MUS
L'UNIVERS
dialecte qui leur est propre. Les hommes, bien que de petite stature, sont remarquablement bien faits et de formes athlétiques : ils ont. en général , le nez plat et les veux gris; leurs cheveux sont noués en touffe sur le côté droit de la téte : ils portent le turban , la veste et le pantalon de toile bien - foncé. Ce sont des montagnards, qui occupent le pays situé entre le Birman et la Chine ; mais ceux qui habitent *â Test de Bamo ne sont tributaires d'aucun des deux États, et sont gouvernés par leurs propres chefs ou tsobuas. Les Shans , les Palongs et les Sinuphos payent en argent tout ce qu'ils achètent. Le capitaine Uaunay évalue à trois lacs de roupies (environ 750,000 francs) par an les revenus du district de Bamo ; et il ajoute : « S'il faut juger de la prospérité de ce district par les apparences extérieures, les habitants de Bamo montrent, par ia manière dont ils sont loges et vêtus , qu'ils jouissent d'une aisance remarquable. J'ai vu plus d'ornements d'or et d'argent à Bamo que dans aucune ville du Birmah. »
Kn quittant Bamo, l'aspect du pays devint beaucoup plus montagneux. L expédition prit de grandes précautions pour se garantir de toute surprise de la part des Kakhyens : IVscorte fut augmentée de cent cinquante soldats; les Mians qui composaient ce détachement étaient de beaux hommes, et contrastaient d'une manière frappante, par leur apparence et leur tenue, avec la misérable escorte birmane qu'on avait prise a A va. Au village d' Thaphan- beng la Mettille entra dans le troi ième Kyoufsritvt n : en avait de ce |>oint une vue magi.iliuue de la fertile val ee de Bamo, bornée à l'est par les montagnes des Kakhyens; cultivées jusque* a leurs sommets. Ici la rivière dans de certains endroits n'avait pas plus de quatrevingts metrrsde large, avec une profondeur de trente pieds ; et comme, pendant la saison des pluies, la crue élevé la surface du lleuve a cinquante pieds au-dessus de ce niveau, l'impétuosité des eaux doit être effrayante à cette époque. Les indigènes déclarèrent . en effet, que le mugissement du torrent était tel dans cette saison, qu'on ne pouvait s'entendre parler, et que le dénie ne pou-
vait être franchi que sur des radeaux.
Cette portion du pays paraît être habitée, du moins en partie , par une nouvelle race, celle des Phwans, venue originairement du nord-est. Leur langue maternelle diffère entièrement de celles des Birmans et des Shans. On distingue deux tribus de cette race, toutes deux agricoles. La construction de leurs habitations différait totalement de ce que le capitaine avait vu jusque alors : c'étaient des espèces de hangards, arrondis aux extrémités, et dont la couverture, en paille ou en herbe sèche, atteignait presque jusqu'au sol. L'intérieur de ces maisons, a la hauteur de huit à dix pieds, était divisé en appartements formés par des séparations en nattes. Ces habitations singulières étaient beaucoup plus commodes qu'on aurait pu se l'imaginer, d'après leur apparence extérieure ; et la grande épaisseur aussi bien que la forme particulière du toit devait les protéger efficacement contre le froid» et la chaleur. Il paraîtrait que les Shans de la vallée de Koubo construisent des habitations semblables, et il est probable que les Phwans ont emprunté leur style d'architecture à quelques tribus de cette nation.
Le 26 In flotte atteignit la partie du cours de Plrawaddy dont la navigation est considérée comme la plus dangereuse, et (jue les indigènes appellent /'uskau : le fleuve n'a ici que trente mètres de large, nuis pas moins de neuf brasses («IV. 5-1 pieds) de profondeur au centre de son lit. l^es rochers qui bordaient son Ceurs portaient les traces évid nies d'une action volcanique aussi énergique qu'irrégu ière. La couleur de ces rues variait du brun au jaune, du rouge au vert et au noir de jais, qui «es rendait aussi luisants qu'un miroir; les couches qu'ils présentaient à l'œil offraient également l'aspect d'une confusion étrange, se montrant tantôt vertica.es, tantôt horizontales, tantôt contournées et toi dues, comme si elles fussent sorties eu fusion d'une immense fournaise.
