M'rong, ou année du Dragon
6e — M'sengt ou année du Serpent.
7* — Wmia, ou année du Cheval.
1 (1) Nous avons complété ou rcctiBc les indications données par le docteur Ruschenberger (ou reproduites par lui), d'après le calendrier de Bangkok pour 1848, déjà cité.
8e année M'mé, ou année du Bouc.
9" — Wak ( 1 836), ou année du Singe. , 10e — R'ka, ou année du Coq.
11* — Chd, ou année dn Chien.
12" — Kun {Kounn?), on année du Cochon.
1 En datant leurs lettres, etc., les Siamois font d'abord mention du jour de la semaine , ensuite du matin ou du soir du jour du mois, du croissant ou du décours de la lune , du nom et du rang de l'année. Dans tous les documents importants ils insèrent aussi l'année de leur ère. Notre année 1836 était, selon Ruschenberger, la 1197e depuis l'origine du magniûque royaume de Thaî{i).
Les Siamois ont deux ères, l'une sacrée ou religieuse, et l'autre civile ou populaire; la première, employée parles talapoins dans toutes les matières relatives à la religion , date de la mort do Gotama ; la seconde fut établie en commémoration de l'introduction du culte de Gotama dans le Siam; ce qui eut lieu dans la 1 181e année de l'époque sacrée, correspondant à la 638* de notre ère; de sorte que, selon les Siamois, Bouddha est mort depuis deux mille trois cent quatre-vingt-douze ans environ (2). Les Siamois rapportent sa mort à la pleine lune de mai, et c'est avec la pleine lune de mai que commence Tannée religieuse. L'année civile commence avec la nouvelle lune d'avril.
L'année 1849 correspond à la lin de l'année 1 210 et majeure partie de l'année 121 1 de l'ère civile siamoise. Elle corres-
fiond également à la majeure partie de 'année 2392 de l'ère bouddhiste.
Nous placerons ici quelques remarques du docteur Ruschenberger sur l'état politique et social de l'empire siamois en 1836. Nous les enregistrons avec plaisir, parce qu'il nous semble toujours curieux et instructif de constater l'opinion d'un observateur intelligent et d'un esprit aussi indépendant que nous parait l'être ce républicain voyaçeur, sur des institutions et des mœurs si différentes des nôtres. Il ne faut pas perdre de vue cependant que Ruschenberger n'a
' (1) Voir plus loin la date du certificat <U ratification du traité américain.
(a) Voir pour l'histoire du Bouddhisme, dans l'Iudo-Chine, Birmah. o. 3a6 et suiv.
L'UNIVERS
fait pour ainsi dire que passer au Siam , et qu'il n'a aucune prétention au titre d'explorateur scientifique d'un paysdont il n'a pu étudier sérieusement et a loisir la langue et les institutions. Nous nous efforcerons de compléter ou de rectifier, d'après les autorités les plus récentes (ainsi que nous l'avons déjà fait), les données et renseignements empruntés au récit du docteur américain.
Après quelques observations sur la difficulté de déterminer les limites réelles du royaume ou empire de Siam, et signalé l'erreur dans laquelle Crawfurd (1) est tombé en plaçant la limite extrême méridionale du côté de Cambodje, sur le même parallèle environ que celle du côté de la péninsule Malaise, etc., Ruschenberger fait remarquer qu'à l'exception du voisinage de Bangkok , le pays est montagneux et bien arrosé ; que le sol en est fertile, abondant en fruits, en bois de teinture, gommes médicinales et bois de construction, etc. ; et qu'enfin la population totale de l'empire s'élève, suivant Crawfurd, à 2,790,500 âmes (2). Il s'exprime ensuite sur la forme du gouvernement à peu près dans les termes suivants.
Le gouvernement est un despotisme de l'espèce la plus absolue. Le roi est le dieu, la loi du pays, et son nom n'est connu que de peu de personnes, afin qu'il ne puisse pas être pris en vain. Quand on parle de lui, on le désigne par quelques épithètes qui sont considérées comme particulièrement douces et Hatteuses; telles que « le sacré maître des têtes ; » — « le sacré maître des vies ; » - « le possesseur de tout; - — « le maître des éléphants blancs; » — « le seigneur très-haut, infaillible et infiniment puissant. » Il y a même des termes adulateurs pour désigner les membres de son corps; ses pieds, ses mains, son nez, ses oreilles et ses veux ne sont jamais mentionnés sans l'expression seigneur ou sacré seigneur. Toute chose appartenant ou attachée à la personne
(i) Journal of an Emùassy froth tfie .gov. gen. of India to tlic courts of Siam and Coctùnchina ; by John Crawfurd , etc. , etc. ; >u-4°, Londres, i8a8.
(a) Elle excède probablement aujourd'hui
de sa majesté est aussi dite d'or. Lui faire une visite, c'est venir aux pieds d'or de sa magnifique majesté, pour parler à son oreille (for, etc.
Le pays est divisé en gouvernements ; chacun administré par un ministre, nommé par le roi, aidé de gouverneurs et d'autres officiers subalternes. Les provinces les plus éloignées sont sous des vices-rois ou rajahs. 11 paraît qu'il n'y a pas de loi écrite; du moins on n'en observe aucune , la volonté ou le caprice des officiers décidant souvent de tout (1).
Tout le monde, à l'exception des Chinois et des résidents européens et américains , est virtuellement esclave ou en état d'esclavage. Les officiers à la tête des subdivisions de district requièrent les habitants pour travailler à des ouvrages publics , pendant un mois sur trois ou quatre, suivant leur bon plaisir; ce sont des temples, des jonques, des chenu 1 1 s ou autres constructions à faire : ces réquisitions portent le nom « d'appel aux choses publiques. » Si un officier supérieur a quelques travaux à faire exécuter, il s'adresse à l'un de ses subor> donnés pour que celui-ci ait à lui fournir un nombre d'hommes plus ou moins grand, suivant les circonstances, pour le travail d'un mois; quand ce terme est expiré, il en appelle un autre, pour un contingent égal, et il continue ainsi jusqu'à ce que la corvée ait produit le résultat voulu. Les travailleurs s'entretiennent eux et leurs familles , et ne reçoivent en compensation de leurs services publics que le glorieux privilège de vivre dans le Siam ou Thaï, littéralement le Pays libre! « En vérité (remarque à ce sujet notre Américain), nous sommes tenté de dire , avec Sandeen O'Rafferty ; « Ils travaillent pour rien, et vivent pour moins encore, » contents d'être esclaves aussi longtemps qu'ils se disent libres!
Une quantité de gens de différents pays sont tenus dans une servitude perpétuelle , y compris ceux qu'on a capturés à la guerre et ceux qui sont assez
(i) D'après le Bangkok CaUndar , il existe un code de lois; mais ces lois ne sont pas exécutées, le plus souvent, ou sont généralement éludées.
malheureux pour avoir des dettes, puisqu'ils iront l'espoir de se libérer que si quelque ami se présente et satisfait à ce
Su'on réclame d'eux. On n'accorde aux ébiteurs aucune compensation pour leurs services; au contraire, on les charge pour nourriture, vêtements, soins médicaux, etc., de sorte que la dette primitive va augmentant toujours.
Excepté en cas de dettes , les Chinois sont exemptés de prendre part aux travaux publics, en payant, tous les trois ans, la taxe de quatre et demi ticals dont nous avons parlé. Quelques-uns disent que cette taxe se lève tous les ans.
La religion du Siam étant celle de Bouddha , elle enseigne qu'après la mort l'Ame passe par le corps ut s animaux inférieurs , par une gradation en rapport avec le bien ou le mal que l'individu a fait dans ce monde , jusqu'à ce qu'il arrive, par des œuvres méritoires, à la condition de la suprême béatitude qui est l'état de nibbàn ( déjà déOni : voir p. 326 (note) de ce vol.). Tout animal devant l'existence à quelque âme humaine , de là le respect général que l'on a pour sa vie. Quoique les Siamois s'abstiennent de tuer les animaux, toutefois ils en mangent généralement la chair, parce que le péché ne gît que dans l'action de chasser violemment l'âme de sa demeure temporaire.
Les talapoins, ou prêtres, qu'on suppose s'élever au moins à cent mille, sont entretenus par des contributions journalières de riz, etc., que leur paye le peuple, et par des présents annuels eu argent et en drap jaune, pour robes, que leur accorde le roi. Ils reçoivent souvent des dons de grande valeur aux funérailles.
Ils se réunissent tous les jours dans les wûts, ou temples, pour y réciter des prières qu'ils ne comprennent point ( circonstance, pour le dire en passant, qui se présente assez fréquemment dans d'autres pays ), parce qu'elles sont en langue paii. Il n'y a pas dix individus dans tout le royaume , assure-t-on , qui soient capables de lire, en en pénétrant le sens, les livres sacrés , tous écrits dans cette langue. D'ailleurs , à l'exception du riz bouilli et de quelques autres petites offrandes qu'ils en reçoivent journellement, ces prêtres dispensent le peuple de toute espèce de -dévotion ou d'acte de
piété. Chaque Siamois est obligé d'être talapoin trois mois de sa vie. La robe jaune ne se prend généralement qu'à l'âge de trente ans. Quand le terme est expiré, tous ceux à qui cela convient peuvent jeter de côté cette vie de mendiant ; mais s'ils reprennent la robe une seconde fois ils sont liés pour la vie. Leur nombre ordinaire dans la capitale est d'environ vingt mille, variant suivant le prix du riz et des provisions. Si la saison a été favorable à l'agriculteur, si des moissons abondantes ont fait baisser le taux des denrées, il semble que la ferveur religieuse diminue en proportion , et le culte du grand Bouddha en souffre : sa principale et gigantesque image, remarquable par ses soixante-huit pieds de haut et par les doigts de ses mains et de ses pieds , tous de la même lon-
§ueur, voit les flots de ses adorateurs écroître dans le même rapport!
Les talapoins sont de différents grades ou classes. On compte, à ce qu'il paraît, six de ces classes : quand un Siamois entre dans l'ordre pour la première fois , il est désigné par le titre de nen , c'est-à-dire novice ou écolier. Ces religieux, ici comme dans le Birman, reconnaissent un chef suprême, que , d'après la nature de ses fonctions, ou peut, assez exactement, appeler leur pape. Il a au-dessous de lui d autres prêtres correspondant, par leurs grades, aux cardinaux, aux archevêques, aux évéques et autres dignitaires de l'Église de Rome.
On peut dire ( ainsi que nous l'avons fait déjà observer) que tout le système bouddhiste, y compris la vie monastique et mendiante des gens d'église, a la plus grande ressemblance aven les institutions du catholicisme romain.
Les viâts, ou temples, sont nombreux et somptueux , quelques-uns même d'une rare magnificence. Ils occupent les meilleurs emplacements du royaume ; les prêtres y résident, et tous les Siamois mâles y font leur éducation.
Le peuple visite rarement les wâts, et n'y accomplit jamais, ou presque jamais, aucun acte de dévotion. Il est, aussi bien que les prêtres, toujours prêt à reconnaître que Bouddha est mort il y a longtemps, bien longtemps: maisil croit qu^l y aura une autre incarnation de sa divinité , et qu'alors le Dieu aura tous les
L'UNIVERS
doigts et tous les orteils de la même loti' gueur. C'est avec anxiété qu'il attend la 1 venue de ce messie, et cest peut-être aussi le motif pour lequel les Siamois éprouvent plus de curiosité pour voir le pied d'un étranger que sa ligure. Cette égalité merveilleuse des doigts et des orteils étant le signe divin auquel on devra reconnaître la nouvelle incarnation de Bouddha , on assure qu'avant sa mort le dieu lit faire quelques modèles de ses statues, afin qu'on pût le reconnaître plus ai.oément quand il viendrait pour la seconde fois. C'est pour cette raison que toutes ses images dans leSiam sont sculptées d'après ce type.
Revenons a l'historique de la mission américaine.
Dans la matinée qui suivit leur arrivée les Américains visitèrent son altesse le prince Momj'unoi [ littéralement , « le * prince du ciel , junior » ). On l'appelle aussi Chawfanoï; et dans ce nom la dernière svlhibe signifie le jeune. Il est demi-frère' du roi actuel, et véritablcment l'héritier légitime du trône, usurpé, à la mort du dernier roi, par sa maguilique majesté , qui proposa ensuite de créer Chaiv/aya, frère aîné du prince et légitime successeur du roi , second roi; mais C/iatr/aya rejeta cette proposition avec dédain, et, après avoir déclaréqu'il ne se plierait jamais à rendre hommage à l'usurpateur, il prit la robe jaune des talapoins, et se dévoua sans retour à la vie religieuse. De cette manière il put tenir sa parole, car les talapoins sont dispensés de toutes les cérémonies servîtes de l'étiquette siamoise, et en
Présence des plus hauts dignitaires de ordre le roi lui-même ne se montre
J|ue sur les coudes et les genoux. Chawaya ayant refusé la couronne dépendant "qui lui était offerte, un oncle du roi régnant fut fait second roi. Mais de-
rs la mortdc celui-ci, arrivée en 1832, roi ne s'est pas occupé de lui donuer un successeur; et l'on assure que sa majesté se soucie peu de faire un second roi,
2ui, d'après la coutume siamoise, aurait roit au tiers du revenu de l'empire (1). Chawjaya mène une vie très-sainte, si on l'apprécie d'après les idées que les Sia-
(f) Voir à ce sujet Moor's Notices of ihe fndian Arclùptlago,
mois se font de la sainteté. Le rang dont il jouit est égal à celui d'un évêque. En prenant la robe jaune pour la seconde rois , il a rendu Momjanol l'héritier lé-
{ntime du trdne ; mais il n'est pas absoument certain que celui-ci y monte:
le roi peut choisir son successeur, à son gré , parmi ses héritiers légaux. Il est vrai que le monarque régnant, bien qu'il possèdeplus de trois cents femmes, n'a pas d'enfant vivant assez légitime
fiour porter la couronne , et que depuis a mort du prince roval, son fils légitime, le prince Momjanol s'est insinué peu à peu dans ses bonnes grâces. Le bruit courait même, du temps de Kuschenberger, que le roi avait le dessein de lui faire épouser sa fille favorite, quoiqu'il eût deja neuf femmes. Si celte rumeur s'est réalisée, ■ le prince du ciel, junior » réunit toutes les conditions qui garantissent sa succession prochaine au trône.
Jouissant d'une grande popularité, entreprenaut et d'humeur guerrière, le prince avait été d'abord regarde d'un œil jaloux et puis surveillé de près.
Cette situation le rendait extrêmement circonspect, et lui faisait craindre de rien faire qui pût contrarier les vues de sa magnifique majesté. Pour cette raison, 11 sortait rarement de jour; mais, ainsi qu'il le disait lui-même avec gaieté, il s'échappait la nuit comme un voleur. Il allait fréquemment au palais après le coucher du soleil, temps choisi par le roi pour recevoir ses différents ministres et entendre leurs rapports, quand les affaires de la journée sont terminées. Ses amis américains trouvèrent son altesse à son bord , où elle leur souhaita une cordiale bienvenue.
