HISTOIRE DES BIRMANS
Le nom indigène du pays improprement appelé Ava est, selon Buchanan, My-am-ma : les Chinois le connaissent sous le nom de Mien-Tien ou Zo-Mien.
Nous devons la première connaissance que nous ayons de ce pays aux voyages de Marco-Polo, qui donne le récit a une mémorable bataille qui eut lieu en 1272, dans la province de Vochangou Yunshang, entre le grand khan et le roi de Mien et Banyala, dans l'Inde. Ce dernier fut défait, et le grand khan obtint par sa victoire possession de tous les territoires du roi de Mien et Bangala , qu'il réunit à ses États. O'Anviile et d'autres ont supposé que le pays désigné par le mot Mien était le Pégou. Cette erreur provient , à ce que suppose le savant éditeur de Marco- Polo (Marsden), de ce que les Pégouans ayant conquis jadis le pays d'Ava ou des Birmans, en ont été chasses par la suite. Il ajoute que depuis l'année 17.» 7 le Pégou a été une province dépendante du royaume d'Ava.
Le fait est que la dénomination de Pé- £Ou a été souvent appliquée par négligence ou par erreur à tout ce pays.
Vincent le Blanc dit au reste très-positivement (1660) que ferma (Birman) a appartenu autrefois au royaume de Bengaie, et que le souverain d'Arrakan prenait le titre de roi d'Arrakan, Tiparat (Tipperah), Chacomas (Catchar?), Bengale et Pégou, ce dernier pays ayant été conquis par lui. Il distingue aussi • le royaume de ferma ou lier ma , à l'ouest d'Ava, d'un autre royaume, qu'il place à l'est du Pégou et qu'il appelle
Brama. Fernand Mendez, Pinto parle longuement du pays de Brama et de ses habitants , qu il appelle les Bramaas ou Bramas : mais il place ce pays au nord du Pégou. Les indigènes écrivent eux-mêmes, nous assure t on, le nom de leur pays Barma (l), mais ils le prononcent Byamma, Bomma et Myamma. D'un autre côté, le nom national des Arrakanais est Maramma. On regarde ce mot comme une corruption de Maha-Vermâ ( le grand Yurmâ ou f'arma ), indiquant particulièrement les tribus d'extraction hindoue de la caste de Tchettryas. Et comme les Birmans reconnaissent être originaires d'Arrakan {Rakhaing), il est probable que le nom du pays et celui du peuple ne sont
ne des modifications du même mot (2).
langue sacrée de tous ces pays est le pali ou maghada. Les traditions historiques , la religion , les coutumes , le caractère et les habitudes martiales des Birmans et des Arrakanais paraissent dénoter clairement non-seulement leur origine hindoue, mais encore qu'ils sont issus de la caste guerrière presque entièrement détruite a l'époque de la grande lutte qui se termina par la chute des empires Pandou et Maghada, caste des Tchettryas, dont les débris sont « n effet dispersés dans le nord et l'est du Bengale. Les Birmans, selon toute probabilité, se sont d'abord établis sur les bords du Kiayn-Douem% d'où ils se sont étendus du coté de la Chine, et, descendant le grand fleuve Irrawaddy, se sont
(t) Hamilton, East India Gaxetteer, éd.
in-81*, p. 5o.
(a) Les Arrakanais et les Birman» sont évidemment d'extraction hindoue et seulement des tribus différentes d'une même souche. — Il parait probable que dans les Màghs ou Maugas ( nom sous lequel les Arrakanais sont connus au Bengale ), les Birmans et les Pandouant d'Assam, il faut reconnaître les débris de ta caste militaire ( les Tchettryas ) exterminée dans la grande lutte dont le iiahabàrat a perpétué le souvenir. — La manière dont la nation birmane s'est établie et développée, agrandie, n'a pas démenti celte origine guerrière. Chaque homme, dans le Birman, doit le service militaire, et la lutte que les Birmans ont soutenue en i8?4-a5 contre les Anglais a prouvé qu'ils possédaient les qualités du soldat.