A une petite distance au-dessus du village de Namhet on rencontra, pour la première fois, une succession de rapides , dangereux à passer, même dans cette saison. En arrivant à Tthenbo, si-
INDO
tué à dix milles environ au-dessous de l'embouchure de la rivière de Mogoung, l'expédition dut échanger 1rs bateaux qui l'avaient transportée jusque alors contre des bateaux plus petits, mieux adaptés à la navigation de cette étroite et tortueuse rivière. Celui que montait le capitaine Hannay était fait d'un seul tronc d'arbre et bordé d'une planche de dix pouces de large. Cette espèce de bateau se nomme, eu birman, louny, et emploie vingt -cuio, rameurs. — Tshrnbo a été autrefois la capitale ou ville principale de la tribu l'hwon :
les Birmans en sont maîtres depuis soixante- quinze ans environ. Le il décembre la flottille arriva à l'embouchure de la rivière de Mogoung ( par 24° 56' de latitude septentrionale). Ici l'Irawaddy est encore un beau fleuve large d'un demi-mille et d'une profondeur moyenne de deux brasses et demie (cinq mètres). L'expédition commença à remonter la rivière de Mogoung , bordée presque partout u'impéuetrables djon«ols, et d une navigation difficile par suite des roches qui obstruent son cours et des rapides qu'on y rein outre fréquemment , et qui donnent au courant une impétuosité extrême. En luttant contre ces obstacles le capitaine Hann ai eut occasion de remarquer combien les bateliers phwons et shans se montraient supérieurs aux Birmans et aux Kuthays {tassayx)ou Mannipouriens : les premiers travaillant avec ardeur, ensemble et discipline, tandis que les seconds se distinguaient par leur insubordination et leur turbulence , parlant tous à la fois et se renvoyant les injures les plus grossières.
Nôtre voyageur n'hésite pas a regarder les races phwons et shans comme trèssupérieures à la race birmane-
Le capitaine rend compte ensuite de son arrivée (le 5 janvier) à la. ville de Mogoung , vieille fortification à demi ruinée et misérable cheMieu d'un district à moitié dépeuplé et complètement ruine par les exactions des gouverneurs birmans. Il donne quelques détails sur l'installation du nouveau myo-woun, sur la ville elle-même, sur la population du district, sur ses productions et ses ressources , etc. Il explique comment , grâce à l'impuissance et à l'incurie de
l'administration locale et au déplorable état de ses relations avec les populatious voisines, force lui fut de renoncer à se rendre en Assam eu traversant, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, la chaîne des monts Pat/soï , et il dut se résigner à visiter seulement la vallée de /Joukonget les mines û' ambre. Encore eut il bien de la peine a décider le gouverneur à entreprendre celte petite expédition. Il y parvint cependant; et le 19 janvier lavant-garde de la colonne de marche, traversa la rivière, sacrifia un buffle aux Mhât-guies, c'est-à-dire aux esprits des trois frères tsuwbuas (chefs) de Moyoung, et tira une volée en leur honneur, préparatifs indispensables, a ce qu'il parait, a toute expédition de ce genre. Le gouverneur ne put néanmoins ou ne voulut pas se résoudre à se mettre en marche avant le 22 ; et il fallut pour vaincre son obstiuation cejour-(à que le capitaine Uaunay menaçât de reprendre immédiatement la route d'Ava. Nous devons passer rapidement sur le compterendu de cette partie de l'exploration dirigée pur cet habile ofucier.
Le 30 janvier notre voyageur se trouvait campé à une petite distance de Meikhnwon ou Moung-Khoum , cheflieu de la vallée de JJoukong. La il fallut s'arrêter : les provisions étaient épuisées et l'escorte sur les dents. Le capitaine s'occupa sans dclai de recueillir des renseignements *ur cette curieuse vallée, dont l'élude olfreun intérêt particulier, au point de vue géologique , comme ayant formé, à une époque qui n'est probablement pas très reculée, le lit d'un lac alpin de grande dimension, et comme étant le site des fameuses mines d'ambre ( payendiven ) , qui furent dans celte occasion visitées pour la première fois par un Européen. La vallée a une longueur d'au moins cinquante milles de l'est au nord ouest, sur une largeur qui varie de quinze à quarante-cinq milles. Elle est complètement entourée de montagnes et arrosée par
[ilusieurs rivières, dont la principale est e ISamtunai ou Khyendwen. La population, peu considérable, se compose en grande partie t\e Shigphos , avec leurs esclaves ossamais. Le seul chef-lieu, Moung-Khoum, qui ne compte que trente maisons, est habité par des Shans.
