‹ Japon, Indo-ChineChapitre 13 sur 101 · ON. 7S · texte numérisé non relu

ON. 7S

tance de deux lieues environ de notre hôtel. Nous y fîmes à peine attention , les incendies étant si fréquents a Yédo qu'une belle nuit ne se passe jamais sans qu'on entende dire que le feu a pris quelque part, et qu'on se félicite mutuellement quand le temps est couvert dans la soirée, parce que la pluie rend ces accidents moins fréquents. Cependant une grande portion de la ville fut bientôt en flammes, et le feu gagna de notre côté : vers trois heures de l'aprèsmidi , la force du vent fit voler des étincelles dans notre voisinage et quatre maisons prirent feu autour de nous.

Deux heures avant que le danger s'ap-

?irochât nous avions jugé prudent de aire nos paquets, et quand il devint imminent nous étions prêts à fuir. Quand nous mimes le pied dans la rue tout était en flammes; et comme il eût été fort périlleux de chercher à s'échapper dans la direction du vent, nous primes au pas de course une direction oblique au travers d'une rue qui brûlait déjà, et atteignîmes un espace ouvert , en arrière du foyer de 1 incendie , nommé IJara. La place était déjà pleine de monde, et l'on voyait flotter les bannières des princes dont les palais étaient déjà consumés , et qui s'étaient échappés avec leurs femmes et leurs enfants. Nous suivîmes leur exemple en nous établissant autour d'un petit drapeau hollandais qui nous servait en traversant les rivières, et nue nous arborâmes dans un coin de la place. Le spectacle qui frappa nos yeux en ce moment était effrayant au delà de tout ce qu'on peut dire. Les cris de désespoir des femmes et des enfants s'élevant de cette mer de feu augmentaient l'horreur de la scène.

Nous étions hors du danger, mais sans abri. Le gouverneur de Nagasaki , qui se trouvait alors à Yédo , Fita-Bungono-Kami, venait d'être remplacé, et la maison de son successeur, nommé le jour même, était déjà réduite en cendres. On nous assigna pour logement la maison de l'autre gouverneur ( alors à Nagasaki), maison située de l'autre côté de la ville, et nous y fûmes conduits vers dix heures du matin. Le (ils du gouverneur absent nous y reçut avec toutes les attentions et l'obligeance imaginables. Enfln, le jour suivant, à midi à

L'UNIVERS

peu près, une forte pluie éteignit le feu. Notre hôte nous apprit que trente-sept palais des princes avaient été détruits de fond en comble, et que plus de douze cents personnes, parmi lesquelles une fille du prince tfAwa, avaient été brûlées ou noyées, le fameux Nippon- Bass s étant écroulé sous le poids des fugitifs, car la foule, en voulant échapper aux flammes, s'était pressée sur ce point.

Quelque obligeant qu'eût été l'accueil du fil* du gouverneur, nous étions beaucoup moins à Taise dans sa maison que dans un hôtel, et je me hâtai d'envoyer à la recherche d'un logemeut convenable. Au bout de quatre jours, ayant trouvé une demeure telleque nous la desirions, nous prîmes congé de notre hôte en le remerciant de l'hospitalité qu'il nous avait donnée, et nous établîmes- dans notre nouvelle résidence , située sur une trèsjolie place et donnant vue, par une espèce de balcon placé sur le derrière de la maison , sur un pont très-passager, construit sur la grande rivière qui traverse la capitale. Il n'y avait que trois maisons entre le pont et nous, en sorte que sous le rapport du point de vue nous avions beaucoup gagne à ce changement de domicile. Le nombre des allants et venants s'était augmenté de tous ceux que la curiosité amenait de ce côté dans respoir de nous voir, et cette curiosité ne nous importunait en rien, à cause de la distance qui nous séparait du pont. Cette circonstance cependant fut remarquée, et le sous-intendant m'intima, de la part du gouverneur cf Yédo , l'ordre de ne plus nous montrer sur le balcon , où notre présence attirait les regards de la foule curieuse. Je demandai aussitôt à parler à l'oflicier supérieur de police qui nous avait accompagnés depuis Nagasaki. Je lui exprimai mon étonnement qu'un semblable message eût pu m'être envoyé par le gouverneur d Yédo, le gouverneur de Nagasaki étant le seul dignitaire avec lequel les Hollandais eussent à entretenir des relations constantes, ou duquel ils pussent recevoir des instructions pendant la durée du voyage, le seul qui eût qualité pour nous donner des ordres, étant exclusivement chargé par le gouvernement, comme le gobanuosi m'en avait informé de sa part, de la directiou de la mission. J'a-

joutai que je n'avais nullement l'intention d'obéir à des ordres émanés de toute autre autorité, et que je le priais instamment d'eu informer le gouverneur lui-même. Cet appel à son autorité ne fut pas inutile. Des la matin» e suivante il m'envoya dire par le gobanyosi qu'il approuvait entièrement ma conduite, et nous permit de jouir à noire aise de notre cher balcon. Il rendit même la faveur plus complète, en donnant l'ordre de nettoyer une certaine cour attenant à notre résidence (1). »

Il est temps cependant de conduire la mission néerlandaise à l'audience impériale, but de ce grand voyage. 11 paraîtrait que cette audience doit toujours avoir lieu le 28 d'un mois (japonais ), jour faste, consacré aux visites de compliment t après l'accomplissement de certains devoirs religieux. Si, par un accident quelconque, on a laissé passer le quantième propice, il faut attendre quatre semaines le retour de ce quantième opportun. Nous remarquons que du temps de Kœmpfer les audiences de réception avaieut eu lieu l'une le 29 mars, l'autre le 21 avril. Thunberg accompagna ïopperhoofd au palais le 1 8 mai, Doeff fut reçu le 8 du même mois , Fisscher, enlin, le 6 avril. Nous avons d'abord recours au récit que Doefl nous a donné de l'audience ou il a figuré, comme président ou chef de la mission, en 1806.