L'UNIVERS
mis en possession de l.i côte orientale jusqu'au cap Négrais , tandis qu'au sud ils se trouvaient en contact avec la puissante nation Ta-la-ain, dont les principaux établissements occupaient les bord de l'Irrawaddy au sud de Promc.
Avec l'aide des Portugais , qui avaient alors des comptoirs dans le Tehittagong, les Birmans portèrent la guerre chez les Pégouans. Le véritable sujet de la lutte qui s'établit entre ces deux peuples , et uni se termina en 1757 par l'entièreet définitive conquête du Pegou, était la souveraineté du cours de l'Irrawaddy , de cette artère vitale, de cette importante voie de communication, base indispensable de tout grand commerce et du développement de toute industrie dans cet immense bassin. Depuis l'annexion du Pégou a l'empire d'Ava jusqu'à la guerre de 1824-25. dont l'issue permit aux Anglais de dicter les conditions du traité de Yandabou, les Birmans avaient considérablement étendu et affermi leur domination dans tout le domaine fluvial de l'Irrawaddy. Les limites que cette domination atteignait en 1821 étaient déterminées : au sud , par le 8' degré de latitude nord; au nord, par le 27e; à l'est, par le 89' degré de longitude est du méridien de Paris; à l'ouest par le 100e. Le traite de îawiabou, en assurant aux Anglais la possession , à perpétuité, des provinces d'Arrakan , Martaban, Tavoy et Mergliui, a resserre l'empire Birman eutre les 15° 30/ et 25" 30', latitude nord, les 92° et 96° longitude orientale. Son plus grand diamètre longitudinal est donc aujourd'hui d'environ deux cents lieues et son plus grand diamètre transversal d'environ cent lieues. Nous allons examiner rapidement quelles sont les causes politiques, quelle est la succession d'événements qui ont amené cet état de choses. A proprement parler, l'histoire des Birmans ne paraît encore reposer sur des données authentiques et régulières qu'à dater du dix-septième siècle. Mous dirons quelques mots des époques antérieures quand nous traiterons de l'introduction du bouddhisme dans Birmah et des diverses époques chronologiques nue ces peuples ont admises jt auxquelles se rattachent certains faits dont nous discuterons alors brièvement la valeur historique.
Notre présent résumé commence avec le dix-septième siècle.
Des IG18 les Portugais avaient visité la côte orientale du golfe du Benuale (1), et un grand nombre d'aventuriers de cette nation s'étaut établis à Tchittagong ou dans la province d'Arrakan, aidèrent les Arrakanais à porter le ravage et la désolation dans les districts sud-est du Bengale. Ils prirent aussi le parti de> Birmans dans leurs guerres contre les Pégouans, et exercèrent, en général, une grande influence sur tous ces pays aussi longtemps que le nom portugais retentit dans l'extrême Orient comme celui, sinon de la plus grande, au moins de la plus entreprenante et de l'une des plus puissantes nations de l'Occident. Bientôt les Hollandais, les Anglais et les Français portèrent leur attention et leurs vue's sur l'Indo-Chine. Les Hollandais, les Auglais et, plus tard, les Français, avaient forme des établissements sur divers points de l'Empire Birman. Les imprudences et les intrigues des uns ou des autres amenèrent l'expulsion de tous les Européens.