BJO LTJW
L«s richesses minérales de la vallée sont le sel , l'or et l'ambre. Il sa fait un commerce assez considérable de ce dernier article. L'or se recueille dans le sable des rivières ou sur leurs bords, en paillettes et quelquefois en grains de la grosseur d'un pois. Le capitaine Hannay a rapporté plusieurs échantillons de charbons de terre ; et il a entendu dire que dans la rivière Numtarong on trouvait du bois fossile en grande quantité. Les marchands chinois apportent ici des vestes chaudes, des tapis, des chapeaux de paille, des ustensiles en cuivre et de l'opium, qu'ils échangent contre de l'ambre et contre un peu d'ivoire et de poudre d'or : ils payent aussi quelquefois en argent. Ils vient également dans la vallée quelques marchands birmans, avec des toiles de leur propre fabrique et de manufacture anglaise. Plusieurs marchands singphos venus de Mogoung font le même commerce de pacotille; quelques-uns d'entie eux sont même allés , dans ces dernières années , jusques en Assam avec de la poudre d'or, de l'ivoire et un tien d'argent , qu'ils ont échangé contre des fusils, des draps, de I eau-de-vie et de l'opium. Les draps venus par cette voie sont d'une qualité supérieure. Les Siugphos<de la vallée portent un habillement semblable à celui des Shans et des Birmans de Mogoung : on les voit souvent avec des vestes de camelot rouge ou de velours, qu'ils ornent de boutons en métal , et ceux qui sont assez riches pour se permettre ce luxe se drapent dans un châle de drap européen. Les armes dont on se sert ordinairement sont le sabre court , dhau , et la lance. Les femmes portent des surtout* très-propres , de grosse toile bleue ; et leurs jupons , ou thamim s , sont amples et retenus à l'aide d'une ceinture. Leur habillement est, au total , beaucoup plus décent que celui des femmes birmanes. Celles qui sont mariées portent leurs cheveux noués au sommet de la tête, comme les hommes ; mais les jeunes tilles nouent les leurs par derrière, près du cou, et les attachent avec des épingles d'argent; toutes portent le turban de mousseline blanc, des boucles d'oreilles en ambre, des bracelets d'argent , des colliers de grains ressemblant beaucoup au corail ,
mais d'une couleur jaunâtre. Ces colliers ont dans le pays une valeur telle, qu'ils se vendent pour leur poids en or.
Parmi les différentes races qui habitent les vallées qu'arrosent les principales rivières , le capitaine Hannay signale les Kanties ou Khumpties, race robuste, déterminée, passionnée pour l'indépendance , et que les Birmans ont vainement essayé de subjuguer. Ils paraissent être en communication constante avec les Ahutioungs, tribu sauvage , habitant les montagnes au nord et a l'est et qui leur procurent de l'argent et du fer.
De Meing-Khwan le capitaine Haunay voyait les montagnes dans le voisinage desquelles la rivière Ouran, l'un des principaux affluents du Khumchoetij prend sa source. Les célèbres mines de serpentine sont situées non loin de là : elles se trouvent , suivant notre voyageur, à l'intersection de deux lignes tirées, l'une de Mogoung dans la direction nord cinquante-cinq degrés ouest, l'autre de Meiug-Khwon sud vingt-cinq degrés ouest. Les Chinois s'y rendent fréquemment, en remontant la rivière de Mogoung jusqu'au village Â'ammein , où un petit ruisseau , nommé Engdau-Khyoung, tombe dans la rivière de Mogoung; de ce point une route, longeant ce petit cours d'eau, conduit a un lac de plusieurs milles de circonférence, appelé Engdau-Guyi :
dans le nord de ce lac , a huit ou dix milles de distance, se trouvent les mines de serpentine, sur une étendue de dix-huit à vingt milles. Il y a encore une route plus courte, qui y conduit de Kammien, dans une direction nordouest. Le lac que nous venons de mentionner occupe, dit-on, le lieu où s'élevait jadis une grande ville shan appelée. Tumansal : les indigènes affirment que cette ville a été détruite par un tremblement déterre, et la description qu'ils donnent d'uue montagne dans le voisinage permet d'assigner la catastrophe à l'action d'un volcan.
Le capitaine Hanuay, à son retour à Mogoung, vit plusieurs bateaux récemment arrivés du pays des mines.
