CHAPITRE XXXIII
Il me fallut trois heures pour raconter à M. Masterton l'histoire de ma vie, presque avec tous les détails que le lecteur a lus jusqu'ici.
— Maintenant, monsieur, lui dis-je en tinissant, croyez-vous que je mérite l'épithète de
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coquin que vous m'avez appliquée quand je suis arrivé?
— Sur ma foi , monsieur Newland, je sais à peine comment vous répondre; mais j'aime à dire la vérité. Si je vous disais que vous avez été parfaitement honnête, je mentirais à ma conscience... Oui, vous avez été coquin jusqu'à un certain point, mais ce sont les circonstances qui vous ont rendu tel. Il y a dans le monde de beaucoup plus grands coquins qui y jouissent d'une réputation sans tache; et bien des gens, dans votre situation, auraient été plus loin que vous ne lavez fait dans la carrière de la coquinerie. Au surplus, coquin ou non, j'ai beaucoup de plaisir à vous serrer la main, et Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous être utile. L'espoir de découvrir votre père me paraît presque chimérique, mais puisque votre bonheur en dépend, je réfléchirai sur les moyens à prendre pour tâcher d'y réussir... Voyons, pouvez-vous venir dîner avec moi tête à tête vendredi prochain ? nous causerons de cette affaire.
— Vendredi , mon cher monsieur, je suis engagé à dîner chez lady Maélstrom ; mais n'importe, je trouverai une excuse pour m'en dispenser.
— Lady Maélstrom ! c'est une singulière coin-
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cidenee que son nom soit prononcé précisément après la conversation que nous venons d'avoir.
— Pourquoi cela, monsieur?
— Parce que... C'est an secret, monsieur Newland ; mais vous avez prouvé que vous savez garder un secret , et je puis vous le confier sans indiscrétion pour justifier ma remarque... Le lait est quelady Maëlstrom, il y a environ vingt ans, quand elle n'en avait encore que dix-huit, fit un faux pas.,, eut un enfant, en un mot.
— Est-il possible !
— Oui; elle était vivement attachée à un jeune officier de bonne famille, mais sans fortune. Les uns disent qu'elle l'épousa secrètement; les autres, que c'était un roué qui la trompa. On prit des mesures pour étouffer cette affaire; on obligea le jeune officier, qui se nommait Warrender, à partir pour les Indes- Occidentales, où il mourut de la fièvre jaune, à ce que je crois. Quelque temps après sa mort, elle épousa lord Maëlstrom.
— 11 est donc mort ! dis-je d'un air pensif.
— Oui , mon cher monsieur Newland , ce qui ne nous concerne, ni vous ni moi... Je vous ai dit que je suis très-occupé, adieu donc. A vendredi, à six heures précises.
Je retournai chez moi, et en y arrivant je me
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jetai sur un sofa, la tète en feu. Je réfléchis sur l'histoire qu'il venait de me raconter si nonchalamment... Les dates, les circonstances, tout était d'accord avec les idées qui m'occupaient sans cesse. Je comparai mes traits à ceux de lady Maélstroin, et il me fut impossible d'y trouver la moindre ressemblance. Mais je pouvais en avoir avec mon père... Et il était mort! Cette idée me désespérait. D'ailleurs, le billet trouvé dans mon panier disait que j'étais né en légitime mariage, et il paraissait y avoir du doute sur celui de lady Maëlstrom.
