APERÇU DE L'HISTOIRE DU JAPON
Nous avons réservé pour la section de cet ouvrage qui traite de la mythologie japonaise et des diverses sectes religieuses , le peu que nous avons à dire des temps anté-nistoriques du Japon.
Nous nous bornerons ici à ce que l'on peut considérer comme l'histoire authentique de cet empire, et nous en ferons passer rapidement les faits principaux sous les yeux de nos lecteurs , non que le sujet soit dépourvu d'intérêt ou qu'd ne puisse donner ample matière à des réllexions utiles, mais parce que , dans le but que nous nous proposons, il suffit d'enregistrer les événements qui marquent à la fois le caractère national et celui des époques qui intéressent le plus le moraliste, l'historien et l'homme politique.
L'histoire authentique du Japon commence avec le premier souverain mortel, Zin-mo-tenwoo , dont le nom signifie le divin guerrier, ou le divin
JAPON
conquérant. On peut en induire qu'il conquit en effet Nippon. — Quoi qu'il en soit, il y régna, selon les annales japonaises, soixante et dix-neuf ans :
il y bâtit un datri, ou temple-palais, dédié à la déesse Soleil , et fonda l'empire du mikado. — Quelle qu'ait été son origine, soit qu'il fut le plus jeune des Ois du dernier dieu terrestre, ou simplement, comme le pense Klaproth , un guerrier et conquérant chinois, les mikados, jusqu'à ce jour, descendent de lui en ligne directe. Son établissement dans la souveraineté absolue de Daï~ Nippon est généralement placé en l'année 660 a?ant J. C.
Pendant quelques siècles, les mikados, prétendant gouverner par droit divin et héréditaire , exercèrent en effet l'autocratie la plus complète, et même, après avoir cessé de commander leurs propres armées, et avoir confié ce dangereux commandement à leurs fils ou à leurs parents, leur pouvoir demeura longtemps incontesté et sans contrôle.
Il reçut une première atteinte, selon toute probabilité, de l'habitude dans laquelle tombèrent les mikados d'abdi-
?|uer à un âge si peu avancé, qu'ils transéraient la souveraineté à leurs fils encore enfants; mal auquel les souverains qui avaient abdiqué tentèrent fréquemment de remédier, en gouvernant pendant h minorité de leurs jeunes successeurs. Enfin, un mikado qui avait épousé la fille d'un prince puissant abdiqua en faveur de son fils, âgé de trois ans; et l'ambitieux aïeul du mikado enfant s'empara de la régence, privant de sa liberté le souverain descendu volontairement du trône. Il s'ensuivit une guerre civile, pendant laquelle commença à paraître sur la scène Yoritomo, un dés plus célèbres et des plus importants personnages de l'histoire japonaise (dont il adéjà été fait mention (1), et gui était, à ce qu'il paraît , un rejeton éloigné de la souche des mikados). Il marcha , comme le champion de l'exmikado emprisonné, contre l'usurpateur, beau-pere de ce dernier. La guerre dura plusieurs années, pendant le cours desquelles arriva l'événement qui douna lieu a l'une des institutions des aveugles,
(j) Voir p. 87.
espèces d'ordres semi-religieux, dont nous aurons occasion de parler avec quelque'détail dans un des chapitressuivants. A la fin , Yoritomo triompha, relâcha le père détenu du jeune mikado, et lui remit la régence entre les mains; mais le fowo, comme on l'appelait (1), n'exerça ce pouvoir que d'une manière nominale .
laissant l'autorité réelle aux mains de Yoritomo , (ju'il créa *io i daï siogoun , « généralissime combattant contre les barbares (2). » Vex-mikado mourut, et , comme lieutenant ou député du souverain, Yoritomo gouverna en réalité pendant vingt ans. Son pou vui r s'affermit graduellement, et acquit une stabilité telle, qu'à sa mort, en 1199 (ou 1200 selon Sicbold), son lils lui succéda dans son titre , sa dignité et son autorité.
Après celui-ci une suite de mikados enfants consolida le pouvoir des siogouns, et leur charge devint si positivement héréditaire, que les annales commencent bientôt à parler de siogoun qui abdique, de siogoun enfant, et d'héritiers rivaux combattant pour la dignité de siogoun. Cette modification si grave dans les institutions politiques du pays avait déjà tellement pris faveur du temps de la veuve de Yoritomo , que celle-ci , qui au décès de son époux était devenue une nonne bouddhiste, sortit de son couvent pour s'asseoir sur le trône, et gouverna pour un siogoun enfant.
Elle conserva l'autorité jusqu'à sa propre mort , et elle est appelée dans les annales du dairi, Ama Siogoun, ou la Nonne Siogoun. Elle paraît être l'unique exemple d'une femme siogoun. Mais encore, bien que l'autorité active fût entre Ie6 mains de ces généralissimes, toute l'autorité apparente et une grande partie du pouvoir réel (par exemple, celui de désigner et de confirmer son lieutenant, le vice-empereur nominal, le siogoun) resta au mikado. Le gouvernement du Japon, ainsi dirigé par un empereur autocrate et un député souverain, se maiutint dans cet état jusqu'à la dernière
(1) Fû#6, empereur consacré prèire de la religiou bouddhique ; scion Klaprotb.
