‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 26 sur 42 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Le lendemain j'allai chez le banquier; je pris cent cinquante livres sterling, et je partis avec Tirnothée pour4*4. Dès que Fléta m'aperçut, elle se jeta dans mes bras, et sanglota de joie.

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Quand je lui dis que Timothée était dehors et désirait la voir, elle demanda pourquoi il n'était pas entré; et pour me montrer à quel point elle avait été accoutumée à tout voir sans faire aucune remarque, lorsqu'il parut avec sa livrée, elle ne manifesta pas la moindre surprise, et ne me fit aucune question à ce sujet. La maîtresse de l'école vanta beaucoup sa docilité et son attention; puis elle nous laissa seuls. Fléta détacha alors la chaîne de son cou, et me dit qu'elle avait fini par se rappeler que la dame dont elle se souvenait portait des boucles d'oreilles entièrement pareilles. Je restai trois heures avec elle, et ensuite je repartis pour Londres et allai m'installer avec mes effets chez le major Carbonnell.

Le major tint sa promesse. Certes nous vivions bien, car il lui eût été impossible de vivre autrement; mais il évitait avec soin d'ajouter à la dépense. La saison des plaisirs était alors passée, et tout le beau monde avait quitté la capitale. Rester plus long- temps à Londres, c'eût été dépenser son argent en pure perte, et nous tînmes conseil pour décider où nous irions.

— Newland, dit le major, vous avez fait sensation ici, et cela fait honneur à mon patronage; mais j'espère que le printemps prochain,

je vous ferai former une bonne alliance.Croyezmoi, au milieu de tous ces êtres sans cœur que nous avons coudoyés, on peut encore trouver des filles et même des mères qui ne se laissent point guider par des vues basses et sordides.

— Comment donc, Garbonnell î voilà la première fois que je vous entends prêcher la morale.

— Oui, Newland, et il se peut que cela ne m'arrive plus de long-temps. Le monde est mon huître, voyez-vous; il faut que je l'ouvre pour vivre. 11 y eut un temps où j'étais tout aussi confiant, tout aussi désintéressé, tranchons le mot, tout aussi innocent que vous l'étiez quand j'entrepris pour la première fois votre éducation. Mes bonnes qualités me ruinèrent; je les plantai là, et je m'en trouvai à merveille. Il faut combattre le monde avec ses propres armes; cependant, comme je vous le disais, on peut encore y trouver de l'or pur au milieu de l'alliage, c'est-à-dire une grande fortune et en même temps un cœur innocent. Si vous vous mariez, je me fais fort de vous découvrir cet heureux assemblage, non que la fortune puisse être une considération pour vous.

— Mais pourquoi donc désirez-vous tant que je me marie?

— Parce qu'alors je suis sûr d'avoir une mois. kmt. i. 14

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bonne maison et une bonne table à mon service, tant que je resterai en faveur auprès de votre femme; et à tout événement, un ami au besoin. Quant à votre fortune, je ne la dissiperai point, si je puis m'en défendre. J espère que voilà une belle promesse de ma part.

— Je vous défie de dissiper ma fortune , répondisse en riant.

— Ne me défiez pas, Newland , car je me piquerais d'honneur. Surtout ne me proposez point de pari, ce serait encore plus dangereux. Nous n'avons dépensé qu'environ quatre cents livres sur les mille livres du banquier depuis que nous demeurons ensemble, ce que je regarde comme un prodige d'économie. Qu'en dites vous? irons-nous à Cheltenham ? Vous y trouverez foule de jeunes Irlandaises, le nez au vent pour flairer les maris, qui vous sauteront au cou, si vous le voulez.

— Je hais les femmes qui courent après un mari.

— Ecoutez donc, il est vrai que, si vous vous déclarez, elles vous accepteront en moins de trois jours; mais, une fois mariées, elles font les meilleures femmes du monde. Et puis songez qu'il faut que nous allions quelque par! ; autant vaut Cheltenham que toute autre ville. Je vous dirai même que j'ai mes raisons pour lui donner la préférence,

Cette dernière observation me décida , et quelques jours après nousétionsàCheltenham. Nous nous lançâmes aussitôt dans le tourbillon de la société.