Les pierres de serpentine dont ils étaient chargés étaient d'assez grandes dimensions pour qu'il fallût trois nom-
INDOCHINE
tll
mes pour les soulever. Les propriétaires de ces bateaux , Chioois musulmans , répondirent avec beaucoup de politesse aux questions qui leur furent adressées. Le capitaine apprit d'eux que quatre cent quatre-vingts Chinois ou Sh.ins avaient visité les mines dans le cours de l'année. Il y a. à de certaines époques un millier d'hommes occupés de l'extraction de la serpentine : ce sont des Birmans, des Shans, des Shans-Chinois et des Singphos. Ils payent un quart de tikal p;ir personne, et par mois, pour la permission d'extraire la
8ierre,dont ils disposent ensuite comme e leur propriété. Les Chinois qui viennent acheter la serpentine ont à paver de un et demi à deux et demi likals d argent pour la permission de se rendre aux mines, et un et demi tikal par mois pendant leur séjour aux mines : on perçoit ensuite un droit sur le transport de la serpentine; tant par bateau ou par pony. A leur retour à Mogoung les Chinois ont encore a payer uue taxe de dix pour cent ad valorem , et enfin une dernière taxe d'un quart de tikal par individu en arrivant au village de Tapo.
Le 31 mars le capitaine Hannay fut enfin visiter les mines d'ambre. Parti à huit heures du matin, il était de retour à deux heures du soir. La direction suivie jusqu'au pied des montagnes était à peu près le sud vingt-cinq degrés ouest et la distance trois milles. A la fin du troisième mille, sur une élévation de terrain d'une centaine de pieds , se trouve une espèce de temple, où les indigènes qui vont aux mines présentent leurs offrandes aux nats ou esprits. A cent mèlres de ce lieu on r< inargue des traces de puits creusés autrefois pour l'extraction de l'ambre; mais ce côté de la montagne est maintenant abandonné, et il faut aller trois milles plus loin pour trouver les puits qu'on exploite depuis plusieurs années, et où l'ambre est en grande abondance. Tout ce terrain est une succession de monticules, dont les plus élevés et les plus abruptes atteignent à une hauteur de cinquante pieds : ces monticules sont couverts d'arbustes de différentes espèces, parmi lesquels la plante a the se montre en grande abondance. Le sol est une argile jaune et rougeatre , et dans
les puits exposés depuis longtemps à l'air on sent une odeur de goudron, tandis que de ceux qui ont été récemment ouverts se dégoge une odeur aromatique très marquée. La profondeur de ces puits varie de six à seize pieds, avec une largeur de trois pieds ; et la terre en est si dure, que les parois du puits n'ont pas besoin d'être étayées. La présence des officiers birmans qui accompagnaient le capitaine Hannay suffit sans doute pour décider les travailleurs à cacher tout l'ambre de belle qualité qu'ils avaient pu extraire; car on ne lui en montra pas un morceau qui valût la peine d'être acheté, quoiqu il n'y eût pas moins de dix puits en exploitation. Les instruments employés sont, au reste, d'une simplicité et d'une imperfection remarquables : chaque mineur n'étant pourvu que d'un bambou pointu et d une petite pelle en bois. Les endroits les plus favorables pour creuser sont les espaces dépourvus d'arbustes ou de buissons sur le côté des petits monticules dont nous avons parlé. 11 parait aue plus les puits sont profonds , plus I ambre qu'on en retire est de belle
aualité; aussi le capitaine Hannay faitobserver que pour se procurer la plus belle qualité* qui est d'un jaune pâle brillant, il faut, selon ce qu'on lui a assuré, creuser jusqu'à une profondeur de quarante pieds ; ce qui ne s'accorde cependant pas avec ce qu'il nous dit de la profondeur des puits auxquels on travaillait en sa présence.
