‹ Japon, Indo-ChineChapitre 61 sur 101 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Les Birmans donnent aux Siamois le nom de Shan ( prononcé chûnt ou shâne) : les Chinois , les Cambodjiens et les Malais les appellent Séant ou Siam; et c'est évidemment le nom que les Européens ont, par métonymie, transporté au pays dont nous allons très-succinctement esquisser l'histoire.

L'histoire authentique de Siam ne remonte pas à une antiquité très-éloignée, et l'on peut même afflrmer que les seuls faits d'ancienne date que Ton puisse considérer comme authentiques sont ceux nui se lient aux premières relations des Européens avec l'extrême Orient. — Il existe probablement des annales siamoises; il parait même que la cour a de tout temps employé un historiographe chargé de tenir note de tous les événements re* marquables, et que les documents ainsi recueillis sont déposés aux archives. En admettant qu'il en soit ainsi, ces matériaux pour l'histoire sont restés sans emploi , les Européens n'y ayant pas eu accès. Crawfurd s'efforça' en vain d'éclaircir cette question : il ne put obtenir que des renseignements généraux, et trouva les principaux fonctionnaires fort peu au fait des affaires de leur pays

(r) Menues branches Je certains arbres chargées d'agglomérations de coccus lacca.

ou fort peu disposés à lui faire part de

ce qu'ils en savaient.

L'événement historique le plus ancien dont Crawfurd ait eu connaissance est l'introduction de la religion de Godama au Siam. Cette doctrine .religieuse paraît y avoir été apportée par les bouddhistes de Ceylan en l'an 638 de J. C., cl sous le règne d'un souverain nommé Krek. De cette époque jusqu'à l'année 1824 on compte, selon les Siamois, soixante princes; ce qui donne pour la durée moyenne des règnes vingt ans i peu près. En l'année 1187 le -vingt-troisième souverain siamois résidait à Lakontai, ville située sous le 20e degré de latitude septentrionale; près de la frontière de Lao. La dernière capitale, Yuthia, avait été fondée par le vingtseptième roi, en 1350.

En 1502 nous obtenons pour la première fois des renseignements sur l'hlstoiresiamoiscparl'intermédiairedes Européens. En cette année le roi de Siam envoya contre la principauté de Malacca une expédition, qui échoua. En 1511 les Portugais, après la conquête de Malacca par Albuquerque, entrèrent en relations avec Siam. En 1547 une révolution éclata dans le pays , et une autre en 154». En 1567 les B'irmans firent la conquête de Siam, et le retinrent sous leur domination jusqu'en 1596, où les Siamois recouvrèrent leur indépendauce.

Le caractère et les circonstances de cette invasion paraissent avoir été semblables, à beaucoup d'égards , à ce qui s'est passé deux siècles plus tard , c'est-à-dire presque de notre temps. Quelques années après, vers 1612, on peut placer les premières relations établies entre les Siamois et les Anglais. Le 4 août 1612 un navire anglais remonta le fleuve jusqu'à Yuthia. En 1621 le vice-roi portugais de Goa envoya une mission à Siam , et dans le cours de cette même année les moines dominicains et franciscains s'introduisirent dans le royaume. En 1627 une révolution plaça sur le trône une dynastie nouvelle.

Le fils de l'usurpateur, cinquantedeuxième roi de Siam,* est de tous les souverains de cet État celui qui a été le plus connu et le plus célèbre parmi les Européens. C'était un prince d'un mérite remarquable pour le pays et le temps

INDOCHINE

où il rivait , et son premier ministre, par son caractère, par son origine, par les étranges péripéties de sa fortune et par la manière dont sa destinée et celle de son maître ont été liées au règne du grand Louis XIV, a plus de droits encore à l'attention de fa postérité. Voltaire a déjà remarqué que l'histoire de Constance ou Constantin Phaulcou fournit un exemple frappant de la supériorité intellectuelle de la race européene sur les autres races humaines (1). Cet

(i) -L'extrême goût que Louis XIV avait pour ta choses d'éclat fut encore bien plus flatte par l'ambassade qu'il reçut de Siam, pays où 1 on avait ignoré jusque alors que la France existât. Il était arrivé, par une de ces singularités qui prouvent la supériorité des Européens sur les autres uations, qu'un Grec, (ils d'un cabaretier de Céphalonie, nommé Phalk Constance, était devenu barcaton , c'est-à-dire premier ministre ou grand vizir du royaume de Siam. Cet homme, dans le dessein de s'affermir et de s'élever encore, et dans le besoin qu'il avait de secours étrangers, n'avait osé se confier ni aux Anglais m aux Hollandais; ce sont des voisins trop dangereux dans ta Indes. Les Français venaient d'établir des comptoirs sur les côtes de Coromandel , et avaieut porté dans ces extrémités de l'Asie la réputation, de leur roi. Confiance crut Louis XIV propre à être flatté par un hommage qui viendrait de si loin sans être atleudu. — La religion, dout ta ressorts font jouer la politique du monde depuis Siam jusqu'à Paris , servit encore à ses desseins. Il envoya, au nom du roi de Siam son maître, une solennelle ambassade avec de grands présents à Louis XIV, pour lui faire entendre que ce roi indien, charmé de sa gloire, ne voulait faire de traité de commerce qu'avec la nation française, et qu'il n'était pas même éloigné de se faire ehrétien. La grandeur du roi flattée et sa religion trompée l'engagèrent à envoyer au roi de Siam deux aml>assadeura et six jésuites) et depuis il y joignit des officiers, avec huit cents soldats. Mais l'éclat de celte ambassade siamoise fût te seul fruit qu'on en relira. — Constance péril quatre ans après, victime de son ambition : quelque peu des Français qui reste mit auprès de lui furent massacres, d'autres obligés de fuir, et sa veuve, après avoir été sur le point d'être reine, fui condamnée, par le successeur du roi de Siam, à servir dans la cuisine , emploi pour lequel elle était née (i). * — Voltaire, Siècle Je Louis AJF.

