CHAPITRE XXVIII
Quand je descendis pour déjeuner le lendemain matin, le major me dit : — Mon cher Newland, j'ai pris la liberté de prier un de mes anciens amis de venir vous voir ce matin , et je ne vous cacherai pas que c'est le juif Emmanuel. Il nous faut de l'argent jusqu'à ce que mon affaire soit décidée de manière ou d'autre ; et, en cette occasion , je vous rendrai très-fidèlement la somme que vous m'aurez prêtée, dès que j'aurai touché le montant de mes gageures, ou que j'aurai obtenu la certitude de la pairie, ce qui ne peut tarder.
A LA RECHËlfiHI D'UN PÈRE. 24 3
Je me mordis les lèvres, car cette proposition ne me plaisait nullement. Cependant, que faire ? Il fallait ou avouer au major ma véritable situation, ou montrer des scrupules qui lui auraient paru fort étranges dans un jeune homme qu'il supposait héritier d'une fortune considérable. Je crus donc que le mieux était de laisser au hasard Je soin d'arranger celte affaire, et je me bornai à exprimer quelque doute qu'elle pût réussir.
— Ne craignez rien, répondit le major, le vieux coquin se trouvera trop heureux de vous obliger, et vous n'aurez aucun embarras.
Nous finissions notre déjeûner, quand Timothée annonça M. Emmanuel, qui le suivit dans la chambre.
— ïïh bien, mon vieux Cent pour Cent, dit le major, comment va la santé? permettez-moi de vous présenter mon meilleur ami, monsieur Newland.
— Oh! monsieur le major, répondit le descendant d'Abraham , petit homme courbé sous le poids des années, et tenant constamment une main derrière son dos , comme pour tenir en équilibre sa tête et ses épaules penchées en avant, vous voulez vous amuser à mes dépens, en m'appelant Cent pour Cent. Je voudrais bien être en état de tirer un si bon parti de mon ai-
gent... Monsieur Newland, puis-je vous rendre quelque petit service ?
— Asseyez-vous, Emmanuel, asseyez-vous, je vous ai déjà dit quelle était la fortune de M. Newland ; ainsi, plus tôt l'affaire sera terminée, mieux cela vaudra.
— Oh î monsieur le major, vous m'avez déjà recommandé beaucoup de bonnes pratiques... non, pas toutes également bonnes pourtant; mais n'importe, je ne vous en suis pas moins obligé... Que puis-je faire pour votre jeune ami? Les jeunes gens ont toujours besoin d'argent, car la jeunesse est le temps des plaisirs et des jouissances.
— Il a besoin de mille livres, Emmanuel.
— Mille livres!... c'est une somme considérable!... Et il ne lui en faut pas davantage?
— Non, répondis-je, cela me suffira.
— Eh bien, j'ai cette somme dans ma poche. Je prierai seulement votre jeune ami de signer un petit morceau de papier pour que je puisse recevoir mon argent au temps convenu.
— Et que contiendra ce papier? lui demandai-je.
— Seulement une promesse de me rendre mon argent, avec les intérêts à vingt pour cent, et les intérêts des intérêts calculés de mois en
mois quand vous serez en possession de votre fortune.
— Impossible ! m'écriai-je ; j'ai fait le vœu solennel de ne jamais emprunter d'argent à intérêt.
— Vous avez fait vœu, mais avez-vous juré sur la Bible?
— Non; mais l'exactitude que je mets à exécuter mon vœu doit vous faire juger de celle que je mettrai à tenir ma parole avec vous.
— C'est bien dit... parfaitement bien dit!... Mais l'affaire peut s'arranger autrement... Supposons... mais, avant tout, quel âge avez-vous, monsieur ?
— Vingt ans depuis quelques jours.
— Oh ! c'est un bon âge que vingt ans... Eh bien donc, vous me signerez un petit morceau de papier pour me payer deux mille livres sans intérêts, quand vous serez en jouissance de vos biens, à condition que je vous remettrai aujourd'hui la somme de mille livres... Cela est loyal... n'est-il pas vrai, monsieur le major?
— C'est un peu cher, Emmanuel.
— Mais le risque, monsieur le major, le risque !
— Je n'emprunterai pas à ces conditions, m'écriai-je, vous pouvez emporter votre argent, monsieur Emmanuel.
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— Combien ui'oflVirez-vousV
— Je vous signerai une promesse de vous payer quinze cents livres pour les mille livres que vous me prêterez. Si cela ne vous convient pas, je chercherai ailleurs.
— C'est un fort mauvais marché pour moi !. . . Vous dites que vous êtes âge de. . . .
— Vingt ans.
— Allons, il faut en passer par là, je désire vous obliger, ainsi que mon excellent ami M. le major.
Emmanuel mit ses lunettes, tira de sa poche une écritoire de forme oblongue, contenant encre, plume et papier, et écrivit un billet de quinze cents livres, payables à ma majorité. Il me le présenta pour que j'y misse ma signature. Je le lus avec attention, et le lui remis après l'avoir signé. Il compta alors mille livres en billets de banque, les plaça devant moi sur la table, et prit congé de nous.
Il peut paraître étrange au lecteur qu'un usurier ait prêté son argent si facilement; mais il faut faire attention que le major passait universellement pour ne voir que des jeunes gens jouissant d'une fortune considérable. Comme l'avait dit Emmanuel, il lui avait déjà procuré plusieurs bonnes pratiques , et ce juif avait pleine confiance en lui. Les usuriers sont tou-
jouis à l'affût des jeunes gens riches et dissipateurs, et ils tiennent môme registre de leurs noms. Emmanuel avait déjà entendu parler de moi, avant que le major lui eût fait une ouverture, et il désirait (pie j'eusse besoin de lui. II est pourtant probable qu'il se proposait de me demander des renscignemens plus exacts sur ma fortune, avant de se dessaisir de son argent; mais sa eon fiance dans le major, la manière péremploire dont je refusai non-seulement de signer un billet portant intérêt, mais d'accepter sa seconde proposition, l'aveuglèrent complètement, et lui firent oublier sa prudence ordinaire.
— Sur ma foi, Newland, me dit le major, vous avez obtenu du vieux coquin, des conditions plus favorables que je ne m'y attendais.
— Je n'espérais pas si bien réussir. A présent, major, de combien d'argent avez-vous besoin?
i — Rien de plus amical qu'une telle question, mon cher Newland; grâce au ciel, je serai bientôt en état de vous rendre ce que vous me prêterez. Mais ce qui me charme le plus, c'est votre parfaite confiance en moi! — en moi à qui je ne connais personne qui voulût confier un shilling. J'accepte donc votre offre aussi cordialement que vous me la faites, et je prendrai cinq cents livres, uniquement pour me mettre en
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état de figurer dans le monde pendant les cinq à six semaines que j'ai à attendre pour sortir d'incertitude; et vous verrez alors qu'avec tous mes défauts je ne manque pas de reconnaissance.
Je lui remis cinq cents livres, et il sortit un moment après.
Dès qu'il fut parti, Timothée entra dans la chambre, les yeux brillans de curiosité :
— Eh bien, monsieur, qu'avez-vous fait?
— J'ai emprunté mille livres, à condition d'en rendre quinze cents quand je serai en possession de ma fortune.
— Excellent! Le juif en sera pour son argent.
— Pas du tout; j'ai dessein de payer mon billet aussitôt que je le pourrai.
— Je voudrais bien savoir quand cela arrivera.
— Et moi aussi, Timothée; car cela dépend de l'époque où je trouverai mon père. Hélas! comment pourrai-je jamais découvrir qui est mon père?