‹ Japhet, à la recherche d'un pèreChapitre 7 sur 42 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Il arriva, un jour de marché, qu'un bœuf, saisi d'un accès de fureur subite, ou excité par

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quelques jeunes vauriens , s'échappa du troupeau dont il faisait partie, se mit à courir dans tous les sens, et répandit la frayeur dans tout Smith -Field. Nous vîmes une foule immense passer tout à coup devant notre grande croisée donnant sur le marché, et courant à toutes jambes pour éviter l'animal furieux. M. Cophagus, pour qui un bœuf, en pareilles circonstances, était une source de grand profit , sortit de la boutique, et s'avança sur le trottoir pour voir s'il était arrivé quelque accident qui pût exiger ses soins et faire tomber quelque argent dans sa poche. Les gens qui fuyaient couraient dans la direction de la boutique de notre rival, et M. Cophagus, s'imaginant qu'ils étaient attirés par la curiosité, et que quelque accident était arrivé de ce côté, se retourna pour nousd re : « Coquin de Pleggit!... Hum!., blessures, contusions, tout pour lui et ainsi de suite, h Pendant qu'il parlait ainsi, le bœuf arriva de l'autre côté, baissa les cornes, et d'un vigoureux coup de tête, le fit passer par sa propre fenêtre, et l'étendit sur le comptoir au milieu des fragments de nos bouteilles fracassées. Peu content de cet exploit, le bœuf entra dans la boutique par la porte; Timothée et moi, nous nous hâtâmes de tirer à nous M. Cophagus, et de le placer sous le comptoir, où nous nous ré-

fumâmes aussi à côté de lui. A notre grande consternation, l'animal fit une tentative pour sauter par-dessus le comptoir; mais voyant arriver les bouchers et les chiens qui le poursuivaient, il sortit de la boutique précipitamment, emportant sur ses cornes nos pHis belles balances. Au bout de quelques instans, Timothée et moi nous nous hasardâmes à lever la tête par-dessus le comptoir, et voyant qu'il n'y avait plus de danger, nous songeâmes à donner des secours à M. Cophagus qui était couvert de sang et privé de connaissance. Nous le portâmes dans l'arrière-boutique, et nous le couchâmes sur le sofa ; je me disposai à lui ouvrir une veine, et pendant que je faisais cette opération, Timothée alla chercher un chirurgien. Ayant cru devoir s'adresser au plus voisin , il revint bientôt avec notre antagoniste , M. Ebénézer Pleggit. Nous déshabillâmes M. Cophagus, et M. Pleggit lui examina tout le corps secundiim artem.

— C'est un cas sérieux, dit-il, véritablement très-sérieux ; monsieur Newland, il y a dislocation de Vos kwneri; forte contusion de Vos frontis; et je crains fort que les cornes de l'animal n'aient pénétré inter costas , ce que je saurai dans un moment... j'en suis fâché, très-fâché pour mon confrère Cophagus.

M. Pleggitne paraissait pourtant nullement fâché; au contraire, il avait l'air de remplir avec la plus grande satisfaction ses fonctions chirurgicales. 11 réduisit la dislocation, pansa les autres blessures, qui ne se trouvèrent pas dangereuses, et nous transportâmes le blessé dans son lit. Il avait repris connaissance , et M. Pleggit, lui serrant la main, le félicita d'avoir échappé à un si grand danger, et se retira.

— Mauvaise affaire... hum... Japhet, médit M. Cophagus.

— Très-mauvaise, sans doute, monsieur; mais elle aurait pu être pire.

— Pire!... hum!. . non... impossible!... Coquin de Pleggit !.. me tuera, s'il le peut, et ainsi de suite.

— Vous n'avpz plus besoin de lui. A présent que votre épaule est remise, je puis vous donner tous les soins dont vous avez besoin.

— - Fort vrai, Japhet;... mais ne pourrai m'en débarrasser... reviendra... hum !... Chose sûre... Il souriait... ses yeux brillaient... et ainsi de suite.

Dans le fait, M Pleggit revint dans la soirée; il continua ses visites deux fois par jour, et je remarquai bientôt que M. Cophagus, bien loin de les recevoir avec répugnance, semblait les attendre avec une sorte d'impatience. Cette

conduite était extraordinaire; mais le mystère ne tarda pas à s'expliquer. Quoique M. Cophagus ne lût pas fâché d'avoir à panser un homme à qui un bœuf avait donné un coup de corne, il ne se souciait nullement d'en recevoir; et ayant amassé une fortune raisonnable depuis qu'il exerçait sa profession, il résolut d'y renoncer, el de quitter un voisinage si dangereux. Le troisième jour après son accident, il laissa échapper quelques mots de ce projet en présence de M. Pleggit; et celui-ci, qui connaissait parfaitement la valeur du local , en laissa échapper quelques autres pour donner à entendre que, si M. Cophagus voulait céder son établissement, il entrerait volontiers en arrangement avec lui. L'intérêt personnel , en ce misérable monde , non-seulement change l'amitié en haine, mais métamorphose aussi l'inimitié en affection. Toute animosité fut oubliée en un instant de part et d'autre, et ce ne fut plus que mon cher M. Pleggit, et mon cher confiera Cophagus.

