‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 29 sur 42 · CHAPITRE XXY1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXY1I

Ce que le major venait de mapprendre me contraria et m'inquiéta. Personne ne voudrait me prêter d'argent sans savoir où mes biens étaient situés, et sans me demander à voir les titres qui m'en assuraient la propriété. Le major apprendrait nécessairement la vérité, et il me regarderait comme un imposteur. J'entrai dans Pall-Mali si profondément enfoncé dans mes réflexions, que je heurtai une dame qui descendait de sa voiture pour entrer dans une boutique à la mode. Elle se retourna, et c'était certainement une très-belle femme, quoiqu'elle n'eût plus la Heur de la jeunesse. Je lui faisais mes excuses de mon mieux, quand ses boucles d'oreilles me frappèrent les yeux. Elles étaient

236 JAPHKT

composées de grains d'or et de corail, exactement semblables à ceux dont était formée la chaîne de Fléta, et le travail en était le même. J'avais si souvent examiné cette chaîne , que je ne pouvais m'y méprendre. Pour m'en assurer encore mieux, je la suivis dans la boutique, et restant derrière, je considérai ses boucles d'oreilles avec la plus grande attention. Pendant ce temps, elle se faisait montrer des dentelles, et en ayant choisi une pièce, elle la paya, la mit dans son sac , et se leva pour s'en aller. Je m'approchai du comptoir, sur lequel plusieurs pièces de dentelles étaient encore étalées, et je demandai au commis s il savait comment se nommait cette dame. Il me répondit qu'il l'ignorait; mais que M. H..., le maître de la boutique, la connaissait peut-être, et qu il allait le lui demander. Malheureusement M. H... était occupé, le commis tarda à revenir, et j'entendis partir la voiture de la dame. Craignant de la perdre de vue, je me précipitai hors de la boutique pour courir après l'équipage. Cette espèce de fuite soudaine, quand j'aurais dû attendre une réponse à la question que j'avais faite, fit s upçonner que j'avais pris quelqu'une des dentelles qui étaient sur le comptoir ; on cria au voleur, et Ion se mit à ma poursuite pendant que je poursuivais la dame

inconnue. Un homme passa sa jambe entre les miennes, je tombai sur le trottoir, on s'empara de moi , et l'on me remit entre les mains de la police, qui me conduisit de nouveau dans Malboroug-Street, devant le même magistrat.

— De quoi s'agit-il ? demanda-t-il.

— D'un vol dans une boutique, Votre Honneur, répondit un officier de police.

— J'en suis incapable, monsieur, dis-je au magistrat. Vous me connaissez déjà; je me nomme Newland.

— Newland, répéta-t-il, cela est fort étrange ! C'est la seconde fois que vous êtes traduit devant moi sur une accusation de larcin.

— Et je suis aussi innocent que la première, monsieur.

— Vous me pardonnerez, monsieur, mais pour cette fois le soupçon m'est permis. Où est le plaignant ?

Le commis auquel j'avais parlé se présenta , et raconta ce qui s'était passé. Le magistrat ordonna qu'on me fouillât, et l'on ne me trouva aucunes dentelles.

-Maintenant êtes-vous convaincu, monsieur ? lui demandai-je.

— Pas du tout, répondit le magistrat; il est facile de se débarrasser d'un aussi petit objet qu'une pièce de dentelle Retournez dans

238 iAPHET

votre boutique, dit-il au commis, et vérifiez avec soin ce qui peut vous manquer... En attendant, monsieur, vous resterez ici.

J'écrivis au major Carbonnell pour l'informer de ce qui venait de m'arriver et demander son aide; il arriva en même temps que le commis, qui déclara qu'autant qu'il avait pu s'en assurer sans faire un inventaire général , il manquait deux pièces de dentelle.

— Si cela est vrai, m'écriai-je, ce n'est pas moi qui les ai prises.

— Sur mon honneur, monsieur B..., dit le major au magistrat, il est fort dur qu'un homme comme il faut soit traité de cette manière. Je suis déjà venu une fois pour vous déclarer que je réponds de l'honneur de monsieur comme du mien.

— Cela est vrai, monsieur, mais vous me permettrez de demander à M. Newland, si tel est son nom, ce qui l'a engagé à suivre une dame dans cette boutique.