Ce ne fut que plusieurs années après que les Anglais et les Français furent réinstalles dans leurs factoreries d'Ava et de Svriam,etque les Anglais s'établirent sur l'île Negrais, à l'entrée delà rivière d'A vu (en 1687). Les Birmans, qui, secondés p;ir les Portugais, avaient réussi a soumettre le Pégou, y maintinrent leur domination pendant le dix-septième siècle et jusques vers 1740; mais en cette année une révolte générale des Pégouans commença une guerre d'extermination , qui
(i) Il parait qu'il y a eu des Portugais dans le Pégou et dans Ava depuis i54o et même avant cette époque. — lia étaient établis eu maîtres à Syriam (appelé par les Birmaus Thalyen ou Thalayen ? ) au commencement du dix-septième siècle, et l'un de leurs chefs s'était inéuie fait proclamer roi de Pégou. — Mais Ssnani fut assiégé et pris par le roi d'Ava, Mabt Uamma Radjah, qui fit empaler le chef portugais et transporter les Portugais daus le voisinage d'Ava , où on montre encore aujourd'hui leurs descendants, qui se reconnaissent, assijre-t-on, à la couleur moins foncée de leurs cheveux et de leur* jeux. Dans le résumé de Rilter, celle tr importation est placée « une époque beaucoup plus meute et attribuée à Alom-Prà.
IÏNDO-CHLNE.
fut poussée des deux côtés avec une égale férocité, et dans le cours de laquelle le comptoir anglais de Syriam fut ruiné et tout commerce suspendu pendant plusieurs années. Enfin les Pégouans, mieux approvisionnés d'armes a feu européennes, et dont l'artillerie était dirigée par quelques renégats hollandais et "des métis portugais, remportèrent plusieurs victoires sur les Birmans dans le cours des années 1750 et 1751, et dans Tannée 1752 la capitale d'Ava se rendit après un siège de courte durée. Dtclpdi, dernier roi birman de la cinquième dynastie, fut fait prisonnier avec toute sa famille, excepte deux (ils, qui trouvèrent moyen de s'échapper et demandèrent asile a la cour deSiam. Beinga Délia, roi de Pégou, retourna en triomphe avec les captifs dans sa capitale, laissant son frère Apporatsa pour gouverner le pays vaincu, avec ordre d'exiger serment de* fidélité de tous les Birmans dont les biens ne seraient pas confisqués. Le pays se soumit en apparence, le serinent prescrit fut prêté sans difficulté, et Birman sembla se résigner à sa mauvaise fortune et se prosterner sans hésitation aux pieds du vainqueur. Mais à ee moment suprême un homme obscur, un aventurier d'humble extraction, que la Providence voulait élever au rang des héros, parut tout à coup sur la scène, qu'il agrandit bientôt et qu'il remplit de l'écfat de son nom et de ses merveilleux exploits. Indigné de l'humiliation de son pays, il résolut de l'affranchir d'un joug odieux, y réussit par l'une des plus étonnantes révolutions qui jamais aient marqué le cours des affaires humaines, et jeta les fondements de la grandeur de l'empire Birman. Son nom était Alom- Prâ (1). Il était plus connu sous celui é\4umdzia, c'est-à-dire leChasscur.il était de basse extraction, et occupait lors de la conquête d'Ava par les Pegouans le poste de chef du village de Montchabou, village de peu d'importance à cette époque et situé dans l'ouest de Kéoum- Meoum, à douze milles environ de la rivière. Doué d'une rare intelligence, d'un esprit entreprenant, d'une habileté é^ale à son aud;(ce , il était prêt a pro-
(i) Plus rorrecteiDftnl Alaong'S'houra Qduliuc ou voué à Bouddha? ).
flter de la première occasion que pourrait lui fournir l'arrogante imprévoyance du nouveau monarque, qui l'avait maintenu ou, pour mieux dire, l'avait oublié dans son petit commandement. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. A son retour à Pegou, le vainqueur, dans les termes du plus insolent triomphe, annonça que le royaume Birman subjugué par ses armes serait annexé comme simple province conquise à ses Etats, dont Pégou serait à l'avenir la métropole.