Après de longues réflexions, je me levai tout à coup, saisis mon chapeau, et partis pour Grosvenor-Square, déterminé à demander une conversation particulière à lady Maëlstrom , et à mettre fin aux conjonctures et aux doutes qui me harcelaient. Je crois qu'on ne pouvait donner une plus grande preuve de folie, que de se hasarder à faire subir un interrogatoire à une femme de quarante ans sur un faux pas de sa jeunesse, qui n'avait sans doute éié connu que de bien peu de personnes , et qu'elle s'imaginait sans doute oublié depuis long-temps. Mais une seule idée me remplissait tellement l'esprit, que cette considération ne s'y présenta pas un instant. Je traversai toutes les rues en courant, ne voyant personne , ne songeant
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qu'à la manière dont j'entamerais la conversation; car, en dépit de ma monomanie, je sentais que c'était un sujet très - délicat , et je heurtai, poussai, coudoyai, renversai tous ceux que je rencontrais sur mon chemin. Enfin j'arrivai à la porte, et j'y frappai , le cœur me battant vivement.
— Milady est-elle visible ?
— Oui, monsieur.
On m'annonça; j'entrai dans le salon, et je l'y trouvai assise avec deux de ses nièces, les miss Fairfax.
— Vous devenez bien rare, monsieur Newland, me dit-elle pendant que je la saluais. Mais je suppose que cette malheureuse affaire du pauvre Carbonnell a été un coup pénible pour vous... Vous étiez si intimes... Vous demeuriez ensemble, à ce que je crois?... Eh bien, pour vous dire la vérité, je crois que vous devez vous consoler de cette perte , car ce n'était pas une compagnie très-convenable pour un jeune homme comme vous. Il vous aurait fait peu à peu dissiper toute votre fortune. J'ai eu plus d'une fois envie de vous en dire quelque chose; mais vous sentez combien cela était délicat. A présent qu'il n'existe plus, je vous dis franchement que ceUe séparation est un bonheur pour vous. Un jeune homme comme
vous, monsieur Newland, peut s'allier aux familles les plus distinguées du royaume. L'argent ne peut rien être pour vous, c'est certainement à la naissance que vous vous attacherez.
Je serais charmée de vous voir établi bien
établi, j'entends. A présent que vous êtes débarrassé du major, qui a ruiné tant de jeunes gens pendant sa vie, j'espère que vous y songerez bientôt... Cécilia, montrez votre broderie à M. Newland... Eh bien, comment la trouvez-vous ï
— Admirable, parfaite, milady, répondis-je, charmé qu'elle me laissât enfin la liberté de placer un mol.
— Vous avez l'air bien pale, Emma. Mettez vos chapeaux et allez faire un tour de jardin ; l'air vous fera bien. Je vous ferai avertir quand la voiture sera prête. Les deux sœurs quittèrent l'appartement. — L'innocence et l'ingénuité personnifiées, monsieur Newland; mais je crois que vous n'avez pas de prédilection pour les blondes ?
— Pardonnez-moi , milady ; je les préfère de beaucoup aux brunes.
— Cela prouve votre bon goût, monsieur Newland... Les Fairfax sont une famille trèsancienne... famille saxonne, monsieur Newland. Fairfax, en saxon, signifie chevelure
blonde. N'est -il pas remarquable que cette couleur se soit perpétuée clans la famille? C'est un sang pur, monsieur Newland. Vous avez sûrement entendu parler du général Fairfax, du temps de Cromwell ? C'est un de leurs ancêtres en ligne directe... Excellente famille, et al 'liée aux premières maisons d'Angleterre, monsieur Newland... Vous savez sans doute qu'elles sont mes nièces? Une de mes sœurs a épousé M. Fairfax.
Je dis des miss Fairfax tout ce que je pensais véritablement d'elles, car elles étaient aussi jolies qu'aimables, et elles n'avaient nul besoin que leur tante fit de si grands efforts pour les faire valoir. Je jugeai que je pouvais alors commencer à entrer en matière. — Milady, dis-je , vous venez de me témoigner tant de bienveillance, que je ne pourrais jamais en être assez reconnaissant; mais peut-être me croirez-vousun peu romanesque, quand je vous aurai dit que je suis fermement résolu à ne jamais me marier que par amour.
— C'est une excellente résolution , monsieur Newland; il y a aujourd'hui bien peu de jeunes gens qui songent à l'amour; et pourtant je crois que l'amour est la meilleure garantie du bonheur dans le mariage.