(a) Od parait Inexact, ta «cuve de Phauleoo était Japonaise et de bonne famille. Celait une

aventurier de génie avait su se concilier, par l'obligeance, l'urbanité et la distinction de ses manières, comme aussi par sa présence d'esprit et la vivacité de ses reparties, l'admiration et les sympathies de l'ambassadeur français et de toutes les personnes de sa suite. « Plus j'entretiens M. Constance (dit l'abbé de Choisv, dans ses lettres sur cette ambassade, dont il faisait partie), plus je le trouve habile et de bonne foi et d'une conversation charmante. Il a la repartie aussi prête qu'homme qui

soit Cet homme a l'âme grande •

aussi faut-il avoir bien du mérite pour s'être élevé au poste qu'il tient ici. Il est de Céphalonie, de parents nobles et pauvres. A dix ans il prit parti sur un vaisseau anglais, et a passé par tous les degrés de la marine. Enfin, après avoir fait commerce à la Chine et au Japon, après avoir fait naufrage deux ou trois fois, il s'attacha au barkalon de Siam, qui, lui trouvant de l'esprit et de la capacité pour les affaires, l'employa et le fit connaître au roi-, et depuis la- mort du barkalon, sans avoir aucune charge, il les fait toutes. Le roi plusieurs fois l'a voulu faire grand chacri , qui est la première charge de l'État; il l'a toujours refusée en faisant connaître à sa majesté que ces grands honneurs l'obligeraient à tant d'égards, qu'il en deviendrait inutile à son service, et ne pourrait plus aller partout, comme il fait, sans conséquence. Les plus grands mandarins sont devant lui en respect. »

Dans l'impossibilité où nous sommes d'entrer dans le détail des événements qui ont marqué cette époque intéressante de l'histoire siamoise, nous chercherons au moins a donner une idée exacte de la cour de Siam en 1H85, et de la nature des relations inattendues qui s'établissaient alors entre cette cour orientale , à demi civilisée, et celle du grand roi de l'Occident. Nous aurons recours, dans ce but, au récit de l'abbé de Choisy, parce qu'il nous a paru em-

femme d'une frrande beaaté et d'un rare mérite. Livrée à l'usurpateur par le commandai!! (ranç.ila de Bangkok, pris duquel clic était venue chercher an aille après la mort violente de son mart, elle résista aui persécution» amoureuse» du lilsdu nouveau roi. qui voulait la faire entrer dans son serait, et demeura long-temps esclave : mali enfin le tyran s'adoucit, et lui conûa méine l'éducation de ses eu

L'UNIVERS

preint d'un caractère remarquable de vérité et d'intelligente franchise, et que ce tableau, spirituellement tracé, des mœurs , de l'étiquette et de la splendeur barbariques de Siam il y a près de deux siècles nous fournira un terme de comparaison des plus piquants et des plus instructifs quand nous rendrons compte des missions européenes qui ont visité Siam dans ces dernières années.

Voici comment l'abbé de Choisy rend compte de la réception solennelle de l'ambassadeur de Louis XIV.

« 18 octobre. Voici une grande affaire faite : l'entrée et l'audience. Il y a mille choses curieuses à remarquer, et je prétends vous en faire une relation en forme,

rnd je saurai les noms et les qualités tous les personnages. Je veux pourtant vous en dire aujourd'hui quelque chose. Dès le matin M. l'ambassadeur a mis lui-même la lettre du roi dans une boite d'or, et cette boîte dans une coupe d'or, et la coupe sur une soucoupe aussi d'or, et ensuite il l'a exposée sur une table. Il est venu d'abord deux oyas, qui sont les ducs et pairs du royaume de Siam, suivis de quarante grands mandarins, qui, après avoir complimenté M. l'ambassadeur, se sont prosternés devant la lettre. Après cela ils sont rentrés dans leurs ballons, et se sont mis en marche vers la ville. Alors M. l'ambassadeur a pris la lettre du roi , et me l'a remise entre les mains. Mous avons marché vers la rivière , moi toujours à sa gauche. Il a repris la lettre, et l'a mise dans un ballon doré, où le fils du roi n'entrerait pas. Ce ballon de la lettre a suivi les balons où étaient les présents, et était accompagné par huit ballons de garde. M. l'ambassadeur suivait dans son ballon tout seul. Je le suivais aussi dans un ballon du roi tout seul. J'avais une soutane de satin noir, un rochet avec le grand manteau par-dessus. Nous avions aussi à droite et à gauche des ballons de garde. Venaient ensuite quatre ballons, où étaient les gentilshommes que le roi a mis à la suite de M. l'ambassadeur, avec son secrétaire ; et dans d'autres ballons étaient tous les gens de la maison, maîtres d'hôtel, sommeliers , valets de chambre , tous fort propres , et ensuite les trompettes , et vingt personnes de livrée. La livrée est fort

belle , et c'est ce que les Siamois ont trouvé de plus beau. Ils ont souvent des justaucorps dorés; les petits marchands d'Europe en ont ici ; les serruriers sont habillés de soie. M. l'ambassadeur a quatre ou cinq habits dorés : ce serait beaucoup à Londres ou à Madrid ; on dit qu'ici il faudrait en changer tous les jours.

« Enfin le cortège finissait par les ballons de toutes les nations. Voilà la marche par eau, qui avait quelque chose de fort singulier. Tous ces ballons du roi étaient dorés , et avaient des clochers d'un ouvrage fort délicat et fort doré. Il y avait soixante hommes de chaque côté avec de petites rames dorées , qui toutes en même temps, sortaient de l'eau et y rentraient : cela faisait un fort bel effet au soleil.

« La loçe des Hollandais et un vaisseau anglais nous ont salués en passant de tout leur canon, et, ce qui ne s'est jamais fait dans la capitale d'un royaume, le roi présent. La forteresse a tiré plus de vingt coups de canon. Le vaisseau français a aussi tiré plus de vingt coups. Il avait emprunté des pierriers , et taisait le plus de bruit qu'il pouvait. Enfin on a fait des honneurs à M. l'ambassadeur qu'il n'eût jamais osé demander.

