L'ON
et nous portèrent des pipes , du tabac , et tout l'appareil ordinaire pour fumer ; peu après ils portèrent quelque chose de cuit sur des planches vernissées, ensuite du poisson frit , de la môme manière, et avec le même nombre de domestiques, et toujours rien qu'un pelit plat dequelques morceaux ; une fois deux œufs, l'un cuit au feu, l'autre bouilli dont on avoit ôté la coque, et un verre de bon vieux saki entre deux. Nous fûmes trailez ainsi pendant une heure et demie , et l'on nous pria de chanter une chanson et de danser : nous refusâmes le premier, mais nous les satisfîmes quant au second article. On nous servit chez le premier commissaire une soupe faite de prunes douces au lieu d'eau-de-vie : chez le second commissaire on nous présenta premièrement du pain de mangue dans une liqueur noire et froide avec de la graine de moustaide, et des raves autour du plat, et à la fin des écorces d'orange avec du sucre , qui est un mets ou plat
3ue l'on sert dans des occasions extraorinaires, en signe de bonne volonté.
JNous bûmes du thé, et ayant pris notre congé, uous retournâmes à notre hôtellerie à cinq heures du soir.
« Le 31 de mars nous sortîmes encore à dix heures du matin, et nous allâmes aux maisons des trois gouverneurs de Nagasaki , deux desquels étoient absens et au lieu de leur gouvernement : nous leur offrîmes en cette occasion à chacun un flacon de vin couvert seulement, parce qu'ils avoient déjà reçu leurs présens à Nagasaki. Nous fûmes abordez par Siuo-Bami justement à l'entrée de sa maison : il étoit accompagné d'une suite nombreuse; et ayant Fait approcher nos deux interprètes, il leur ordonna de nous dire qu'il vouloit que nous nous divertissions dans sa maison ; sur cela nous fûmes extraordmairement bien receus; on nous dit de nous promener et de nous amuser dans le jardin, comme étant dans la maison d'un ami à Jcdo, et non pas dans celle d'uu magistrat et gouverneur à Nagasaki; uous fûmes régalez avec des viandes chaudes et du thé, à peu près de la même manière que nous Pavions été chez les commissaires; et pendant tout ce temps là , Sun frère , avec plusieurs personnes de qualité de
ses parents et amis nous firent compagnie avec beaucoup de civilité. Après y avoir demeuré deux heures nous allâmes à la maison de Tonosama : on nous conduisit dans l'appartement le plus reculé et le plus beau : on nous dit de nous approcher des jalousies des deux côtez de la chambre; il y avoit derrière les paravents plus de dames, je crois, que nous n'en avions trouvé dans aucun autre endroit. Elles nous prièrent fort civilement de leur montrer nos habits, les armes du capitaine, ses bagues, ses pipes, et choses semblables qu'on leur fit atteindre entre les jalousies ou par dessous. La personne qui nous rcgaloit au nom du gouverneur absent et les autres messieurs qui étoient dans la chambre nous traitèrent aussi fort civilement , et nous ne pûmes nous empêcher de voir que tout cela se fesoit de bon cœur, de sorte que nous n'eûmes aucune répugnance de montrer de la joye , et de div ertir la compagnie chacun d'une chanson. La magnificence de cette maisou parut tout à fait par la richesse et le choix du régal qu'on nous y donna : il égaloit en cela celui du premier commissaire, mais il le surpassoit beaucoup en civilité et dans la franchise de la réception qu'on nous fit. Après y avoir demeuré une heure et demie, uoiis prîmes nôtre congé. La maison de Tonosama est la plus avancée au nord ou au nord-ouest a une lieue et demie de notre hôtellerie , située dans le plus agréable endroit de la ville : il y a une grande variété de collines et de buissons. La famille de Zubotama demeure dans un taudis près du fossé qui entoure le château : nous ne trouvâmes là qu'un petit nombre de femmes derrière les paravents, qui nous épioient par quelques trous qu'elles y avoient faits après s'être assises. Les liqueurs fortes que nous avions été obligés de boire plus qu'à l'ordinaire ce jour-là nous ayant alors donné à la tête, nous nous nâtâmes de nous en retourner, et nous prîmes notre congé après qu'on nous eut régalés à l'ordinaire avec du thé et du tabac. Nous témoignâmes d'autant plus d'impatience de finir, que nous craignions que nos interprètes, à qui nous avions donné bien de l'exercice ce jour- là, ne fussent fatiguez et ne se rebutassent ensuite
de uous accompagner si longtemps en pareille occasion. Outre que le gentilnommé chargé de nous régaler au nom de son maître, quoiqu'il affectât beaucoup de civilité, avoit quelque chose de trop hardi et de désagréable dans ses manières, de sorte qu'il hâta fort nôtre départ; car nous nous regardions en cette occasion non comme marchands envoyez pour le trafic , mais comme ambassadeurs envoyez à un puissant monarque qui auroient du être traitez honorablement et avec quelques égards. >»
Voila donc comment l'Europe était représentée au Japon il y a cent cinquante ans ! Voilà le prix auquel des hommes chez lesquels le sentiment de la nationalité dominait, en apparence, tous les instincts de notre nature , ne rougissaient
Iias d'acheter la protection réclamée par eurs intérêts commerciaux ! Kœmpfer, tout en reconnaissant combien le rôle que les Hollandais étaient appelés à jouer à la cour dTédo avilissait le caractère européen, ne s'en montrait pas moins dispose lui-même à payer par d'humiliantes complaisances, par des bouffonneries dégradantes, l'accueil comparativement poli et empressé qu'on faisait aux Hollandais chez quelques grands seigneurs. En vérité, il faut répéter avec lui « Quidnon mortalia pectara cogis, auri sacra James ! et s'étonner en même temps ou regretter, au moins, au 'il n'ait pas eu le courage de s'ab>tenir.'
Il faut reconnaître, cependant, que de tout temps (et cela prouve en faveur du bon sens japonais) les Hollandais ont trouvé dans le commerce intime de certains hommes bien élevés et avides d'instruction un dédommagement réel, une sorte de compensation aux humiliations de la vie officielle. A toutes les époques ils ont rencontré parmi les officiers japonais de différents grades des amis sincères et des appréciateurs intelligents. Nous nous rappelons encore ce oui nous a été dit à cet égard , il y a bien des années, par le vénérable Titsingh et confirmé depuis par plusieurs Hollandais distingués qui avaient visité le Japon, et en particulier par M. Burgher, dont nous avons déjà mentionne le nom comme celui d'une autorite compétente en tout ce qui touche au Japon. Le ca-
ractère japonais, original sous tant de rapports , se fait remarquer par son penchant à l'exaltation de certains sentiments , et cette exaltation , en se manifestant dans les relations intimes auxquelles uous venons de faire allusion , a eu recours à un expédient que nous ne saurions passer sous silence. Plusieurs Japonais ont sollicité comme une faveur spéciale , de leurs amis les Hollandais, que ceux-ci voulussent bien leur choisir et leur donner un nom hollandais! Cette invention date du siècle dernier, quand un Japonais qui était parvenu à s'exprimer tant bien que mal en hollandais eut l'idée de se distinguer plus complètement encore de ses compatriotes en obtenant du président du comptoir un nom du choix de ce dernier, et obtint en effet la satisfaction de s'appeler Adrian Pauw! Cet exemple fut suivi peu de temps après par l'un des interprètes à Dézima, et celui-ci eut nom Abraham!
Bientôt cette distinction fit des jaloux, et Doeff, pendant son séjour à Yédo, reçut plusieurs demandes dans le même but. Le savant astronome Takahaso Sampey (qui avait été commissaire impérial dans l'affaire Golownin), et l'un des médecins de l'empereur, étaient au nombre des postulants. Il fallut bien céder à leurs importunités ; et, fort embarrassé du choix à faire pour gratifier d'un surnom d'aussi graves personnages, il se détermina enfin à baptiser l'agronome Globius et le médecin Botanicus! Le fils du prince de Satsuma et son secrétaire, qui avaient témoigné le même désir , reçurent le premier le nom de Frederik' Uenrik (l'un des anciens stathouders), l'autre celui de Pieter van der Stulps !
Plusieurs circonstances prouvent d'ailleurs la considération et les égards que les Japonais de quelque distinction aiment à témoigner a leurs hôtes européens. Ainsi, quand Blomhoff était suite point de quitter la capitale, le gobaniosi de la mission , de concert avec le propriétaire de la maison où les Hollandais étaient logés , pour faire honneur au président, réunit à un banquet des plus splendides tous les amis de Blomhoffet de Fisscher. En cette occasion , les Japonais invités à la fête se
8f, L'UN
revêtirent du costume hollandais; et comme les habillements ainsi revêtus, dataient pour la plupart d'époques trèsreculées, on conçoit quel singulier coup d'reil devait offrir une pareille réunion. Cette démonstration tout nnicale et l'intimité qu'elle suppose, aussi bien qu'un échange continuel de services rendus et de bons procédés, établissent surabondamment la nature à la fois honorable et satisfaisante des rapports
Î|ui subsistent entre les Hollandais et es Japonais dans la vie privée.
Jielour de la mission hollandaise à Dézima.