Alom-Pra avait sous la main, àcetteepoque,une centaine d'hommes dévoues, sur le courage et la fidélité desquels il pouvait se reposer entièrement, tandis qu'on ne comptait à Montehabou qu'une cinquantaine au plus de soldats du Pégou, qui traitaient les habitants avec le plus outrageant mépris. Saisissant pour prétexte île sa rébellion quelque acte particulier d'iniquité et d'indigne violence, Alom-Pra1 sut si bien travailler l'esprit de ses partisans , qu'ils se ruèrent sur les Pégouans avec une violence irrésistible,^ les passèrent tous au fil de l'épee. Cependant, Alom-Prâ1, jugeant utile de dissimuler encore ses véritables intentions, écriv it à Apporatsa en termes de regrets, lui représentant l'affaire comme un acte de violence non préméditée occasionné par une irritation mutuelle. Le vice-roi, appelé à la métropole par quelque affaire urgente et faisant trop bon marché des movens de résistance de son adversaire, se contenta d'ordonner qu'on réduisît Montehabou à l'obéissance et qu' Alom-Prâ fût emprisonné jusqu'à son retour. On envoya donc quelques troupes à Montehabou pour s'emparer de sa personne et l'emmener à A va :
mais, eu approchant du village, les Pegouans , à leur grand étonneinent , le trouvèrent fortement palissadé, et furent accueillis par les plus insultants défis. Alom-Prâ n'était pas homme a leur donner le temps de revenir de leur surprise. A la chute du jour, il se mit à la tête de sa petite bande, et tombant avec furie sur ses ennemis, qui étaient à peine un millierd'liommes, il les mitdans une déroute complète, et les poursuivit l'espace d'une lieue environ. Après cet exploit, il engagea les populations du voisinage à venir se ranger sous son étendard.
Beaucoup se rendirent àcetappel, taudis
L'UNIVERS
que d'autres, trouvant l'entreprise encore trop hasardeuse, hésitèrent à se déclarer. Lorsquela nouvelle decedésastre parvint à Ava, Dotatchéou, neveu d'Apporatsa, qui gouvernait en son absence, balança sur le parti à prendre, ne sachant s'il devait inarcher à la téte de ses troupes, attendre un renfort, ou se retirer à Prome; et tandis qu'il flottait encore indécis, Alom-Prâ , que l'affection de ses compatriotes tenait fidèlement instruit de ce qui se passait, résolut hardiment d'avancer avant que Dotitchéou eut pil se renforcer des troupes répandues dans tout le pays. I.e bruit de sou approche suflit pouf exciter les Birmans à se lever en masse contre leurs oppresseurs, Dotatchéon prit la fuite, et tous les Pégouans restés en arrière furent massacrés. Alom-Prâ, par suite de cette coopération spontanée et si décisive, pouvant se dispenser d'avancer sur Ava en personne , se contenta d'envoyer son second fils, Shembuam (ou Schembuau) prendre possession de la capitale.
A cette époque les Anglais et les Français avaient rétabli leurs factoreries à syriam et avaient naturellement des intérêts opposés ; les Français secoururent les Pégouans, les Anglais épousèrent la cause des Birmans. Les deux partis cependant se contentaient d'aider clandestinement leurs alliés par leurs intrigues et par quelques secours d'armes et de munitions. Toutefois, au commencement de l'année 1754, le roi de Pégou , éveillé par l'imminence du danger, envoya Apporatsa, de Syriam, avec une nombreuse flotte de bateaux armés, sur l'Irrawaddy pour reconquérir les provinces révoltées. La saison dans ^quelle cette expédition fut entreprise n'était pas favorable. Pendant les mois de sécheresse, janvier, février, mars et avril, la rivière baisse tellement que les bancs de sable, les bas-fonds la rendent à peine navigable ; d'un autre côté, les vents du nord, qui invariablement s'élèvent dans cette saison, retardent beaucoup la marche des bateaux de charge. Harcelé par des attaques continuelles de la part des Birmans, sur les rives du fleuve, Apporatsa réussit cependant à le remonter jusqu'à la capitale Ava : mais la place était assez forte pour supporter un siège en règle,
et Shembuan résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Alom Prâ avait, pendant ce temps, réuni dans le voisinage immédiat d'Ava, à Kéoum- Méoum, une puissante flotte et une armée de dix mille hommes ; et Apporatsa, préférant les chances d'une bataille aux douteuses opérations d'un long siège, laissa Ava de côté, et s'avança pour attaquer les forces des Birmans. Le combat fut acharné et sanglant. Enfin la nouvelle, habilement répandue, que Shembuan arrivait sur leurs derrières avec la majeure partie de la garnison jeta le désordre et la confusion dans les rangs des Pégouans, qui furent mis en pleine déroute. Un grand nombre furent tués dans cette retraite précipitée, et Shembuam, sortant en effet du fort d'Ava, acheva leur destruction. Cette victoire signalée assura l'émancipation d'Ava.