(a) la création de la charge ou dignité de siogoun parait remonter à quatre-viiigt-si\ ans avant J. C, c est à-dire à plus de duneuf siècles.
L'UNIVERS
moitié du seizième siècle, époque à laquelle les siogouns étaient encore les chefg suprêmes, actifs et réels, d'un grand empire, et non ce qu'ils paraissent être aujourd'hui, d'insignifiantes marionnettes, étalant leur oisive magnificence dans une prison dorée, et n'agissant jamais que sous l'influence d'un président du conseil.
Ce fut durant cette phase de l'empire japonais que les Portugais y firent leur première apparition ; un de leurs vais mm u \ ayant été détourné de sa route par les vents contraires, et jeté sur les côtes jusqu'alors inconnues du Japon.
Cet événement est raconté par un annaliste du pays , et traduit par Siebold, comme il suit : « Sous le mikado Konara (ou Gonarô ) et le siogoun Yosi-Harou (ou Yosé-Farô), dans la douzième année du nengo tenbun, le vingtdeuxième jour du huitième mois (octobre 1543), un vaisseau étranger aborda à Tane^a-Sima, près de Koura, dans la province éloignée de Nisimura. L'équipage , composé d'environ deux cents personnes, avait une appirence singulière; le langage de ces inconnus était inintelligible; leur patrie était, comme eux, inconnue. A bord était un Chinois, nommé Gohou, qui comprenait l'écriture; on sut par lui que ce navire était un vaisseau nan-ban ( « barbare du sud » , sous la forme japonaise, des mots chinois nan-man). Le 26 ce vaisseau fut conduit au port d'Aku-oki, au nord-ouest de l'île; et Toki-Taka, gouverneur deTanega-Sima, en fit faire une investigation minutieuse; le bonze japonais Tsyu svu-zu, servant d'interprète, au moyen des caractères chinois. A bord du bâtiment nan-ban étaient deux commandants, Moura-Syoukia et Rrista-Mouta; ils portaient dés armes à feu; ils firent alors connaître pour la première fois aux Japonais cette sorte d'armes , ainsi que la préparation de la poudre. »
Les Japonais ont conservé les portraits ( curieux spécimens de l'art graphique ) de Moura-Syoukia et de Krista- Mouta , que l'on suppose être Antonio Mota et Francesco Zeimoto, les premiers Portugais qu'on sait avoir abordé au Japon.
Les Japonais étaient à cette époque un
peuple commerçant; trafiauant, dit-on,
d'une manière active et lucrative avec seize contrées différentes. Ils accueillirent avec joie les étrangers qui leur apportaient de nouvelles marchandises et de nouveaux produits de l'industrie. Ils étendirent promptement leurs relations avec les Portugais, et donnèrent même bientôt leurs filles en mariage à ceux qui s'établirent chez eux. Les missionnaires jésuites, qui arrivèrent peu de temps après, furent également bien reçus, et purent prêcher librement au milieu <ic ces peuples naturellement enclins à l'adoption d'idées nouvelles et de sentiments exaltés. Les succès rapides et extraordinaires des pères étonnèrent le monde chrétien. Même à Miyako, et jusque dans le voisinage du dalriy sinon dans ce lieu sacré, ils s'enorgueillirent de leurs néophytes. Une perspectivesi brillante futdétruite par la guerre civile, qui pour un moment avait semblé promettre, nu contraire, rétablissement complet du christianisme au Japon. Le déclin et la ruine de ses espérances doivent être attribués, comme nous le verrons bientôt, à des causes politiques; et si les jésuites eussent soigneusement évité de se mêler des affaires du gouvernement, la religion du Christ serait probablement aujourd'hui la relit-ion dominante au Japon. Peut-être l'ardeur de leur conviction et les exigences morales et matérielles de leur apostolat ne leur permirent-elles pas de s'abstenir.
Vers le milieu du seizième siècle, deux frères , de la race de Yoritomo, se disputèrent la dignité de siogoun; les princes de l'empire prirent parti pour l'un ou l'autre, ou contre tous deux , s'efforcant de se rendre eux-mêmes indépendants; alors la guerre civile envahit tout le Japon. Dans le cours de cette guerre, les deux rivaux périrent, et les princes vassaux combattirent pour la dignité vacante.
Le plus habile et le plus puissant d'entre eux était Nobounaga, prince d'Owari, champion de l'un des deux frères rivaux, tant qu'il vécut. Après la mort du prétendant qu'il soutenait, il combattit pour son compte personnel. Puissamment aidé par le courage et les talents d'un homme de basse extraction, nommé Hide-Yosi ou Flde-Yosi, qui s'était at-
taché à sou service , et qui avait par degrés gagné sa confiance, le prince d'Owari triompha de ses antagonistes, et devint siogoun, le mikado Payant confirmé dans cette dignité, qu'il ne se sentait pas assez fort pour oser lui refuser. Le nouveau siogoun récompensa les services de Hide-Yosi en l'investissant d'un haut emploi militaire , et se montra d'abord Tarai zélé des chrétiens et des misssionnaires.
