‹ Japon, Indo-ChineChapitre 16 sur 101 · LUN · texte numérisé non relu

LUN

Que conclure, à notre tour, de l'ensemble de ces témoignages, et que devons-nous penser de l'avenir du Japon ?

Il nous semble hors de doute, il faut bien I avouer, que les trente et quelques millions d'hommes qui peuplent l'empire japonais sont plus heureux ( d'après leurs idées d'indépendance et de bonheur ) dans l'isolement où les placent leur mer orageuse et semée d'ecueils, leurs institutions immuables et la volonté héréditaire de leur gouvernement, qu'ils ne le seraient sous l'influence rapide de nos idées européennes et de notre commerce éhonté! Mais tout est changeant Kci-bas 1 Des changements intérieurs peuvent survenir et surviendront sans doute au Japon. Le premier ministre héréditaire (1) gouverne par le fait, cor au Japon au moins te roi régne et ne gouverne pas! Ce gouverneur de fait aspirera peut-être à devenir souverain de droit, ou peut-être encore, abandonnant Yédo au siogoim, comme Miyako est abandonné au fils du ciel , il iraetablirailleursune troisième couj, où il trônera comme représentant du lieutenant du mikado! Mais le système radical du gouvernement n'aura pas changé.

Le Japon, toujours placé sous la protection des esprits célestes et le patron agede la dé< sse Soleil, sera pour les Japonais , comme par le passé, le premier pays de l'univers ! Les institutions fondamentales de la monarchie et les coutumes séculaires, l'éducation à la fois héroïque, disciplinaire et religieuse des générations naissantes, maintiendront les rapports qui constituent l'enchalnemeut des pouvoirs et l'unité nationale; l'espionnage le plus fortement organisé qui soit sous le ciel continuera à envelopper dans son réseau fatal lesouven inde droit, le souverain de fait , les ministres, les princes, les gouverneurs, les magistrats, les chefs de tamille, et cette grande machine du gouvernement japonais fonctionnera dans les mêmes conditions que par le passe!

Ce n'est donc point au dedans qu'il faut chercher des causes de changement, de révolution. La révolution qui changera les relations et les destinées du Japon viendra du dehors. Le monde européen,

(i) Voir plus loin, le chapitre intitule : Etat poCtifM du Japon.

soit à tort, soit à raison, refusera quelque jour au Japon, comme il Ta déjà lait à la Chine, le droit de s'isoler et de se suffire à lui-même. Emploiera-t-il la violence pour entraîner dans son orbite ce satellite rebelle? Se bornera-t-il à exercer cette attraction puissante , et à la longue irrésistible, de ses sciences, de ses arts, de son industrie, sur un peuple avide d'instruction et de jouissances intellectuelles et sensuelles à la fois ? C'est ce qu'aucun homme ne saurait prévoir à l'avance. Nous appelons de tous nos vœux la solution pacifique de ce grand problême; mais qui peut répondre que le génie du mal ne prévaudra pas au nouveau contact, inévitable sans doute, de l'Europe et de l'extrême Orient ? Celte production incessante et démesurée qui caractérise particulièrement l'Angleterre ne réclame-t-elle pas à grands cris de nouveaux débouches?

IV'a-t-elle pas pour l'appuyer dans ses audacieuses tentatives la marine la plus puissante de l'Europe et du monde entier? La voix désintéressée de l'humanité intelligente pourra-t-elle dominer ces clameurs avides? La France oseraitelle alors, noble et prévoyante médiatrice, se poser entre la soif des conquêtes, l'amour intempestif du gain, l'abus de la force d'un côté, et de l'autre la résistance meurtrière d'une nationalité héroïque autant qu'égoïste dans le rêve d'exclusion perpétuelle que caresse son ignoranceetson orgueil ? La France n'attrait-elle pas droit de compter, en acceptant le rôle que la Providence lui indique, sur les sympathies de tous les cœurs nobles, de tous les esprits justes, de toutes lésâmes libres? La Hollande, l'Espagne, la Russie, l'Amérique refuseraientelles leur concours à cette intervention calme mais énergique, entreprise dans l'intérêt de l'humanité? Ce sont là de graves questions sans doute et dont l'examen nous entraînerait bien au delà des bornes qui nous sont prescrites. Contentons-nous de les avoir posées dans cet écrit ; mais, pour nous justifier de les avoir soulevées, qu'il nous soit permis, en terminant , de déclarer que ce n'est pas la première fois que les considérations que nous venons d'indiquer se sont présentées à notre esprit. Déjà, humble représentant des intérêts fran-

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çais dans l'extrême Orient, nous avons pu nous convaincre que la voix de la France y serait écoutée quand elle s'élèverait pour défendre l'indépendance * relative des peuples asiatiques, et nous avons prouvé pour la Chine ce que nous n'hésitons pas à prédire pour le Japon, savoir, que notre intervention, dans le cas où les événements viendraient proclamer son opportunité aux veux de l'Europe libérale, serait accueillie aux confins de l'Orient par la confiance de ces populations, menacées de subir le joug de la spéculation britannique !

ETAT POLITIQUE DU JAgON.

On regarde en général le gouvernement du Japon comme purement despotique , et semblable en tout à celui de la plupart des États orientaux ; mais cette définition a besoin d'être modifiée pour s'appliquer à la forme de gouvernement qui a prévalu dans ce pays; il faut surtout oter à cette idée de despotisme un des attributs nui nous en semblent ordinairement inséparables, l'arbitraire. La liberté, il est vrai , n'existe pas au Japou comme nous la comprenons en Europe; elle n'existe pas même dans les relations privées et individuelles, et il serait bien difficile , pour ne pas dire impossible, de faire sentir à un Japonais qu il y a une différence sensible entre ia liberté véritable et la licence la plus effrénée. Mais, en revanche , il n est pas dans la nation entière un seul personnage placé au-dessus de la loi. Le mikado, son lieutenant le siogoun, semblent aussi rigoureusement soumis au despotisme japonais que le dernier de leurs sujets. Le despotisme existe sans despote, ou plutôt le despote absolu sous lequel se courbent également tous les Japonais , c'est la loi, la tradition une, invariable, connue de tous. Peu d'actions dans la vie échappent au contrôle de ce tyran inflexible, dont le ioug serait pour nous si plein d'ennuis ; mais aussi le Japonais qui se soumet à ses prescriptions n'a à craindre ni arbitraire ni caprices de la part d'aucun de ses semblables.

Le Japon est un empire féodal, dans la plus rigoureuse acception de ce mot; le mikado, en sa qualité de successeur et de représentant des dieux,

est à la fois le propriétaire et le souverain de l'empire; le siogoun est son lieutenant et son délégué. A l'exception du domaine particulier de la couronne, l'empire est partagé en principautés possédées à titre de fiefs par des chefs héréditaires; au-dessous de ces grands feudataires , la terre se subdivise en arrière-fiefs, également héréditaires, mais à la condition de fournir à l'armée impériale un contingent déterminé qui doit être entretenu à leurs propres frais.

