CHAPITRE XXIX
Je m'habillai, je sortis, et ayant rencontré Harcourt, je dînai avec lui. Lorsque je rentrai, le major n'était pas encore de retour. Il était alors plus de minuit, et n'ayant pas envie de dormir, je pris un livre et je restai dans le salon à l'attendre. Il arriva vers trois heures du matin, le visage échauffé, et paraissant en grande gaité.
— Newland, dit-il en jetant son portefeuille sur la table, ouvrez ceci, et vous ouvrirez de grands yeux.
J'ouvris le portefeuille, et, à ma grande surprise, j'y trouvai trois mille cinq cents livres en billets de banque.
« — -D'où vient tant d'argent? lui demandai-je.
— Je vais vous le dire. Sachant que d'ici à quelques semaines je serais de manière ou d'autre ferme sur mes pieds, je résolus de tenter la fortune avec les cinq cents livres que vous m'a-
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vez prêtées. J'entrai dans une maison de jeu, et je jouai à la roulette. Je perdis d'abord jusqu'à deux cents livres; mais la fortune me favorisa ensuite constamment, et vous en voyez le résultat. Je vous réponds qu'on ne m'y rattrapera pas; on ne joue d'un pareil bonheur qu'une fois dans sa vie. Il y a pourtant un petit retentum dans cette affaire, Japhet, et j'aurai un léger service à vous demander dans deux ou trois heures.
— De quoi s'agit-il donc?
— D'une affaire d'honneur. J'ai été insulté par un vagabond, et nous nous sommes donné rendez-vous à six heures près de Chalk-Farns.
— Un vagabond ! Certainement vous ne vous abaisserez pas j usqu'à
— Je le répète, un vagabond, et généralement reconnu pour tel; mais il est pair du royaume, et son titre autorise à se mesurer avec lui. — Mais, après tout, qu'en résulterat-il?
— J'espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux, Carbonnell; mais l'événement peut être différent.
' — D'accord; mais qu'importe, mon cher Newland ? nous sommes tous nés pour mourir, et si je meurs, je ne m'inquiéterai plus ni de titre, ni de fortune.
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— C'est une mauvaise manière de vider une querelle, dis-je d'un ton grave.
— Il n'y en a pas d'autre, Newland ; sans duel , la société ne pourrait se maintenir. Nous vivrions ensemble comme des ours. . . Je su ppose que vous ne vous êtes jamais battu ?
— Jamais, et j'espère bien que cela ne m'arrivera pas.
— "Vous aurez donc plus de bonheur, ou plus de prudence et de sang-froid que la plupart des hommes, si vous faites le voyage de la vie sans avoir sur les bras quelque affaire de ce genre... je veux dire comme acteur principal, non pas comme second. — Mais, mon cher ami, il faut que je vous donne quelques petites instructions sur ce que vous aurez à faire en cette dernière qualité; car je suis très-pointilleux en pareille occasion, et j'aime que les choses se fassent comme il faut. D'abord, il faut avoir soin de ne pas arriver au rendezvous avec cet air mélancolique ; je ne veux pas dire que vous deviez rire, ni même sourire, cela ne serait pas dans l'ordre, mais vous devez avoir un air de calme et d'indifférence; il faut traiter l'autre second avec une politesse scrupuleuse, mais, en même temps, ne jamais céder un point contesté, quand mon intérêt exige que vous le souteniez. Marchez avec lenteur, et
autant que le terrain pourra le permettre , comme si vous vous promeniez dans un salon. Ne gardez jamais le silence; faites des remarques insignifiantes plutôt que de paraître distrait... Il y a un point de grande importance, c'est le choix du terrain, et peut-être aurezvous besoin que je vous aide à cet égard , sans qu'on s'en aperçoive. Un grand avantage pour mon adversaire serait d'avoir un objet quelconque derrière moi en ligne directe, comme un tronc d'arbre, un poteau, même une élévation de terrain ; mettez-le, s'il est possible, dans un faux jour ; cela empêche d'ajuster avec autant de précision. Mais, comme vous ne serez probablement pas en état d'arranger tout cela d'une manière satisfaisante, je vous aiderai. Quand nous serons sur le terrain, et tandis que vous et l'autre second vous partagerez le soleil équitablement entre nous, je me promènerai avec un air d'insouciance, et quand je trouverai un endroit convenable , je prendrai une prise de tabac, je me servirai de mon mouchoir, et je me tournerai vers le côté où je désirerai que mon adversaire soit placé. Faitesy bien attention, et, avec les manières les plus civiles et les plus suaves, insistez pour que nous soyons placés ainsi ; vous emploierez à cet égard tous vos moyens de persuasion. Je crois
vous avoir dit tout ce qui était nécessaire, et maintenant je vais préparer mes instrumens... A ces mots, il monta dans sa chambre.
