CHAPITRE VIII
Je crois que c'est une coutume assez générale, quand on commence un voyage, de calculer ses moyens pour l'exécuter , c'est-à-dire de compter l'argent qu'on a dans sa poche. Dans tous les cas, ce fut ce que nous lîmes, Timothée et moi , et nous trouvâmes que mes fonds montaient à ving - deux livres dix - huit shillings, et ceux de Timothée à cinq guinées que lui avait données M. Cophagus, plus trois demi-pences qu'il avait au fond d'un des goussets de ses pantalons. Total vingt-huit livres trois shillings, trois demi-pences, somme que nous jugeâmes devoir nous conduire bien loin , si nous avions soin de la ménager.
— Mais il faut aussi ménager nos jambes, dit Timothée, sans quoi nous serons bientôt fatigués, et nous userons nos souliers. Mon avis est donc que nous prenions un fiacre.
— Un fiacre, Timothée ! nous ne pouvons dépenser ainsi notre argent. .. Seriez-vous déjà fatigué? A peine avons-nous passé le coin de Hy de-Parc.
— Je vous dis qu'il nous faut prendre un fiacre. J'en prenais toujours un quand je portais mon panier de drogues pour regagner le temps que je perdais à regarder les caricatures ou à jouer à la fossette.
Je compris alors ce que voulait dire Timothée, et nous montâmes derrière un fiacre qui passait en ce moment.
— Après tout, lui dis-je, la seule différence entre celui qui est dans un fiacre, et celui qui se trouve derrière, c'est que le premier paie pour se faire conduire, et le second voyage gratis.
— Et il pourrait même arriver que nous fussions payés par-dessus le marché , Japhet.
— Comment cela ?
— Par le fouet du cocher.
Nous fîmes pourtant environ trois milles sans interruption fâcheuse; mais tout à coup : flic flac, le fouet du cocher nous caressa les épaules; un morveux en guenilles , envieux sans doute du poste que nous occupions, l'ayant averti qu'il conduisait plus de voyageurs qu'il ne le croyait. Nous n'attendîmes pas qu'il réi-
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téràt cet avertissement amical , et nous mîmes pied à terre sur-le-champ.
— C'est toujours un bon bout de chemin de fait, dit Timothée; maintenant nous allons nous remettre à marcher, et quand la nuit viendra, nous monterons dans quelque chariot.
— Mais cela nous coûtera cle l'argent.
— Mais si nous entrons dans une auberge, nous aurons à payer notre lit, et cela nous coûtera plus cher que ce que nous donnerons pour dormir toute la nuit dans un chariot, tout en faisant du chemin.
— Il y a du bon sens dans ce que vous dites, Timothée. Mais voilà que nous entrons dans Brentfort; le chemin que nous avons fait ne vous a-t-il pas donné de l'appétit?
— C'est ce que j'allais vous dire. Tenez, voilà à la fenêtre de ce traiteur du petit- salé qui nous a bonne mine, achetons-en un morceau, cela sera meilleur marché que d'aller dîner dans une auberge.
Nous en achetâmes pour un shilling, et nous obtînmes par-dessus le marché de la moutarde et du sel. Ayant enveloppé le tout dans du papier, nous entrâmes chez un boulanger pour acheter du pain , et nous étant assis sur un banc de pierre à la porte d'un cabaret, nous demandâmes un pot de bière, et plaçant nos
provisions entre nous, nous fîmes notre repas de bon appétit, après quoi nous nous remîmes en marche. Quand la nuit arriva, nous étions si fatigués , que nous prîmes le parti de nous asseoir sur nos valises, et d'attendre qu'il passât quelque chariot. Au bout d'un quart d'heure, nous entendîmes le son des clochettes, et bientôt après nous vîmes arriver un grand chariot couvert. Nous nous approchâmes du charretier, et nous lui demandâmes ce qu'il en coûterait à deux pauvres jeunes gens pour monter dans son chariot.
— Combien pouvez-vous me donner, mes maîtres ? je ne suis pas plus riche que vous.
Nous lui offrîmes un shilling, et il nous fit monter dans son chariot, en nous disant que nous y trouverions bonne compagnie et abondance de paille.
Tout ce que nous pûmes distingner en y entrant, ce fut qu'il s'y trouvait déjà trois personnes, et nous nous nichâmes dans la paille de manière à ne pas nous mettre en contact avec elles. N'ayant pas encore sommeil, et nos compagnons paraissant endormis, nous nous mîmes à causer sotto voce. 11 paraît pourtant que l'un d'eux nous entendit, car une voix claire et sonore nous interrompit bientôt.