Dans la suite, Nobunaga fut tué par un usurpateur, qui se mit ainsi en possession de la dignité de siogoun. Peu de temps après le meurtier fut tué à son tour; et , au milieu de la confusion qui s'ensuivit, Hide-Yosi s'empara de la charge généralement convoitée. Cette fois encore, et sans hésitation , le mikado approuva ce qu'il n'avait pu empêcher, et confirma Hide-Yosi dans sa dignité de siogoun, sous le nouveau nom de Taïko , ou de Taïko-Sama , c'està-dire, le seigneur Taïko.
Taïko conserva *ur le trône l'énergie et les dispositions guerrières qui avaient servi à l'y faire monter; et les Japonais le regardent encore aujourd'hui comme l'un des plus grands , si ce n'est le plus grand de leurs héros. Ce fut lui qui réussit le mieux à faire du mikado l'ombre d'un souverain. Avec ce Richelieu de l'extrême Orient commença le système que nous avons décrit, et qui réduisit à {impuissance les princes de l'empire.
Il porta les premiers coups au christianisme, dont il prévoyait et redoutait les tendances politiques ; il soumit la Corée, qui s'était émancipée depuis que l'impératrice Sin-gou-kwo-gou en avait fait la conquête; et il avait déclare son intention de conquérir la Chine, lorsque la mort termina sa carrière. TalkoSa' ma a été un grand homme dans l'acception la plus légitime de ce mot, car il a conçu , dans un but à la fois glorieux et utile, un de ces plans gigantesques qui changent la face aes empires, et f a mis à exécution en dépit des obstacles. Les plus habiles de ses successeurs n'ont eu rien de mieux à faire que de l'imiter. 11 mourut a l'âge de soixante trois ans, en l'année 1598(1). Hyde-Yori, fils unique de Taïko-Sama , était un enfant de six
(i) Cest une particularité assez digne de
aus(l);son père pensa, à son lit de mort, lui assurer sa succession en le mariant à la petite fille d'Iyéyas (ou, comme quelques-uns écrivent' son nom, Ye-Yasou ou Ijejasù (2) , prince puissant de Mikawa , son ami personnel et son conseiller particulier, qu'il avait récompensé par le don de trois principautés additionnelles. Il obtint d'Yéyas la promesse solennelle de faire reconnaître Hide-Yori comme siogoun aussitôt que l'enfant aurait quinze ans accomplis.
La mort de Taïko-Sama fut le signal de nouvelles et violentes tentatives de la part des princes vassaux pour se soustraire, nominalement, au joug du mikado, en réalité à celui du siogoun; tandis que l'ambitieux et traître lyeyas, qui aspirait depuis longtemps a la charge u'il avait promis d assurer au mari e sa petite-fiile, fomentait en secret des troubles favorables à ses desseins. Kn qualité de régent pour Hide-Yori, il extorqua graduellement du mikado des titres de plus en plus élevés ; enfin, il demanda et obtint celui de siogoun, et lit ouvertement la guerre a ce jeune prince son pupille, auquel il était cependant lié par aes liens si sacrés et par la foi du serment. Hide-Yori fut soutenu par tous les chrétiens japonais, dont le zèle en faveur du fils de Taïko-Sama, si généralement admiré et regrette, fut chaudement approuvé, pour ne pas dire ouvertement encourage par les jé>uites 11 faut avouer que les révérends pères devaient être tentés de s'employer activement en faveur du ieune prince, à part même toute idée de la justice de sa cause, puisque tlide-Yori leur montra une si grande bienveillance qu'ils pouvaient raisonnablement nourrir l'espoir flatteur de le voir, avant peu , professer ouvertement le christianisme; et dans le cas ou il triompherait, cette religion devenait le culte national du Japon !
Mais, en 1615, lyeyas assiégea l'époux de sa petite-fille dans le château d'Ohosaka, et s'empara, dit-on, de cette forteresse ( la dernière qui restât à son
remarque que Taiko-Sama était d'une très-petite taille.
(i) C'est le Fide-Jori de Kœmpfer , Chailevuix et autres, (a) Siebold.
L'UNIVERS
rival ), comme ii avait obtenu la dignité de siogoun, c'est-à-dire par une perfidie. Le voile du mystère reste suspendu sur le destin d'Hide-Yori. Suivant quelquesuns, se voyant sur le point de tomber aux mains de ses ennemis, il mit le feu au château, et périt dans les flammes ; suivant d'autres , il s'échappa au milieu de la confusion causée par cet incendie, et se rendit à la ville principale de Satzouma , où l'on croit que sa postérité existe encore. Il est certain que les sio- (jouns ont des ménagements particuliers pour les princes de Satzouma, et recherchent leurs filles en mariage. L'épouse du siogoun actuel est une princesse de Satzouma.
lyeyas, qui dans le cours de son usurpation avait pris successivement les noms de Dal-fou-Sama et de Ongonchio, n'avait plus qu'à s'assurer pour lui-même et à léguer à sa postérité fa dignité de siogoun. Il y réussit en suivant avec la plus active persévérance les plans arrêtés par Taïko-Sama. Il affaiblit la plupart des grands vassaux, en ruina
Plusieurs, accorda des principautés consquées à ses propres partisans et à ses plus jeunes fils, et affaiblit tous les fiefs, autaut qu'il le put , en les morcellant. Il dépouilla même le mikado du faible pouvoir que Taïko-Sama lui avait laissé, réduisant l'autocrate absolu à cet état d'abandon relatif et de dépendance sans remède qui a déjà été décrit, comme la condition présente du fils du ciel.