Le séjour de la mission à Yédo se prolonge rarement au delà d'une huitaine ou d'une dizaine de jours après l'audience de congé. Les gouverneurs d'Yedo et de Nagasaki envoient de grand matin leurs secrétaires prendre congé des étrangers en leur nom. C'est le signal du départ, et ce départ est un événement pour toute la ville. La curiosité se montre plus ardente et plus active, et conséquemment plus importune encore, quand le moment approche où les Hollandais vont s'éloiguer pour trois ans : leurs appartements sont encombrés de visiteurs ; une foule compacte se presse devant la porte de leur hôtel pour les voir sortir. Rien ne saurait donner une idée exacte du mouvement et de l'agitation de cette scène d'adieux. « Quand nous descendîmes dans la rue, » dit Fisscher, « vers
Î|uatre heures de l'après-midi, nous dmes obligés de nous enfermer dans nos palan juins ( norimonos ) , j>our nous soustraire à l'avide curiosité des spectateurs, qui, malgré l'intervention quelque peu brutale de la garde qui nous escortait , se bousculaient en se précipitant de notre côté pour nous apercevoir un instant. Nous nous arrêtâmes en passant devant le palais du prince de Satsuma, et descendîmes de nos norimonos pour s duèr ce respectable vieillard, qui parut aux IV n êtres avec toute sa famille. A six heures et demie nous arrivions au faubourg Sinagawa , où nous attendaient nos amis d'Yedo pour passer une dernière soirée avec nous et nous dire adieu. Le jour suivant , nous nous remîmes en route de
bonne heure, et à Omovri, distant de quelques milles de Sinagawa, nous rencontrâmes les deux Gis du prince de ISagatz, venus exprès pour avoir avec nous une entrevue, secrète, qu'ils avaient peut-être cherché en vain à obtenir à Yedo. Le plus âgé nous lit l'accueil le plus amical , nous disant en hollandais, « eerstemaal gezien, » « vus pour la première fois, » ce qui est chez les Japonais, la formule obligée à une premiereentrevue.Ce jeune prince avait obtenu le nom hollandais de Mauritz, et paraissait, ainsi que son père, faire
Srand cas des Hollandais. Plusieurs ofciers de leur nombreuse suite nous avaient visités fréquemment à Yédo, et prirent ici congé de nous. •
La mission, à son retour, suit le même itinéraire qu'en se rendant à Yédo. Les étapes sont les mêmes a peu près ; seulement , là où l'on s'arrêtait pour dîner, en venant, on couche en revenant, et là où l'on couchait on dîne. Il faut se soumettre de nouveau à la visite aux portes de Fakone et d\-/ray ; mais l'aspect du pays a changé, toute trace de l'hiver a disparu ; le voyageur retrouve les mêmes sitessans doute, mais enrichis par la baguette magique de l'été, et déployant, à mesure (ju'on se rapproche du sud et de Nagasaki, le luxe d'une végétation de plus en plus variée. Sous ce rapport donc le voyage de retour est le plus agréable; mais il offre en outre un intérêt particulier et précieux pour les étrangers, en ce qu'ils sont autorisés à séjourner à Miyako et à Ohosaka, avec liberté de visiter tout ce que ces grandes villes offrent de plus curieux. De l'examen et de la comparaison des récits les plus dignes d'atteution nous déduirons les remarques suivantes , qui suffisent pour constater l 'état actuel de nos connaissances en ce qui touche à Miyako : cette capitale réelle de l'em ire japonais et résidence du véritable empereur, mais non du souverain défait, résidence du mikado en un mot , empereur, pape et demi-dieu à la fois, l'unique dispensateur, par droit di\ in, des honneurs, titres et prérogatives auxquels les Japonais attachent plus d'importance encore qu'au pouvoir et a la richesse.
A leur arrivée à Miyako, les Hol-
JAPChY
ont visiter le grand juge et les gouverneurs delà ville, qui les reçoivent en personne et auxquels ils remettent les présents qui leur sont destinés. On se rappelle que ces présents avaient été laisses en dépôt par nos voyageurs à leur premier passage. Us reçoivent eu retour des robes de soie et de l'argent. Ils ne sauraient, toutefois, prétendre à l'honneur d'être admis à l'audience du mikado. Ce tils du ciel est d'un rang trop élevé , d'un caractère trop saint pour que des étrangers, des chrétiens surtout, approchent de sa personne sacrée ou pénètrent dans l'intérieur du dalri. On ne paraît même pas supposer qu'ils soient disnesdese rapprocher de lui en pensée, et \\ ne saurait être question de lui offrir des présents. Ce n'est donc qu'indirectement que les Hollandais ont pu recueillir quelques renseignements sur le divin monarque et sur sa cour. Le mot dairi, par lequel cette cour est designée, a été confondu par quelques écrivains avec le nom ou titre du souverain, ce qu'il faut attribuer à ce que les Japonais désignât parfois eux-mêmes hmikado par le nom de dalri sama, qui signifie seigneur du dalri. Les Européens ne tenant pas compte du mot sama, « seigneur, » ont regardé le mot dalri comme exprimant Indignité du sublime personnage dont l'existence exceptionnelle leur était révélée par le témoignage universel des Japonais.
Ce souverain suprême, mais à peu près nominal, de l'empire de Nippon < t de ses dépendances prétend, en effet, régner par droit divin, non-seulement comme descendu des dieux en ligne directe, mais comme identifie, pour ainsi dire, avec eux, puisque la divinité solaire ( la déesse soleil ), qui préside au gouvernement de l'univers, lion mi s et dieux compris, Jma-terasou-oho-gami, esl censée s incarner dans la personne de chaque mikado. Un droit de cette nature, admis par les convictions nationales, devait être hors de toute atteinte, et la souveraineté absolue du mikado n'a jamais , en effet, été contestée: mais un chef militaire, placé par le mikado lui-même à la téte du gouvernement exécutif, réussit, il y a quelques siècles, à rendre héréditaire ie pouvoir dont il était revêtu, et s'empara de l'autorité
réelle , sous le titre de siogoun , comme lieutenant ou député du mikado, laissanl à celui-ci avec la souveraineté nominale , tout l'extérieur de l'autocratie, la pompe de son entourage, le prestige de sa dignité et jusqu'à un ministère d'étiquette.
Par suite de cette étrange combinaison, le rang presque divin du mikado a servi de prétexte a l'annulation de son pouvoir. Les misérables intérêts matériels de ce monde sublunaire n'étaient pas dignes d'occuper l'attention de ce successeur des dieux, et sa pensée ne pourrait sans profanation s'y arrêter un instant. Telle est au moins la conséquence logique de la position exceptionnelle faiie au mikado par l'opinion et interprétée par le siogoun au profit de son ambition. En principe, il parait certain aue le mikado ne peut exercer l'autorité souveraine qu'« n ce qui touche aux affaires de la religion; mais au Japon, commedans plusieurs contrées de l'extrême Orient , la religion se mêle à la vie publique et politique ainsi qu'aux actes de la vie privée , et nous sommes porté à croire que le siogoun ne p» ut se passer entièrement du concours du mikado pour gouverner, non -seulement parce que le pouvoir en lui-même émane exclusivement de ce dernier, mais parce que sa sanction suprême nous semble devoir être indispensable à la légalisation de certains actes , et sa décision nécessairement invoquée dans les questions qui se rattachent directement ou indirectement à la religion.
Le mikado déifie eu canonise les grands hommes api es leur mort, sur la proposition du siogoun. Les dignitaires qui I entourent, et uui forment uue véritable hiérarchie spirituelle, sont considérés comme étant d'un rang tellement élevé, que les princes, les ministres du siogoun et le siogoun lui-même ambitionnent les titres purement honorifiques de ces grands officiers du dalri. Il nous a ete affirmé à ce sujet que le siogoun, en tant que grand dignitaire, n'est que le quatrième personnage de l'empire. Quels sont les êtres privilégies qui occupent le second et le troisième raug? S'il faut eu croire Fisseher, Kiaproth et Siebold, ce seraient : le dalsio-dal-sin ( archi-saint ou président du conseil du mikado, (ou le kwan-
L'UNIVERS
bak, régent de l'empire, dans le cas d'un mikado enfant [1] ), et le sa-dal-sin , ou « premier serviteur de la main gauche. » — Le filsou la fille que l'autocrate destine au trône, lorsqu'il sera lui-même appelé à remonter au ciel, ont probablement aussi le pas sur \esiogoun. — Le mikado a seul le droit de déterminer quels sont les jours où doivent être célébrées les fêtes mobiles, les couleurs appropriées à certains actes religieux, etc. 11 nomme ou confirme les supérieurs des différents ordres monastiques; il règle sans appel toutes les questions théologiques ; etc. Mais la manifestation la plus solennelle et la plus extraordinaire a la fois de son influence sur le bien-être de l'empire est celle qui lui est attribuée par les récits japonais, et qui, au moins en partie, l'identifie journellement, s'il faut les en croire, avec cette déesse soleil dont nous parlions tout à l'heure et qui préside aux destinées de l'humanité.