■ Les Hollandais se font faire une sorte d'habit de cérémonie pour cette occasion. Celui du président est en velours , ceux du docteur et du secrétaire en drap , avec garnitures ou broderies

(x) Thunberg, parlant de» incendie» qui sont ti fréquent» à Yédo, dil (vol. II, p. 75) :

• Il y en eul plusieurs pendant noire séjour, mai» H» furent prompteuieut éteint». — Celui de 1771 fut lerrilile, et fait une bien triste époque; notre chef qui en avait élé témoin nous en fil une description déchirante. Le feu se manifesta vers midi, et brûla sans interruption jusqu'au lendemain huit heures du soir ; il s'étendit sur six railles de longueur et iroi* milles de l»rge.

« L'hôtel des Hollandais fui consumé, et les Hollandais qui l'habitaient changèrent trois fois de logis pendant la nuit : Us se réfugièrent enfin dans un temple. -

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or ou argent. Tous trois portent le petit manteau ( de velours pour Yopperhoofd , de satin noir pour les deux autres ), mais seulement après être entrés dans l'intérieur du palais. Le président seul est autorisé à faire porter son épée derrière lui dans un fourreau de velours noir : aucun autre étranger, au Japon, nejouitdece privilège. On ne peut même garder l'épée au côté. Le 28 du troisième mois japonais ( correspondant au 3 mai ), nous nous rendîmes en eérémonie au palais impérial, à six heures du matin , afin d'y être arrivés avant les conseillers d'État; nous filmes portés dans nos norimonos jusqu'à la porte du palais, où les princes eux-mêmes sont obligés de mettre pied à terre, à l'exception des princes d'Owari, Kiousiou et Mito, qui, en leur qualité de princes du sang, pénètrent jusqu'à la porte opposée à la garde de cent hommes. >ous nous y rendîmes à pied, et là nous attendîmes l'arrivée des conseillers. On nous fît asseoir sur des bancs recouverts de draperies rouges et on nous offrit du thé et des pipes. Ici, nous vîmes le gouverneur de Nagasaki et l'un des premiers espions de la cour ( comme Qui dirait inspecteurs généraux des étrangers), qui, après nous avoir complimentes sur le bonheur que nous allions bientôt avoir de contempler leur auguste souverain, entrèrent dans l'intérieur du palais. Vint ensuite le commandant de la garde, pour faire sa visite au président; mais ici se présentait une question d'étiquette : le commandant voulait que je vinsse à sa rencontre de la salle intérieure, où je me trouvais, dans la salle d'attente extérieure, qu'il ne pouvait dépasser, disait-il, l'infériorité de son rang s'opposant à ce qu'il entrât dans Ja salle intérieure. Je déclarai, de mon côté, qu'il m'était impossible de quitter la place d honneur qui m'avait été assignée. Le commandant se détermina à avancer, mais s'arrêta à la distance de deux nattes (1) ( quatre

(i) Dans ce pays, où tout eit réglé par des loi» invariables, les nattes ont des dimensions déterminées par ordonnance et qui, ejpriaiées en mesures françaises, paraissent èire : deux mètres de long, sur un mètre de large et cinq centimètre* et demi d'épaisseur euvi-

mètres environ), d'où il me fit son salut. En gardant ainsi résolument ma place ( ce qu'il faut toujours avoir grand soin de faire au Japon , quand on est dans son droit) je fis respecter les anciens usages, auxquels il serait excessivement difficile de revenir, si , par complaisance, on avait le malheur de céder. Quand tous les conseillers furent arrivés on nous invita à traverser plusieurs autres cours, et nous entrâmes dans le palais, où nous fûmes reçus par des personnes qu'on aurait pu, à leurs têtes rasées près , comparer à nos payes. Ceux-ci nous conduisirent à un salon d'attente, où nous nous assîmes sur le plancher, dans une direction oblique, et couvrîmes nos pieds avec nos manteaux , car l'étiquette japonaise le veut absolument ainsi (I). Après quelque temps, le gouverneur de Nagasaki et le commissaire ou inspecteur des étrangers me conduisirent à la salle d'audience, et m'invitèrent à répéter ce que j'aurais à faire dans le cours de ma présentation , at» tendu que le gouverneur porterait la peine de la moindre erreur par moi commise dans le cérémonial. On me reconduisit ensuite au salon d'attente, d'où, après un autre intervalle de temps, ie me rendis avec le gouverneur à l'audience réelle de l'empereur. Nous rencontrâmes plusieurs grands seigneurs qui en revenaient On me fit passer par uu corridor pour arri ver à la salle des cent Nattes y ainsi nommée parce qu'elle est effectivement tapissée de cent nattes.

Ces nattes sont faites de paille (de riz?), épaisses d'environ trois centimètres , et recouvertes d'autres nattes, d'un travail plusdelicat, avec de riches bordures: c'est ainsi que sont tapissées toutes les belles salles de réception au Japon. Ici nous laissâmes l'interprète en chef, et j'entrai, accompagné du gouverneur seulement, dans la salle d'audience, où je vis les présents , arrangés a main

ron. — Elles sont fabriquées de manière à joindre exactement.

(i) Parmi les gens bien élevés, montrer ses pieds passerait pour uu acle de grossièreté impardonnable, au Japon! Dans f'Hindoustan il faut, au contraire, se garder de laisser voir ses mains, en présence d'un supérieur,

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gaache. Nous y trouvâmes l'empereur ou siogoun, dont le costume ne différait en rien de celui de ses sujets. Je saluai sa majesté précisément de la même manière que les princes de l'empire, tandis que l'un des conseillers d'État annonçait à haute voix « Capitan Horanda ! » Le gouverneur de Nagasaki , qui se tenait à un ou deux pas en arrière, me tira alors par mon manteau pour m'avertir que l'audience était unie.