Nous croyons avoir suffisamment montré( l) l'impuissance presque absolue de ces mikados , souverains de nom , esclaves de fait , écrasés en quelque sorte sous le poids des honneurs qui leur sont rendus. Aussi cherchent-ils bien souvent, ainsi que nous l'avonsdéjà fait observer, à se débarrasser de cet ennuveux fardeau, en abdiquant leur dignité, qui passe sur la téte d'un de leurs enfants. En renonçant ainsi à leur rang suprême, ils n'acquièrent que bien peu de liberté; mais ils parviennent au moins à se soustraire a l'obligation de passer dans l'immobilité la plus complète leurs journées entières ; le mouvement, selon toute probabilité, cesse de leur être interdit (2).

Le second personnage politique du Japon ( quoiqu'il ne soit que le troisième ou le quatrième dans la hiérarchie mobiliaire ) est le lieutenant du mikado, le siogoun ou koubo (3), car on lui donne

(i) Voyez page 87 et «uiv.

(a) Certains cas de forée majeure que mentionnent les annales japonaise» ont singulièrVBM&t compromis la dignité du mikado, et l'onl rendu \iolemment à l'exercice de ses facultés de locomotion. Ainsi, en 1788, pendant un incendie qui ruina de fond en comble la grande ville de Miyako , le mikado, obligé de fuir d'abord dans sa voiture ordinaire, traînée par des bœufs, fut bientôt contraint, non seulement de mareber, mais de courir pour se soustraire à la rapidité des flamme* 1 — Le fils du ciel, dans celte occasion , fut réduit à se nourrir , pendant deux jours, de Hz commun (on cboisit grain à grain le riz de première qualité qu'on sert au mi-, kado) et d'employer pendant tout ce temps les mêmes ustensiles!

(3) Siogoun, qu'on prononce ordinairement (dit Klaproth) seogoun , s'écrit en japonais sio goun : c'est le terme chinois tsiang-kioun qui signifie générai en c/wf.

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indifféremment ces deux noms sans dire s'ils sont tout à fait synonymes. Klaproth, cependant, pense que le titre de siogoun est celui qui répond le mieux à la nature de ses fonctions, etSiebold montre clairement que telle est sa propre conviction, puisqu'il emploie constamment cette désignation. Bien des écrivains le représentent comme le souverain absolu de fait ; mais il est facile de reconnaître , pour peu que l'on réfléchisse aux explications que nous donnent ces mêmes écrivains, que son pouvoir est à peu près aussi imaginaire que celui de son maître honoraire; il vit, comme lui , caché aux regards de la multitude , comme lui retenu dans les filets inextricables de la loi, de la coutume et de l'espionnage.

Il y a bien peu d'occasions dans les-

Îiuelles le siogoun puisse franchir les imites de son vaste palais, surtout depuis que ce n'est plus en personne, mais par délégués seulement, qu'il fait ses pèlerinages et ses voyages à Miyako pour y rendre hommage ou , comme disent les Japonais , faire son compliment au mikado. Les affaires d'Etat sont à peine dignes d'occuper ses pensées ; et son temps est si habilement distribué par les exigences de l'étiquette qu'il lui serait impossible de donuer une heure par jour aux soins de son empire, quand même il en aurait le désir.

Les cérémonies officielles imposées au siogoun, les audiences, les hommages ou compliments à recevoir, ainsi que les cadeaux, de tous les persounages autorisés à les présenter, et forcés de le faire aux nombreux jours de fête désignés pour les réceptions , suffiraient,

C.'osl une faute d'écrire djogoun comme l'ont fait plusieurs auteurs : la cousouue dj n'existe pas en japonais.

Le titre de kottbo (littéralement , palais ) est quelquefois appliqué au mikado, par métonymie, mais plus correctement au siogoun , a\ec l'addition de sama : — koubosama : seigneur du palais. — Woii est l'un des titres du mikado , et ne peut s'appliquer qu'au souverain légitime ou empereur. — On désigne parfois \v siogoun \tar le titre de tenka ou tenka-sama. Selon Titsingh, on lui donne aussi communément le titre de kiô. Ainsi l'on dit : Yosi-moune-kio. Yeye-farou-kio. — Mikado signifie littéralement : Fils du ciel, etc.

dit-on, pour remplir la vie de trois hommes. Ces importantes cérémonies sont dirigées par une armée de courtisans , qûi occupent des fonctions domestiques, et qui entourent constamment le siogoun. Et comme l'on craint

Sue cette honorable nullité ne réveille ans l'esprit du siogoun le sentiment de son impuissance ; comme un favori ambitieux pourrait lui inspirer quelque velléité de sortir de l'état d'abaissement dans lequel il doit rester (de même que le mikado), ce personnage et toute sa cour sont surveillés sans cesse par une multitude d'espions entretenus par le conseil d#tat, qui forme actuellement le pouvoir exécutif réel.

Les auteurs qui parlent du Japon ne sont pas d'accord sur le nombre des membres de ce conseil ; mais d'après l'autorité la plus respectable ( Siebotd ) nous le fixerons à treize, dont cinq conseillers de première classe choisis parmi les princes, et huit de seconde classe tirés de la noblesse. Il parait qu'il y a des ministres qui ne font pas partie de ce conseil; ce sont les seigneurs du temple, qui, quoique laïques, sont chargés de l'administration des affaires religieuses, et les deux ministres que quelques écrivains nomment commissaires des affaires étrangères , d'autres lieutenants de police, ou chefs des espions ; cette confusion se comprend en parlant du Japon, dont les relations avec les étrangers sont plutôt du res- . sort de la police que de toute autre administration. On choisit les conseillers des deux classes à peu près exclusivement parmi les descendants des princes et des nobles qui se sont distingués dans la cause du fondateur de la dynastie actuelle des siogouns (Yé-yâs ou Yé yasou , appelé après sa mort Gon- Ghin-Sama ), pendant la guerre civile gui a précédé l'usurpation de ces hautes lonctions par la famille qui en est investie aujourd'hui. Un conseiller de première classe préside le conseil d'État. Le président, qui porte le litre de gouverneur de l empire } doit être un des descendants de Ino-Kamo-no-Kami, ministre célèbre, auquel la postérité de l'usurpateur doit d'avoir pu se maintenir sur le trône. Ses fonctions sont analogues à celles d'un premier ministre

européen, ou plus exactement peut-être à celles d'un grand vizir, mais son autorité est plus étendue encore, et l'assimile probablement bien davantage aux maires du palais sous nos rois fainéants!

