‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 23 sur 42 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

En entrant dans mon appartement, nous trouvâmes la table mise, du vin d'Aï placé dans des seaux pleins de glace sur le buffet ; le major, sur le sofa, donnant des ordres au garçon, et Timothée écoutant le major en ouvrant de grands yeux.

— Major, dis-je, je ne sais comment vous remercier de la peine que vous avez prise, et je

— N'en parlez pas , mon cher Newland , j'ose dire que vous en ferez autant pour moi quand je donnerai à dîner.

Harcourt me jeta un coup d'œil qui semblait dire : Vous pouvez promettre sans aucun risque.

— Mais savez-vous , Newland, que le neveu

de lord Windermeer vient d'arriver ? l'avezvous rencontré sur le continent?

— Non , i épondis-je un peu troublé. Quant à Timothée, il sortit de la chambre à la hâte.

— Eh bien, vous allez faire connaissance avec lui , car je l'ai invité à diner avec nous, plutôt par égard pour son oncle que pour luimême, car je crois que j'entreprendrais en vain de faire de lui un jeune homme de bon ton. Mais conduisez Harcourt dans votre cabinet de toilette, et pendant que vous vous laverez les mains, je ferai servir le dîner. Je me le suis fait montrer il y a quelques minutes par votre valet. Le drôle paraît intelligent; où diable l'avez-vous ramassé?

— Je l'ai pris au hasard, et tout récemment. Venez, monsieur Harcourt.

A notre retour nous trouvâmes le véritable Simon Pure, M. Estcourt, causant avec le major. Celui-ci nous présenta l'un à l'autre, et le dîner étant servi, nous nous mîmes à table.

M. Estcourt paraissait à peu près de mon âge, mais plus petit d'environ trois pouces. Il avait l'air commun et les traits durs; et en le voyant, je ne fus pas surpris de la satisfaction qu'avait montrée lord Windermear en me prenant pour son neveu. Il était sombre et taciturne, et il semblait attacher le plus grand prix

aux avantages de la naissance. Désirant faire plus ample connaissance avec lui, je lui prodiguai les attentions, et je m'aperçus que j'avais réussi à lui plaire. Le diner était excellent, et nous étions tous de fort bonne humeur, à l'exception de M. Estcourt, qui conserva toujours son air morose. Nous restâmes si long-temps à table, qu'il était trop tard pour aller au spectacle. Harcourt et le major nous quittèrent de bonne heure, et je restai seul avec M. Estcourt.

Il n'avait pas ménagé les bouteilles; je l'excitai encore à boire après leur départ, et il devint plus communicatif. Il me dit qu'il avait eu des raisons pour arriver à Londres sous un nom emprunté, mais que le major, quoiqu'il ne l'eût pas vu depuis neuf ans, l'avait reconnu sur-le-champ. Il me parla beaucoup de sa famille, ainsi que du rang et de la fortune qu'il devait attendre avant peu. Je saisis cette occasion pour découvrir quel parti il prendrait, quand il connaîtrait le secret qui était en ma possession. Je supposai un cas à peu près semblable, et je lui demandai si, dans de telles circonstances, il consentirait à s'abstenir pendant un certain temps de faire valoir ses droits, pour sauver l'honneur de sa famille.

— Non, de par Dieu! s'écria-t-il. Quoi, renoncer à mes droits, à mon rang, même pour

un jour, pour l'amour de sots parens ! — Jamais. Rien ne pourrait m'y déterminer.

Je n'en dis pas davantage sur ce sujet; mais je lui demandai s'il avait écrit à lord Windermear pour l'informer de son arrivée.

Il me répondit qu'il comptait lui écrire le lendemain, et bientôt après il me quitta, et je sonnai Timothée.

— Juste ciel, Japhet ! s'écria-t-il en entrant, où en sommes-nous?... Qu'ailez-vous faire?... J'en perds l'esprit. — Du train dont vous y allez, notre argent ne durera pas deux mois.

— Je le crois comme vous, Timothée ; mais je ne saurais qu'y faire. Il faut que je sois introduit dans la société, et je dois payer mon introduction.

— Mais, laissant à part les dépenses, que me direz-vous de ce M. Estcourt ? — « Tout va être découvert.

— Tout sera découvert sans contredit; mais peut-être pas aussitôt que vous vous l'imaginez. Il doit écrire demain à son oncle ; il faut tâcher d'empêcher que sa lettre ne parte : car il faut que j'aie le temps de m'établir sur un bon pied dans le monde; après cela , que lord Windermear fasse tout ce qu'il voudra.

— En vérité, Japhet, vous semblez n'avoir peur de rien !

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— Je n'ai peur de rien , Tirnothée, quand il s'agit de marcher à mon but. INuls obstacles ne pourront m'arrêter dans la recherche de mon père.

— Réellement, Japhet, c'est une folie complète.