— Newland . me dit Carbonnell , je suis sûr que le temps vous paraît terriblement long dans cette ville monotone.

— Nullement, je vous jure. Ce sont des dîners , des danses et des promenades continuelles.

— Il faut faire quelque chose de mieux. Dites-moi, êtes vous fort au whist?

— En aucune manière. C'est à peine si je connais le jeu.

— Alors il faut que je vous l'apprenne. C'est un talent indispensable, et nos matinées seront employées à vous le faire acquérir.

— Volontiers, lui dis-je. Et depuis ce moment, à partir du déjeûner jusqu'à quatre heures, le major et moi nous restions renfermés à jouer le whist avec deux hommes de bois. Avec un maître aussi habile, j'eus bientôt appris toute la beauté et toutes les finesses de ce jeu.

— Vous en savez assez à présent , Newland , dit le major un matin en jetant les cartes par les fenêtres. Maintenant, si Ton vous demande à

jouer, et que j'aie accepté, ne refusez pas; mais ayez soin de toujours jouer contre moi.

— Je ne vois pas ce qui nous en reviendra ; car si je gagne, vous perdrez.

— Ne vous en inquiétez pas. Seulement, suivez mes conseils, et jouez aussi cher qu'on voudra. Nous ne resterons plus ici que trois semaines; il faut mettre à profit les instans.

J'avoue que je ne devinai pas quels pouvaient être les projets du major ; mais, le soir, nous nous rendîmes dans la salle de réunion. C'était la première fois qu'on nous y voyait, et ceux qui ne connaissaient pas le major, nous croyant des novices, nous engagèrent à faire une partie.

— Je dois vous avertir, messieurs, dit le major, d'abord que je joue très-mal, et ensuite, ajouta-t-il en riant , que si je perds, je ne vous paierai pas , car je n'ai pas le sou.

Le ton dont ces paroles furent prononcées ne tirent qu'exciter un sourire; on ne le crut pas, et je fus prié de faire le quatrième.

— -Volontiers, répondis-je, pourvu que je ne sois pas avec le major; car, outre qu'il joue fort mal, il est très-malheureux, et j'aimerais autant jeter mon argent sur la table.

Les choses s'arrangèrent ainsi, et nous nous mîmes au jeu. Le premier rob fut gagné par le major et son partenaire; avec les paris, il mon-

tait à dix-huit livres sterling. Je tirai ma bourse pour payer le major, mais il refusa en disant :

— Non, Newland, payez mon partenaire; quanta nous, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au mien, si cela vous convient, nous ne réglerons qu'à la fin de la soirée. Newland, nous n'allons pas vous lâcher de sitôt, je vous en avertis.

Je payai mes dix-huit livres, et nous recommençâmes. A partir de ce moment, sans que son partenaire qui jouait lui-même assez médiocrement, y fit attention, — ou du moins s'il le remarqua il eut la politesse de n'en rien dire ■ — - le major fit fautes sur fautes. Il perdit trois robs de suite, et avec les paris et les enjeux, ils montaient à cent quarante livres. A la fin du dernier rob , il jeta les cartes à terre en se récriant contre son malheur, et en déclarant qu'il ne jouerait pas davantage.

— Où en sommes-nous? dit-il à mon partenaire.

— Je vous devais, je crois, dix-huit livres.

— Dix - huit de cent quarante , c'est cent vingt-deux que je vous dois à mon tour. Il faudra que vous me permettiez d'être votre débiteur, continua le major du ton le plus insinuant. Je n'étais pas venu ici dans l'intention

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de jouer. Je présume que je vous retrouverai ici demain soir.

Le gagnant inclina la tète en signe d'acquiescement. Le partenaire du major Carbonnell ine paya cent quarante livres sterling, que je mis dans mon portefeuille, et nous quittâmes l'assemblée.

chapitiu: XXIV.