Tous les autres conseillers, les chefs de toutes les administrations lui sont soumis ; rien d'important ne peut s'entreprendre sans son concours , et l'on croit assez généralement au Japon que son autorité personnelle va jusqu'à déposer un siogoun qui gouvernerait mal , pour le remplacer par son héritier naturel; mais ce doit être là une méprise , et l'on aura confondu avec le pouvoir du président le pouvoir dont est revêtu le conseil entier, et qui s'exerce sans doute par l'intermédiaire du président, mais, comme nous le verrons bientôt, à ses risques et périls!

Toutes les affaires passent sous les yeux du conseil , qui décide toutes les questions; il confirme ou commue les sentences capitales prononcées par les gouverneurs impériaux ; il nomme aux emplois élevés; il correspond avec les autorités locales. Chaque fois qu'il survient une difficulté, ou que dans une affaire quelconque la marche à suivre n'est pas nettement tracée, soit par une loi positive, soit par les précédents, le conseil doit être consulté, et en pareille circonstance les fonctionnaires les plus élevés ne peuvent faire un pas avant que sa décision ne soit connue. Chaque conseillera son département particulier, dont il est seul responsable pour toutes les affaires courantes; mais dès qu'il s'agit d'un point important ses décisions doivent être discutées, adoptées ou rejetées par le conseil entier, présidé par le gouverneur de l'empire.

Après qu'une question a été mûrement étudiée la décision du conseil doit être soumise au siogoun. Le plus souvent il l'approuve , sansjs'informer seulement du sujet dont il s'agit; mais il peut arriver, bien rarement il est vrai, qu'il lui prenne la fantaisie de se mêler de ce qui concerne son empire, et qu'il refuse sa sanction, soit par caprice , soit par conviction et pour des motifs sérieux. La marche à suivre en pareil cas est déterminée par uneloi. Le projet n'est pas abandonné, comme pourraient le croire les personnes qui attri-

8e Livraison. (Japon.)

•ON. - lis

buent au siogoun un pouvoir despotique; on le soumet à l'arbitrage de trois princes du sang, les plus proches parents du siogoun, parmi lesquels se trouve son héritier présomptif, s'il a l'âge requis. Le jugement de ces arbitres est irrévocable; bien plus, il entraîne des conséquences importantes et qui paraissent même terribles à des Européens.

Si la sentence est favorable au conseil, le siogoun n'a qu'un parti à prendre ; il ne peut plus révoquer son veto, pour se soumettre à l'opinion unanime des ministres et des arbitres, il doit abdiquer immédiatement en faveur de son fils ou de son héritier légal. Ces abdications sont si fréquentes, pour différents motifs, qu'elles portent le nom particulier d'tnkiou; et il y a au Japon des résidences destinées aux siogouns après leur abdication, comme il y en aurait en Kurope pour une reine douairière. Dès que les arbitres se sont prononcés contre lui , le siogoun se retire dans la nouvelle résidence qui l'attend, et laisse à son successeur la jouissance du palais impérial.

Dans le cas contraire, les conséquences sont beaucoup plus graves encore :

le ministre qui a proposé et défendu le plus vivement l'acte non sanctionné, quelquefois le conseil tout entier (y compris le président dont l'autorité suprême devrait cependant attirer sur lui seul toute la responsabilité) doit se suicider en s'ouvrant le ventre, suivant la coutume des Japonais 1 Cet affreux dénoûment est rare, il est vrai; mais enfin il n'est pas sans exemple. Si l'on ajoute à cela que le conseil entier, soit individuellement, soit collectivement, est sans cesse entouré d'espions connus et inconnus, soldés par des supérieurs, par des inférieurs, par des rivaux , par ses propres membres ; on sera forcé de reconnaître que ces ministres si puissants en apparence ne peuvent enfreindre la loi , se livrer à des actes de violence, à la confusion, à l'arbitraire, sans s'exposer littéralement à voir tomber sur eux l'épée toujours suspendue sur leur tête.

La puissance des princes vassaux de l'empire paraît être le sujet principal des appréhensions du siogoun et de son conseil. Ces principautés héréditaires, et sujettes à la confiscation dans le seul

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cas de trahison, étaient autrefois au nombre de soixante-huit. Mais les usurpateurs successifs, profitant des guerres civiles, eurent recours à la confiscation pour affaiblir leurs rivaux les plus redoutés, en morcelant leurs fiefs. Il en est résulté qu'il y a maintenant six cent quatre fiefs distincts, comprenant les principautés grandes et petites, les seigneuries , les provinces et les villes impériales.

Les princes, en japonais kok'-siou mi seigneurs de la terre, se divisent en deux classes : dalmiou ou daimiô (trèsfort honorés), qui relèvent directement du mikado^X )essaimiou (très-honorés), qui relèvent du siogoun (1). Les uns et les mitres sont souverains absolus , de nom , de leurs fiefs respectifs; ils sont entourés au moins de tout l'appareil de la souveraineté, et chacun d'eux, avec le concours des nobles ses vassaux, entretient sa propre armée. Mais ils sont si bien serrés dans les filets de la police centrale , qu'il est tout à fait impossible au plus puissant d'entre eux de rien entreprendre contre le siogoun ou son conseil. Il s'exerce sur eux une surveillance rigoureuse , à laquelle n'échappe aucun détail de leur vie privée; cette gêne est telle, que Vinkiou ou abdication en faveur d'un fils, est très-commune parmi tous ces personnages, et que l'on ne rencontre jamais au Japon un prince régnant d'un «Ige avancé (2).

Chacune de ces principautés, au lieu d'être administrée par le prince luimême ou par îles ministres de son choix, l'est par deux gokaros, ou secrétaires du conseil , dont l'un réside dans la principauté même , l'autre à Yédo , où I on retient également en otage la famille du

(l) Cela répond admirablement aux most nohl? et right honorable des Anglais! N'estil pas surprenant qu'aux extrémités opposées de la terre ou trouve deux peuples insulaires , également remarquables par leur esprit d'indépendance , leur orgueil national, Leur respect superstitieux pour les vieilles institutions du pavs, et en même temps passionnés pour les distinctions de toute espèce, servil. s aJornteurs de l'étiquette et des formes aristocratiques?

(a) Fissoher représente cependant le prince de Snisoumn comme un vieillard vénérable ; mnis c'est peut-être la seule exception.

secrétaire absent. Il y a ainsi deux titulaires pour toutes les fonctions provinciales importantes ; ils alternent ensemble, et c'est tour à tour que chacun peut venir passer une année dans sa famille. Ces secrétaires ainsi imposés aux princes n'administrent ni en leur nom propre, ni au nom de leur souverain honoraire ; ils ne sont autre chose que les délégués du conseil, dont les ordres sont transmis par le secrétaire de Yédo à celui qui réside dans la province.