Quelques jours après cette visite aux mines d'ambre, les différents tsobuat ou chefs tributaires, parmi lesquels se trouvait le gaum de dupha, s'étant rendus près du gouverneur birman, de leur propre mouvement, s'engagèrent solennellement à vivre désormais en bonne harmonie. Le capitaine Hannay assista à la cérémonie du serment : on commença par assommer un buffic a coups de maillet, et l'animal fut dépecé pour le grand repas préparé à cette occasion. Chaque tsobua présenta ensuite son sabre et sa lance aux esprits des trois frères tsobuas de Mogoung, qui étaient supposés avoir accompagné le gouverneur et habiter trois petites huttes érigées sur la limite du camp. Des oflrauues de riz , viande, etc., furent
L'UNIVERS
laites aux uats ou esprits; et cela fait , chacun de ceux qui devaient prêter serment prit un peu de riz dans sa main, et s'agenouilla les mains jointes au-dessus de sa tête, pendant qu'on lisait à haute voix la formule du serment, écrite enshan et en birman; après quoi le papier sur lequel la formule du serment était écrite fut réduit en cendre , que l'on mêla avec de l'eau. Une tasse de ce mélange fut présentée alors à chaque tsobua , qui avant de boire répéta à Iraute voix la promesse de se conformer au serment exigé de lui ; les chefs s'assirent alors et ingèrent tous au même plat, et la cérémonie fut terminée.
Le ."> avril le capitaine Uannay quitta Meingkhwan pour retourner à A va, content de son séjour parmi les Simzphos , qui lui parurent une race intelligente , très-disposée aux progrès , et dont les défauts sont surtout attribuables au système oppressif du gouvernement sous lequel ils sont placés. Un de leurs chefs, conversant a\ec le capitaine, exprima de la manière suivante son opinion sur les peuples avec lesquels les Singphos sont en relation : « Les Anglais sont honorables, et ainsi sont les Chinois; parmi les Birmans vous en trouverez peut-être un sur cent qui, s'il est bien payé, sera juste envers ceux qui sont sous sa dépendance; les Shaus de ,Mogoung sont les chiens des Birmans, et les Assainais sont pires que tous deux, car ce sont les plus faux et les plus perfides des hommes. »
Le 12 avril le capitaine Hannay était de retour a iMogoung, le 17 à B.imo, et le 1er mai à A va. Ainsi, le voyage de retour n'avait occupé que dix-huit jours, tandis que pour se rendre d'Ava à la frontière d'Assain il n'avait pas fallu moins de quarante-six journées de marche effective.
Nous voudrions pouvoir faire connaître à nos lecteurs les principaux détails des exploitions entreprises par les officiers anglais dans d'autres parties de l'empire birman ; mais nous nous vovons force à regret de nous borner à indiquer, comme sources principales des renseignements à étudier, les recueils déjà mentionnés.
ORGANISATION SOCIALE ; i.oi VAI- NEMENT; revenus; lois et coutumes.
On peut reconnaître chez les principales nations indo-chinoises sept cl isses distinctes de la société, caractérisées par des privilèges ou des occupations spéciales ; ces cl isses se présentent dans Tordre suivant : la famille rovale, les fonctionnaires publics, qui sont, à proprement parler, la noblesse du pays; les religieux ; les marchands distingués, aussitôt qu'ils ont acquis un certain degré d'aisance, par le titre de thutié, littéralement « homme riche (I), » ce sont les notables du pays; les cultivateurs et travailleurs; les esclaves et les hors-caste. La seule classe de fonctionnaires qui possède en réalité la noblesse a titre héréditaire se compose des thaubwat ou saubwas (2), pr nées tributaires : les autres fonctionnaires sont élevé» au rang qu'ils occupent ou destitués, selon le caprice des souxerains; et leurs litres, leurs emplois et le plus souvent leurs
[>ropriétés ne peuvent être transmises à eurs enfants. D'un autre côté, et comme par compensation, tout sujet birman qui n'est ni esclave ni hors-caste peut aspirer aux premières dignités de l'État. En fait, les plus hauts emplois sont souvent occupés par des personnes de la plus basse extraction : chaque promotion nouvelle entraîne, en général, l'obtention d'un nouveau titre; et il est rare qu'aucun titre soit conféré en dehors des fonctions publiques (3).
(i) Ceci semble correspondre exactement aux orankayas des Malais.
(a) Ce terme de saubvvas dérive probablement du titre chau-pya , par lequel les Siamois désignent les prince* Iribulaiies Shaus ou Laos.
