MŒURS ET COUTUMES DES JAPONAIS
État social et vie privée.
Nous n'avons pour nous éclairer sur cet important sujet que les relations publiées, à diverses époques, par des membres de la factorerie hollandaise.
Nous avons fait connaître le genre de vie auquel sont astreints les exilés vo-
( i } Sommes-nous beaucoup plus avancés ? — Peui-on imaginer rien de plus affreux, de plus bideUX, de plus déplorable que ce qui se passait à bord des pontons ou à « Stapleton prison, » etc., où tant de malheureux étaient entassés pendant les guerres de l'empire? — Que de réformes à faire, d'améliorations à apporter encore dans le régime de nos prisons! — Quand la politique et la guerre cesseronl-elks de peupler de leurs victimes ces antres de perdition I
lontaires de Dézima ,et maigre leurs petites excursions aux environs de Nagasaki et le privilège dont jouissent certains d'entre eux , une fois en quatre ans, de faire le voyage de Yédo, on ne saurait attendre de ces étrangers, n'ayant pour la plupart qu'une connaissance très-imparfaite 'de la langue du pays , une peinture complète des mœurs japonaises. Il n'est pas douteux, cependant, que nonobstant les désavantages de leur position , ils ont recueilli de nombreux documents sur ce pay6 mystérieux. En ayant soin de classer les matériaux ainsi obtenus dans un ordre convenable, et de choisir dans le nombre ceux qui paraissent présenter le moins d'incertitude, nous parviendrons à donner au moins une idée générale à peu près exacte de cette société dont la civilisation , évidemment fort avancée, ressemble cependant si peu à la nôtre et à celle de tous les peuples qui nous sont le mieux connus.
Nous nous attacherons d'abord à mettre en relief ce qui donne aux mœurs nationales un caractère d'originalité incontestable, ce qui frappe surtout les étrangers et les pousse a rechercher les causes religieuses et politiques de cette originalité. Dans ce but, et désireux en même temps de ménager à cette esuisse une sorte d'unité, nous prenrons le Japonais à sa naissance et le suivrons à travers l'enfance, la jeunesse et l'âge mûr, jusqu'à son tombeau.
Mais , comme la condition des femmes chez les différents peuples, et à différentes époques de la vie d un même peuple , exerce une telle influence sur le développement de la civilisation, qu'elle imprime, pour ainsi dire, un cachet particulier a chaque civilisation , suivant lé rôle que les femmes sont appelées à jouer dans la famille et dans la société, il nous semble indispensable de dire quelques mots , avant tout , sur la place que les femmes occupent dans la famille et la société japonaises.
A ce double point de vue , la position des femmes , au Japon , diffère notablement de ce qu'elle est dans le reste de l'Orient. La Chine est le seul pays qui présente quelques analogies de détail ; mais, considérée dans son ensemble, la condition des Japonaises parait se
JAPON
rapprocher autant de la condition des Européennes que de celle des Asiatiques. Comme les Européennes, les Japonaises occupent un rang distingué dans la société, et partagent tous les plaisirs honnêtes de leurs pères et de leurs maris. Elles sont libres autant et plus qu'elles ( au moins que certaines d'entre elles ). Elles abusent très-rarement de cette liberté, et dans les classes moyennes et élevées elles sont d'une cliasteté exemplaire. Une femme adultère peut se rencontrer au Japon , mais c'est une exception (I). Leur intelligence est cultivée avec le même soin que celle des hommes , et nous avons déjà constaté qu'a la cour du mikado (dans le Dairi), en particulier on cite un assez grand nombre de femmes parmi les historiens, les moralistes et les poètes les plus admirés. On les représente, eu général, comme étant d'un caractère aimable, gaies sans affectation, élégantes et même coquettes dans leur mise, distinguées dans leurs manières, et faisant avec une aisance parfaite les honneurs de leurs maisons (2). Mais leur liberté ne
(i) Les anciennes relations mentionnent plusieurs cas d'adultère et daus diverses classes de la société ; mais le* châtiments terribles infligés aux coupables, et dont on nous ■ conservé les détails, prouvent l'horreur qu'inspirent ces rares violations de la fidélité conjugale. Le Japonais du rang le plus infime n'est pas moins jaloux de son honneur que le prince, et se venge aussi cruellement que lui. roje* Mandelslo, tome II, p. 49g a 5 00, et le Chinese Repos 1 tory, vol. IX, p. 6aa, note.
(a) Au Japon, comme en Chine, une frnune bien élevée doit savoir lire couramment (ce qui est plus difficile que chez nous), écrire une lettre avec élégance, et cela veut dire que son denture et .son style doivent être irréprochables. Si elle compose rapidement des vers sur un sujet donné, elle est accomplie. La musique et le dessin fout également partie, et partie essentielle, d'une éducation soignée. Mais il est évident que cette éducation complète est l'apanage exclusif des femmes appartenant aux familles «nées. Les autres, en général, sont comme les femmes qui se trouvent chez nous dans <1« conditions analogues, condamnées par le* exigences matérielles de leur position à •«>« ignorance à peu près absolue. Il en est beaucoup parmi elles qui seraient hors d'état d'écrire iine lettre. Il parait certain
s'étend pas au delà de ces relations de société auxquelles leur présence donne tant de charmes. Dans leur vie intérieure nous retrouvons la femme asiatique. Au sein de la famille elles restent dans un état de tutelle, de dépendance envers leurs maris, leurs fils ou leurs plus proches pareuts mâles. La loi ne leur reconnaît aucun droit. Elles ne sont pas aptes à témoigner en justice. Le mari peut introduire un nombre illimité de concubines dans la maison qu'elles gouvernent, et il arrive assez fréquemment que ces concubines ont un établissement séparé, et ne sont pas tenues dans un état de dépendance à l'égard de l'épouse légitime; cela doit s'entendre cependant des familles nobles et riches surtout. Il est rare de trouver des exemples de ces écarts poly^amiquesdans les classes inférieures. En général, ces femmes de la main gauche sont soumises à l'autorité domestique de l'épouse légitime; eu signe d'infériorité il leur est interdit de se raser les sourcils; mais leur état n'a rien de criminel ni même de déshonorant aux yeux des Japonais. Le divorce est toujours facultatif pour les hommes; leur intérêt et les convenances peuvent seuls les entraver dans l'exercice de ce droit, qui est illimité. Le mari est obligé d'entretenir la femme répudiée dans une situation conforme à son propre rang toutes les fois que le divorce n'est pas prononcé par un tribunal pour une cause prévue par la loi , telle par exemple que la stérilité ; mais la malheureuse femme qui n'a pas donné d'enfants à son époux n'a pas droit à ses secours. Dans aucun cas , sous aucun prétexte , la femme ne peut demander à se séparer de son mari. Chez elle elle est maîtresse,
néanmoins que les classes inférieures au Japon sont moins ignorantes que les classes correspondantes en Europe. Nous ajouterons qu'au point de vue de la liberté accordée par l'usage aux Japonaises, elles sont dans une condition de beaucoup préférable à celle des femmes chinoises. Leurs relations de famille sont infiniment moins restreintes, et elles ont d'ailleurs sur les Chinoises cet immense avantage que leurs pieds ne sont pas condamnés à la mutilation, et qu'elles peuvent se promener librement, dans la véritable et complète acception du terme.
L'UNIVERS
elle gouverne la famille; mais d'ailleurs on la regarde plutôt comme un jouet précieux destine aux plaisirs de l'homme une. comme une créature raisonnable laite pour partager toute son existence. Klle doit le distraire par ses talents, l'égayer par sa conversation vive et enjouée; elle ne peut pas alléger, en en prenant sa part , le fardeau de ses inquiétudes et de ses chagrins. Loin d'être la confidente de ses secrets, il la tient dans une ignorance absolue de ses affaires publiques ou privées; elle n'oserait hasarder une question sur de pareils sujets sans être taxée de présomption et de folle audace.
Après cette courte digression, nous allons raconter la vie d'un Japonais avec l'étiquette cérémonieuse qui semble la remplir, et à laquelle il est soumis avant (l'avoir vu le jour.
Aux premiers symptômes de grossesse , on entoure le corps de la jeune mère d'une ceinture de crêpe rouge tressé ( en japonais, hère-obi ) ; cette cérémonie se fait en grande pompe ; elle est accompagnée des rites religieux adaptés à la circonstance; le choix delà personne qui présente la ceinture est un point d'une importance extrême (1). Les savants japonais assignent à cette étrange coutume une origine assez curieuse. Il y a quelque seize siècles, disent-ils , un mikado mourut, laissant sa veuve dans un état de grossesse avancé. Après s'être ceinte de la ceinture rouge, elle prit à la tête de l'armée la place du mikado, et acheva la conquête delà Corée. Klaproth nomme cette amazone Sein-Goû-Kono-GoU, et Siebold, Zingou-Kwo-Gou ; elle était elle-même de la famille des mikados, et ses exploits lui valurent le souverain pouvoir. Fut-elle ou non proclamée mikado par ses contemporains ? Cest ce que les historiens japonais n'ont pas su clairement établir encore; mais il est hors de doute qu'elle gouverna l'empire pendant le reste de ses jours; elle mourut à l'âge de cent ans, après soixanteneuf ans de règne , et laissa la couronne au fils posthume de son époux , le monarque auquel les Japonais doivent l'introduction des caractères Chinois , par
le divin Wo-Nin, qu'il fit venir de Corée en Tan 285(1). Ils ont placé la mère et le fils au rang des esprits célestes. Parmi le peuple on regarde la ceinture comme une simple précaution, dont le motif est singulier, son unique but étant, selon bien des gens, û'empécher l'enfant d'abuser de sa position pour aller dérober la nourriture de sa mère, qu'il ferait ainsi mourir de faim! Mais quelle que soit l'origine de cette coutume, elle existe, et l'on ne doit plus rien changer à la ceinture une fois qu'elle est attachée, jusqu'à la naissance de l'enfant.
Ce n'est que pour cet heureux événement qu'on délivre la mère de l'insupportable bandage ; mais elle n'est pas au bout de ses peines, et l'on va voir ce qui lui reste à endurer encore de cérémonies et de pratiques superstitieuses. Aussitôt après ses couches,' on l'installe sur son lit , assise sur son séant, entre trois sacs de riz placés sous ses bras et derrière
(i) Cette princesse est plus connue , à ce qu il parait , sous le titre de Hatchiman Go (ou Fatsiman Go), et son fils sous celui de Ko Hatchiman Go ( ko signifiant fils ) ; on appelle aussi ce dernier Hatchiman Tarou, et on raconte ses exploits sans nombre (a).
Le hère obi ou ceinture dont il est question est large d'environ trois pouces, et son usage le plus important est , au dire des Japonais , de soutenir et de fortifier la mère, qui porte cette ceinture extrêmement serrée. On assure que dans quelques localités la femme accouche de son premier enfant dans la maison paternelle , ai 1 état de la fortune de ses parents le permet. Ici , comme eu Chine, des matrones, respectables par leur caractère et leur expérience, sont employées comme sages-femmes, sans que cela dispense la famille d'avoir recours au médecin, surtout après l'accouchement. Immédiatement après ses couches, la mère se rase les sourcils, quelquefois même, par anticipation , quand elle approche du terme. Les sourcils doivent demeurer le reste de la vie.
(a) Kannpfer dit de cet empereur . qu'il appelle Oosin on 'f 'ootin . et après sa mort Yamafta Fattman (le Mars de Yamatta) : « qu'il fut illirstre dans la paix et ta Ruerrc. et fut au*»l le véritable pere de ses sujet». " Il oiodU sur le trône en t?o, et mourut, Agé de rent treize ans , eu sis. Noua trouvons mentionné dans les annales japonaises un grand général, Fatzmanlaro, qui combattit les Attouma Yebië ( barbares de la région orientale de Nippon ) en
barr» de la rég
. - H y a pcut-ci
ire ici quelque
JAPON
die; elle passe ainsi neuf jours et neuf nuits, presque privée de nourriture, et sans fermer l'œil , de peur que pendant son sommeil elle ne change quelque chose à la position prescrite. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que cette torture n'ait pas des suites plus fâcheuses pour les malheureuses qui y sont soumises. On a remarqué cependant que les femmes japonaises sont plus longues que les autres à se rétablir; résultat tout naturel de cette coutume cruelle. Pendant les cent jours qui suivent les couches on traite lu mère comme malade; elle ne reprend ses fonctions domestiques qu'à l'expiration de ce terme de rigueur; c'est alors qu'elle se rend au temple , qu'elle s'acquitte de son pèlerinage ou des vœux qu'elle a faits à l'heure du péril.
Dès que l'enfant est né on le plonge dans un bain; puis on le laisse sans maillot , vétu de manière à ce que rien ne s'oppose au développement de son corps. On ne le prive de cette liberté que le jour où il faut conférer un nom à ce nouveau membre de la société; cette cérémonie a lieu le trente et unième jour après la naissance d'un garçon, le trentième après celle d'une fille. On transporte 1 enfant en grande pompe au temple delà famille; il est suivi des domestiques, qui portent sa garde-robe; c'est d'après la richesse et le nombre de ces petits vêtements que l'on juge du rang et de la fortune du père. La marche est fermée par une domestique oui tient d'une main la boite contenant les honoraires de la prêtresse (1) , de l'autre un morceau de papier sur lequel sont inscrits trois noms. Après avoir soumis, avec les cérémonies ordonnées, ces trois noms au Dieu patron du temple , la prêtresse proclame celui qui a obtenu le choix de la divinité; elle nomme l'enfant, qu'elle asperge d'eau. La cérémonie se termine par des chants sacrés accompagnés d'instruments. De là on
(0 Le Chine se Repotitorj (vol. IX, p. 6a 3 et 6*4 , noie) doute qu'il s'agisse ici d'une prêtresse. Il est certain, au moins, que » cérémonie de l'imposition du nom au nouveau-né varie suivant les provinces, et su i - *«nt les croyances , le rang et la fortune des familles.
transporte l'enfant dans plusieurs autres temples; avant de rentrer, on le présente au plus proche parent de son père, qui lui offre en cadeau un paquet de chanvre, symbole d'une longue vie, des talismans, des reliques et autres objets précieux; si son jeune parent est un garçon il ajoute à tous ses dons deux éventails, qui représentent le sabre et sont les symboles du courage; si c'est une fille, une coquille de couleur, symbole de beauté.
L'enfant grandit et se développe ainsi en toute liberté ; ce n'est qu'à trois ans qu'il prend la ceinture ; cette cérémonie reçoit la consécration religieuse qui accompagne tous les changements, toutes les époques de la vie des Japonais.
En leur donnant la ceinture on leur enseigne leurs premières prières. A sept ans on les revêt du manteau de cérémonie , et, chose étonnante , après toute la solennité qui a présidé au choix de leur premier nom, on leur donne un nom nouveau. Après avoir revêtu le manteau les jeunes garçons sont admis dans le temple, et s'acquittent ponctuellement de leurs devoirs religieux.
Les enfants sont élevés dans des habitudes de rigoureuse obéissance. Les parents japonais pensent avec raison que cette discipline seule peut rendre inutiles les châtiments , et qu'elle forme le caractère. Les enfants des deux sexes , de toutes les classes de la société, se réunissent à peu près sans exception dans des écoles élémentaires , où on leur enseigne, outre la lecture et l'écriture, les notions fondamentales de l'histoire de leur pays. Là s'arrête ordinairement l'instruction des enfants pauvres , mais l'on affirme positivement qu'il n'est pas au Japon tout entier un journalier qui ne nossède ces premiers éléments. Les entants riches passent de ces écoles à des écoles supérieures , où s'achève leur éducation. C'est là qu'on leur inculoue toutes les règles du savoir-vivre, qu on leur enseigne les belles façons , les règles les plus minutieuses de 1 étiquette : un Japonais bien élevé ne doit jamais hésiter dans ses relations avec un de ses semblables, quels quesoientla nation, lerang et la famile de l'homme avec lequel il se trouve en rapport. Il doit connaître et suivre invariablement le code des
L'UNIVERS
convenances. On y exige d'eux la connaissance approfondie de l'almanach :
rien de plus vulgaire et de plus dangereux à la fois que de se marier, que de commencer un voyage , ou toute autre affaire de quelque importance un jour néfaste. On enseigne encore aux garçons les éléments des sciences mathématiques, la gymnastique et le grand mystère du Hara-Kiri ou de l'art de se fendre le ventre, genre de mort qu'un homme comme il faut est souvent obligé de se donner. On leur apprend, non-seulement à s'acquitter convenablement de cette opération héroïque avec le cérémonial consacré en pareille occasion , mais à reconnaître, les différentes causes qui rendent ce genre de suicide inévitable pour un homme bien élevé. Au lieu de ces terribles leçons, on familiarise les jeunes filles avec les travaux les plus délicats de l'aiguille, avec le gouvernement du ménage. On s'étudie à leur donner les talents et les habitudes nécessaires à la mère de famille comme à la maîtresse de maison.
A quinze ans on regarde l'éducation comme achevée ; le jeune homme prend sa place dans la société ; il se fait raser la tête à la mode japonaise , et change encore une fois de nom. Mais ce nom lui-même ne lui reste pas toujours : à chaque promotion nouvelle dans les fonctions publiques ( et la moitié des Japonais au-dessus de l'état de manœuvres occupent des fonctions publiques), à chaque promotion nouvelle, le fonctionnaire change de nom. Bien plus, comme un subordonné ne peut jamais porter le même nom que son chef, s'il plaît au fonctionnaire promu de prendre le nom d'un de ses subalternes, celui-ci est forcé à son tour de. changer de nom, et ainsi de suite jusqu'aux derniers degrés de la hiérarchie. On comprend facilement quelle obscurité cette étrange coutume doit jeter dans toutes les études historiques, et combien il doit être difficile de suivre les progrès d'un usurpateur , par exemple , dans le dédale de ces changements de nom(l).