C'était un navire d'environ deux cents tonneaux , et jusqu'à un certain point dans le style européen; mais comme on avait d'abord songé à en faire une jouque, et que le premier plan fut abandonné quand l'ouvrage était assez avancé , il s ensuivit qu'il tirait beaucoup plus d'eau à l'avant qu'à l'arrière. Le prince s'occupait alors à le gréer avec l'aide de trois matelots anglais à son service , et au point où l'on en était l'armeuieol s'annonçait parfaitement bien Cl)..ffrftt"
(g Le fils aîné du phraklang, ou premier
KOHMii
Au lieu du costume que nous avons décrit, et qu'il portait pendant sa visite au Peacock, le prince n'avait pour tout vêtement de dessous qu'un sarong de soie. 11 introduisit les visiteurs dans sa chambre, où il leur offrit du thé et des cigares. Les nombreux individus de sa suite, tous en apparence sur le pied de compagnons et de familiers, se tenaient alentour, appuyés sur leurs coudes et leurs genoux, mâchant la
ministre, a construit à Tchantibon, en i835, les premiers navires a vergues sur modèles européens. — Le frère de ce même minisire et plusieurs seigneurs siamois ont austi obtenu la permission de construire des navires de celle espèce. Le prin< Momfanoi prrait avoir puissamment contribué à introduire au Siam ce mode de construction. — Le Bangkok Calandar donne la liste suivante, qui montre clairement les progrès faits par les Siamois dans ce genre élevé d'industrie, depuis i 835.
n a virils cus>i ruits a siam :
K. T Ann^r de la
Noms. Tonnage, construction.
A fui 80 i835
Conqueror. .... 5oo »
Fairy . i5o 1 835-36
Sir W aller Scott. . i5o »
Caledunia 780 1 836-37
Fictorj 1.070 1837
Success 35o 1839
Sea iMrk 80 184 a
Lion i3o m
Tiger iao 184 3
Favorite 36o 1847
Le Conqueror s'est perdu sur la côte d'Haïnan. Le Caledonia s appelle maintenant Septune. Les navires désignés ci-dessus sont employés comme navires de guerre ou de commerce , suivant les circonstances. — Quatre autres navires,
Mercury, de 100;
Seaforth, de 160;
Utile Anna, de to5;
Celeritj, de a5o ; ont été construits par des seigneurs siamois. 11 y en avait deux autres sur les cbanliers et fort avancés en 1848. — Le prince Momfanoi avait complètement établi à cette époque un bel atelier de construction pour les machines, commencé des 1844.
Ces détails sont importants, en ce qu'ils placent les Siamois fort au-dc>sus des Birmans dans une branche d'industrie qui ue peut fleurir que chez un peuple intelligent et destiné à de grands progrès.
noix d'arec, dont n'usait pas le prince lui-même. Il avait deux superbes perroquets de Bornéo, qu'il semblait affectionner beaucoup. Les Américains visitèrent avec lui le navire, et trouvèrent que tout avançait rapidement. Généralement les ouvriers étaient établis sur le pont, et ne se trouvaient conséquentment pas dans la nécessité d'interrompre leurs travaux; ce qu'ils auraient dtl faire s'ils avaient été à la tâche. Le prince lui-même prit une gouge des mains d'un ouvrier; et, s'accrou pissant, commença à l'employer avec dextérité sur une pièce de bois reposant par ses extrémités sur des pointes semblables à celles d'un tour, et à laquelle un homme imprimait un mouvement de rotation à l'aide d'une corde enroulée au centre de la pièce, et dont il tirait alternativement les deux extrémités. On entendit tout à coup de grands cris de joie poussés sur la rivière. Ils venaient d'un long bateau ressemblant à un canot, et ne bordant pas moins de cent avirons.
Chaque rumeur se tenait debout, marquant bruy.-imment la mesure du pied droit, tandis qu'un homme de l'équipage, également debout sur l'avant, frappait, l'un contre l'autre, deux morceaux de bambou pour régler et eadencer les efforts de ses compagnons. Le bateau et l'équipage appartenaient au prince, qui les exerçait ainsi chaque jour; ce qui expliquait le salut que 1 on venait d'entendre. Il a quelques milliers d'hommes qu'il forme de cette manière ou qu'il exerce au maniement des armes. Il prend l'intérêt le plus vif aux choses militaires; mais il ne néglige pas l'occasion d'acquérir des connaissances générales. Il parait qu'une fois il demanda que l'on autorisât le tambour de l'un des bords américains à enseigner aux siens les roulements et les appels, etc.; et dans une autre circonstance il voulut qu'on lui expliquât de la manière la plus minutieuse l'usage des paratonnerres sur les vaisseaux. Le lendemain on trouva son armurier à l'ouvrage pour en confectionner de semblables. Il avait nommé le navire à la construction et à l'armement duquel il travaillait alors, Koyal- Adelalde, et avait peint ce nom en caractères anglais de sa propre main, au-
us
L'UNIVERS
dessus d'un râtelier pour petites armes, sur le panneau de 1 écoutUle d'arrière. Une grande caisse dans la chambre portait sur le devant son propre nom, T. Momfanoï; et il montra à ces messieurs quelques-uns de ses dessins, qui témoignaient au moins de son goût demie pour celte branche de l'art.
Le navire était mouillé à environ dix mètres du rivage, devant son palais, qui ressemblait extérieurement à un fort.
Les murs avaient la blancheur de la neige, et étaient garnis d'embrasures pour des canons. Les officiers américains accompagnèrent le prince au ri vage, et, sur son invitation, jusque dans son palais. Dans le trajet du rivage au palais, tous les natifs qui se trouvaient sur le passage de Momfanoï se prosternaient la face en terre jusqu'à ce qu'il eût passé. Une fois chez le prince, les visiteurs trouvèrent partout des indices des goûts du maître. Une foule d'individus des deux sexes étaient à l'ouvrage, les uns tissant ou filant, les autres livrés à d'autres occupations. Plusieurs avaient des chaînes aux bras et aux jambes , et portaient sur le dos les marques de l'ap-
f)lication récente du bambou. « C'était a première fois, observe ici notre voyageur, que je voyais des femmes enchaînées ; et à cette vue je sentis dans mon esprit un mouvement soudain de répulsion, mêlé de dégoût et de pitié, et peut-être du désir de voir ces malheureuses libres à l'instant même ; mais , en y réfléchissant , je cherchai à me persuader que ce châtiment n'avait rien d'excessif pour des femmes qui ne semblaient pas avoir le corps aussi délicat, à beaucoup près, que nos chrétiennes. »
Avant de faire entrer ses hôtes dans son appartement, Momfanoï les mena voir ses favoris, consistant en un gros singe, une demi-douzaine de beaux cerfs, deux grands ours noirs de Bornéo, inarques d'une bande blanche sur le devant de chaque épaule, tous les deux apprivoisés et très-tamiliers , et de plus un grand casoar de la Nouvelle-Hollande, privé au point de venir manger dans la main et se promenant par tout en liberté. Il appela ensuite leur attention sur une grande variété de perroquets et de kakatouas, logés dans fa varande ou corridor qui entourait tout l'édifice. 11
les conduisit de là à ses écuries, pour leur montrer son superbe haras, et leur fit encore faire connaissance avec quelques cigognes , des poules sauvages dans des cages et une demi-douzaine d'ânes et de singes. Il avait ordonné, pendant ce temps-là , qu'on apportât du lieu où on les teuait , sous l'écurie, trois ou quatre crocodiles dont on avait pris soin d'attacher les mâchoires , afin que l'on pût les examiner sans danger.
Dans une autre partie de la cour se trouvaient des pièces de campagne et des canons de divers genres et calibres, des espars , etc., le tout parfaitement en ordre, sous un hangar. 11 avait de nombreuses questions à faire à propos de chacune des choses qu'il montrait -, et il n'était satisfait que quand il était sûr qu'il avait clairement compris les réponses qu'on lui faisait.
Il mena ensuite nos voyageurs dans l'intérieur de sa demeure, et leur dit en assez bon anglais; « Messieurs, vous êtes les bienvenus; je suis charmé de vous voir. » L'intérieur était grand, quoique la maison n'eût qu'un étage, divisé en trois appartements par deux paravents , qui n'atteignaient pas au plafond. L'appartement du milieu était meublé, dans le style anglo-asiatique, aussi élégamment qu'aucune maison de maître dans l'Inde.
A l'un des bouts de ce salon , sur une table, auprès d'un sofa, il y avait des violons, des flûtes et un flageolet , instruments dont jouait son altesse. L'appartement voisin avait été disposé en salle d'étude. On y voyait une petite collection de livres anglais, un joli baromètre, etc. A côté, dans une petite chambre , le prince s'était arrangé un musée particulier, où il avait mis de nombreux et intéressants spécimens d'histoire naturelle : quadrupèdes , oiseaux, reptiles, etc., tous préparés et classés par lui-même. Ruschenberger parle ici d'un singulier animal désigné par les Siamois sous le nom de ÂAonpâà, animal qui aurait été vu par le prince et cent autres personnes, et qui ressemble à un homme , a cinq pieds de haut, marche droit, n'a pas d articulations aux genoux, et court plus vite qu'un cheval, etc. Il s'agit évidemment de quelque grande espèce de singe, d'un
orang-outang ou d'unpongo. Ces grands singes ne se trouvent que dans les solitudes les plus retirées dans l'intérieur, et il est difficile de se saisir d'un individu vivant. Il paraîtrait, d'après le récit du docteur, qu'on en avait cependant amené un à Bangkok; mais que, d'après les idées superstitieuses du roi ou de ses conseillers , on avait regardé la présent e de cet animal comme de mauvais augure pour la capitale du grand monarque. Les propriétaires de ce merveilleux quadrumane avaient été, en conséquence, bâton nés ou plutôt oambouts, et tout ce qu'ils possédaient confisque au profit de sa majesté. On comprend que personne, depuis, n'eût été tenté de chercher et de produire aux yeux des curieux de Bangkok un autre hhon-pàâ.
• Étant revenus du musée au salon, on servit, par ordre du prince, des vins d'Oporto et de Madère excellents , avec des cigares de manuiacture siamoise. — Il fit avec tant de grâce les honneurs de sa maison, malgré son état presque complet de nudité, que personne, s'il faut en croire le docteur Ruschenberger, n'aurait he>ite à déclarer que la nature l'avait marqué au vrai coin de l'homme comme il faut. Il partageait également ses attentions entre tous ses hôtes, faisait des questions sur presque chaque objet; et quand les réponses n'étaient pas parfaitement claires , recommençait toujours ses demandes , et sur deux ou trois points contestés s'en référait, pour soutenir ses opinions, aux livres de sa bibliothèque. Il fit voir à ses hôtes l'epée dont se servent les Siamois en combattant sur les éléphants , épée qu'on peut prendre pour une lance. Le manche avait quatre pieds de long, était d'un beau bois dur, parfaitement droit , et se vissait au milieu, à une jointure ménagée pour le rendre plus portatif. La lame n'avait qu'un tranchant, et formait une courbe élégante de deux pieds de long. La garde se composait d'un disque garni de pierres précieuses, et le fourreau était émaillé. Une arme semblable, dans une main hardie et déterminée , produirait l'effet d'une faux. On examina ensuite avec intérêt un instrument de musique inventé dans le Laos , au nord du Siara propre. 11 se
J9* Livraison. ( In do Chine.)
compose de quatorze bambous d'un demi-pouce de diamètre et de huit à douze pieds de long , placés sur deux rangs parallèles en contenant chacun sept. Les tubes cylindriques sont de longueurs graduées , comme ceux d'un orgue ; et la ressemblance que présentent les deux instruments nous autorise à nommer celui qui nous occupe l'or* gue du Laos. A environ deux pieds de leur extrémité, les tubes passent par un court cylindre de bois, à angles droits, et à trois pouces, à peu près, au dessus chaque tube est percé d un petit trou auquel on applique le doigt en jouant . Celui qui joue de l'instrument le tient entre les paumes de ses mains et soufQe dans l'extrémité ouverte du cylindre.
« Nous demandâmes au prince qu'il voulût bien nous faire jouer quelque chose par ses g- ns. « Oh ! » s'écria-t-il , suivant sa manière habituelle d'exprimer la surprise , « oii ! je jouerai bien «moi- mène pour vous; » et en même temps , appelant un vieillard accroupi à la siamoise , il prit 1 instrument entre les paumes de ses mains. Le vieillard rampa jusqu'aux pieds du prince, et, s'asseyaut a la turque, se mit à le regarder eu face, tandi» que son altesse préludait d'une manière brillante. Il tourna ensuite sa face amaigrie vers le ciel, et , les yeux fermés , commeuça à chanter uu air mélancolique que son mattre accompagna avec godt. La puissance de l'instrument nous surprit, et nous Idroes charmés de l'expression que le vieux ménestrel mit daus son chaut. Il avait à peine terminé qu'il commença à se retirer lentemeut pour regagner sa première place; mais un mot le retint aux pieds de son maître. « Maintenant, dit le « prince, je veux vous faire entendre un « air d'un autre genre » ; et aussitôt il se mit à jouer uu air qu'on aurait pu prendre pour écossais, si nous n'avions eu la certitude qu'il était bien siamois. La musique donna de la confiance au méuestrel,qui mit plus d'âme daus son chant et produisit encore plus d'effet que la première fois.
- Quand nous fûmes au moment de prendre congé, Mom/anol retint à dîner quelques-uns d'entre nous. 11 trouva le moyen d'amuser encore sa société par l'exhibition de diverses curiosités sia-
raoises, et par une conversation qui roulait sur tous les sujets. Vers les trois heures de l'après-midi, la table fut mise, dans un style moitié anglais moitié asiatique, mélange de comfort britannique et de pompe orientale. Le dîner fut remarquable, par la variété et l'exquise saveur des carris. Il yen avait un, regardé dans le Siam comme l'un des plus coûteux et des plus recherchés , qui se composait d'oeufs de fourmis. Ils ne sont pas plus gros qu'un grain de sable, et, pour un palais qui n'y est pas accoutumé, n'ont rien de particulièrement savoureux, étant à vrai dire à peu près insipides. Lorsqu'ils sont accommodés, on les sert roulés dans des feuilles vertes, avec de petits morceaux ou des tranches très-minces de porc gras. Nous fûmes frappés d'un autre raflinement oriental. Deux esclaves se tenaient debout derrière la chaise du prince et agit lient des éventails : plusieurs autres individus de sa suite étaient tout autour de la salle, accoudés et agenouillés selon l'usage : il leur traduisait quelquefois les parties de la conversation qu'il pensait devoir les intéresser. Pendant qu'il siégeait ainsi, causant gaiement, faisant circuler ses vins de choix, rafraîchis avec soin, et veillant au bien-être de ses hâtes, un esclave, placé sous la table, était activement occupe à gratter les jambes nues de son altesse ! »
Dans une autre occasion, nos voyageurs visitèrent le prince, la nuit, à bord de la lioyale- Adélaïde , qui, à ce qu'il leur parut, était en ce moment son dada favori A peine étaient-ils sur le pont qu'il s'écria : « Oh ! je suis charmé de vous voir; venpz dans la chambre. » 11 leur montra un journal américain qui contenait la liste des officiers du Peacock et l'annonce de la mission projetée au Siam. 11 avait le journal en sa possession depuis six mois, mais il n'avait jamais communiqué la nouvelle au roi. Il rit de bon cœur en leur contant cette anecdote.