(3) \aa Birmans attachent une extrême importance aux litres et aux costumes qui distinguent les divers rangs des foucl ion mires. La principale marque disliuctive dans If costume des hauts dignitaires est une chaîne eu or ( tsalou ), portée en sautoir de l'épaule gauche au colé droit, et l'élévation relative des titres se reconnaît au nombre de syllabes duut ils se composent. Le plus petit nombre de chaînons qu'un sujet puisse porter dans la chaîne en or dont nous venons de parler est de trois; le plus considérable, de
l.r> prêtres ou religieux forment une troisième classe, importante par le nombre comme par son influence sociale. On ne comptait pas moins de vingt mille de ces religieux ou talapniits dans le district d'Ava du temps de Crawfurd, dont six mille dans la ville d'Ava. Parmi ces personnes cloîtrées il faut comprendre un certain nombre de nonnes, ou religieuses, connues sous le nom de thi-la*hen. Celles-ci, quoique bien moins nombreuses que les talapoins , se rencontrent plus fréquemment dans le Birmah que dans le rovaume de Siam.
La plupart sont de vieilles femmes; mais < on en voit aussi quelques-unes de I unes : ces dernières ne se font pas scrupule de quitter le couvent aussitôt qu'elles trouvent à se marier. Toutes se rasent la tête et portent un vêtement de forme particulière, généralement blanc, et jamais jaune, à ce qu'assure Crawfurd. Elles habitent d'humbles cabanes près des monastères , et fout vœu de chasteté, mais seulement aussi longtemps qu'elles appartiennent à la communauté religieuse, qu'elles sont libres de quitter quand cela leur convient. Le peuple n'a pas beaucoup de considération pour ces saintes femmes, dont la principale occupation, à vrai dire, est de mendier. Un phounghit ou prêtre, ne mendie jamais; il attend seulement qu'on lut fasse lu charité. Les nonnes , au contraire, s'en vont quêtant de maison en maison et demandant l'aumône jusque dans les bazars. Quelques-unes, cependant, se distinguent par une con-
douze. — Les nombres intermédiaires sont six el neuf. — La famille royale a seule le droit de porter une chaîne de vingt-quatre chaînons. — Quant au nombre1 de sjllabcs de chaque titre, il est de rigueur que ce nombre; augmente avec la dignité; mais il importe aussi , lorsqu'il s'agit d'un sujet , que le titre commence par le mot poli malta , qui veut dire grand, ou par celui de thatot s'il s'agit d'un membre de la famille royale. La signification de ce dernier mot nous est inconnue. — Le titre adopté par l'un des derniers rois comprenait vingt et une >^kbes; et connue la langue birmane n'admet pas de mots de plus de deux syllabes , on peut aitément se figurer combien de vrrtus et de hautes qualités un pareil titre devait em«
duite plus honorable . et embrassent la vie religieuse sous l'inspiration d'une dévotion sincère. Le colonel Si mes. qui avait visité Ava longtemps avant Crawfurd , avait appris , par des témoignages dignes de foi , qu'il existait jadis de véritables couvents de religieuses, vierges, portant , comme les phoungis et les ranâns , la robe jaune , se rasant la tête et entièrement vouées à la vie contemplative et à la prière. Ces communautés avaient été supprimées depuis longues années , comme nuisibles à l'accroissement de la population. Nous reviendrons plus tard en détail sur l'organisation de ces vastes confréries, où une grande partie de la popul.it ion mâle du Birmah et du Siam reçoit son éducation ou vient se fixer pour toujours.
La quatrième classe, celle des marchands, a des rapports fréquents, mais onéreux, avec la cour et avec les principaux fonctionnaires publics qui ne négligent aucune occasion de la mettre à contribution. Crawfurd raconte'que l'un de ces thutté ou homme riches,
3111 1 a eu souvent occasion de voir penant son se.our à Ava, avait reçu du roi l'invitation formelle d'envoyer au palais sa fille unique pour y être élevée, et qu'il n'avait pu se soustraire à cet insigne honneur qu'en payant une somme de 1,000 tikaltl
La masse de la population considérée comme libre comprend les petits pro-
Srietaires, les laboureurs et les artisans e toute espèce. Par le fait, cependant, tout Birman est e>clave du roi, et en quelque sorte sa propriété : il peut en disposer en tout terni s, soit comme soldat , soit comme artisan, soit comme laboureur. Aucun Birman ne peut, en conséquence, s'absenter du pays sans une permission expresse, et cette permission, toujours motivée, ne s'accorde jamais que pour un temps limité. Les femmes n'y peuvent prétendre sous aucun prétexte : la rigueur de cette interdiction ne peut s'expliquer que par la rareté de la population et le haut prix de la main-d'œuvre qui en e>t la conséquence nécessaire. Le roi d'Ava a droit aux services personnels de chacun de ses sujets , en toutes circonstances et sans que la durée de ces services soit limitée à une certaine période , comme
L'UNI VF^c
cela a lieu dans te royaume de Siam.