(i) L'éducation des simples citoyens diffère de celle des jeunes gens appartenant au* familles nobles, surtout en re que ces derniers apprennent l'escrime, la gymnastique et
On se marie jeune au Japon ; on y a horreur des mésalliances, et il n'est pas rare de voir , même dans les classes moyennes , des jeunes gens obligés, comme souvent les princes en Europe, de s'épouser sans s'être jamais vus. Le trésorier de Nagasaki, par exemple, n'est pas d'un rang assez élevé pour que sa famille soit forcée de résider à Yédo ; mais il n'y a pas de fonctionnaire du même grade que lui à Nagasaki ; il lui faut donc chercher pour ses enfants des femmes ou des maris dans des familles dont les chefs occupent une position assimilée à la sienne; ces égaux peuvent quelquefois ne se trouver que dans des villes ou même des provinces éloignées.
Lorsqu'il ne s'élève pas d'obstacles de ce genre entre l'union de deux jeunes gens, et qu'un homme a fait choix
tout ce qui peut rendre un gentilhomme japonais accompli. La routine ordinaire des études, dans les écoles, embrasse la lecture des divers caractères (syllabaires), l'écriture, la composition épistolaire, les règles du savoir vivre. L'étude de l'histoire et des auteurs classiques est le complément d'une bonne éducation; mais tous ne peuvent y atteindre. De sent à quinze ans l'enfant va à l'école. L'année scolaire commence avec l'année. A sept ans le nom de l'enfant est inscrit sur la liste des babilants , mais ce n'est pas un usage constant que de lui donner un nouveau nom à cet Age. A quinze ou à seize ans, suivant les provinces, le père donne à son fils un nouveau nom, et ce changement est l'occasion d'une fête de famille et des félicitations de la famille et des amis, comme si l'adolescent venait d'atteindre sa majorité. Il arrive souvent que par habitude on continue à appeler l'enfant de son ancien nom. C'est à l'âge de quinze ou seize ans, toutefois, qu'il prend la coiffure nationale , au lieu de conserver ses cheveux simplement relevés en uue ou deux touffes.
Une fille qui se marie perd son surnom ( ce que nous appellerions " son nom de baptême »), et prend le nom de son mari avec la terminaison explétive à ou wo, qui indique le sexe auquel elle appartient. Il y a au reste une grande analogie, à l'égard des noms qui indiquent la famdle, le quartier, la profession, etc., entre les coutumes japonaises et les eoutumes chinoises.
Les noms de famille et les surnoms , au Japon, datent, selon Klaproth, de l'an M 5 de J. C.
JAPON
d'une jeune fille de condition convenable, il lui fait connaître ses sentiments en attachant une branche d'arbuste (celastms alatus) à là maison des parents de la jeune fille. La demande est rejetée quand la branche reste inaperçue; en la recueillant, on agrée la demande. Si la jeune fille veut faire voir qu'elle partage les sentiments de son futur époux , elle se noircit les dents , mais elle ne peut se faire arracher les sourcils qu'après la célébration du ma-, riage. La déclaration par le rameau emblématique ne se fait pas quand les parents sont convenus d'avance d'unir leurs enfants. Dès que le mariage est décidé , quelques amis du fiance , et autant de compagnes de la jeune fille sont chargés d'en régler les conditions et de préparer le contrat. Les jeunes mandataires, une fois d'accord entreeux, choisissent avec un bien grand soin deux jours propices , l'un pour la première entrevue des fiancés, l'autre pour les noces.
L'amant envoie à sa fiancée des cadeaux, dont la richesse répond à sa fortune ; la jeune fille se hâte de les offrir à ses parents, en reconnaissance des soins qu'ils ont prodigués à son enfance , de l'éducation qu'ils lui ont donnée. Ainsi une fille , surtout si elle est jo//e, sans être exposée à la honte d'être vendue par son père à son époux, comme fa plupart de Orientales, ne peut que contribuer à l'accroissement de la fortune paternelle. Cependant la fiancée n'entre pas les mains tout à fait vides dans te domicile conjugal. Outre les bagatelles que les parents envoient à leur gendre en échange des dons magnifiques qu'il leur a faits , ils donnent à leur fille un beau trousseau et une partie de son mobilier , après avoir brillé en grande cérémonie tous ses jouets d'enfance, et célébré ainsi sou changement de condition. Ce mobilier se compose principalement de belles nattes, qui servent a la fois de table, de chaises , de divans et de lits. On y joint toujours un rouet, un métier êt les ustensiles de cuisine en usage au Japon. Le jour du mariage, meubles et trousseau se transportent en grande pompe dans la maison du mari , où on en fait étalage. Titsing affirme que le mariage ne
se consacre par aucune cérémonie religieuse : malgré le poids d'une telle autorité, on comprend facilement que dans un pays tel que le Japon, un étranger, Wt-il comme Titsing le chef d'une factorerie, a pu fort bien se trouver invité à toutes les cérémonies qui accompa-
Snent l'installation de la jeune épouse ans sa nouvelle demeure, sans avoir jamais assisté à la consécration religieuse qui a dd les précéder, sans même en avoir entendu parler. Meylan affirmeque le mariage est consacre par un prêtre, quoique ce soit un acte purement civil. Fisscher ajoute que le mariage doit être enregistré dans le temple que fréquente habituel I emen 1 1 a t a m 1 1 1 e des épou x . Thu n be rg va plus loin : il parle d'un autel élevé exprès, de quelques prières marmotées par un prêtre placé à la gauche de la mariée , et ajoute que celle-ci allume une torche à une lampe (probablement posée sur l'autel), que le jeune hommeailume la torche dont il est également porteur à celle de sa fiancée ; après quoi l'union de l'homme et de la femme est proclamée (1).
La femme, vêtue de blanc, emblème de la pureté, est enveloppée dans un
(() Thunberg, t. II, p. 247.
Des Japonais interrogés à ce sujet, et qui appartenaient à la classe ouvrière , ont affirmé que la présence et le concours d'un prêtre n'étaieut nullement nécessaires à la célébration du mariage. Cela est d'aulaut plus probable que toutes les cérémonies du mariage, au Japon, ont une grande ressemblance avec celles qui se pratiquent en Chine, et où les prêtres ue sont jamais pour rien. Au reste, il se peut faire que dans de certaines localités, ou dans des occasions particulières, les parents aient recours à l'intervention de ces saints personnages. Au mariage de l'un des Japonais auxquels nous venons de faire allusion le présent de noces, consistant en habillements, poisson sec, taki, etc., pouvait valoir une soixantaine de francs. La femme se noircit les dents ( ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer) avec une composition de charbon en poudre et d'un oxide métallique. — H paraît même que toute fille qui a atteint l'âge de vingt-cinq ans ou à peu près se noircit les dents et se rase les sourcils, afin de ne pas laisser deviner qu'elle a eti le malheur ou la honte de conserver sa virginité !
L'UNIVERS
voile qui la couvre de la tête aux pieds. Ce voile est un linceul dont on la revêt quand elle passe de la maison paternelle à la maison conjugale, pour montrer qu'elle est morte a sa famille , et qu'elle ne doit plus vivre que pour l'époux auquel elfe va être confiée. Après la proclamation solennelle du mariage , on l'installe dans un riche palanquin , et on l'emporte escortée par les jeunes négociateurs, par sa famille, et les amis invités à la fête. Les hommes sont en habit de cérémonie , les femmes ornées de leurs plus beaux atours, vêtues de leurs robes à bordure d'or. On parcourt ainsi processionnellement une grande partie de la ville, dont les habitants se pressent en foule à ce spectacle.
Arrivée à la maison conjugale, la jeune épouse , accompagnée de deux de ses amies d'enfance, entre dans le salon de réception , où elle trouve sur le siège d'honneur son mari, entoure deson père, de sa mère et de ses plus proches parents. Au milieu de la pièce se trouve une table d'un beau travail sur laquelle on a placé un sapin artificiel, en miniature, un prunier en fleurs , des grues et des tortues (également artificiels et en miniature), emblèmes de la vigueur de l'homme, de la beauté de la femme et d'une vie longue et heureuse. Sur une autre table se trouve tout ce qu'il faut pour boire le saki. La jeune mariée se place auprès de cette table. Alors on commence à verser, à s'offrir et à boire le saki, au milieu de formalités dont le nombre et la minutie passent tout ce qu'on pourrait imaginer; il serait impossible d'en donner le détail. Les demoiselles d'honneur, affublées pour la circonstance de noms de papillons mâles et femelles , jouent dans cette cérémonie un rôle important pour lequel elles ont sans doute besoin de nombreuses répétitions, afin de s'en acquitter convenablement. Ensuite les convives s'assemblent, et la soirée se passe à manger et à boire encore du saki. Le repas de noces est , dit-on , toujours trèsfrugal , en commémoration de la sobre simplicité des anciens Japonais. Bien des coutumes, encore en vigueur aujourd'hui , n'ont pour but que de rappeler aux contemporains les vertus de leurs
ancêtres. Trois jours après leurs noces, les époux vont présenter leurs respects à la famille de la jeune femme; c'est la dernière formalité qui accompagne le mariage.
La femme habite la maison de son mari, ou celle de son beau-père si ce dernier , par suite des charges , servitudes et vexations de toutes sortes attachées à la condition de chef de famille , ne s'est pas décidé à abdiquer cette dignité en faveur de son fils. L'on assure que ce fardeau, qui augmente d'ailleurs avec le rang des Japonais, est d'un tel poids, que dans les plus hautes classes il n'est pas un père qui n'attende avec une vive impatience le jour où son fils sera d'âge à le remplacer , pour se mettre avec sa femme et ses plus jeunes enfants sous la dépendance de ce nouveau chef de famille. Et, chose surprenante, au milieu de ces innombrables abdications il ne s'est pas trouvé, nousassure-t-on,un seul fils dont la conduite dénaturée ait pu faire rougir l'humanité !
Malgré les embarras dont nous venons de parler, les Japonais en général ont beaucoup de loisir; les fonctionnaires publics eux-mêmes, en raison de leur grand nombre , n'ont que fort peu d'occupation. Aussi la plus grande partie de leur temps se partage-t-elle entre les plaisirs et les devoirs de société, dont ils sont esclaves. Parmi ces devoirs nous citerons particulièrement la correspondance ininterrompue que chaque Japonais doit entretenir avec toutes ses connaissances , et l'échange continuel de cadeaux, établi entre gens de tout rang , et réglé par des lois invariables comme toutes celles qui gouvernent la vie des Japonais. Dans certains cas la nature de ces cadeaux est rigoureusement déterminée; dans d'autres leur choix dépend du donateur, en observant toutefois que de supérieur à inférieur les présents doivent toujours avoir une utilité réelle, tandis qu'un subalterne ne peut offrir à son chef que des objets d'art ou de curiosité. Entre égaux on no tient pas compte de la valeur des présents ; on se donne souvent une douzaine d'œufs, une couple de mains de papier ; il suffit que le tout soit renfermé dans une botte élégante . liée avec un cordonnet desoie, placé sur un beau plateau,
JAPON
et enfin orné d'un nœud de papier de couleur, emblème de félicité. Il faut toujours qu'un cadeau, quel qu'il soit , soit accompagné d'une tranche de poisson sec ; ce même poisson , des plus communs, est un mets indispensable aux plus somptueux festins; quoique chacun se garde d'y toucher, on ne manque jamais de le servir, en honneur des anciens Japonais, dont c'était le principal aliment. Tous les jours de fête, chacun envoie un gâteau à ses amis et à ses simples connaissances.
Tous les rapports de société paraissent réglés par une étiquette sévère. Quand deux hommes bien élevés se rencontrent dans la rue ils s'inclinent profondément, et restent quelque temps dans cette position ; ils s'inclinent de même avant de se séparer, et ne se relèvent que quand ils se sont perdus de vue. Dans une visite du matin, celui qui arrive et celui qui le reçoit s'accroupissent tous deux sur leurs talons ; ils appuient leurs mains sur terre et baissent simultanément la tête pour l'approcher autant que possible des genoux.
Après cela on échange les compliments d'usage, auxquels on répond de part et d'autre par un • hé, hé, hé! * aspiratif, faiblement murmuré plutôt que prononcé. Puis on apporte les pipes et le thé, et ce n'est qu'après toutes ces formalités préliminaires que commence la conversation. Avant la fin de la visite on sert, sur une feuille de papier blanc , des confitures et d'autres friandises, qui se mangent avec des bâtonnets. Ce que le visiteur ne peut manger il l'enveloppe de papier avec soin, et le met dans la manche qui lui sert de poche. Cet usage d'emporter tout ce que l'on ne peut manger est général au Japon ; dans les grands dîners, les domestiques des personnes invitées apportent des paniers disposés exprès pour enlever ainsi les restes du festin. Il parait cependant que la coutume est de disposer de ces rogatons en faveur d» s pauvres gens, auxquels on les distribue.
Dans les dîners d'apparat les femmes ne paraissent pas, en général ; niais en famille, ou dans des réunions intimes, dles mangent avec les hommes , ce qui «tun des points remarquables de dissemblance entre les Japonaises et les
9* Livraison. ( Japon. )
femmes de plusieurs nations asiatiques.
A un grand repas les convives sont disposés sur deux rangs. Chaque convive, assis sur ses talons, a devant lui une petite table, sur laquelle les plats sont servis , et qu'accompagne parfois une table plus petite, comme succursale. Les domestiques servent en parcouraut l'espace entre les deux rangées de convives. Les plats sont disposés sur la table, en quinconce. L'un contient du riz, un autre du poisson et des légumes confits dans du soy, un troisième du poisson bouilli . un autre encore, des achars, etc. Les différentes manières d'accommoder le poisson aussi bien que les différentes espèces de poisson servies sur les tables japonaises paraissent être innombrables. Certaines espèces sont particulièrement recherchées par les gourmets du pays , et on en paye des prix extravagants , quand ce n'est pas la saison (1). On mange aussi de la venaison , du porc , du lapin et quelques autres viandes, mais en petite quantité. A la fin du repas, comme en Chine, on sert à chaque convive un bol de riz précédé d'un service de confitures arrangées d'une manière aussi imprévue que possible et qui trompent l'œil aussi bien que le goût.
A la fête nommée Hozhi , et qui se donne à la fin de la période consacrée au deuil , on ne mange rien qui ait eu vie et on ne boit pas de sahi; mais à toutes les autres fêtes ce sont des éléments indispensables du repas. L'amphytrion est toujours assis près de la porte d'entrée de la salle du festin pour faire honneurà ses hôtes entrants ou sortant*. On se porte des santés dans de petites coupes ou tasses que l'on vide en même temps ; ou bien, celui uni porte la santé de son voisin vide d abord sa coupe, qu'il passe ensuite au voisin, qui la remplit et la vide à son tour. Le thé
(i) Uaka-mc ou « dame rouge, » nommé vulgairement lai par les Japonais (sparus aura/a ou chrysophrys cr'uùerp%?) est un des plus estimés , tant parce qu'il est conta* ré au dieu iiiariu Yebis, cpie (tour sa beauté et pour la délicatesse de sa chair. — On paye souvent pour uu individu de cette espère, dans la primeur , jusqu'à 1,000 kolang»
(•'<"», omi fr. ou plus)!
L'UNIVERS
et le saki sont les seuls breuvages admis dans ces occasions. L'eau en est exclue.
De même qu'en Chine, on sert à tous les convives leur part de chaque plat dans des tasses; ils ont auprès d'eux une tasse de riz que l'on tient toujours
5leine, tandis que des domestiques des eux sexes, toujours attentifs, leur présentent les épices et assaisonnements, parmi lesquels le soy, le gingembre salé et le poisson salé jouent un très-grand rôle. Leurs repas se composent de végétaux de toutes sortes ( sans en excepter les herbes marines), de gibier, de volaille et de poisson. Mais le poisson est le plat de fondation de tout dîner japonais ; c'est pour eux ce que la pièce de boeuf rôti ou bouilli est cnez les Anglais ou chez nous; il n'est point de poisson qu'ils ne mangent; les pauvres se régalent avec les tranches de baleine dont on a déjà tiré l'huile.
Un grand dtner se compose habituellement de sept ou huit services; après chaque service le maître de maison fait sa ronde, et boit le saki avec chacun de ses convives. L6 principal but d'un Japonais qui donne à dîner n'est pas de rassembler chez lui une compagnie choisie; ce qu'il cherche surtout, c'est une occasion pour étaler à tous les yeux ses porcelaines et ses laques, pour en faire admirer la magnificence et la profusion. Rien n'est plus flatteur, plus agréable pour lui que d'entendre ses convives, émerveillés, lui adresser question sur question et s'informer de ce que lui ont coûté toutes ces richesses.
Le thé prépare comme nous le faisons, ou bien, bouilli, se boit avec tout ; c'est la boisson habituelle de tous les Japonais. Ils ont, il est vrai, une autre façon de préparer et de servir Je thé. Celle-là est très-chère; elle exige l'emploi de nombreux ustensiles, qui, selon l'étiquette, doivent tous être d'un grand prix ; les riches mêmes ne donnent ce tbé que dans les graudes occasions :
c'est ce que l'on pourrait appeler un thé par excellence. La dépense doit consister surtout dans la magnificence des porcelaines, des laques, des soieries; car la confection du thé ne semble pas devoir être très-coûteuse, si la description qu'en font les voyageurs est exacte.