Entre autres sujets, on vint à parler de phrénologie, et le docteur proposa au prince de lui en faire comprendre les principes par l'examen de quelques-unes des têtes des .personnes de sa suite. La proposition fut agréée, malgré la répugnance suoerstitieuse que tout Siamois
éprouve à se laisser mettre la main sur
la tête (1).
Comme les Siamois brûlent presque invariablement leurs morts, il est à peu près impossible de se procurer aucun crâne pour l'autopsie phrénologique.
C'est pourquoi le docteur s'était déterminé a faire naître, s'il était possible, l'occasion de mesurer quelques têtes de Siamois, et il parvint, en excitant leur curiosité, à endormir leurs préjugés. H fut heureux dans ses conjectures sur les traits prédominants du caractère de ceux qui se soumirent à l'examen. L'un d'eux était frère du second phra-klang, et, selon le prince , c'était un gentilhomme pur sang. Quand le caractère que lui attribuait l'observation phrénologique lui fut interprété , il parut un moment stupéfait de surprise. Bientôt, saisissant la main du docteur, il s'écria : « Vous m'avez dit tant de choses que je regardais comme impossible pour vous de pénétrer, qu'il y en a une de plus que je vous supplie de ne pas me laisser ignorer. Quelle sera la durée de ma vie? • A ces paroles , le prince et tous les assistants partirent d'un éclat de rire. Il avait l'air aussi grave en formulant cette étrange question que s'il se fût attendu à connaître par la réponse du docteur l'arrêt précis du destin.
Momfanoï annonça qu'il soumettrait ' une autre fois sa propre tête à l'examen phrénologique, mais en particulier; malheureusement l'occasion ne se présenta plus. On peut toutefois déduire assez aisément le véritable caractère du prince Momfanoï des renseignements que fournissent sa conversation et ses habitudes. Ce prince est avide d'instruction, actif, déterminé; et si l'on consi-
(i) Ou même à es que quelqu'un »e trouve, par accident, placé au-dessus de et tèle. Ou raconte à cet égard uue anecdote du phra-klang. Quand l'envoyé du gouvernement de ilnde anglaise ( Crawfurd ) était à Bangkok, en i8aa, d occupait le second étage d'une maison ; et le digue phra - klaug , homme pesant plus de trois quintaux, pour éviier le malheur et la disgrâce d'avoir, mètoe en passant, quelqu'un au-dessus de sa tète , avait l'habitude d'entrer dan, (es appartements de l'ambassadeur parla fenêtre, i l'aide d'une échelle placée contre la partie antérieure de l'édifice.
INDOCHINE
dère qu'il appartient à une race encore
plongée dans l'ignorance et la barbarie, on doit reconnaître qu'il pense noblement et qu'il lui a fallu une force d'esprit peu ordinaire pour s'affranchir de maints préjugés universellement répandus parmi ses compatriotes. Il a les manières aisées ; mais elles ont plus de ressemblance avec celles des officiers de marine qu'avec celles des hommes de cour. Possédant des qualités éminentes et de rares facultés intellectuelles, ce serait un grand malheur pour sa nation et pour l'humanité s'il ne devait pas un jour exercer le pouvoir suprême dans ce pays, si mal nommé jusqu'à présent pays des hommes libres! Aimant à communiquer les connaissances qu'il acquiert, il avait enseigné à l'un de ses esclaves, garçon de seize à dix-sept ans, la langue anglaise, qu'il a lui-même apprise des missionnaires américains. — • Toutes les fois qu'il apprend quelque chose de nouveau (dit Ruschenberger ), il le communique immédiatement aux personnes de sa suite, qui écoutent toujours attentivement ses moindres propos. Cette disposition à s'enquérir de tout et à communiquer l'instruction
3u'il a acquise est si grande, qu'elle onne parfois une apparence puérile à l'ensemble de son caractère, par suite de l'empressement enfantin avec lequel il se montre prêt à entreprendre ou à exécuter tout plan qui cadre avec sa
fantaisie Dans une occasion, on lui
demanda s'il serait possible de se procurer un singe blanc. « Je ne sais pas, répliqua -t-il; c'est un animal rare. J'en ai un. » En ce moment il fut interrompu, et la conversation prit un autre tour. Au bout de quelques minutes, quoique la nuit fût venue et que nous nous trouvassions à bord de te Royale- Adélaïde, il envoya chercher le singe blanc. Aui lumières cet animal nous parut entièrement blanc et couvert de laine comme on mouton , mais à la clarté du jour il est de couleur jaunâtre : il a la face , la paume des mains et la plante des pieds noires , et les yeux d'un châtain trèsfoncé, pour ne pas dire noirs aussi. Il est de l'espèce qu'on désigne par le nom de singe à longs bras (I). Le bras, de l'é-
(i) Probablement Vungka pouii dm Ma-
paule à l'extrémité du doigt du milieu , dans cet individu , avait une longueur de dix-neuf pouces, et l'animal entier, quand il était debout, n'avait que vingttrois pouces de haut. » — Il parait que le prince en fit présent à ses notes ; car Ruschenberger remarque qu'il vécut
Quelque temps à bord du Peacock, qu'il tait sérieux et disposé à dormir longtemps, et qu'on le voit maintenant empaillé dans la collection de l'Académie des Sciences Naturelles de Philadelphie.
Il est probable que si Momfanoï parvient au trône, de'grands changements s'opéreront dans le Siara. Les progrès dans toutes les branches des industries utiles seront certainement hâtés par la protection éclairée de ce prince ; l'éducation deviendra plus générale ; les idées libérales se propageront par degréa. Ruschenberger rêvait dès 1886 les résultats les plus avantageux de l'avènement de Momfanoî pour la cause du christianisme. Il prévoyait aussi (et ce n'était pas un des points les moins importants ) que sous le règne de ce prince le commerce jouirait en réalité de la protection et des encouragements que semblaient lui promettre les traités. «• En tout, s'écriaitil, le prince ouvrira la marche, et son peuple suivra. » « Çualis rex taJUt grex. » Espérons avec lui que si toutes ces choses ne s'accomplissent pas sous le règne désiré, au moins l'impulsion sera donnée, et le progrès, s'il est lent comme le temps dans sa marche, ne s'arrêtera pas plus que lui !
Les Siamois appartiennent à la variété de l'espèce humaine que les ethnographes désignent par le nom de race mongole. Leur taille moyenne serait, sui vant l'estimation de Crawfurd, de cinq pieds deux pouces; et Ruschenberger est porté à croire que cette évaluation approche de la vérité. Ils ont les membres inférieurs forts et bien proportionnés, le corps long, d'où résulte pour la taille un certain manque de grâce; les épaules larges et les muscles de la poitrine bien développés; le cou court, et la tête bien proportionnée; enfin les maiua grandes ( au moins , selon Ruslait ; h) lobâtes Lar ; pitltecus varugaius de Geoffroy : variété à pelage blanc ou jaunâtre.
L'UNIVERS
chenberger ) (1) et le teint olivâtre foncé, mais non pas noir. Parmi les femmes des hautes classes, qui passent la majeure partie de leur temps dans Tintérieur du harem, la peau est d'une couleur infiniment plus claire. La partie supérieure du front est étroite, le visage, entre les pommettes, large, et le menton étroit à son tour, ce qui fait que l'ensemble tient plus du losange que de l'ovale. Les yeux sont remarquables en ce que la paupière supérieure s'abaisse audessous de l'inférieure , à l'angle voisin du nez (2); mais elle est moins allongée cependant que dans la race chinoise ou tartare. Les yeux sont bruns ou noirs ; le blanc en est sale ou d'une teinte jaunâtre. Les narines sont larges, mais le nez n'est pas aplati comme celui des Africains. La bouche n'a pas une forme gracieuse , les lèvres s'a van ça nt un peu ; d'ailleurs elle est toujours défigurée, selon nos idées de beauté, par l'odieuse habitude de mâcher perpétuellement la noix d'arec et le bétel. Les cheveux sontd'un noir de jais, résistants et rudes, presque comme des soies, et portés en touffe sur le haut de la téte ; cette touffe a un diamètre de quatre pouces environ *, le reste de la chevelure est rasé ou coupé très-court (3). Quelques poils, méritant à peine le nom de barbe , croissent dispersés sur le menton et la lèvre supérieure, et encore les arrache-t-on ordinairement.
La partie occipitale de la tête est presque verticale et, comparée aux divisions antérieure et sincipitale, trèspetite. Ruschenberger remarque que
(i) S'il en est ainsi , les Siamois font exception à cet égard à tous les Orientaux , qui se font remarquer en général par la petitesse de leurs mains. Nous doutons , nous devons l'avouer, de l'exactitude de cette assertion ; elle est cependant lonGrntée en partie par Crawfurd : il dit que les mains sont fortes ( stout ), et n'ont pas cette douceur de peau et cette délicatesse de forme qui caractérisent celles des Hindous.
(») Voir, sur cette particularité de l'organisation . la note de la page 26 de ce volume.
(3) Suivant Earl {The Etutern Seat, etc., p. 167 ) ce genre de coiifure serait d'introduction récente. Les Siamois portaient autrefois les cheveux longs. Earl a visité le Siam en i83*.
les côtés latéraux de la téte ne sont pas
symétriques : il n'avait encore observé cette particularité que dans quelques anciens crânes de Péruviens de Pachacamac. Le crâne offre une protubérance très-forte dans la région ou les phrénologistes placent l'organe de la fermeté -, cela est surtout vrai des Talapoins.
Les mesures suivantes , prises avec le compas sur quatre têtes purement siamoises, donnent une idée plus précise de la conformation du crâne qu'aucune description. .
Entre les ouvertures des
oreilles externes.
Entre les protubérances
Entre la racine du nez et
l'occiput , ou diamètre
Entre les fosw» temporales.
tntre les angles externes
des yeux
Entra les os des Joues. . .
Entre les angles maxil-
Des incisives à la racine
Du menton à la racine do
De la racine du nez à la
ligne des cheveux. . . .
De l'oreille à la suture sa-
gittale
Crawfurd , dans le but de déterminer approximativement la taille moyenne des Siamois, mesura vingt d'entre eut.
Le plus grand se trouva avoir cinq pieds huit pouces anglais; le plus petit, cinq pieds deux pouces; la moyenne des vingt mesures donnerait, selon Crawfurd, un pouce de plus aux Siamois qu'aux Malais, et un demi-pouce de moins qu'aux Chinois.
Crawfurd dit que les Siamois sont d'un brun peu foncé, beaucoup plus foncé cependant que celui des Chinois , mais un peu moins peut-être que la teinte qui caractérise la race malaise . et n'approchant jamais du noir de l'Africain ou de l'Hindou des classes in-
Les Siamois paraissent avoir eu de tout temps de singulières idées sur la beauté. Les portraits des plus belles femmes de la cour de Louis XJV ne furent nullement admirés à la cour de Siam (du temps de la Loubère) : mais, en revanche, une grande poupée qu'on montra aux principaux seigneurs fut tellement de leur goût, qu'un jeune courtisan s'écria, dans son admiration, qu'une femme de cette apparence vaudrait à Youthia 10,000 ticals! Quelques Siamois qui se trouvaient à Calcutta en compagnie de Crawfunl , comme celuici se préparait à la mission qu'il allait remplir, répondirent lorsqu'on leur fit remarquer une jeune Anglaise dans tout l'éclat de sa beauté , « qu'il verrait de bien plus belles femmes quand il viendrait à Siam! »
Les Siamois sont actifs , mais leurs habitudes ne sont pas celles d'un peuple guerrier. Les seuls exercices gymnastiques auxquels Ruschenberger les ait vus se livrer pendant son court séjour étaient de ramer et de jouer au volant avec les pieds. Leur manière de pratiquer ce jeu est exactement la même que chez les Chinois ou les Birmans. Une demi-douzained'individus, placés à égale distance l'un de l'autre, forment un cercle d'environ trente pieds de diamètre. Le volant est maintenu en l'air, seulement en le frappant de côté et d'autre avec la plante du pied ou le genou. 11 est difficile de voir un exercice plus gracieux , ou qui demande plus d'activité et de souplesse dans les membres.
Comme tous les Asiatiques des basses latitudes , les Siamois sont portés à l'indolence et àla satisfaction des inclinations sensuelles, quand elles ne sont pas en contravention avec leurs idées religieuses, auxquelles, cependant, ils ne sont pas scrupuleusement attachés. Ils ont d'euxmêmes une opinion outrée, qui les fait se mettre au-dessus de toutes les nations, la nation chinoise exceptée, qu'ils reconnaissent comme leur étant supérieure et à laquelle ils payent de temps en temps tribut , et celle des Birmans, qu'ils regardent comme de même rang que la leur. Us consacrent tout leur superflu à bâtir des temples pour obtenir ce qu'ils estiment devoir être le profit futur de leurs âmes. Ils sont vils,
rapaces et cruels, et ne montrent jamais rien qui ressemble à cette élévation de sentiments qui commande notre admiration ou notre res|>ect. Comme preuve de leur cruauté habituelle, nous n'avons qu'à citer l'usage où ils sont de réduire en servitude leurs prisonniers de guerre, .«ans égard ni pour l'âpe ni pour le sexe, et le traitement qu'ils se firent un jeu barbare d'infliger au roi de Laos et à sa famille, qu'ils amenèrent à Bangkok dans une cage et exposèrent comme des criminels à la grossièreté d'une populace ignorante et sauvage (1). Ils sont soupçonneux, irrésolus, et dépourvus de ces principes d'honneur qui donnent de la stabilité à la société dans le monde chrétien ; la loi qui soumet la personne du débiteur à l'esclavage et au fouet , au gré du créancier, a son origine dans ces traits de leur caractère.