— Cela peut être., Tirnothée, mais elle est incurable. — Allons nous coucher; demain je vous raconterai tout ce qui s'est passé aujourd'hui.

Le lendemain matin, M. Estcourt écrivit à son oncle. Tirnothée lui offrit officieusement de porter sa lettre à la poste , et il la brûla.

Je passerai très-légèrement sur les trois semaines suivantes. Mon intimité avec M. Harcourt et le major ne fit qu'augmenter, et ils me présentèrent dans les clubs et dans la meilleure société de Londres. Ma fortune présumée, mon air d'aisance et ma bonne mine m'y procurèrent un accueil très-favorable, et je devins bientôt un des astres du jour. Pendant ce temps je gagnai aussi toute la confiance de M, Estcourt. Ne recevant pas de nouvelles de son oncle, il lui écrivait lettre sur lettre, et les remettait à Tirnothée qui leur faisait subir le même sort qu'à la première. Enfin , surpris et mécontent, il me dit un jour qu'il partirait le lendemain pour le château de son oncle.

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— Bon voyage, pensai-je, je suis maintenant ferme sur mes pieds.

Environ cinq jours après son départ, comme j étais à me promener dansBond-Street avec le major, je vis lord Windermear passer dans sa voiture. Il nous aperçut, tira le cordon avec vivacité et fit arrêter son équipage près de nous le long du trottoir.

— Vous m'excuserez, major, dit-il, mais j'ai besoin d'avoir une conversation avec M. INewland, et il me fera peut-être le plaisir de monter dans ma voiture.

J'étais préparé à cette rencontre, et je ne perdis pas ma présence d'esprit. Je le saluai avec un air de respect.

— Très-volontiers, milord.

Et je montai en voiture.

— A la maison, grand train ! dit-il au laquais qui fermait la portière; et pendant tout le chemin il ne m'adressa pas un seul mot. Quand nous fûmes arrivés, il me fit entrer dans la salle où nous avions dîné tête à tête, et en fit le tour deux ou trois fois en silence. Enfin il me dit :

— Monsieur Newland, ou quel que soit votre nom , je vois que vous regardez comme une sauvegarde la connaissance que vous avez acquise d'un secret important. Je n'ai pas besoin

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de vous dire ce que je pense de votre conduite. Je ne sais ni qui vous èfes, ni ce que vous êtes, mais certainement, ajouta-t-il, la rougeur de la colère lui couvrant le front, vous ne pouvez avoir aucun droit au titre d'homme d'honneur.

— Votre Seigneurie voudra peut-être bien m'informer sur quoi est fondée cette opinion , répondis-je avec calme.

— D-'abord n'avez-vous pas ouvert une lettre qui était destinée à un autre ?

— - J'ai ouvert une lettre qui portait les initiales de mon nom, et en l'ouvrant j'étais convaincu qu'elle était pour moi.

— Soit, monsieur; mais après l'avoir lue, vous avez dû voir qu'elle n'était pas pour vous.

— Je ne le nierai pas, milord.

— Et cependant, vous allez chez mon homme d'affaires; vous vous présentez à lui sous le nom d'un autre, et vous vous faites remettre un paquet cacheté.

— Tout cela est encore vrai, milord ; mais je ne l'ai fait que parce que j'y ai été encouragé par un rêve.

— Par un rêve î quelle misérable excuse !... Et ensuite vous brisez le cachet de ce paquet , et....

— Permettez que je vous arrête, milord ; je

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n'étais nullement décidé à en rompre le cachet, et vous ne pouvez avoir oublié que vous l'avez rompu vous-même, et que vous m'avez ordonné, positivement ordonné de lire les pièces qu'il contenait.

— Parce que j'ai été trompé par votre faux nom , monsieur.

— Je n'en ai jamais porté d'autre, monsieur, et s'il est faux , ce n'est pas ma faute.

— Il est très-vrai, monsieur, que, relativement à tout ce que je viens d'alléguer, la loi ne peut vous atteindre, mais souvenez-vous qu'en prenant le nom d'un autre, vous

— Je n'ai jamais pris le nom de personne, milord.

— Eh bien , je dirai donc qu'en me portant à croire que vous étiez mon neveu, vous avez tiré de moi de l'argent sur un faux prétexte, et, sous ce rapport , vous êtes en mon pouvoir.

— Milord, je ne vous ai jamais demandé d'argent ; c'est vous qui , de votre propre mouvement, m'avez ouvert un crédit chez votre banquier.

— Monsieur Newland, si je regrette profondément ce qui s'est passé, je l'avouerai, je regrette encore plus qu'un jeune homme d'un extérieur si prévenant, et si sincère en apparence, soit déjà un imposteur aussi habile. Vous

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croyant mon neveu, je sentais mon cœur s'échaufFer pour vous, et je dois dire ({ne, depuis que j'ai vu mon véritable neveu, ma mortification n'en a été que plus grande.