En trois semaines de temps, la boutique, l'achalandage, le fonds de commerce, les drogues et médicamens , les fioles et ustensiles de toute espèce et tous les objets mobiliers tenant, à fer et à clou, devinrent la propriété de notre ancien anlagoniste. Mais quoique la

paix fût cimentée entre les deux commandans, le traité ne contenait aucun article en faveur des troupes subalternes; et comme Timothée et moi nous ne tenions ni à fer ni à clou, et que nous ne pouvions être considérés comme faisant, partie du fonds de commerce, M. Cophagus ne pouvait intervenir dans les arrangemens particuliers de M. Pleggit. Il fit pour nous tout ce qui lui était possible en nous recommandant à lui ; mais M. Pleggit n'avait oublié ni mes airs d'impertinence , ni la bataille des fioles, et il nous dit très-civilement qu'il n'avait pas besoin de nos services.

Le jour où il devait prendre possession de la boutique, M. Cophagus me fit venir dans sa chambre , m'offrit de faire des démarches pour me procurer chez un autre apothicaire une place semblable à celle que j'occupais chez lui, et me donna vingt guinées comme marque d'affection et en récompense de mes bons et loyaux services. Je le remerciai de son présent; mais quant à son offre obligeante, je lui dis que, pour le moment, j'avais d'autres vues Cependant je le priai de me dire où je pourrais le trouver par la suite, attendu que je serais charmé de le revoir.

M. Cophagus ne savait pas encore lui-même en quel endroit il se fixerait, mais il me pro-

mit de me laisser son adresse à l'hospice desEnfans -Trouvés. Il me serra la main cordialement, et me dit de lui envoyer Timothée. Il lui fit ses adieux, accompagnés d'un présent, et lui souhaita tout le bonheur possible.

— Et à présent, Japhet, qu'allez-vous faire? me demanda Timothée en rentrant dans la boutique.

— Ce que je vais faire, Timothée? Je vais vous quitter, et c'est la seule chose qui me chagrine... Je vais me mettre à la recherche de mon père

— Je sens qu'il m'en coûtera beaucoup pour me séparer de vous, Japhet; mais j'ai encore autre chose qui me pèse sur le cœur, et c'est..., ajouta-t-il, en me montrant du doigt le grand mortier. . , que ce maudit bœuf n'ait pas mis en pièces les rudimens. S'il avait eu la moitié autant de rancune que moi, il n'en aurait pas laissé un morceau gros comme un dé... J'ai bonne envie d'essayer si je ne pourrais pas me venger de tout ce que j'en ai souffert.

— Vous ne feriez que nuire à M. Cophagus. Si M. Pleggit ne trouvait pas le mortier en bon élat, il refuserait de le payer.

— C'est vrai, et comme M. Cophagus vient de me donner cinq guinées, je réprimerai ma juste indignation... A présent, Japhet, il faut

TROIS. ÉDIT. I. :t

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que je vous parle; je ne sais ce que vous pouvez en penser, mais pour moi il me semble que je ne puis me résoudre à me séparer de vous. Ce n'est pas que j'aie une envie bien particulière de me mettre comme vous à la recherche de mon père. .. Vous connaissez le proverbe qui dit que « l'enfant qui connaît son père est un enfant savant. >. Mais il n'y a jamais le moindre doute quant à la mère, et je ne serais pas fâché de trouver la mienne. Ainsi donc, Japhet, si ma compagnie vous convient, je vous suivrai , ayant toujours présente à l'esprit la grande distance qu'il y a entre un jeune homme qui a reçu les honoraires d'un docteur en médecine et un pauvre diable qui n'a jamais été plus loin que les rudimens.

— Voulez-vous dire réellement, Timothée , que vous consentez à m'accompagner?

— Je vous suivrai jusqu'au bout du monde comme votre compagnon, comme votre ami, comme votre domestique; je vous suis attaché, Japhet, et je vous servirai fidèlement.

— Nous m'enchantez, mon cher Timothée, et maintenant je me trouve véritablement heureux. Nous n'aurons qu'une seule bourse, qu'un même intérêt , et si la fortune me favorise , vous en partagerez les faveurs.

— Et si elle vous joue de mauvais tours, je

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les supporterai comme vous. Voilà donc l'affaire conclue; et comme je vois arriver les apprentis de M. Pleggit , qui n'ont pas à eux deux une paire d'yeux passables, plus tôt nous ferons nos paquets, mieux ce sera.

Tout fut prêt en moins d'une demi-heure ; deux petites valises contenaient tout notre bagage. Nous traversâmes la boutique la tète haute, sans faire aucune attention à nos successeurs; mais Timothée ne put s'empêcher de s'arrêter un instant pour montrer le poing aux objets de son inimitié,., le grand mortier et le pilon. Un moment après nous étions sur le trottoir, n'ayant pas encore décidé de quel côté nous porterions nos pas.

— Irons-nous à l'est, à l'ouest, au nord ou au sud? demanda Timothée.

— Les Sages (i) sont venus de l'Orient.

— En ce cas, ils ont dû marcher vers l'Occident. Montrons notre sagesse en les imitant.

— J'y consens.

Nous nous mîmes en marche, et en passant devant une petite boutique, nous y achetâmes deux gros bâtons, tant pour nous défendre en cas de besoin, que pour porter plus commodément nos valises.

(1) Les Mnges.

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