— Sans doute, milady; et qu'y a-t-il de plus
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délicieux qu'un premier amour? J'en appelle à vous-même : le temps de votre premier amour n'a-t-il pas été le plus heureux de votre vie?... Ne vous rappelez -vous pas encore à présent avec plaisir ces jours de bonheur?
— Mes jours de roman sont passés depuis long-temps, monsieur Newland; et dans le fait, mon caractère n'a jamais été très-romanesque; j'ai épousé lord Maëlstrom pour son titre, et mon amour pour lui était fort calme; mais je l'aimais assez pour obéir à mes parens, et l'épouser.
— Ce n'est pas de votre mariage avec lord Maëlstrom que je voulais parler, ma chère dame ; j'entendais votre premier amour.
— Mon premier amour! Que voulez-vous dire, monsieur Newland? dit-elle en me regardant avec surprise.
— Vous n'avez pas à en rougir, milady. Nous ne sommes pas maîtres de nos coeurs , et il nous est souvent impossible de résister à un sentiment qui nous entraîne... Ai-je besoin de prononcer le nom de Warrender?
— Warrender ! s'écria-t-elle avec émotion. Mais reprenant sur-le-champ son sang-froid , elle ajouta avec un accent d'ironie : — Qui vous a donc si bien instruit, monsieur Newland ?
— Ne vous offensez pas, je vous en supplie,
ma chère lady Maëlstrom , car j'ai un intérêt tout particulier à vous parler de cette affaire. Je suis informé de l'amour que vous avez eu pour M. Warrender avant votre mariage, et c'est à quoi je faisais allusion en vous demandant si le souvenir n'en était, pas encore délicieux.
— Eh bien! monsieur Newland, puisque vous connaissez cette circonstance, je ne nierai pas qu'il n'ait existé une sorte d'attachement entre Edouard Warrender et moi ; mais j'étais alors bien jeune.
— Je le sais, milady, et je vous prie de ne pas supposer que je vous blâme le moins du monde; mais, comme je vous l'ai déjà dit, j'ai un grand intérêt à cette affaire.
— Quel intérêt pouvez-vous avoir à un attachement romanesque qui a eu lieu avant que vous fussiez né ?
— C'est précisément parce qu'il a eu lieu avant ma naissance, que j'y prends un grand intérêt , ma chère dame.
— Je ne vous conçois pas , monsieur Newland. Nous ferions mieux de parler d'autre chose.
— Excusez-moi, milady, et permettez-moi d'ajouter encore quelques mots... M. Warren-
der vit-il encore? IV est-il pas mort dans les Indes-Occidentales ?
— Vous paraissez bien curieux sur ce sujet, monsieur Newland. Je puis à peine vous répondre... Ah ! oui , je m'en souviens à présent; il est mort de la fièvre jaune, à ce que je crois. Mais j'ai entièrement oublié toute cette affaire, ainsi ne me faites plus de questions, car je n'y répondrai pas... Savez-vous que si vous n'étiez pas mon favori, monsieur Newland, je vous trouverais fort impertinent !
— Je n'ai plus qu'une question à vous faire, ma chère lady Maëlstrom, mais il faut que vous me la permettiez.
— Eh bien , monsieur Newland?
— Ne vous fâchez pas contre moi. Rien n'est plus loin de ma pensée que de vous offenser.
— Parlez! parlez donc! s'écria-t-elle en paraissant alarmée.
— Croyez qu'il me faut les motifs les plus importans, les plus impérieux, pour vous faire une pareille question. Elle voulait m'interrompre, mais elle respirait à peine et elle ne put parler. Je continuai en bégayant : — Qu'est devenu le... le... le doux gage de votre premier amour, lady Maëlstrom?
Elle devint pourpre de rage, leva vers le ciel ses poings fermés, et perdit connaissance.