— Milord, je vous remercie; mais permettez-moi de vous faire observer que je ne suis pas un escroc; vos mille livres sterling sont restées intactes chez votre banquier, car la misère la plus extrême n'aurait pu me décider à y toucher-. Mais à présent que Votre Seigneurie paraît plus calme, voudrait-elle bien m'écouter? Quand vous connaîtrez ma vie, et les motifs qui m'ont entraîné, vous déciderez alors jusqu'à quel point je suis à blâmer.

Sa Seigneurie prit un siège et me fit signe d'en faire autant; je lui racontai comment j'avais été laissé à 1 hospice des Enfans-Trouvés. et lui fis le récit succinct de mes aventures subséquentes : ma détermination de trouver mon père; le rêve qui me décida à aller chercher les papiers; enfin tout ce que le lecteur sait déjà. Lord Windermear comprit de quelle monomanie j'étais atteint, et il m'écouta avec une grande attention.

— Il est certain, M. Newland, que cette explication vous relève dans mon opinion, et qu'il est juste d'avoir égard à la préoccupation excessive sous l'influence de laquelle je vous

vois placé; mais à présent, monsieur, permettez-moi une seule question à laquelle je vous prie de répondre franchement. A quel prix mettez-vous votre discrétion sur ce sujet important?

— Milord, répondis-je en me levant avec dignité, c'est le plus grand affront que vous m'ayez encore fait; cependant, puisque vous le voulez, je vais vous dire à quel prix je m'engagerai solennellement au secret, par toutes mes espérances de trouver mon père dans ce monde, et de trouver un père éternel dans l'autre, et ce prix, milord, c'est votre estime.

Lord Windermear se leva à son tour, et se promena à grands pas dans l'appartement d'un air agité.

— Que dois-je penser de vous, monsieur Newland?

— Milord, si j'étais un escroc, j'aurais pris votre argent; si j'avais voulu tirer profit du secret, je me serais enfui avec les papiers, et j'aurais fait ensuite mes conditions. Je ne suis, milord , rien de pins qu un enfant abandonné, faisant tout ce qu'il peut pour trouver son père... Je ne fus pas maître de mon émotion, et je fondis en larmes. Dès que je pus parler, je dis à milord , qui me regardait en silence, et non sans attendrissement : J'ai encore quelque

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chose à vous dire, miiord... Je lui rapportai alors la conversation que j'avais eue avec M. Estcourt, et l'inconvénient qu'il pouvait y avoir à lui communiquer le secret.

Sa Seigneurie me laissa continuer sans m'interrompre, et après quelques momens de réflexion :

— Je crois que vous avez raison , monsieur Newland, me dit-il, et maintenant je commence à croire qu'il vaut mieux que ce soit vous que lui qui soyez dépositaire de ce secret. Maintenant je suis votre obligé, et vous pouvez disposer de moi. Je vous crois honnête , mais fort étrange, et je vous demande pardon de la peine que je vous ai causée.

— Miiord, je suis plus que satisfait.

— Puis- je vous être de quelque utilité, monsieur Newland ?

— Si vous pouviez, miiord, m'aider à me diriger dans mes recherches...

— Je crains bien, sous ce rapport, de ne pouvoir vous être d'un grand secours; mais du moins je vous donnerai les moyens de les continuer; en cela, je ne ferai qu'un acte de justice, car, en vous faisant faire la connaissance du majorCarbonnell,jesaisque je dois avoir accru considérablement vos dépenses. C'est une erreur que je dois réparer. Je vous prie donc , mon-

sieur Newland, de regarder comme à vous la somme que j'ai déposée chez mon banquier, et d'en faire usage pour faciliter laccomplissement de votre ardent désir.

— Milord.,.

— Point de refus, je n'en veux point, et si vous éprouvez quelques scrupules à cet égard, supposez que c'est un prêt que vous me rendrez quand vous le jugerez convenable. Ne croyez pas que j'agisse ainsi parce que je vous sais en possession d'un secret important; non, sous ce rapport, je m'en rapporte entièrement à votre honneur.

— En vérité, milord, répondis- je, tant de bonté me confond, et, à ce que j'éprouve, il me semble qu'en vous j'ai déjà presque trouvé un père. Excusez moi , milord , mais Votre Seigneurie na-t elle jamais...?

— Je devine ce que vous voulez dire, mon pauvre garçon ; non, jamais je n'ai eu le bonheur d'avoir d'enfans, autrement j'aurais été charmé d'avoir un (ils qui vous ressemblât. Allons, monsieur Newland, du courage, que le mystère qui couvre votre naissance n'absorbe pas ainsi toutes vos facultés. Et à présent je vous dis adieu; et si je puis vous être utile, j'espère que vous ne manquerez pas de m'en informer.

— Que le ciel répande ses bénédictions sur vous! m'écriai-je en lui baisant respectueusement la main; et puisse mon père , quand je le trouverai, vous ressembler le plus possible! Je m'inclinai profondément, et je quittai la maison.

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