Jamais je ne m'étais senti d'une humeur si noire qu'après cette conversation, et j'étais tourmenté par les plus funestes pressentimens. Mais c'est, je crois, ce qui arrive à quiconque, pour la première fois, prend part, comme second, à une de ces rencontres sanglantes. J'étais plongé dans de lugubres réflexions quand le major revint avec ses pistolets, et à la vue de ces instrumens de mort, je ne pus m'empêcher de frissonner.
— Qu'avez -vous donc, Newland ? je vous croyais plus de fermeté.
— J'en aurais davantage s'il s'agissait de me battre moi-même, Carbonnell j mais je ne puis supporter la réflexion qu'il peut vous arriver quelque accident ; vous êtes le seul être avec qui j'aie jamais vécu sur le pied de l'amitié, et l'idée qu'il m'est possible de vous perdre m'est insupportable.
— Vous faites de moi une femmelette , Newland, et vous pouvez voir en ce moment un miracle, dit le major en passant une main sur ses yeux... une larme mouillant la joue d'un roué de Londres; d'un homme qui, depuis long-temps, n'a vécu que pour lui et pour ce
monde. On ne tous croirait pas si vous le disiez... Newland , il fut un temps où j'étais ce que vous êtes encore. Le monde a profité de ma candeur et de mon inexpérience. Mes meilleures qualités furent la cause de ma ruine; et peu à peu je devins aussi endurci que les autres... Mon cher ami, je croyais que tout sentiment d'affection était éteint pour moi; mais il n'en est rien. Vous m'avez fait sentir que j'ai
encore un cœur, et que je puis vous aimer
Mais tout cela n'est que du roman , et ne convient pas au moment, présent... Il est cinq heures; soyons les premiers au rendez-vous, cela nous donnera un avantage.
— Je n'aime pas à vous parler d'un pareil sujet ; mais avant cette fatale rencontre, Carbonnell, n'auriez-vous pas quelques mesures à prendre ?
— Des mesures? non Ah ! oui sans
doute, cela vaudra mieux. Donnez-moi une feuille de papier, Newland. Il appela Timothée, lui dit d'aller chercher un marchand voisin , et de revenir avec lui ; et il se mit à écrire pendant quelques minutes. Quand Timothée et le marchand furent arrivés : Messieurs, leur ditil , voyez-moi signer ce papier et y apposer mon cachet. Je déclare que c'est mon testament, et je vous prie d'y mettre votre signature comme
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témoins. Lorsqu'ils eurent rempli cette formalité, il congédia le marchand, et dit à Timothée daller chercher un fiacre. Pliant alors son testament, il le mit dans le portefeuille qui contenait ses billets de banque, et le plaça luimême dans ma poche, en me disant : — Gardez cela avec soin jusqu'à ce que nous soyons de retour.
— La voiture est à la porte , monsieur, me dit Timothée, en me regardant avec des yeux qui semblaient dire: Que signifie donc tout cela ?
— Vous pouvez nous accompagner, et vous verrez ce dont il s agit, lui dit le major, devinant ses pensées. Prenez ceci , ajouta-t-il , et meitez-le dans la voiture. Timothée, reconnaissant l'étui des pistolets du major, resta immobile, et prit un air de consternation. — Ne craignez rien, lui dit le major en lui frappant sur l'épaule, ce n'est pas votre maître qui doit s'en servir.