Les princes doivent ^ passer à Yédo une année sur deux, ou six mois de chaque année ; ils n'ont que ce temps pour jouir de la société de leurs familles, qui y sont retenues en otage. Pendant qu'ils résident dans leur domaine , éloignés de leurs familles légitimes ou illégitimes, il leur est expressément défendu d'avoir aucune espèce de relations, quelque innocentes qu elles soient , avec des personnes d'un autre sexe. Les pratiques et cérémonies qui doivent remplir leur temps comme celui du siogoun sont réglées à Yédo. Ils ne peuvent sortir de l'enceinte de leurs palais que dans certains cas déterminés, et dans un appareil prescrit. Il n'y a pasjusqu'aux heures de leur lever et de leur coucher qui ne soient rigoureusement fixées par le conseil. Ces princes et ceux qui les entourent savent parfaitement que la moindre infraction à ces ordres si minutieux ne saurait échapper à la connaissance du conseil, servi par des espions sans nombre. L'on assure cependant que ces malheureux espions n'exercent qu'au risque de leur vie leurs tristes fonctions; il parait qu'il en est revenu bien peu de Satzouma particulièrement. Le gouvernement central, qui ne les avoue pas, ne s'informe jamais de leur sort, et ne cherche pas à les venger.

Encore toutes ces précautions ne suffisent-elles pas pour rassurer pleinement le gouvernement. De peur que quelquesuns des princes , au prix de tout ce qui leur est cher , ne se liguent pour renverser le siogoun , on ne permet pas à des princes dont les fiefs se touchent de résider ensemble dans leurs domaines; on ne se départ de cette mesure générale que quand il existe entre eux quelque mésintelligence ouverte , et dans ce caslà on a soin de leur ménager sans cesse

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des causes nouvelles de discorde et de jalousie. Mais c'est surtout en les appauvrissant que l'on cherche à s'assurer leur obéissance. Les moyens ne manquent pas pour atteindre ce but.

Le service militaire pèse à peu près tout entier sur les princes. Ils doivent entretenir sur pied des troupes dont le nombre est proportionné à I étendue de leurs domaines; ils doivent même fournir aux provinces impériales des garnisons qui sont placées sous la dépendance directe du conseil. Ainsi à Nagasaki, qui depuis deux cents ans est l'unique entrepôt du commerce étranger , tous les bénéfices passent entre les mains du siogoun , des conseillers , des gouverneurs et de leurs suppôts; c'est uniquement dans ce but que la ville a été détachée du fief dont elle faisait partie pour être convertie en ville impériale; mais In garde de la baie n'en est pas moins confiée aux princes de Fizen et de Tsikousen, dont elle baigne les possessions. L'effectif de l'armée a dû être réduit pendant les deux siècles de paix profonde dont le Japon a joui depuis l'adoption du système d'isolement. Il en est résulté une réduction considérable dans les dépenses, sans que les princes ni leurs sujets se soient ressentis en rien de cette économie. Le nombre des troupes que doit entretenir chacun des princes a été réduit, il est vrai, dans la proportion voulue: maison les a forcés de verser au trésor de Yédo la somme à laquelle est évaluée l'entretien des troupes supprimées.

ITn autre moyen de les appauvrir, c'est de les obliger, pendant le temps de leur séjour à Yedo, à une grande pompe, à une représentation folle, et de les entraîner à des dépenses, à des prodigalités sans fin. Quand tous les expédients ont échoué devant la fortune immense Ou l'adresse extraordinaire d'un prince, on a recours aux deux grands moyens que nous allons mentionner, et dont l'efficacité ne s'est jamais démentie dans ce pays où Louis XIV eût trouvé des courtisans selon son cœur. Le siogoun s'invite à dîner chez son trop opulent vassal, dans le palais que celui-ci occupe à Yédo, ou obtient pour lui du mikado Quelque haut emploi dans le dalri; or, la dépense qu'il faut faire pour traiter

convenablement le siogoun ou pour recevoir l'investiture de rune des fonctions élevées dans le dalri est telle, que jusqu'à présent nulle fortune au Japon n'a pu y suffire (1).

L'état des nobles est semblable à celui des princes; leurs fiefs sont de petites principautés gouvernées et administrées d'une manière tout à fait analogue à celle qui vient d'être décrite.

Aussi nous dispenserons-nous d'en rien dire.

Les provinces et les villes qui forment le domaine impérial sont administrées par desgouverneurs que nomme le consei I d'État. On a recours aux mêmes moyens pour s'assurer de leur fidélité. Il y a par gouvernement deux gouverneurs (2), dont l'un réside à Yédo , où l'on retient également en otage la famille de son collègue ; les deux titulaires passent alternativement une année à Yédo, une année dans leur gouvernement. Ils sont assujettis à une surveillance tout aussi minutieuse que les princes ; leur autorité est à peu près la même, quoique leurs fonctions aient plus d'analogie avec celles des secrétaires chargés de l'administration des principautés. Il y a cependant cette différence, que les princes peuvent faire exécuter une sentence capitale de leur propre autorité,

(t) Quand les prince» du premier ordre se comportent mal le siogoun n'a pas le droit de les priver de la vie : tout ce qu'il peut faire est de les forcer, avec l'assistance du dairi ( l'autorisation du mikado), à remettre leur pouvoir à leur fils. " — Ainsi , vers 1772, le prince de Kiy ayant encouru le déplaisir du $io* goun, celui-ci s'adressa au mikado, qui priva aussitôt le coupable du titre de isiounagoun (conseiller d'État de la a" classe du dairi) ; lorsqu'il fut devenu ainsi un prince ordinaire, le siogoun le destitua, et lui ut défense de quitter Yédo. Son oncle fut chargé de gouverner jusqu'à la majorité de son fils. — A cette époque le prince eut ordre de se couper le ventre! (Titsingh). On trouve sur les subdivisions des premières classes ( princes et nobles) des détails assez étendus clans l'ouvrage de Titsingh ( Cérémonies du Japon , etc.; Paris, i8aa). — Ces détails sont Intéressants , mais nous devons nous contenter d'y renvoyer nos lecteurs.

(a) Il paraît même qu'A y en a eu quelquelois trois.

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tandis que les gouverneurs doivent surseoir à l'exécution jusqu'à ce que le jugement ait été ratifie a Yédo. Mais les uns et les autres évitent d'infliger la peine de mort; une condamnation de ce genre a toujours degraves conséquences pour eux , et l'on ne manquerait pas d'accuser de connivence, de négligence , ou au moins de mauvaise administration un fonctionnaire dans le département duquel se commettrait un crime assez grave pour entraîner une peine de ce genre (1).