Toute la cérémonie ne dura pas plus d'une minute. »

Fisscher qui, sans assistera la présentation , avait été témoin de la répétition, donne quelques détails de plus.

Toute la cérémonie consiste, dit-il , à faire le salut japonais à l'endroit convenu , en se prosternant de manière à ce que la téte touche la natte pendant quelques secondes . au moment où les mots « Capitan Horanda » sont proclamés à haute voix. Le silence de mort qui règne dans la salle n'est interrompu que par l'espèce de léger bourdonnement ou murmure qui chez les Japonais exprime une profonde vénération. Vopperhoofa se retire comme il s'était avancé, dans la plus humble attitude, le corps courbé jusqu'à terre; en sorte qu'il ne peut, sans violer les lois du décorum japonais, rien voir distinctement de ce qui l'entoure, bien qu'il s'aperçoive du grand nombre de personnes présentes.

En sortant de l'audience impériale les Hollandais ont d'autres devoirs d'étiquette à remplir. La mission se rend d'abord chez le nisi-no marou , ou prince impérial , dont le palais est situé sur une éminence d'où l'on peut juger de l'étendue de la résidence souveraine et de l'immensité de la capitale, dont on n'aperçoit les limites dans aucune direction. Le prince n'est jamais chez lui dans cette occasion , son devoir le retenant sans doute auprès de son père.

La mission est reçue en son nom, par des conseillers d'Etat députés à cet effet; mais nous ignorons comment les choses se passent à cette réception. Le détail des autres visites de cérémonie ( visites toujours accompagnées de présents ) est mieux connu. La mission se rend chez les divers conseillers, ordinaires et extraordinaires, mais n'est

(au moins aujourd'hui) reçue par aucun d'eux en personne. Les Hollandais sont reçus, avec les présents destinés à ces grands personnages, par des secrétaires (1), et régalés de thé et de confitures. Ces rafraîchissements sont apportés sur des plateaux, mais on n'y touche pas ( au dire dè Fisscher). Le tout est proprement empaqueté dans du papier , lié avec des cordons d'or ou d argent , et porté dans des bols en laque à la résidence de la mission, par le sousinterprète et le maître de l'hôtel. Pendant ces visites on peut entendre les dames et les enfants, qui, placés derrière les paravents, examinent les étrangers avec curiosité. Si les dames ne se montrent pas, il ne faut pas en conclure que la coutume l'exige ainsi, mais seulement qu'on veut éviter toute familiarité avec des Européens , et que probablement il serait contraire à I étiquette qu'une dame d'un rang aussi élevé que l'est la femme d'un ministre se montrât dans une semblable occasion à des marchands étrangers (2) ! Partout, au reste, on présente aux Hollandais des pipes et du tabac. > Dans quelques maisons, » dit Fisscher, « on nous demanda la permission d'examiner nos montres et le chapeau et l'épée du président. Mais ce qu'il v eut de très-ennuyeux pour moi, et qui devint à la fin presque intolérable, obligé comme je l'étais de m'asseoir sur le plancher, ce fut d'avoir à tracer quelques lignes ou au moins quelques mots au crayon rouge sur plusieurs feuilles de papier , à chaque visite que nous fîmes. Il était neuf heures et demie du soir quand nous rentrâmes chez nous après toutes ces cérémonies , et nous eûmes encore à recevoir un grand nombre de visites de félicitalion , en sorte qu'à force de politesses il semblait réellement qu'on eût pris à tâche de nous accabler ; et l'agitation fiévreuse que nous éprouvions à la fin de la jour-

(i) Gokaros.

(a) Il paraitrait que l'adoption de ces précautions outrées ne date pas de bien loin ; car Thunbeig dit positivement que dans l'uu des hôtels ou palais des conseillers , non-seulement on leva le rideau clair qui séparait les femmes des étrangers, mais on invita ceux-ci à s'avancer au milieu de la salle.

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née était telle, qu'il y avait de quoi se trouver mal! »

Le rôle des Hollandais à la cour d'Yédo est cependant bien moins fatigant de nos jours, et surtout bien moins humblement ridicule, qu'il ne l'était du temps de Kœmpfer, comme nous le verrons bientôt. Il leur est accordé plus de temps pour leurs visites de cérémonie, et il semble même qu'il y ait eu progrès sous ce rapport depuis l'époque de la mission dont Fisscher faisait partie; car Siebold, qui fit le voyage d'Yédo quatre ans plus tard (en 1826), dit positivement qu'ils n'eurent à visiter que les cinq conseillers du premier rang , le jour de l'audience : ils ne se rendirent chez, les huit conseillers de seconde classe que \e jour suivant; et les autres visites, auxquelles Fisscher fait allusion comme ayant eu lieu le second jour du temps du président Blomhoff, lurent, dans le C3& actuel, remises au troisième jour.

Ce dernier tour de visites avait été moins fatigant pour les Hollandais, même en 1822, que le précédent, et ils avaient été accueillis avec une hospitalité plus substantielle; car Fisscher ne fait mention ce jour-la que des visites faites aux deux conseillers surintendants des temples (ou des affaires ecrlésiastiqws ) et aux deux gouvern» urs d* ) édo; et chacun de ces dignitaires leur Ht serrir un repas chaud et du saki. Les gouverneurs d'Yédo, dont un a sous son administration la moitié orientale de la ville et l'autre la moitié occidentale, reçurent la mission en personne. Il paraît que ce furent les seuls. Nos voyageurs se présentèrent également chez celui des gouverneurs de Nagasaki qui se trouvait alors dans la capitale; mais il ne les reçut pas, « probablement, ajoute Fisscher, parce qu'il est très-modestement logé ici, etque parmi tant de grands seigneurs il ne voulait pas avoir à rougir à nos yeux du rôle inférieur qu'il

C ne à la cour. Le fait est que ce même m me qui paraît si fier et porte la téte si haute à Nagasaki ne nous semblait guère jouir ici de plus de considération qu'un domestique (1). »

' (i) Thunberg nomme parmi les dignitaires chez lesquels la mission se présenta le second jour les deux commissaires des étrangers.