On mêle les espèces de thé les plus recherchées ; on réduit les feuilles en poudre ; on jette dans une tasse une cuillerée de cette poudre, sur laquelle on verse de l'eau bouillante , et l'on fouette le mélange avec des éclis de bambou jus-
3u'a ce qu'il devienne crémeux? C'est, it-on, un breuvage fort agréable, mais très-échauffaut.
Le portrait du bonze philosophe Darouma doit nécessairement se trouver dans le salon où l'on donne ce thé : il en est probablement l'inventeur; en tout cas , il paraît en être le kami, protecteur, ou saint patron (1).
La décoration d'un appartement varie au Japon avec les motifs pour lesquels on reçoit; c'est une science compliquée. Il n'y a pas de salon élégant sans toko. Le toko est une sorte d'enfoneement , comme une alcôve; il est garni d'étagères d'un travail précieux et faites des plus beaux bois. Dans ce toko il faut un tableau, pas davantage; sous ce tableau, an vase avec des fleurs. Mais ce tableau doit être en rapport avec le motif de la fête; il faut le changer chaque fois que l'on a du monde; les fleurs aussi, leur nombre, leurs espèces, la variété, la proportion des feuilles avec les fleurs, varient suivant les circonstances. Il y a pour régler ces détails importants des règles précises, un système entier, un gros livre que les jeunes filles à l'école sont obligées d'étudier avec une grande attention.
Malgréies habitudes d'étiquette, cette nature cérémonieuse, les Japonais sont fort sociables; dans leurs élégants appartements, ils se réunissent souvent et en grand nombre ; les femmes s'occupent d'ouvrages de fantaisie; elles font de la musique, elles dansent. Enfin on joue différents jeux dans ces ces réunions.
Les Japonais aiment passionnément la musique ; leurs traditions donnent à
(i) Darouma , Darma ou plutôt Dharma ou Bodhidharma , vingt-huitième patriarche des Bouddhistes, était originaire de l'Inde méridionale et de la caste des Ktehattrias. — Il vint à la Chine , où, selou les écrivains chinois, il mourut en 496. — Kœmpfer, d'après les autorités ja pou aises, place son arrivée eu Chine eu 5 18.
JAPON
cet art une origine divine, lis racontent que jadis la déesse Soleil, irritée de la violence d'un de ses frères, se retira dans une caverne. L'univers resta en proie aux horreurs des ténèbres et de Fanarchie. Les dieux, dans leur embarras, eurent recours a la musique pour attirer la déesse hors de sa retraite : il est évident qu'ils y réussirent, mais si la musique japonaise est, en effet, de leur invention, il faut convenir, d'après l'idée qu'on nous en donne, qu'elle est loin de rappeler, dans son état actuel, sa divine origine! — Les Japonais ont des instruments à cordes, à vent et à percussion; entre tous, c'est le fameux samishen, ou guitare à trois cordes, qui est le plus en honneur. La guitare proprement dite est le 61*100, qui se fait entendre très-fréquemment aussi. Le koto, espèce de luth, plusieurs sortes de tambour ou de tambourin , des lifres , des clarinettes , des flageolets figurent dans la musique instrumentale. Mais, avec tous ces instruments, qui sont au nombre de vingt-et-un, les Japonais n'ont nulle idée d harmonie; on peut dire que
?|uand plusieurs d'entre eux jouent à la ois, ils jouent en même temps, mais non pas d'accord ; ilsne sont pas plus avancés en mélodie : leurs airs ne rappellent ni les sauvages mélodies des bois , ni les accords savants de la musique occidentale. Malgré cela, les sons ne laissent pas que de les charmer pendant des heures entières. Ce n'est que parmi les gens sans aucune éducation que l'on pourrait trouver une fille incapable de chanter en s'accompagnant du samishen. Ces chants sont souvent de vrais impromptus. Dans les réunions dont nous venons de parler il n'est pas rare d'entendre une femme improviser une chanson, pour peu qu'une occasion vienne l'y solliciter.
Leur danse est du style oriental ; c'est une pantomime dans laquelle les bras et le corps jouent un bien plus grand rôle que les pieds, qui sont presque immobiles et cachés sous de longues robes. Comme toutes les danses de caractère, elle représente ordinairement quelque scène de passion, de comédie, ou même un trait de la vie ordinaire.
Les femmes figurent seules dans ces ballets domestiques, les hommes les
contemplent avec des transports d'admiration. Les spectateurs hollandais, moinsenthousiustes, n'onttrouvé à louer que la réserve pudique des danseuses, qu'ils opposent au voluptueux laisseraller des bayadères. Il paraîtrait cependant qu'au Japon même il se trouve des femmes dignes de lutter en tout point avec ces dernières.
Les cartes et les dés sont prohibés ; bien que cette loi soit violée, dit-on, dans des maisons de jeu clandestines, les Japonais la respectent citez eux. Leurs jeux favoris sont les échecs , les dam»s, et un jeu oui ressemble au moro des Italiens. Ce dernier jeu parait se rapprocher beaucoup du micare digitis des anciens Romains. Il consiste à deviner immédiatement combien on a abaissé de doigts dans un mouvement rapide de la main. Il y a un autre jeu analogue, où il faut deviner dans quelle main on tient une balle Toutes les classes de la population japonaise jouent aux échecs.
Le nom du jeu est shiyogi {chiogl ou gui). L'échiquier contient quatre-vingt une cases. Il y a vingt pièces de chaque côté, dont neuf pions. Ces vingt pièces sont disposées sur trois rangs : le premier rang du côté du joueuren a neuf; le roi occupe le centre de ce rang. Le second en a deux placées à l'avant-dernière case de droite et à cellede gauche; le troisième enfin est occupé par les neuf pions. La marche des pièces diffère de celle des nôtres, mais l'esprit du jeu est le même.
Il y a un autre jeu de combinaisons qui se joue avec de petites pierres, sur un damier qui compte trois cent soixante C3ses, autant que de jours dans l'année.
Le jeu de paume, le ballon, le volant, le tiràl'arc, l'escrime, etc., sont au nombre des amusements ordinaires des Japonais; nous mentionnerons aussi un de leurs jeux de société, ce jeu paraissant leur être tout à fait particulier. — La compagnie se place autour d'un bassin rempli d'eau, sur laquelle on fait flotter une petit** poupée; les uns chantent, les autres jouent du mmishen pendant mie la poupée se promène, et celui du coté duquel elle se tourne est condamné à boire du saki ou à donner des gages, comme lorsque l'on devine mal au moro japonais. Dans ces moments-là
on foule aux pieds toutes les entraves du cérémonial, on voit régner la gaieté la plus échevelée , et la soirée se termine souvent d'une façon peu croyable pour les personnes qui regardent l'intempérance comme confinée dans nos régions du Nord et de l'Occident. Les hommes boivent du saki par pénitence ou volontairement Jusqu'à ce que, pour chasser les premiers nuages de l'ivresse, ils soient forcés de recourir au thé; — de l'antidote ils passent au poison, et du
!>oison à l'antidote, en sorte que l'on init par les emporter chez eux dans un état <-.<mplet d'insensibilité.
En été les Japonais se réunissent souvent pour faire des parties de campagne, et surtout des parties de bateau, afin de jouir pleinement des beautés de la nature. On rencontre alors des embarcations, richement décorées, qui sillonnent les lacs , les baies , les rivières; de joyeuses compagnies passent ainsi la soirée et une partie de la nuit au milieu des concerts et des festins.
Quand c'est dans le milieu de la journée, ils se réfugient dans qdelque anse impénétrable aux rayons du soleil , d'où la vue puisse s'étendre au loin et que la brise du large :vient rafraîchir le soir; le bruit des instruments éclate , et de toutes parts on voit se réfléchir dans les eaux les mille lumières errantes que renvoient les lanternes en papier peint de mille couleurs.
Pour mieux se divertir, et se mettre en garde contre les inconvénients d'une conversation trop prolongée ou d'une musique d'amateurs, on engage pour la journée des musiciens de profession,des jongleurs, des grimaciers, etc. 11 s'y joint souvent des conteurs d'histoires, qui, au lieu de se farcir la mémoire de romans, comme les conteurs du reste de l'Orient, recherchent toutes les nouvelles du voisinage pour les répéter, avec additions et embellissements, à leurs auditeurs. On a souvent recours à ces colporteurs de scandale pour égayer la chambre d'un malade. Chose étonnante, ces mêmes hommes doivent être pour la compagnie qui les paye des modèles de politesse et de bonnes manières ; il paratt qu'ils s'acquittent à merveille de ces doubles fonctions, si incompatibles en apparence ; et l'on affirme que tout
en se livrant, en leur qualité de bouffons, à toutes sortes d'extravagances , d'impudentes grossièretés, ils conservent tout leur sang froid et reprennent avec un parfait à-propos une contenance froide et distinguée, pour rappeler à l'ordre et à l'observation des règles la foule entière de leurs auditeurs.
Des plaisirs et des cérémonies qui remplissent la vie des Japonais il nom faut passer aux scènes de deuil qui la terminent; nous avons pris le Japonais à son berceau, nous ne le quitterons qu'a sa tombe.
Ordinairement il s'écoule un temps plus ou moins long entre la mort et la sépulture. Bien des Japonaisd'un rang élevé meurent naiboun, soit naturellement, soit de leurs propres mains. La mort d'un fonctionnaire, par exemple, reste cachée, naiboun, et rien n'est changé au train de vie de sa famille jusqu'à ce que son Gis ait obtenu la survivance de sa place. A la mort d'une personne endettée il en est de même; les appointements courent au bénéfice des créanciers , et le débiteur est censé vivant quoique son décès soit connu. Un homme tombé en disgrâce s'ouvre ordinairement le ventre en présence de sa famille , surtout s'il espère que ses enfants puissent trouver quelque avantage à laisser sa mort naiboun; tandis que celui qui s'est rendu coupable d'une offense de nature à attirer sur lui une peine sévère, telle que la confiscation, la dégradation de sa famille, se donne la mort dans une assemblée solennelle, formée de tous ses amis; ce suicide a pour but de satisfaire à la justice et de préveuir le châtiment encouru.
Quand la nécessité du n a iboun cesse , et que le décès d'un Japonais devient officiel , que la mort soit naturelle ou au'elle soit la conséquence du fameux nara-kiri, ses parents, en signe de deuil, commencent par retourner sens dessus dessous tous les paravents et les portes à deux coulisses de la maison , et ont soin de retourner également leurs vêtements à l'envers. Un prêtre vient garder le cadavre. La famille est censée trop absorbée par la douleur pour pouvoir s'occuper de tous les soins et du détail des préparatifs de la triste cérémonie ; on la laisse pleurer dans une solitude que
JAPON
rien ne trouble ; les amis intimes du défunt se chargent de veiller à la sépulture. L'un d'eux préside à l'exposition du corps , tandis qu'un autre ordonne les funérailles. Un troisième reste à la porte, eu habit de cérémonie, pour recevoir les visites obligées de condoléance de tous les amis du défunt. Ces visites se rendent à la porte, pour ne pas se souiller en franchissant un seuil que la mort a touché. La fosse est creusée sous la direction d'un autre ami. On a soin de la placer, en général, dans le terrain ou au moins dans le voisinage d'un temple; on lui donne la forme d'un puits et on l'enduit fréquemment d'un ciment solide pour empêcher l'eau de s'y infiltrer. Quand le défunt est marié, on donne ordinairement au tombeau la capacité nécessaire pour contenir les corps du mari et de la femme. On élève un monument qui porte le nom du mort, s'il est marié; le nom de celui des époux
?ui survit est écrit en lettres rouges, que on noircit ou que l'on dore quand il a rejoint dans la tombe celui ou celle qui ava it été soji compagnon de voyage sut\alerre.
\\ «si d'usage d'envoyer aussitôt après le décès chercher des prêtres qui chantent des hymnes funéraires, préparent la tablette mortuaire (/toi ou l-Fa\) du décédé, le Kol myo ou désignation religieuse qui lui sera donnée au temple, etc.
Les préparatifs terminés , on lave le cadavre, et on l'enveloppe d'un linceul blanc, sur lequel un prêtre trace des caractères sacres, sorte de passeport pour le ciel ; on le place ainsi, à la manière japonaise, dans un cercueil cylindrique, que l'on renferme lui-même dans un gra nd vase en terre de même forme ; c'est dans cet état qu'on l'emporte. La marche s'ouvre par des porteurs de torches; puis viennent les
Krétres en grand nombre, chargés de urs livres saints, d'encens, etc.; ils sont suivis par une foule de serviteurs, armés de longs bambous auxquels flottent attachées des lanternes, des ombrelles , des feuilles de papier ornées de maximes sacrées; c'est après eux que vient le mort , dont le cercueil , placé &urun corbillard couvert d'une espèce de cage en papier à dais arrondi, est
couronné d'une guirlande qu'un serviteur porte suspendue a un bambou. Derrière le cercueil marchent en habit de cérémonie les amis et connaissances du défunt ; ils entourent la portion mâle de sa famille; parents , domestiques , et porteurs sont tous en habits de deuil, blancs.
Les dames de la famille et leurs amies; toutes dans des norimonos et accompagnées de leurs femmes, ferment le cortège funèbre. Les norimonos des personnes de la famille se distinguent par la couleur blanche des vêtements des porteurs. Dans un convoi d'une classe inférieure ( car, de même qu'en Europe , il y a au Japon des enterrements de diverses classes) , les femmes de la famille de la personne décédée marchent avec leurs amies à la queue de la procession , après les hommes.
Dans le temple le convoi est reçu par des prêtres qui récitent une sorte de messe des morts, après quoi on enterre le mort , quelquefois au son des gongs et des cymbales ou d autres instruments, quelquefois sans musique d'aucune espèce. Deux personnes de la maison du défunt s'établissent dans une des chambres de côté du temple, et prennent note exacte de toutes les personnes qui ont assisté à la cérémonie.
Les usages observés dans ces tristes solennités diffèrent, au reste, suivant les provinces; et le cérémonial, comme nous l'avons fait pressentir , se ressent des conditions de fortune dans lesquelles se trouve la famille. Certaines modifications sont dues, en outre, au rang , à l'âge, à la croyance dans laquelle a vécu et est mort celui qu'on va porter à sa dernière demeure. Les Japonais disposent de leurs morts de trois manières différentes : on enterre le corps dans un tombeau, ce qui s'a ppe I le doso; ou bien on le brille, ou renferme ses cendres dans une urne ou vase que l'on enterre ensuite : ce mode de sépulture est appelé ktvaso ; enfin , on jette le corps dans l'Océan , ce que l'on désigne par le mot souiso. Ce dernier mode n est . plus maintenant en usage, à ce qu'où ' nous assure.
On trouve dans Titsing les détails de toutes les cérémonies. L'exactitude de la plupart de ces détails a été vérifiée. Le Chinese Repository , vol. IX, p. G33 ,
L'UNIVERS
634 et 635, éclaircit ou complète les renseignements dus à Titsing, par les témoignages les plus récents et les plus dignes de foi.
Les funérailles avaient jadis un caractère tout différent. Ainsi au Japon même , dans ce pays dont les moeurs originales sont pour nous un type d'immobilité, les siècles eu passant ont changé peu à peu ce que les coutumes avaient de cruel ou d'absurde. Dans les âges reculés dont nous parlons , quand un Japonais venait à mourir , on brillait sa maison, après en avoir retire ce qui devait servir a construire sou tombeau. On se contente maintenant de la purifier, en allumant devant la porte un grand feu dans lequel on jette des epices et des huiles odoriférantes. Dans ces premiers temps de barbarie, les serviteurs étaient enterrés vivants avec leurs maîtres; puis, quand les mœurs s'adoucirent un peu, on leur permit de se donner préalablement la mort; mais il était expressément stipulé dans leur engagement qu'ils seraient enterrés avec leur maître pour être plus sûrs de l'accompagner dans l'autre monde! On remplaça depuis les serviteurs par de simples effigies (1).
« Les mêmes usages ont passé en Chine par les mêmes modifications, et Confucius(cité par Mencius) disait, en y faisant allusion : « Ceux qui ont osé employer des images en bois ( pour les jeter dans la tombe) ne seront-ils donc pas sans postérité? • — Condamnant ainsi l'imitation même de ces odieux sacrifices. Il est plusieurs pays de l'Orient où des serviteurs mâles bu femelles s'immolent encore volontairement sur le tombeau ou se font briller sur le bûcher de leur protecteur.
Le deuil pour les familles qui vuvent les pratiques religieuses de la secte Sintou dure un an entier. Mais les autres sectes ne pleurent leurs morts, a ce qu'il paratt, que quarante-neuf
(t) Ces sacrifices furent interdits ( à ce que nous assure le docteur Burgber) sous le règne de Souizintenà , vers le commencement de l'ère chrétienne ; mais on continua à les simuler jusque vers i65o. On trouve encore fréquemment dam les famille* des figures en terre cuite dont on se serrait dans ee but.
jours (1). Pendant les quarante-neuf jours de deuil tous les parents du défont doivent rendre à sa tombe une visite
Îiuotidienne, pour y faire des prières et ui offrir des gâteaux particuliers, dont le nombre doit être égal a celui des jours écoules depuis l'enterrement. Le cinquantième jour le kwan ou cerceuil extérieur qui avait été déposé sur la tombe est emporte et remplacé par le si-seki ou pierre tumulaire : les hommes se rasent la tête et la barbe , qui a dû
Sster inculte pendant sept semaines, n met de côté tous les signes de deuil; hommes et femmes reprennent leur genre de vie ordinaire ; leur premier de» voir est de faire des visites de remercîment à tous ceux qui ont suivi le convoi. Il faut ajouter toutefois que pendant cinquante ans les enfants et les petits enfants doivent continuer à déposer des offrandes sur la tombe de leur père ou de leur aïeul.
