CHAPITRE IV
Le départ de M. Brookes me rendit plus facile de suivre le système que Timothée et moi nous avions adopté pour faire entrer quelque argent dans notre poche; mais, indépendamment de ces petits pillages à l'aide de pilules, et de la part que nous tirions des profits de notre maître à l'aide des drogues que l'on tirait de sa boutique, le hasard me fournit bientôt l'occasion de faire des gains plus rapides et plus considérables j comme on le verra tout à
l'heure.
Pendant ce temps, je lisais des livres de médecine et de chirurgie que M. Cophagus me prêtait; il m'expliquait ce que je ne comprenais pas, et j'obtins bientôt une certaine teinture de ma profession. Il m'apprit aussi à saigner, en me faisant d'abord piquer très-scientifiquement les plus grosses veines d'une feuille
de chou; et entin, satisfait de la dextérité de ma main et de la précision de mon œil , il termina ses instructions en me permettant, d'ouvrir une veine de son propre bras.
— Eh bien , me dit Timothée, on dit qu'on ne peut tirer de sang d'un navet; mais il parait qu'il y a plus de chances avec un chou. Ecoutez-moi, Japhet; vous pouvez vous exercer sur moi tant qu'il vous plaira, à raison de deux pences par coup de lancette.
J'acceptai cette proposition, et à force de pratiquer sur le bras de Timothée, je devins parfait en phlébotomie. Mes succès n'empêchaient pas que mon désir d'apprendre quelle était ma naissance ne s'accrût chaque jour. Dans un des livres que me prêtait M. Cophagus, je trouvai un jour une dissertation physiologique dans laquelle il était parlé des traits qui se propagent le plus ordinairement d'une génération à l'autre, et le nez y était cité en première ligne. J'ai déjà dit que le mien était aquilin. Après cette lecture , on ne saurait croire avec quel empressement j'examinais toutes les figures qui se présentaient à moi; et toutes les fois que je voyais un nez aquilin, je me demandais si l'individu qui en était porteur ne pouvait être mon père. Cette idée qui ne me quittait jamais, fit naître en moi une espèce
de monomanie, et cent fois par jour je me répétais la question : — Qui est mon père?
Notre boutique était aussi bien décorée que celle d'aucun apothicaire de Londres ; et une foule de passants s'y arrêtaient, suivant l'usage, pour la considérer. Parmi ce nombre de curieux se trouvait une femme qui passait devant la boutique trois à quatre fois par jour, et qui ne manquait jamais de faire une slation devant la fenêtre. Elle paraissait avoir une quarantaine d'années ; elle était bien mise et droite comme une flèche; son pas était élastique, décidé, et avait quelque chose de mâle, quoique sa taille et sa tournure fussent éminemment féminines. Quelquefois elle fixait ses yeux sur moi, et elle avait un air égaré qui en même temps exerçait sur moi une telle force de fascination, que, lorsque nos regards se rencontraient , mes doigts ne pouvaient plier le papier sur lequel je venais de verser un sel purgatif, et le bras qui levait une fiole pour en verser le contenu dans une autre restait suspendu.
Timolhée l'avait plusieurs fois remarquée ainsi que moi, mais nous observâmes en outre que sa marche n'était pas la même pendant toute la journée. Dans la soirée, elle marchait d'un pas plus hardi, mais moins égal, et son regard était moins assuré. C'était vers cinq
heures du soir qu'elle passait ordinairement pour la dernière fois, chaque jour, devant la boutique. Elle ne manquait jamais de s'arrêter quelques instants devant la fenêtre, au grand amusement de Timothée, qui la désignait sous le nom de « la folle. »
C'était en quelque sorte une courte visite q;ie nous étions habitués à recevoir trois ou quatre fois par jour. Un soir qu'elle quittait la croisée pour n'y revenir, comme nous le supposions, que le lendemain matin, elle entra dans la boutique, à notre grande surprise, et Timothée effrayé sauta par-dessus le comptoir pour se placer à côté de moi Ses yeux me parurent égarés, comme de coutume, mais je n'y pus découvrir aucun symptôme de démence. Reprenant mon sang-froid, je lui demandai ce qu'elle désirait, et dis à Timothée de lui présenter une chaise. Il fit le tour du comptoir pour lui en donner une , et revint à la hâte reprendre sa place près de moi. Elle refusa la chaise d'un geste plein de grâce et de dignité, et appuyant sur le comptoir ses mains , qui étaient i etites et d'une blancheur éblouissante, elle se pencha vers moi en me disant d'une voix douce dont le son mélodieux me fit tressaillir.
— Je suis bien malade.
Mon étonnement redoubla. Avant d'enten-