Enfin il donna un caractère plus violent encore à la persécution des chrétiens indigènes et des missionnaires étrangers , soutiens de son rival. Mais Siebold assigne positivement à cette persécution si cruelle des raisons politiques, et non des motifs religieux; et ces mêmes raisons d'État ont fini par amener, sous le règne de son successeur, l'adoption définitive du système d'exclusion et de prohibition que nous voyons encore en vigueur au Japon. — Siebold, au reste, ne fait que reproduire l'opinion émise par Kœmpfer, qui, tout en déplorant les cruautés inouïes qui ont marqué le cours de cette longue et impitoyable persécution, donne clairement à entendre que sans l'extirpation du christianisme l'empire n'eût pu arriver (d'après ses convictions, au
moins) au degré de tranquillité, de prospérité et de force réelle qu'il avait atteint de son temps , et auquel il paraît s'être maintenu (I). — Voici, en effet, ce que nous trouvons dans Kœmpfer (tom. II, p. 68 et suiv. du supplément) :
« Ce fut pour ces puissantes
raisons que Taico arrêta le progrès des Portugais qui s'accréditoient trop au Japon; il commença aussi d'arrêter ceux que faisoit le christianisme. Cependant il avança peu un ouvrage de cette conséquence, qui sembloit demander beaucoup de temps. Il mourut peu de temps après, et laissa à ses successeurs le soin d'acheverce qu'il avoit commencé. Ils ordonnèrent, sous peine de la croix, à tous les Portugais, à tous leurs alliés japonnois, et atout leur clergé, de vider l'empire. Il fut ordonné aux naturels du pays de demeurer à l'avenir chez eux, et à ceux qui en étoient dehors en ce temps-là d'y revenir dans le temps qui leur fut prescrit, au delà duquel tenue ils seroient condamnés au même supplice s'ils étoient arrêtés; et enfin que ceux qui avoient embrassé la foi et la doctrine de Jésus-Christ en feroient abjuration sans aucun retardement. Ce ne fut pas sans de grandes difficultés
Sue ces ordres furent enfin exécutés :
en avoit coûté moins de sang païen aux empereurs pour s'emparer de l'empire , qu'il n'en fut versé de chrétien
tiour les y maintenir et leur en assurer a possession. Les nouveaux convertis ne pouvant pas être réfutés avec des raisons, on mit en usage les épées, les gibets , le feu , la croix et les autres arguments formidables, pour les convaincre, et leur faire sentir leurs erreurs. Malgré ces cruels traitements, et toute l'effroyable diversité des supplices inventes par leurs bourreaux impitoyables
(i) Montesquieu a dit : « Tous les peuples « de l'Orient, excepté les mahometan* , « croient toutes les religions en eUes-tncine* « indifférentes. — Ce n'est que comme c/ia/tm gement dans le gouvernement qu'ils crai- « gnenll'clablisscmenld 'une autre religion.... k Ce sera une très-bonne loi civile, longue ■ l'État est satisfait de la religion déjà eta- « blie , de ne point souffrir l'établissement a d" une autre , elc. •
JAPON
bien loin que leur vertu fût ébranlée, on peut dire qu'à la honte éternelle du paganisme , les chrétiens du Japon scelloient avec joie les vérités du christianisme de leur propre sang, sur les croix où ils étaient attachés. Ils montrèrent des exemples si variés de constance , que leurs ennemis mêmes en étoient frappés d'étonnement et d'adroi ration.
« Cette cruelle persécution , qui n'a point de pareille dans l'histoire, dura environ quarante ans. Tvéraitz, qui fut après sa mort appelé ïeiyojin , fils et successeur de Fide-Tadda, ou, comme il fut nommé après sa mort, Teitokuni , et petit- fils de Iyéyas, donna à la fin le dernier coup de mort au christianisme:
il extermina avec une barbarie qui n'avoit point d'exemple tout ce qui restoit de chrétiens au Japon : il en fit massacrer dans un seul jour plus de trente-sept mille, que le désespoir et les supplices insupportables que l'on avoit fait souffrir à leurs frères a voient obligés de s'enfermer dans le château de Simabara, situé sur les côtes d'Arima , avec une ferme résolution de défendre leurs vies jusqu'à la dernière extrémité. Ce château fut pris après un siège de trois mois, le vingt-huitième jour du second mois du |>ériode quanve (c'est-à-dire le 12 d'avril 1638), conformément aux Annales imprimées du Japon, Neudaiki etOdaiki, et un autre livre publié au Japon sous Je titre de Simabara Gazen , où toute l'histoire de cette révolte des chrétiens est racontée au long. Ce fut la dernière scène de cette sanglante tragédie; et le sang chrétien ayant été versé jusqu'à la dernière goutte, le massacre et la persécution finirent environ l'an 1640. C'est ainsi que l'empire du Japon fut enfin délivre de tout embarras, et fermé à jamais, tant pour les naturels du pays que pour les étrangers. Ce fut inutilement que les Portugais établis à Macao envoyèrent une magnifique ambassade au Japon : ni le droit des gens, ni le caractère sacré des ambassadeurs, ne put les garantir du supplice auquel le gouvernement avait condamné tous ceux
Îui oseraient entrer dans l'empire contre i teneur des déclarations. Les ambassadeurs et toute leur suite , au nombre de soixante et une personnes, eurent la
tête tranchée par un ordre exprès de l'empereur (1) : on excepta quelques-uns de leurs plus bas domestiques, afin qu'ils pussent porter à leurs compatriotes les funestes nouvelles de cette barbare réception.