En mettant pied a terre , M. l'ambassadeur a pris la lettre du roi, et l'a mise sur un char de triomphe, encore plus magnifique que le ballon. Il est ensuite monté dans une chaise découverte dorée, portée par dix hommes. Il avait à ses deux cotés deux oyas, aussi dans des chaises, et je le suivais aussi dans une chaise portée par huit hommes. Je ne me suis jamais trouvé à telle fête, et je croyais être devenu pape. Suivaient les gentilshommes à cheval, les gens de la maison, trompettes etlivréesà pied. Nous avons marche dans une rue aussi longue et plus étroite que la rue Saint-Honoré, entre deux doubles files de soldats, le pot en tête et le bouclier doré. Les uns ont des sabres et les autres des piques. Il y avait sur notre chemin de temps en temps des éléphants armés en guerre.

Tout s'est arrêté à la première porte du palais. M. l'ambassadeur est descendu de sa chaise , a pris la lettre du roi sur le char de triomphe, est entré dans le palais en la portant, et ensuite me l'a

remise entre les mains. Nous avons mar- quand il y paraîtrait , ils lui feraient une ché gravement, les gentilshommes de- inclination à la française, sans se lever, vant et les oyas à droite et à gauche. «Cependant M. l'ambassadeur et moi Nous avons passé trois ou quatre cours, étions au bas du degré avec le barkalon, Dans la première il y avait un régiment dont jusque-là on n'avait pas ouï parler, de mille nommes, avec le pot en téte et II a dit à son excellence qu'à la nouvelle le bouclier doré. Us étaient assis sur de son arrivée à la barre, il avait eu leurs talons, leurs mousquets devant envie d'y aller; mais que les affaires de eux fichés en terre. Cela est assez beau l'État l'e'n avaient empêché. Dès que les à la vue ; mais franchement je crois que gentilshommes ont été placés, on a cinquante mousquetaires les battraient oui sonner les trompettes et les tambien. bours du dedans-, ceux du dehors ont « Dans la seconde cour il y avait peut- répondu. C'est le signal que le roi se va être trois cents chevaux en escadron, mettre sur son trône. Les chevaux sont assez beaux , et mal « Aussitôt M. Constance , nu-pieds , dressés. Mais, ce que l'on ne voit pas en c'est-à-dire avec des chaussettes sans nul lieu du monde, il y avait des élé- souliers, a monté les degrés en rampant, pliants bien plus grands que ceux du de- comme on fait à Rome en montant la hors. Nous en avons bien vu quatre- tca/a santa, et encore bien plus respecvingts, et entre autres le fameux éléphant tueusement. M. l'ambassadeur l'a suivi : blanc , qui dans les guerres du Pégou a j'étais à sa gauche, portant la lettre du coûté cinq ou six cent mille hommes. Il roi. Son excellence a ôté son chapeau est assez grand, fort vieux, ridé, et a les sur les derniers degrés , dès qu'il a vu yeux plissés. Il a toujours auprès de lui le roi ; et après être entré dans la salle, quatre mandarins avec des éventails a fait une profonde révérence à la franpour le rafraîchir, des feuillages pour çaise. J'étais à sa gauche, et n'ai point chasser les mouches, et des parasols tait de révérence, parce que je portais pour le garantir du soleil quand il se la lettre du roi. Nous avons marche promène. On ne le sert qu'en vaisselle jusqu'au milieu de la salle entre deux d'or, et j'ai vu devant lui deux vases d'or, rangs de grands mandarins prosternés, l'un pour boire, l'autre pour manger. Il y avait parmi eux un beau-frère du roi On lui donne de l'eau gardée depuis six de Cambodje. Là M. l'ambassadeur a mois , la plus vieille étant la plus saine, fait la seconde révérence , et s'est avancé On dit, mais je ne l'ai pas vu, qu'il y vers le trône du roi, à la portée de la a un petit éléphant blanc tout prêt à voix, et s'est mis devant le siège qu'on succéder au vieillard, quand il viendra lui avait préparé. Il a fait sa troisième à mourir. J'ai vu aussi Peléphant-prince, révérence, et a commencé la harangue qui est le plus grand et le plus spirituel debout et découvert; mais à la sedes éléphants : c'est celui que le roi conde parole il s'est assis, et a mis monte. Il est fier et indomptable à tout son chapeau. Je suis demeuré debout, autre, et quand le roi paraît il se met tenant toujours la lettre du roi. II a à genoux. On m'a dit qu'à l'Ouvo nous dit : « Que le roi son maître , si fameux verrions ce manège. Enfin, dans la der- « par ses victoires, et par la paix que nière cour, nous avons trouvé de grandes « plus d'une fois il a donnée à ses ennetroupes de mandarins, la face en terre , « mis à la tête de ses armées , lui a comappuyée sur leurs coudes. Il fallait mon- « mandé de venir trouver sa majesté aux ter sept ou huit degrés pour entrer dans « extrémités de l'univers , pour lui préla salle d'audience. M. l'ambassadeur « senter des marques de son estime et s'est arrêté avec M. Constance, pour « l'assurer de son amitié. Mais que rien donner le temps aux gentilshommes « n'était plus capable d'unir ces deux français d'entrer dans la salle, et de « grands princes que de vivre dans les s'asseoir sur des tapis. On était con- « sentiments d'une même croyance, et venu qu'ils entreraient la téte haute, à « que c'était particulièrement ce que le la française , avec leurs souliers , et « roi son maître lui avait recommandé qu'ils se mettraient à leur place avant « de représenter à sa majesté. » Il a que le roi parût sur son trdne ; et que ajouté : « Que le roi le conjurait, par l'in-

L'UNIVERS

« térêt qu'il prpnd à sa véritable gloire,

* de considérer que cette suprême ma- « jeste dont il est revêtu sur la terre ne « peut venir que du vrai Dieu, c'est-à- « dire d'un Dieu tout puissant, éternel, « infini , tel que les Chrétiens le recon- « naissent, qui seul fait régner les rois, « et règle la fortune de tous les peuples; « que c'était à ce Dieu du ciel et de la « terre qu'il fallait soumettre toutes ses « grandeurs, et non a ces faibles divinités « qu'on adore dans l'Orient, et dont sa « majesté qui a tant de lumières et de pé- « netrat ion ne peut manquer de voirassex « l'impuissance.» Il a fini en disant . «Que « la plus agréable nouvelle qu'il pourrait « porter au roi son maître était que sa « majesté, persuadée de la vérité, se fait « instruire dans la religion chrétienne; « que cela cimenterait à jamais l'estime « ei l\jmitié entre les deux rois; que les « Français viendront dans ses États avec, « plus d'empressement et de r on fiance; ■ et que par ce moyen sa majesté s'as- « surerait un bonheur éternel dans le « ciel , après avoir ré^né avec autant « de prospérité qu'elle fait sur la terre. »