Rampants et serviles à l'extrême envers leurs supérieurs, ils sont arrogants, hautains et tyranniques à l'égard de ceux qui sont au-dessous d'eux. « Quoique d'une humilité qui les faisait se prosterner dans la poussière devant leurs chefs, avec lesquels nos relations étaient dans les termes d'une parfaite égalité, ils se conduisaient envers nous avec une hauteur approchant de l'insolence sitôt qu'il n'y avait pas de Siamois de distinction présent. Ils ne nous témoignaient jamais volontairement le moindre respect, et leur foule importune s'imposait à nous à chaque instant : ils ne pouvaient être tenus à distance que par nos réprimandes ou l'emploi de la force ; et n'eussions-nous été , en quelque manière , regardés comme les hôtes du roi , il me semble douteux que notre traitement, en général, eût été supportable , à moins que l'espérance de tirer de nous quelque profit ne l'eût rendu plus convenable. Us étaient constamment à mendier tout ce qu'ils voyaient, avec la plus impudente effronterie, n'étant déconcertés en aucune façon par les refus les plus méprisants (2). »
Leurs vertu* comme leurs vices ont un caractère vénal. Les services du juge
(i) Voyages de GuUlaff ; Toumlin , ResieUn ce in Siam, etc.; Abri, Résidence in China and the neiçhbouring coun tries, etc.
(a) RuKbenberger, etc. p. 3ot,
454 I/UNIVER&
et ceux de l'assassin s 'obtiennent égale- trois de ces fragments à chacuoe des ferment à un pris modéré; mais ils sont sonnes soupçonnées, avec injonction de toujours vendus au plus offrant, et le les mâcher aussi vite que possible et de triomphe de cette spéculation énontée prouver son innocence en crachant, est de se faire payer par les deux parties, quand la mastication serait accomplie.
La seule qualité recommandable Tout le monde se mit à mâcher et bienqu'offre le caractère des Siamois , selon tôt à faire des efforts pour cracher ; et notre observateur américain , c'est le comme du succès de cette opération larespect qu'ils conservent toute leur vie borieuse dépend l'innocence ou la culpapour leurs parents, et qui se manifeste bilité de l'accusé, d'après l'opinion des avec la même exactitude minutieuse Siamois, on imagine aisément ce qu'une dans l'âge mûr que dans l'enfance. Le pareille scène présente d'étrange et de fils ne se tient jamais debout devant son ridicule. Dans le eus qui nous occupe, il père ou sa mère; et quand il s'assied , n'y avait pas moins de dix individus qui ce n'est jamais sur un siège aussi élevé s'efforçaient de cracher, et qui à la fin , que celui qu'occupe son père. Sa ma- après beaucoup de contorsions, y pargnifique majesté elle-même se soumet à vinrent tous, à l'exception d'une tille de cette loi d'humilité, et parait devant sa quinze ans, qui fut déclarée coupable. Le mère sur les coudes et les genoux. La sorrier se retira triomphant avec sa boureine douairière et le chef des talapoins gie et ses deux ticals. — L'épreuve de sont les seuls personnages dans le Siam l'argile est tellement en fâveur au Siara, qui n'aient pas de supérieurs. que souvent elle suffit pour faire char- Gomme tous les hommes ignorants et ger de fers et fouetter journellement dépourvus d'éducation, ils sont supersti- jusqu'à l'aveu du vol ou à la restitution tieux. Ce trait de leur caractère , sans de ce qui a été pris. Dans le cas cite parler de la croyance aux esprits, aux la pauvre fille en fut quitte pour la peur; jours bons et mauvais, etc., se montre ce que le narrateur attribue plaisamassez plaisamment dans leur manière ment à l'habitude proverbiale qu'ont les de découvrir les voleurs. Une personne Siamois de manquer à leur parole, qui avait résidé longtemps à Bangkok Kn revenant de leur visite chez Momraconta au docteur l'anecdote suivante: funoi, les ofliciers Américains trouvè- — On avait pris à un individu deux bar- rent M. Roberts se préparant à en faire res d'or dans son appartement. Toutes une à un officier distingué du gouverles personnes qu'il était, à la rigueur, nement, portant le titre de phyaratsapossible de soupçonner du vol fiffeut pa-vadt'. Ruschenberger fait observer assemblées, et l'on lit appeler un conju- à cette occasion que, « désireux de se reur pour procéder à la découverte du conformer le plus possible aux usages coupable. Il vint, pourvu de quelques de l'Orient, » les Américains ne se monbarres carrées d'apparence métallique, traient en public qu'avec autant de de six ou sept pouces de long , de l'é- pompe et d'appareil que leurs moyens
Paisseur du petit doigt, et reconnues à pouvaient le permettre; en grande tenue, examen pour être faites d'une espèce et précédés de ieur musique Ce fut peine d'argile. Le sorcier commença par de- perdue avec les Siamois; car le docteur mander à chacun individuellement s'il ajoute naïvement : « Nous nous mimes pouvait dire ce que l'or était devenu, donc en marche le long des rues étroites, La réponse étant négative, il alluma aux sons d'une musique militaire, suiune petite bougie, de chaque côté de vis de la foule; mais nous remarquâmes laquelle il appliqua un ticai que lui avait que personne ne se prosterna devant donné l'homme qui avait perdu l'or, nous , ainsi que cela se pratique en pré- Puis, murmurant une invocation ou sence des nobles à théière du rang informulé magique, il prit un morceau fique royaume de ThaL * d'argile qu'il éleva trois fois, avec force Le phya • ra (sa -pa • vadé demeurait cérémonies, au-dessus de sa tête. L'ayant dans un grand bâtiment d'un seul étaensuite très-soigneusement mesuré avec ge, au centre d'une cour spacieuse. Le le petit doigt , il le rompit en fragments milieu de la façade s'ouvrait sur une d'un pouce et demi de long, et donna vaste varande présentant une salle de
quatre- vingts pieds de long sur quarante de large, dont le plafond était supporté par de nombreuses colonnes de bois. Le plancher était élevé d'environ quatre pieds au-dessus du sol et couvert de nattes. La salle était garnie de chaises, de tables et de miroirs chinois. Plusieurs lampes pendaient au plafond. Tout juste contre le milieu du mur du fond, le grand homme reposait sur un dais (1), vêtu d'un sarong de soie. Devant lui, sur le daïs, étaient étalés ses titres de noblesse et les insignes de sa charge, consistant en une bouilloire à thé, une botte à tchounam, des crachoirs et une coupe ou gobelet, le tout d'or pur. A sa gauche étaient accroupis, dans l'attitude la plus humble, un porte-éventail et un porte-épée , et des deux côtés ses nombreux esclaves et des officiers inférieurs. Ces détails font comprendre pourquoi Ruschen berger appelle par dérision les fonctionnaires siamois nobles à théière. La bouilloire à thé est en effet le principal indice du rang, nonseulement au Siam, mais dans beaucoup d'autres lieux de l'Indo-Chine et de l'Archipel. En général, au lieu de regarder à la toilette d'un Siamois, pour déterminer son rang il est nécessaire de jeter les yeux sur l'esclave qui l'accompagne et qui porte sur un plateau les objets qui désignent la condition de son maître.
Des bouilloires d'or et d'argent , unies ou ornées, sont les insignes des plus ha uts grades de la noblesse, et conférées par le roi, en guise de diplômes, aux fonctionnaires revêtus des diverses charges de l'État.
On avait mis, pour la commodité des visiteurs étrangers , un rang de fauteuils sous la varaude, en face du phya-ratsapa-vadé; ils y furent conduits par Piadadè, qui faisait l'office d'interprète. Celui-ci, s'étant laissé tomber sur les coudes et les genoux, s'avança ainsi, rampant de la manière la plus abjecte, et se plaça à égale distance du seigneur siamois et de 6es hôtes. Au pied de chacune des colonnes du premier rang, se trouvaient un crachoir et un paquet de ciga-
(i) Espèce de table basse, »ur laquelle les seigneurs siamois reposent quand ils reçoivent des TUiles. Ce»! le takt des Hiudous-
res placés sur des tabourets. Les portes menant aux appartements intérieurs étaient cachées par des portières de soie. Une nombreuse canaille nue stationnait dans la cour, et au delà du mur une foule compacte satisfaisait, par la contemplation de cette scène étrange, sa paresseuse curiosité. Le fils du gênerai qui avait reçu les Américains à leur débarquement à Bangkok parut avec son superbe uniforme et son chapeau à trois cornes, et vint, en se traînant sur les genoux et sur une seule main, offrir, de l'autre main , des cigares à chacun des visiteurs. Cela fait, il apporta delà même manière une chandelle allumée et des mèches de papier puur a.lumer les cigares. On échangea d'abord, avec l'aide de Piadadè, qui faisait un salant au commencement et à la tin de chaque phrase, quelques questions et quelques réponses banales. Après quelques minutes , le ratsa-pa-vade demanda si ces messieurs étaient satisfaits de leurs logements et de leur manière de vivre à terre, les engageant à mettre de côté toute cérémonie et à se considérer comme chez eux. Des tables chargées de fruits et de confitures de divers genres furent alors roulées devant les convives, et pendant l'entrevue on servit, a différentes reprises, du thé sans sucre et sans lait.
Sur la demande, du ratsa-pa-vadé , la musique de la frégate joua plusieurs airs, qui lui parurent, comme il voulut bien le dire, la meilleure musique qu'il eût jamais entendue. Au bout d'une demi-heure, les étrangers prirent congé, non sans avoir échange lorce poignées de mains, et s'en retournèrent dans l'ordre dans lequel ils étaient venus. Peu de temps après leur retour chez eux , des esclaves arrivèrent avec des fruits qu'envoyait en présent le dignitaire qui avait reçu leur visite. C'est un usage invariable dans le Siam que d'envoyer sur-lechamp des présents pour montrer que la visite qui a été faite a été reçue avec plaisir.
De bonne heure, dans la matinée du jour suivant, Ramon, que le lecteur peut se rappeler avoir été l'un des interprètes à Paknam , vint prier le docteur, au nom du phya-pi pul hosa , universellement connu des étrangers comme le second
L'UNIVERS
phra-klang, ou second ministre, d'aller le visiter en sa qualité de médecin. Ruschenberger promit de s'y rendre à dix heures. Quelques instants avant cette heure Ramon parut, et annonça que le ministre était prêt a recevoir le docteur. Accompagné d'un ami , Ruschenberger monta dans le sampan ou la gondole du phya-pi-pat kosa , que mettaient en mouvement sept rameurs. Après avoir traversé la rivière, théâtre d'un mouvement continuel, ils entrèrent dans un canal dont ils suivirent le cours environ un mille, se frayant un chemin parmi des bateaux de toute espèce. Ils virent amarrés le long des bords plusieurs grands sampans, à toits demi-cylindriques, occupés en permanence par de nombreuses familles. Quelques-uns servaient de débits de sel , et d'autres contenaient de la poterie. Les gens qui les habitaient étaient presque nus , et, quoique manquant de dignité, possédaient cette aisance et cette souplesse de mouvements et d'attitudes qui plaisent au poète. Ils tuaient, la plupart, le temps en s'occupanl à poursuivre dans leurs rudes chevelures les hôtes incommodes qui s'y étaient réfugiés. D'autres , plus nombreux, nageaient dans le canal. Quelques-uns péchaient, ayant des corbeilles attachées sur le dos pour y mettre ce qu'ils pouvaient trouver. Ils étaient dans I eau jusqu'à la ceinture, et tenaient leur fileta la main. — La scène était intéressante par sa nouveauté; et nos observateurs s'étonnaient que tant de gens pussent vivre dans un espace si étroit ; mais ces braves gens avaient en général un aspect misérablement sale, et si dégoûtant qu'on devait se trouver heureux de s'en éloigner.
Le sampan s'arrêta au pied d'un escalier par lequel on montait sur le rivage, ou une porte cochère, décorée, donnait entrée dans une grande cour qui renfermait la demeure du second ministre. Elle était d'une vaste étendue, mais à un seul étage, comme la plupart des maisons de Bangkok. La façade présentait une salle ouverte, avec des murs peints et des solives sculptées, ce qui la faisait ressembler, pour la perspective, à une pompeuse décoration de théâtre.
Après avoir prié le docteur d'attendre quelques instants, Ramon disparut der-
rière un paravent, et laissa aux deux Américains tout le loisir d'examiner l'appartement. Il n'avait que trois côtés, le devant étant ouvert et supporté par des piliers de bois de teck , et protégé contre les intempéries de l'air par une grande natte qui tombait de la gouttière en guise de rideau. Le seul ameuolement qu'il renfermât était un daU. Quelques esclaves étaient nonchalamment occupés à épousseter et balayer les natus du plancher.
Sur ces entrefaites, Ramon fit un signe du coin du paravent, et les étrangers le suivirent dans une cour intérieure, sur laquelle s'ouvrait un appartement semblable à celui qu'ils venaient de quitter : seulement il n'était ni si propre ni si bien décoré*. Là reposait sur uo daïs, au milieu de sa famille, le pbyapi-pat-k osa , homme de netite taille et de forte corpulence, à la figure ronde et joviale, et vétu d'un sarong de soie cramoisie. Une vingtaine de ses femmes étaient assises autour de lui, a la turque, avec un nombre peut-être égal d'enfants. Une esclave, agenouillée à quelques pieds du daïs, éventail sa seigneurie.