« Les choses étant en cet état, et l'empire étant entièrement fermé , rien ne put faire aucun obstacle aux vues et aux volontés des monarques séculiers. Ils n'eurent plus à rien craindre ni de l'ambition des grands qu'ils avoient assujettis, ni de la mutinerie et de la fougue du commun peuple , ni des conseils et des secours des nations étrangères, ni enfin ducommerceetducréditde ceux qu'ils recevoient chez eux, et qui y étoient tolérés. Les empereurs n'eurent plus les mains liées; ils eurent la liberté et le pouvoir de faire tout ce qu'ils jugeraient à propos, et d'entreprendre des choses
(i) « Ce sanglant sacrifice étant parachevé, on ramena en la prison les treize qui restoient, et le jour suivant le gouverneur fit tirer du navire les meubles des Portugais, qu'ils firent voir aux, prisonniers , et leur donnèrent ce qui leur étoit nécessaire pour retourner à Macao; puis ils réunirent au navire ce qui restoit, qu'ils fireut brûler suivant l'ordonnance ; après quoi ils conduisirent les mêmes prisonniers au lieu du su j pi ire , leur montrèrent les tètes de leurs compagnons attachées par ordre sur des planches, selon qu'ils avoient été décapités, près d*une niaisonuette où les corps étoient enterrés , sur lesquels y avoit un poteau où étoit écrit ce décret de l'empereur Tozogun : ■ Que personaeà l'avenir, . » taut que le soleil illuminera le moude , n'ait - à naviguer au Japon, même sous titre d'am-
■ bassadeur, et que ce décret ne puisse jamais
■ être révoqué sous peine de la mort , sans « même excepter leXuca , prince de toutes les « idoles du Japon ; et même le Dieu des chré- « tiens serait traité comme les autres s'il con- * trevenoit à cet ordre , et eucore avec plus de « cruauté. -
I " La volonté qu'ils avoient d'exter-
miuer tout à fait la mémoire de la (oi chrétienne étoit bien si grande , qu'ils ne se souvinrent pas de redemauder dans cette patente ou aulremcut une somme de sept cent mille écus dont les marchands de Macao étoient redevables aux Japouois, à raison du commerce qui étoit euire eux. "(Relation de la province du Japon, etc. ; traduit de portugais en italien et de l'italien en l i niçois par le P. I'r. Lahier. ïonrnay, ifi'ii.)
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dont on ne sauroit venir à bout dans un pays ouvert , où il y a un accès libre et un commerce établi. Ce fut d établir un ordre très-exact et très-rigoureux , dans les villes, les bourgs, les villages, les collèges , les communautés et les sociétés , sans excepter les corps des arts et métiers; de reformer les anciennes coutumes, d'en introduire de nouvelles; d'assigner et de limiter à un chacun sa tâche ; d'inspirer aux sujets un esprit d'industrie et de perfection dans les arts ; de les obliger, par le moyen de la gloire et des récompenses, d'imaginer des inventions nouvelles et utiles , mais aussi en même temps d'avoir l'œil sur la conduite du peuple, de le retenir dans les bornes ' de I obéissance, parle moyen d'un grand nombre d'inspecteurs et *de censeurs rigides , nommés pour cet effet ; de contraindre un chacun à la pratique exacte de la vertu; et, pour le dire en un mot, de faire de tout l'empire comme une école de civilité et de bonues mœurs. Ainsi, les monarques séculiers ont en quelque manière ressuscité l'innocence et le bonheur des premiers âges. Exempts de crainte à l'égard des révoltes domestiques, et se confiant si fort sur l'excellence du pays et sur le courage et les forces de leurs invincibles sujets, qu'ils sont en état de mépriser l'envie et la jalousie des autres nations; et certainement tel est le bonheur de Pempirc du Japon , qu'il n'a à craindre aucune invasion des ennemis de dehors.