Le gouverneur se décharge d 'une partie de ses fonctions sur des bureaux, dont les employés, nommés par le conseil d'État, sont soumis aux mêmes règles que lui; le nombre en paraîtrait fabuleux si l'on ne savait que le gouvernement japonais a pour principe d'employerle plusde monde possible(a). Nous citerons pour exemple rétablissement de Nagasaki , le seul sur lequel les Hollandais aient pu recueillir des renseignements certains.

I^e gouverneur a sous ses ordres deux secrétaires et plusieurs gobanvosls (3) ou employés supérieurs de la police ; cha-

(t) La responsabilité des magistrats, la solidarité des familles sont admises par les théories gouvernementales de la Chine et du Japon, et souvent pratiquées de la manière la plus impitoyable , en Chine surtout , où la magistrature nous parait être moins humaine en réalité qu'au Japon.

(a) Il y a entre ce principe et celui qui semblait naguère guider la marche de notre gouvernement une analogie qui n'échappera pas à la majorité de nos lecteurs. Cependant nos fonctionnaires sont plus indépendants, Dieu merci 1 La police et Yespionnage, n'ont jamais atteint en France le degré de perfection qu'on a su leur donner au Japon ! C'est ce que prouvent les détails qu'on trouvera plus loin.

(3) Gobanjrosi est un terme par lequel on désigne en général ceriains officiers du gouvernement ; peut-être à Nagasaki seulement, car les Japonais naufragés interrogés à Macao n'avaient jamais entendu parler de ces officiers. — Go signifie impérial ou gouvernemental; ban signifie veiller, garder, juger (bmn no iye ou ban-ja est un corps de garde) ; si se traduit par officier. — Ainsi donc Go-ban-yo-si est uu officier surveillant du gouvernement.

cuii d'eux est chargé d'un détail de service dont la responsabilité pèse sur lui; audessous d'eux sont placés les banyosis ou simples officiers de police ; tous ces employés sont directement soumis au gouverneur. 11 en est d'autres tout à fait indépendantsde lui : tels que le trésorier, espèce de ministre des finances au petit pied , qui prend rang après le gouverneur ; il a pour l'aider dans son travail un agent comptable. Après le trésorier marche le commandant militaire de la ville et du district. De tous ces employés ( à l'exception des bamjosis, dont la position est tout à fait subalterne ), le trésorier et le commandant militaire peuvent seuls avoir leurs familles à Nagasaki. Tous sont environnés d'espions.

Mais il est temps de nous arrêter quelques instants sur cet espionnage qui reparaît à tout propos , et de dire quelques mots de ce grand ressort du gouvernement japonais. Le mot metsiouke, par lequel on désigne les espions, signifie, selon Vdocteur Siebold , « observateur inébraniable; » selon les interprètes hollandais, ■ homme qui regarde de côté. » Si l'on en excepte les princes , on trouve des espions de tout rang. I^es nobles les plus fiers acceptent ces viles fonctions , tantôt pour ooéir à un ordre qu'ils ne pourraient éluder qu'en se donuant la mort, tantôt par ambition , avec l'espérance de succéder aux fonctions lucratives du coupable qu'ils auront dénoncé. A Nagasaki les espions soumis au gouverneur peuvent lui demander audience à quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit, et malheur à lui s'il s'exposait, en la refusant pour un motif quelconque, à ce que leur rapport parvint à Yédo par un intermédiaire autre quë lui. D'ailleurs il est lui-même surveillé par des espions inconnus. Lefaitsuivant s'est passe dans la province de Matsmaï, loin par consé-

Îiuent de la factorerie hollandaise, dont es membres n'ont pu en être témoins ; on peut , malgré cela , le regarder comme certain, et se faire, d'après cet exemple choisi entre milleautres, une idée du rôle que les espions jouent dans le gouvernement japonais.

On avait porté plainte contre le gouverneur de la province de Matsmaï. Le conseil prit des informations, et sut que les plaintes étaient fondées; le gouver-

neur fut aussitôt destitué. Mais Tétonnement fut grand à Matsmaï quand on reconnut dans son successeur un journalier, hacheur de tabac , qui , peu de mois auparavant, avait déserté la boutique de son maître. Le journalier était un noble de la province , qui avait pris ce déguisement pour exercer plus sûrement le rôle d espion pour lequel le gouvernement l'avait envoyé à Matsmaï.

Pour en revenir à Nagasaki , tous les fonctionnaires dont nous avons parlé sont employés du gouvernement. Il y a, en outre des autorités municipales , un conseil des neuf, chargé des affaires de la ville, de l'administration et de la po- Hce locales. Ces fonctions municipales sont héréditaires; les résolutions du conseil doivent être prises à l'unanimité ; en cas de partage, les opinions sont soumises au gouverneur. Ce conseil a sous ses ordres un régiment tfottonas et de kcuhiras, chargés de la tranquillité et de la propreté des rues, dont on ferme les portes à une certaine heure de la soirée, passé laquelle personne ne peut plus circuler sans la permission d'un fi as h ira ou d'un ottona.

Mais cette organisation sévère ne suffit pas à la sollicitude, soit paternelle, soit despotique , de ce gouvernement ou plutôt de ces institutions , jalouses de maintenir la tranquillité parmi le peuple. Toute agglomération de maisons est partagée en groupes de cinq maisons, dont les chefs répondent les uns pour les autres ; chacun d'eux est obligé de rendre compte à son hashira de tout délit, de tout fait irrégulier ou seulement peu ordinaire commis ou survenu dans la maison de l'un de ses quatre voisins-, du kashira le rapport passe à Vottona, et de celui-ci au conseil municipal ; de sorte que ce ne serait pas assez de dire qu'une moitié de la nation espionne l'autre; la nation tout entière est un espion multiple occupé à s'espionner lui-même. Les chefs de famille doivent exercer sur la portion de rue contiguë à leur maison une surveillance continuelle; tout accident, une blessure, une querelle entre des étrangers, est impute à leur négligence. Pour avoir oublie de faire un rapport plus ou moins insignifiant, on est condamné à l'amende, au fouet, à l'empri-

sonnement, ou aux arrêts. Cette dernière peine est beaucoup plus sévère au Japon que partout ailleurs : la famille entière du délinquant est privée de toute communication avec le dehors; les portes et les fenêtres de la maison sont fermées, pour prévenir toute évasion. Si le coupable est fonctionnaire, il est suspendu de ses fonctions et privé de ses appointements pendant tout le temps de son séquestre ; s'il est marchand ou artisan, ses affaires restent en suspens; de plus il est interdit à tous les hommes qui habitent la maison de se raser, ce qui n'est pas moins déshonorant qu'incommode. On ne nous dit pas comment la famille du coupable pourvoit à sa subsistance pendant la durée de cette longue réclusion.