Chaque jour donc ( ainsi l'affirment les inities aux mystères du daïri ) , le mikado passe un certain nombre d'heures sur son trône, dans l'immobilité la plus absolue, maintenant par cette immobilité l'équilibre, la stabilité et le repos de son empire. Si par malheur sa tête se tournait soit à droite, soit à gauche, la partie de l'empire vers laquelle se dirigerait ou de laquelle se détournerait celte tète auguste serait menacée des plus grands dangers ou même vouée a la destruction. Quand il a conservé celte attitude immobile pendant un certain nombre d'heures, il dépose sa couronne sur le trône, où elle reste comme le
tialladium de la tranquillité publique e reste du jour et la nuit suivante (2).
(i) Ou lui donne aussi le titre à'atsouraki moi ou, c'est-a-dire « le garde des bonnet* de cérémonie de l'empereur ! » — Ksvait-bak' signifie : « Sainle |iersoune. » — Le raug de k*anbak' ne peut être donné au siogoun. — ije. nisrwmar (nisi-no-marou), ou prince impérial, ne peut obtenir le titre de ou-dai-sin , ou premier serviteur de la main droite que lorsqu'il a atteint l'âge de quarante ans! etc.
(a) On nous a assuré que depuis longtemps les mikados s'étaient affranchis de cette contrainte solennelle, et se reposaient »ur l'immobilité beaucoup plus certaine de leur couronne du soin de maintenir l'cquilibre du monde japonais!
Les honneurs rendus au mikado sont aussi extraordinaires que sa situation et ses prétentions exceptionnelles et en rapport avec la divinité de sa nature : non-seulement il est l'objet de l'adoration des hommes, mais les dieux eux-mêmes, les kamts, ou génies protecteurs de l'empire, recherchent le commerce de ce divin personnage, et sont censés venir chaque année passer un mois à sa cour. Pendant ce mois, dont le nom implique l'absence des dieux, qui ont abandonné le ciel et leurs temples pour visiter leur représentant sur la terre, les temples sont réputés déserts, et personne n'y met le pied. Le mikado ne peut changer de place que porté sur les épaules des fidèles, afin qu'il ne soit pas souillé par le contact du sol. Aucun regard profane ne doit pénétrer jusqu'à lui, et conséquemm< m t il ne quitte jamais l'intérieur de son palais. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles ne sont jamais coupés, ou , s'ils le sont , c'est pendant son sommeil seulement et à sou insu qu'on se permet d'en retrancher ce qui pourrait lui causer que loue incommodité!
On a même été jusqu à dire qu'on le te* nait soigneusement à l'abri du soleil, dont les rayons ne semblaient pas dignes de le toucher; mais cela passe aujourd'hui pour une fable; et ( comme on l'a déjà observé avant nous ) une précaution de cette nature serait en contradiction trop manifeste avec l'intimité des relations oui sont censées exister entre le mikado et la déesse soleil. Ce qui parait certain et en harmonie avec les autres détails du culte dont ce dieu terrestre est l'objet, c'est que tous les articles qui sont journellement employés à son service doivent être neujs. Jamais il ne porte deux fois de suite les mêmes vêtements : les plats et les assiettes qui ont contenu ses aliments , les coupes ou vases quelconques qui ont servi à l'abreuver et jusqu'aux ustensiles de sa cuisine, sont renouvelés à chaque repas! Mais la ne s'arrête pas l'étiquette : ce qui a servi au représentant des dieux ne doit servir a personne après lui. Ce gue son contact a sanctifié serait profané par le contact impur des hommes!
Porter le rebut de sa garde-robe , manger dans sa vaisselle, faire usage de sa batterie de cuisine, se nourrir des restes
JAPON
de ses aliments, etc, seraient autant de crimes de lèse-majesté divine, qui attireraient sur la tête des coupables la colère du ciel ! En conséquence , tout ce qui a servi une fois au mikado est déchiré, cassé, mis en pièces, détruit, et ses habits, d'une forme et d'une couleur exclusivement réservées a lui, sont brilles aussitôt qu'il s'en dépouille. Il faut donc incessamment renouveler ce matériel voué d'avance à la destruction ; et pour alléger les frais extraordinaires qu'entraîne ce renouvellement continuel, Irais à la charge du siogoun, comme toutes les dépenses du dalri , on fournit la garde-robe du mikado, sa table, et sa cuisine, des articles les plus grossiers et au meilleur marché possible!
Nous ne garantissons pas la parfaite exactitude de ces détails d'intérieur; mais tout porte à croire qu'ils se rapprochent beaucoup de la vérité. Le mikado est un être à part. Sa nature divine le place dans des conditions étrangères au reste de l'humanité. Une fois le principe admis, il faut bien admettre les conséquences.
La gène imposée au fils du ciel par la sublimité du rôle qu'il est appelé a jouer ici-bas doit amener fréquemment le dégoût et l'ennui. Aussi n'est-il pas rare qu'un mikado abdique en faveur d'un nls ou d'une fille, et souvent la fille est préférée au fils. Ces abdications ont eu lieu dans les temps les plus reculés comme aujourd'hui ; quand elles transmettaient un pouvoir réel et absolu , et depuis que ce pouvoir est devenu, comme il l'est de nos jours, une auguste sinecure! Quand la couronne impériale passe ainsi d'une tête sur une autre, tout l'empire en est instruit sans délai , sans précautions politiques, sans aucun appareil ; mais si le divin empereur quitte le trône avecla vie, les choses ne se passent pas aussi tranquillement. La mort du mikado est tenue secrète jusqu'à ce que tout soit prêt pour l'installation de son successeur, mâle ou femelle, et alors, en même temps que le nouveau mikado est solennellement proclamé, on annonce aux peuples que son prédécesseur a disparu, s'est évanoui , ravi au ciel sans doute , pour y veiller encore au salut de l'empire !
Afin d'assurer la transmission ep ligne
directe de cette autocratie de droit divin, le mikado a douze femmes légitimes à lui seul (1). A u Japon la polygamie est permise (bien qu'un Japonais puisse être, sans crime, infidèle à sa femme!). Ces douze impératrices, le mikado les choisit ordinairement parmi les dames de sa cour, et elles se distinguent, dit- on, des autres dames japonaises par la forme de leur habillement. Selon les uns, leur costume est splendide, et leurs vêtements sont tellement amples et surchargés de broderies d'or et d'argent, qu'ils rendent tout mouvement presque impossible! Selon d'autres, les impératrices, comme leur divin époux, ne portent jamais deux fois les mêmes robes! Non-seulement ces deux versions se contredisent, mais la première ne saurait se concilier avec les précautions économiques que nous avons signalées il n'y a qu'un instant! Les détails de cette nature échappent nécessairement à toute investigation sérieuse, dûns l'impuissance où se trouvent les Européens de nénétrer dans l'intérieur du daïri et de recueillir de la bouche des personnes qui approchent la famille impériale des renseignements dignes de quelque foi. On assure que les impératrices ne soignent pas moins leur coiffure, dans les circonstances ordinaires, que ne le font, en général, les autres personnes de leur sexe, mais qu'elles ne paraissent devant le mikado qu'après avoir dénoué leur chevelure. Pour en finir, au reste, avec ce chapitre du costume, nous ajouterons que l'ampleur extraordinaire des vêtements est l'un des signes auxquels on reconnaît les personnages qui appartiennent au daïri, soit hommes, soit femmes, et ils sont imités, à cet égard, autant que possible, par les différents ordres religieux.
A côté décos vaines cérémonies, de ees pratiques superstitieuses, de cette étiquette monotone dont le dalri est le théâtre, vient se placer un fait intellectuel d'une valeur d'autant plus réelle et d'autant plus digne de remarque,
(i) Le mikado paraît avoir des épouses d« premier et de second rang. — L'épouse légitime du premier rang ou impératrice est désignée sous le titre de kisah ? On peut consulter à ce sujet Klaproth et Siebold.
L'IJNÏVKRS.
qu'il semble plus inattendu! Si la cour du mikado est le siège de la religion, comme les Japonais la comprennent, elle est aussi, et (on peut le dire) par compensation, le sipge de la liante littérature, le centre d'où émane toute poésie vraiment nationale, toute philosophie historique ou morale. L'académie d'Yédo peut être plus scientifigue ; mais c'est parmi les habitants du dm ri que le Japon compte non-seulement ses théologiens, mais ses historiens, ses poètes , ses moralistes les plus célèbres , et les frrames, aussi bien que l*s hommes, s'y sont distinguées et s'y distinguent encore dans ces luttes et ces triomphes de l'intelligence.
La littérature dans toutes ses branches est donc à la fois la principale distraction et l'occupation favorite de cette cour; mais le pouvoir exécutif a
Su craindre qu'à ces études passionnées ne se mêlât parfois un peu d'ambition, et que les spéculations de l'esprit n'entraînassent à des combinaisons poliliijties. C'est surtout pour prévenir ce danger que le siogoun a établi à Miyako le grand officier, que les Japonais appellent les syôsidal, et que nous avons désigné, d'après les Hollandais , par le titre de grand juge. Ce noble espion accrédité près du mikado réside vis-à-vis du palais impérial, et de la surveille incessamment, par ses agents et par lui-même, tous les mouvements du daïri. C'est une mission à la fois délicate et dangereuse; car le grand juge est placé sans cesse entre la possibmté de négliger involontairement quelque détail de la surveillance qui lui est imposée, et le risque de déplaire , par une intervention trop marquée, au sublime personnage ui ne voit en lui que l'humble délégué u premier de ses sujets. Dans lun et l'autre cas, le malheureux dignitaire qui aurait encouru la disgrâce du siogoun ou celle du mikado ne pourrait sortir honorablement d'embarras qu'en s'ouvrant le ventre, scion l'antique usage du seul pays sur la terre où le suicide soit approuvé par l'opinion et légalisé pour ainsi dire par le gouvernement!