Anecdotes propres à faire connaître le caractère japonais.
Nous trouvons dans les anciennes relations, et notamment dans celle de notre naïf et intelligent observateur ( mais aussi parfois trop crédule) Kœmpfer , une foule d'anecdotes qui semblent propres à faire connaître les traits les plus saillants du caractère japonais. — Nous n'avons pas négligé de consulter ces autorités, lors même que le témoignage des narrateurs paraissait porter l'empreinte de préjugés trop ou trop peu favorables. — Nous les prendrons en considération dans notre appréciation générale du caractère national ; mais nous croyons devoir, dans le choix des récits qui peuvent jeter du jour sur cette intéressante question , recourir surtout aux souvenirs de Doeff et au recueil de Titsing {sinnales des empereurs, Coutumes du Japon , etc. ) nous appuyant , en outre , du témoignage de Ftsscher , dont là relation est la plus récente que nous ayons pu consulter à cet égard.
Ces divers ouvrages renferment des détails tout à fait caractéristiques, et qui
(i) Siebold affirme que dans de certaines circonstances les plus proches parents du mort restent treiie mois dans l'état d'impu~ reté , ce qui est synonyme du deuil.
JAPON
font ressortir l'esprit vindicatif, l'opiniâtreté des Japonais , le peu de cas qu'ils font de la vie humaine toutes les fois que le meurtre n'est pas une injustice , leur gout pour la plaisanterie et les idées qu'ils se font du savoir-vivre, et (s'il nous est permis de nous servir de cette expression) du savoir mourir !
\jt récit suivant est emprunté à l'ouvrage de Dort t.
ftr.n 1808 , le capitaine Pellew , commandant te Phaéton, en croisière dans les mers de l'Inde, cherchait à s'emparer des navires hollandais qui font le commerce du Japon. Son entreprise ne pouvait réussir; car cette année-là il n'y eut pas d'expédition pour ce pays; il alla cependant jusqu'à Nagasaki pour exécuter son projet.
A l'arrivée de la frégate sur la côte, on vint à Nagasaki annoncer qu'il y avait en vue un navire étranger ; l'on prit aussitôt les mesures ordinaires, et qui avant l'événement dont nous rendons compte n'embrassaient pas la reconnaissance préliminaire et la remise des otages prescrites depuis. La députation sevmt en route. Le canot qui portait les membres de la factorerie hollandaise précédait celui des commissaires japonais, et se dirigeait à force de rames vers la chaloupe de la frégate qui avait arboré le pavillon hollandais. Des que les deux embarcation» se furent abordées, on saisit les Hollandais ; ou les embarqua de force dans la chaloupe, et on les mena a bord du Phaé ton. Le commissaire et l'interprète japonais, effrayés de cetteeatastrophe inattendue, se hâtèrent de virerde bord pour rendre compte du guet-apens dont leurs compagnons venaient d être victimes. Le gouverneur, qui repondait sur sa téta de tous les agens hollandais , chargea deux gobanyosis de ramener les prisonniers au prix de leur vie; puis il envoya demander à Doeff ce que signifiait cette aventure et quels moyens il pourrait employer pour délivrer ses compatriotes. Doetf lit répondre que ce devait être un bâtiment de guerre anglais, et, que comme les prisonniers n'étaient pas des militaires, on pourrait les faire remettre en liberté par voie de négociation. Mais pendant cette correspondance le Phaéton poursuivait, sans pilote, sa route
vers le mouillage; (Mes Japonais, épouvantés de cette témérité sans exemple , s'écriaient, tout stupéfaits, qu'il faisait route pour Dézima.
Le gouverneur, qui commençait à craindre qu'on ne lui enlevât sa factorerie tout entière, lit réunir dans son palais tous les Hollandais avec ce qu'ils avaient de plus précieux. Us le trouvèrent plein de fureur. « Soyez tranquille, operhoofd, dit-il à Doeft; je vais ravoir vos compatriotes. » Bientôt après on reçut une lettre de l'un des prisonniers, qui annonçait que le navire était anglais et que son commandant, le capitaine Pellew , demandait des vivres et de l'eau.
Le gouverneur, lidèJe à ses instruction, ne tint aucun compte de cette demande; il lit en toute hâte ses préparatifs pour exterminer ces téméraires étrangers. Il donna l'ordre de rallier sur le champ les troupes du poste voisin , qui se trouvait sur les terres du prince de Fizen , et où il devait toujours y avoir mille hommes sous les armes ; on n'en trouva que soixaute ou soixante-dix au plus ; le commandant lui-même était au nombre des absents ; — le gouverneur savait que cette négligence lui serait imputée, et que la mort seule pourrait l'absoudre; il persista néanmoins dans ses efforts pour recouvrer les prisonniers. Mais on devinerait difficilement le moyeu auquel il eut . recours; une pareille idée ne pouvait venir qu'a un Japonais. Le premier secrétaire alla trouver Doeff, et lui annonça qu'il avait reçu l'ordre de délivrer les Hollandais. « Mais comment ?» — « Comme c'est par trahison que l'on s'est, emparé d'eux, je vais me rendre seul et avee force démonstrations d 'amitié a' bord de ce bâtiment. Je demanderai au captai ne un instaut d'entretien , et l'élargissement des captiis. S'il refuse je fe poignarde, et je me tuerai moi-même. » Ce n'est qu'avec bien de la peine que Doeff parvint à persuader au gouverneur et à son secrétaire que sans aucun doute les prisonniers^ seraient égorgés par les marins exaspérés s'ils ne renonçaient à ce cruel projet.
Sur ces entrefaites, le capitaine Pellew envoya a terre, sur parole, un de ses prisonniers pour demander les vivres dont il avait besoin. Celui-ci raconta qu'on les
L'UNIVERS
avait interrogés en grand détail sur l'arrivée des bâtiments hollandais ; qu'on les avait menacés de les mettre à mort et de brûler tout ce qu'il y avait <le jonques japonaises et chinoises dans le port dans le cas où Ton apprendrait que leurs réponses n'étaient pas exactes. Cette fois encore on eut bien de la peine à déterminer le gouverneur à aisser le prisonnier s'acquitter de sa parole en retournant à bord : on finit par lui faire comprendre que le salut de l'autre dépendait de la fidélité avec laquelle le parlementaire tiendrait ses engagements. On le renvoya donc avec un peu d'eau et quelques vivres ; on en promit davantage pour retenir les Anglais dans la rade jusqu'à ce que les préparatifs de guerre fussent terminés. Mais le capitaine s'était assuré que les pn -es qu'il cherchait n'étaient pas dans le port, son but était atteint; il se contenta de ce qu'on lui envoyait, et fit mettre les deux Hollandais à terre. C'était rendre la vie aux deux infortunés Gobanyosis, qui tournaient et retournaient autour du Phaéton sans découvrir comment ils parviendraient à s'acquitter de la tâche qu'on leur avait imposée.
Le gouverneur s'occupait toujours de réunir les troupes nécessaires pour attaquer la frégate; mais les renforts arrivaient lentement , et l'on chercha d'autres expédients. Le prince d'Omoura,
?ui était arrivé avec ses troupes avant aurore, proposa debruler la fregateavec une cinquantaine de barques chargées de combustibles ; le président de la factorerie devait couler quelques jonques chargées de pierres dans les passes étroites et difficiles de la baie pour l'empêcher de sortir. Pendant que l'on discutait ces plans, que les troupes s'assemblaient, que des commissaires se rendaient en toute hâte à bord de la frégate pour ouvrir des négociations et gagner du temps, la frégate entrait dans les passes, et toujours sans pilote sortait de la baie comme elle y était entrée, au grand étonnement des Japonais , plus confondus que jamais!
Les Hollandais retournèrentà Dézima.
Cette aventure ne devait pas avoir d'autres suites pour eux; mais il n'en était pas de même pour les Japonais. Le gouverneur, bien malgré lui, il est vrai , avait manqué à son devoir en laissant
échapper ces insolents étrangers; il était coupable en tout cas d'avoir ignoré l'état d'abandon dans lequel se trouvaient les postes de la côte. Un Japonais ne pouvait pas hésiter sur ce qui lui restait a faire : il n'hésita point. Voici comment Doeff raconte la catastrophe :
« Il connaissait si bien le sort qui lui était réservé, qu'une demi-heure après notre départ il fit rassembler toute sa maison . et se coupa le ventre. Les commandants des postes abandonnés, quoique dépendant du prince de Fizen , suivirent son exemple; c'était le seul moyen de sauver du déshonneur tontes leurs familles. Et l'on ne saurait douter que leur négligence n'eût attiré sur eux les peines les plus sévères ; car le prince de Fizen, quoique absent de ses Etats et établi forcement a Yédo,fut puni d'un emprisonnement de cent jours pour avoir vu ses subordonnés manquer à leur devoir. Il faut ajouter que le jeune fils du gouverneur de Nagasaki est en ce moment en grande faveur à la cour, et qu'on lui a confié d'importantes fonctions. En 18 10, quand j'ai visite Yédo, l'on m'a raconté que le prince de Fizen, s'accusant d'avoir contribué à la mort du gouverneur en laissant déserter les troupes destinées à la garde des cotes, avait demandé au conseil d'État l'autorisation d'offrir au fils de ce malheureux la somme de 2,000 kobangs (environ 63,000 fr.). On ne se contenta pas d'acquiescer à sa demande : on lui permit, par grâce et faveur spéciales , et afin de lui éviter de réitérer sa demande , de renouveler chaque année ce cadeau. Cette permission, aussi caractéristiquequ'inattendue, mais qui équivalait à un ordre, obligeait le prince de Fizen à faire une pension aux enfants de l'ancien gouverneur (1). •
(i) Meylan et Fisscher out mentionne la visile du Phaéton et la catastrophe à laquelle cet événement a donné lieu, et sont entrés relativement à la conduite du capitaine l'< Ilew dans des détails qui, en les supposant exacts, seraient peu honorables pour cet officier ; mais ils ne parlent évidemment que par ouï-dire et sous l'influence de préjugés regrettables. — Le récit de Doeff, témoin oculaire et l'un des acteurs, on peut le dire, de ce drame étrange, est le seul qui nous paraisse mériter confiance.
JAPON. 137
Cette histoire, dans laquelle Doeff a exaltés d'honneur, la cruauté légale et
joué un rôle personnel, peint bien les- enfin la reconnaissance héréditaire qui
prit du gouvernement japonais , et fait caractérisent les Japonais,
clairement comprendre les causes qui Pendant les guerres civiles survenues
peuventrendrelesuicideobligatoire.ee entre Gonguen et Hideyori, mari de
n'est pas sans regret que nous ajoutons sa petite-liUe, le prince de Toza s'était
que le docteur van Siebold a été la cause fait remarquer parmi les partisans de
malheureuse d'une catastrophe sembla- ce dernier. Après la défaite et la disso-
ble, quoiqu'elle ait fait moins de vie- lution de son parti, il tomba entre les
urnes. Les détails de cette affaire n'ont mains du vainqueur. On lui Gt endurer
pas encore été publiés; mais voici coin- les traitements les plus cruels et les plus
meut on la raconte. — La grande repu- ignominieux ; enfin on le condamna à
tation de savoir du docteur Siebold et la avoir les mains tranchées, ce qui est au
firotection de quelques Japonais influents Japon le dernier degré du déshonneur. Le
ui valurent la permission de rester à prisonnier reprochait énergiquement à
Yédo, où il devait donner des leçons à Gonguen, qui assistait au supplice, et son
plusieurs membres du collège impérial , parjure envers Hideyori et sa cruauté en-
apres le départ du colonel van Sturler vers lui-même. Pouf toute réponse on lui
pour Dezima; plus tard, chose bien trancha la téte. Maroubozi-Tchouya, fils
plus extraordinaire encore, on l'auto- du prince de Toza, prit dèt ce moment
risa à voyager dans l'intérieur de l'em- la résolution de venger son père; mais
pire, à condition cependant qu'il ne le- ce n'était encore qu un pauvre enfant
verait ni cartes ni plans. Il transgressa sans protection, âgé de neuf ans à peine:
cette défense , et fut mis en prison. Il il cacha ses projets a tout le monde, et
parvint à s'évader, grâce à la fidélité et attendit patiemment que l'occasion de
a l'attachement de ses domestiques ja- les exécuter vînt s'offrir à lui. Bien
ponais. Mais la personne ou les per- longtempsaprès, en 1651, à l'avènement
sonnes à qui sa garde était confiée u ont de Minamoto-no-yeye-Mitsou, arrière-
Ju trouver de refuge que dans \eham- petit-fils de Gonguen, il fut nommé au
M. Cest ainsi du moins que l'his- commandement des gardes, armées de
toire a été racontée ; nous n'en garantis- piques, de Yori-Nobou, oncle du nouveau
sons pas les détails, quoiqu'il paraisse siogoun. Tchouya jugea le moment
malheureusement certain que I évasion venu. Il se concerta avec Ziositz, fils
du savant Allemand^ de même que celle d'un habile teinturier, mais si distingué
des marins anglais , a entraîné des Ja- par ses talents qu'il avait été choisi pour
ponais là se suicider (l). servir de tuteur à Yori-Nobou. On a
L'histoire suivante, tirée des Annales soupçonné ce prince lui-même d'avoir
des sioçouns de la dynastie Gonguen , trempé dans le complot ; si ces soup-
montre à la fois le naturel vindicatif, la cons sont fondés, il a dû son salut à
fermeté à toute épreuve , les sentiments fa fermeté inébranlable et à la présence
d'esprit de ses complices. Au fait, il est
(i) Dans le huitième numéro du Moni- difficile de croire qu'il n'ait pas connu
ttur des Indes , tome II, le docteur siebold l'existence de la conspiration ; mais les
fait allusion à - l'enquête dirigée contre sa projets des conspirateurs ont été déna*
• personne et contre plusieurs Japonais à tures, OU bien il leur Servait de dupe;
« CtUM de Cartel et autres objets elhnogra- caf g.j, étajt vrai que jeur but eul ^de
' I*»; dcrfendus l"'1 Focures massacrer toute la famille de Gonguen
- «ulgrela défense expresse des lo.s du mu,.. rfe t • Tchouya
et annonce l'intention de publier quelques . ~. !:,„ ;?„.»;» Ln^.iM.j-.- t:
documents qui feront plu, amplement cou- et Zl0.S,lZ> «1 serait impossible de S expll-
oaitre et l'événement lui-même et sa conduite 9Uer„,a Participation d un prince de la
personnelle. - C'est pendant le séjour de proscrite a de pareils projets.
Mejlan au Japon, comme chef du comptoir Apres cinquante années de prudence,
hollandais, que se passa l'événement que nous une indiscrétion de Tchouya ht decou-
■soos mentionné. — Les documents annon- vrir le complot. L'ordre lut donné aussi-
cés ne sont pas encore venus à notre connais- tôt d'arrêter Tchouya et Ziositz. 11 était
«oce. important de les saisir eu vie tous les
L'UNIVERS
deux, surtout Tchouya, qui résidait à Yédo et dont on pouvait attendre des révélations. On fit donc crier au feu devant sa porte ; il sortit pour reconnaître ledanger : on l'attaqua, et malgré l'acharnément de sa défense il fut contraint de céderai! nombre, après avoir tuédeuxdeses assaillants. Sa femme, quf avait entendu le combat, et qui en soupçonnait la cause, prit et brûla sur-le-champ tous les papiers de sou mari qui pouvaient compromettre ses complices : il se trouvait parmi eux des princes et des personnages de distinction. Sa présence d'esprit fait encore l'admiration des Japonais , et le plus bel éloge qu'ils puissent faire d'une femme est de la comparer à la femme de Tchouya. Ce sont ses grandes
?ualités sans doute qui lui avaient valu honneur, bien rare pour les Japonaises, d'être la confidente de son époux.
Malgré ce premier succès, les espérances du gouvernement se trouvaient déçues. On fit arrêter tous les amis munus de Tchouya. Ziositz se suicida ; mais on parvint à s'emparer de Ikiyemon et de Fatsiyemon, auxquels on fit subir un interrogatoire. Ils reconnurent leur participation à la conspiration, fort honorable suivant eux, mais ils refusèrent de faire connaître aucun de leurs complices. Après la destruction des papiers de Tchouya , il ne restait que les révélations pour découvrir les conspirateurs; on soumit donc les malheureux prisonniers à des tortures affreuses, dont nous ne parlerons que pour donner une idée de la cruauté des lois et de la fermeté héroïque des hommes au Japon.
Tchouya, Ikiyemon et Fatsiyemon, couverts d'une couche d'argile humide, furent étendus sur des cendres chaudes jusqu'à ce que l'argile en se séchant et se resserrant leur eût arraché et brisé la peau. Aucun d'eux ne changea décontenance. Semblable à un Monauk entre les mains des Cherokis, Fatsiyemon raillait ses bourreaux : « J'ai tait un lonji voyage, disait-il : cette chaleur me fera du bien ; elle rendra la souplesse à mes articulations et la vigueur à mes membres. » A près cette première épreuve, on leur fit dans le dos une entaille de huit pouces de long; on coula dans la plaie du cuivre fondu. Après avoir laissé refroidir le métal, on l'arracha avec les
chairs qui s'y étaient collées. Le courage des victimes restait indomptable; Fatsiyemon disait que c'était un moxa perfectionné ; et Tchouya, que l'on pressait de révéler ses complices pour éviter des nouvelles et atroces tortures, répondait à son juge : « J'avais a peine neuf ans quand je pris la résolution de vengermon père et de m'emparer du trône.