« La harangue Unie, M. l'ambassadeur, sans se lever et sans ôter son chapeau, hors quand il parlait des deux rois, a montré a sa majesté quelques-uns des présents qui étaient dans la salle. Il m'a ensuite fait l'honneur de me présenter, et puis les gentilshommes. Aussitôt M. Constance, qui a servi d'interprète, s'est prosterné par trois fois avant que de parler, et a expliqué la harangue en siamois, M. l'ambassadeur demeurant toujours assis et couvert. Dès que l'explieation a été faite, M. l'ambassadeur s'est levé, a ôte son chapeau, s'est tourné de mon côté, a salue respectueusement la lettre du roi, l'a prise, et s'est avance vers le trône.

« Il faut vous expliquer ici un incident très- important. M. Constance, en réglant toutes choses, avait fort insisté a ne point changer la coutume de l'Orient , qui est que les rois ne reçoivent point les lettres de la main des ambassadeurs : mais son excellence avait été ferme à vouloir rendre celle du roi en main propre. M. Constance avait proposé de la mettre dans une cou ne au bout d'un bâton d'or, afin que M. l'ambassadeur pût l'élever jusqu'au trône du roi. Mais on lui avait

dit qu'il fallait ou abaisser le trône, m élever une estrade , afin que son excellence la pût donner au roi de la main à la main. M. Constance avait assuré que cela serait ainsi. Cependant nous entrons dans la salle , et en entrant nous voyons le roi à une fenêtre au moins à six pieds de haut. M. l'ambassadeur m'a dit tout bas : Je m lui saurai* donner la lettrt au au bout du bâlon , et je ne le ferai jamais. J'avoue que j'ai été fort embarrassé. Je ne savais quel conseil lui don* ner. Je songeais à porter le siège de M. l'ambassadeur auprès du trône, afin qu'il pût monter dessus, quand tout d'un coup, après avoir fait sa harangue, il a pris sa resolution, s'est avancé fièrement vers le trône , en tenant la coupe d'or où était la lettre, et a présenté la lettre au roi sans hausser le coude, comme si le roi avait été aussi bas que lui. M Constance , qui rampait à terre derrière nous, criait à l'ambassadeur, Haussez, haussez; mais il n'en a rien fait, et le bon roi a été obligé de se baisser a mi-corps hors la fenêtre pour prendre la lettre, et l'a fait en riant ; car voici le fait. Il avait dit a M. Constance : Je f abandonne te dehors ; fais f impossible pour honorer f ambassadeur de France ; f aurai soin du dedans. Il n'avait point voulu abaisser son trône , ni faire mettre une estrade , et avait pris son parti , en cas que l'ambassadeur ne haussât pas la lettre ju>qua s* fenêtre , de se baisser pour la prendre. Cette posture du roi de Siam m'a rafraîchi le sang , et j'aurais de bon cœur embrassé l'ambassadeur, pour l'action qu'il venait de foire. Mais non-seulement ce bon roi s'est baissé si bas pour recevoir la lettre du roi ; il l'a élevée aussi haut que sa tête, qui est le plus grand honneur qu'il pouvait jamais lui faire. Il a dit ensuite qu'il recevait avec grande joie (es marques de l'estime et de l'amitié du roi de France, et qu'il était presque aussi aise de voir M. I ambassadeur que s'il voyait le roi lui-même. Il a demandé des nouvelles de la maison royale , et des nouvelles de la paix et de la guerre. M. l'ambassadeur lui a répondu que le roi, après avoir pris la forte place de Luxem* bourg, avait oblige les Espagnols , lea Hollandais, l'empereur, et tous les princes d'Allemagne, à signer avec lui une

trêve dè vingt ans. Enfin le roi a souhaité à M. l'ambassadeur que le Dieu du ciel le remenât en France aussi heureusement qu'il l'avait amené au royaume de Si mi. J'ai oublié à vous dire que M. l'évëque de Metellopolis et M. l'abbé de Lionne se sont trouvés dans la salle avant nous, et qu'après que M. l'ambassadeur a eu rendu la lettre du roi , je me suis assis sur le tapis à sa main droite, M. l'évéqae étant à sa gauche, M. l'abbé de Lionne derrière l'évéque , et M. Constance un peu devant M. l'ambassadeur.

Le roi a été quelque temps sans rien dire; après quoi on a ouï les trompettes et tambours, comme avant l'audience.

C'est pour avertir au dehors que sa majesté va sortir de son trône. Il s'est retiré doucement, et à fermé sa petite fenêtre. M. l'ambassadeur est demeuré sur son siège, pour donner le temps aux gentilshommes de défiler avec M. Vachet, qui par l'ordre exprès du roi avait été leur conducteur. M. l'évéque, M. l'abbé de Lionne, et moi avons suivi, et un moment après M. l'ambassadeur et M. Constance. Aussitôt que le roi s'est retire, le barkalon et tous les grands mandarins du royaume , qui avaient été prosternés pendant l'audience, se sont levés à leur séant. Or, entre ces mandarins il y a un beau-frère du roi de Cambodge , et des fils de roi. Je ne suis si je vous ai dit qu'à la porte du palais un jeune opra, favori du roi , est venu recevoir M. l'ambassadeur, et l'a suivi à l'audience. En sortant nous avons trouvé toutes choses dans le même ordre, les mandarins, les éléphants, et les troupes. M. l'ambassadeur, à la porte du palais, est remonté dans sa chaise, et moi dans la mienne; les gentilshommes ont suivi à cheval, tout le reste a pied. Il a fallu remonter dans les ballons pour aller au palais de son excellence. On a remis pied à terre au bout de la ruedes Chinois, ensuite on a passé dans la rue des Mores : ce sont les deux plus belles de Siam. Les maisons en sont de pierre et de brique : c'est beaucoup dire en ce pavs-ci. La marche était toujours la même. Nous sommes enfin arrivés au palais de son excellence , au milieu d'une foule incroyable de peuple. On ne voyait que des têtes. La ville est assurément fort peuplée , mais ce n'est pas

encore Paris. La cour de ce palais est grande, et fort gaie. A droite est un grand lieu à colonnes, qui est magnifique et galant ; le haut est peint d'un jaune qui p.irait or, les murailles sont blanches, toutes pleines de niches où il y a des porcelaines; ce jaune, ce blanc et ce bleu se marient fort bien ensemble.