Le da 1 ri, bien que constituant à lui seul une sorte de ville intérieure, n'occupe pas à beaucoup près une surface aussi
considérable que celle sur laquelle s'étend , à Yido , le palais du siogoun.
Miyako n'est pas non plus une aussi vaste capitale que Yido; mais elle est mieux bâtie et plus belle non-seulement en elle-même, mais par la richesse de son tprritoirc et du paysage qui l'entoure.
Klle l'emporte à cet égard par la salubrité de son climat et par la pureté de l'air qu'on y respire, sur toutes les villesdu Japon. Elle en est le paradis, en un mot, et la beauté de ses femmes n'est pas le moindre de ses titres à cette prééminence (1 ).
C'est ici que les Hollandais font leurs principales emplettes, Miyako étant le dépôt de tout ce que les manufactures japonaises produisent de plus parfait.
La population de la capitale excède 000,000 âmes, sans y comprendre les habitants du daïri, dont le rang est probablement trop élevé pour qu'il soit permis de les compter dans un recensement. La foule qui se presse autour des Hollandais pour assister au banquet qui leur est offert dans le jardin de l'un des temples qu'ils visitent pendant le séjour de la mission ferait même supposerquece chiffre de 600.000 âmes est beaucoup trop faible ; car ils s'accordent .i direqu en aucun pavs , dans aucun lieu , sans en excepter Yédo, ils n'ont vu un pareil concours dépeuple, une multitude aussi compacte.
Les temples de Miyako sont sans doute les monuments les plus merveilleux que le Japon puisse offrir à la curiosité des étrangers. Pour en donner une idée à nos lecteurs, nous aurons encore recours à notre vieux et naïf voyageur Kœmpfer. Voici comment il décrit les temples de Daibods, Kiomids, etc.
« Le 18 avril après dîner nous partîmes de Miaco,dans des norimonset bangos. Premièrement nos voitures retournèrent sur le chemin que nous avions fait le jour de devant dans toute la longueur d'une rue; ensuite nous passâmes sur un pont, et nous gagnâmes vers les montagnes qui étoientà notre droite. Les rues sur tout notre chemin étoient régulières sur toute leur longueur, propres et agréables, bordées de maisons,
(i) Miyako est désignée emphatiquement par les Japonais sous le nom de fei-ou-sio, ville de la paix ou de la tranquillité. — On l'appelle aussi Kià et Rok'-siâ ou Bok-tsiou.
JAPON
petites, mais joliment bâties, avec des boutiques bien fournies des deux côtés.
On nous lit desrendre dans la cour du temple magnifique et impérial de Tsuganinou Tschusganin : cVst une coutume établie depuis longtemps , qu'à notre retour de la cour, et le dernier jour de notre départ de Miaco, on nous accorde la liberté de voir la splendeur et la magnificence de ses temples, qui sont les bâtiments religieux les plus grands, les
§lus agréables et les plus magnifiques e l'empire. Ils sont placez avec beaucoup d'art sur le penchant des collines qui entourent cette capitale. On peut dire même que cette coutume a acquis Dar degrés une force de loi ; et de la façon dont les choses vont à peine peuton dire que nous ayons la liberté de les voir. On nous y mène , et nous devons les voir, que nous le voulions ou non, sans qu'on ait aucun égard à la volonté ou au désir de l'ambassadeur et directeur de notre commerce. On va au temple que je viens de dire par une allée large et spacieuse disposée le longde la montagne pendant plus de mille pas, le tout sur le même niveau. La porte étoit grande et magnifique, avec un double toict recourbé comme sont les toicts des temples et des tours des châteaux du pays. Là nous descendîmes de nos norimons, par respect pour l'empereur , comme font en pareil cas les princes de l'empire eux-mêmes. Cette allée, qui étoit couverte de gravois et de sable, étoit bordée des deux côtez par les hautes et magnifiques maisons des officiers du temple. Au bout de l'allée nous filmes sur une grande terrasse couverte de gravier, bordée d'arbres et de buissons.
Passant par deux magnifiques bâtiments de bois, nous montâmes par un tres-bel escalier, fort propre , qui nous mena à un autre magnifique bâtiment, aussi de bois : il étoit fort exhaussé, plus même que ne le sont communément les plus beaux palais et les plus somptueux : le frontispice étoit plus t>eau et plus majestueux que le palais même de l'empereur à Yédo ; la galerie étoit vernissée avec beaucoup d'art, et les chambres en étoient couvertes de nattes fines au lieu de lapis. Au milieu de l'avant salle ou de la grande chambre qu'on trouve la première , il y avoit une chapelle ou pe-
tit templequi avoiten dedansunegrande idole avec des cheveux frisés , entourée d'autres idoles plus petites et de quelques autres ornements. Il y avoit d'autres ch.ipelles aux deux flancs, qui, outre qu'elles étoient plus petites, n'étoient pas ornées avec tant d'art. On nous mena de là dans deux appartements particuliers, bâtis pour servir de logement à l'empereur, qui s'y assied : ils sont élevés de deux nattes (comme on s'exprime dans le pays) au-dessus de l'antichambre, ou pour mieux dire de la sale dont nous venons de parler. Ces appartenons ont la vue de ces chapelles par le moyen de deux portes. Tout près de ces deux appartenons, qui sont au pied de la montagne, dont la vue est charmante par elle-même, à cause de la diversité d'arbres et de buissons, sur la pente de laquelle il y a plusieurs petits temples caches par les bosquets; il y a , dis-je, un petit jardin de plaisance, comme en miniature , disposé avec beaucoup d'art à la manière du Japon , et avec toute la régularité que le peu d'espace qu'il a pouvoit le permettre. Les allées en sont couvertes très-proprement d'un sable blanchâtre. Plusieurs plantes rares et des arbres élevés par art à un grand degré de perfection, où l'on a entrelacé «les pierres curieuses, ornent les carreaux du jardin; mais ce qu'il y avoit de plus agréable à l'œil étoit un rang de petites collines où l'on avoit imité la nature : elles étoient couvertes des plus belles plantes et des plus belles fleurs du pays. Un clair ruisseau les traversoit, et faisoit un agréable murmure : il étoit couvert d'espace en espace de petits ponts, qui servoient tout ensemble d'ornement et de communication pour parcourir les différentes parties du jardin. Nous allâmes à l'extrémité de ce jardin , qui nous donna un point de vue agréable au delà de ce qu'on peut dire, après quoi nous en sortîmes par une porte de derrière à la gauche , qui nous mena dans un petit temple voisin , situé 110 peu plus naut sur la montagne , à la distance d'environ trente pas. C est dans ce temple
3ue l'on garde les noms des empereurs écédés ; ils sont écrits sur une table en caractères d'or : cette table est entourée de sièges bas, avec des papiers écrits,
L'UNIVERS
trois grands et un petit; sur chacun nés et des plantes. Après une heure er
dessins ce sont des formulaires de demie de séjour en cet étroit nouYnrî
prières qu'on doit dire pour l'âme de mes notre congé , HmS^SnSSiSt
Genjosin. Il y avo.t près de l'entrée du duits par deux dès moines à T cri ê
temple deux troncs couverts d'un treil- pince ou portique qui e devant ce !