Mon courage est aussi inébranlable qu'une muraille d'airain ; je délie votre science infernale ; inventez de nouveaux supplices, leur cruauté n'égalera jamais ma force d'âme. »
Le gouvernement finit par désespérer de découvrir de nouvelles victimes ; le jour de l'exécution fut fixé. De grand matin on conduisit processionnel lement par les rues de la ville les condamnés, au nombre de trente-quatre. Tchouya marchait en téte; à la queue du cortège marchaient sa femme et sa mère, l'épouse d'Ikeyemon et quatre autres femmes.
De ces trente-quatre prisonniers on n'en mit que trois à la torture, sans doute parce que les chefs devaient seuls connaître les noms des conspirateurs ; la femme de Tchouya, qui les connaissait , fut épargnée de même, parce que ses dépositions, venant d'une femme, n'auraient eu aucune valeur légale.
Le cortège funèbre arrivait à la place de l'exécution, quand un homme armé de deux sabres à poignée d'or, se frayant un passage à travers la multitude, s'approcha de rofficier.de justice qui présidait à l'exécution : « Je suis Sibata-Zabrobé, lui dit-il , l'ami de Tchouya et de Ziositz ; ma demeure est bien éloignée; dès que le bruit de leur complot et de leur arrestation est parvenu jusqu'à moi , je suis parti pour Yédo. Je suis resté caché jusqu'à ce moment, espérant que le slogoun, dans sa clémence, pardonnerait à Tchouya. Mais puisque c'en est fait de lui, je viens l'embrasser une dernière fois, et partager son sort, s'il le faut. — Vous êtes un brave homme, s'écria l'officier ; je voudrais que tout le monde vous ressemblât. Je n'ai pas besoin de la permission du gouverneur de Yédo ; allez rejoindre Tchouya. »
Les deux amis causèrent tranquillement ensemble; puis Sibata prenant un flacon de saki qu'il avait apporté, ils burent, et après avoir bu se firent un
JAPON
dernier adieu. Tous deux pleuraient.
Tchouya remerciait tendrement son ami d'être venu le voir cette dernière fois ; Sibata disait : « Notre corps sur cette terre ressemble à Vasagawa, cette fleur magnifique qui fleurit avant l'aurore, se flétrît et meurt aux premiers rayons du soleil ; il passe comme le Kogero, cet insecte éphémère. La mort n'est que la porte d'un monde meilleur où nous jouirons sans obstacles de. la société l'un de l'autre. » Il se leva après ces paroles; il quitta Tchouya, et remercia le ministre pour son indulgence.
Des croix étaient préparées ; on y attacha les condamnés , et les bourreaux commencèrent à brandir leurs piques.
Tchouya fut le premier achevé ; on lui fit deux entailles au ventre en forme de croix; après lui, ce fut le tour de ses malheureux amis ; sa femme mourut avec la fermeté qu'on devait attendre d'elle.
Le récit de cetteexécution vient à l'appui de la conjecture que nous avons émise plus haut en parlant de la peine de mort, quand nous avons dit que sans doute le choix du supplice dépendait en grande partie du juge. Chaque écrivain ne peut décrire et raconter que ce qu'il a vu; mais nous ne connaissons pas la loi. On ne peut pas confondre le genre de mort de Tchouya avec le Hara-Kirt, qui est nécessairement un suicide , un véritable suicide; ici le condamné est éventré au lieu d'être décapité.
Quand ce massacre juridique fut terminé, Sibata présenta ses deux sabres précieux à l'ofûcier qui avait présidé, et lui dit : * C'est à vous que je dois ma dernière conversation avec l'ami que j'ai perdu; soyez assez bon maintenant pour me dénoncer au siogoun, alin que je puisse mourir comme lui. — Dieu m'en préserve! vous méritez un meilleur sort, vous qui, tandis que tous ses v amis se cachaient, de peur de se coin promettre , êtes courageusement venu audevant de ses embrassements. »
Le nom de Sibata-Zabrobé ne se retrouve plus dans les annales; on peut donc croire que ce courageux et fidèle ami regagna tranquillement sa demeuçp.
La destruction des papiers de Tchouya Be laissait aucune preuve de la complicité de Yorinobou; et cependant les
présomptions étaient fortes contre lui.
On visita son palais, sans trouver d'indices positifs de sa culpabilité. Sou secrétaire, Karmofeymon, pour écarter les' soupçons qui planaient sur son maître, vint déclarer que lui, et lui seul dans la maison de son maître, avait eu connaissance de la conspiration , et il se fendit le ventre. Ce suicide généreux mettait Yorinobou à l'abri de toute poursuite; malgré la défiance qu'il inspirait, ce prince vécut tranquillement à Yédo; ce qui montre bien que la loi au Japon est plus forte que le despotisme. A quelques générations de là, Yosimoune, descendant de Yorinobou, devint siogoun, et montra la reconnaissance de sa famille pour le service éminent rendu à son ancêtre, en élevant la famille de Karmofeymon à une des plus hautes dignités de l'État, et en la rendant héréditaire pour elle.
L'anecdote suivante est tirée de la même source.
Dans les premières années du dixhuitième siècle, le siogoun Tsouna-Yosi , prince dissolu, dont les débauches avaient ruiné la constitution, vint à perdre son fils unique. Comme sa dignité ne pouvait se transmettre à une femme, il se voyait forcé d'adopter un héritier. Cette obligation existe pour tous les Japonais sans enfants; mais la coutume ou la loi veut que l'on adopte de préférence les enfants de ses frères, ou, à leur défaut, ceux des plus proches parents. Sans égard pour la règle, pour les réclamations de son neveu , Tsouna-Yosi avait fixé son choix sur le fils d'un étranger, favori de basse extraction.
C'est en vain que le premier ministre Ino-Kamon-no-Kam» représentait que ce choix, sans exemple dans l'histoire, exaspérerait les princes du sang et tous les grands de l'empire. La justesse de ses observations venait échouer devant le crédit du favori. En désespoir de cause, il» s'adressa à l'impératrice (la midal) (1) ; il lui fit part au projet
(i) Peut-être le titre de midaï est-il donné à cette princesse non en sa qualité de femme du siogoun , mais parce qu'elle était fille du mikado. Peut-être aussi le titre de midaï appartient-il à la femme légitime , ou épouse du premier rang, du siogoun, lors même
L'UNIVERS
inique et dangereux du siogoun ; il lui fit comprendre la possibilité, sinon la certitude , d'une insurrection générale dès que la volonté du prince serait officiellement proclamée; il lui déclara qu'elle seule désormais pourrait empêcher cette adoption, et écarter du Japon tous les maux qu'elle devait inévitablement entraîner. La midai était fille du mikado régnant; sa grandeur d'âme était égale au moins à sa haute naissance et au rang qu'elle occupait ; elle resta quelques instants plongée dans une méditation profonde ; puis, levant la tête, elle rassura le ministre, et lui promit d'aviser ; mais elle refusa positivement de lui confier son projet.
La fille du « fils du ciel » était depuis bien des années négligée par son mari; elle l'invita à prendre le saki chez elle la veille du jour fixé pour l'adoption. Pendant qu'il buvait elle entra dans son appartement pour écrire et envoyer ses instructions à Ino-Kamon; après une courte absence , elle reparut dans la salle du festin ; elle avait à sa ceinture un petit poignard de luxe, que portent les femmes de haut rang. Elle pria le siogoun de vouloir bien lui accorder un eutretien particulier, et congédia tous les assistants (I).
L'historien rapporte que des qu'ils furent seuls elle supplia son époux de lui accorder la grâce qu'elle avait à lui demander; mais il refusait de s'engager avant de savoir ce qu'elle désirait si ardemment. « L'on m'assure que vous êtes décidé à adopter pour héritier le fils de hcw a-no- Kami. Un choix pareil, très-cher et honoré seigneur, irritera nécessairement tous les princes qui peu-
qu'ellc n'est pas issue de U famille impériale ?
(i) Tout en reproduisant ce récit , dont les circonstances principales nous semblent^ indubitables, nous ne pouvons nous empêcher de faire observer que l'authenticité des détails qui suivent ne saurait reposer entièrement sur la lettre par laquelle l'impératrice faisait connaître au premier ministre ses intentions, et qu'il faut supposer : ou que tous les assistants n'avaient pas revu l'ordre de quitter l'appartement , ou qne quelque serviteur dévoué , cédant à une curiosité excusable en pareil cas, a pu entendre la conversation du siogoun et de la midai dana cet instant terrible.
vent avoir droit à l'adoption ; il soulèvera tous les esprits et causera la destruction de l'empire. Je vous en supplie, renoncez à ce projet dangereux. »
Le siogoun, irritéde voir une femme se mêler de ses affaires : « Comment osestu, toi, misérable femme, m'enlretenir d'affaires d'Etat. L'empire m'appartient, je le gouverne à ma fantaisie; qu'ai-je a faire de conseiller de ton espèce ; dtetoide ma vue, et que jamais je ne le revoie! • Il se leva plein de fureur, et se disposait à quitter l'appartement. La midai le suivait et le retenait par son vêtement, en redoublantses humbles instances: « Réfléchissez, ô mon souverain maître; réfléchissez, je vous en supplie : si ce désastreux projet s'exécute aujourd'hui , le soleil de demain verra tout le Japon soulevé. • Mais le siogoun restait inflexible; ces supplications, si douces, si respectueuses qu'elles fussent, ne faisaient qu'exa«=perer sa colère. La fille du ciel, voyant ses remontrances et ses prières inutiles, désespérant de détourner le siogoun de sa fatale résolution, se précipita sur lui, et lui plongea à coups redoublés son poignard dans le cœur. Son bras était bien assuré; le monarque tomba; elle se prosterna à coté de lui en le priant de lui pardonner si, dans une circonstance aussi critique elle avait eu recours à cette cruelle extrémité pour conserver le trône à la dynastie Gonguen, et en l'assurant qu'elle ne lui survivrait pas. Dès que Tsouna-Yosi eut rendu le dernier soupir elle se frappa du même poignard , et tomba mourante sur son cadavre. Ses femmes, accourues au bruit de sa chute, trouvèrent les deux époux morts et baignés de sang. A ce moment suprême, Ino-Kamon accourait lui - même au palais pour avoir l'explication du billet de l'impératrice; on 1 introduisit aussitôt dans la chambre funèbre. Il s'arrêta confondu devant cette scène affreuse; il resta quelques instants avant de se remettre, et finit par s'écrier : « Eh bien? c'est une femme qui a sauvé l'empire.
Sans son héroïsme demain le Japon élait à feu et à sang! »
La courageuse princesse ne s'était pas contentée d'empêcher l'exécution de l'inique projet du siogoun : elle avait donné dans sa lettre a Ino-Kamon des
instructions précises sur la marche qu'il aurait à suivre. Le ministre, en s'y conformant , fit monter sur le trône l'héritier légitime. Il dédommagea le fils de Dewa-no-Kami en lui faisant accorder une principauté par le nouvel empereur Yeve-Nobou, qui récompensa les éminents services de son ministre en rendant la charge de gouverneur de l'empire héréditaire dans sa famille. L'héroïque midaï partage avec la femme de Tchouya l'admiration du Japon.
Mais laissons ces récits sanglants pour tâcher de faire ressortir les côtés moins sombres du caractère japonais.
Vers le milieu du siècle dernier, Fota- Sagami-no-Kami, homme renommé pour son intelligence et son savoir, fut élevé à l'une des places les plus importantes do conseil d Etat par le jeune siogoun, Yee-Sigghe, qui venait de monter sur le trône. Comme administrateur, Fota- Sagami ne démentit pas les brillantes espérances qu'il avait fait concevoir; mais il souleva de vives animosités parmi les officiers de l'ancien siogoun ; il les poursuivait avec une infatigable sévérité, et les privait souvent des récompenses qui leur avaient été accordées par leur précédent souverain.
Ceux qu'il dépouillait envoyaient pétition sur pétition; leurs suppliques restaient sans réponse. Avant d'avoir recours à la vengeance , ils essayèrent de recouvrer leurs honneurs et leurs richesses par des moyens d'intimidation.
Un beau matin , on aperçut au-dessus de la porte du conseiller une citrouille découpée en forme de téte accollée à l'inscription suivante : « Ceci est la téte de Fota-Sagami-no-Kami; elle a été coupée et placée ici en récompense de sa cruauté. »
Grande fut la colère des serviteurs de Fota-Sagami à la vue de cette insulte faite à leur maître; bien plus grande encore leur terreur à l'idée de son courroux, qui allait en partie retomber sur eux. N'était-ce pas leur négligence qui avait permis à des insolents de. lui taire cet outrage? Pâles et tremblants de crainte , ils se hasardèrent à venir lui parler de la malencontreuse citrouille et de l'inscription qui l'entourait. Tandis qu'il était plein de vie et de santé , « tete tranchée avait été placée sur sa
porte. Cette plaisanterie parut excellente a Fota-Sagami, qui en rit de bon cœur. A son entrée dans la chambre du conseil , il raconta à ses collègues sa décapitation en effigie. Son récit fut écouté avec de grands éclats de rire, qui n'étaient interrompus que par l'expression de l'admiration qu'inspirait le courage de Fota-Sagami -no-Kami. L'histoire ne nous dit pas si les plaisants rentrèrent en possession de tous les biens qui leur avaient été donnés par l'ancien siogoun.
Voici une autre histoire arrivée quelques années plus tard , pendant le même règne. Oka-Yetchisen-no-Kami , l'un des gouverneurs deYédo, fut chargé de choisir pour le service du siogoun quelques hommes habiles , entre autres un bon comptable. Un nommé Noda- Bounso lui fut recommandé comme un arithméticien exercé et un homme propre de toute façon à bien remplir cet emploi. Oka-Yecthisen fit venir floda- Bounsa, et lui demanda gravement quel était le quotient de 100 divisé par 2. Le candidat avec la même gravite tira ses tablettes, fit son calcul selon toutes les règles , et lui répondit après avoir terminé son opération : « Cinquante. — Bien ; je vois que vous êtes aussi discret
3u'habile calculateur, dit le gouverneur 'Yédo : vous êtes fait pour l'emploi que vous sollicitez. Si vous vous étiez hâté de me répondre, j'aurais eu une triste opinion de votre éducation ; le siogoun a besoin d'hommes tels que vous, et vous aurez la place. >»
C'est qu'en effet Yee Sigghè avait besoin d'être entouré d'hommes discrets ; il avait ruiné par ses excès toutes ses facultés intellectuelles, et était tombé dans un état voisin de l'idiotisme. Mais on n'eût pu faire une allusion trop directe à cette infirmité, ou donner au monarque le nom qui lui convenait , sans s'exposer à être accusé de trahison. Ses sujets respectueux tournèrent la difficulté, et, du nom d'une herbe qui cause une aliénation momentanée , ils le surnommèrent Yee-Sigghe Amoontan (I).
(i) En Chine et au Japon on saisît, avec autant d'empressement que chez nous , l'occasion de tourner en ridicule les hommes qui sont au pouvoir. — Le sens des jeux de moU
Le fait suivant est tiré du récit de ce qui se passa de remarquable au comptoir de Dézima pendant la longue administration du président Doeff.
Un navire américain avait été frété parles Hollandais de Batavia pour taire un voyage au Japon ; c'était pendant la guerre, à une époque où la vigilance des croisières anglaises ne permettait pas d'espérer que des navires autres que des neutres pussent entreprendre une pareille expédition sans s'exposer à une capture presque certaine. Ce navire, chargé de cuivre et de camphre, appareilla pendant la nuit , toucha sur une roche, emplit et coula. L'équipage put gagner la terre dans les embarcations.
Restait à faire le sauvetage. Le capitaine américain, les membres de la factorerie, les autorités japonaises se creusaient la tête pour résoudre ce difficile problème.
On songea d'abord à faire jpêcher le cuivre par des plongeurs japonais. Mais deux plongeurs furent bientôt asphyxiés par cette eau saturée de camphre. 11 fallut renoncer a l'espérance de décharger le navire; le relever sans l'avoir allégé était chose impossible : on ne savait plus quel parti prendre, quand un pécheur de la principauté de Fizen, nommé Kiyemon, proposa de s'en charger, a condition qu'on lui payerait ses frais s'il réussissait. Dans le cas contraire ils resteraient à sa charge. On commença par rire de cet homme, qui n'avait peut-être vu de sa vie un navire européen ; mais on essaya en vain de le détourner de son entreprise. 11 fitamarrer de chaque bord du bâtiment submergé des bateaux dans le genre de nos bateaux remorqueurs, au nombre de quinze ou dix-sept, que l'on réunit au moyen de fortes amarres; il fit attacher a mer basse une grande jonque à l'arrière du navire; et après a voir bien fait roidir les amarres, il attendit une grande marée.
qu'on se permet à leur égard est quelquefois très-sérieux. — Ainsi, en i83i, la récolte ayant manqué et les approvisionnements se trouvant insuffisants, les Japonais décomposèrent les deux caractères qui expriment le titre du siogouu (encore aujourd'hui régnant) en cinq caractères dont la signification était: « k peuple n'a pas de quoi manger. » ( Voir C'hincst Rcpository, vol. X, p. 8a. )
Au moment de la pleine mer on hissa les voiles partout; la masse pesamment chargée coulée bas se souleva, et se dégagea de la roche ; l'ingénieux pécheur la fit remorquer et échouer sur une plage de sable , où il devint facile d'opérer le déchargement et de réparer toutes les avaries. On remboursa à Kiyemon toutes ses avances; et le prince de Fizen l'autorisa à porter deux sabres, et lui donna des armoiries où figurent un chapeau et deux pipes hollandaises en sautoir.
