CHAPITRE VI
Après cette aventure, je m'appliquai sérieusement à ma profession; j'y fis des progrès ra-
TROIS. KDIT. I.
pides, et à l'aide de la lecture, j'acquis même des connaissances générales; mais toutes mes pensées étaient généralement occupées d un seul sujet, le mys;ère qui couvrait ma naissance. Qui était mon père? mes réflexions éternelles sur ce point devinrent si pénibles, que la lecture seule pouvait les écarter, et in étant abonné à un bon cabinet de lecture, j'étais rarement sans avoir un livre à la main. J'avais passé près de deux ans el demi avec M. Cophagus, quand il arriva une aventure que je dois chercher à décrire avec le ton de dignité qu'exige un pareil sujet.
Nous vivons dans un monde d'ambition et de rivalité. Deux nations se disputent la prééminence; on se querelle, on a recours aux armes, et quelques milliers d'individus se coupent la gorge avant que l'une des parties reconnaisse que l'autre a le dessus. De même, l'homme jalouse l'homme , et de là viennent la médisance, la calomnie et les duels; la femme jalouse la femme, et il en résulte, dans les hauts rangs, la perte delà réputation, et celle des cheveux dans les basses classes. Devons-nous donc être surpris que cette passion universelle de rivalité s'introduise dans les boutiques d'apothicaires, sans se laisser effrayer par l'odeur des drogues et des potions abominables qui s'y trouvent? A deux
rues... à deux rues fort courtes de la nôtre, se trouvait la boutique de M. Ebénézer Pleggit. Grâce au ciel , elle ne donnait que sur une seule rue, et, sous ce rapport, la nôtre avait l'ascendant sur elle. A d'autres égards, les avantages se balançaient plus également. M. Pleggit avait à sa fenêtres huit grandes bouteilles de verre de couleur, et nous n'en avions que six. Il couvrait les bouchons de ses fioles de papiers couleur de rose, et nous couvrions les nôtres d'un papier d'un bleu pale. En outre, — car il faut rendre justice, même à un ennemi, — après le départ deM.Brookes, M Pleggit avait deux apprentis, et M. Cophagus n'en avait qu'un, quoique ce phénix fût M. Japhet Newland ; mais un de ses apprentis n'avait qu'un œil, et l'autre louchait; et, à en juger par les yeux , il me semble que l'avantage était décidément pour nous; car, ne valait- il pas mieux avoir sur sa cheminée un beau vase d'albâtre, que deux ornemens de porcelaine fêlés ou endommagés? Il est vrai que M. Pleggit avait au-dessus de sa porte un mortier et un pilon dorés, ce que M. Cophagus avait oublié dans la décoration de sa boutique ; mais le mortier était fendu par le milieu et le pilon avait perdu sa boule, et il doit m'être permis de demandera ceux qui s'y connaissent, comment on peut manier un pilon sans boule. En somme
il me paraît qu'ayant l'avantage d'avoir deux faces, comme Janus, nous devions avoir le dessus; ce que je laisse aux lecteurs impartiaux le soin de décider.
Tout ce que je puis dire, c'est qu'il régnait entre les deux maisons rivales l'envie la plus amère, la haine la^plus prononcée et le mépris le plus profond. Toutes les fois que M. Ebénézer Pleggit rencontrait dans la rue M. Phinée Cophagus, le premier se mettait à cracher, comme s'il eût avalé quelqu'une des drogues frelatées et abominables de son propre laboratoire, et le second levait la pomme de sa canne, de son nez au-dessus de sa tête, d'une manière si menaçante que le premier aurait presque eu le droit de faire citer le second devant un juge de paix pour donner caution qu'il n'en viendrait pas à des voies de fait contre lui, tandis que celui-ci murmurait à demi-voix :
— Sot et insolent... ne sait rien... Hum !... laisse mourir ses patiens , et ainsi de suite.
On peut aisément supposer que cet esprit d'animosité s'étendait jusqu'aux branches inférieures des deux maisons rivales. Les apprentis de M. Pleggitet moi, nous étions ennemis déclarés, mais la querelle était encore plus animée entre ceux qui étaient chargés de porter les médicamens, et dont les paniers pouvaient
en quelque sorte se regarder comme les enseignes respectives des deux partis, tandis qu'ils occupaient eux-mêmes le poste honorable et dangereux de porte-étendard.