— Il parait que vous voyagez, jeunes gens,
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et que vous ne savez où vous allez... Les oiseaux cherchent leurs nids quand la nuit tombe , les animaux sauvages se retirent dans
leur repaire..., les hommes ferment leur porte. Propria quœ mariùus, comme dit Hérodote; c'est-à-dire, tel est le caractère de toutes les créatures. Maintenant, tribmmtur mascula dicas, comme dit Homère, c'est-à-dire, ditesmoi dans quel embarras vous pouvez vous trouver.
Ce discours me surprit. Le latin d'apothicaire que M. Brookes m'avait appris m'avait porté à étudier les premiers élémens de cette langue, et je reconnus que les citations qu'il venait de faire d'Hérodote et d'Homère étaient réellement tirées de la grammaire latine. Son érudition n'était donc que charlatanisme. Cependant il y avait dans son style une nouveauté qui m'amusa et qui me fit croire que ce devait être un personnage peu ordinaire Poussant Timothée du coude, je lui répondis :
— Vous avez bien deviné, monsieur, nous sommes des voyageurs cherchant la fortune, et nous espérons la trouver, quelque pénible que puisse être le chemin que nous avons à faire; car, comme dit Aristote, hauslus horâ somni sumendus, ce que je n'ai pas besoin de traduire à un homme aussi savant que vous.
— Vous avez raison , cela est inutile. Je suis charmé d'avoir rencontré quelqu'un qui sache le latin. Savez-vous aussi le grec?
— Non , je n'y ai aucune prétention.
— J'en suis fâché, j'aurais eu du plaisir à causer avec vous en cette langue. Eh bien, Virgile dit : Ungi gotdem out on. Et comme vous ne savez pas le grec, je vous dirai que cela signifie : on trouve souvent ce qu'on cherche à l'instant où l'on s'y attend le moins. Eh bien, où avez-vous été élevé, et qu'avez-vous fait jusqu'ici dans le monde?
Je crus que je ne risquais rien de lui dire à peu près la vérité, et je lui répondis que j'avais reçu mon éducation dans une école, et que j'avais été apprenti d'un chirurgien apothicaire.
— Ainsi donc, reprit l'inconnu, vous avez commencé vos études dans ma glorieuse profession; mais vous avez encore beaucoup de choses à apprendre. Il vous faut des années de travail sous un grand maître avant que vous puissiez vous rendre aussi utile au genre humain que je le suis. Il y a bien des secrets que la nature4cache, et qu'il faut découvrir..., ut sunt divorum j, Mars t Bacchus , A polio , virorum..., bien des parties du monde à parcourir; ut Cato, Virgilius, fluvlorum ut Tibris, Orontes.
J'ai vu tout cela, et beaucoup d'autres contrées. En ce moment je suis en chemin pour aller chercher, sur les plus hauts sommets des Andes, des simples d'une valeur inappréciable, qu'il faut cueillir quand la lune est dans son périgée. J'y resterai plusieurs mois au milieu des nuages; vocito 3 vocitas , la tête courbée vers la terre; as in prœsenti, souffrant la rigueur du froid, comme dit Eusèbe. Mais quelles fatigues, quels dangers peuvent arrêter celui qui est animé par l'amour de ses semblables?
— En vérité, monsieur, je serais charmé de vous accompagner dans ce voyage, car, comme dit Joseph, capiat pilulas dws ante prandium ; voyager est une occupation délicieuse.
— Et moi , je serais charmé de vous suivre, dit Timothée. Au surplus, nous avons déjà commencé notre grand voyage; car nous avons fait environ trois milles derrière un fiacre, une dizaine à pied , et, à ce que je puis croire, une couple dans ce chariot. Mais, comme dit Cophagus : tria cocldearia crasse marri soumenda; c'est-à-dire, il y a des hauts et des bas dans ce monde.
— Quoi ! me demanda notre compagnon , a-t-il aussi commencé le rudiment?
— Je me flatte de l'avoir fini, s'écria Timothée.
— Est-il à votre suite?
— Quand je ne marche pas le premier, dit Timothée. Nous sommes deux chiens attachés à la même laisse.
— J'entends. Vous êtes compagnons. Concordat cum numéro et personâ... Dites-moi, jeune homme» savez-vous manier le pilon, préparer des pilules, mélanger les différentes drogues?
Je lui répondis que je connaissais ma profession.
— Eh bien ! comme nous avons encore quelques heures de nuit, ne songeons plus qu'à dormir. Quand il fera jour, je verrai , à votre physionomie, si nous devons faire plus ample connaissance.