Exaspérés par cptte série de désastres, les Pégouans eurent recours à des mesures de vengeance qui tournèrent bientôt à leur confusion et à leur ruine totale. Leur vieux et inoffensif prisonnier, le roi détrôné des Birmans, fut accusé d'avoir conspiré contre le gouvernement de Pégou, et, sur cette accusation sans preuves, mis à mort. Les principaux Birmans dans les districts qui restaient encore au pouvoir des Pégouans furent traités comme impliqués dans le complot, c'est-à-dire partout saisis et impitoyablement massacrés. Ces atroces et sanglantes exécutions n'eurent d'autre résultat que de pousser au désespoir les nombreux Birmans dans les villes et les districts de Prome, Keounzeik,Lounzay et Denobbiou. Furieux du meurtre de leur monarque et du carnage de leurs concitoyens, ils se levèrent spontanément contre leurs oppresseurs; et ayant exterminé les différentes garnisons , ils se rangèrent sous le chef désormais illustre que la Providence leur avait suscité parmi leurs compatriotes.
A cette époque , le fils aîné du monarque qui avait été dépossédé et mis à mort, apprenant les suecèsd'Aïom Prâ, revint à Montchabou, avec une troupe de braves et fidèles partisans , d'une province à l'est deSiam, et s'aventura imprudemment à s'entourer des insignes de la royauté. Alom-Prâ toutefois manifesta si clairement ses propres prétentions au
IN DO
trône, que le prince trouva prudent d'assurer son saïut par la fuite, et alla de nouveau chercher un asile chez les Siamois. Pansl'automnede 1754,Beinga Délia, roi de Pégou, avant fait les plus grands efforts pour réunir de nouvelles levées, s'avança et mit le siège, devant Prome; la ville était fortifiée par une muraille, un fossé et des redoutes palissadées; et pendant quarante jours fit une vigoureuse défense contre tous les assauts qui lui furent livrés, jusqu'à ce qu'Alom-Prâ, ayant réuni ses meilleures troupes, descendit la rivière avec une flotte formidable de bateaux armés ; une rencontre sanglante eut lieu entre les deux armées ; la victoire fut longtemps incertaine, mais à la fin les Birmans remportèrent une victoire décisive, etles Pégouans, vaincus, cherchèrent leur salut dans la fuite. Une profonde terreur se répandit a l'approche du conquérant, et suffit pour lui soumettre les deux rives du fleuve jusqu'à la mer et à étendre son autorité sur tout le delta formé par les puissantes eaux de l'Irawaddy. Là, avant de retourner à Montchaboû , sur les ruines d'une grande et populeuse cité appelée en pali Singounterra , Alom- Prâ fonda le florissant port de mer de Rangoun (l), depuis &i fréquenté par les navigateurs et les commerçants, tant européens qu'asiatiques. Le temple révéré de Shoe Dagon (le Dagon d'or), noble et imposant monument, s'élève à trois milles des bords de la rivière.
La lutte soutenue par les efforts expirants des Pégouans étendit encore longtemps ses ravages sur les districts riverains de Persaïm ( ou Basseïn ) Svriam et Martaban ; mais Alom-Pra finit par triompher de tous ses adversaires.