Il y aura dans deux jours une fontaine jaillissante. On travaille nuit et jour a un petit réservoir qui fournira IVau.

Voyez par là si ces gens-ci oublient quelque chose. A gauche est le corps de logis. M. l'ambassadeur y a une antichambre, une chambre, des garderobes, une galerie , et une fort belle terrasse. J'y ai une fort jolie chambre. La chapelle est grande, et nous aurons, dil-on, la consolation d'y voir des turbans chrétiens.

11 faut que je vous aime bien d'écrire si longtemps, étant aussi las que je le suis. Les honneurs coûtent cher. J'ai porté la lettre du roi : les Siamois me regardent avec respect; mais je l'ai portée plus de trois cents pas dans un vase d'or, qui pesait cent livres, et j'en suis sur lus dents. En arrivant M. l'ambassadeur a fait distribuer quatre cents pis i oies en pièces de trente sols aux ballons qui l'ont conduit a la barre, et à l'audience, aux hommes qui l'ont porté sur leurs épaules et à ceux qui l'ont servi pendant qu'il a été à Tabanque. La libéralité est uu peu forte, et je ne crois pas qu'il en soit quitte pour douze cents pistoles en présents.

Mais comment ferait-il autrement?

Les autres ambassadeurs en usent ainsi.

Laissera-t-il tomber le nom du roi dans un pays où il p.isse pour le plus grand prince du monde? Et n'est-ce pas dans ces occasions qu'il faut donner jusqu'à sa dernière pistole? M. Constance vient de sortir d'ici : c'est un maître homme. M. l'ambassadeur lui disait qu'il avait été embarrassé en voyant le trône du roi si haut, parée qu'il avait bien résolu de ne pas hausser le bras eu doonant la lettre, et qu'il aurait été désolé de déplaire à sa majesté. Et moi, lui a repondu M. Constance, fêtais encore plus embarrassé : vous n'aviez qu'un roi a.

contenter, et j'en avais deux. Il nous a montré, pendant l'audience, lebeau-frère du roi de Cambodje , prosterné comme les autres. « Son excellence » , nous disait-il , « a les pieds où les frères du roi

un

L'UNIVERS

« ont la tête !» — En un mot c'est un drôle qui aurait de l'esprit à Versailles ! » etc.

L'ambassade siamoise qui avait provoqué celle dont nous venons de constater la réception avait eu lieu en 1684. 11 paraîtrait que les ambassadeurs siamois , qui avaient pris passage de Siam en Europe sur un navire anglais, conclurent , cette même année , un traité de commerce avec la cour de Saint-James. La mission du chevalier de Chaumont eut lieu en 1685. Deux années après, Louis XIV envoya, selon ses promesses, une seconde mission, à la tête de laquelle figuraient MM. de la Loubère et Ceberet ,-avec une escadre et cinq cents hommes de troupes qui furent mis à la disposition du roi de Siam. Des officiers du génie français fortifièrent plusieurs points importants, qui furent confiés à la garde de nos compatriotes ; l'influence française dans le royaume fut à la veille de prendre des développements tellement considérables, que l'on aurait pu croire que dans un avenir prochain notre domination se substituerait, par la force des choses, à la domination indigène. Les chances nous devenaient d'autant plus favorables qu'en 1687, l'année même de l'arrivée de la mission française , l'imprudence et l'arrogance des agents anglais dans cette partie de l'Inde avaient provoqué de sanglantes représailles de la part des Siamois : les Anglais qui se trouvaient à Mergui, alors port siamois, avaient été massacrés, et l'année suivante, la factorerie anglaise, établie depuis quelque temps à Yuthia, avait été entièrement abandonnée. Mais en 1690 une révolution éclata à Siam. La famille régnante fut chassée du trône, le ministre Phaulcon , l'ami des Français, perdit la vie, et les Français se laissèrent expulser d'un royaume dont il semblait que les destinées fussent entre leurs mains. « Perdant ainsi, » dit Crawfurd , « par trop peu de modération dans le commencement et par manque d'énergie , de décision et de courage politique dans la suite, la plus belle occasion de fonder un empire français dans l'Orient. »

Le commerce de Siam paraît avoir attiré de bonne heure l'attention des spé-

culateurs européens. Dès 1610 une factorerie anglaise , qui subsista quelques années, fut établie à Bangkok par le capitaine Middleton. Mais il est probable qu'elle fut rappelée postérieurement à 1623 , quand le roi de Siam et les Anglais établis à Jacatra entrèrent en relation. En 1662 le roi exprima le désir que les Anglais établissent une factorerie dans ses États, quoique les Hollandais eussent à cette époque des rapports commerciaux étendus avec le Siam et y chargeassent une quarantaine de navires par an. En 1664 ceux-ci, ayant eu un démêlé avec le roi, suscitèrent l'année suivante des obstacles dans ces mers au commerce anglais, objet principal de leur jaloux ressentiment. L'établissement d'une factorerie, dans de telles circonstances, dut être différé, quoiqu'il soit constaté que vers le même temps la nation anglaise était en haute faveur près du roi de Siam, qui donna aux négociants anglais une recommandation pour l'empereur du Japon, dont il avait épousé la sœur. L'affaire fut reprise en 1671 , et les directeurs de la compagnie anglaise approuvèrent la proposition d'établir une factorerie à Bangkok , dans le cas où cela serait praticable. En 1674 le rôi -fit de nouvelles ouvertures pour l'établissement d'une factorerie anglaise dans ses États. Elle fut en effet rétablie en 1676, avec la perspective éventuelle d'ouvrir des relations de commerce avec le Japon.