Pendant le peu de jours que la mission passe à Yédo après l'audience de réception, les médecins et les astronomes impériaux rendent publiquement visite aux Hollandais, ou (comme on dit au Japon) omote-mouki, par opposition au naïbon. Mous ne savons quelles sont les autres personnes qui sont autorisées à venir les voir de la même manière; mais il paraît que les visites des dames et des princes sont toujours et invariablement naïbon. Trois ou quatre jours, généralement, après l'audience de présentation, les Hollandais sont appelés à une audience de congé. Le cérémonial paraît être absolument le même dans les deux cas, mais beaucoup moins honorable, par le fait, en ce qui concerne l'audience de congé , attendu que dans ce dernier cas le siogoun ne condescend pas a recevoir en personne l'hommage du président : eelui-ci est reçu dans la saljedes Cent Nattes par les conseillers d'État. Le gouverneur de Nagasaki lui lit la même proclamation qui lui est lue tous les ans à Nagasaki, ainsi que nous l'avons mentionné cidessus. Le président se retire ensuite pour quelques instants , et à sou retour dans la salle il reçoit les présents du siogoun , qui consistent en trente robes de cérémonie. 11 se retire de nouveau, et est rappelé pour recevoir vingt autres robes delà part du prince impérial. Il retourne alors à son hôtel, où, dans l'après-midi, les secrétaires des conseillers d'État, des surintendants des temples, des gouverneurs d'Yédo et des commissaires pour les affaires étrangères, lui sont envovés pour lui porter les compliments et les souhaits de bon voyage de leurs maîtres, et lui remettre , en retour des présents qu'ils ont reçus, un certain nombre de robes de soie'd'une qualité inférieure à celles qui lui ontété données par le siogoun et son fils , et ouatées en coton seulement. Chaque messager reçoit un présent de confitures, un paquet de tabac de Hollande et deux pipes dorées.

Tel est, de nos jours, le cérémonial observé à la cour d'Yédo envers la mission hollandaise, tel que le décrivent les auteurs les plus modernes; et il ne diffère pas beaucoup de ce qu'il était il y a un siècle et demi, du temps de

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Kœmpfer ; mais celui-ci nous donne des détails très-curieux sur une autre audience, une sorte d'audience particulière qui de son temps suivait de près la première , et qui parait maintenant, Dieu merci ! être tombée en désuétude. Nous reproduirons ces détails; mais nous croyons devoir, pour rendre le tableau plus complet, emprunter d'abord au vieux docteur allemand son récit de l'audience solennelle de présentation ou au moins un ample extrait de ce récit aussi original pour la forme que pour le fond.

« Le 29 de mars, qui étoit un jeudi, étant donc le jour marqué pour notre audience, les présens destinez à sa Majesté Impériale furent envoyez à la eour, suivis par les députez du Sino-Bami et des commissaires cmi ont l'inspection des affaires étrangères. On devoit les arranger sur des tables de bois , dans la sale des Mille Vit tes, comme ils l'appellent, où l'empereur devoit en faire la revue. Nous suivîmes immédiatement après, avec un petit équipage, couverts d un manteau ae soye noire, habit de cérémonie selon la manière d'Europe.

Nous étions suivis des trois intendants des gouverneurs de Nagasaki, de notre dosen , ou commis du Buggio , de deux messagers de Nagasaki , et d'un fils de l'interprète, tous à pied. Nous étions quatre à cheval, à la queue l'un de l'autre , trois Hollandois , et notre interprète. Chacun de nos chevaux étoit conduit par un seul valet, qui le teuoit par la bride, et qui marchoit à la droite : c'est le coté par où l'on monte et descend de cheval , suivant la manière du pays. Autrefois nous avions deux valets pour chaque cheval; nous avons supprimé cet usage, qui ne faisoit que nous exposer a des despenses inutiles. Notre résident ou capitaine , comme les Japon noi s l'appellent, venoit après nous, porté dans un norirnon et étoit suivi par notre ancien premier interprète, porté dans un cangos. La marche étoit fermée par le reste de nos domestiques et de notre suite, qui nous su noient à pied, à une distance convenable, telle qu'elle leur étoit prescrite. Ce fut dans cet ordre que nous avançâmes vers le château ; et après que nous eûmes marché demi-heure, nous arrivé. nés à la première closture , que nous trouvâmes

bien fortifiée de murs et de remparts.

Nous la traversâmes sur un grand pont bordé d'une balustrade ornée avec des boules de cuivre au haut. La rivière qui passe dessous est large, et semble couler vers le nord autour du ( hâteau : nous y vîmes alors un grand nombre de batteaux et d'autres bâtiments. On entre par deux portes fortifiées, avec une petite garde entre deux. Dès que nous eûmes passé la seconde porte, nous entrâmes dans une grande place, où nous vîmes une garde plus nombreuse à la droite, qui nous parut pourtant être la plutôt pour la parade que pour la défense. La sale des gardes étoit tapissée de draps ; les piques étoient posées de bout à terre près de l'entrée; le dedans etoit orne d'armes dorées , de fusils vernissez, de piques, de boucliers, d'arcs, de flèches et de carquois, rangez avec beaucoup d'adresse, et d'une manière curieuse. Les soldats étoient assis à terre les jambes croisées, en bon ordre, habillez de soye noire, chacun avec deux sabres attachez à son ceinturon.

