis-je, qu'on ne croit pas à votre parole dans cette boutique.
— C'est leur faute et non la mienne; je les avertis que je ne les paierai pas, et; sur ma pa-
rôle d'honneur, j'ai dessein de tenir ma parole. Je ne paie jamais personne, et la raison en est toute simple, je n'ai point d'argent — Mais je leur rends service, je leur procure des pratiques, je les mets à la mode, et ils le savent.
— Quelles sont les dettes que vous payez, major ?
— Quelles dettes?... hum! ceci mérite réflexion... Je paie ma blanchisseuse.
— Ne payez-vous pas vos dettes d'honneur?
— Vous parlez de dettes de jeu ? Ma foi , quand je gagne, je reçois l'argent du perdant, et quand je perds, j'oublie de payer; mais j'en avertis toujours avant de me mettre au jeu, et ce n'est pas ma faute si l'on ne me croit pas... Mais il est l'heure de faire quelques visites du matin, et je vous présenterai dans quelques bonnes maisons.
Il me conduisit dans Grosvenor Square, et nous entrâmes dans une grande maison élégamment meublée. Un laquais nous annonça. — Ma chère lady Maelstrom, dit le major, permettez-moi de vous présenter mon ami intime, M. Newland, récemment de retour de ses voyages, et qui m'a été très-spécialement recommandé par lord Windermear pendant son absence.
La dame m'honora d'un sourire gracieux :