Dès que nous fûmes dans la rue, je priai le major de m'expliquer les motifs de sa conduite. — Pas un mot, mon cher Newland, jusqu'à ce que nous soyons au logis, répondit-il. Dès que nous y fûmes arrivés, il se jeta sur un fauteuil, et croisant ses jambes, il me dit : — Vous remarquerez } Newland, que j'ai soin de ne vous laisser rien faire qui puisse nuire à votre réputation. Quanta la mienne, toute l'honnêteté du monde ne pourrait la rétablir ; une pairie seule peut la relever, car la couronne de comte, comme la charité, couvre une multitude de

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péchés. J'ai cru de mon devoir d'ajouter quelque chose à nos finances, et j'ai dessein de les améliorer considérablement avant de quitter Cheltenham. Vous avez gagné cent vingt-huit livres.

— Oui, mais vous en avez perdu tout autant.

— Sans contredit, mais je ne les ai pas payées; et comme je ne paie jamais ce que je dois, vous voyez que nous ne pouvons que gagner tant que nous jouerons l'un contre l'autre.

— Je m'en aperçois; mais le rôle que je joue dans cette spéculation...

— N'a rien que d'honorable. Vous payez quand vous perdez, vous recevez quand vous gagnez. Mes dettes d'honneur me regardent seul.

— Mais vous retrouverez demain votre créancier.

— Je l'espère bien, et je vais vous dire poui> quoi. Je crois qu'il est impossible de trouver deux plus mauvais joueurs de whist. Il faudra demain que nous soyons partenaires. Nous ne pouvons manquer de gagner ; j'acquitterai ma dette, et vous empocherez Votre gain. Tontes les fois que je saurai que nous avons affaire à de mauvais joueurs, nous serons partenaires ; quand je n'en serai pas certain, nous jouerons l'un contre l'autre. Si je gagne, vous perdrez

et par conséquent il n'y aura pour nous ni perte, ni gain; mais si vous gagnez, vous recevrez, et le profit sera clair, car, moi, je devrai, et j'avertis toujours d'avance que, lorsque je dois, je ne paie point.

— Mais personne ne vous croit.

— Que puis-je y faire? ce n'est pas ma faute. Tout en me déshabillant, je réfléchis à cette

conversation, et je craignis que la part que je prenais à la spéculation du major ne fût pas très-honorable. Cependant, me dis-je , je paie quand je perds , je ne reçois que ce que j'ai gagné : que peut-on me reprocher? La vue des billets de banque placés sur ma table acheva de mettre ma conscience en repos. Ce n'est pas la première fois que l'argent a fait disparaître les scrupules.

Le lendemain soir, nous retournâmes au club, et nous y trouvâmes les deux individus avec qui nous avions joué la veille. Pour celte fois, le major refusa déjouera moins de m'avoir pour partenaire, alléguant qu'il jouait fort mal et que la chance me favorisait toujours. Ils ne firent aucune objection à cet arrangement, et nous jouâmes jusqu'à quatre heures du matin. La fortune commença par favoriser nos adversaires ; mais suivant la coutume, elle ne fut pas constante , et quand nous

quittâmes le jeu, le major, sa dette de la veille acquittée, gagnait quarante livres, et j'en avais gagné cent soixante et onze, de sorte qu'en deux nuits nous avions fait un gain de trois cent quarante-deux livres. Nous continuâmes à jouer ainsi pendant trois semaines ; nous avions en poche plus de huit cents livres. Je proposai au major de payer ses dettes de jeu , qui ne montaient pas à la moitié de cette somme. — Donnez-moi l'argent, s'écria-t-il sur-lechamp de crainte que je ne les paye moimême; maintenant, mon cher ami, ajouta-t-il, si vous saviez combien j'ai de créances de cette espèce, dont je ne toucherai jamais un farthing , vous penseriez comme moi que je ne fais que recevoir de l'un ce qui m'est dû par l'autre. D'ailleurs, je tiens une note exacte de toutes mes dettes; je les paierai peut-être un jour; mais quant à présent, non, décidément non.