Après avoir traversé la première closture, marchant entre les palais et les maisons des princes et des grands de l'empire qui sont bâtis dans l'intérieur du premier château , nous arrivâmes à la seconde closture, que nous trouvâmes fortifiée à peu près comme la première; toute la différence remarquable etoit que le pont, les portes , la garde intérieure , et les palais, étoient d'une plus belle structure et plus magnifiques. Nous y laissâmes notre norimon et notre cangos , nos chevaux et nos valets ; et l'on nous conduisit au travers de la seconde closture au Foumats, demeure de l'empereur, où nous entrâmes par un long pont de pierre : et après avoir passe au travers d'un double bastion et île deux portes fortifiées , à vingt pas de distance de là, nous continuâmes de marcher par une rue irréguliere disposée selon la nature du terrain, bordée de deux cotez par des murailles d'une hauteur extraordinaire. Nous arrivâmes ainsi au Fiakninban, c'est-à-dire la garde de cent hommes, ou la grande garde du château,

3ui étoit à notre gauche , au haut bout e la rue , dont je viens de parler , tout près de la dernière porte qui conduit au palais de l'empereur. On uous ordonna

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d'attendre à la sale des gardes jusqu'à ce qu'on nous introduisit à l'audience, nui nous seroit donnée, selon qu'on nous dit , dès que le grand conseil d'État s'assembleroit dans le palais. Nous fûmes reçus avec civilité par les deux capitaines de la garde , qui nous régalèrent avec du thé et du tabac à fumer. Bientôt après Sino-Bami et les deux commissaires vinrent nous complimenter et nous tenir compagnie avec des gentilshommes de la cour de l'empereur qui nous étoient inconnus. Après avoir attendu environ une heure, pendant . lequel temps plusieurs conseillers d'État de l'empereur, jeunes et vieux, entrèrent au palais , les uns à pied , les autres portez dans des norimons, nous fûmes conduits au travers de deux magnifiques portes séparées par une grande place carrée, jusqu'au palais, où l'on monte de la seconde porte par quelques marches. r«a place qui est entre la seconde porte et le frontispice du palais n'a que quelques pas de largeur; elle etoit excessivement remplie d'une foule de courtisans et de compagnies de gardps : de là on nous fit monter deux autres escaliers pour aller au palais.

Nous entrâmes d'abord dans une grande sale qui est à la droite de l'entrée ; c'est là que toutes les personnes qui doivent être admises à l'auuience de l'empereur ou des conseillers d'Etat attendent qu'on les introduise. C'est une sale fort grande et fort exhaussée , mais lorsque Ton y a mis tous les paravents elle est assez sombre , ne recevant du jour que des fenêtres d'en haut d'une chambre voisine où l'on tient des meubles pour les appartements de l'empereur. La sale est d ailleurs richement meublée à la manière du pays, et ses montans ou piliers dorez, ses murs et ses paravents, sont un object fort agréable à l'œil. Après avoir attendu là un peu plus d'une heure , et l'empereur s'étant assis à la sale d'audience, Sino-Bami et les deux commissaires eutrèrent et conduisirent notre résident devant l'empereur . nous laissant derrière. Dès qu'il fut entré ils crièrent à liaute voix « Hollanda Capitain »! ce qui était le signal pour le faire approcher, afin qu'il rendit ses respects à l'empereur, et lit des protestations accoutumées : selon cet

usage, il se traîna avec les mains et les genoux à l'endroit qui lui fut montré, entre les présens qui étoient arrangez d'un côté , et l'endroit où l'empereur étoit assis, qui étoit de l'autre. Alors, se mettant à genoux , il se courba de sorte qu'il donna du front à terre, ensuite il se traîna à reculons comme une escrevis<e, sans proférer un seul mot. Il ne se passe pas autre chose aux audiences que nous obtenons de ce puissant monarque; et Ton n'observe pas plus de cérémonies dans les audiences qu'il donne aux plus grands et plus puissants princes de l'empire : car après avoir été appelez dans la sale d'audience , on les appelle à haute voix par leur nom, après quoi ils s'avancent à quatre pattes avec un profond respect , et sans dire mot, vers le trône de l'empereur; après avoir fait leurs actes de soumission, en courbant leur front jusqu'à terre, ils rampent à reculons dans la même posture soumise.

« La sale d'audience, nommée autrement la sale des Cent Nattes , ne ressemble en rien à celle qui a été décrite et représentée par Montanus , dans les ambassades mémorables des Hollandois aux empereurs du Japon : le trône élevé, les marches par où l'on y monte, les tapis qui les couvrent, les magnifiques colonnes qui supportent le bâtiment où est le trône, les colonnes entre lesquelles il dit que les princes de l'empire se prosternent devant l'empereur, et autres choses semblables , n ont de foudement que dans l'imagination de cet auteur. Tout ce qu'il y a est réellement curieux et riche , mais n'est autre chose que ce qui est représenté dans mon dessin ( t' oyez la planche XXXI ). A notre second voyage à la CQjyr, l'audience étant finie , le gouverneur de Nagasaki eut la bonté de nous montrer la sale ; ce qui m'a donné occasion d'en tirer un plan, qu'il n'étoitpas difficile de finir. Il suffisait pour cela de se faire dire le nombre aes nattes, des montans ou piliers de bois, des paravents et des fenêtres. Le plancher est couvert de cent nattes, toutes de la même grandeur; de là vient qu'on l'appelle Sen-Sio-Siki , c'està-dire la sale des Cent Nattes. Elle est ouverte d'un côté vers une petite cour, d'où elle reçoit du jour du côté opposéf

elle se joint à deux autres chambres, que l'on laisse ouvertes pour cette raison du coté de la môme cour. L'une de ces chambres est beaucoup plus grande nue l'autre, et sert pour les conseillers d État lorsqu'ils donnent leurs audiences.