Les premiers rapports qui s'établirent à cette époque donnèrent de grandes espérances relativement à l'étain de siam, dont le trafic était alors presque exclusivement dans les mains des Hollandais; on pensa que le commerce avec Siam pourrait généralement donner des résultats plus avantageux que celui du Japon même. On crut aussi que ce pays offrirait un débouché important pour une grande quantité de draps fins {broadcio/h ), et l'agent anglais a Bangkok écrivit au roi de Siam pour lui recommander l'encouragement de cette branche de commerce, comme nécessaire au maintien d'une factorerie anglaise dans ses États. En 1679 on trouva que le Siam ne faisait par lui-même qu'une consommation médiocre de draps fins, la vente de cette marchandise étant d'ail-

leurs à la discrétion de la Chine et du Japon; et Ton décida , par conséquent, Tannée suivante de rappeler la factorerie de Bangkok. Mais en 1683 et en 1684 on résolut de la rétablir. On était dans une situation favorable pour donner suite avec le Japon à un commerce sur lequel on fondait de grandes espérances. En conséquence sir John Child, en 1685, adressa au premier ministre de Siam une lettre dans laquelle il exposait la différence qu'il fallait faire entre les agents de la compagnie et les simples commerçants, à propos des-

3uels il s'était élevé quelques maintenus. Une autre lettre fut ensuite adressée au roi. On y faisait remarquer que ce prince était favorablement disposé envers les étrangers, et que le Siam était un pays propre a un commerce considérable; on en concluait que les premières pertes de la compagnie devaient être attribuées à une mauvaise administration et à la malignité du premier ministre, Constantin Faulcon.

En 1687 il y eut à Bangkok une insurrection des macassars réfugiés , qui jeta le pays dans la confusion et fit courir les plus grands dangers au ministre, /lui pava .plusieurs fois de sa personne dans cette occasion. Les macassars furent ions détruits (I). Les pertes que ces troubles causèrent à la compagnie anglaise, comme on le voit par une lettre du président du fort Saint- Georgps au roi de Siam , montaient à une somme de 66,000 liv. sterling. On demandait un dédommagement, et l'on menaçait de la guerre s'il net : i t pas accordé. L'année suivante eut lieu le massacre des Anglais à Mergui. La compagnie fut en même temps avertie que six vaisseaux de guerre français, portant des troupes de débarquement, venaient d'arriver au secours du roi, et que Constantin Fauloon avait reçu de la Fiance le titre de comte. Nous avons vu ce que dura sa prospérité!

En 1705 le gouverneur du fort Saint-Georges adressa une lettre au roi de Siam pour lui exprimer le désir que

(i) Il faut lire les détails de celte affaire dans la relation du père Tachard (Second rojagc a Siam, etc.; Amsterdam, 1689, in-ia, p. 8a et suivantes).

27' Livraison. (Indo-Chine.)

la première amitié, interrompue par un ambitieux ministre, fût renouvelée.

En 1712 le p'hra-klang invita les An-

?: lais à faire un établissement, leur ofrant les mêmes facilités que celles garanties aux Hollandais. A cette époque cependant le Siam paraît avoir été dans un état habituel de desordre intérieur qui se prolongea pendant plusieurs années (l),et occasionna des complications sérieuses entre les deux gouverneurs, car en 1719 le gouverneur anglais de Madras rompit, dit-on, le traité conclu avec le roi de Siam en 1684, et déclara la guerre à ce souverain au nom de la compagnie. Mais il ne fut

Kas donné suite à ces démonstrations elliqueuses.

La nouvelle dynastie occupa le trône de 1690 a 1767 ; et pendant ce long espace de temps (plus de trois quarts de siècle) il n'y eut aucunes relations politiques entre le Siam et les puissances européennes, et le commerce avec l'Occident eut fort peu d'importance (2). En 1733 la guerre civile éclata, par suite de la rivalité du Ois et du petit-fils de l'usurpateur, et ce malheureux pays fut livré à l'anarchie la plus complète jusqu'à l'année 1769. Le conquérant du Péaou. l'ambitieux Alom-Prâ(3), songea à profiter de cet état de chose» et résolut de s'emparer du royaume de Siam. Le

Î rétexte de la déclaration de guerre fut, ce qu'il paraît, l'asile que le gouvernement siamois avait accordé , dans le port de Mergui , à un haut dignitaire pégouan chargé de solliciter l'appui du gouvernement français de Pondichéry.

Alom-Prâ vint d'abord à M art a ban, et établit ensuite son quartier général à Tavoy, qui à cette époque était indépen-

(i) Journal Asiatique, i8aa,

(a) Il y eut cependant un traité conclu par le gouvernement siamois avec l'envoyé extraordinaire du gouverneur général de* Pliilippiues Biistamome, en 1718. Mais ce traité ne parait avoir eu aucune conséquence utile au commerce espagnol.

(3) Nous avous dit dans notre introduction (p. a55) que le nom de ce prince s'écrivait correctement Alaong b'lwwa t ce qui ftigni- 6ait « dévoué à Rouddha ■ : Nous aurious du dire que la véritable signification de ces mots était : « destiné à devenir un Bouddha !» ; ce qui est moins modeste.