Les corvées ou contributions en nature sont exigées, suivant l'occasion, par décrets du roi.
Il y a deux classes d'esclaves : les esclaves pour dettes et les esclaves héréditaires. La première parait être de beaucoup la plus nombreuse; elle se compose de débiteurs qui, ne pouvant autrement acquitter leurs dettes, s'engagent au service de leurs créanciers. Les conditions de ce singulier engagement sont toujours stipulées dans un acte passé devant l'officier public. La classe des esclaves héréditaires se compose généralement des prisonniers de guerre , soit donnés en présent par l'autorité royale, soit achetés au marché, à vil prix. Leur nombre est peu considérable; et ils sont traites, ordinairement, comme les esclaves pour dettes; mais dans le cas même où ils parviendraient à se racheter ils sont considérés comme sujets birmans , et ne peuvent quitter le pays. Du temps de Crawfurd une grande partie de la population d'Àva et d'Ammarapoura se composait des captifs venus de M n n n i pour, Catchar, Assam , ou de leurs descendants; et la plupart d'entre eux étaient traités comme débiteurs ou aussi libres que le reste des habitants. Les prisonniers de guerre sont , au total , beaucoup mieux traités par les Birmans que par les Siamois : on n'en voit jamais d'enchaînés et condamnés aux travaux publics, comme à Siam.
Tout ce qui regarde les esclaves des deux catégories rst minutieusement réglé par le code birman.
La classe des hors-caste embrasse un grand nombre d'individus, et se subdivise, suivant les conditions, de la manièresuivante: sont considérés et traités comme hors-ciste : les esclaves des pagodes; ceux qui brûlent les morts; les geôliers et bourreaux ; les lépreux et autrès incurables; les personnes amputéesou mutilées ; et enfin les prostituées. Tous sont prives, plus ou moins, de leurs droits civils et, comme conséquence naturelle dans ces pays , de l'exercice de leurs droits ou devoirs religieux. Tous, à l'exception des personnes amputées ou mutilées par accident, doivent habiter les faubourgs ou les environs des villes A villages, et ne peuvent même entrer
dans les maisons occupées par des familles respectables et qui seraient souillées par leur présence. Parmi ces personnes impures , la loi range les prostituées de profession , mais non les femmes faciles ; car la chasteté n'est pas en grand honneur parmi les Birmans; et les prostituées qui renoncent à faire trafic île leurs charmes rentrent immédiatement et sans difficulté dans la classe des femmes honnêtes. Nos lecteurs pourront se rappeler que c'est précisément ce qui se passe chez les Japonais, peuple autrement civilisé que les Birmans. Nous ferons observer à ce sujet que les femmes birmanes, quoique de mœurs plus relâchées que les femmes japonaises, sont citées comme ces dernières, et par les observateurs les plus dignes de foi, pour la franchise de leur caractère, l'innocence de leurs manières et leurs qualités aimables, comme tendres mères et épouses dévouées (t). .
Le gouvernement d'Ava est le despotisme le plus complet qu'il soit possible d'imaginer. Le roi, comme l'expriment ses principaux titres, est maître absolu de la vie et des propriétés de ses sujets. On peut dire que par le fait il pousse l'emploi de ses prérogatives aussi loin que le permet sa SUreté personnelle et celle de ses ministres ; en sorte que le seul frein du despotisme royal est la crainte d'une insurrection. On ne trouve pas ici , comme dans la plupart des Etats de l'extrême Orient, un vizir ou premier ministre, au moins comme institution permanente : mais le roi a deux conseils, run public, l'autre privé, desquels émanent ses décrets. Le premier et le plus élevé en rang est le l.at-dhau (plus correctement écrit Lwat-(fhau), dont nous avons déjà parlé d'après Bayfield (2). Les dignitaires qui composent ceexmseil sont ordinairement au nombre de quatre; ce sont les wounguies (3). Toutes les affaires publiques
(i) Voir le journal du capitaine Co»,
Kayfield écrit L'hvottan ;Çja\,Ln»to, etc. (3) Plus correclemeiU : *•<*/« k rit. — Nuu« savom déjà que le mot woun signifie •fardeau, ou celui qui le porle, et s'applique aux emplois le* plu* éle\es. Le mol Ari. prononcez gui , e»t l'adjectif grand; en korte
soni oiscuiees aans ce conseil , ei le» dérisions rendues à la majorité des voii. Les wounguies exercent à la fois les fonctions législatives , executives et judiciaires ; ces dernières quelquefois individuellement, mais soumises , dans ce cas , a la dérision du conseil. Tout édit royal doit , selon la loi ou plutôt selon l'usage, recevoir la sanction du Latd'hau. Par le fait, le nom du roi ne paraît jamais dans aucun edit ou proclamation; et les actes du Lat-d'hau sont considérés comme la manifestation officielle de sa volonté. Le roi préside fréquemment le conseil en personne.