Le lendemain matin, nous avions demandé des chevaux de poste, et nous étions à déjeûner, quand Timothée ouvrit la porte et me fit signe de sortir. Je le suivis.

— Japhet, me dit-il tout bas, je ne puis m'empêcher de vous le dire, je viens de voir quelqu'un qui a exactement votre nez, et qui vous ressemble beaucoup, si ce n'est qu'il paraît au moins le double de votre âge.

— Où est-il ? m'écriai-je, croyant déjà avoir trouvé mon père.

— A la porte de l'auberge, prêt à monter dans une chaise de poste attelée de quatre chevaux.

Je me précipitai le long de l'escalier, tenant encore en main ma serviette, et j'arrivai à la porte en un clin d'œil. L'homme en question était déjà en voiture , le domestique fermait la portière, et disait au postillon de partir; je n'eus que le temps de voir le nez.. . un nez sur le moule duquel le mien semblait formé. — Pardon, monsieur, m'écriai-je, mais je...

Trompé sans doute par la serviette que j'avais en main , mon père supposé me répondit : — Je n'ai pas oublié les garçons. La chaise partit au grand galop , et le moïeu de la roue de derrière me frappa si fortement la cuisse, que je ne pus remonter qu'en boitant. En rentrant dans l'appartement, je me jetai sur un sofa, presque au désespoir.

— Que vous est-il donc arrivé, Newland ? me dit le major; vous avez l'air bien ému.

— On le serait à moins. ... je viens de voir mon père !

— Votre père! perdez-vous l'esprit? vous m'avez dit qu'il était mort avant que vous l'eussiez connu. Comment donc pourriez-vous le reconnaître, quand vous auriez vu son esprit?

Je sentis l'imprudence que je venais de commettre. — J ai vu son portrait, major, et cet homme y ressemblait tellement, que... que... Je sais que c'est une absurdité.

— Mon pauvre ami, vous ne le verrez jamais que dans l'autre monde, et je suppose que vous n'êtes pas très pressé d'y arriver... Je vous ai plus d'une fois entendu parler de votre père en dormant, et cela m'a toujours étonné.

— Depuis ma plus tendre enfance, mon père a été constamment l'objet de mes pensées... j'ai toujours désiré qu'il me fût possible de le voir.

— Fort étrange !. .. J'ose dire que peu de fils sont aussi fidèles à la mémoire de leur père.

Je parvins à reprendre mon sang-froid. Nous finîmes de déjeûner, et nous partîmes; j'eus soin auparavant de charger Timothée de s'informer au relais suivant de quel côté était allé le voyageur qui nous avait précédés. Le major, me voyant l'air préoccupé, me parla peu; il me fit pourtant une observation qui me frappa. Je me souviens, dît-il, qu'un jour que je faisais votre éloge à lord Windermear, il me dit que vous étiez un jeune homme d'un mérite peu commun , mais que vous aviez la tête montée sur un certain point... Je comprends maintenant ce qu'il voulait dire. Je ne répondis rien, mais je pensai qu'il était étrange que le major n'eût

jamais eu le moindre soupçon sur l'état véritable de mes affaires. Je l'avais laissé croire que j'avais perdu mon père et ma mère en bas âge, et que je serais maître d'une fortune considérable à ma majorité; mais ce n'avait été que par des réponses indirectes , sans aucune assertion positive. Il s'était trompé lui-même, parce qu'ij ne se doutait pas qu'un trompeur aussi habile que lui pût être trompé par un jeune homme comme moi.

Tout ce que Tiinothée put apprendre au premier relais, fut que la chaise de poste qui nous précédait suivait la route de Londres. Cette nouvelle lui fut confirmée à tous les autres, et nous entrâmes dans la capitale à la nuit tombante.

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