L'UNIVERS

dant du Siom et du Pésou. fl envoya de là des forces qui détruisirent les villes de Meryui et Ténassérim, et s'emparèrent de toute cette province, qu'elles occupèrent. Eucouragé par ce succès, il marcha en personne, avec le gros de son année, sur la capitale siamoise, ravageant le pays par le 1er et le feu , es l». 'informant aux plus cruels excès; mais a trois marches de Yuthia Alom- Prâ fut saisi d une maladie mortelle, qui lui lit rebrousser chemin, dans l'espoir de revoir sa terre natale avant de rendre le dernier soupir. L'armée, continuant sa marche, mit le siège devant la Mlle. Ayant été repoussés dans plusieurs assauts, les Birmans prirent le p irti de battre en retraite, et ils évacuèrent même iWergui et Ténassérim. Pendant le court règne du successeur immédiat d 'Alom -Prit Siarn ne fut pas menacé d'une invasion nouvelle; mais A/iembuen , le second (ils d'A!om-Prâ\peu de temps après son avènement au trône , revint avec ardeur au plan favori du gr;md roi, et la guerre recommença. Le premier pas à faire dans la campagne projetée était l'occupation de Tavoy, dont le gouverneur birman s'était déclaré indépendant et avait fait alliance avec les Siamois. Au commencement de 1765 l'armée birmane s'empara, par surprise, de Mergui, et bientôt après de Ténassérim. De Mergui l'armée se mit en marche pour attaquer Yuthia. Les Siamois, ayant rassemblé leurs forces, attendirent les Birmaus de l'autre côté des forêts et des montagnes qui forment une barrière naturelle entre les deux pays, leur livrèrent bataille, et furent mis en déroute. L'armée d'invasion put dès lors avancer dans le plat pays et le ravager sans miséricorde ; ma s la guerre traîna cependant en longueur, car il paraît qu'au mois de mars 1766 ils étaient encore (les Birmans) à deux lieues de la capitale; et ce ne fut qu'en avril de l'année suivante que Yuthia fut prise d assaut. Les excès commis par les Birmans dans cette circonstance dépassent en atrocité tout ce que l'on peut s'imaginer. Les habitants pillés, un grand nombre d'entre eux massacrés , d'autres mis à la plus cruelle torture pour les forcer à decou vri r où ils avaieut caché leurs trésors, des milliers emme-

nés en esclavage; la chaumière du pauvre, comme la maison du riche, sao cagée, les temples mêmes (éuonnité presque incroyable chez un peuple superstitieux et professant la même religion que le peuple vaincu 1), pillés et détruits ; les images du saint divinisé arrachées du sanctuaire et allant augmenter le butin , soit entières*, soit après avoir été fondues, si elles étaient en cuivre; les talapoins égorgés ou livrés à la torture; les premiers officiers du royaume chargés de. fers et condamnés à ramer sur les galères birmanes ; enfin le roi de Siam, reconnu par les assaillants et tue à la porte de son palais : tels sont les principaux actes de barbarie qui signalèrent rentrée des Birmans à Yuthia. Le prédécesseur du souverain qui venait de perdre ainsi misérablement le trône et la vie avait abdiqué,et s'était relire dans un monastère. On s'empara de lui; et il fut emmené à A va comme prisonnier, avec les princes et princesses de sa famille. Le général birman u'avait probablement pas reçu d'autres instructions de son souverain ue Tordre de saccager, de dévaster et e ruiner le pays; et il l'exécuta avec l'insouciance qui caractérise sa race; car il évacua Yuthia , et commença son mouvement de retraite au mois de juin , sans avoir pris aucunes mesures sérieuses pour l'occupation permanente du Siam. Aussitôt qu'il se fut éloigné avee son armée, les Siamois s'insurgèrent : le petit nombre de Birmans qui étaient restés à la tête de l'administration du pays furent, ainsi que leurs partisans, massacrés partout où Ton put mettre la main sur eux. Un cbef d'origine chinoise , homme intelligent , ambitieux , hardi de pensée et d'exécucution, se mit a la tête du mouvement; et en 1 année 1769 il s'empara du trône, et se fit proclamer roi. Ce prince, vulgairement connu dans le pays sous le nom de Phia-Tak , abréviation da titre phria-métak « seigneur ou gouverneur de Métak » (l), a été désigné en Europe par les noms les plus étranges , corruptions souvent inexplicables de celui que nous venons de citer. Ainsi

(i) Métak, province siamoise «tir les f routières du Laos.

INDO-CniNE.

le colonel Syme l'appelle Pectickslng!

Il montra qu'il était digne du pouvoir suprême, par h manière dont il l'exerça dès l'abord. Il s'occupa immédiatement de remédier par la sagesse et la vigueur de son administration aux maux causés par la guerre , la famine et l'anarchie. Il transporta le siège du gouvernement à Bangkok, que sa situation semblait désiguer en effet comme le centre naturel du commerce. Il réduisit à l'obéissance les gouverneurs des provinces éloignées qui avaient profite de ('invasion birmane pour se déclarer indépendants. Il sempara de la personne d un prince siamois rebi Ile qui , revenu de Ceylan , s'était mis à la tête d'un part i , et le lit exécuter. Mais, vers la On de son règne, les hautes qualités qui t'avaient conduit au rang suprême et l'y avaient maintenu firent place aux fatales inspirations de l'orgueil , de la superstition et de la plus capricieuse tyrannie. Siam, menacé en 1771 d'une invasion nouvelle par le roi d'Ava, avait échappé à ce danger, surtout par suit*» de la desorganisation de l'armée birmane, en conséquence d'une mutinerie qui avait éclaté parmi les troupes levées dans les provinces de Martaban et Tavoy. Ce malheureux pays se relevait graduellement de ses desastres, et aurait pu atteindre à une haute prospérité relative, sous l'administration ferme et intelligente de Phia-Tak : mais, comme nous venons de le dire, à cette administration à la fois paternelle et vigilante, qui avait concilié à l'usurpateur les sympathies de toutes les classes de la population, avait succédé un gouvernement tyrannique et capricieux, qui suscita bientôt a ce prince des ennemis mortels. Le bruit se répandit d'abord qu'il avait perdu la raison; et cette persuasion , probablement (ondée, favor sa le mouvement insurrectionnel qui se déclara en 1782 contre son autorité. Le tchakri (le premier des grands officiers de la couronne), qui se trouvait en ce moment à la téte d'une armée dans le Cambodje, dirigea les mouvements des révoltés ; il marcha sur la nouvelle capitale, détrôna le roi, le mit à mort (t), et s'empara de l'autorité su-

(t) PhiA-Tak, Rrâce an respect qu'inspiraient sans doute ses hautes qualités, plutôt

préme. Le premier prince de la nouvelle dynastie occupa le trône jusqu en 1809 , et fut remplacé, à sa mort, par sou fils aîné, prédécesseur du roi actuel. Pendant le règne de ce souverain , en 1785, les Birmans, gouvernés alors par le cinquième roi de la race d'Alom-Prû, entreprirent la conquête de Junk-Ceylan> u'ils occupèrent quelque temps, mais 'où ils furent définitivement chassés.