L'autre est plus petite, plus enfoncée, et une marche plus haute que la sale : c'est dans celle-ci que l'empereur s'assied, pour donner audience, les jambes croisées , sur un petit nombre de tapis. II n'est pas aisé de le voir, le jour ne donnant pas jusqu'au lieu où il est assis ; outre que l'audience est trop courte, la personne qui y est admise est aussi dans une posture trop humble et trop prosternée pour avoir occasion de lever la tète et île le considérer. Cette audience d'ailleurs est majestueuse et inspire du respect, à cause surtout du silence qui règne parmi tous les conseillers d'Etat, un grand nombre de prince> et de seigneurs de l'empire, de gentilshommes de la chambre de l'empereur et d'autres principaux ofliciers de sa cour, qui forment une double haie dans la sale d'audience , et sur toutes les avenues, assis dans un bon ordre, et avec leurs habits de cérémonie.

« Autrefois nous n'avions autre chose à faire a la cour de l'empereur que de lui rendre les hommages accoutumez de la manière que je viens de descrire. Peu de jours après on lisoit à notre capitaine cei tains règlements concernant notre commerce et notre manière de vivre, qu'il promettait d'observer au nom des Uollandois; et il étoit d'abord renvoyé à Nagazaki : mais depuis plus de vingt ans lui et le reste des Hollandois envoiezen ambassade à Jedo sont conduits plus avant dans le palais, pour donner à I impératrice, 1ux dames de sa cour, et aux princesses du sang, le passe-temps de les voir. Dans cette seconde audience, l'empereur et les dames qui y sont invités se tiennent derrière des paravents et des

I'alousies ; mais les conseillers d'État et es autres ofliciers de la cour sont assis à découvert à leur manière accoutumée, dont l'ordre fait un bel effet. Dès que le capitaine eut rendu son hommage, l'empereur se retira dans son appartement, et peu de temps après nous fûmes appeliez avec notre capitaine : on nous lit traverser plusieurs appartemens par où

nous allâmes dans une galerie ciselée et dorée avec beaucoup d'art. Nous y attendîmes environ un quart d'heure; après quoi nous traversâmes plusieurs autres corridors et galeries, pour nous rendre dans une grande chambre où l'on nous pria de nous asseoir, et où plusieurs courtisans rasez qui étoient les médecins de l'empereur, les officiers de cuisine et quelques ecclésiastiques , vinrent nous demander nos noms, notre âge et nous faire d'autres semblables questions; mais ontira bientôt des paravents dorez devant nous, pour nous délivrer de leur foule et de leur importunité. Nous demeurâmes là environ une demi-heure, enattendant quela cour s'assemblât dans les appartements de l'empereur, où nous devions avoir notre seconde audience et où l'on nous conduisit au travers de plusieurs galeries obscures. Le long de ces diverses galeries il y avoit une file non interrompue de gardes du corps, et après eux, plus près de l'appartement de l'empereur, la file étoit continuée par plusieurs grands officiers de la couronne qui faisoient front à la sale d'audience Ils avoient leurs habits de cérémonie, tenoient leurs têtes courbées, et étoient assis sur leurs talons. La sale d'audience étoit exactement comme je l'ai représentée dans la ligure ci-jointe (t'oyez la planche XXXII). Elle consistoit en divers compartiments qui regardoient vers la place du milieu, quelques-uns des-

auels étoient ouverts du côté de la place u milieu, les autres étoient fermez par des paravents et des jalousies, les uns étoient de quinze nattes, les autres de dix-huit, et d'une natte plus haut ou plus bas, selon la qualité des personnes qui y étoient assises. La place du milieu n'avoit point de nattes du tout, et se trouvoit par conséquent la plus basse, à cause qu'on les en avoit ôtées; ce fut sur le plancher de cet endroit, fait de belles planches vernissées, que l'on nous ordonna de nous asseoir. L'empereur et l'impératrice étoient assis derrière les jalousies à notre droite. Taudis que je dansois selon l'ordre de l'empereur, j'eus deux fois l'occasion de voir l'impératrice au travers les ouvertures de la jalousie ; je m'aperçus qu'elle étoit belle, le teint brun, et de fort beaux yeux noirs à l'Européenne; ils étoient pleins de feu, et je

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jugeai par la proportion de sa tête, qui étoit assez grosse, que c'était une grande femme ; elle paroissoit avoir trente-six ans. J'entends par le mot de jalousies des tapisseries faites de roseaux fendus, déliez et Uns, couvertes par derrière d'une soye line et transparente, avec des ouvertures larges d'un empan pour laisser aux personnes qui sont derrière la faculté de regarder. On les peint de diverses ligures, pour l'ornement, ou pour mieux dire, pour mieux cacher ceux qui sont derrière, quoique sans cela même il est impossible de voir les personnes d'un peu loin, surtout si le derrière n'est pas éclairé (1). L'empereur lui-même étoit dans un lieu si obscur, que nous aurions eu peine de nous apercevoir qu'il y étoit si sa voix ne l'eut découvert; il parloit pourtant si bas, qu'il sembloit bien vouloir être là incognito, justement au devant de nous. Derrière d'autres jalousies étaient les princes du sang et les dames de la cour de l'impératrice; je m'aperçus qu'on avoit mis des cornets dr; papier entre les cannes des jalousies , pour élargir les ouvertures à dessein de voir plus aisément. Je contai environ trente de ces cornets, ce qui me lit conclure qu'il y ayoit le même nombre de personnes assises derrière les jalousies. Bengo étoit assis seul sur une natte élevée , dans un lieu découvert, à notre devant sur la droite, du côté que je m'étais aperçu, comme je l'ai déjà dit, que l'empereur était assis derrière les jalousies. A notre gauche, dans un autre compartiment, étaient assis les conseillers d'État du premier et du second rang, dans un fort bel ordre. La galerie derrière nous étoit pleine des principaux officiers de la cour de l'empereur et des gentilshommes de la chambre. La galerie qui conduisoit à l'endroit où étoit l'empereur étoit occupée par les enfants de quelques-uns des princes de l'empire qui étoient alors à la cour, des pages de l'empereur , et de quelques prêtres qui se cachoient pour espier. C'est de c^tte manière qu'on avoit disposé le théâtre où nous devions jouer notre rolle. Les commissaires pour

(i) Dans l'Hindonstan la plupart des por- •« et ftni'li i's .sont aussi garnies de ces espèces de rideaux , qu'on appelle uhikt.