Avec ce système de mutuel espionnage il faut nécessairement que chacun puisse choisir les voisins dont on le rénd solidaire. Aussi, nul ne peut changer de résidence sans avoir préalablement obtenu un certificat de bonne conduite des voisins qu'il veut quitter, et un consentement en bonne forme des habitants de la rue dans laquelle il désire fixer son domicile. L'on assure qu'un criminel ne peut trouver de refuge dans l'empire entier, et qu'il n'y a

{)as de pays au monde où les attentats à a propriété soient aussi rares; on peut y dormir les portes ouvertes sans avoir a redouter les voleurs. Mais il faut convenir que cette sécurité est bien chèrement achetée.

On ne connaît pas d'une manière précise la population du Japon : les auteurs

3ui ont essayé de la fixer ne sont pas 'accord ; leurs estimations varient entre des limites fort éloignées : les uns n'accordent à tout l'empire que quinze millions d'habitants , tandis que d'autres en ont porté le nombre jusqu'à quarante millions. M. Burgher, quia voyagé et résidé longtemps au Japon, et qui l'a exploré scientifiquement de concert avec Siebold, nous a paru convaincu que In population de toutes les îles japonaises n'excédait pas trente-trois à trente-quatre millions;: ce serait, à peu près , la population de la France.

Les Japonais se partaient en huit classes, à peu près héréditaires. C'est un devoir de rester toute sa vie dans la classe

L'UNIVERS

où l'on est né ; on ne s'élève que par des circonstances tout à fait particulières , si ce n'est même extraordinaires; toute tentative laite pour sortir de sa condition est vue de mauvais œil ; le mépris public poursuit ceux qui dérogent.

La première classe est celle des kok'~ siou, ou princes, qui comprend à la fois les daïmiô et les salmiô, dont le lecteur connaît déjà la condition.

La deuxième classe renferme les kir nin, ou hommes nobles. Ces nobles,comme on l'a vu, sont les possesseurs des fiefs; ils doivent le service militaire aux princes dont ils sont vassaux, ou au siogoun, quand leurs domaines se trouvent dans une province impériale. Le nombre de soldats qu'ils doivent entretenir est proportionné à l'étendue et à la richesse de leurs propriétés. C'est par des concessions de terre qu'ils s'acquitteut envers ceux de leurs vassaux aux* quels ils font prendre les armes. Parmi les ki-nin on choisit les ministres qui ne sont pas princes , les grands officiers, les gouverneurs, les généraux, etc. L'ardeur avec laquelle tous les nobles convoitent ces emplois les met dans la dépendance du gouvernement. Cela ne suffit pas néanmoins pour apaiser ses alarmes, et l'on emploie pour eux la plupart des précautions dont on fait usage pour les princes. Il est vrai qu'on ne les sépare de leurs familles aue quand ils occupent quelque emploi élevé ; mais on les force à passer une partie considérable de chaque année à Yédo, et d'y déployer un luxe qui, bien qu'inférieur a la magnificence exigée des princes , est tout a fait hors de proportion avec leurs moyens. On y trouve le double avantage de les appauvrir, et de les forcer à diminuer le nombre de leurs vassaux militaires , afin de retirer de leurs domaines un revenu plus considérable. Comme depuis deux siècles le Japon jouit d'une paix profonde , il est probable que l'on y regarde ces mesures comme très-sages.

La troisième classe se compose des prêtres sinntou's et bouddhistes. Nous parlerons d'eux avec détail en traitant de la religion.

La quatrième classe comprend tous les samorai ou militaires; ce sont les vassaux des nobles. Le service que l'on exige d eux n'est plus depuis longtemps

que l'ombre du service militaire, et l'armée japonaise ne sert plus qu'à fournir des gardes au mikado, au siogoun et aux princes , à maintenir la tranquillité intérieure et à garder les côtes. — Mais autrefois, quand le Japon n'avait pas.

rompu toute relation avec les étrangers, et que les voyages à l'étranger n'étaient pas interdits a ses habitants , ils avaient dans toute l'Asie la réputation de soldats braves et expérimentés, et ils s'engageaient volontiers au service du premier prince qui avait besoin d'eux. Ces émigrations sont défendues maintenant; il est donc impossible de savoir à quoi s'en tenir sur la valeur de l'armée japonaise, qui depuis deux ceuts ans n'a pas eu raccasiou de se signaler. Quoi qu'il en soit de sou peu d'utilité, l'armée, dans l'opinion publique, passe immédiatement après ses chets féodaux.

On assure qu'outre les samorai des provinces impériales le siogoun entretient un corps armé nommé les que l'on regarde généralement comme inférieur aux samorai (quoiqu'ils fassent partie de la même classe) et comme ayant plus d'analogie avec les hommes d'armes du moyen âge qu'avec des troupes régulières. Le capitaine Golownin, dans 1 in 1 ation

3u'il a publiée de sa caplivitéau Japon, il que les soldats impériaux sont si bien tenus, comparativement à ceux des princes, qu'il avait pris les simples soldats pour des officiers. Les auteurs hollandais ne fout aucune mention de cette différence. La position de Golownin, prisonnier dans une province éloignée, n'ayant d'autreinterprete qu'un grossier kourile, est peu faite pour inspirer une grande confiance ; son témoignage a beaucoup moins de poids ordinairement que celui des Hollandais; mais si l'on remarque qu'il n'a été entouré que des militaires qui le gardaient, qu'il a toujours vécu au milieu d'eux , on attachera plus de poids à son assertion , et nous sommes porté à croire que cette différence existe véritablement (1).

(i) Le témoignage de Siebold est tre*- favorable à la perspicacité de Golowuiu, dont il parait apprécier surtout les observations sur le gouvernement japouais. — 11 est donc prudent de tenir compte des assertions de (iolowuin.

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Ces quatre classes sont les classes élevées du Japon ; seules elles jouissent du privilège si envié de s'armer de deux sabres et de porter le hukama.

La cinquième classe forme la portion supérieure de ce qu'on pourrait appeler bourgeoisie, tiers état. Elle comprend les employés subalternes et ceux qui se livrent à 1 art de guérir. Elle jouit «l'une certaine considération ; ses membres sont respectés des gens comme il faut; ils ont le droit de porter le sabre et le pantalon.

La sixième classe se compose des négociants et marchands en gros ; quoique Ton ait pour eux le plus souverain mépris , c'est entre leurs mains que se trouvent presque toutes les richesses du Japon. Bien loin d'être obligés, comme dans les classes supérieures , à des dépenses effrénées, toute espèce de représentation leur est interdite; ils sont soumis à des lois somptuaires rigoureuses.

