CHAPITRE XXXIV
Je me trouvai dans le plus grand embarras. Si j'appelais du secours, c'était mettre fin à mon entrevue, et j'étais déterminé à découvrir la vérité. Pour la même raison , je ne me souciais pas de sonner pour demander de l'eau. Il y avait sur une console des vases remplis de fleurs; j oiai à la hâte les fleurs de l'un deux, et je jetai sur le visage de lady Maëlstrom une bonne partie de l'eau qui s'y trouvait. Malheureusement les fleurs y avaient été placées deux jours auparavant, et l'eau y avait pris une couleur verdâtre. Sa seigneurie portait une robe montante de soie, couleur d'ardoise, et elle fut complètement gâtée; mais ce n'était pas le moment de s'inquiéter de pareilles bagatelles. Je saisis avec précipitation une petite fiole de verre d'un bleu foncé, qui était sur la cheminée, et que je crus contenir de l'eau de Cologne,
et j'en versai quelques gouttes dans sa bouche. C'était de l'encre pour marquer le linge. Je m'aperçus de ma méprise, et, pour la réparer, je lui fis avaler une seconde dose d'eau verte. Je ne saurais dire si ces remèdes inusités produisirent quelque effet, mais lady Maélstrom revint peu à peu de son évanouissement. Quoique encore agitée de mouvemens spasmodiques, et croyant qu'elle pouvait m'entendre, je lui fis toutes les excuses que je pus imaginer, et j'ajoutai que ses sentimens maternels devaient...
— C'est un mensonge, sYcria-t-elle, une infâme calomnie!
— Pourquoi rougir de votre premier amour, lady Maélstrom? Nul n'a le droit de vous en faire un reproche ; moi moins que personne. Ne seriez-vous pas au comble du bonheur, si vous retrouviez le gage de votre amour? Ne me béniriez-vous pas , si j'amenais votre fils à vos pieds?
— C'était une fille ! s'écria-t-elle s'oubliant un instant, et elle retomba dans de violentes convulsions.
Une fille ! ces mots renversèrent toutes mes espérances, et je n'avais pas besoin de rester davantage. Je saisis mon chapeau, je descendis l'escalier et j'allais quitter la maison sans
songer à envoyer du secours à lady iVIaëlslrom, quand heureusement, en passant devant le jardin , j'aperçus les miss Fairfax , et les ayant saluées, je leur dis que leur tante s'était trouvée indisposée, et quelles feraient bien de retourner près d'elle. Je me jetai dans le premier fiacre que je trouvai, et je me fis conduire chez moi. Timolhée y était déjà de retour, et je lui fis part de tout ce qui venait de se [tasser.
— Vous ne pourrez plus vous présenter devant elle, dit-il, et soyez sûr qu'elle sera désormais votre ennemie déclarée. Je regrette que vous lui ayez parlé ainsi.
— Je ne saurais qu'y faire. Peut-être modérerait elle son courroux en songeant que je puis parler. Au surplus, je lâcherai de l'apaiser.
Je m'assis devant une table et j'écrivis ce qui suit :
« Ma chèrk lady Maelstrom,
» Je suis si étonné, si alarmé de la situation » dans laquelle ma folie et mon impertinence » vous ont mise, que je ne sais comment vous » en faire mes excuses. Le fait est qu'examinant, » il y a quelques jours, une liasse de papiers » contenant la correspondance de mon père, j'v » trouvai plusieurs lettres d'un M. Warrender. » Il y parlait d'une liaison qu'il avait eue avec
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« une jeune personne dune famille distinguée, » d'un fds qu'il en avait eu , et des moyens à » prendre pour le retrouver. En sortant de chez » vous, j'ai voulu relire celle correspondance, )) et, plus calme, j'ai remarqué queîe nom de la » jeune personne en question, quoique ressem- » blant au vôtre , était, orthographié dune ma- » nière différente. J'ai donc commis une erreur » inexcusable. Que puis— je vous dire de plus, si » ce n'est que je me jette à vos pieds pour ob- » tenir merci ? Je quitte Londres pour quelque » temps, demain matin, et je n'oserai jamais me » présenter à vos yeux, à moins que le temps, h adoucissant votre juste courroux , ne vous )) porte à m'écrire un mot pour m'accorder un » généreux pardon, et alléger ainsi le poids qui » pèse sur la conscience du respectueux, servi- » leur de Votre Seigneurie,
» J. Newland. »
— Tenez, Timothée, portez cette épitre chezladyMaélstrom. Comme j'y parle de lettres, elle jugera peut-être prudent de ne pas rompre avec moi, et de continuer à me recevoir en ami. Quoi qu'il en soit, je ne m'y fierai pas.
En moins d'une heure, il me rapporta la réponse suivante :
« Vous êtes un fou fieffé, et je devrais vous
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» défendre ma porte. Vous m'avez à demi tuée, » et je suis obligée de garder le lit... Avant » d'assurer une chose, souvenez-vous désormais » de bien lire les noms. Quant au pardon que » vous soHicitez, j'y réfléchirai, et quand vous » serez de retour à Londres, vous pourrez pas- » ser chez moi pour recevoir votre sentence. » Cécilia a été épouvantée de l'état dans lequel » elle m'a trouvée. Pauvre chère fille, quel » cœur affectueux ! J'aurais bien de la peine à » me résoudre à m'en séparer. Elle vous fait ses >/ complimens.