Exaspéré par les preuves de duplicité et de faiblesse que déployaient tour a tour les principaux personnages des factoreries anglaises et françaises, qui se rangeaient toujours du côté du plus fort et trahissaient conséquemment les deux partis, il en tira une vengeance sanglante en mettant à mort les principaux Kurcpéens des deux nations, et détruisant les factoreries (2). Poursuivant sa carrière
(i) Siangonn ou Dzangoun, dit le colonel Syines, signifie victoire.
(a) En parlant nn peu plus haut de l'éta-
I7- Livraison. ( Indo-Chine. )
victorieuse, il investit enfin Pégou, la capitale rivale, ce constant ennemi de Bir-
'••iii • ii'it,
hlissement des Portugais dans le delta de l'Irawadd v , du rôle important qu'ils y avaient joué et de la ruine de leur domination ou au moins de leur influeuce à une époque déjà bien reculée, nous avons fait «illusion à la mort violente de leur chef. C'est une histoire à la fois curieuse et lamentable que celle de cet aventurier. Nous devons, sur ce point, à l'érudition éclairée de notre ami M. Ferdinand Denis quelques renseignements que nos lecteurs nous sauront bon gré de résumer dans les lignes suantes.
Le nom du cheiportugais qui nous occupe était Fi/ifjpe de Brïto Nicote , né à Lisbonne, d'un frère du célèbre Nïcot, qui avait épousé la marquise de Brito. Filippe était donc le propre neveu de ce Nicot, sieur de Villemain, ambassadeur de France en Portugal en i56o. Passé aux Indes-Orientales dès l'âge de dix aus, il montra de bonne heure les qualités brillantes qui assurèrent plus tard son iufluence non-seulement sur ceux de ses compagnons qui suivirent sa fortune , mais sur les princes gentils (comme on les appelait alors) avec lesquels les événements de cette époque, où l'histoire a tous les caractères du roman, le mirent en relation. .11 devint le favori du roid'Arakàn, qui n'entreprenait rien d'important sans le consulter. Il aida ce souverain dans ses guerres avec ses voisins , et fut nommé , en récompense de ses services, vice-roi de Pégou (ce qui suppose que dans ce temps-là le Pégou se trouvait momentanément sous la domination d'Arakàn). Il se maintiut dans cette haute dignité pendant douze années, et .durant cet espace de temps donna des preuves éclatâmes de sa capacité et de sa valeur; mais ayaut, dans la plus mémorable de ses expéditions, vaincu et fuit prisonnier le roi de Tounghou, considéré daus ces contrées comme le suzerain politique et spirituel ( i6ia), le puissant roi de Brama (voir p. a53) marcha contre Filippe de Rrito, l'assiégea dans la forteresse de Syriam avec une armée de cent cinquante mille hommes de pied et de quinze mille chevaux, et une flotte de trois mille embarcations qui l'attaqua du côté de la mer. Nicote, s'il faut en croire son historien, résista pendant quarante-huit jours à ces forces prodigieuses. Barbota prétend que peudant cette admirable défense soixante mille hommes périrent ! Quelle que soit la part qu'il faille faire à l'exagération dans ce récit, il est certain que la forteresse fut prise après une défense obstinée. De Bi ito-Nicote se présenta au vainqueur, qui exigea qu'il se prosier-
L'UNIVERS
mah. Ayant élevé un grand nombre de redoutes palissadées, de manière à former une ligne de circonvallation autour de la cité, en juin 1757, il attendit le résultat lent mais certain de la faim et de la détresse. Une courageuse résistance, de suprêmes efforts signalèrent l'agonie de cette nation naguère si puissante, et qui se refusait a subir les dernières humiliations dont la menaçait ce siège rigoureux. Enfin , le roi de Pégou , dont " l'imbécillité semble avoir égalé la mauvaise fortune, se mit lui-même avec toute sa famille à la discrétion du vainqueur, et Pégou fut ^rée à un impitoyable pillage.