Nous avons déjà parlé de la démarche humiliante au prix de laquelle les plus riches négociants peuvent acheter le droit de singer leurs supérieurs ; ils peuvent ainsi obtenir la faveur de porter un seul sabre, mais jamais, dans quelque cas que ce soit, ils ne peuvent aspirer à l'honneur de porter pantalon.

La septième classe renferme dans son sein tous les marchands de détail , les artisans, et, chose étrange pour nous, les artistes. Une seule brandie d'industrie en est exclue, et forme une catégorie à part dont nous nous occuperons incessamment. — Il est difficile de donner une idée juste de la considération dont jouissent les membres de cette classe si nombreuse ; autant de professions, auta nt d'échelons inégaux : ainsi les peintres et les orfèvres sont placésbien plus haut que les charpentiers et les forgerons; mais nous ne savons pas si l'on établit quelque distinction entre les peintres de tableaux et les peintres en bâtiments.

La huitième classe comprend les paysans et les journaliers de toute sorte, pour la plupart serfs des nobles propriétaires; ils sont écrasés, nous assuret-on, par des redevances ou des contributions de toute nature; ceux même dont la condition se rapproche le plus de celle de nos métayers paraissent végéter dansuneindigencequitendalesdégrader

et à les abrutir.— Nous admettons ces allégé tionsd'une manière générale, comme exprimant les conséquences inévitables du système féodal et seigneurial qui se maintient eu vigueur au Japon; mais nous croyons cependant qu'il y a de l'exagération dans ce tableau. Le peuple , eu général , parait content de son sort, et depuis Kœinpfer jusqu'à nos jours les voyageurs les plus dignes dt, foi nous représentent la masse de b nation comme pauvre, à la vérité, mais non comme avilie et complètement accablée par la misère ou réduite à ce désespoir qui enfante inévitablement les révoltes. On est en droit de penser, au contraire, que les Japonais des basses classes (et c'est d'eux qu'il s'agit) ressemblent aux classes les plus élevées par l'indépendance naturelle et l'élévation île leur caractère , et qu'ils supportent avec une lierté qui ressemble à l'indifférence les privations auxquelles leur condition les expose. — D'ailleurs, ils se contentent de peu, et ils tiennent infiniment plus à leur honneur (comme ils le comprenent) et aux plaisirs et distractionsque leur offrent les fêtes publiques, l'appareil des processions et des cortèges, les théâtres ambulants, etc., qu'au bien-être matériel et à l'abondance ou au choix des aliments. Au reste, nous manquons nécessairement de renseignements complets sur les droits, les ressourees, les habitudes de cette partie de la population, et nous pouvons seulement former à cet égard des conjectures plus ou moins probables.

A ces huit classes officiellement reconnues on pourrait en ajouter une neuvième, dans laquelle viendrait se plaeer l'exception que nous avons signalée en parlant de la septième classe, et qui s'applique aux tanneurs, aux corroyeurs et a tous ceux qui se livrent à la préparation et au commerce des peaux. La doctrine Sintou attache une idée de souillure à tout ce que la mort a touché ; c'est là sans doute l'origine du préjugé qui fait de ces malheureux les véritables parias du Japon. Il leur est interdit d'habiter avec les autres hommes : ils doivent se construire des villages particuliers ; ils n'entrent dans les villes que pour y servir de geôliers ou d'exécuteurs, et ce sont les propriétaires des maisons à

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thé qui leur doivent assistance , en cas les poursuivre; tandis que les seconds

de besoin. L'entrée des auberges et ne peuvent être poursuivis que par l'of-

lietix publics leur est formellement inter- fensé, qui souvent ne veut ou ne peut pas,

dite; en voyage ils mangent dans la pour se donner le plaisir de la vengean-

rue le repas qu'ils ont acheté, et un ce, ajouter les frais d'un procès crimi-

aubergiste briserait plutôt que de re- nel à tous les maux qu'il a déjà endurés,

prendre le vase dans lequel un de ces Les plaintes de peu d'importance sont

malheureux aurait bu. Ils ne sont point déposées entre les mains des ottonas,

compris dans les recensements, et, ce qui, avec l'aide et sous le contrôle des

qui est plus extraordinaire encore, leurs espions, jugent comme magistrats de

villages, quand ils sont bâtis sur une simple police. Leurs jugements , ainsi

Srande route, ne sont point comptés que la procédure , sont secrets. On peut

ans la longueur de la route : on les re- appeler de leurs décisions aux tribunaux

garde comme n'existant pas; les voya- publics. Mais c'est surtout pour éviter

geurs, qui payent, d'après la distance la publicité que l'on a confié à ces ofO-

parcourue entre deux villes, les hommes ciers municipaux le droit de redresser

et le bétail qu'ils prennent à chaque re- certains torts et de punir sans bruit,

lai, traversent gratuitement les villages naiboun, les contraventions légères. On

habités par les ouvriers en peau (I). ménage ainsi l'honneur et l'amour-pro-

Les lois japonaises sont sanguinaires; pre de plus d'un délinquant, elles font peu de distinction entre les Les tribunaux publics ont une grande différents degrés de culpabilité ; pour le solennité; on les dit très-expéditifs, vol, par exemple, on ne tient aucun très-habiles à mener une procédure; racompte des circonstances dans lesquelles rement la vérité leur échappe; il faut il a été commis. L'amende n'est appliquée malheureusement ajouter qu'a défaut de qu'à de légères infractions aux règle- preuves ou de moyens naturels ils ont nient. s de police municipale; les législa- recours à la torture! Leurs jugements teurs japonais pensent que des châti- sont sans appel, ments de ce genre donneraient au riche La peine ae mort entraîne avec elle un injuste avantage sur le pauvre. la confiscation des biens du coupable et On prend un grand soin pour faire la disgrâce de sa famille. Aussi tout criconnaître les lois à toutes les classes, minel d'un rang élevé prévient-il le juge- Dans toute ville ou village on proclame ment public en se donnant la mort. S'il les nouvelles lois du haut d'une tribune est arrêté trop promptement pour avoir entourée d'une palissade; on les y af- recours à ce moyen extrême, et que sa fiche ensuite pour l'instruction de ceux famille excite assez d'intérêt pour que qui n'ont pu assister à leur proclamation, les juges et les directeurs de la prison Lis règlements de police y restent tou- veuillent s'exposer à quelques dangers jours affichés. en sa faveur, on a recours aux deux On dit que la justice s'administre avec moyens suivants pour qu'il meure nalune grande intégrité, sans distinction boun avant le jugement. Dans le cas de riche ni de pauvre, de noble ni de le plus favorable, on lui fait secrètevilain. Il est vrai que les attentats con- ment passer une arme avec laquelle il tre la sûreté de l'État sont plus sévère- se donne la mort; mais ce moyen est ment punis que les crimes envers les rarement employé : il expose à trop do particuliers. Cela tient à ce que les em- dangers l'ami qui se dévoue ainsi. Le ployes du gouvernement chargés de la plus souvent on met le prévenu à la torrépression des premiers s'exposeraient ture, comme pour lui arracher des aveux, à une mort probable en négligeant de et l'on donne ordre à l'exécuteur de le