Rassuré par cette nouvelle , Timothée descendit avec les pistolets; nous le suivîmes, et nous nous fîmes conduire à Chalk-Farns. En arrivant, Timothée me demanda s'il devait dire au cocher d'attendre.
— Oui, très-certainement, répondis-je. Le major jeta un coup d'œil sur le lieu où se vi-
dent ordinairement les querelles de cette espèce. — Maintenant, Newland, me dit le major, si vous pouvez réussir à placer mon adversaire... Mais les voici qui arrivent Faites
attention ! Je ferai ce que je vous ai dit.
Le pair, qui se nommait lord Tineholme, arriva avec son témoin, qu'il me présenta sous le nom de M. Osborn. — Je vous présente M. Newland, dit à son tour le major à M. Osborn. Nous nous saluâmes, et nous nous occupâmes sur-le-champ de nos fonctions. Je dois dire, pour rendre justice à M. Osborn, que sa politesse était égale à la mienne. Il ne fut pas dit un seul mot, de part ni d'autre, d'explication ni de rétractation; l'insulte avait été trop grossière, et le caractère du major ainsi que celui du pair étaient trop bien connus. M. Osborn proposa que les deux adversaires fussent placés à douze pas l'un de l'autre, et qu'ils tirassent en même temps au signal que donnerait l'un de nous en laissant tomber un mouchoir. J'y consentis; le sort décida du choix des pistolets, et il désigna ceux du major. Pendant ce temps, celui-ci ouvrit sa tabatière, prit une prise de tabac , et se moucha, le visage tourné vers un bouquet de hêtres.
— Avec votre permission , mon cher monsieur, je mesurerai le terrain, dis-jeàM, Os-
horn ; et je me disposai à faire douze pas dans la direction que le major m'avait indiquée.
— Ne croyez-vous pas comme moi , mon citer monsieur, qu'il serait plus à propos, plus juste pour les deux parties, de faire dévier un peu sur la gauche la ligne que vous allez tracer ?
— Je suis prêt à céder à votre jugement supérieur, mon cher monsieur; mais vous n'avez sans doute pas fait attention que, dans la direction que vous proposez, le soleil ne serait pas si également partagé , et que mon ami en aurait trop. Je suis loin de vouloir procurer aucun avantage au major, mais je répondrais mal à la confiance qu'il m'a accordée dans cette affaire désagréable , si je ne veillais pas à ce que son adversaire n'en ait aucun sur lui, et vous êtes trop homme d'honneur pour le désirer.
Il s'ensuivit une courte altercation dans laquelle nous déployâmes, de part et d'autre, toute l'aménité possible; et enfin, M. Osborn, voyant que je ne voulais pas céder, renonça à son objection. Je fis les douze pas dans la direction que j'avais proposée, et il mit en place notre adversaire: Je remarquai que lord Tineholme n'avait pas l'air content, et qu'il fit quelques remontrances à son témoin; mais il était trop tard. Les pistolets étaient chargés, le choix
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en fut laissé à lord Tineholme. Il en prit un, et je présentai l'autre au major. Ma main tremblait, mais la sienne était ferme. Je priai M. Osborn de laisser tomber le mouchoir, car je ne pouvais me résoudre à donner un signal qui pouvait être fatal au major... Les deux coups partirent au même instant, et l'on n'entendit
qu'une seule explosion Lord Tineholme
tomba sur-le-champ... Le major resta debout deux ou trois secondes, et tomba à son tour... Je courus à lui... — Où êtes-vous blessé? Il appuya une main sur sa hanche.
— Ici, Newland. C'est une blessure sérieuse, mais je crois que la sienne l'est encore davantage. Allez-y voir.
Je laissai le major, et je courus près du lord. M. Osborn le tenait dans ses bras, la tête appuyée sur son genou.
— Il n'existe plus, monsieur Newland, me dit-il; la balle lui a traversé le cerveau.