— Ses boucles d'oreilles, monsieur.

« — Ses boucles d'oreilles ! La première fois qu'on vous a amené ici, vous parliez du nez d'un homme, et aujourd'hui il s'agit des boucles d'oreilles d'une dame!... Et pourquoi vous êtes -vous enfui si précipitamment de cette boutique ?

— Parce ([lie je voulais faire une question importante à cette clame relativement à ses boucles d'oreilles.

— Je ne puis admettre de si misérables excuses, il faut que vous alliez en prison jusqu'à ce qu'on ait fait l'inventaire régulier des dentelles et qu'on ait pris de plus amples renseignemens sur cette affaire; alors vous serez interrogé de nouveau... Je suis fâché, major Carbon nell , d'être obligé de décerner aussi un mandat d'arrêt contre vous; mais si ce jeune homme est un filou , vous êtes nécessairement suspect d'être son complice.

— Monsieur, dit le major avec Un ton de persiftlage, vous êtes certainement excellent juge pour savoir distinguer un homme comme il faut, quand par hasard il vous arrive de vous trouver en sa compagnie ; mais avec votre permission j'enverrai chercher un autre complice.

Le major écrivit un billet à lord Windermear. et il le lui envoya par Timothée qui l'avait accompagné, Pendant son absence, le major se donna des airs d'importance , regarda le magistrat avec dérision et en ricanant, et enfin celui-ci le menaça de l'envoyer en prison sur-le-champ.

— Je vous ferai repentir de votre conduite,

s'écria le major, voyant arriver lord Windermear.

— De par Dieu, répliqua le magistrat m colère, c'est vous qui vous repentirez de la vôtre !

— Mettez-vous à l'amende de cinq shillings pour avoir juré , dit Carbonnell , vous en prononcez souvent une semblable contre les autres.

— De quoi s'agit-il donc, major? demanda lord Windermear.

— D'une bagatelle, milord, répondit le major : notre ami Newland a été arrêté comme ayant volé dans une boutique, parce qu'il lui a pris fantaisie de courir après la voiture d'une jolie femme ; et moi je suis accusé par son honneur d'être son complice, parce que je me présente pour être sa caution. Peut-être son honneur vous enverra-t-il aussi en prison, car il ignore sans doute qu'il n'en a pas le droit!

— Monsieur, dit lord Windermear, avec quelque hauteur, je puis vous assurer que monsieur est ie major Carbonnell mon cousin, et que ce jeune homme est mon ami, M. Newland. Je suis prêt à les cautionner tous deux pour telle somme qu'il vous plaira.

Le magistrat fut surpris et confus, et pourtant il n'avait fait que son devoir. Avant qu'il

eut pu répondre, le maître de la boutique arriva lui-même pour déclarer que son commis avait fait une méprise, et que rien ne lui avait été pris. Lord Windermear me prit à part, et je lui racontai ce qui m'était arrivé. Il se rappela l'épisode de Fléta dans mon histoire, et il sentit que j'avais dû désirer de savoir qui était celte dame. Le magistrat nous témoigna ses regrets de ce qui s'était passé, expliqua à lord Windermear les motifs qui lui avaient inspiré des soupçons, et nous reconduisit avec beaucoup de politesse jusqu'à la porte.

— Mon cher monsieur Newland, me dit Sa Seigneurie quand nous fûmes montés dans sa voiture, j'espère que cette aventure vous servira de leçon , et que vous ne vous amuserez plus à courir après des nez et des boucles d'oreilles qui pourront ressembler à celles dont vous m'avez fait la description.

Il nous reconduisit jusqu'à la porte du major, et quand je descendis de voiture, il me serra la main en m'invitant à aller le voir plus fréquemment.

— Que diable signifie cette histoire de boucles d'oreilles? me dit le major quand nous fûmes rentrés.

~ Le travail m'en avait paru remarquable, et je désirais les examiner.

TROIS. ÉD1T. !, jg

2î2 j\pm:r

— A d'autres, mon cher ami , à d'autres ; ce n'est pas moi que vous tromperez ainsi. Je sais fort bien que c'est la femme qui vous paraissait remarquable, et que vous désiriez examiner.

Je le laissai dans son erreur, en ne lui répondant rien.

Page 1