mettre à mort avant qu'on ne lui. oit

(i) L'origine de ce singulier état de choses adressé a"Çune question. Dans les deux

mériterait d'être recherchée. Il nous semble cas, 011 fait courir le bruit que le pn-

probablc que cetie proscription de la caste SOnmer est mort de maladie; et comme

des tanneurs est une importalion de l'Inde la présomption est en sa faveur tant

( Oangétique ) ; mais l'examen, même super- qu'il n'a pas avoué son crime, 011 rend

ficiel, de la question nous mènerait trop loin, le cadavre à sa famille, qui échappe ainsi

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aux autres conséquences d'une condamnation capitale.

Quand on juge le coupable indigne de ces ménagements , ou le garrotte et on le conduit à cheval au lieu de l'exécution, qui est un espace découvert hors de l'enceinte de la ville. Son crime est inscrit sur un drapeau ; on le crie sur son passage. Chacun, pendant le funèbre trajet, peut lui offrir des rafraîchissements; mais c'est une faveur dont peu de personnes profitent. Les juges et tous les membres du tribunal, entourés des insignes de leurs fonctions et de glaives nus, occupent les places d'honneur sur le lieu de l'exécution . Le bourreau offre une coupe de saki avec du poisson sec ou sale , des racines , des champignons, des fruits ou de la pâtisserie au condamné, qui peut partager avec ses amis ce repas suprême. On le place ensuite sur une natte entre deux tas de sable, et on lui tranche la tête avec le glaive.

On plante la téte sur un pieu; un écriteau fait connaître le crime du coupable. Ce n'est qu'après trois jours que la famille peut taire enlever et enterrer ce que les oiseaux de proie ont laissé du cadavre.

Telle est la description que donnent des auteurs hollandais d'une exécution à laquelle ils ont assisté à Nagasaki.

Mais on peut présumer que cette forme d'exécution ne s'applique qu'aux malfaiteurs de bas étage : nous avons dit plus haut comment se mettaient à mort les coupables d'un rang élevé. Peut-être aussi est-il permis de croire que, malgré leur précision , les lois japonaises laissent au juge une certaine latitude dans le choix du supplice. Quoi qu'il en soit , il est certain que ce ne sont là que les formes les moins rigoureuses pour l'application de la peine capitale. Nous savons positivement que souvent on soumet les coupables à une torture publique, et que l'habileté du bourreau se mesure au nombre des coups (il ne doit pas dépasser seize ) qu'il peut porter à sa victime sans la tuer. On dit qu'en pareille circonstance les jeunes nobles prêtent leurs armes neuves pour en faire essayer la trempe, et l'on afQrme qu'ils prennent grand plaisir à ces exécutions sanglantes, surtout lorsque la torture eu augmente l'horreur. De tous ces spec-

tacles le plus divertissant pour eux, à cause des contorsions de la victime, est celui d'un malheureux couvert d'une chemise en joncs ou roseaux tressés, à laquelle on met le feu ; ils l'ont appelé la - danse de la mort. »

Pendant que nous traitons ce sujet, nous devons direque les ÀnnalesdesSiogo uns citent le hara-kiri comme un châtiment quelquefois imposé par l'empereur. Quoique ce fait ne soit constaté par aucun autre ouvrage , l'origine japonaise de ce livre lui donne un certain caractère d'authenticité. Mais si l'on observe que son traducteur supposé, Titsing , ne connaissait que très-imparfaitement le japonais ; que la traductiou a été réellement faite par les interprètes du pays, qui savent mal le hollandais; que le savant philologue Klaproth a trouvé d'autres traductions de Vopperhoofd pleines de contre-sens ; et enfin que cet ouvrage n'a été publié, pour la première fois, que bien longtemps après la mort de Titsinç, et encore en français, on pourra raisonnablement expliquer ce passage, en supposant qu'il s'agit, au lieu d'un commandement, d'une simple insinuation de l'empereur, qui engagerait quelquefois de hauts personnages à avoir recours à ce genre de suicide.

Le régime des prisons pour les délits ordinaires est tres-supportable. Celle dans laquelle le capitaine Golownin et ses compagnons d'infortune ont été détenus a Matsmaï est une des plus rigoureuses : c'était une suite de cellules dans une espèce de grange ; et malgré les récriminations de Golownin, il est évident, d'après son propre récit, que ces cellules étaient aérées, chauffées et proprement tenues, et que les prisonniers étaient passablement nourris, en admettant, toutefois, que le régime des Japonais puisse convenir et suffire à des appétits russes. Plusieurs circonstances prouvent que le lieu de leur détention était bien une prison ordinaire. Ainsi, avant de l'y conduire , on l'avait prévenu qu'il allait être enfermé dans une véritable prison, et il y a trouvé un Japonais condamné à être flagellé; le nom japonais de roya ( littéralement , cage ), qu'il lui donne, est celui par lequel Kœmpfer désigne la prison.

Mais tout ce qu'on vient de dire ne

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s'applique nullement aux prisons où Ton renterme les criminels avant ou après leur jugement; elles portent le nom de gohuya {gokouya ?), « enfer -, et il paraît qu'elles le méritent. Dans ces cachots , situés dans la maison du gouvernement , on entasse quinze et vingt personnes dans une même pièce, qui n'est éclairée et aérée que par une petite ouverture grillée , pratiquée dans le plafond. La porte ne s'ouvre que pour taire entrer ou sortir un des prisonniers. On leur refuse livres, tabac, et toute espèce de distraction; ils n'ont point de lits; ils échangent leurs ceintures de soie ou de toile line contre un ceinturon de paille , symbole d'ignominie. Le même trou sert d'issue aux excréments et de passage à la nourriture des prisonniers. Les vivres qu'on leur donne sont de la plus mauvaise qualité; et quoiqu'on leur permette d'acheter ou de recevoir de chez eux des comestibles, ils ne peuvent guère profiter de cette tolérance, à moins de s'en procurer une assez grande quantité pour satisfaire aux exigences de tous leurs compagnons, car il paraît que les habitants de cette infernale demeure sont livrés sans contrôle, pendant tout le temps de leur détention, à toutes leurs mauvaises passions; il s'ensuit que les plus méchants sont les maîtres, et que dans cette république de tous les crimes les faibles sont à la merci des plus forts (1)!

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