Timothée, quoique le meilleur garçon du monde, était capable de haïr aussi bien que le docteur Johnson lui-même aurait pu le désirer. Lorsqu'il arrivait que son panier n'était pas aussi bien rempli que de coutume, il avait soin de placer des fioles vides sous celles qui étaient pleines afin qu'on ne pût concevoir des soupçons au préjudice de l'honneur de la maison qu'il représentait, et de crainte que la vue d'un panier mal rempli ne fil naître un sourire de mépris sur les lèvres de son antagoniste à cheveux roux , quand il le rencontrait dans la rue. ISul acte d'hostilité n'avait pourtant encore eu lieu entre les maîtres ou les subordonnés des deux établissemens rivaux; mais le destin avait décidé que cet étal de tranquillité apparente ne durerait pas plus long-temps.
Homère a chanté les batailles des dieux , des demi-dieux et des héros; Milton, la lutte des bons et des mauvais anges; Swift, le combat des livres ; mais je ne crois pas qu'aucun poète ait encore chanté une bataille de fioles d'apothicaires. Il faudrait plus de génie que n'en avaient ceux qui ont décrit les contestations
des héros, des <lemi-dieux, des dieux, des anges el des livres, pour rendre justice du combat à outrance qui eut lieu entre les lotions, les embrocations, les potions, les juleps, et les pilules. Il faut donc que j'en raconte l'histoire de mon mieux, et que je me borne à tracer l'esquisse d'un poème épique futur.
Brûlant de toute la haine qui embrasait les cœurs des deux maisons de Capulet et de Montaigu, haine qui croissait chaque année, chaque mois et chaque jour, mais qui n'avait pas encore trouvé l'occasion d'éclater autrement que par des signes extérieurs de mépris, Timothée Oldmixon, tournant une rue, en portant à son bras un panier bien rempli de fioles de toute espèce, heurta tout à coup le Mercure à cheveux roux de M. Ebénézer Pleggit, également brûlant de haine, portant aussi à son bras un panier de médicamens, et courant avec la même vitesse. Le choc fut terrible; les deux paniers vinrent en contact; quelques fioles se brisèrent, et leur contenu, s'échappant à travers l'osier, remplit toute la rue d'une odeur abominable. Deux dames de Billingsgate (i) s'arrêtèrent pour donner l'essor à l'éloquence qui les caractérise... Deux matous qui, sur un
(1) Poissardes de Londres, habitant le quartier de Billingsgate sur le bord de la Tamise.
toit voisin, fixaient l'un sur l'autre des yeux pleins d'inimitié, et qui avaient dé;à la patte levée, suspendirent leur querelle pour regarder ce qui se passait dans la rue... Deux antagonistes politiques interrompirent leurs argumens bruyans. . . Deux boueurs cessèrent d'agiter leurssonnettes. ..Deuxmarmotsqui mangeaient des cerises placées dans leur chapeau , oublièrent leurs fruits pour ne songer qu'à l'événement qui venait d'avoir lieu. Le choc avait élé si violent, que les deux antagonistes avaient reculé de quelques pas ; mais, comme de braves chevaliers, chacun d'eux avait conservé son panier et s'était maintenu sur ses jambes. Il leur fallut quelques secondes pour reprendre haleine; maisbientôt lesouvenir d'une longuehaine agit sur l'un et sur l'autre, et Timothée, y cédant le premier, et jetant un regard foudroyant sur son adversaire, se précipita sur lui en s'écriant : Voilà pour toi ! Et lui assénant du poing droit un coup bien dirigé sur l'œil gauche, il ajouta : Voilà pour t'apprendre à heurter un homme comme il faut.
Le héros aux cheveux roux avait reculé , parce que la force du coup l'y avait obligé, et nul ne peut résister à son destin ; mais ce n'était point par crainte. Prenant dans son panier une grande fiole contenant une médecine éti-
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quetée « pour être prise sur-le-champ », il la lança de toutes ses forces à la tête de Timothée, l'atteignit au nez, et le verre fragile se brisant, lui coupa le visage en plusieurs endroits, versant en même temps sur ses plaies un baume noir, qui , au lieu de les guérir, ne fit que rendre la douleur plus aiguë. Timothée la supporta avec constance, et suivant l'exemple de son antagoniste, il saisit à la hâte une fiole encore plus grande, et la lui lança avec tant de précision, qu'elle se brisa sur son front, et lui inonda les yeux d'une lotion destinée à un ulcère, et qui l'aveugla un instant... Tel fut le commencement de ce combat mémorable.