Liquéo, Jéso , la Coçée, et toutes les îles voisines reconnoissent l'autorité de l'empereur du Japon; et bien loin qu'ils aient quelque chose à craindre de la Chine, quelque grand et puissant que soit cet empire, ils sont au contraire redoutables aux Chinois. Cette dernière nation est trop efféminée pour être capable d'une grande entreprise ; et l'empereur qui régne sur eux aujourd'hui , Tartare d'origine, est déjà si chargé de royaumes et d'empires, qu'il ne peut guère songer à étendre ses conquêtes Jusqu'au Japon. Tsinujos (fils de Ijetzna, après sa mort appelé Genjujin, et petitfils de Teitoquini ) (I ), qui est maintenant
- (i)Tous ce* noms ont été plus défigurés
r d'habitude par le traducteur de Kœmp- — 11 s'agit de T*otma-Yosi, fils de Yê-
sur le trône du Japon , est un prince fort prudent et d'une excellente conduite. Il a hérité des vertus et des grandes qualités de ses ancêtres; il se distingue d'ailleurs par une clémence singulière, et par une grande douceur, quoiqu'il fasse observer à la rigueur les lois de l'empire. Élevé dans la philosophie de Conïutius, il gouverne ses États comme la nature du pays et le bien de ses peuples le demandent. La condition de ses sujets est heureuse et florissante sans doute, sous sa domination. Ils sont unis entre eux, et paisibles; instruits à rendre aux dieux le culte qui leur est dû, l'obéissance aux lois, et la soumission à leurs supérieurs, l'amitié et les égards à leurs voisins ; civils, obligeants et vertueux ; surpassant toutes les autres nations dans les arts et dans les productions de l'industrie; possédant un excellent pays, enrichis par le négoce et le commerce qu'ils font entre eux ; courageux, pourvus abondamment de tous les besoins de la vie, et jouissant avec cela des fruits de la paix et de la tranquillité : une suite si continuelle de prospérités doit les convaincre nécessairement, lorsqu'ils font réflexion sur la vie libertine qu'ils menoient auparavant, qu'ils cousultent les histoires des siècles les plus recules , que leur pays ne fut jamais dans une situation plus heureuse qu'à présent , qu'il est gouverné par un monarque despotique et arbitraire , ferme, et gardé de tout commerce et de toute communication avec les nations étrangères. »
Iveyas fut, à sa mort, déifié par le mikado , sous le nom de Gon-ghin ou Gon-ghin-Sama ; sa politique eut d'heureux résultats. Sa postérité (la dynastie actuelle des minamotos) jouit encore de la dignité de siogoun dans une tranquillité parfaite; et, quoique, ayant assez dégénéré de l'énergie et des talents de leur aïeul pour avoir laissé tomber le pouvoir de leurs mains dans celles de leurs ministres , ils regardant peut-être ce changement comme favorisant en même temps leur orgueil et leur indo-
tsouna et petit-fils de Trito-Kouni (?) , ou Ftde-Todda. Voyez plus loin la fin iragique de ce prince et la conduite héroïque de la princesse son épouse.
JAPON
lence, et se contentent de cette sinécure impériale!
Tous les écrivains appartenant à la factorerie hollandaise, et par conséquent en position de se procurer les renseignements les plus exacts, assurent que toute révolte sérieuse est devenue impossible par suite de la soumission entière ou , plus exactement peut-être , de l'asservissement des princes, et que depuis l'insurrection d'Arima, I empire jouit de la paix la plus profonde tant à l'intérieur qu'à l'extérieur (1). Le docteur Parker nous dit, à la vérité, dans son petit journal (2), qu'on lui assura que des soulèvements éclataient souvent et de toutes parts ; mais, si l'on considère que le MorrU&on fut repoussé hostile* ment de tons les points où il chercha à opérer un débarquement, et que ni Parker ni aucun des siens ne purent même mettre pied à terre, on comprendra qu'on ne saurait attacher une importance sérieuse à des renseignements fondés sur de simples ouï-dire. — Trois naufragés japonais arrivés à Macao au de février 1841 ont d'ailleurs
confirmé de tout point ce que nous assuraient les Hollandais de la tranquillité générale dont jouissait l'empire. Ils ont seulement ajouté qu'en 1837 (époque à laquelle le Morrison se trouvait sur les côtes du Japon) et depuis il y avait eu des temps de disette, et que la famine avait été cruelle, dans de certaines provinces, où elle avait entraîné le peuple à commettre des excès. — Des calamités de cette nature doivent être rares au Japon , où le gouvernement prend des précautions extraordinaires pour assurer le service des subsistances. — Le docteur Burgher nous disait que le gouvernement avait toujours trois années de provisions dans ses magasins, et qu'une famine, dans l'acception rigoureuse de ce mot , était une chose
(i) Nous reavoyons le lecteur, pour les détail! qui se rapportent à la période historique comprise entre i54o et i64o, aux ouvrages de Kampfer, Charlevoix,Titsingh, etc., et nous leur indiquons comme résumé deux articles du VIe volume du ChincseRepository, p. 460 et 553
(a) Voyage à Lewchew (Liou-Kiou) et au le navire le Morrison. — Chinese- -, *ol. p. aoget a55.
inconnue au Japon ! Ce que nous savons sur l'abondance et la variété des produits du sol , et la perfection de l'agriculture dans ce pays, ne nous permet guère de douter de l'exactitude de cette assertion.