lis pour recevoir les aumônes du peuple gniiique monastère impérial
qui y jet edes putyes, et devant les troncs tient , à ce qu'on dit, Àifrwulmïïn
.1 y a voit une cha.se. Deux jeunes moi- dans son enceinte. NoiïïaTs dit 7h
nés bien élevés, qu. jusque-là nous un autre temple nommé 'g£m ou tem-
avoient montre ce qui étoit digne de pie des fleurs , à quelque 2 pas du
remarque, nous conduisirent encore à précèdent. Quelques-uns de non! a'S
|«n. autre temple magnifique, sépare du firent porter ^ave^des norimons d'au^
précèdent par une grande place; il étoit très afmerent mieux y aï er à pied le
supporte par des piliers gros et forts, chemin étant très-agrLble au râ^ s
! eerfj TtT" ? dem'e; ,a V,agni- d un dëserl délk'4*' Ce tempîe de licence de ce temple comme il nous Gihon étoit entoure de trente ou aua-
parut en dehors, consistoit principale- rante petits temples ou chapelles, tous ment dans ses quatre to.cts recourbez;,! disposés régulièrement. Il y avoit des kntJT1 ?Ua!r6 refcourb,z run s"r boutiques en différents endroits des autre. Le plus bas et par conséquent s cours du temple , et des endroits où le le plus grand, etoit forjette tout autour peuple s'exerçoit à tirer de l'arc La des murs pour couvrir le portique ou cour étoit plantée d'arbres disposez ré- L*."a *xteneuref a-"' reRno,t *<>ut gulièrement, et sembloit disposée exprès autour du temple. Les poteaux, les pour le divertissement de jeunes gens, solives, et es corniches qui supportoient Le temple étoit un bâtiment long et étroit es toicts etoieut peints, pour I ornement, au milieu , qui étoit séparé du reste par les uns en rouge et les autres en jaune, une galerie. Il y avo.t une grande idole Le plancher etoit couvert de nattes ; le entourée d'autres plus petites, et de plutemple etoit d ailleurs vuide jusqu'au sieurs autres ornements. Il y avoit entre comble , appnve par cinq fois six piliers autres une grande image vernissée ou montants de bois. A la droite au mi- d'une jeune femme : elle etoît longue heu du temple .1 y avoit un espace vuide, de deux à trois brasses, et entourée et un autre a la gauche : a ce dernier il de plusieurs autres idoles ou de jeunes y avoit plusieurs idoles enfermées dans héros. On avait mis encore au même des niches ou cabinets vernissez. Un endroit un navire hollandois, quelques rideau étoit tire devant la principale de vibres et espées, avec d'autres colifices idoles; et devant le rideau étoit un chets. De ce temple nous fûmes conduits iroir rond, avec des troncs encore cou- une demi-lieue plus loin par une rue
nommée Ziwoujasakki , qui signitie la rue des mendiants et des lieux de débauche. File nous mena au fameux temple de Riomids. Le premier objet qui se présenta en y allant est un grand clocher ou tour haute de sept éUmes , dont le plus bas est élevé de quelques marches au-dessus du terrain; il sert de chapelle; il y a une grande idole, et d'autres petites. Un peu plus loin sur la montagne est le temple de Riomids, appuyé d'un côté par la montagne et soutenu de l'autre par drs piliers dont quelques-uns ont huit ikins et demi de haut : nous y trouvâmes une grande foule de peuple. Le temple, qui étoit entouré d'un treillis, ne contenoit rien qu'un grand miroir rond , deux troncs
. — , » . *.v»» iiuiiio > 1HUI c tUU
verts d'un treillis pour recevoir les au mônes du peuple. Après avoir parcouru ce temple, nous fûmes menez par nos conducteurs à un autre bâtiment, moins magnifique à la véritéquant a l'extérieur, mais qui ne lui cedoit en rien pour la propreté et pour les ornements intérieurs. La place du milieu est, de même qu'au précédent , une espèce de temple ou de chapelle consacrée à la dévotion, et pleine d'idoles et d'images de leurs dieux. Nous y fdmes recalez par six jeunes moines du monastère, dont le plus vieux ne me parut pas avoir plus de vingt-six ans, et le plus jeune pas plus de seize. Ils nous servirent du sacki, des champignons, des fèves rosties, des gastaux, des fruits d'atsiaer, des raci-
JAPON
pour les aumônes, et quelques gumgums { espèce de cloches ) que ceux qui jettaient des aumônes dans les troncs faisoient sonner au moyen d'une corde.
Non loin du temple il y a un escalier de pierre de quatre-vingt-cinq marches , qui conduit à une fameuse fontaine qui sourd d'un rocher en trois différents endroits ; on dit qu'elle a la propriété de rendre sages et prudents ceux qui boivent d - son eau : on l'appelle Otewantaki : l'eau en est claire et pure , et je ne pus m'apercevoir qu'elle différât en rien des autres fontaines qui sont à Miaco. En quittant cette fontaine, nous avançâmes loin le long de la montagne, sur une terrasse artificielle; et après avoir passé par divers petits temples ou chapelles, nous fûmes à un autre grand temple, dont la structure ressemble beaucoup à celle du précédent. Il est appuyé d'un côté contre le rocher , et porte de l'autre par de grands piliers. La vue de ce temple est belle et curieuse plus qu'on ne saurait dire , sa situation étant fort élevée. Je remarquai que les principales idoles qui sont dans ce temple sont assises , et se tiennent ensemble par les mains (on peut voir le profil de ce temple à la planche XXXIV). De là on nous conduisit dans te grand temple de Daibods , peu éloigné du grand chemin de Fussimi. Cependant, avant de visiter ce dernier temple , on nous fit entrer dans un cabaret borgne du voisinage , ou plutôt mauvais lieu , où nous fûmes régalez par l'hôte, à qui nous donnâmes pour son compliment un cabang, qui valoit quatre fois le régal qu'il nous avoit donné, qui étoit bien peu de chose. Le temple de Daibods est bâti sur une éininence assez près du
Kand chemin {voyez la pl. XXXV).
i cour du temple étoit entourée d'une haute muraille de fort grandes pierres de taille, surtout celles de la façade, qui avoient près de deux brasses en carre. Au côté intérieur de la muraille il y avoit un grand portique ou galerie ouverte du côte de la cour , mais couverte d'un toict soutenu par deux rangs de piliers hauts d'environ trois brassas , et à deux brasses de distance l'un de l'autre. Je comptai environ cinquante de ces piliers de chaque côté de b porte : la porte elle-même, qui n'est
pas bien grande, est ornée de piliers, et a encore pour ornement un double toict recourbé. De chaque côté de l'entrée il y avoit une statue de héros presque nu ; il n'avoit autour de lui qu'un morceau de draperie noire, qui tenoit négligemment. Il avoit une face de lyou , haut de quatre brasses , d'ailleurs assez bien proportionné, et élevé sur un piédestal haut d'une brasse. Chacune de ces statues avoit sa signification particulière. Le temple de Daibods étoit visà-vis de cesstatues, au beau milieu de la cour. C'est assurément le bâtiment le, plus exhaussé que nous eussions encore vu au Japon ; il est couvert d'un double toict recourbé, qui est magnifique, et dont le comble s'élève au-dessus de tous les bâtiments de Miaco. Le temple étoit soutenu par huit fois douze piliers, mais, à cause qu'il en manquoit deux au milieu, le nombre se montoit à quatre-vingt-quatorze : les portes étoient en grand nombre et petites , mais elles formoient des allées ou galeries jusque sous le second toict. Le temple en dedans étoit entièrement ouvert sous le second toict, qui étoit porté par un grand nombre de poutres et de montants ou poteaux différemment disposez, et peints en rouge pour l'ornement. Il étoit si obscur, à cause de sa hauteur extraordinaire et du peu de jour qui y entroit , que nous ne le pouvions voir qu'à peine. Le plancher, contre l'usage ordinaire, étoit pavé de pierres carrées de marbre : il n'y avoit d'autre ornement en dedans qu'on pût y découvrir qu'une grande idole. Les piliers étoieut extrêmement gros, d'une brasse et demie pour le moins. Plusieurs montants ou poteaux étoient assemblez pour former un de ces gros piliers; ils étoient peints en rouge, comme tout l'ouvrage de charpente qui étoit dans le temple. L'idole etoit toute dorée et d'une grandeur incroyable; de sorte que trois nattes auraient pu se placer aisément sur la paume de sa main. Klle avait de grandes oreilles, des cheveux frisez , une couronne sur la téte que l'on découvroit par la feuétre qui étoit sous le premier toict ; on lui voyoït une grande tache sur le front, comme une mouche de dame, qui n'étoit point dorée (I).
(i) C'est le tlùka de« Hindous, et cette
L'UNIVERS
Les épaules etoient nues, la poitrine et le corps étoient couverts négligemment d'une pièce de drap. Elle tenoit la main droite élevée, et laissoit voir la paume de la gauche appuyée sur le ventre; elle se tenoit assise a l'indienne, les jambes croisées, sur une fleur de tarate (I), soutenue par une autre fleur dont les feuilles etoient élevées comme pour ornement ; les deux fleurs étoient élevées environ deux brasses sur-le-rez de chaussée. Derrière le dos de cette graude idole, il y avoit un ovale d'ouvrage branchu, ou de filigrane à personnages, orne de différentes petites idoles de forme humaine assises sur des fleurs de tarate. Cet ovale, qui étoit plat , étoit si grand, qu'il couvroit quatre piliers; et l'idole etoit si large, qu'elle atteignent avec ses épaules d'un pilier à un autre, quoiqu'ils fussent à quatre bonnes brassesde distance l'un de l'autre. La fleur de tarate sur laquelle l'idole étoit assise étoit entourée d'une porte octogone, et c'étoit la même que l'on avoit manquéà mettredeux piliers Après avoir bien vu ce temple, nous en sortîmes par une autre porte que celle par où nous y étions entrez; celle-ci n'avoit qu'un toict. Nou*> allâmes dans une cour à côté, où l'on nous montra un gtimgum d'une grandeur extraordinaire, suspendu seul dans une petite maison ou hutte de bois; il étoit épais d'un bon empan, creux et profond, presque de Ja longueur de la pique d'un beujos, et avoit vingt un pieds de circonférence. De la nous fûmes plus loin à un autre temple, fort long à proportion de sa largeur. Au milieu de ce temple il y avoit une grande idole assise, qui avoit quarante-six bras; seize héros habillez de noir, et plus grands que nature, etoient autour d'elle. Ûu peu plus loin, de chaque coté, il y avoit deux rangs d'idoles dorées, a peu
particularité, suffirait pour indiquer claire* ment l'origine de cette idolâtrie. IfoDl saisissons cette occasion de faut: observer que nous trouterions dans les récits de Koempfer ample matière à des remarques corrections, rectifications et commentaires de toute nature. Mais le temps et l'espace nous manquent. Nom avons dû non* borner à quelques it ' lions critiques.