Ruschenberger, grâce à son titre de médecin , se trouva ainsi introduit d'une manière inattendue dans l'intérieur d'un harem siamois. Les femmes étaient les plus belles qu'il eût encore eu l'occasion de voir dans ce pays ; et il avoue que leurs manières étaient pleines de grâce. Elles avaient toutes la même toilette, consistant eu des pantalons formant des plis nombreux autour de la ceinture et du cou-de-pied, etuneécharpe de crêpe noir de Canton , jetée négligemment sur les épaules, ne voilant le sein qu'a demi et pour ainsi dire accidentellement. Elles tenaient leurs bras nus croisés sur leur poitrine, montrant de longs doigts effilés, qui paraissaient plus longs encore à cause de leurs ongles, laisses a toute leur croissance. Toutes conservaient un* attitude modeste et sileucieuse et les yeux baissés. Les enfants couraient à l'eutour, entièrement nus, à l'exception d'une, petite (ille de six à sept ans, qui portait une feuiltede figuier en or soutenue par une lourde chaîne passée autour des hanches. Cette entant avait un air plus grave que les autres. Tant que dura l'entrevue, elle se tint debout, un doigt
INDOCHINE. 4SI
dans sa petite bouche , occupée à con- tébrale, et demanda si l'on pouvait gué-
templer les étrangers avec étonnement. rir cette infirmité . Comme dans le cas
Le ph va-pi -pat-k osa se leva sur son précédent, on le renvoya à M. Bradley. dais, et serrant cordialement la main des R a m on , ayant été témoin de quelquesétrangers, il les invita à s'asseoir sur le unes des études plirénologiques du docbord du daïs , à côté de lui. Rainon s'é- teur américain , raconta ce qu'il avait vu tendit sur les coudes et sur les genoux, au phya-pi-pat-kosa , dont la curiosité et fit les salutations d'usage. Le fils de fut excitée au point de solliciter son hôte l'hôte, jeune homme de vingt-deux ans, pour qu'il voulût bien déterminer, d'àétait agenouillé dans la cour, qui se trou- prés l'inspection de la téte de son fils , vait un peu au-dessous de l'appartement, quel pouvait être son caractère. Les et s'appuyait des bras et de la poitrine remarques du docteur furent trouvées contre le plancher de la salle. — On exactes par le père ; et quand le phrénoapporta aussitôt du thé. Le ministre logiste prononça que le jeune homme exprima le de ir que le docteur vît sa aimait passionnément la société du beau nièce, qu'il avaitfait venir de la campagne sexe , il n'y eut parmi les dames, qu'un dans cette intention. Il lui adressa alors cri d'approbation, la parole, et l'attention du docteur fut L'entrevue dura deux heures, pendant appelée sur une femme aux proportious lesquelles on servitdu thé, des fruits, des élégantes, dont les bras et les mains confitures et des cigares. Le docteur ayant eussent pu servir de modèles à un sculp- fait observer qu'on regardait comme* peu teur, et qui, dans une attitude accrou- décent et même comme impoli parmi pie, réussit à s'avancer lelongde la natte nousde fumer devant les dames : « Chez du plancher. Kl le avait les traits régu- nous, répliqua le gai ministre, c'est au liers et une physionomie intéressante; contraire un signe d'amitié, car jamais mais Ruschenberger put voir d'un coup votre ennemi ne vous permettrait de lui d'œil que son état ne devait attendre fumer au visage. » Quand4es deux Améque peu de soulagement des secours de ricains prirent congé du dignitaire, il leur I art. Elle était complètement aveugle, et serra la main à plusieurs reprises de la cela depuis neuf ans! On ne lui aurait manière la plus amicale, en les invitant donné que vingt ans, mais son oncle as- à renouveler leur visite. — Les femmes aura qu elle en avait vingt-sept. Le doc- de haut ranç ne sont pus absolument leur ayant demandé si elle était mariée, cachées a tous les regards; mais les le ministre se prit à rire de tout son étrangers ont rarement la permission cœur, et s'écria : • Qui est-ce donc qui de les voir. Elles ont beaucoup meilleure voudrait d'une femme sans yeux ? » Cette mine et ont le teint beaucoup plus clair exclamation provoqua un sourire géné- que celles que l'on rencontre au dehors, rai parmi les dames. Le docteur expliqua, R unôu, qui reconduisit le docteur à la malade qu'une opération pouvait chez lui, ne cessa tout le long du chemin être tentée dans le but de lui rendre la de célébrer la bonté, la fortune et la vue, mais que le résultat en était incer- sages>e du ministre ! tain ; qu'en tout cas il ne pourrait songer Ruschenberger nous conduit ensuite à l'entreprendre lui-même, ne devant sé- chez un autre haut fonctionnaire, le jou ruer que peu de temps à Bangkok; phia-si-pi-pat , frère du phra klang que, par conséquent, il se voyait réduit (ou ministre des affaires étrangères), et a lui recommander de consulter le doc- chargé de l'intérim pendant l'absence moteur Bradley, missionnaire américain mentanée de ce ministre. Cette visite de résidaut à Bangkok, et qui consacrait ses cérémonie eut lieu au coucher du soleil, journées à rendre aux Siamois pauvres Les Américains descendirent de leurs ou riches des services de cette nature, embarcations près de la maison du mi- Un soupir de désappointement fut tout nistre, dans un lieu où les attendait leur ce que lit entendre la malade, qui ne pro- musique. Il y avait, d'un bout à l'autre de féra pas une seule parole. la rue étroite sur laquelle s'étendait la
Le ministre présenta ensuite à Rus- résidence du haut dignita ire, une foule de
cheuberger un enfant de deux ans, souf- Siamois accroupis qui regardaient avec
frant d'une déviation de la colonne ver- étonnement les étrangers marcher précé-
L'UNIVERS
dés de cette musique militaire. La cour
était aussi pleine que la rue. De cette cour le cortège pénétra daus une salle vaste et élevée, de deux des côtés de laquelle une série de portes s'ouvrait sur des varandes disposées à l'entour. Il y avait à droite une cloison (ou paravent) couverte de peintures chinoises et d'armes siamoises , et à gauche une table trèsbien dressée à l'européenne et chargée avec profusion de fruits, de confitures et de vins. Le loug du mur qui faisait face à l'entrée , étaient trois daïs couverts de housses de Perse, avec un tapis sur le plancher. Lescolonuesou piliersqui supportaient le toit ressemblaient à du marbre poli , mais ils étaient de bois et recouverts en stuc. Le phya-si-pi-pat reposait sur le premier dais. C'était un gros homme d'environ cinquante ans , vétu d'un sarong de soie. Il avait le côté droit du corps appuyé sur un coussin carré de soie cramoisie, brodé d'or, et le bras du même côté étendu par-dessus le bord du dais, tandis que, de la main gauche , il se tenait la plante du pied droit tournée en l'air. La jambe gauche était pliee de manière a ce que le pied pût poser sur la housse. Il avait devant lui, sur le daïs, un grand vase plein d'eau, au milieu duquel flottait une coupe, un crachoir, une boite à arec et à tchounam; le tout en or, surmonte de couvercles coniques en papier cramoisi et ornés de ligures d'or ; de plus , une bouilloire d'or emaillée, une théière de porcelaine, des étuis d'or pour cigares , signes distinctifs et titres de sa noblesse. Un porte-épée était agenouillé à sa gauche , tenant dans un fourreau de velours cramoisi une épée à deux mains dont la poignée était garnie de brillants; à côté se voyait, accroupi, mais remplissant les fouctions de son emploi, un porte-éventail.
Sur le daïs voisin était le phya-plpat-kosa , et à côté de lui un autre officier, de rang inférieur ; tous deux en costume et entourés des insignes de leurs grades respectifs, insignes semblables à ceux du phy a-si-pi -pat.
La salle était éclairée par des lampes suspendues aux murs et au plafond , et réfléchies dans une quantité innombrable de petits miroirs. La musique du bord continuait à jouer ses symphonies
guerrières ; une foule de spectateurs nus se pressaient à l'extérieur; à l'entour du plancher rampaient les nombreux domestiques et les officiers inférieurs des ministres. A peine les Américains se furent avancés de quelques pas, que le phyasi-pi-pat, s'ci .an t levé sur son daïs, terra cordialement la main de chacun d'eux, et les invita à se mettre à table. Dès qu'ils se furent assis , la musique cessa , et le ministre reprit son attitude orientale, uelques phrases banales, comme il est usage en pareille occasion, s'échangèrent entre M. Roberts et le phya-si-pipat.
Au bout de quelques minutes, ou servit, du the et du cale, et ensuite du vin. M. Roberts proposa de porter la santé du roi de Siam et de ses ministres. Les Américains burent debout en faisant suivre le toast de trois hourrahs , qui probablement causèrent quelque surprise aux braves indigènes présents.
Immédiatement après, M. Roberts pro posa la santé du président des États- Unis, que l'on but en l'accompagnant de deux hourrahs seulemeut, ce qui fut universellement desapprouvé des officiers, comme impliquant en apparence une sorte d'infériorité de rang. Le fait est que ce toast n'avait pas été bien distinctement compris, sans quoi il eût obtenu, sans aucun doute, les honneurs de la troisième acclamation. On servit, après le vin, des noix de cocos fraîches et tout ouvertes, contenant des amandes grillées, qui ajoutent beaucoup à la saveur du lait et obvient aux effets peu agréables que ce breuvage a quelquefois sur la santé. La société se divisa bientôt en groupes dans la salle, chacun examinant ce qui le frappait davantage ou lui semblait le plus digne d'admiration; ou bien faisant la conversation avec les dignitaires étendus sur les dais. « Mon ami le phya-pi-pat-kosa » dit le docteur, « marqua qu'il me reconnaissait par de nombreux sourires , et m'envoya une tasse de thé de sa propre théière. Il me fit plusieurs questions relatives à la santé, etc., et se plaignit de douleursaux genoux.qu'il avait fort durs. Les genoux et les coudes des Siamois , par suite de la coutume qu'ils ont de s'agenouiller et de ramper devant leurs supérieurs , deviennent aussi durs que la
plante des pieds des gens qui vont habituellement pieds-nus. C'est ce que je remarquai parmi des personnes de toutes les classes de la société siamoise. Quand nous prîmes congé, le phya-pi-pat-kosa me serra la main dans les deux siennes, et ensuite, malgré mes dents, m'introduisit de force le pouce et l'index dans la bouche, et y déposa un bol d'épices de la plus agréable saveur. »
Le phya-M -pi-pat eut la curiosité d'examiner les sabres des officiers ; et , comme contraste , il montra à ces messieurs son épée de parade ; mais il parut fort agité quand un d'eux s'avisa de la tirer à moitié du fourreau, l'étiquette siamoise défendant d'exposer des armes nues aux regards des nobles et des grands.
Pendant sa visite à bord le prince Momfanoï avait minutieusement examiné les gros canons. Dans le courant de la soirée , le phya-si-pi-pat demanda qu'on envovât une de ces piècesd'artillerie à Bangkok, attendu qu'il désirait en monter quelques-unes de la même manière. Le poids d'un canon de trentedeux ne devait pas mettre, selon eux, le moindre obstacle à ce qu'on leur accordât leur demande. Quoiqu'on leur promit un modèle, qu'on leur envoya ensuite, ils parurent avoir une médiocre idée de l'obligeance des Américains.
Comme marque d'attention , et pour témoigner à ses hâtes le plaisir que lui avait fait leur visite, le ministre proposa de leur donner prochainement le spectacle d'une représentation dramatique , et leur fit demander s'ils préféraient voir une grande ou une petite pièce, une pièce d'une heure ou une pièce de deux, de trois ou de quatre heures. On se décida pour une de ces dernières.
La visite se prolongea au delà de deux heures, et les Américains, en sortant, trouvèrent le chemin libre , de la porte jusqu'à la rue, au milieu d'une foule de Siamois accroupis. Des torches de bois d'aigle, exhalant un parfum agréable et tenues à des intervalles égaux sur tout le trajet du cortège, l'éclairèrent jus-
3u'aux bateaux. Un magnifique présent e fruits suivit les Américains chez eux.
Le docteur nous entretient, ensuite, des fréquentes visites qu'il fit aux mis-
sionnaires ses compatriotes, et nous re-
{nrésentc les heures qu'if a passées dans eur société comme celles qui lui ont laissé les plus touchants et les plus agréables souvenirs. Bien que cette partie de son journal nous paraisse trahir un peu de partialité, puisqu'il ne s'est pas même informé de la part que les missionnaires catholiques prennent à l'œuvre philanthropique qui occupait si justement son attention , nous reproduirons ses observations avec plaisir.
Quelles que puissent être en effet nos opinions relativement à la légitimité des doctrines que professent les missionnaires américains, on ne saurait s'empêcher d'admirer le dévouement de ces disciples du Christ à la grande cause qui les excite et les anime. Mous les voyons , au milieu d'une race d'êtres dont la dégradation intellectuelle et morale, les misérables instincts et la pauvreté, font un appel constant à leur charité, dompter la plus forte passion qui puisse faire battre le cœur humain, c'est-à-dire l'affection qui lie l'individu à sa patrie, à la pierre de son foyer, et, prives d'amis, de société convenable, de la plupart des commodités de la vie, se sacrifier avec joie au triomphe de cette sainte cause, triomphe presque impossible, ou que du moins le plus confiant d'entre eux ne peut s'attendre à voir se réaliser de son vivant. Tandis qu'ils luttent contre toutes ces circonstances décourageantes, ils sont surveillés , épiés par les yeux d'individus (souvent leurs propres compatriotes!) dont l'intérêt est de s'opposer à la diffusion des connaissances et au progrès de la vertu et de la religion, et dont tous les actes tendent même à priver, par degrés, les pauvres missionnaires des minces privilèges qu'ils peuvent avoir obtenus. Cela est généralement vrai pour toutes les parties de l'Orient. On interprète malles motifs de ces ministres de l'Évangile, on défigure, on dénature avec une malice perfide leurs actes et leurs paroles. Ceux qui se rendent coupables de ces manœuvres n'ont certainement pas examiné la question avec le calme et l'impartialité du bon sens. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils agissent contre leurs véritables intérêts, et que le progrès de la religion chrétienne favorise nécessairement le
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développement de l'intelligence et l'accroissement du commerce.
« Quelle que soit l'influence de mes « convictions philanthropiques sur mes » opinions i dit Ruschen berger), et sans
* discuter, par rapport à la religion, la « question de la nécessité intrinsèque « du christianisme, je voudrais en favo- « riser la propagation dans toute l'A- « sie , la Polynésie, et, s'il faut le dire, « dans le monde entier, parce que je « pense que c'est là une bonne politique, « Le commerce profilerait d'un tel « changement. Nos spéculateurs, après « un examen impartial de la question, « trouveraient probablement leur in- « térét à seconder de tout leur pouvoir
• ces pieux individus qui sacrifient les « honneurs de ce monde pour obtenir « une couronne de gloire dans l'autre, « eu s'efforçant de guider ces popula- « tioos égarées dans le sentier de la m saine morale, de la vraie religion et « d'une sage liberté. »
Ici notre enthousiaste narrateur fait observer qu'il est impossible de se faire une juste idée de l'immense extension que prendrait notre commerce avec l'Orient par la conversion au christianisme du Birman, du Siam, de la Coeh indu ne , de la Chine et du Japon. Certes, si ces millions d'Asiatiques embrassaient Je christianisme, et par cela même se laissaient initier aux nouveaux besoins que le changement de ltur condition sociale développerait infailliblement, le sol de nos pays, quelque riche, quelque vaste qu il soit, serait à peine suffisant pour fournir ce oui leur manque. Un immense marche s'ouvrirait à nos manufactures de tout genre, et la littérature elle-même trouverait une augmentation indéfinie de demandes pour ses produits. Des milliers de vaisseaux déploieraient leurs voiles à l'est du cap de Bonne-Espérance, en destination pour les rivages de l'Asie et les îles semées dans l'océan Austral , et le commerce répandrait au sein du nouveau monde chrétien les richesses qu'il aurait recueillies dans l'ancien! — Mais il nous parait difficile de supposer que lea populations bouddhistes puissent être amenées à échanger leurs habitudes religieuses contre des cro varices qui, malgré leur analogie frappante avec ces
habitudes extérieures, sont cependant, dans leur nature intime, liées à d'autres mœurs, à d'autres instincts, à une organisation différente, à un système social, en un mot, diamétralement opposé. C'est toute une conversion dont il s'agit pour quatre cents millions d'êtres pensants, et le secret de cette conversion , dans ses proportions gigantesques, est entre les mains de Dieu!
