CI-M PITRE XXVI
La main me tremblait en frappant à la porte de la maison de l'évêque. On l'ouvrit sur-Ieehamp. Je lui envoyai ma carte en le priant de vouloir bien m'accorder une audience. Après avoir attendu quelques minutes dans une antichambre , on me fit entrer dans son cabinet. Un homme de moyen âge était avec lui. Milord, lui dis-je avec émotion, daignerez-vous m accorder quelques minutes de conversation tète à tête?
— Monsieur est mon secrétaire , et il a toute ma confiance, monsieur. Cependant je sens que je n'ai pas le droit d'exiger que vous lui accordiez la votre. - Monsieur Temple, faitesmoi le plaisir de remonter quelques instans dans votre appartement.
Le secrétaire se relira, et l'évêque m'invita à m 'asseoir. Je le considérai avec grande a tien-
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tion : c'était mon nez, il n'y avait pas à en douter, et je crus même distinguer quelque ressemblance entre ses autres traits et les miens. Je fus convaincu que j'avais enfin réussi dans ma recherche. — Je crois, monsieur, lui dis -je, que vous conviendrez que, dans la chaleur et l'impétuosité de la jeunesse , nous formons souvent des liaisons avec une précipitation imprudente,
— Cela est vrai , jeune homme ; et alors il arrive souvent que nous nous en repentons ensuite.
— J'en conviens, monsieur; mais en ce cas, nous devons en supporter les résultats, quelque désagréables qu'ils puissent être.
— Quand nous faisons le mal , monsieur Newland, non-seulement nous savons que nous devons en être punis dans un autre monde, mais nous en portons même souvent la peine dans celui-ci... J'espère que vous n'êtes pas dans cette situation?
— Malheureusement, monsieur, les fautes des pères sont punies dans leurs enfans; et sons ce point de vue, je puis dire que j'en ai porté la peine.
— Mon cher monsieur , j'espère que vous m'excuserez si je vous dis que mon temps est précieux. Vous ne paraissez pas avoir besoin de
secours. Si vous avez quelque avis à me demander, ou quelque chose d'important à me communiquer, je vous prie de venir au fait.
— Je serai aussi bref que l'affaire le permet, monsieur. Je vous supplie de ne pas trouver mauvais que je vous fasse quelques questions, et je compte sur votre honneur, sur la dignité de votre profession , pour me répondre avec franchise.... Ne vous étes-vous pas marié fort jeune, et dans un temps où vous n'éliez pas favorisé par la fortune?
L'évêque me regarda avec surprise. — . Cette question est fort étrange, monsieur, et je ne conçois pas quel peut en être le but. J'y répondrai pourtant. Oui, je me suis marié dans ma première jeunesse, et à cette époque, j'étais loin d'être riche,
— Et vous avez un enfant de ce mariage
un fils?
— C'est encore la vérité,
— Et il y a long-temps que vous ne l'avez vu ? > — • Très-long-temps, dit l'évêque en soupirant.
— Pardonnez- moi cette question, monsieur... Ne l'avez-vous pas abandonné?
— Non, certainement, non. J'étais pauvre alors, très-pauvre; mais pourtant, en me se-
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parant de lui, je lui laissai cinquante livres pour pourvoir à ses premiers besoins
— Mais, monsieur, m'éeriai-je avec une vive émotion, pourquoi ne lavez-vous donc jamais rappelé près de vous?
— Plût à Dieu que cela m'eut été possible ! Mais je l'ai perdu pour toujours.
— Mais à présent, monsieur, et avec voire fortune actuelle, vous désireriez sûrement le revoir.
— Il est mort, monsieur, et j'espère qu'il est maintenant dans le ciel, dit l'évèque en s'essuyant les yeux.
— Non, monsieur, m"écriai-je en me jetant à ses pieds; il n'est pas m rt; il est à vos pieds, il vous demande votre bénédiction.
L'évèque se leva, et parut au comble de la surprise.
— Que voulez-vous dire, monsieur? Vous prétendez être mon fils!
— Oui, monsieur, ce fils que vous avez laissé avec cinquante livres...
— Sur l'impériale de la diligence de Portsmou th ?
— Non, monsieur... dans le panier... vous savez ?
— Impossible, monsieur; mon fils est mort à l'hôpital.
A LA RECHERCHE u'US PÈRE. -31
— Non, monsieur, iî n'y est pas moi!.; il en est sorti.
— Ou vous faites une étrange méprise, monsieur, ou vous vous jouez de moi. J'ai eu le chagrin de voir mourir mon fds, et je l'ai suivi jusqu'à son tombeau.
— En êles-voUs bien sûr, monsieur? m'écriai-je avec consternation.