près de la même taille, placées debout. Chacune avoit vingt bras : les plus reculées de ces idoles, qui étoient près de la plus grande, avoient de longues houlettes. A l'égard des autres, les unes avoient des guirlandes de roses, lesautresavoient divers înstrnmens ou oruemens. Sur la téte de la plus grande, qui étoit couronnée d'un cercle de rayons d'or, étoient placées sept autres idoles, dont celle du milieu étoit la plus petite; mais toutes avoient leurs poitrines couvertes, et embellies de divers ornements. Outre les idoles dont je parle , il y avoit dix ou douze rangs d'autres idoles grandes comme nature, placées debout l'une contre l'autre, le plus près qu'il était possible, et derrière l'une I autre, de telle sorte que la plus en devant étoittoujours placée un peu plus bas pour laisser voir celle de derrière. On dit que le nombre d'idoles de ce temple se monte en tout à trente-trois mille trois cent trente-trois. D'où vient qu'il est nommé San Man San Sscin Sambiat Sansin Santai ; c'est-à-dire le temple de trente-trois mille trois cent trente-trois Idoles. »
La vue de ces singuliers monuments parait avoir produit la même impression sur les voyageurs qui ont précédé Kœmpfer et sur ceux qui l'ont suivi.
Tous ont été frappes du caractère gigantesque de cette idolâtrie empruntée a l'Inde antique, et que le gouvernement japonais, plus indulgent pour elle que pour le christianisme, a laissée prendre racine auprès du culte des esprits, parce qu'il ne lui a reconnu sans doute aucune tendance politique. Le pieux Espagnol don Rodrigo de Vivero y Vela.seo, en 1609, visitant et admirant à regret les temples de Myako , s'écriait : — « Le diable ne pouvait pas suggérer à l'empereur un meilleur moyen de dépenser ses immenses trésors! » Sortant du tombeau deTaïcosama. il déplore « que des édifices aussi magnifiques fussent consacrés à l'adoration des cendres d'un homme dont Cûme est en enfer pour l'éternité. » — Il conclut la description qu'il donne de cette multitude d'édifices merveilleux par ces mots : « Je me fatiguai de voir tant de chapelles, et je déplorai la puissance du diable sur ce peuple! » — Thunberg raconte un peu à la bâte ce qu'il
JAPON
a vu, et son récit n'est accompagné d'aucune réflexion saillante. Tbunberg confirme dans tous les points importants le récit de Kœmpfer. Il parait surtout frappé de la grandeur colossale et de l'expression de la statue de Daibout ( Dayivit, Fisscher, Doibuts, Siebold ) et de I immensité du temple. (Voir pour les détails son Voyage, t. II, p. OOetOl.) Les voyageurs plus modernes nous renvoient a Kœmpfer. Au total, nous manquons de descriptions complètes et raisonnées des temples du Japon; et l'histoire des différentes sectes religieuses qui y fleurissent, ainsi que la nature de leurs relations avec le gouvernement spirituel de l'empire , d'un coté , avec le gouvernement temporel de l'autre, ne sont que très-imparfaitement connues.
Nous résumerons plus tard ce que les recherches des principaux voyageurs ont révélé à cet égard (1).
De Miyako la mission se rend en bateaux à Ohosaka. Ce trajet, qui se fait en descendant la rivière appelée Yodo»
Gawa, s'accomplit en un jour et une nuit. Le séjour des Hollandais se prolonge assez cette fois , non-seulement pour leur permettre de bien voir la ville, mais encore de prendre part aux divertissements de toute espèce, qui paraissent y être plus nombreux et plus attrayants que dans aucune autre ville du Japon. La mission passe ordinairement huit jours à OhosaJca.
Ohosaka est une fort grande ville. Nous n'avons pas de détails précis sur son étendue; mais on peut se former une idée et de l'espace qu'elle occupe et du chiffre de sa population d'après ces deux faits, qui paraissent bien établis, savoir que cette vaste cité compte plus de cent ponts, tant sur la rivière que sur les canaux qui la traversent , et que ses hahitantssevantentqu'ilspeuvent,a eux seuls, lever une armée de 80,000 hommes.
Ohosaka est le centre du grand commerce de l'empire : c'est sur son marché <jue viennent se réunir les marchandises étrangères importées à Nagasaki. Elle compte d'ailleurs un grand nombre de manufactures dont les produits sont fort
(i)On pt-iit voir dans Klaprotli (ou vrage elle) ut* description OliauHeusc de la statue colos- **de Bouddha dans le temple de Daibout.
estimés. On cite surtout ses fonderies de cuivre, que Siebold indique comme très- remarquables. Anciennement le propriétaire de ces fabriques offrait à l'ambassadeur une grosse pièce de monnaie ( ohoban ) et quelques petits kobans à ses deux compagnons; mais ce chapitre (1) a été aboli. Ohosaka est fortifiée comme on sait fortifier à la Chine et au Japon, c'est-à-dire qu'elieest à l'abri d'un coup de main , et protégée d'ailleurs par une citadelle dont le commandant est d'un rang supérieur à celui du gouverneur de la ville, sans cependant avoir autorité sur ce dernier ou même aucun rapport journalier de service avec lui.
Le gouverneur A'Ohosaka , dans une audience solennelle, reçoit la mission hollandaiseet les présents'qu'elle lui avait destinés. Il traite ensuite les Hollandais avec autant de magnificence que d'hospitalité. On leur ménage plusieurs parties de plaisir: et les Japonais s'y prennent si bien pour fêter leurs h.ôtes , ils montrent tant d'empressement, de cordialité, de franche gaieté, qu'après bien des années le président Doeff se rappelait avec délices une partie de ce genre à laquelle il avait assisté et qui avait été arrangée à son intention dans l'une des
Srincipares maisons à thé & Ohosaka.
tous avons déjà fait messentirque cette cité impériale est la ville de plaisir par excellence, et qu'elle est renommée pour les amusements et divertissements de toute espèce qu'on s'y procure. Peuton s'y amuser à bon marché ? Cela est probable; mais si parmi les délassements de l'esprit il faut, à Ohosaka comme à Paris, placer au premier rang le théâtre, et donner la prélérence aux grands théâtres sur les petits, il parait qu'on achète encore plus cher au Japon qu'à Paris le plaisir de voir et d'entendre des acteurs d'élite : car les premières places au grand théâtre d'Ohosaka se payent, à ce qu'on assure, cinq piastres et plus (de 30 à 40 fr. ). La salle est vaste et contient, indépendamment du parterre , trois rangs de loges élégamment ornées.
(i) Chapitre : terme adopté par les Hollandais d'api ès une expression japonaise, qui exprime tout image ou coutume ou dét.iil d'éliquelle consacré par le gouvernement dans les relations oflicielles établies avec les étrangers.
L'UNIVERS
Les décorations , les costumes, la mise en scène sont du meilleur goût; mais la manière dont les décorations sont peintes et disposées trahit malheureusement l'ignorance où sont les Japonais (comme les autres Orientaux) des lois de la perspective ; et il est difficile, en conséquence, de comprendre du premier C( up d'oeil ce que la scène représente. Les descriptions que nous possédons des tln âtres japonais ne suffisent pas pour nous donner une idée complète et tout à fait exacte de ces lieux de réunion. {Nous en savons assez cependant pour affirmer
3 ne la salle , un jour de représentation, oit offrir un aspect très-dit ferent de celui qu'offrent nos salies européennes. Chaque spectateur est assis sur une natte qu'il a louée, et sur laquelle on lui sert les rafraîchissements qu'il est d'usage de se 'procurer au théâtre même. Ces rafraîchissements sont probablement, au Japon comme en Chine, fourni par le directeur, qui en retire un profit considérable (1).
Nous avons peu de renseignements sur le drame japonais. Aucune pièce du théâtre japonais n'a encore ete traduite, que nous sachions. Nous ne connaissons même aucune analyse qui puisse donner une idée approximative d« s conceptions dramatiques de ce pays. Nous 'sommes réduits à quelques notions générales et à quelques indications isolées, que nous soumettons à l'appréciation de nos lecteurs.
Le drame japonais est éminemment
(i) Au Japon, comme en Chine, il y a des troupes d'atteur» ambulants musiciens, faiseurs de tour*, lutteurs, baladins, charlatans, qui donnent dt-s représentations en plein seul ou dans des maisons particulières, à qui teut les payer. Les petites villes et 1rs villages sont obligés de se contenter de ces représentations improvisées. Nagasaki est probablement de ce nombre; ni.iis dans I s grandes villes il y a des théâtres permauenls, et à Ohusaka surtout le spectacle est tellement en vogue, que les meilleurs acteurs y trouvent un patronage assuré. Aussi la troupe permanent.- d'Ohosaka est-elle la première de l'empire. Le capilaine Saris, eu i6ia, parle d'actrices ambulantes , esclaves d'un maître qui les loue, etc. Aujourd'hui, au Japon «munie en Chine, ce sont, à ce qu'il rail , déjeunes garçons qui jouent exrlusiuieot les rôles de femmes. — Foyez p. 97.
et presque exclusivement national, l'action roulant presque toujours sur les hauts faits, les exploits, les amours des dieux et des héros dont l'histoire ou la tradition ont popularisé les aventures.