Ruschenberger nous représente le docteur Bradley, assisté 'de sa femme , comme distribuant journellement, à cent Siamois au moins, des avis et des médicaments. Il passa quelques heures dans leur dispensaire, et les quitta avec les sentiments d'admiration et de respect qu'ils méritent , en se montrant , dit-il , bien olus comme des anges ministres de bienfaisance que comme des êtres humains. « Ouand je comparais leur situation actuelle ( ajoute-t-il ) avec ce qu'ils auraient pu être aux Étals-Unis, et contemplais leur infatigable sollicitude envers des hommes plus faits pour exciter le dégoût que pour inspirer une pitié sans cesse agissante, le risque que couraient chaque jour leur santé et leur vie, je ne pouvais m'em pêcher de croire leur conduite déterminée par l'influence d'un zèle enthousiaste, tendant plutôt a retarder qu'à faire avancer leur cause.
Leurs efforts sont trop grands ; ils dotvent se détruire eux-mêmes. Il fallait s'y prendre d'une manière plus calme et plus prudente, au moins dans les premières années. Ils inclinaient à reconnaître la vérité de cette opinion ; mais ils disaient: Comment pouvons-nous repousser loin de nous les affligés qui à toute heure viennent implorer l'aide de notre charité? Ils savaient que leur tempérament, qui n'avait pu se taire au climat , serait incapable de supporter longtemps encore tant de fatigues; ils savaient par expérience que le zèle excessif a été un rocher contre lequel plus d'une perspective brillante pour la cause du christianisme a déjà fait naufrage ; ils savaient en outre qu'une patiente persévérance devait probablement faire plus, en ce cas comme en tout autre, que des efforts nécessairement interrompus, quelque grands qu'ils fussent ; et cependant ils poursuivaient leur marche impolitiuue , incapables de réprimer en eux le désir
INDO-CHÎNE.
ardent de faire le bien- , et , dans leur œuvre de charité passionnée , oubliant que les lois du pays défendent de faire le bien tous les jours (1). »
(i) La résidence de* missionnaires américain» ( dit un peu plus loin Ruschenberger ) fut changée, |>eu de temps après leur arrivée, pour celle qu'il, occupent i présent. Cela se fit par l'or dre des autorités siamoises, qui prétendirent qu'elle était trop rapprochée de fa demeure de sa magniGque majesté, qui une fois l'année avait à passer par là. D'ailleurs, les missionnaires faisaient du bien chaque jour, ce qui leur valait trop de crédit ; chose contraire à la loi, puisque sa magnifique majesté elle-même n'avait pas le droit de faire le bien pendant plus de dix jours consécutifs. L'extrait suivant d'une lettre adressée par l'abbé Grandjean, missionnaire apostolique, i M. Gérard , professeur au séminaire de Saiul- Diex , et insérée dans les Annales de la Propagation de la Foi, semble justifier et au delà les conclusions de Ruscheu berger.
- Bangkok, le • Juillet i n 40.
- Mon bien cher ami,
« J'ai entendu dire que les ministres protestants se vantent de ne pas travailler sans succès dans le royaume de Siam : permettez moi de citer quelques faits dont je garantis l'exactitude, et qui vous mettront à même d'apprécier à leur juste valeur les résultats de la propagande bibhste.
> On compte à Rangkok onze ou douze ministres; sur ce nombre, quatre demeurent à une demi-lieue de mun habitation, et paraissent se réserver j>our la conversion des Chinois ; je ne les connais pas assez pour vous en donner des renseignements certains. Quant aux huit autres , mes plus près voisins , je les vois chaque jour, et je puis assurer que tous, ai on excepte le médecin Bradtey , jouissent d'une constante oisiveté; leurs temples seraient même toujours déserts si la famille du ministre , les domestiques surtout, obligés par état et sous peine d'être renvoyés, d'assister à la prière du soir et au prêche du dimanche, ne venaient troubler le silence de celte profonde solitude. Et cependant vous avez entendu le docteur Bradley , le chef de celte petite armée de pasteurs sans troupeau, publier, dans je ne sais quelles annales protestantes, qu'il voyait habituellement réunis autour de sa chaire cent à cent soixante prosélytes siamois, pégouans, laociens et chinois. En Europe ou peut croire à de pareilles exagérations, mais nous, qui sommes sur les lieux, nous devons déclarer que cet auditoire , s'il ■
« J'accompagnai M. et madame Bradley, de leur humble demeure, où ils ont toutes les petites commodités que les circonstances permettent , à leur dispensaire, qui consiste en une petite maison flottante sur la rivière. Nous y allâmes dans un sampan de l'espèce la plus commune, sans abri contre un soleil étincelant.
* « Nous trouvâmes environ cent individus pressés sous la petite varande, et d'autres encore, qui attendaient dans des bateaux l'arrivée du docteur. Dons le nombre se faisaient remarquer plusieurs talapoins en robe jaune, et je crus m'apercevoir que tout le monde manifestait du plaisir à notre arrivée.
« Dans la varanrle les hommes et les femmes étaient séparés; mais un étranger eût distingué difficilement les sexes aux traits du visage. Le docteur, s'a percevant de mon indécision à cet égard , me dit avec une entière bonhomie :
• Voici les femmes, et voilà les hommes. » Le devant du dispensaire est divisé en deux appartements, dont l'un est occupé par madame Bradley, qui fait des prescriptions aux femmes, et qui , quand le
jamais existé, s'est complètement évanoui.
« Autrefois , le d«ctcur Bradley , qui est aussi médecin, et qui n'accordait ses remèdes qu'à ceux qui avaient préalablement entendu ses sermons, pouvait se croire environné de disciples, parce qu'il se voyait consulté par un certain nombre de malades,
3 ni lui demandaient , non de les baptiser, mais e les guérir. Mais à présent le minière et le médecin sont tombés dans un égal discrédit ; en sorte que la pharmacie , an -m bien que le temple , est presque toujours fermée.
a Voilà donc M. Bradley réduit, comme ses confrères . à semer des bibles et des pam phlets. Les Siamois, qui ne voulaient point écouter sa parole , acceptent quelquefois ses livres , mais sans en être plus disposés à devenir chrétiens : les uns ne les liseut pas; d'autres, aprè* les avoir parcourus et s'en être amusés , disent tout simplement au ministre que si l'Évangile était la parole du seigueur du ciel, il résinerait assez pour ne point le livrer sans précaution à toutes sortes de gens. Le mépris pour la religion de Jésus est donc le seul fruit qu'ait porté le protestantisme dans le .royaume de Siam ; et le docteur Biadley est encore aujourd'hui sans un seul prosélyte, tel qu'il était lorsqu'il arriva il y a
L/UNIVERS
traitement doit être long , prend soin du détail , laissant ainsi à M. Bradley plus de temps à consacrer aux cas nouveaux ou plus pressants. En chaque occasiou , l'ordonnance est écrite sur un morceau de papier au verso duquel se trouve un texte de l'Ecriture en siamois, et les malades ont l idée que c'est une partie importante du traitement. Je doute un peu que ce soit là la vraie mauière de répandre les Écritures; cela ressemble beaucoup plus à des débris tombés du ciseau d'un sculpteur qu'on donnerait comme échantillons de quelque belle statue, ou à une brique qu'on présenterait comme un spécimen d'architecture.
D'ailleurs, cela peut faire croire que les textes sont des caractères magiques nécessaires à la guérison des maladies.
« Je restai en ce lieu quelques heures , et Je vis plusieurs espèces de maladies
r m'étaient auparavant inconnues; affections variées de la peau, que l'on soupçonne à peine dans notre pays. Les maladies des yeux sont très-nombreuses : on peut les attribuer à la manière dont on est exposé dans les sampaus de dernier ordre a la réverbération éblouissante du soleil sur la rivière. Les ulcères de divers genres abondent.
« Je m'éloignai , faisant les vœux les plus ardents pour deux personnes qui étaient, par leur philanthropie, les instruments d'une charité presque incalculable. »
Ruschenberger entre ensuite dans quelques détails sur d'autres missionnaires américains, qui s'occupent plus particulièrement de prêcher l'évangile aux Chinois établis à Bangkok et à ceux qui visitent annuellement cette ville sur les jonques du commerce. Il insiste de nouveau sur les diflicultes qu'ils rencontrent, ainsi que leurs confrères, dans l'exercice de leur pieux ministère, et termine par le passage suivant :
« Les missionnaires n'ont pas la certitude d'obtenir l'autorisation absolue de rester; car les Siamois sont soupçonneux, et les continent strictement dans la ville. Ayant demandé la permission de visiter Yuthia, l'ancienne capitale, à cent milles en amont de la rivière, cette permission leur fut refusée. Le docteur Bradley a visité Chautibun vl à
son retour fait une carte ou plan de la
rivière. Pendant qu'il s'occupait de ce travail, son maître de siamois exprimait constamment la crainte qu'ils ne fussent découverts dans cet acte et n'encourussent un châtiment. Les missionnaires n'ont jamais eu d'audience du roi, et la requête que M. Roberts présenta en leur faveur ne fut pas admise. »
Entre les choses intéressantes que les missionnaires montrèrent à leurs compatriotes se trouvaient quelques livres siamois. Ils consistent en une longue feuille de papier pliée comme un paravent. Quelques-uns sont ornes de peintures, et ressemblent beaucoup, aux manuscrits enluminés; mais l'exécution en est très-inférieure. On s'assied par terre à la turque pour lire , et l'on déplie le livre devant soi.
Ruschenberger ne prit pas la peine de s'enquérir de l'état des missions catholiques dans le Siam. Il n'en avait pas été ainsi de Crawfurd , qui eut soin , au contraire, d'aller faire une visite au vicaire apostolique, évéque de Sozopolis (qu'il appelle M. Sozopolis), bien que les susceptibilités, toujours en éveil, du gouvernement siamois rendissent celte démarche assez délicate.
« J'eus (dit- ih une longue et intéressante conversation avec ce dignitaire de l'Église , qui avait passé trentequatre années de sa vie sort en Cochinchine, soit au Siam.... Son prédécesseur dans le diocèse de Bangkok avait été le premier vicaire apostolique nommé par le saint-siége, en 1659, et arrivé au Siam en 16G2. Son autorité spirituelle s'étend sur tous les chrétiens catholiques de Siam et de la Péuiusule. On en compte trois mille dans le Siam, dont mille environ à Bangkok. Voilà donc le résultat de cent soixante années de prédication , sans parler des efforts des Portugais, à une époque plu»
reculée, et de la mission des jésuites!
« L'évéque nous informa qu'il y avait trois chapelles catholiques dans la ville de Bangkok : Santa-Crux, Santa- Anna et Santa- Assomption. Cette dernière chapelle n'est pas encore achevée, faute de fonds. Nous la visitâmes (sous la conduite d'un prêtre indigène) : elle fait, il faut en convenir, une triste Heure à cùté des temples magniûques des Doud* dhistes! »
IIS DO-CHINE
On parla à Crawfurd d'une église construite à la vieille capitale par cet admirable aventurier Constantin Phaulcon , et qui est encore debout, comme d'un beau morceau d'architecture. Il faut que les Siamois en aient eu cette opinion ; car ils ont confisqué l'église au proGt de leur culte.
Au retour de cette visite aux chapelles catholiques, Crawfurd revit Pévéque, et s'entretint encore longuement avec le pieux missionnaire des chances que présente l'établissement des croyances chrétiennes dans ces pays. Le résultat de cette conférence et de la conversation que Crawfurd venait d'avoir avec le prêtre indigène peut se résumer en quelques lignes.
Les plus grands obstacles à la conversion des Siamois sont leur indolence et leur vanité. « Ils trouvent que la route • par laquelle les chrétiens veulent les ■ conduire au ciel est trop difficile! » D'ailleurs, ils se regardent comme le premier peuple de la terre; et il leur semble souverainement ridicule que les Européens, en particulier, aient la prétentibn de se comparer à eux! Cela ne les empêche pas de redouter, en secret, les Anglais, dont ils connaissent vaguement la puissance et les tendances envahissantes. Quant aux Français, c'est tout au plus si on se souvient d'eux. On se rappelle leur apparition et l'alliance du magnifique empire de Thaï et de la France de Louis XIV, comme d'une histoire des temps reculés : voilà tout!
« Stal nominis umbra. » C'est que dans l'extrême Orient on oublie plus vite encore qu'en Europe; et c'est beaucoup dire!
Au reste, il ne faut pas perdre de vue que Tindifférence des races Indo-Chinoises et de la nation chinoise tout entière en matière de religion est pour ainsi dire constitutionnelle. Chez ces peuples le sentiment religieux est en général peu développé, et le culte des ancêtres est par le fait le seul qui ait jeté de profondes racines dans la société,
Rarce qu'il flatte la vanité de ces intelgences paresseuses en même temps que leur penchant à la superstition et au merveilleux. Phia-Tak (abbrcv. de Paria* Meiak), l'aventurier d'origine chinoise qui monta sur le trône de Siam, et dont nous avons succinctement raconté l'his-
toire, p. 418 et suivantes, avait donné des signes non équivoques d'aliénation mentale pendant les dernières années de sa vie. Dans un de ses accès de phrénésie religieuse, il s'était persuadé qu'en redoublant de dévotion il pourrait s'élever directement au ciel, exactement comme un oiseau qui prend son vol au firmament ! Lestalapoins, consultés par lui, déclarèrent cette ascension merveilleuse trèspossible. Le roi voulut aussi avoir l'avis du clergé chrétien sur cette grande question ; mais l'evéque catholique et ses missionnaires ayant eu le malheur de chercher a démontrer à ce fou couronné l'impossibilité physique de la faculté miraculeuse qu'il ambitionnait, ils reçurent chacun cent coups de bambou, et furent bannis du royaume!
Des jours meilleurs avaient été accor dés à nos missions depuis cette époque, et dans ces dernières années notre vicaire apostolique à Bangkok s'était flatté de l'espoir que'de nombreuses conversions couronneraient ses efforts et ceux de ses confrères. Il écrivait le 1" juillet 1848 :
« Le jubilé de 1847 a produit des
n fruits merveilleux parmi nos chré- « tiens; dans chaque paroisse il n'y a « que trois ou quatre personnes qui ne « se soient pas approchées des sacre- « ments. Quant aux païens, on pet.t dire
< que jamais on ne les a vus si bien dis- « posés envers notre sainte religion. Les
• grands nous estiment et nous protè- « gent. Tout dernièrement le roi nous « a permis d'établir des chapelles dans ■ les provinces , au moment même où « quelques gouverneurs mal intention- « nés voulaient faire abattre celles que « nous y avons déjà. Mais ce qu'il y a « de plus étonnant, et ce qu'on doit pro- « bablement aux prières ferventes de « vos pieux associés, c'est que presque
• tous les grands personnages instruits, « à commencer par le roi lui-même, « sont livrés au trouble et à l'irréso- « lution touchant la religion ; ils re-
< connaissent que la leur est remplie de « fables puériles; ils cherchent, diseut- « ils, la vérité, et en attendant qu'ils « l'aient trouvée ils s'appliquent a pra- « tiquer la morale des dix commande- « ments , etc. » (Annales de la Propagation de la Foi, 184».)