6e Livraison. (Japon )

les affaires étrangères nous ayant conduits dans la galerie du côté de la salle d'audience, un des conseillers d'État du second rang vint pour nous y recevoir et pour nous conduire à la place du milieu que j'ai décrite plus haut. C'est là que l'on nous fit asseoir, après que nous eûmes premièrement fait nos prosternations a la manière du Japon , nous traînant, et courbant nos têtes jusqu'à terre du côté des jalousies où étoit l'empereur; notre premier interprète s'assit un peu plus aNant , pour entendre plus distinctement, et nous prîmes nos places à sa gauche tous à la file, après avoir fait les révérences accoutumées. Bengo nous dit de la pan de l'empereur que nous étions les bien-venus : le premier interprète reçut le compliment de la bouche de Bengo , et nous le répéta ; sur quoi l'ambassadeur fit son compriment au nom de ses maîtres , et rendit de trèshumbles actions de grâces à l'empereur, de la bonté qu'il avoit eue d'accorder aux Hollandois la liberté du commerce.

Cela fut répété par le premier interprète en japonnois , après qu il se fût prosterné jusqu'à terre ; il parla assez haut pour être entendu de l'empereur : la réponse de l'empereur fut reçue du chef par Bengo , qui la dit au premier interprète , et lui a nous. L'interprète auroit bien pu la recevoir lui-même de la propre bouche de l'empereur, et dispenser Bengo de ce soin, qui n'était pas nécessaire ; mais je m'imagine que les paroles qui sortent de la bouche de l'empereur sont regardées comme trop précieuses et trop sacrées pour être reçues immédiatement par une personne d'un rang trop inférieur (1). Après les premiers compliments, l'acte qui suivit celte solemnité se tourna en vraye farce. On nous fit mille questions impertinentes et ridicules : par exemple, ils voulurent premièrement savoir l'âge et le nom de chacun de nous; on nous ordonna de l'écrire sur un morr.eau de papier : nous avions porté |>our cet effet une écritoire d'Europe. On nous dit de remettre ce papier et l'écritoire à Bengo, qui les mit entre les mains de l'empereur, les lui faisant atteindre par le trou de la jalousie.

On demanda à uotre capitaine ou am-

(i) Voir plus haut, p. 40.

L'UNIVERS

bassadeur quelle étoit la distance de Hollande à Batavia , et de Nagazaki à Batavia ; qui des deux avoit le plus de pouvoir, le directeur général de la compagnie hollandaise des Indes Orientales , ou le prince de Hollande. Voici les questions qui me furent faites en mou particulier : quelles étoient les maladies extérieures ou intérieures que je croyoïs les plus dangereuses et les plus difficiles à guérir; quelle étoit ma méthode dans la cure des ulcères et des apostumes intérieures; si nos médecins d'Europe ne cberchoient point quelque remède pour rendre les gens immortels, comme les médecins de la Chine l'avoient fait depuis plusieurs siècles; si nous avions lait des progrès considérables dans cette recherche, et quel étoit le remède qui pût servir à prolonger la vie, le plus récemment découvert en Europe. A quoi je répondis qu'un grand nombre de médecins de l'Europe avoient travaillé longtemps pour découvrir un secret qui eût la vertu de prolonger la vie , et de conserver les gens en sanle jusqu'à la vieillesse ; sur quoi ayant été interrogé quelle recepte je croyois la unileure qui eût été découverte en Europe, je répondis que je croyois que c'étuit la dernière jusqu'à ce que l'expérience nous eût appris quelque chose de meilleur : on insista, et l'on me demanda de plus quelle étoit cette der- « niere; je répondis que c'étoit une certaine liqueur spirilueuse qui pouvoit entretenir la fluidité des liqueurs de notre corps, et donner de la force aux esprits. Cette réponse générale ne les satisfit pas entièrement; on me pria d'abord de leur faire connaître le nom de cet excellent remède; sur quoi, sachant que tout ce qui était en estime chez les Japonnois avoit des noms longs et emphatiques, je leur repondis que c etoit le sai volatile oleoxum Syli:ii : ce nom futé< rit derrière la jalousie; c'est pourquoi j'eus ordre de le repéter plusieurs lois. La question suivante fut quel en avoit été l'inventeur et en quel pays. Je repondis que e'etoit le professeur Sylvius en Hollande. On me demanda ensuite si je-pouvois le faire; sur quoi notre résident me souffla à l'oreille de dire, Non : je répondis pourtant : Oui, mais non pas au Japon. On demanda alors si on pouvoit l'avoir à

Batavia; sur quoi avant répondu qu'on pouvoit l'y avoir, I empereur donna ordre qu'il lui fût envoyé par les premiers vaisseaux qui en viendroient. Ce prince, qui jusque là s'étoit assis avec les dames quasi vis-à-vis de nous assez loin, s'approcha alors , et s'assit à notre droite derrière les jalousies, aussi près qu'il lui fut possible. 11 nous commanda d'oter nos cape* ou nos manteaux, qui étoient nos habits de cérémonie; de nous tenir debout , de sorte qu'il pût bien nous considérer; de marcher; de nous arrêter; de nous complimenter l'un l'autre; de sauter, de faire l'ivrogne, d'écorcher le langage japonnois, délire en hollandois, de peindre, de chanter, de mettre et d oter nos manteaux. Tandis que nous exécutions les ordres de l'emoereur de notre mieux , je joignis à ma aanse une chanson amoureuse en allemand. Ce fut de cette manière, et avec je ne sçai combien d'autres singeries, que nous eûmes la patience de divertir l'empereur et toute sa cour. Cependant l'ambassadeur est dispensé de ces .sortes de commandements; sa fonction , qui est de représenter l'autorité de ses maîtres, fait