En 1780 le roi d'Ava, en personne, envahit de nouveau le territoire siamois, a la téte d'un corps d'armée qui s'était rassemblé h Martaban , taudis que deui autres corps s'avançaient l'un de Tavoy» l'autre de Chhng-May ( ou Zimmay, en Laos). A peine avait-il franchi la i entière ennemie qu'il rencontra l'armée siamoise. Une action eut lieu. Le roi d'Ava perdit toute son artillerie, et se trouva sur le point d'être fait prisonnier. De 1786 à 1703 la guerre continua ce* pendant, avec des chances diverses et beaucoup d'acharnement de part et d'autre. Mais en 1793 une trêve coiictut entre les deux Etats maintint les Birmans en possession de la côte de TéuaSsérim, ce qui prouve que l'avantage leur était reste en définitive, malgré leur premier échec dans cette autre guerre de sept ans!

Le père du roi actuel de Siam monta donc sur le trône en 1809; et pendant que trois grands empereurs, pour décider à qui appartiendrait , après Dieu , l'avenir du monde européen , détruisaient en quelques heures à Austerlits , à l'aide de la plus savante stratégie et de plusieurs centaines de bouches à feu , des disaines de milliers de soldats , ce roitelet de f extrême-Orient , trentesix heures aprèi la mort de son père, faisait mettre a mort cent dix-sept personnes, fonctionnaires publics et autres, iuspectées de ne pas voir d'un bon oeil sou avènement au trône! Parmi ces victimes se trouvait son propre neveu, le prince Chao>fa, objet depuis longtemps

Îiu'à la dignité royale dont il avait été revêtu, ut traité dans celte circonstance suprême connue s'il eut appartenu en eflet h la race royale : on l'assomma avec une massue de bois de sandal ; on mit San cadavre dans un sac, et on lui douua pour sépulture les eaui du May Nam!

L'UNIVERS

de sa secrète mais implacable jalousie, et qu'il avait juré, au lit de mort de son père, de traiter en trère chéri! Et cependant, chose étrange! après cet acte d'atrocité révoltante , son règne ne fut pas celui d'un prince sanguinaire! Il se montra, au contraire, juste et modéré dans l'exercice du pouvoir. Pendant les deux dernières années de sa vie il n'y eut point d'exécution capitale : fait extraordinaire à Siam 1 II eut trois insurrections à réprimer pendaut toute la duré** de son règne. Le dernier de ces mouvements insurrectionnels éclata quel-

Zues mois seulement avant l'arrivée de !rawfnrd,et eut pourcause une tentative du gouvernement (tentative fort étrange, il faut l'avouer, dans ces pays bouddhistes) d'aller chercher des recrues pour l'armée royale dans les rangs des talapoins ! Sept cents d'entre eux furent arrêtes, mais on en relâcha la plus grande partie. Aucun de ces saints personnages ne fut mis a mort : ou se contenta de dépouiller quelques-uns des plus mutins de leur robe sacerdotale ou de leur Iroc monacal ; et on les obligea à couper de l'hei be pour leséléphants du roi. Sous ce règne le territoire de Siam, quoique souvent envahi, ne fut pas entamé , et le prince régnant, non-seulement conserva ce territoire intact du côté des Birmans, mais augmenta ses possessions de l'importante et fertile province de Batabanq, dans le Cambodje : I annexion eut lieu en 1809, année de son avènement. Dans l'affdirede Junk-Ceylan, dont nous avons parlé plus haut, lé monarque siamois montra beaucoup d'activité et de fermeté. Les Birmans furent attaqués par des forées considérables , et obligés de se rendre à discrétion. Les principaux chefs eurent la téte tranchée, et la masse des prisonniers fut transportée à Bangkok, où Crawfurd vit encore un certain nombre de ces malheureux qui avaient survécu, enchaînés et travaillant aux travaux publics. Le roi mourut de maladie, le 20 du mois de juillet 1824, et le même jour son Gis aîné, mais illégitime, le prince Kroma-Chiat. monta sans opposition sur le trône. Il s'y est maintenu sans avoir recours aux proscriptions et aux supplices. C'est un bouddhiste des plus zélés, et il a fait plus qu'aucun de ses prédécesseurs

pour le maintien de la religion. Les revenus de l'État sont surtout employés à construire des pagodes , des temples , des images, et à des aumônes distribuées aux religieux. Le nombre de ees religieux dans tout le royaume était évalué, par le Bangkok Calendar de 1848, à environ trente-cinq mille. Le personnage le plus distingué de cet ordre est le prince Chau-fa-Mung-Kut, 01s légitime du dernier roi , et qui était appelé par les coutumes du pays à lui succéder. A l'exaltation du roi actuel, il prit la robe jaune , et se voua à la vie ascétique. Les uns prétendirent qu'il voulait , en se retirant ainsi avec éclat de la vie politique, ôter tout prétexte de jalousie a son frère et mettre sa tête à l'abri. D'autres affirmaient qu'il avait adopté définitivement la vie monastique par orgueil , pour ne pas être obligé de se prosterner devant celui qu'il ne considérait que comme un heureux usurpateur, et l'obliger au contraire, selon la coutume, à s'humilier en sa présence par les salutations qui sont dues aux ministres du culte national , et que ceux-ci ne rendent jamais. Quoi qu'il en soit, son altesse royale (c'est ainsi que le désigne l'almanach de Bangkok } s'occupe exclusivement de théologie et de littérature ; il est fort savant en pâli, a étudié la langue latine, et s'est même, dans ces derniers temps, familiarisé avec /a langue anglaise; il est grand prêtre du wat ou temple de Poworoniwet, à Bangkok, et président du conseil supérieur des études théologiques. Nous aurons occasion, avant longtemps , de reparler de ce prince, et de taire connaître à nos lecteurs son jeune frère, Momjanol, l'homme le plus intelligent et le plus instruit comme aussi le personnage le plus intéressant et le plus important de l'empire siamois.

Le roi, auquel il peut être appelé à succéder d'un instant à l'autre, est maintenant dans sa soixante-deuxième année, et son règne aura été l'un des plus longs et , au total , l'un des plus prospères que les annales siamoises aient eu à enregistrer (I).

(i) Il y a cependant eu deux révoltes de*

Chinois, sur la rivière Tatcfùnnten 1848* qui ont douné de sérieuses inquiétudes an gouvernement. Les insurgés s'étaient em-

Page 1