Nous ne ferons aucune remarque, ni sur la singularité du choix de ces armes, ni sur la parcimonie extraordinaire des Européens auxquels le pêcheur avait rendu un si éminent service, resté, selon toute apparence, sans récompense pécuniaire; nous nous contenterons de faire observer que l'autorisation de porter deux sabres accordée à un homme de la classe inférieure prouve que la ligne de démarcation qui sépare les différents ordres n'est pas absolument infranchissable.
On raconte l'histoire d'un autre pêcheur qui, quoique moins honorable que celle de Kiyemon , annonce aussi dans son héros un esprit fort inventif. Après avoir rêvé aux moyens de tirer un parti avantageux de la folle passion qu'ont ses compatriotes pour tout ce qui est rare et étrange, il avait imaginé deréunir la partie supérieure du corps d'un singe avec la queue d'un poisson ; et il avait assez bien réussi pour défier l'examen de la masse des curieux. Il fit publier qu'il avait pris dans ses filets un animal tout vivant, mais que peu d'instants après avoir été retiré de l'eau il était mort : grâce à son adresse, cette supercherie lui rapporta des sommes considérables. Après avoir fait payer la vue dece monstre apocryphe, il déclarait aux spectateurs ébahis que pendant le peu d instants qu'il était resté vivant hors de l'eau cet animal extraordinaire, doué de la voix humaine, lui avait annoncé plusieurs années d'une fertilité extraordinaire, ainsi qu'une épidémie meurtrière quijj'epargnerait que ceux qui auraient chez eux le portrait du prophète marin. Il se vendit un nombre immense de ces peintures. Un monstre semblable, le même peut-être, ou un de ses descen-
JAPON
dants, né du succès de l'autre, fut à la factorerie hollandaise et envoyé à Batavia , où il tomba entre les mains d'un spéculateur américain. Celui-ci transporta son acquisition en Europe , et la promena de capitale en capitale pendant les années 1822 et 1823 : il y excita l'admiration des badauds, souleva des discussions entre les savants, et remplit sa bourse tout aussi bien que s'il avait eu entre les mains une syrène véritable.
Kous demandons au lecteur la permission de mettre sous ses yeux un dernier trait, qui donne une idée précise du soin qu'apportent dans l'administration de la justice les délégués du conseil d'État.
Un usurier, nommé Tomoya-Kiougero , avait perdu une somme de 500 kobans (plus de 16,000 fr ). Ou n'avait point vu d'étranger rôder autour de son domicile ; les soupçons tombèrent sur ses domestiques, et après bien des perquisitions unirent par s'arrêter sur l'un d'eux, nommé Tchoudyets. Mais on ne trouvait point de preuves; le prévenu, en dépit de tous les interrogatoires, des menaces et des séductions, s'obstinait à nier le crime qu'on lui imputait. Tomoya s'adressa au gouverneur d'Ohosaka, lui remit sa plainte, et demanda que l'accusé fdt jugé et puni. Le gouverneur, Afatsôra-K.avatche-no-kami, qui avait éfé élevé à cette dignité pour son habileté, sa sagesse et sa vertu, lit venir Tchoudyets, et l'interrogea à son tour.
Le prévenu protestait toujours de son innocence , et déclarait que la torture même ne lui ferait jamais avouer un crime qu'il n'avait pas commis. Matsora- Kavatcbe fit conduire Tchoudyets en prison ; il manda Tomoya et ses autres domestiques , leur communiqua l'enquête qu'il avait faite, et leur demanda quelles preuves ils avaient de la culpabilité de l'accusé. Ils n'en avaient aucune; mais ils persistaient à soutenir que dans leur conviction Tchoudyets était le voleur ; et Tomoya insistait pour Qu'on le fit immédiatement exécuter.
Le gouverneur leur demanda s'ilsétaient prêts à signer cette déclaration, ainsi que la demande d'exécution, ils repondirent affirmativement. En effet Tomoya, ses domestiques et ses parents, signèrent la
déclaration suivante : « Tchoudyets, domestique de Tomoya-Kiougero,' a voie à sou maître la somme de 500 kobans. Par ces présentes nous attestons le crime et demandons que le coupable soit puni, afin que sa mort serve d'exemple. En foi de quoi, nous tous, parents et domestiques de Tomoya Riougero, avons signé et scelle les présentes, le deuxième mois de la première année Genboun (1736). » La déclaration fut remiseau gouverneur, qui ditau plaignant :
« Maintenant que je suis dégagé de toute responsabilité, je vais faire déca-
Çiter Tchoudyets. Étes-vous satisfait? »
bmoya lui répondit qu'il l'était, le remercia, et s'en retourna avec les siens.
Quelque temps plus tard , un voleur qui avait commis différents crimes, et à qui on avait appliqué la question, avoua que c'était lui qui avait dérobé l'argent de Tomoya. On fit part de cettedécouverteà!vlatsôra-K.avalche,qui fit aussitôt comparaître Tomoya, ses parents et ses domestiques, leur communiqua la confession du voleur véritable, et leur dit : « Voyez ! vous avez accusé Tchoudyets sans preuve, vous avez porté témoignage contre lui et signé votre déposition. Et moi, confiant dans la vérité de vos assertions, j'ai fait mettre à mort un homme innocent. Il faut, pour expier cecrime, que vous, votre femme, vos parents et vos domestiques , vous perdiez la tête. Quant à moi , pour n'avoir pas donne à cette cause toute l'attention nécessaire, je me couperai le ventre. » Ces terribles paroles jetèrent Tomoya et tous les siens dans le plus affreux déses-
{>oirf ils pleuraient; ils maudissaient eur sort; ils demandaient grâce; les magistrats et les fonctionnaires présents à cette scène de désolation unissaient leurs prières aux supplications des condamnés, et demandaient avec instance quelque adoucissement à cette sentence cruelle. Le gouverneur restait inflexible.
— Il attendit longtemps, les laissant en proie aux angoisses de leur horrible position. Quand il crut les avoir assez punis , Matsôra-Kavatche radoucit peu a peu l'expression de sa physionomie courroucée, et leur dit enfin: » Rassurezvous, Tchoudyets est en vie. J'ai été convaincu de son innocence par ses ro-
L'UNIVERS
ponses, et je l'ai tenu caché en attendant que la vérité se fit jour. • Puis il lit introduire Tchoudyets. « Tomoya, ajouta-t-il, votre fausse accusation a condamné un innocent à la prison, et a failli lui faire perdre la vie. Heureusement il a échappé à cet irréparable malheur; je. vous tiens quitte de la vie, mais en compensation de ce que vous avez fait endurer à cet innocent, vous lui payerez 500 kobans et le traiterez désormais comme un fidèle domestique. Que les angoisesque vous venez d'éprouver restent gravées dans votre cœur, et puisse cette leçon vous empêcher à l'avenir de porter contre qui que ce soit une accusation sans fondements sut lisants »
La décision de Matsôra-Kavatche fut universellement approuvée, et pour lui témoigner sa satisfaction le siogoun l'éleva peu après aux fonctions plus importantes et plus lucratives de gouverneur de Nagasaki.
ESQUISSE DE LA. MYTHOLOGIE JAPO- NAISE ET DES SECTES RELIGIEUSES AU JAPON.
La religion primitive et nationale du Japon est nommée sinsyou, des mots sfn, dieux, esprits célestes, et syou, foi. Ceux qui la pratiquent sont appelés sin-tou. Telle est du moins l'interprétation générale; mais Siebold assure que le véritable nom japonais de cette religion ou doctrine sainte est kamino mit si , c'est-à-dire la voie des kamis ou des dieux, et que les Chinois l'ayant traduit par shin-taou, les Japonais ont fini par adopter cette dénomination, en la changeant simplement en sintoo.
La mythologie et la cosmogonie sintoo paraissent tout aussi extravagantes que celles de la plupart des peuples orientaux; mais elles méritent cependant d'être étudiées dans un but ethnographique, car la comparaison des mythes en honneur chez 1rs anciens peuples peut jeter un grand jour sur leur origine, non-seulement par les analogies que peuvent présenter ces nnthes en euxmêmes, mais aussi par la confrontation des vieux langages uans lesquels ils sont exposés. Toutefois, nous devons nous borner ici aux points qui tiennent essentiellement à l'histoire du Japon et à la suprématie du mikado.
r Suivant les Japonais, du chaos primitif s'éleva un Dieu suprême, créé de lui-même, qui établit son trône au plus haut des cieux (comme cela est implicitement indiqué uar son nom, d'assez longue haleine, qui est : Ame-no-mi-naka nusino-kami), et beaucoup trop grand pour être troublé dans sa tranquillité par aucuns soins. Ensuite s'élevèrent deux dieux créateurs, qui du chaos formèrent l'univers, mais qui semblent s'être bientôt arrêtés à notre planète et l'avoir laissée encore à l'état de chaos. L'univers fut alors gouverné pendant
Quelques myriades d'années par sept ieux successifs, aux noms également longs, mais appelés d une manière collective les dieux célestes. La terre doit son existence à Iza-na-gino-mikoto , le dernier de ces dieux, le seul qui se maria. Il s'adressa un jour en ces termes à sa compagne Iza-na-mi no-mi kolo : « Il faut qu'il y ait quelque part une terre habitable; cherchons-la sous les eaux qui bouillonnent au-dessous de nous. »
Il trempa dans l'eau sa lance ornée de joyaux, et les gouttes d'eau trouble tombant de l'arme lorsqu'il la retira se congelèrent et formèrent une île. Cette île, nommée dans les anciens temps Onok oro-sima, serait, à ce qu'il paraît, le Kiousiou de nos jours, la plus grande des huit qui composaient alors le monde, c'est-à-dire le Japon (1). Iza-naai-mikoto appela à l'existence huit millions de divinités, créa les « dix mille choses » (yorodzou no mono), et en confia le gouvernement entier à son enfant favori, sa fille, la déesse du soleil , connue sous les trois différents noms de Ama terasou-oho-kami , llo-hirou-
(t) Ce détail mythologique est emprunté principalement à Siebold. — Le récit cosinogonique japonais est curieux à lire en entier, tel que Siebold le reproduit. — Il nous a semblé y voir des indications assez précises des traditions japonaises sur l'apparition successive des diverses parties du Nippon qui n'auraient surgi des eaux de l'Océan qu'après Onokorosinm , ce qui expliquerait comment celle ci aurait éle la plus grande des huit îles principales composant le Japon dans ces temps Mté historiques. — Mais ce ne sont là (pie des conjectures formulées en passant, et nous devons encore, celte fois , nous contenter de renvoyer le lecteur à l'ouvrage de Siebold. *
JAPON. 146
meno-mikolo , et Ten-sio-dai-zin , le temples possèdent , il est vrai, les ima.
dernier desquels lui est surtout donné ges des kami's auxquels ils sont particu-
dans ses rapports avec le Japon. fièrement consacrés , mais ces mages
Avec la souveraineté d6 Ten-sio-dal- ne sont point exposées pour être ado-
zin commença une nouvelle époque, rées : elles sont gardées, avec les tré-
Elle ne régna que deux cent cinquante sors du temple, dans quelque récep-
mille ans environ, et lut suivie de quatre tacle secret, et on les montre seulement
dieux ou demi-dieux qui gouvernèrent à certaines fêtes. On dit que des fa-
successivement le monde pendant deux milles privées ont les images des kami's
millions quatre-vingt-onze mille qua- leurs patrons sur des autels et dans des
rante-deux ans. Ce sont les dieux ter- chapelles adjacentes au portique du
restres ; et le dernier d'entre eux, ayant temple; mais Meylan assure positive-
épousé une femme mortelle, laissa sur la ment que chaque yasiro est consacré
terre un fils mortel, nommé Zin-mou- au seul Dieu suprême, et Siebold re-
ten woù, ascendant immédiat du roi- garde toute image comme une innova-
hado. tion corrompue. Il semble penser que
Mais de toutes ces hautes et puissantes dans le pur sinsyou. Ten-sio-dai-zin
divinités, et quoiqu'elles appartiennent est ou était seule adorée, les kamis étant
si essentiellement à la mythologie siwtoo, analogues aux saints catholiques, et
aucune ne semble être 1 objet d'un culte, qu'on ne voyait aucune de leurs images
à l'exception de Ten-slo-dal-zin , et avant l'introduction de l'idolâtrie boud-
celle-ci même, quoique la divinité et dhique.
la patrone spéciale du Japon , est trop II se trouve , comme cela était présugraude pour qu'on ose lui adresser des mable , quelque confusion dans tout ce prières, si ce n'est au moyen de la mé- que les différents écrivains ont rapporté diation des kamfs, ou de son des- sur ce sujet, et en particulier sur ce cendant, le mikado. Les kami's sont que plusieursd'entre eux ontdit touchant divisés en supérieurs et inférieurs, qua- la croyance (sintoo) à un état futur; tre cent quatre-vingt-douze étant nés Siebold, dont l'autorité nous paraît dieux ou peut-être esprits, et deux décisive , en parle en ces termes :« Les mille six cent quarante étant des hom- Sintooïtes ont une vague notion de mes déifiés ou canonisés. Ils sont tous l'immortalité de l'âme; d'un état à venir des esprits médiateurs. et éternel de bonheur ou de misère, Bien qu'ils reconnaissent l'existencede récompense respective de la vertu ou du cette multitude de divinités t les Sintoo vice ; de lieux séparés où les âmes vont ne sont pas idolâtres. Leurs temples ne après la mort. Des juges célestes leur sont pas souillés par des idoles, et tout font rendre compte de leur vie. Le Parace qui est destiné à exciter la dévotion dis est accordé aux bons , qui entrent consiste en un miroir , emblème de la dans le royaume des kamïs. Les mépureté parfaite de l'âme , et qui s'appelle chants sont condamnés et précipités kagami, et en un certain nombre de ban- dans l'enfer. »
des de papier blanc attachées à un mor- Les devoirs prescrits par le sinsyou ,
ceau de bois de cèdre , bandes ou ban- et dont l'accomplissement doit assurer
delettes qui se nomment gohéi , et qui , le bonheur ici-bas et dans l'autre monde,
suivant quelques écrivains , ne portent sont au nombre de cinq ( le bonheur, pas d'écriture et sont tout simplement
un autre emblème de la pureté, ou, ou tablettcs mmbmmtàw , pelite$ épi.a-
suivant d autres , sont couvertes de sen- hes écri{es avec Mtn ( enletires d'or,
tences morales et religieuses (1). Les JorUllt |e nom du fondateur du temple ou
de ceux d'entre les fidèles que leur zele reli-
(() On pourrait conjecturer que cette con- gieux a rendus dignes de cet hommage. Peut-
Indiction apparente est due à ce que dans être aura-l-on dans plusieurs cas confondu
le» tabernacles qui surmontent l'autel (a) ou Yifai avec le gohèi. Certains ifaïs tont en
place souvent , si ce n'esl toujours, des ifai, grande vénération, et ne sont exposés à la
t<«> Ce» cpéce. de ub,roacle. porte* le nom de g[f Jt>S fidè,eS 1ue da°S d" 0CCasi°m 50,W1'
*tége de Dieu ). nrlles.
10" Livraison. (Japon.) 10
Hf,
LUNIVERS.
ici-bas, étant recardé comme le résultat d'une disposition heureuse de l'esprit): 1° La conservation du feu pur, emblème de la pureté et instrument de purification; 2° la conservation de la pureté de l'âme , du cœur et du corps; dans les premiers, par l'obéissance aux prescriptions de la raison et de la loi; dans le dernier , p.ir l'abstinence de tout ce qui peut souiller; 3° l'observance des jours de fête ; 4° les pèlerinages; 5° l'adoration des kamVs , tant dans les temples que dans la maison.
L'impureté, qu'on doit éviter avec tant de soin , se contracte de diverses manières: par la société d'un impur; en entendant un langage obscène, méchant ou brutal; en mangeant de certains mets, et par le contact du sang ou d'un cadavre. Par exemple, si un ouvrier se blesse en bâtissant un temple , il est renvoyé comme impur; on a même vu, en pareil cas , démolir l'édifice sacré pour le reconstruire entiè rement. L'impureté est plus ou moins grande, c'est à-dire de plus ou moins longue durée, suivant son origine; la plus longue de toutes est celle qui résulte de la mort d'un proche parent.
Durant l'impureié l'accès au temple et la plupart des actes de religion sont interdits, et on doit se couvrir la tête, afin que les ravons du soleil ne soient pas souillés en fa frappant.
Mais on ne recouvie pas la pureté simplement par l'expiration du temps fixé. Il faut suivre un régime de purification qui consiste principalement en jedne, prières et étude de livres édifiants, dans la solitude. C'est ainsi qu'on doit passer la période du deuil pour les morts. Les habitations se purilient
E>ar le feu. La personne puriliée dépose a robe blanche de deuil qu\ l e portait pendant l'impureté, et retourne dans la société en hab ts de fête.