Quelques pièces , cependant , reposent sur des aventures ou des intrigues dépure invenlion,ou ressemblent à nosproverbes en action par le but moral qu'elles se proposent. La tendance générale de ces compositions dramatiques ( d'une extrême simplicité, puisqu'on ne voit jamais ou presque jamais (dus de deux personnages sur la scène en même temps) paraît être irréprochable, en se plaçant toutefois au point de vue japonais , car elles font ressortir de la manière la plus décidée les traits distinctifs du caractère national; et certes les notions morales des Japonais ou leur sentiment des convenances diffèrent singulièrement des nôtres à beaucoup d'égards ! Dans leurs drames héroïques , la soif de la vengeance est le principal mobile des actions les plus admirées, et elle se montre toujours inséparable du plus noble courage ou du moins de l'intrépidité la plus inébranlable. Les violences les plus sanguinaires, les tourments infliges par la torture sont reproduits sur la scène avec une vérité d'imitation qui émeut au dernier degré. A ces horreurs se mêlent
Sarfois, de la manière la plus bizarre, es scènes comiques; d'ailleurs, aucune idée des unités de temps et de lieu : le même drame raconte la naissance , la vie et la mort du héros, et le promène d'île en île, et de là sur le continent, ou même de la terre au ciel, si le héros de la pièce est un dieu ou destiné à le devenir. Ce qu'il y a de plus singulier, au reste , n'est pas , en général , la pièce en elle-même, mais bien la manière dont elle est représentée et morcelée pour s'adapter aux exigences capricieuses du public. Il se passe bien quelque chose d'analogue chez nous; mais si la mode qui convie aujourd'hui les Parisiens à entendre , dans la même soirée , un acte privilégié de certain opéra, une scène de drame ou de tragédie, un vaudeville en vogue , si cette mode est un progrès, les Japonais fasiiiouahlesnous ont devancés dans cet éclectisme théâtral, et ils ont de plus trouvé le moyen de régulariser, pour ainsi dire, l'irrégularité. En eitet,
Si
JAPON
il n'est pas rare que trois pièces soient représentées le même jour à Ohosaka ; mais le premier et le second acte d'une pièce alternent avec le premier et le second acte de chacune des deux autres , en sorte que les amateurs qui tiennent à ne voir que leur drame de prédilection, ou qui veulent se soustraire à la fatigue d'assister sans désemparer à une représentation qui dure une grande partie de la journée , peuvent se retirer pour fumer, boire leur coupe de saki en s'entretenant de leurs affaires ou de leurs plaisirs , pendant qu'on joue un acte de ta pièce dont ils ne se soucient pas , et reparaître dans la salle quand les acteurs reviennent à celle qui les intéresse. La longueur des représentations est exploitée d'ailleurs ( et ceci est encore un progrès) au profit du beau sexe.
Les dames japonaises, chez lesquelles l'instinct de la coquetterie semble être pour le moins aussi développé que chez les nôtres, saisissent avec empressement l'occasion qui leur est offerte de déployer Je luxe de leur toilette. Elles se font accompagner au théâtre par leurs femmes de chambre, munies de tout un attirail de riches vêtements, et se plaisent à clianger plusieurs fois de robes dans le cours de la soirée. Nos directeurs d'opéras et de théâtres historiques et nos belles coquettes s'entendront-ils pour profiter de cet exemple? Il n'y aurait vraiment qu'un pas à faire pour que Paris suivit, à cet égard , la mode ûfOhosaka.
Les acteurs japonais paraissent regarder la déclamation outrée comme la partie la plus essentielle de leur art. Dire qu'ils élèvent la voix outre mesure ne suturait pas pour donner une idée de leur style. La perfection du débit théâtral consiste pour eux dans l'émission prolongée de sons aigus, passionnés, sorte de voix factice dont l'effort se maintient quelquefois pendant un quart d'heure. Ce qui place , au reste , un acteur au premier rang de sa profession , c'est son aptitude reconnue à représenter différents caractères, jouer plusieurs rôles dans une seule et même pièce. Ce tour de force paraît moins étonnant quand on réfléchit au trèspetit nombre de personnages qui se trouvent ensemble sur la scène. Ce
V U'-raison. (Japon.)
qu'il y a de singulier, et qui s'explique cependant par le fait même que nous venons de signaler, c'est qu'il est d'usage que l'acteur passe par le parterre pour se rendre sur le théâtre. On a recours, à ce qu'il paraît, à ce moyen pour familiariser les spectateurs avec le costume et la physionomie extérieure de chaque rôle rempli par le même acteur, et on conçoit, en effet, que cette précaution puisse servir à maintenir clans l'esprit du public l'association nécessaire entre la personne de l'acteur et le rôle qu'il joue.
Il n'y a pas d'actrices au Japon. Tous les rôles de femmes ( et il en est presque toujours de même en Chine ) sont remplis par de jeunes garçons. Plusieurs causes semblent avoir contribué, dans les deux pays, à l'adoption de cet expédient. Et d'abord , il est douteux que des femmes eussent pu supporter l'extrême fatigue qu'entraîne une déclamation d'un caractère aussi exagéré. D'un autre côté , bien que les artistes dramatiques soient plus libéralement rétribués en Chine, et surtout au Japon , qu'ils ne le sont en Europe, leur profession est méprisée à un degré tel qu'une femme ne saurait l'adopter sans se déshonorer complètement. Cela tient-il à ce que les acteurs, les acteurs japonais en particulier, se font remarquer par l'immoralité de leur conduite et la corruption de leurs mœurs; ou ce dévergondage effréné est-il, au contraire, la conséquence du préjugé qui flétrit la classe tout entière et l'isole du reste de la société? Cette dernière supposition est la plus probable; mais elle conduit à rechercher la cause du préjugé , et en consultant les Japonais eux-mêmes à cet égard on arrive à ce résultat digne de remarque que dans leur opinion un homme qui, « par intérêt et pour l'amusement des autres, consent à renoncer à son propre caractère, et à paraître changer de conduite et de langage aussi souvent qu'il change d'habit, n'a pas le sentiment de sa dignité personnelle et sacrifie volontairement son honneur à son profit. *
Le triomphe des acteurs japonais et chinois est probablement dans la partie mimique de leur art. Ils réussissent à merveille à peindre les progrès de cer-
taines passions ; et sous ce rapport ils dépassent fréquemment l'attente des spectateurs européens. C'est ce que témoignent les récits des Hollnndais, de Fisscheren particulier. Siebold fait seulement observer qu'on passe toute la journée au théâtre, » ce qui finit par affaiblir singulièrement, » dit-il, « l'impression que produit d'abord cet amusement. » Dans l'impossibilité où nous sommes de compléter par l'analyse d'une pièce japonaise ce qui justifierait nos convictions à cet égard , nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le récit, aussi fidèle qu'il est digne d'intérêt, d'une représentation de ce genre, sur un théâtre chinois.
Le Japon a emprunté à la Chine plusieurs des éléments de sa langue a< tuelle, de sa littérature, de ses arts, de son industrie; et comme il a perfectionné, en général, tout ce qu'il a pris chez ses voisins , il est au moins probable que dans cette partie de l'art dramatique à laquelle nous faisons allusion il n'est pas resté en arrière de ses modèles.
Nous reproduisons donc sans hésitation le récit qui va suivre, et qui est dû à la plume habile de M. Jules Dupre (1), persuadé qu'il suffit pour donner à la fois une idée exacte de la pantomime chinoise et de la pantomime japonaise :
« Nous nous rendîmes dans une
maison voisine d'i théâtre; les fenêtres du salon dominaient la scène : il était impossible d'être mieux placé. Au dessous une vaste place était comme pavée de têtes, éclairée par la lumière vacil^ Inute de quelques torches : cette masse de crânes rasés formait le plus étrange tableau.
«Un fou se démène sur la scène, et fait d'inutiles efforts pour arracher deux têtes fixées sur un support : survient un jeune lettré, qui s'arrête et se dispose, après quelques instants de réflexion, à voir s'il sera plus habile ou plus heureux. Le fou se moque de lui , le défie ; mais le Jeune homme enlève les têtes, et danse triomphalement avec son trophée.
Le fou, surpris et irrité, court se plaindre à un vieux mandarin, qui refuse d'ajouter foi à son rapport : cependant il
(i) Revue Indépendante, numéro du iodé-
rembre 1847.
fait venir le jeune homme, qui répète devant le magistrat cette singulière expérience.
« Le vieillard paraît transporté de joie ; le jeune lettré se jette à ses pieds, et le conjuredelui donner sa fille pourfemme:
après bien des refus et plus d'instances encore , le mandarin cède.