Î|u'on prend garde qu'il ne lui soit rien ait d'injurieux ni qui puisse préjudicier à cette qualité. D'ailleurs, il lit paroitre une si grande gravité dans son air et dans sa conduite, que cela suffisoil pour faire entendre aux Japonnois qu'on ne se seroit pas bien adressé pour donner des ordres si bouffons. Après qu'on nous eut fait fure cet exercice pendant l'espace de deux heures, quoique avec beaucoup de civilité en apparence, des valets rasés entrèrent, et mirent devant chacun de nous une petite t ble couverte «le viandes à la japonnoise et une paire de petits hâtons d'ivoire, qui nous tenoient lieu de couteau et de fourchettes ; nous en prîmes, et en mangeâmes quelque peu , et notre vieux premier interprète, qui à peine pouvoit marcher, eut ordre d'emporter le reste pour lui. On nous dit de remettre nos manteaux sur nous, et de prendre notre congé, ce que nous finies d'abord avec joie, mettant fin par là à cette seconde audience. Nous fûmes alors reconduits par les deux commissaires dans l'antichambre, où nous prîmes aussi congé d'eux.

« Il étoit déjà trois heures après raidi ,

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et nous avions encore plusieurs visites à faire aux conseillers d'Etat du premier et du second rang, dans Tordre dont j'ai parlé ci-dessus, du 95 de mars de mon journal. Nous quittâmes d'abord pour cela le Fonmar : nous fûmes salués en nous en allant par les officiers de la grande garde impériale, et nous fîmes notre ronde à pied. Les présents a voient été déjà portés par nos commis au logis de ceux que nous devions visiter, et comme nous ne les vtmes pas à notre audience, nous conjecturâmes que les présents avoient été reçus par les personnes mêmes à qui ils étoient destinés Ils consistaient en quelques étoffes de soie de la Chine, de Bengale, et antres pays, quelque linge, de la serge noire, quelques aunes de drap noir, des guingangs , de pelainns, et un flacon de vin couvert.

Nous fûmes reçus partout, avec une trèsgrande civilité, des intendants et des secrétaires, qui nous régalèrent avec du thé, du tabac, et des conGtures, autant qup le peu de temps que nous avions pouvait le permettre. Les chambres où nous étions admis à l'audience étoiênt remplies, derrière les paravents et les jalousies, d'une foule de spectateurs qui auraient bien voulu que nous leur eussions montré quelques-unes de nos coutumes et cérémonies; mais ils n'obiin- % rent rien, excepté seulement une danse courte à ia maison de Bengo, qui s'y étoit rendu à son retour de la cour, et une chanson de chacun de nous chez le plus jeune conseiller d'État, qui demeuroit au côté septentrional du château. Nous remontâmes dans nos cangos et sur nos chevaux , et étant sortis du château par la porte du nord, nous nous eu retournâmes à notre hôtellerie par un autre chemin, a la gauche duquel nous remarquâmes qu'il y avoit des murailles fortes et des fossés en divers endroits. Il étoit justement six heures du soir lorsque nous noua retirâmes, extrêmement fatigués.

« Le vendredi 30 de mars nous sortîmes de bon matin, pour faire quelquesunes des visites qui nous restoient à faire. Les présens tels que nous les avons descrits ci-dessus furent envoyez devant avec nos commis jauonnois , qui eurent win de les ranger, ae les mettre sur des planches et de les arranger à la maniera

du pays. Nous fûmes receus à l'entrée de chaque maison par un ou deux des

{irincipaux domestiques; et conduits a 'appartement où nous devions avoir notre audience : les chambres qui entouraient la salle d'audience furent partout pleines de spectateurs qui y étoient accourus en foule. Dès que nous nous filmes assis nous fûmes régalez avec du thé et du tabac; d'abord l'intendantde la maison , ou le secrétaire , seuls ou nceonv pagnez d'un gentilhomme , vinrent pour nous faire les compliments au nom de leur maître et pour recevoir les nôtres. Les compartiments qui entouraient la saie etoieut partout disposez desorteque nous tournions nos visages du côté des daines , de qui nous fûmes régalez avec beaucoup de civilité et de générosité; elles nous dounoient des gâteaux, et différentes sortes de confitures : nous visitâmes et nous finies nos présens ce jour-là aux deux gouverneurs de Jedo, aux trois juges ecclésiastiques, et aux deux commissaires pour les affaires étrangères, qui demeuraient à près d une lieue l'un de l'autre, l'un au sud-ouest, et l'autre au nord-ouest du château. Ils se piquent tous deux en particulier d'être les protecteurs des Hollandois; ils nous reçurent selon cette idée avec beaucoup de faste et de magnificence. La rue étoit bordée de vingt hommes armés; ils faisoient une fort belle (igure, avec leurs longs bâtons qu'ils tenoient d'un côté, outre qu'ils servoient a ranger la foule du peuple et à l'empêcher de nous incommoder. Nous fûmes receus à l'entrée de ia maison et introduits à peu près de la même manière que nous l'avions été dans les autr«s endroits , avec cette différence que l'on nous conduisit plus avant dans l'intérieur du palais, pour nous mettre à couvert de la foule des curieux, et afin nue nous fussions plus en liberté, aussi oien que les dames qui étoient invitées à cette cérémonie. Il y avoit vis-à-vis de nous dans la salle d'audience des jalousies ou grilles en manière de paravent, de la longueur de deux nattes et plus , derrière lesquelles étoient assises un si grand nombre de femmes de la f unille des commissaires, de leurs parents et amis, que tout étoit plein. A peine nous fûmes-nous assis , que sept valets bien mis vinrent à la «le,

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