On a déjà lait allusion aux nombreuses fêles sintoo ; et il pourra suffire d'ajouter que toutes commencent par une visite à un temple quelquefois spécialement désigné pour le jour, fin approchant, le pieux visiteur, en vêtements de cérémonie, fait ses ablutions dans un réservoir destiné à cet usage; alors il se met à genoux sur le portique, en lace d'une fenêtre grillée, à travers la-
quelle il regarde le miroir; puis il offre ses prières , avec un sacrifice de riz, de fruit, de thé, saki , ou de choses semblables; et après avoir terminé ses oraisons, il dépose quelque argent dans un tronc , et se retire. Il passe à Sa çuise le reste du jour, à moins que ce jour ne soit consacré à des amusements particuliers. Tel est le mode ordinaire d'adoration des kami's dans les temples, dont on ne doit pas s'approcher avec un esprit chagriné , de peur que la sympathie ne vienne à troubler la félicité des dieux. Dans l'intérieur de la maison on fait de même des prières devant l'oratoire domestique et le miya du jardin, et la prière précède chaque repas ; l'argent des offrandes déposées par les dévots est destiné à l'entretien des prêtres qui appartiennent au temple. — Les prêtres sintoo sont appelés kami no//si, ou les hôtes des dieux ; et, conformément à leur nom, ils habitentdans des maisons bâties sur le sol de leurs temples respectifs , et où ils reçoivent les étrangers avec beaucoup d'hospitalité. Les kami nouai se marient ; leurs femmes sont des prétresses, auxquelles des rites et des devoirs religieux particuliers sont prescrits; comme, par exemple, la cérémonie qui consiste a nommer les enfants, et qui a déjà été décrite.
Mais le pèlerinage est le grand acte de la dévotion sintoo, et il y a dans l'empire vingt-deux temples ou chapelles qui réclament un pareil hommage ; l'un d'entre eux, cependant, a un caractère sacré tellement élevé au-dessus des autres, que c'est de lui seulement qu'il y a lieu de parler. Ce lieu sacré est le temple de Ten -sio-daï-zin , à Isye , regardé par le corps nombreux des dévots ignorants et bigots comme le temple primitif, sinon le lieu de la naissance de la déesse du Soleil. Le pèlerinage à Isye est enjoint impérativement, au moins une fois, à toute personne, homme, femme, ou enfant, de tous les rangs, et on pourrait presque dire de toutes les religions, puisque parmi les bouddhistes déclarés les bonzes seuls sont exemptés de l'accomplissement de ce devoir. Les personnes pieuses le renouvellent chaque année. Le siogoun, qui pour des motifs d'économie a, comme quelques-
JAPON
des princes du plus haut rang, obtenu la permission d'accomplir ce devoir par procuration, envoie chaque année a Isye une ambassade de pèlerins.
Naturellement la plupart des pèlerins s'y rendent aussi commodément que les circonstances le leur permettent; mais la manière la plus méritoire est de faire le pèlerinage a pied, et comme un mendiant, en portant une natte destinée à servir de lit et une grande cuiller en bois pour boire. Plus le mendiant volontaire endure de peines , plus son mérite est {^rand.
A peine est-il besoin de dire que personne en état d'impureté ne peut entreprendre ce pèlerinage , et que toute occasion d'impureté doit être évitée avec soin pendant sa durée; on pense que c'est là la principale raison pour laquelle les prêtres bouddhistes sont exempts de cet acte dedévotion, quoiqu'il soit prescrit à leurs ouailles. Les bonzes, par suite des fonctions qu'ils exercent auprès des mourants et des morts, sont, d'après la doctrine sintoo, dans un état
Ïiresque continuel d'impureté. Mais pour e pèlerinage à hye ceux même qui sont purs se préparent par un régime de purification. De plus, la contamination de la demeure d'un pèlerin absent serait, à ce qu'on croit, suivie de conséquences désastreuses, desquelles on se garde en attachant sur la porte un morceau de papier blanc, comme un avertissement à l'impur d'éviter de souiller la maison.
Quand les cérémonies et les prières prescrites ont été accomplies au temple d'Isye et au Miya qui lui sert de succursale , le pèlerin reçoit du prêtre qui lui a servi de directeur une absolution, par écrit, de tous ses péchés passés, et il fait au prêtre un présent proportionné à sa condition. Cette absolution, appelée oho-hara Art, est portée en cérémonie dans la maison du pèlerin absous, où on l'expose. Comme il importe d'avoir une absolution récente, à la fin de la vie, de là résulte la nécessité de répéter fréquemment le pèlerinage. Parmi les prétresses d'Isye se trouve presque toujours une des filles d'un mikado.
Parmi le grand nombre de prêtres attachés au service des temples dans la
province à'Isye (ou Izé, suivant Klaproth), on trouve toujours un fils du mikado, qui occupe le poste de grand prêtre à Niko, lieu de la sépulture de Gonghén, chef de la dynastie actuelle des siogouns, et où son ifai ou tablette mortuaire et celles de ses successeurs sont conservées. (Le temple de Niko est situé à trois fois vingtquatre heures de distance d'Yédo.) Ce grand prêtre est, selon Titsingh, en quelque sorte le primat du Japon. — Un autre fils du mikado est grand prêtre d'Ouye-noà Yédo. —On désigne ces deux princes de l'Église par le titre de mya sama. Il n'est pas permis de prononeer leur nom.
La fille du mikado qui réside à Isye porte le titre de sai kou.
Le temple iïlsye est un édifice simple et entièrement dépourvu d'ornements; il est réellement d'une grande antiquité, sans être néanmoins aussi ancien qu'on le prétend , et est environné par un grana nombre de miyas intérieurs. Le tout est occupé par des prêtres et des personnes attachées au temple, qui comptent sur la multitude des pèlerins pour subvenir à leur entretien. En arrivant au lieu sacré chaque pèlerin s'adresse à un prêtre qui le guide dans tout le cours des exercices de -dévotion auxquels il est assujetti.
Outre les kami nousl, qui constituent le clergé régulier du Japon , il y a deux institutions d'aveugles, qu'on nomme ordres religieux, quoique les membres de l'une d'elles pourvoient à leurs besoins, principalement, dit-on, au moyen de la musique, et composent même l'orchestre ordinaire des théâtres.
Les incidents auxquels se rapporte respectivement la fondation de chacune de ces deux communautés sont trop romanesques, et montrent trop bien le caractère japonais, pour que nous puissions les passer sous silence.
L'origine du premier de ces ordres, nommé bous.sats sato, est purement sentimentale; il fut institué, nous diton , il y a un grand nombre de siècles, par Senmimar, le plus jeune fils d'un mikado, et le plus beau de ses contemporains, en commémoration de ce qu'il s'était rendu aveugle à force de pleurer la perte d'une princesse dont la beauté
L'UNIVERS
égalait ia sienne. Ces boussats sato existaient depuis deux siècles, lorsque, dans le cours de la guerre civile, le célèbre Yoritomo ( dont il a déjà été question) défit son antagoniste, le nrince rebelle Feki, qui succomba dans la bataille, et fit prisonnier son général, Kakekigo. La renommée de ce général était grande dans tout le Japon, et le vainqueur s'appliqua avec soin à gagner l'amitié de son captif; il le combla de bontés, et enfin il lui offrit la liberté. Kakehigo répondit : « Je ne puis aimer « le meurtrier de mon maître. Je vous « dois de la gratitude; mais vous êtes « causede la mortduprince feki, et je ne « puis jamais vous regarder sans dési- « rer vous tuer. Le meilleur moyen de « me préserver d'une telle ingratitude « et de faire cesser toute lutte entre « mes divers devoirs, est de ne plus « vous voir; j'y parviendrai de cette « manière. » En parlant ainsi , il s'arracha les yeux, et les présenta à Yoritomo sur un plat. Ce prince, frappé d'admiration, le mit en liberté. Kakekigo partit pour une retraite, où il fonda le second ordre des aveugles, les Fekisado. Les supérieurs de ces ordres résident à Myako , et paraissent être subordonnés au mikado, ainsi qu'aux surintendants des temples à Yedo.
Le sinsyou est maintenant divisé en deux sectes principales. L'une ( les yot/j7a?)qui se prétend rigoureusement orthodoxe et ennemie de toute innovation ; on dit qu'elle ne compte qu'un petit nombre de sectateurs, et qu'ils se composent presque exclusivement de kami nousi; Siebold doute même de l'entière pureté de leur sinsyou; — l'autre secte , le riobou sintoo (Hioo-busintoo, Siebold ), c'est-à-dire culte kami à double forme, mais que l'on peut considérer comme un sinsyou éclectioue, et grandement modifié, comprend la plupart des sintooUes. L'explication de cette modification deviendra plus intelligible après que quelques détails auront été donnés sur la principale religion coexistante, c'est-à-dire le bouddhisme.
On aurait pu présumer qu'une religion qui sertdebase au gouvernementdu pays serait demeurée la foi intolérante et exclusive du Japon, et qu'on ne pourrait tenter de la renverser que dans le
dessein ouvert et avoué de déposer le fils du ciel. — Mais néanmoins deux autres religions coexistent dans le pays , avec le sinsyou , et cela depuis longtemps.
L;i première et la principale est le bouddhisme, celle de toutes les religions, sans exception, qui est le plus répandue sur le globe. L'évaluation la plus modérée porte le nombre des bouddhistes à 350 millions. Quelques mots au sujet de cette croyance serviront à expliquer sa co existence et son mélange actuel avec le sinsyou.
Le bouddhisme ne prétend pas à l'antiquité ou à la dignité cosmogonique du sinsyou. De son véritable fondateur nous ne connaissons rienque la doctrine, qui s'est perpétuée par un grand nombre de bouddhas ou sages divinisés.
La pluralité des bouddhas repose sur la croyance générale des bouddhistes ; mais elle n'exclut pas l'admission d'un Bouddha historique (1) qui aurait été le prédicateur, l'apôtre par excellence de cette religion. La question , ainsi simplifiée , est encore une des plus obscures au point de vue chronologique, et des plus ardues quant à la doctrine qu'une saine critique doit exclusivement admettre comme bouddhiste. Quoi qu'il en soit, ce Bouddha terrestre, Sakia mouni ou Sakia sin/ia , appelé au Japon Syaka, est supposé né dans l'Inde Gangétique ou à Ceylan. Sa naissance et sa mort sont rapportées par diverses sectes à des époques qui varient de l'an 3112 à l'an 543 avant Jésus-Christ. Les dates les plus anciennes appartiennent au nord , les plus modernes au sud de l'Asie.
Depuis sa mort et sa déification on suppose que Bouddha s'est incarné dans quelques uns de ses principaux disciples, qui, comme lui, ont été déifiés et sont adorés, mais, néanmoins, avec subordination au dieu suprême, Bouddha Amida.— Le bouddhisme, dans sa forme actuelle , est une religion essentiellement
(i) Voyez pour l'élueidalion des question* chronologique» qui se rapportent à IVtabtissemeut et à la propagation du bouddhisme, Histoire des rois du Cachemire, traduite et commentée par A. Troyer (a vol. in-8<>, Paris, 1840), vol. II, p. 399-4 38.
JAPON
idolâtre; sous d'autres rapports, ses dogmes et ses préceptes diffèrent de ceux du sinsyou , principalement parla doctrine de la métempsycose, d'où résulte : la défense d'ôter la vie à un animal, la théorie d'un état futur, la notion du bonheur par l'absorption dans l'essence divine, et du châtiment par la prolongation de l'individualité , c'est-à-dire
{>ar le renouvellement de la vie dans 'homme ou dans des animaux inférieurs; enfin, par l'établissement du sacerdoce, comme un ordre distinct dans l'état et astreint au célibat.
La théorie bouddhiste du ciel , théorie quelque peu hyper-philosophique , ne paraît pas avoir été enseignée au Japon ; et quant au reste cette religion n'a évidemment rien de bien incompatible avec le sinsyou. — Après une période de cinq cents ans, pendant laquelle le bouddhisme avait vainement essayé de prendre racine au Japon , une idole de Bouddha et quelques livres bouddhistes furent introduits, pour la première fois, à la cour du mykado en Enfin, en 579, un bonze venu de Corée prévint habilement les objections qui avaient fait écarter de nouveau cette religion rivale, et sut tirer parti des préjugés nationaux pour lui assurer un accueil favorable. Il représenta Ten-siodal zin comme ayant été un avatar ou une incarnationdV/mfc/a, ou bien Bouddha comme une incarnation de Tensiodal-zin ( on ne sait pas au juste lequel des deux ), et un enfant, petit-fils du mikado régnant, comme un avatar de l'un des kwan-won, ou saints divinisés, protecteurs de l'empire. Cette déclaration flatteuse lui valut la direction de l'éducation du jeune enfant, qui, devenu homme , refusa d'accepter la dignité de mikado, quoiqu'il prît une part active au gouvernement de sa tante, élevée plus tard à cette dignité. Il fonda plusieurs temples bouddhistes, et mourut bonze dans le principal de ces temples.
Le bouddhisme fut alors pleinement établi, et se mêla bientôt avec le sinsyou, par là modifié, d'où résulta la seconde secte appelée riobou sinsyou. De plus , on dit que le bouddhisme proprement dit est au Japon divisé en une crovance mystique, pure et élevée, pour les "hom-
mes instruits, et en une idolâtrie grossière , pour le vulgaire.
Parmi les sectes nombreuses auxquelles ces deux croyances ont donné naissance les principales paraissent être les sectes singon-siou, ikko~siou, hakkcsiou, tendaï, et celle des yama-bôsi.
La secte ikkosyou, appelée aussi syôdôsiou-zjou {nouvelle secte de syôdô)%est la plus éclairée, h plus populaire et, selon Siebold , la plus nombreuse qui existe au Japon. Elle eut pour fondateur un Japonais d'illustre naissance, le bonze Slnran, né en 1174 et mort en 1264, qui avait d'abord appartenu à la secte tendal. Les prêtres de cette croyance et les moines bouddhistes yama-bôsi (soldats ou pèlerins des montagnes ) sont les seuls qui se marient et mangent de la chair des animaux; mais, vu l'importance numérique de ces deux sectes, il nous semble qu'on peut dire que la plus grande partie des religieux japonais mange de la chair et se marie.
Les temples â'ikko-syou sont d'un goût sévère. Le culte y est simple et austère. C'est celui tfÀmida (Amida (l), sauveur, charitable, secourable ). — « Le prêtre de cette doctrine , » dit Siebold , « ne cherche point à éblouir le peuple en lui offrant le spectacle de symboles incompris, de mystiques cérémonies et d'une multitude d'idoles de toutes les formes et de toutes les couleurs ; humble séculier, connaissant par lui-même les devoirs de citoyen , de père et d'époux , il paraît au milieu de ses frères comme docteur et comme ami; il se fait leur intercesseur auprès de la divinité, à qui il ouvre une demeure sur la terre, et pour qui, grâce à lui, l'encens commun fume et monte vers le ciel. Aussi la doctrine ikko-syou est-elle la seule , parmi celles du bouddhisme, que révère la partie éclairée de la nation, la seule, chose remarquable, qu'aient reçue les aino, de l'île de Yézo , qui l'ont embrassée en dépit des efforts des autres moines. On ne saurait attribuer qu'à sa supériorité véritable la préférence qu'ont montrée pour cette croyance des hommes vivant encore sous une
(i) Ou simplement Mida [Ku-bon-nomida en japonais; « Mida sous une nouvelle forme. » Siebold.]
L'UiNIVERS.
constitution patriarcale, et qui, par l'innocence de leurs mœurs, rappellent la simplicité des premiers âges (1). »
La troisième religion japonaise est appelée sioutoo ( siountou: Burgher ), ce qui signifie « la voie des philosophes »; et quoique designée comme une religion par tous les écrivains, elle a beaucoup plus de ressemblance avec une croyance philosophique, compatible avec presque toute foi, vraie ou fausse. Elle consiste simplement en préceptes moraux enseignés par le Chinois Kung Footsze (Confucius),et en quelques notions mystiques sur l'âme de l'homme ( ressemblant assez à celles du bouddhisme élevé), sans aucun rapport avec quelque mythologie ou quelques rites religieux que ce soient.
On dit qu'immédiatement après son introduction au Japon , le sioutoo fut non-seulement adopté par les sages et les savants , mais professé ouvertement et accompagné de l'abandon de la mythologie et du culte primitif sinsyou, et d'un entier mépris pour l'idolâtrie bouddhiste. Mais quand la réprobation du gouvernement et d'une grand partie de la nation commença à frapper le christianisme , il parait que l'on conçut quelques soupçons au sujet du sioutoo, comme tendant à marcher dans la même
(0 La secte sin-gon, transportée de l'Inde méridionale en Chine , vers 648, et de là au Japon, en 717, el la seele tendai sont remarquables en ce qu'elle* font usage des caractères davanagri modifiés. — Celte ancienne écriture des bouddhistes, appelée eu Chine fandsii , au Tihet hlafik , et eu Mongolie estriun ussuk, est désignée plus spécialement dans ces deux derniers pays sous les noms de latulsa el landsha , mais porte au Japon celui de sittan. — M. E. Burnouf a démontré l'identité de la langue de fan et du sanscrit; et 1 alphabet du sittan japonais, comparé avec celui du fan ou iandsa (a), s'est trouvé contenir identiquement les mêmes signes radicaux. — D'ailleurs les dictionnaires japonais chinois déclarent que le sittan est l'écriture de l'Hindoustan. — .Seulement , dans récriture ( sittan ) japonaise les traits sont plus pointus et les tètes, fortement marquées dans le dexranagari et le landsa, se distinguent à peine ou manquent entièrement.