Chacun des quatre wounguies a son député ou son sous-secrétaire d'Etat ; ce sont des officiers de haut rang, le titre de leur office est woun-dauk , ou , plus correctement , woun-tauk. La dernière syllabe de ce mot signifie littéralement un soutien , un support. Les wounddaubs , quoiqu ils siègent au conseil , n'y ont pas voix délibérative ; ils ont leurs propres assistants, appelés sarir 1 m guis, ou secrétaires en chef du gouvernement , dont nous avons déjà parlé, page 276.
Le second conseil se compose ordinairement, comme le premier, de quatre dignitaires ; leur titre est atwen-woun, ou, plus correctement, atweng-woun : la dernière syllabe de ce mot a uéja été expliquée; les autres signifient dedans ou intérieur : ce sont les conseillers privés du roi. Toute disposition émanant directement du roi est d'abord discutée en conseil privé, et transmise ensuite au l^l-d liau. Ces grands officiers exercent collectivement ou individuellement les mêmes fonctions que les wounguies; et comme ils ont un fréquent accès près de la personne du souverain, il arrive fréquemment qu'ils ont plus d'influence que les wounguies eux-mêmes. C'est encore un point douteux à la cour d'Ava si le rang a'atwenwoun est plus ou moins élevé que celui de woun-dauk. Il y a communément trente secrétaires attachés au conseil privé; on les désigne par le titre de
que woun-gut signifie littéralement le porteur du grand fardeau, et correspond à
l'idée qu'exprime chez nous le mot mi-
niilrt.
Than-d'au-thans, prononcé Than- (Thau-sens ; ils sont aux atwen-wouns ce que les woun-dauks sont aux wounguies.
L'administration provinciale est organisée de la manière suivante. — Le pays est divisé en provinces, d'étendues fort inégales ; celles-ci en arrondissements ou districts , les districts en cantons, et les cantons en un nombre indéfini de villages ou hameaux. Le mot myO, qui signifie littéralement une ville fortifiée, s'applique également à la province ou au district ; et chaque district tire son nom de la ville principale où réside le gouverneur. Les subdivisions des districts prennent également leur nom du principal village qu'elles contiennent.
Le gouverneur d'une province exerce à la fois les autorités civile, judiciaire et fiscale. Immédiatement après lui, dans les provinces maritimes , vient le ré-woun, littéralement le chef de Ceau. Le troisième dignitaire provincial est l'ak'hwon-woun , ou collecteur des taxes. Le quatrième est Vakaokwoun> ou collecteur des douanes. Les officiers de justice et de police forment une classe a part. Ceux que nous venons de nommer composent le conseil du myù-wouny et rien d'important ne peut se faire sans leur consentement.
Le myô-woun exerce en général le
Couvoir de vie et de mort ; mais dans 's causes civiles on peut appeler de sa décision au grand conseil delà capitule. Dans toutes les provinces de l'empire, les principaux fonctionnaires se réunissent dans une grande salle ouverte, appelée rung-dhau (dhau signifie royal); c'est la que la justice est rendue et que le» causes se jugent ou devraient sejuger tous les jours ."excepté les jours de fête ; mais les magistrats éludent à cet égard la coutume et les ordonnances royales, en donnant audience a leur domicile (I). Le gouvernement des districts est confié à des fonctionnaires nommés myo-thuguis ( prononcez myo-su-gui ) , littéralement chefs de district. Les moindres districts, communes ou villages sont administrés par leur propre chef,
(i) Le rtutg d'tiau (dont nous avons dêj4 parlé, p. 27b ) est sou»etit appelé par les Européens rondai.