L'UNIVERS
Malheureusement ces espérances ne devaient pas tarder à être démenties!
En juin 1849 le choléra épidémique lit de grands ravages parmi la population de Bangkok. Le nombre des victimes paraît avoir dépassé vingt-cinq mille. Lorsque cet horrible fléau commença à diminuer d'intensité, le roi consulta les astrologues sur la conduite qu'il avait à tenir pour apaiser entièrement la colère du ciel. Leur réponse fut que pour échapper à la guerre ou à la mort dont le souverain était menacé, il devait se concilier la protection divine par quelque œuvre méritoire à laquelle devraient participer toutes les n;itioos qui habitent le royaume. Le roi ordonna, en conséquence, nue tous les habitants deSiam offrissent de* cochons, des poules et des canards à sa majesté, pour qu'ils fussent nourris dans le palais ou dans les pagodes , et qu'ils échappassent ainsi à la mort ! Tel est , au moins , le motif assigné par lesmissionnaires catholiques à la conduite du roi dans cette circonstance (I). Les missionnaires baplistes, sur l'assurance qui leur fut donnée que l'offrande requise n'avait aucune signification religieuse ou idolâtre, et acceptant sans examen , comme ils en conviennent eux-mêmes, cette explication de la demande qui leur était faite, consentirent à faire cadeau au roi de vingt poules, seize canards et un cochon! Ils consentirent égnlement à signer une adresse au roi , le félicitant sur la cessation de l'épidémie. La plupart des habitants européens de Bangkok se soumirent aux mêmes formalités. Les missionnaires catholiques, au contraire, s'y refusèrent absolument, malgré l'avis de l'évéque,qui penchait à se conformer aux désirs du roi , en faisant les réserves convenables. Le gouvernement siamois insista avec menaces de bannissement.
Les missionnaires persistèrent dans leur refus, et les derniers avis reçus de Bangkok nous apprennent qu'ils ont tous été bannis, an nombre de huit. Il y a cependant quelque raison d'espérer que le gouvernement siamois re-
viendra à des sentiments moins hostiles à l'égard des ministres catholiques.
Toutefois, nous sommes forcé de le répéter (et cela sans nous permettre de discuter à cette occasion la valeur relata ve des moyens qu'emploient les missionnaires catholiques ou protestants pour arriver au but religieux qu'ils se proposent, et tout en regrettant la manière dont se manifeste trop souvent leur pieuse rivalité!), la conversion des Siamois et des peuples de l'Indo-Chine, en général , aux dogmes du Christ rencontrera longtemps encore des obstacles à peu près insurmontables dans l'insouciance . les superstitions et les habitudes i n vétérées de ces peuples , comme aussi dans le principe exclusif de leurs gouvernements despotiques, intéressés, il faut bien le reconnaître, à repousser l'introduction des idées européennes et des notions d'égalité et de fraternité chrétienne qui sont la base de notre système social (I).
Revenons au récit de Ruschenberger.
Il rend compte comme il suit d'une excursion au bazar de Bangkok.
« Peu de temps après le lever du soleil, nous entrâmes dans notre sampan avec Ramon pour nous rendre au bazar. Pendant la route sur la rivière, nous rencontrâmes un certain nombre de talapoins dans de petits canots, dont quelques-uns en contenaient deux ou trois.
Ils faisaient leur récolte d'aumônes et me rappelaient beaucoup les mendiants que j'avais vus, à l'entrée des cuisines des grands hôtels, recevoir les restes des
(i) Il n'est pas sans importance de quer, en terminant ce que nous avons devoir dire sur ce sujet, que les at singulière* que présentent le culte et les tradition* bouddhiques arec la religion et les traditions évaogeliques oui souvent été un obstacle à l'adoption de nos idées religieuses dans l'extrême Orient. — Ainsi, le» tradition* bouddhistes veulent que Tavitai, frère de Godama, se soit révolté contre sou autorité, et qu'en châtiment de son crime il ail été crucifie avec des voleurs! — La ressemblance de cette légende en quelques points avec rhistoire du CJirist a servi et sert encore de
le et
(i) Toir la lettre écrite de Singapour par prétexte aux lalapoius pour repousser l'ad-
missiounaire Lequeux, le 9 septembre 1849, mission des dogmes de notre Sauveur, attendu
insérée dans les Annales de la Propaga- qu'il* affirment que Tarifai et Jéi
m de la foi, mars i85o. sont une seule et même personne I
repas de la veille. Les prêtres du grand artisans des divers métiers travaillent as-
Guatania sont une sale race. Les robes sis. Le charpentier, le tailleur, le forge-
qu'ils portaient n'étaient souvent plus ron, le cordonnier, tous emploient leurs
jaunes, et nous pourrionsdire d'eux avec outils dans cette posture. Le charpentier
vérité qu'on ne trouve ni perro ni gato se sert de ses pieds comme d'un écrou
del mismo color. pour fixer le bois que sa main rabote.
« A l'heure où nous étions la scène ■ Il y avait juste en cet endroit une sur la rivière n'était pas aussi animée que quantité de bateaux pêcheurs dont l'aplus tard dans la journée. Les Siamois vaut portait sur la rive. Une bruyante trouvent plus agréable, à cause delà cha- cohue d'hommes et de femmes receleur du climat, de passer la nuit ou une vaient dans des corbeilles des multitudes partie de la nuit à faire des visites et à de jolis poissons tout vivants. Le tableau s'occuper de leurs affaires. Le roi tient était animé par les exclamations, les inordinairement ses conseils de cabinet jure s qu'on s'adressait à pleine voix , par entre le coucher du soleil et minuit. les cris des enfants et les aboiements des
« Nous tournâmes dans un canal en- chiens. D'où vient que dans le monde
combré de bateaux, parmi lesquels nos entier les personnes adonnées à la pèche,
gondoliers se frayèrent un chemin avec hommes ou femmes , ont tant de pen-
une adresse qui nous surprit et nous chaut à vociférer ?
charma à la fois. Il est impossible de don- « Le chemin que nous parcourions, le
ner une idée du tableau étrange que long d'un canal, se terminait par une rue
nous avions sous les yeux. Nous débar- d'environ vingt pieds de large, croisant
qudmes devant la façade d'un wât dont à angle droit et formant le bazar, qui a
le toit émaillé et la spirale dorée écla- au moins un mille de longueur. Ce bazar
taient au soleil du matin. Cest une ar- est pavé de grandes briques carrées, cou-
chitecture singulière. Le toit est parti- vertes alors d'une boue gluante. Il y avait
culier : on en peut comparer la forme à de chaque côté des boutiques et des étaux,
trois selles mises l'une au dessus de cinq ou six de même genre sur une ligne,
l'autre et diminuant de grandeur de la alternant avec un nombre égal d'autres,
base au sommet. L'effet est plus agréa- d'espèce différente. On voyait cinq ou six
ble qu'on ne peut l'imaginer. De la soin p- boutiques de tailleur, et à côté autant d'é-
tuosité de cette construction nous pu- taux de viande de porc; vis-à-vis, des con-
mes inférer que le sentiment religieux fiseurs, et à côté de ceux-ci des marchands
est très-fort dans le cœur des Siamois, de volaille, qui s'occupaient, assis par
« Nous passâmes sur l'un de ces hauts terre, à arracher avec des pincettes le
ponts étroits qui ressemblent plus à ce reste des plumes de la volaille morte,
3ue l'on pourrait s'attendre à trouver la rendant ainsi plus propre et meilleure
ans les déserts du monde occidental, qu'elle ne l'est par l'usage où sont nos
qu'au pont d'une métropole qui compte cuisiniers de la flamber. Venaient ensuite
une population d'un demi-million d'in- des légumes et des fruits, et après, peut-
dividus. Il consistait en une planche être, des boutiques remplies de canards
grossière soutenue sur des poteaux éle- secs préparés pour la nourriture des ma-
vésenfoncéssur chaque rive et n'ayant de telots chinois. La rue était animée par
largeur que ce qu'il en fallait pour qu'une la foule. C'étaient des pécheurs avec
seule personne pût y passer. Dans nos leur poisson encore vivant et des por-
excursions sur les canaux, nous rencon- teurs d'eau avec leurs jarres pleines sus-
trâmes souvent des ponts semblables, pendues aux extrémités d'un bambou
dont plusieurs s'élevaient de quinze à posé sur l'épaule ; des acheteurs portant
vingt pieds au-dessus de nos têtes. Après leurs acquisitions et leurs sacs de cau-
avoir passé celui que nous venons de ris, se mêlant et changeant sans cesse,
décrire, nous nous trouvâmes devant une à mesure qu'ils avançaient dans des di-
ligne de huttes , occupées par des forge- rections opposées. Le bourdonnement
rons chinois , travaillant assis à côté de de la multitude s'élevait dans l'air calme ;
leurs enclumes, et ne maniant pas , corn me mais partout où nous allions les chiens,
nos vulcains , un énorme marteau d'un par leurs aboiements, en rompaient
bras musculeux. Dans tout l'Orient les la monotonie. Toutefois l'aspect degoû-
30p Livraison. ( Isdo-Chinb. ) SO
tant de ces corps nus, ruisselants d'une chunam poli. Sur chacune de ces larges
sueur huileuse, suffisait pour ôter à marches du plancher on avait mis une celte scène étrange le caractère poétique suite de solas et de chaises. A notre dont l'imagination aurait pu vouloir la droite, quand nous faisions face à la revêtir. cour , nous voyions , reposant sur son
« A des intervalles de deux ou trois daïs, le phya-si-pi-pat, entouré de toute cents mètres le passage était interrompu la pompe et de tout l'apparat de sa en partie par une sorte de théâtre de huit charge. Le daïs était placé près d'une ou dix pieds, élevé au milieu du bazar petite porte qui s'ouvrait sur un apparpour des représentations dramatiques, tement tapissé en soie cramoisie. Le ri*
a Après avoir eu la curiosité de visiter deau de soie de la porte et celui qui ferle bazar pendant le jour, nous voulûmes mait une peiite fenêtre à treillis doré, aussi le voir de nuit. Il était beaucoup à côté, étaient tirés, et quoiqu'il n'y moins envahi par la foule. Autour des eût pas de lampe dans cet appartement, théâtres s'empressaient des groupes qui nous apercevions, par la réflexion des s'amusaient a regarder des marionnettes nombreuses lumières suspendues dans et une sorte de diorama montré par des la salle où nous étions, des femmes et Chinois. Les maisons de jeu étaient ou- des enfants, vêtus de soie et resplendisvertes. Sur le devant on avait dressé sants de joyaux, qui cherchaient à surdes tables autour desquelles les jjens ve- prendre quelque chose du spectacle, naieut risquer leurs cauris, fuangs et Sur la marche au-dessous de celle où ticàls sur un coup de dé ou sur la re- était son père, reposait le (ils du phya-sitourne d'une carte, à la clarté de nom- pi-pat.
breuses lampes decuivre nourries d'huile « La cour était couverte d'une belle de coco. • natte blanche, et, à l'exception d'un estai notre voyageur fait observer avec pace vide, sur le devant, présentait une rai - on qu'il est probable qu'on voit de masse d'êtres humains, à moitié nus, se pareilles seènes dans les villes du céleste tenant sur les mains et sur les genoux, empire, et qu'on doit supposer, à cause De chaque côté , à de petites distances, du grand nombre de Chinois qui demeu- s'élevaient des flammes légères qui, à la rent dans la ville, qu'ils ont imposé leurs première vue, semblaient provenir de usages et coutumes au reste du peuple, barils pleins d'huile; mais, après un et quelque chose aussi de leur style en ar- examen plus approfondi, il se trouva chitecture aux monuments de Bangkok, que c'étaient des ba-sius de métal nia- « Le dimanche matin le j»hya-«i-pi- ces sur des cylindres de bambou, il y pat nous lit savoir par un ouicierfjue, avait à gauche une vingtaine de musisi nous l'avions pour agréable, nous cieus, qui commencèrent à jouer quaud pourrions le soir même assister, dans nous entrâmes dans la cour. Leurs inssa maison, à une représentation draina* truments consistaient en gongs, hauttique. Adoptant à l'instant la maxime qui bois et pièces de bois d'un pied environ , dit de faire à Rome comme à Rome , qu'on frappait en accord avec les autres nous acceptâmes l'invitation. instruments, mais qui produisaient beau-
« Vers les sept heures du soir, nous coup plus de bruit que d'harmonie, partîmes , comme dans la première occa- « Le ministre nous reçut cordialement, sion; et, précédés de nos musiciens, et quand nous eûmes' pris nos places nous allâmes du lieu de débarquement, sur la marche supérieure de niveau avec à travers une foule d'indigènes nus et ac- lui, des serviteurs, rampant sur les croupis, à la clarté de grandes torches, mains et sur les genoux, vinrent mettre jusque dans une cour remplie de gens à nos pieds des cigares et des flambeau* qui n'étaient pas dans un costume moins allumes. On commença alors la repréprimitif. sentation d'un drame pantomime qui « On nous conduisit dans un grand avait pour titre : les Anges. Le sujet paappartementdoiitle plancher était inter- raissait être allégorique, et se rapporter rompu par trois larges marches. Il s'ou- à certaine partie de r histoire de la relivrait sur une cour par-devant, et était gion bouddhique. Les acteurs étaient soutenu par de hauts piliers, couverts de accompagnes dans leur jeu par la ma*
lKDO-CHIiNE.
stque , par un récitatif crié par une voix perçante de femme, et, de temps à autre, par un chœur :Me tout prus que sut lisant pour fendre les oreilles les plus aguerries.
« La première scène nous présenta deux personnages portant des jaquettes rondes fermées et adaptées à la taille jus* qu'aux hanches, où elles se terminaient par un nord a grands plis. Ils portaient des masques et étaient coiffés de bonnets coniques de deux pieds de haut, avec une profusion de clinquant et de couleurs. En outre, ils avaient de longs ongles, qui paraissaietitélre de métal ; bref, ils représentaient des singes d une espèce particulière (l). Leur premier acte, en entrant en scène, par une porte à droite, fut de se prosterner devant le phya-si-pi-
{»at en touchant le plancherdu front. Cela ait, ils se mirent à exécuter une série de bouffonneries dans la mesure lente du menuet, faisant de temps en temps, rapidement , le saut périlleux , de côté , et se prosternant de nouveau. A la lin .
ils s'assirent l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et turent remplacés par douze autres personnages, habillés beaucoup plus magnifiquement, quoique de la même manière. Six d'entre eux représentaient des dames et les six autres des chevaliers. En supposant que le théâtre ait de l'influence sur le goût à Siam, il faut que les longs ongles y soient regardés comme, une marque de grande élégance parmi les beautés de la capitale, puisque les actrices avaient les leurs allongeait ramenés en arrière par des étuis (?) de métal d'au moins trois pouces de long. Ces chevaliers et ces dames se mirent sur deux lignes vis-a-vis les uns des autres, comme dans une contredanse, et, se conformant a la mesure lente de la musique, prirent diverses attitudes, dont quelques-unesétaient pleines
(i) Il s'agit probablement ici de ces singes demi-dieux qui, tous la conduite de leur roi Hatioumd/i, aidèrent Rama à cuiiquétir l'île de Crylan, et les scènes qui sont décrites en» tuile figurent la lutte entre Rama el Rawana.