(a) Corruption probable de l'ancien nom de 111e de CeyUn : Ixsnka.
voie. Le bouddhisme fut , au contraire, particulièrement favorisé, comme une sorte de boulevard contre le christianisme, et dès lors tout Japonais fut obligé d'avoir une idole dans sa demeure; suivant les uns, une idole bouddhiste; suivant les autres, l'image du ftami, son patron. Cette dernière opinion est la lus vraisemblable, le docteur van Sieold affirmant d'une manière positive qu'aujourd'hui les classes inférieuressont bouddhistes, tandis que les classes plus élevées, et en particulier les hommes les plus sages, sioutooïtes en secret, professant et respectant le sinsyou, méprisent ouvertement le bouddhisme ; et que tous, sioutoltes et bouddhistes, professent le sintoo. M. Burgher regarde le sinsyou y modifié par la doctrine sioutoo y comme étant encore la véritable religion des Japonais, et pense que le bouddhisme , favorisé par des considérations politiques, n'est en vigueur au Japon et n'est professé ouvertement par le peuple, que pour satisfaire aux exigences du gouvernement. — L'immense majorité des Japonais est restée, selon lui, sintooïte au fond du cœur.
Tel est, dit-on, l'état actuel du Japon sous le rapport religieux. Mais nous ne devons pas clore ce sujet sans faire mention de ce que rapporte Meylan, de l'établissement d'une quatrième religion, coexistant avec les trois autres, antérieurement à l'arrivée des premiers missionnaires chrétiens. Il rapporte que vers l'an 50 après J. C. une secte de la religion de Brahma fut introduite au Japon; que les dogmes de cette secte étaient la rédemption du monde par le fils d'une vierge, qui mourut pour expier les péchés des hommes, leur assurant ainsi une heureuse résurrection ; et une trinite de personnes immatérielles, constituant un dieu éternel et tout-puissant, créateur de toutes choses, devant être adoré comme la source de tout bien et de toute bonté.
Malgré le nom de secte brahminiqtte donné à cette croyance, on ne peut, à la lecture de ses dogmes , se refuser à l'idée que le christianisme pénétra de bonne neure jusqu'au Japon; et il est certainement possible qu'il y soit parvenu par l'Inde. Mais on doit remar-
JAPOIS.
otier que ni Siebold, ni aucun autre écrivain, ne nomme cette religion; que Fisscher, dans son exposition du bouddhisme japonais, déclare que les qualités d'un bienfaisant créateur sont attribuées à Jmida, et rapporte beaucoup de choses racontées de la vie de Syaka, ressemblant étrangement à l'histoire de l'évangile de notre Sauveur, tandis que la date assignée à l'introduction de cette prétendue secte brahmi nique coïncide parfaitement avec celle des premiers efforts infructueux faits pour introduire lebouddhisme au Japon. Déplus, et pour en finir avec la douteuse assertion de Merlan , quiconque a lu quelque chose de ta mythologie hindoue sait parfaitement que les légendes des brahmines sont remplies de faits qu'on peut aisément rattacher aux (Toyancei chrétiennes. Mais, quoi qu'il en soit, cette foi ressemblait trop au christianisme pour survi vre à sa chute, et elle a depuis longtemps disparu complètement (1).
(t) Pour quelques détails additionnels concernant les sectes religieuses et les rroyances que l'on trouve chez les Japonais, le lecteur esfreuvoyé à un article du second volume du CUiaetê Repository, page 3i8 et suivante», où il trouvera le résumé d'un travail communiqué par H. Burgherau\ éditeurs de ce recueil. Ces détails correspondent parfaitement avec l'expovfque nous avons en grande partie emprunté a.Siebold. Nous ajouterons cependant un petit nombre de reniai que» et l'explication de quelques-uns des tenues employés dans cet exposé.
Suivant l'explication de Siebold, sinsjou signifie « la foi dans les dieux ou le» esprits ; »
Sintoo {shin taon en Chine) on kami no mit t , son simple synonyme, en japonais, ne signifie pas exactement « la voie des dieux », mais - la doctrine des dieux. »
Ama-terasou-oho-kami sont les mois japonais que représentent les quatre caractères ttn sio dai zin ( comme ils soul écrits pour nous ), lesquels signifient « le grand esprit de» deux purs. »
Les gohti sont de longues bandes de papier blanc, tenant lieu, nous dit-on, des esprits adorés, précisément comme la tablette mortuaire d'un ancêtre remplace celui dont elle forte le nom.
Buddou ou Budtou est « la doctrine de Boadda ou Jmida, »
Yama-hotui est le nom populaire d'une *** ou secle de religieux bouddhistes qui.
• Nous terminerons ce chapitre par quelques réflexions générales sur le gouvernement théocratiquedu Japon et l'indication de certaines coutumes qui montrent quelle est l'influeuce exercée par le système religieux dont le mikado et son cortège sont l'expression vivante.
C'est une chose bien étrange que la coexistence paisible de trois grandes religions ou croyances au Japon , en présence, d'un gouvernement dont la base est éminemment théocratique ! il faut cependant remarquer que Je ces trois religions l'une, le sioutô, résume les* croyances philosophiques plutôt que religieuses de la portion la plus éclairée de la nation. Les deux autres régissent les masses par leur influence combinée , de l'aveu et avec le concours du mikado,
comme il est expliqué dans un ouvrage japonais , et comme l'expriment aussi les caractères chinois , se cachent ou errent dans les montagnes. Leur nom dogmatique ( on, pour parler exactement, celui de leur doclrine) est sjotfgen-dou (ou syon-guen-doù) , k doctrine pratique et investigatrice. » Ils tiennent leur corps dans l'oclavage des pratiques ascétiques en gravissant des montagnes élevées et dangereuses. Ils étudient les influences célestes, les huit diagrammes {hakke ou hokke) , la chiromancie, l'art de prédire la bonne ou' la mauvaise fortune , le moyen de retrouver les objets volés, et d'autres sciences semblables. Les yama-bonsi portent une épée: il» ont aussi une coiffure particulière et une courroie au cou pour les distinguer. L'explication du nom yama-bosi ou rama- hum dounée par le docteur Burgber, soldat des montagnes, peut aussi être exacte, car le caractère qui signifie un soldat s'appelle aussi bôsi.
Zyodd ou s) Wo'signilic « terre sainte, «ce qui indique la troyauce dans une sorte de Palestine bouddhiste, si l'on peut s'expriim-rainsi.
Sin gon exprime la même idée que notre mol psalmodier, clc.
La secte tendaï est ainsi nommée d'après une montagne et un temple en Chine ( ou peut être dans I Hindouslan ).
Siontd ou siountô signifie, selon Rurgher, « la loi morale » ou « la voie ■ ou « doctrine des sages. » C'est la doctrine de < ici us.
l/cs sectes bouddhistes paraissent cire beaucoup plus nombreuses que celles du sintoo, et leurs prêtres sont employés par toutes les classes à l'occasion des cérémonies funèbres et du deuil, d'où résulte sans doute la grande influence qu'ils possèdent.
L'UNIVERS
pontife suprême, et du siogoun, chef du grands de Yédo. Lorsque ceux-ci renpouvoir exécutif, assisté de son conseil, contrent un officier du daïri ils s'in- Bien que les mikados soient censés , clinent aussitôt, en approchant la téte et pendant leur vie, appartenir plus parti- les mains de terre; leur pique (ils ne culièrement à la religion primitive du peuvent en avoir qu'une seule eu sa pré- Japon ou à la doctrine sintô ( culte des sence) est également mise par terre. kamis : kami no mitsi ), ils sont, ainsi « Le prince de Satsouma, dit Titque nous Pavons fait remarquer, les sing, un des seigneurs les plus respec-
Protecteurs des différentes sectes boud- tés et les plus puissants de l'empire, et istes qui toutes reconnaissent leur au- dont la fille est fiancée au taïsi ou au torité , et on observe à leurs funérailles daïnagon sama ( le siogoun d'à -présent ), les pratiques et cérémonies du boud- n'est considéré par eux que comme un disine. Ces funérailles ont lieu , nous de leurs serviteurs. C'est pour cette raidit-on , près du temple. Zin you si , situé son que les princes , en se rendant à la en dehors de la cour impériale (Daïri) cour du siogoun à Yédo, ou en en reet à côté du temple du Dal Bouts, ou venant, évitent soigneusement de passer du grand Bouddha. En face de ce tem- par Myako , qui est la résidence du pie coule une petite rivière, sur laquelle daïri; ils préfèrent la route qui conduit est jeté le pont nommé Yomi-noou- d'Oudzi à Fousimi , et qui passe en dekibasi. C'est jusqu'à ce pont que le hors de cette ville. 11 y a quelques années corps du mikado est apporté , accom- que le prince d'Aki , parent du siogoun , pagné de toute la pompe que le divin commit une légère impolitesse à la renempereur étale pendant sa vie; mais contre d'un officier du daïri; celui-ci arrivé là il est reçu par les prêtres de le flt poursuivre sur la route jusqu'à Syaka et enterré suivant leur rite. Fousimi , d'où il le fit revenir. Le prince Les mikados, déchus qu'ils sont de d'Aki étant retourné sur ses pas, sans leur antique autocratie, conservent ce- le moindre train et avec une simple pipendant encore une très-grande influence que, il le fit attendre pendant douze morale sur le gouvernement du pays; et heures chez lui avant de l'admettre en on peut même dire que, loin de constituer sa présence. Le prince fit ses excuses, et un rouage inutile dans cette grande ma- fut renvoyé après une réprimande. » Les chine, ils en sont la cheville ouvrière , le princes sont obligés de mettre leurs deux ressort indispensable. C'est la clef de sabres de côté en présence d'un officier la voûte sans laquelle ce monument , du daïri, ce qui est un grand crève-cœur merveilleux à tant d'égards malgré ses pour leur amour-propre, imperfections, tomberait en ruines. Il est d'usage que lorsqu'un prince Le siogoun ne peut rien sans l'appro- doit s'arrêter en voyage , son nom , élébatioo , l'assistance tacite ou Officielle gamment écrit sur une planchette , soit du mikado; et du jour où cet appui du placé au bout d'un bambou, à l'entrée souverain légitime et pontife suprême de la route. Ceci se pratique aussi pour lui manquerait il perdrait tous ses droits les chefs de la Compagnie hollandaise, à la confiance ou à l'obéissance des Ja- Si par hasard un officier du daïri arponais. — Les détails suivants, que noue rive à l'endroit où le prince s'est arrêté, empruntons au savant résumé de Rla- Ton met à l'instant ce bambou à terre, proth dans son Supplément aux anna- Quand un prince doit passer devant la les des daïri, serviront à mettre dans demeure d un tel officier, il va à pied, tout leur jour ces vérités, que nous re- n'ayant qu'une seule pique à sa suite; gardons, après mûr exameu, comme s'il rencontre l'officier en personne , il incontestables. Elles complètent la no- se met la téte et les mains à terre. .Sa tion générale que nous nous sommes ef- chaise à porteurs ( norimon ) et tout son forcé de donner à nos lecteurs , du gou- train s'éloignent avec la plus grande vivernement exceptionnel qui préside aux tesse , et se réfugient dans quelque chaudestinées de l'empire japonais. mière , ou , s'il n'y en a pas , se dirigent Tous les officiers de la cour ou de la dans les champs. Enfin , tout est si coinfamille du daïri sont d'un rang supérieur plctement soumis au daïri, que quelques à celui du premier des princes ou des personnes de distinction à Yédo ayant
JAPON. lâi
demandé à Titsingh le sens du mot du gouverneur : deux officiers subal-
empereur, par lequel les Hollandais ternes y sont constamment de garde
désignent mal à propos le siogoun , et pour observer ceux qui y jettent des bil-
ayant appris que ce titre signifiait le iets. Elle est ouverte six fois paranpar
chef suprême de {empire, elles lui re- le gouverneur, et sert à faire connaître
pliquèrent qu'il fallait n'en reconnaître les actes arbitraires des magistrats,
qu'un seul , savoir le daïri , qui avait le Le billet, scellé par le plaignant, et
pouvoir absolu, et que le siogoun , ap- muni de son nom et de sa demeure , est
pelé par les Européens empereur, n'était envoyé directement à Yédo ; ceux gui ne
qu'un officier à qui le daïri confiait sont point scellés , et oui n'ont ni nom
l'administration de l'empire. ni adresse, sont brûles; mais si l'on
Autrefois le siogoun, à son avéne- trouve un pareil billet pour la troisième
ment au pouvoir, allait lui-même à fois , il est aussi envoyé à Yédo. 11 est
Miyako pour y présenter ses hommages pourtant rare que. dans une année
au daïri : mais cet usage a cessé de- plus de deux ou trois plaintes soient je-
puis qu'un des daïris porta , dans un tées dans la boîte. Celles qui arrivent à
moment de mécontentement , la main Yédo sont ouvertes à des jours fixes par
à son arc pour lancer une flèche au sic~ le siogoun seul, puisque le but de cette
gouu. Heureusement il fut retenu et ne institution est de connaître les mauvais
put exécuter soa dessein. Actuellement procédés des conseillers d'État , des
le siogoun envoie, le premier jour de princes et des officiers inférieurs. I«es
l'an, des ambassadeurs pour féliciter le recherches pour découvrir si les plain-
daïri , ensuite celui-ci dépêche une a m- tes déposées dans les méyas fako sont
bnssadedans le même but a Yédo. Quand fondées ou non se fout sans délai ; si on
les envoyés arrivent au palais du sio- les trouve fausses, on promène le plai-
goun, ils sont reçus comme le daïri gnant à cheval par toute la ville, en. por-
lui-même. Le siogoun vient à leur ren- tant devant lui un drapeau de papier,
contre, et les conduit à la salle d'au- qui a quelquefois neuf pieds de large, et
dieoce, où, pendant tout le temps sur lequel sont énoncés son nom, son
Su'ils, s'acquittent de leur commission , âge , sa conduite et sa faute. Le contenu reste incliné devant eux, touchant de cet écrit est lu à haute voix dans tous de sa téte les nattes qui couvrent le les carrefours et dans les lieux où les sol. L'audience solennelle finie, le sio- ordonnances impériales sont ordinairegoun reprend son rang, et ce sont les ment affichées. On finit par abattre la ambassadeurs qui s'inclinent alors de téte du délinquant sur la place destinée la ntoe manière devant lui ; ils restent aux exécutions. Pendant le séjour de dans cette position pendant tout le temps Titsingh au Japon un pareil jugement qu'il leur parle. Ils logent dans un grand fut exécuté à Yédo sur la personne d'un palais à Yédo, nommé Ten-sio-yaskl, certain Mats moto genno sin, un des et y jouissent des mêmes marques de officiers de Kousi, prince de Tango, distinction que les membres de la famille alors gouverneur de Nangasaki. Ce seidu daïri. gneur était d'un mérite distingué et Devant ce palais est placée une caisse extrêmement chéri des habitants et des carrée de deux pieds de long; elle a une étrangers pour ses qualités aimables, petite ouverture et s'appelle meyas fako Mats moto lui avait souvent demandé la ou Zosio fako, c'est-à-dire caisse pour permission de l'accompagner à Nangarececoir les plaintes. Quiconque se croit saki ; mais comme cet officier avait soufroissé dans ses droits peut y jeter une vent des discussions avec ses collègues, requête. La caisse est ouverte tous les le gouverneur, pour éviter toute tracasans pendant le séjour des ambassadeurs série pendant son voyage , le laissa à du daïri à Yédo; ils emportent avec Yédo, quoique ce fût d'ailleurs un homme eux les papiers qui s'y trouvent pour les instruit. Mats moto , outré de cette hueiaminer. miliation, écrivit, pour se venger, un H y a de pareilles caisses dans toutes placet dans lequel il calomnia le gouverl« principales villes de l'empire. A Nan- neur de toutes les manières, et nomma \'\ il y en a une tout près de l'hôtel sa façon d'administrer abominable. Il le
L'UNIVERS
Scella, le signa de son nom, y mit son adresse, et le jeta dans la caisse devant le palais des ambassadeurs du daïri. Ses accusations ayant été examinées et trouvées fausses, il fut traite comme nous venons de dire , et on lui trancha la tète.
Ce sont ordinairement deux princes peu riches qui reçoivent du siogouu la commission d'entretenir les ambassadeurs du daïri pendant leur séjour à Yedo. Cette commission est considérée comme une grande faveur et sollicitée par beaucoup de inonde, car elle rjpporte à chacun des deux fournisseurs un profit net d'environ quarante mille kobaugs ou plus de quatre cent quatrevingt mille francs.
En admettant l'exactitude de ces faits (et nous avons toute raison de les supposer vrais), en se rappelant d'adleurs que le culte des kamis ou esprits célestes est pratiqué scrupuleusement par l'immense majorité des Japonais, et que ces esprits ceiestes sont, pour la plupart, des hommes divinisés, on ne peut se refuser à la conviction que le principe theocratique est au Japon non-seulement la base du gouvernement, mais le lien qui unit entre eux tous les Japonais, depuis temikadoel \esiogoun, son lieutenant, jusqu'au dernier des paysans ou des pécheurs. Tous sont les descendants des dieux ou génies tutelaires du pays; tous doivent, en suivant fidèlement, rigoureusement les coutumes et les pratiques de leurs ancêtres , ne pas déroger à cette divine origine ; tous doivent vivre et mourir sous la protection de ces lois, de ces coutumes sacrées, les mêmes pour tous. Voilà ce qui fait la force de la uation japonaise; et tant que le siogoun, assisté de son conseil exécutif, se considérera comme une émanation du pouvoir impérial résidant dans la personne divine du mikado, et respectera les traditions sacrées et les coutumes séculaires de l'empire, il conservera avec l'unité morale de la nation l'efficacité et le prestige des pouvoirs qui lui ont ete délégués.