Tout nous porte d'ailleurs à admettre avec confiance le tableau que nous a donné Kœmpfer de l'état dans lequel il avait laissé l'empire japonais en 1692.
Le passage qui termine son exposé des causes qui ont amené cet état relatif d'indépendance et de prospérité nous parait assez remarquable pour mériter d'être reproduit ici en entier.
« Les affaires de l'empire étant réglées et mises sur un pied que l'on n'avoit à craindre du dedans ni révolte ni séditions , malgré le penchant naturel des peuples , on crut qu'il étoit à propos de couper la communication avec les causes étrangères des changements qui pourroient avec le temps nourrir les troubles et les désordres dans l'empire. L'ouvrage avoitélé déjà commencé et même fort avancé; mais il mauquoit le dernier coup. Le bonheur naissant du nouveau plan de cet État devoit être élevé à un plus haut point, la tranquillité publique que l'on venoit de procurer devoit être assurée pour l'avenir, et toutes choses dévoient être mises sur un pied ferme et durable. Cela demandoit tout l'esprit et toute l'application des empereurs. Quelques révolutions qui pussent arriver dans les suites, la postérité n'auroit ainsi aucune raison de les accuser de négligence ou de mauvaise conduite, et les charger des changements inévitables que certaines politiques attribuent ordinairement aux inlluences du climat ou aux révolutions fatales des empires humains. Les mœurs et les coutumes étrangères, soit qu'elles fussent portées par les naturels du pays, soit qu'elles fussent introduites parmi eux par les étrangers, furent le premier et le principal objet de cette réformation. Les cartes , les dés , les duels , le luxe , la profusion des tables et des habits , et toutes les friandises étrangères furent regardés comme des obstacles à la pratique de la vertu et de la continence. La religion chrétienne même , et la doctrine du salut du genre humain par les mérites de J. C, ne put point échap-
L'UNIVERS
prr a la disgrâce de ces rigides censeurs : elle fut déclarée très-prejudiciablc à la forme du gouvernement qu'on venoit d'établir, à la tranquillité de l'empire, aux religions du pays, au culte de leurs dieux, a la sainteté et à l'autorité des mikados ou empereurs ecclésiastiques béréditaires, qui sont comme les papes du Japon : les voyages et le commerce des naturels du pays aux pays étrangers, ou des étrangers au Japon, furent ju* gés porter du préjudice a la paix publique , parce qu ils servent seulement à nourrir des inclinations étrangères qui ne sauraient s'accorder avec la nature du pays et le génie de la nation. En un mot, tous les maux que l' État avait soufferts, ou auxquels il étoit exposé à l'avenir furent attribués aux mœurs et aux coutumes étrangères; on crut qu'il ne serait pas possible de rétablir le corps dans sa première santé, si les parties gangrénées n'en étoient retranchées, et que ce serait se flatter vainement de la cessation du mal si l'on en laissoit subsister la cause.
« L'état et la disposition de l'empire étant tels qu'ils étoient alors ; la forme du gouvernement qu'on venoit d'y établir, le bonheur et la prospérité du peuple, la nature du pays et la sécurité de l'em-
Sereur, concouraient à la nécessité de irmer l'empire pour toujours, à te purger des étrangers et des coutumes étrangères : ainsi l'empereur et son conseil d'État vinrent enGn à résoudre par une loi irrévocable à jamais , que l'empire se r oit fermé* »
Mous ne partageons pas à tous égards l'enthousiasme de Kœmpfer et surtout sa confiance évidente dans la durée illimitée du système qu'il préconise; mais il importe de montrer que ce système a porté ses fruits jusques à nos jours , et que sous son influence la civilisation japonaise a fait de notables progrès; et pour atteindre plus sûrement ce but , nous aurons recours au plus éclairé des observateurs modernes qui ont étudié sérieusement le Japon.
Siebold, en 1846, c'est-à-dire centcinquante-quatre ans après Kœmpfer, s'est exprimé comme il suit :
« Deux siècles de paix ont élevé la civilisation japonaise au-dessus de toutes celles de l'ancien monde extra-européen.
« La loi qui sépara les Japonais des outres nations , qui défendit à ceux-ci la sortie , à celles-là l'entrée de l'empire, et ne lit d'exception que pour un petit nombre de négociants hollandais et chinois, cette loi força les aborigènes à tirer de leur propre fonds la plupart des objets que leur avait fournis jusques-là l'industrie exotique. En s'exerçant dans les arts, en explorant le sol de sa patrie, ce peuple ingénieux sut bientôt inventer des procédés et trouver des matériaux qui lui permirent de remplacer les principales productions du dehors.
« Le commerce extérieur , autrefois si florissant, vit presque toutes ses importations dépréciées; et les progrès industriels accomplis par les habitants ne firent qtrexhausser la barrière que la raison d'État avait élevée entre eux et les trafiquants étrangers.