« Dans l'acte suivant la scène est occupée nar une jeune fille qui attend l'arrivée du lettré. Elle lui tient les propos les plus séduisants; elle chante, elle danse devant lui les danses les plus lascives; elle le provoque et l'excite parles gestes les plus extravagants. Le jeune sage résiste à tous ses enchantements. Un lit se dresse, elle s'y couche, elle l'appelle, elle l'attire. Rien n'y fait, il reste impassible. La jeune fille a recours à la magie; elle finit, à l'aide de passes maenétiques, en l'enveloppant delà fumée d'une baguette allumée , par porter Je trouble dans les sens du jeune homme : c'est lui alors qui poursuit, elle qui résiste ; c'est à lui de supplier, à elle de fuir et d'opposer a ses ardents désirs une froideur étudiée. Enfin , quand elle le juge suffisamment éprouvé , elle cède ; elle se jette avec lui sur le lit, d'où il s'échappe encore une fois. Elle a recours de nouveau à ses enchantements. Entin, l'adultère se corn met sur la scène, en face du public attentif, sans que seulement les rideaux du lit soient baissés ( I).
« Au troisième acte le jeune lettré reparaît sur la scène, triste et bourrelé de remords: il cherche à se cacher et a fuir les regards d'un affreux magicien, qui n'est autreque le génie malfaisant dont les soitilég.sonttriomphedesa vertu; le génie trace sur le sol lies signes cabalistiques, qui jettent le coupable dans une terreur protonde. Il a recours à un sage vieillard, qui le rassure et lui laisse un cluisse-mouches. Arrive sa femme légitime, la fille du mandarin, qui veut à toute force coucher avec sonjeuneépoux; mais celui-ci la repousse, il l'éloigné avec son chasse-mouches, qu'elle parvient à luiarracher,ettousdeux tombent sur Je lit, donteette fois les rideaux se baissent. Le génie revient sous forme de femme,
(1) Quelques jour» auparavant on avait représenté une pièce dans laquelle on voyait une femme accoucher sur la scène.
habillée de rouge et de noir , les cheveux épars; elle danse , elle fait des signes mystérieux ; une musique brisée accompagne la pantomime. On voit les époux trembler derrière les rideaux du lit : d'un geste elle en arrache la femme, gui tombe en léthargie. Le mari adultère , pale comme la mort , égaré par la terreur, reste assis en face du monstre, qui le tient fasciné sous son regard ; on entend claquer ses mâchoires , on voit ses genoux s'eutre-choqu er, le frisson parcourir tous ses membres. Il tombe enfin, et le vampire (j*ar c'est un vampire) se précipite sur lui , lui mord le cou à belles dents, suce son sang, et ne s'interrompt aue pour peindre sa volupté par des danses et par une pantomime tres-vive.
Le monstre se retire, après avoir dévoré les entrailles et le cœur de sa malheureuse victime.
• La pièce n'est pas finie, comme on pourrait le croire. Dans le quatrième acte une suivante vient offrir des rafraîchissements, qu'elle suppose nécessaires à ses m» f très; le plateau qu'elle porte lui échappe à la vue de sa jeune maltresse, étendue par terre privée de sentiment ; elle entr'ouvre en tremblant les rideaux du lit, et les laisse retomber avec horreur en apercevant l'affreux tableau qu'ils lui cachaient. Elle s'empresse auprès de sa maîtresse, qu'elle parvientà ranimer. En apprenant le malheur qui vient de la frapper, celle-ci se livre à la plus violente douleur, aux manifestations les plus exagérées d'un désespoir chinois. La suivante tâche de lui inspirer du courage: après de longues lamentations, la veuve se met à la recherche du sage vieillard qui était déjà venu en aide à son mari ; elle le trouve enfin, et le supplie de l'éelairer et de la conseiller; qu il lui rende son époux, elle se soumettra à tout.
Touché des malheurs de ce jeune couple, dont la vertu était digne d'un meilleur sort , le vieillard lui promet de la servir de tout son pouvoir, mais sans lui répondre du succès. Puis, il l'adresse à un lépreux, et lui recommande d> manger du pus et des croûtes de ses ulcères. Rn face de cet horrible festin, que des Chinois pouvaient seuls imaginer, la pauvre femme hésite; elle porte la cuillère à ses lèvres, mais le courage lui attaque ; sa main tremble, sa bouche se
détourne. Enfin, elle fait un dernier effort, l'amour conjugal triomphe, et son mari ressuscite. — Tai donné l'analyse détaillée de cette pièce parce qu'elle me semble de nature à caractériser bien nettement au moins une des faces du théâtre chinois : il est difficile de comprendre qu'une société civilisée jusqu'à un certain point puisse autoriser la représentation publique de scènes sur lesquelles nous sommes habitués à jeter un voile épais. De tels spectacles sont si loin de nos mœurs, des idées de décence que le christianisme nous a faites !
« On a donné la traduction de pièces chinoises beaucoup plus habilement composées que celle-ci, qui semblerait remonter à l'enfance de l'art dramatique. On lui trouve néanmoins quelque intérêt, si j'ai réussi à en donner une idée exacte.
a Les acteurs sont généralement bons ; en faisant la part du çoût national, en admettant les contorsions des hommes et les grâces affectées des femmes, que les peintures représentent assez fidèlement, on ne peut nier que leur jeu ne soit plein de naturel et de vivacité; nous n'avons punousempécherd'admirerl'intelligence avec laquelle le jeune lettré a rendu quelques parties de son rôle. Au reste, rien ne peut mieux faire juger de leur talent incontestable que la curiosité avec la-
Suelle nous avons suivi la pantomime 'une pièce dont les paroles étaient complètement inintelligibles pour nous.
« Certains passages ont vivement ému l'auditoire, dont l'intérêt a été excité au plus haut degré par les deux scènes entre le vampire et le lettré et par la scène du lépreux. L'émotion publique se manifestait par de violentes agitations; c'était comme une longue houle qui faisait onduler toutes ces têtes : l'impulsion partie du fond de la salle venait se briser contre la scène à laquelle les spectateurs du premier rang étaient forcés de s'appuyer ; mais jamais ils n'ont donné de signes éclatants de blâme ou d'approbation. Le silence était parfait dans cette foule compacte et presque innombrable.
« La troupe que nous avons vue ne se composait que d'hommes ; les rôles de femmes étaient joués par déjeunes garçons, dont la voix aiguë, la tournure et
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l'accoutrement ne laissaient pas deviner le sexe. 11 paraît cependant que la profession de comédienne n'est pas interdite aux femmes; car Davis , dans son ouvrage sur la Chine, dit formellement que le mariage d'un employé du gouvernement avec une actrice est nul de plein droit, et que les contractants sont condamnés à soi xante coups de bambou, v
Ces détails sont curieux, et témoignent d'un développement partiel tres-remarquable de l'intelligence des peuples chez lesquels de pareils résultats peuvent se produire. Nous avons assisté nousmême en Chine à des représentations semblables, et nous avons aussi conservé le souvenir de scènes analogues jouées avec un véritable talent par des artistes ambulants, dans l'Hindoustan et à Java.
Nous envisageons ces faits comme les conséquences naturelles du degré de civilisation sui generis auquel les peuples de l'extrême Orient sont parvenus, chacun selon les temps et les circonstances; civilisation qui a eu ses merveilles relatives , mais dont le dernier mot est dit depuis longtemps, et qui devra , dans sa décadence toujours croissante, faire place à un nouvel ordre d'idées , de conceptions et de résultats, que la prééminence intellectuelle de l'Europe et l'influence inévitable de ses sciences positives imposeront tôt ou tard à ces peuples que son épée n'a pu soumettre et que la parole évangélique n'a pu ranger encore sous les lois du monde chrétien !
Il est temps de revenir à nos voyageurs pour les ramener à Dézima, où nous prendrons congé d'eux.
Avant de quitter Ohosaka, ils reçoivent les diverses marchandises ou objets d'art ou de curiosité qu'ils avaient commandés en allant à Yédo. Ils se munissent aussi, avant de s'éloigner de la grande île de Nippon, de diverses provisions, et entre autres de charbon (de bois), qu'on ne se procurerait que difficilement et à un prix très-éleve à Dézima. Le tout est expédié, par eau, avec le gros bagage. Le personnel de la mission s'embarque pour Jmagasaki, en descendant le Yodo-Gawa. L'hôte et plusieurs amis accompagnent les envoyés; quelques dames se joignent aussi à eux, et contribuent à rendre la traversée
agréable. La dernière étape de la mission est Yagami, où elle passe la nuit, et où leurs amis de Nagasaki, interprètes et autres, se sont rassemblés pour féliciter les Hollandais sur l'heureuse terminaison de leur voyage. Ici, les malles et paquets des voyageurs sont visités une dernière fois et scellés du sceau de la douane ou de la police; mais la visite a été peu clairvoyante à dessein, et les articles prohibes, que l'on sait avoir été achetés en route et mêlés aux effets des voyageurs, échappent, par une convention tacite, aux rigueurs de la confiscation, beaucoup moins par égard pour les Européens que pour favoriser les spéculations des Japonais qui ont accompagné la mission.
La matinée suivante toutes les personnes de la connaissance des Hollandais viennent à leur rencontre, entre Yagami et Nagasaki. A l'arrivée de la barque qui porte le gros des bagages, le chef du comptoir donne un repas au gobanyosi qui a accompagné la mission a Yédo. Quelques jours après il rend une visite de cérémonie au gouverneur de Nagasaki , et ainsi se termine la grande affaire du voyage périodique dont nous avons fait connaître les principaux incidents.