Retournant du coté du sud , Alom- Pr ' s'appliqua a réduire le vaste district de Marlaban , et l'importante ligue des cotes maritimes depuis le bas de la rivière, à travers la péninsule de Tenasserim jusqu'à Mergui , ainsi que l'État indépendant de Tavoy. Dans une expédition subséquente, occasionnée par la révolte des provinces du sud , il arracha Mergui et Tenasserim aux Siamois; et, voulant tirer une vengeance éclatante
nàt drivant lui. L'intrépide capitaine préféra la mort à celle souillure. Cette mort devait être Affreuse; et telle fut l'épouvantable habileté du bourreau, que sa victime vécut un jour entier fixée au pal I Cet horrible martyre eut lieu le 16 mars i6i3. Le fils de ce héros chrétien eut un sort analogue à celui de son père. Filippe de Brito-Nicoto est aulenr d'un livre intitulé (en Portugais) : « RelacAo do « silio que os reys de Arracan et Tàngu pu- • zerao por mar e terra a Fort a If ia de Se- « riào na india no anno de 1607. m Celte relation se trouve en manuscrit dans la bi ■ bliotbèque du roi d'Espagne. Nous avons peine a concilier celte attaque combinée el cette date de 1607 avec les faits principaux mentionnés dans celte esquisse biographique. Nous n'expliquons pas non plus pourquoi de Krito est représenté par quelques-uns comme ■'étant fait proclamer roi de Pégou, tandis que d'autres le font nommer vice roi de ce |«ys par le roi d'Arakân ; etc. Mais ces détails, comme tant d'autres qui se rapportent aux premières relations des Européens avec les souverains de l'Indo-Chine, auraient grand besoin d'être soumis à un examen critique, qui en déterminerait l'exactitude et la valeur réelle, et nous devons ici nous borner à des indications générales.
de l'appui qu'ils avaient donné aux tnsurgés, il résolut d'incorporer le royaume de Siam à ses États. Il mit le siège devant la capitale en mai 1760. La décision et l'intelligente énergie qui caractérisaient toutes ses mesures eussent probablement assuré le succès de cette entreprise hardie; mais une mort prématurée vint interrompre la carrière de ses triomphes, et sauva les Siamois d'une ruine totale. Prévoyant sa fin prochaine, il leva le siège, espérant revoir encore sa patrie; mais à deux jours de marche de M<irtaban il expira dans sa cinquantième année. — Le court espace de sept années avait suffi à Alom-Prâ non-seulement pour assurer l'indépendance de son pays et étendre sa domination par de brillantes conquêtes , mais encore pour laisser dans de nombreux édits relatifs à l'administration civile et judiciaire, les preuves éclatantes de l'étendue et de la solidité de son esprit. — Il assit l'empire Birman sur des bases larges el profondes , qui n'ont pu être ébranlées de-
fiuis que par la puissance colossale de 'Angleterre , qui les a sagement respectées ; et bien que quelques provinces éloignées du cœur de l'Etat soient passées sousladomination britannique, l'empire d'Ava est encore intact, et la postérité d'Alom-Prâ porte encore son sceptre. Il est malheureux que la réputation de mauvaise foi que s'étaient attirée à iuste titre les chefs des premiers établissements enropéens dans ce pays , pendant la lutte où triompha I ■ grand Alom-Prâ, ait longtemps survécu au règne de ce Itéros des Birmans. — L'opinion défavorable que les populations , el surtout les administrations indigènes, avaient conçue des Européens a pénétré profondément dans l'esprit du gouvernement birman ; et il faut tenircompte de cette impression fâcheuse dans l'appréciation des causes qui ont amené la rupture sanglante dont nous aurons bientôt à retracer les dramatiques péripéties.
Le fils ainé d'Alom-Prâ ( Oupa-Rwlja, Anando-Prâ ) succéda au trône vacant, mais non sans subir les tristes épreuves de ces luttes sanguinaires, de ces guerres civiles qui désolent continuellement les contrées opprimées par le despotisme oriental. Anando-Prâ, que nous voyons