« Les matières premières du pays augmentaient en valeur à mesure que l'on apprenait à se passer de marchandises importées ; toutefois on continua de rechercher certaines productions devenues nécessaires aux aborigènes , et que leur refusaient le climat et le sol. L'industrie agricole et manufacturière lit de sensibles progrès. Le pays luimême produisit en quantité croissante le coton, le sucre, les couleurs et les médicameuts. De toutes parts, des mains laborieuses formèrent des étoffes , des instruments, des ustensiles et des objets de luxe qui rivalisèrent avec ceux que le Japon avait auparavant reçus des contrées les plus lointaines. Cet empire , qui s'étend sous quinze degrés de latitude , comprend des climats si variés que presque toutes les provinces ont des productions différentes et d'une excellente qualité, cequi favorise au plus haut point les échanges à l'intérieur, et leur donne une importance qu'ils n'ont dans aucun autre pays du monde.
« Le grand négoce que les Japonais commençaient à faire entre eux accéléra la circulation du numéraire , dont les particuliers remplissaient auparavant leurs coffres, ou que les marchands étrangers emportaient à leur départ. Pour conserver un signe representatil très-utile aux transactions entre aborigènes , on défendit expressément aux Hollandais l'exportation de l'or et de l'argent. En
JA
outre, le siogoun, par esprit de prévoyance « se déclara Punique possesseur de ces précieuses matières, laissa luimême reposer plusieurs mines, et fit ordonner à tous les princes vassaux de cesser les exploitations dans leurs provinces.
« Tenais que le commerce du dehors déclinait , sous le coup de la loi rendue contre l'importation des métaux , la nécessité de payer les étrangers en marchandises favorisait l'industrie au dedans. Richesses, population, activité, tout augmenta dans une rapide progression , et ce mouvement général développa le goût du luxe et des arts, dont le siogoun s'efforça politiquement de concentrer les manifestations dans sa vaste capitale.
Malgré les restrictions qu'il avait subies , le commerce d'outremer ne laissa
Sas d'exercer à cette époque une inuence marquée sur l'industrie japonaise. En passionnant les habitants pour des satisfactions dont ils n'avaient pas encore eu l'idée , la spéculation provoqua parmi eux les inventions et les découvertes. Néanmoins, les nouvelles productions ne firent pas disparate avec les anciennes , et le type national triompha des modes étrangères. Lorsqu'ils imitaient les ouvrages d'industrie et d'art des Européens, c'était toujours en essayant de les perfectionner. La façon de vivre des Japonais , leurs mœurs, leurs usages et leur religion diffèrent trop profondément des nôtres,
Eour que des objets appropriés à nos esoins puissent jamais par voie d'importation ou d'imitation, se répandre dans leur pays. Tant que la population du Japon ne se sera pas croisée avec d'autres races, le commerce extérieur n'aura pas, dans cet archipel, l'importance qu'il a prise dans les pays ou les Européens, par de grands établissements, se fondent avec l'élément indigène, ou lui imposent, en le subjuguant, leurs besoins et leurs habitudes , afin d'amener un mouvement d'échanges lucratif entre la métropole et les provinces transmarines. Dans l'état présent des choses , il n'y a pas plus de chance pour un tel croisement , ou pour la soumission du J.ipon à quelque puissance européenne, qu'il n'y en a pour la fondation d'un commerce libre entre cet empire
et l'occident. Il faudrait d'abord détacher le peuple de sa religion et de la constitution de l'État , que la conduite tenue par les Européens de 1543 à 1640 n'a fait que lui rendre plus chères. Depuis la triste expérience que la nation et le gouvernement ont retirée de leurs premières relations tout amicales avec l'Europe, ils ne voient plus dans le commerce européen que l'ennemi de la richesse nationale; et toute entreprise ayant pour but d'introduire un culte étranger , que ce soit ou non le christianisme, est à leurs yeux un attentat aux droits de la dynastie régnante, dont le fondateur a donné la paix à l'empire, et dont les membres l'ont maintenue , en poussant le système de l'exclusion des étrangers jusqu'à ses dernières conséquences. Telle est la foi politique des Japonais , peuple tout différent des Chinois, et qui, particulièrement sous le point de vue politique, ne peut leur être comparé.
« D'ailleurs le commerce que ces insulaires font les uns avec les autres est devenu , par son extension nouvelle, un assez ferme soutien de la constitution, pour que le gouvernement pût, sans inconvénient , renoncer à celui des étrangers, et surtout à celui des Européens , si sa diplomatie et son respect pour d'anciennes coutumes ne lui défendaient pas de briser les liens qui l'attachent à la nation hollandaise. Nous le répétons, l'empire Japonais est presque indépendant des autres pays , même sous le rapport commercial. Avec son territoire actuel, il est un monde en lui-même, et peut abandonner les Européens sans compromettre sa prospérité. Le peu de relations qu'il a conservées avec la Chine suffisent pour le tenir au courant des affaires de l'ancien univers et pour donner satisfaction au besoin de productions étrangères que le peuple a contracté. Du re>te, les marchés du Japon ne sont jamais dégarnis des provenances de la Corée, des îles Lioukiou, de Jézo et des autres Kouriles, pays dépendants et tributaires de l'empire , auquel ils tiennent lieu de colonies (1). »
(r) Muni leur des Indes orientales et oc àdentales, etc., l'r vol., 1846.