» Votre affectionnée,
» C. Maelstrom, »
— Eh bien, Timothée, cette réponse est plus favorable que je ne m'y attendais. - A présent je vais vous dire ce que je me propose de faire. Vendredi, je dîne chez M. Masterton. Samedi, je vais voir Fléta. Mardi ou mercredi , je pars avec Harcourt pour aller chez son père. On va tenir les assises , il y aura grand monde, beaucoup de plaisirs, et, après tout, ma recherche peut réussir à la campagne aussi bien que dans la capitale. — Mais, à propos, avez-vous été dans Coleman Street?
— Oui, monsieur. M. Iving m'a dit qu'il venait de recevoir une lettre de votre corres-
pondant, qui désirait savoir si la petite fille se portait bien; je lui ai répondu affirmativement. La lettre était sur son bureau , et elle était timbrée de Dublin.
— De Dublin! je voudrais savoir qui est ce Melchior, et je travaillerai à le découvrir dès que j'en aurai le temps.
— Je n'ai pas fini mon histoire, monsieur. M. Iving me dit alors : — Mon correspondant désire savoir si l'on prend soin de l'éducation de cette petite fille. — Oh! très-grand soin. — Est-elle en pension? — Elle y est depuis que nous sommes à Londres. — Et où est-elle en pension? — Ne sachant pas trop si je devais répondre à cette question , je lui dis que je n'en savais rien. — Quoi, vous ne savez pas si elle est en pension à Londres ou ailleurs? — Comment le saurai-je? elle y était avant que je portasse la livrée de mon maître. — Et va-t-il la voir quelquefois? — Je le suppose. — Et il ne vous emmène pas avec lui ? — Non. — Ecoutez-moi, mon garçon ; j'ai des raisons pour désirer de savoir dans quelle pension on l'a mise, et si vous pouvez le découvrir et m'en informer, il tombera de l'argent dans votre poche. — Oui dà ! et combien ? — Plus que vous ne le croyez, sans doute; un billet de banque de dix livres. — Cela change l'affaire, et, à présent, je me
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souviens que j'ai vu l'adresse de la pension sur une lettre que mon maître lui écrivait. - Ah! ah ! mon garçon , c'est étonnant comme l'argent rappelle les choses qu'on a oubliées. Eh bien, je tiendrai mon marché; donnez-moi l'adresse, et voici le billet de banque. — Mais je crains que mon maître ne se mette en colère. — Comment pourrait-il Je savoir .'D'ailleurs vous attendrez long-temps avant qu'il vous donne dix livres en sus de vos gages. — Oh! c'est une chose bien sûre. Eh bien, donnez-moi l'argent, et je vais vous dicter l'adresse.
— Et vous la lui avez donnée! m'écriai-je.
— Ecoutez-moi avec patience, monsieur, et vous saurez tout. Je lui ai dicté l'adresse ainsi qu'il suit : Miss Johnson, chez mistress Lipscombe, maîtresse de pension à Kensington. C'est cette grande pension devant laquelle nous passons quand nous allons chez M. Aubrey White. Je n'en avais pas oublié le nom, car je l'ai lu plus de vingt fois. — Voici le billet de banque, monsieur, et je me flatte de l'avoir légitimement gagné.
— Légitimement, Timothée?
— Très-légitimement. N'est-il pas juste de tromper celui qui cherche à tromper?
— Je ne suis pas tout-à-fait d'accord avec vous, Timothée; cependant il est certain que
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M. Iving méritail de perdre l'argent ([u'il voulait employer à vous corrompre. — Mais pourquoi Melchior cherche- l-il à découvrir, par des voies indirectes, l'adresse de Fléta, au lieu de s'adresser à moi ? Celte conduite m'est suspecte.
-e- C'est ce que je me suis dit en revenant ici; et j'ai dans l'idée que, pour une raison ou pour une autre, il désire se rendre maître de sa personne une seconde fois.
— J'ai le même soupçon, Timothée; mais à présent que je suis sur mes gardes, je veillerai à ce qu'il ne puisse la découvrir.
— A présent, monsieur, je veux tirer la morale de cette circonstance, et c'est que si vous aviez eu à votre service un valet ordinaire, il aurait probablement sacrifié votre intérêt au billet de dix livres; ce qui prouve qu'en cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, j'ai agi sagement en me chargeant des fonctions que je remplis.
— i Je le sens parfaitement, mon cher Timothée, lui dis-je en lui prenant la main ; et soyez bien sûr que si j'arrive à la fortune, vous en profiterez. — Vous me connaissez.
— Oui, Japhet, oui, je vous connais et j'aime mieux vous servir que le plus grand seigneur du pays. Avec ce billet de dix livres, je vais
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m'acheler une montre, et je ne la regarderai jamais sans songer qu'il est à propos de ne pas faire montre de tout ce qu'on sait.