Un cercle nombreux s'était déjà formé autour des combattans, et l'on entendait crier de toutes parts : Courage, tète rousse!... Bravo, tablier blanc ! Ce fut alors un feu continuel de part et d'autre. Les potions et les lotions se rencontraient en l'air et éclataient comme des bombes; les fioles d'alcalis et d'acides se brisaient l'une contre l'autre et sifflaient comme des serpens en se neutralisant ; les boîtes de pilules volaient avec la rapidité de boulets de canon. Les munitions commençaient à manquer de part et d'autre, quand M. Ebénézer Pleggit, dont la boutique n'était pas éloignée, entendant ce bruit, et sentant peut-être l'o-
deur de ses drogues, accourut sur le champ de bataille, vit d'un seul coup d'œil ce qui s'y passait , et se précipita sur Timothée , la canne levée. Mais en ce moment, une de ses propres fioles, lancée par le champion à cheveux roux, l'atteignit sur les lèvres, lui brisa les deux dernières dents de devant qui lui restaient et lui remplit la bouche d'un abominable élixir de sa composition. Il tomba sur le pavé, se fit une forte contusion à la tête, et quelques-uns des curieux, témoins de cette lutte, le reportèrent dans sa boutique.
Lecteur, vous avez sans doute lu la description d'un combat à mort entre deux chevaliers, et vous avez vu que lorsqu'ils ont perdu leurs casques et leurs boucliers, que leurs lances et leurs sabres se sont brisés, ils ont recours à une lutte corps à corps , le poignard à. la main. Ce fut ce que fit Timothée, quoiqu'il n'eût jamais lu aucune relation de ce genre. N'ayant plus d'autres armes que celles que la nature lui avait données, il se jeta sur son antagoniste, le renversa d'un seul coup de poing, s'assit sur sa poitrine, s'empara de son panier, et y prit les deux seules armes qui y restassent... une petite boîte de pilules et une fiole de forme oblongue. En dépit de la résistance de son ennemi , il lui fit entrer dans la bouche la boîte de pi-
Iules, et se servant ensuite de la fiole comme d'une baguette à bourrer un fusil , il la lui plongea dans le gosier, enfonça le mince carton qui formait le couvercle et le fond de la boîte, et lui fit ainsi passer dans l'estomac, les vingt pilules qui s'y trouvaient. Reprenant alors son panier vide, il se retira au milieu des acclamations qui célébraient sa victoire, tandis que son adversaire cherchait à expectorer les restes de carton collés à son gosier.
Quand M. Cophagus vit Timothée rentrer dans la boutique, le visage en sang, et qu'il apprit l'emploi qu'il avait fait de ses rnédicamens, la perte de tant de drogues lui fit d'abord froncer le sourcil; mais quand il apprit la chute de M. Pleggit, et la fin de l'histoire, il fut si content de ce double dénoûment, qu'il mit la main dans sa poche, et en tira une demicouronne qu'il donna à Timothée, en guise de baume pour ses blessures. M. Pleggit. ne fut pas aussi satisfait du résultat de cette affaire , il fit beaucoup de bruit, menaça d'un procès; mais son procureur fut assez honnête homme pour lui faire sentir qu'il le perdrait, puisque son apprenti avait été l'agresseur en lançant la première fiole, et il n'en fut plus question. Seulement l'inimitié augmenta entre les deux maisons rivales.
A l'exception de cette affaire, il ne se passa rien de remarquable pendant plus de trois ans que je restai chez M. Cophagus. Au bout de ce temps, ma situation m'était devenue insupportable; je n'avais qu'une seule idée qui décrivait dans mon imagination un cercle interminable. Qui est mon père?... Dans l'espoir de le trouver, j'aurais quitté ma profession pour courir le monde et le chercher partout, si j'en avais eu les moyens; mais je n'avais pas été très-économe des guinées que j'avais reçues de miss Judd, et ce que je possédais était trop peu de chose pour entreprendre une pareille expédition. Mais heureusement il survint un événement qui mit fin à mon apprentissage avant que le terme en fût arrivé, et qui me rendit maître de mes actions.