— Je voudrais ne pas l'être, car je suis sans enfans... Mais qui etes-vous, monsieur, vous qui connaissez si bien les événemens du commencement de ma vie, et qui cherchez à m'en imposer ainsi ?
■ — A vous en imposer, monsieur ! m'éeriaije. reconnaissant mon erreur, Hélas! je suis loin d'avoir conçu ce projet. Je lui racontai alors brièvement mon histoire, et les circonstances qui m'avaient porté à in'imaginer qu'il était mon père.
L'évèque, voyant que je n'avais pas l'air d'un imposteur, et que j'étais sincèrement ému, me donna alors à son tour quelques explications. Quand il n'était encore que desservant d'une paroisse de campagne, il avait eu un fils, et il n'avait jamais ou d'autre entant. Ce fils voulut absolument entrer dans la marine, en dépit de toutes les remontrances, de son père; et celui-
ci, cessant enfin de s'y opposer, le vit monter sur l'impériale de la diligence de Fortsmouth, et lui donna les cinquante livres dont il m'avait parlé. Ce jeune homme, dangereusement blessé dans un combat naval, avait été envoyé à l'hospice de la marine, à Plymouth, et il y était mort.
Enfin, cruellement désappointé, je pris congé de l'évêque, qui me serra la main avec bonté, et qui me souhaita plus de succès dans ma recherche.
Je rentrai chez moi presque au désespoir. Timothée m'ençaçea à chercher à voir davantage la société, convaincu que j'y trouverais des distractions. Mais je ne pouvais suivre cet avis dans la situation de mon esprit. — Non, lui dis-je, j'irai voir la petite Fléta; sa vue me fera plus de bien que toute autre chose. Je partis dès le lendemain. Je la trouvai grandie et changée à son avantage sous tous les rapports. Je passai huit jours avec elle, cherchant à l'amuser en la conduisant dans tous les environs, et m'amusant moi-même de sa conversation naïve et enjouée. Je la quittai à la tin de la semaine.
En arrivant chez le major Carbonnell , je le trouvai en grand deuil.
— Mon cher Carbonnell, lui dis-je, j'espère
que vous n'avez pas fait une perle très-afïli-
Aeante.
— Je serais un hypocrite si je le prétendais , Newland; car jamais on n'a porté le deuil plus gaîment. M. M***, qui, comme vous le savez, devait hériter avant moi de la pairie que j'attends, s'est noyé dans le Rhône. Il ne laisse qu'une fille, qui ne me gêne en rien; mais sa femme est enceinte. Si elle accouche d'une seconde fdle, la pairie est à moi, avec quinze mille livres de rente; mais si c'est un garçon, tout est flambé. Quoi qu'il en soit, j'ai fait un bon marché.
— Que voulez-vous dire?
— On dit qu'en général quand une femme commence par une fille, elle continue de même : il y a donc au moins deux contre un en ma faveur. J'ai trouvé à faire des gageures sur ce pied, de sorte que, si c'est une fille, j'aurai à payer quinze mille livres quand la pairie m'arrivera, et si c'est un garçon, j'en recevrai comptant trente mille, ce qui sera du moins une consolation.
— Je vous en félicite de tout mon cœur
Quel âge a lord B*** ?
— Soixante-douze ans; mais il est vert et bien portant, et il peut vivre encore longtemps. Mais à propos, Newland, j'ai commis
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une grande faute la nuit dernière, j'ai joué au club, et j'ai fait une perte énorme.
— Cela est très-malheureux.
— Sans contredit; j'ai perdu sept cent cinquante livres, ce qui réduit nos finances fort bas. Mais la faute, c'est que j'ai payé — réellement payé — toute celte somme. Je sais que je n'aurais pas dû disposer ainsi de votre argent; mais tout en jouant, je négociais ma gageure , et si je n'avais pas payé, elle n'aurait pas été tenue. Enfin, d'ici à quelques semaines, mistress M*** décidera de mou soit, et alors, qu'elle ait fille ou garçon , je ne manquerai pas d'argent. En attendant, si vos tuteurs vous en refusent, je vous ferai faire connaissance avec un de mes bons amis, de qui vous en emprunterez pour vous et pour moi.
— Emprunter ! jamais personne ne voudra me prêter de l'argent.
— Vous croyez cela? Moi je vous dis que, présenté par moi, vous n'aurez qu'à signer pour obtenir telle somme qu'il vous plaira.
— Je voudrais que nous pussions nous en dispenser, major; je n'aime pas les emprunts.
— Eh bien, nous verrons si nous pouvons nous en passer. Le malheur, c'est qu'il ne me reste en caisse qu'une cinquantaine de livres. Et vous, que vous reste- 1- il ?
— Environ vingt livres; mais je crois que j'ai encore quelques fonds chez le banquier, et je vais aller m'en informer sur-le-champ. Je pris mon chapeau et je partis.