Nous avons déjà constaté , eu parlant des drames mythologiques, qui pl .iseiil tant aux Birmans, que les jHMiples île l'Iudo-Chine ont emprunté aui Hindous les légendes plus on moins défigurées qui sont mises en action
de grâce. Tantôt ils se promenaient en cercle et tantôt ils changeaient de place , les chevaliers prenant la main des dames avec les égards dus à leurs longs ongles, et manifestant constamment par leurs
gestes leur brûlant amour, que toutefois îs dames ne se pressaient pas d'agréer. Au bout d'une heure, ils s'assirent tous à la turque aux deux côtés de la scène, pour laisser le champ libre à un vaillant chevalier qui, d'après l'énergie de son geste, semblait provoquer quelqu'un au combat. A près qu'il eut extravagué un temps raisonnable, les dames et les chevaliers reprirent leur menuet pendant une heure, après quoi ils laissèrent de nouveau le champ libre. Une dame entra alors, suivie d'un chevalier en masque noir, dont elle fuyait la poursuite. Toutes les fois qu'elle en était serrée de trop près, elle poussait un cri , et évitait son étreinte avec beaucoup de grâce. Tous les deux disparurent. Le menuet des douze recommença. Au moment où ceux-ci venaient de reprendre leurs places, une forme de femme plus légère qu'aucune de celles qui avaient déjà paru, et habillée d'une manière beaucoup plus magnifique, entra portant a la main une boule étincelante. C'était l'ange de la lutniè e. Le masque noir se mit aussitôt à le poursuivre; mais le globe lumineux avait la vertu d'un talisman : le masque noir tremblait devant les jets de clarté qui s'en échappaient toutes les fois qu'il en approchait. Apres avoir vainement essaye de braver la vertu du talisman , une rencontre eut lieu entre lui et le chevalier qui l'avait detié. Tous les deux étaient armés d'épées courtes. S'élut promenés d'un air fier en se lançant maintes provocations pendant unedemiheure, et le récitatif devenant de plus en plus perçant, criard et discordant, ils en vinrent à la fin à croiser le fer. Us se portaient de terribles bottes; mais ils étaient trop adroits l'un et l'autre pour que la lutte ne fût pas longtemps prolongée. Cependant, le chevalier qui avait porté le uefi tomba, et le cheva ter noir mit le pied sur la poitrine de son eo nemi ; mais celui-ci sut si bien se débattre qu'il finit par se relever et renverser le chevalier noir, laissant aux spectateurs à tirer pour conclusion que la vertu Unit par triompher du vice.
L'UNIVERS
a Les musiciens indigènes vinrent alors se placer devant nous, et se mirent à jouer différents airs Notre musique leur rendit chaque fois leur politesse. Leurs instruments ressemblent à ceux qui composent le gamelan de Java.
• Le ptiya-sipi-pat s'était retiré une demi -heure après le commencement de la pièce, s'excusant sur la nécessité où il était d'aller chez sa magnifique majesté. A peine avait il disparu , laissant vide sa place au milieu (les insignes d'or de sa noblesse et de sa dignité, que son fils s'empressa de l'occuper.
« Avec les cigares , nous n'avions eu pour rafraîchissement, pendant la représentation, que de l'eau qu'on nous versait de vases d'or pur, et que nous buvions dans des coupes de même métal.
« Nous nous étions sentis grandement fatigues de cette représentation longtemps avant que les trois heures fussent expirées. Le moment venu, nous prîmes volontiers congé. Nous nous en retournâmes, comme nous étions venus, éclairés par des torches.
« En descendant dans la cour, Piadadé me demanda comment j'avais trouvé les actrices. Je répondis qu'elles me semblaient avoir bien joué, et quelques-uns d'entre nous ne furent pas peu surpris d'apprendre que c'étaient des hommes qui avaient rempli les rôles de femmes.
« La plupart des riches dignitaires siamois entretiennent chez eux , pour leur amusement particulier, une troupe et un théâtre semblables à ceux que nous venons de décrire.
« Dans la matinée suivante, les officiers, ayant à leur tête M. Roberts, furent mis en rang. Deux d'entre eux portaient une boîte contenant la copie américaine du traité. Précédés de nos musiciens , nous marchâmes vers la rivière, distante d'environ cent verges. A l'endroit de l'embarquement nous attendait, pour recevoir le traité, un canot de quatre-vingts pieds de long, muni de trente-qualre rames, et ayant ses deux extrémités recourbées. Un brillant baldaquin de soie cramoisie brodée d'or surmontait le centre du canot , et tous les ornements de cette embarcation étaient de la même richesse. Les rameurs portaient la livrée rouge du roi.
« Arrivé au bord de la rivière, M. Ro-
berts prit le traité ; et l'ayant élevé audessus de sa tête, en signe de respect, le remit à un officier siamois, secrétaire du phra-klang. Celui-ci l'éleva également au-dessus de sa tête ; ensuite, à l'ombre d'un grand parasol de soie blanche, ou tchatah roval, tenu par un esclave, il le porta dans le bateau , où on le reçut sur un plateau richement orné pour le placer sous le balda-
311 in , après l'avoir recouvert d'un cône e papier doré. En ce moment nos musiciens cessèrent de jouer, et ceux des Siamois commencèrent. Le canot s'eloigua du rivage, et nous revînmes dans notre logement aux joyeux sons de l'air de Yankee- Doodle.
« I mmédiatement après que la curieuse cérémonie de la délivrance du traité eut été accomplie , je partis en compagnie de quelq.es officiers pour Sia-Yuthia , résidence du roi située sur une île à deux milles environ de notre demeure, sur le côté opposé de la rivière. Pendant que nous nous y rendions, nous vîmes flotter divers petits objets qu'on nous dit être des offrandes faites aux âmes d 'amis decédés.
• Après que nous eûmes débarqué, en dehors du mur qui entoure le palais et la ville , on nous mena voir un grand éléphant blanc. Nous le trouvâmes sale et farouche ; et comme on ne l'avait pas encore apprivoisé , on l'appelait l'éléphant enragé. Chacune de ses jambes était attachée à un poteau enfoncé dans le sol ; trois ou quatre esclaves le gardaient. L'iris de ses yeux était blanc.
« Nous entrâmes ensuite par une porte qu'on referma avec soin derrière nous, et nous nous trouvâmes dans une large rue composée de misérables maisons. Ce n'était rien moins que Sia-Yuthia, capitale du magnifique royaume de Thaï .
Nous suivions notre guide Ramôn. Il nous fit passer dans l'enceinte d'un second mur renfermant une quantité d'édifices nullement propres en apparence.
L'un des principaux est situé au milieu d'une cour ouverte. On l'appelle la salle de justice. Il ressemble à un vieux magasin. Ce n'est qu'un toit de tuiles supporté par de fortes colonnes de bois et dépourvu de murs. On y est à l'abri du soleil selon qu'on fait descendre de côté ou d'autre des nattes grossière* dispo-
euh
fiées à cet effet. Le plancher est élevé de deux pieds au-dessus du sol. 11 est couvert de nattes, et a le long de ses bords quelques bassins de cuivre où flottent des coupes à boire de même métal (1). Dans l'enclos où est cette salle on voit un certain nombre de canons de gros calibre montés et protégés séparément par un abri.
« La chaleur était extrêmement lourde ce jour-là , mais nous trouvâmes dans la salle de justice un agréable refuge contre le soleil. Mous y aperçûmes notre ami Piadade avec une douzaine de Siamois environ , qui nous examinèrent longtemps avec attention, et dont quelquesuns portèrent la curiosité jusqu'à toucher l'uniforme de plusieurs des ofticiers.
« Nous n'étions là que depuis peu de temps , quand une foule considérable de Siamois s'assembla autour de la salle.
Nous vîmes aussitôt paraître son altesse le prince Momfanoï , assis à la turque dans un palanquin , consistant tout simplementen une plate forme fîxéesur deux pièces de bois latérales, et ombragée par une tente soutenue par quatre montants.
A son approche la foule tomba sur les coudes et sur les genoux. Le prince en nous voyant agita Ta main, et nous fit en
Kssant un signe de téte familier. D'ailirs , il reçut sans y prendre garde les salutations 'de ces centaines d'individus prosternés. Il était suivi de son fidèle Sap, qui portait sn bouilloire à thé en or et sa boite a chunam. Un autre serviteur portait son épée. Quoiqu'il fût entré dans un autre enclos , tonte la partie de la foule qui était encore sous son regard demeura prosternée. Je suivis son altesse, que je trouvai assise , en compagnie d'un ou deux nobles , sur un grossier dais , abrité par un mauvais toit de bambous et par les branches étendues d'un graud arbre qui fournissait amplement de l'ombre. Il nous reçut avec gaieté : • C'est un endroit , s'écria-t-il , meilleur pour s'asseoir qu'aucun de ceux que le roi lui-même a à sa disposition , car nous avons une brise qui nous rafraîchit Ensuite, de la meilleure hu-
(t) Nous soupçonnons qu'il s'agit ici ( comme dans un pas&age précédent ) , non de coupes à boire , mais de clepsydres pour la
meur du monde , il nous invita à nous asseoir et à prendre du thé avec lui , en l'accompagnant d'un cigare.
« Bientôt un vacarme de hautbois annonça l'approche du cortège qu'on avait eu la bienveillance d'assembler pour le plaisir des officiers qui étaient obligés de retourner à bord du vaisseau avant que la présentation eût lieu. Le prince se mit à rire de tout son cœur, et s'écria : « Allez voir! allez voir! » Poussés par la curiosité, nous obéîmes promptement.
« Une douzaine de musiciens eu uniformes rouges et verts, les joues enflées par les efforts qu'ils faisaient en soufflant dans leurs instruments, s'avançaient suivis de près par sept éléphants. D abord venait un grand éléphant noir, de quatorze pieds de haut (1), ensuite un grand éléphant blanc, suivi d'un autre, beaucoup plus petit, et de quatre autres, de grandeur ordinaire, qui étaient tachetés. A côté de chacun de ces éléphants marchaient un gardien et quelques esclaves portant des plateaux cnarges de canne à sucre dépouillée de son écorceet de bananes douces. Le cornac se tenait assis sur le cou de l'animal , et il avait derrière lui le houdah ou la housse d'or. De grands anneaux d'or entouraient chacune des fortes jambes de ces colosses. D'autres anneaux, couverts de pierres précieuses, brillaient aux défenses des éléphants blancs, et de belles queues de crin d'un blanc éclatant pendaient à toutes les oreilles.
« Le cortège fit le tour de la salle de justice, et s'arrêta sur l'un des côtés. Chaque esclave posa alors un plateau devant l'éléphant confié à sa garde , et nous fûmes invités à admirer et à faire manger ces animaux, dont la possession, selon l'opinion des Siamois, doiine à leur roi la prééminence sur tous les monarques de l'Orient.
« Le petit éléphant femelle passe pour la beauté par excellence de son espèce. Il a la peau douce et blanche , de beaux
Îreux châtains, et se prête de la manière a plus complaisante à prendre de la main de l'étranger la canne à sucre et la banane. L'autre éléphant blanc est beaucoup plus grand. Il a la peau de couleur jaunâtre. On les croît l'un et l'autre ani-
(i)Voir la note, p. 373.
LTNIVEKS
niés par les âmes de monarques siamois.
« Tous les éléphants tachetés sont «ronds. A l'exception d»'S oreilles et des épaules, qu'ils ont marquetées plutôtque tachetées, ils sont d'un noir uniforme.
On leur a peint à tous en noir le front avec une bordure blanche pour encadrement. Cela leur donne l'air d'avoir comme une coiffure sur la téte.
« Les soins et l'attention extrêmes que l'on prodigue à ces éléphants montrent en quelle estime on les tient. L'examen minutieux et l'admiration de notre société donnèrent une satisfaction visible aux gardiens aussi bien qu'à la multitude prosternée tout à-Tentour. Quand nous nous fûmes éloignés, le cortège se reforma, et s'en retourna par où il était venu.
« Sur la demande de Piadadé, nous le suivîmes à une centaine de mètres de là , et, passant par une grande porte , nous entrâmes dans le fVat-thra-si ratanat, ou grand temple du roi. Nous fûmes éblouis et pour ainsi dire étourdis par la splendeur des obélisques dorés et des temples étincelants qui brillaient au soleil. Nous étions sous un large corridor qui entoure l'espace entier, et dont les côtés n'ont certainement pas moins de cent mètres de long. Le pavé est revêtu de chunam, et ressemble à du marbre poli. Les murs sont couverts de nombreuses figures aux couleurs brillantes.
Elles représentent des événements de l'histoire de Godarna et de celle du magnifique royaume de Thaï. Que de choses ces murs auraient pu nous apprendre si nous avions compris leur langage!
■ Nous fûmes entraînés vers un grand temple situé au milieu de l'enceinte. Les murs étaient artistement incrustés de pierres précieuses , et le toit et les corniches embellis de précieux ornements en or et en ém il. Nous montâmes une demi-douzaine de marrhes formant un escalier qui nous conduisit au plancher d'un superbe portique. Là une porte d'ébène incrustée d'ivoire était ouverte; mais un spleudide paravent cachait l'intérieur du sanctuaire. Nous entrâmes, et nous ne lûmes pas moins éblouis de l'aspect intérieur que nous ne l'avions été de celui des murs extérieurs. Le plafond était élevé et curieusement sculpté. Un
grand lustre en cristal pendait du centre,
tandis qu'autour des murs on voyait un grand nombre de peintures et de lanternes chinoises. Une demi-clarté nous permit de contempler, presque au milieu du temple, le grand autel de Bouddha. L*ens»*mble était d'une forme pyramidale et avait environ trente pieds de haut. Deux ou trois cierges brûlaient à la base, en avant d'une housse s'etendant sur le plancher. Une grande plante de lotus d 'au moins cinq pieds et d'or vierge «s'élevait à gauche. De nombreuses petites fleures dû dieu Bouddha ornaient le tour de l'autel, richement sculpte, que surmontait la statue du dieu, de deux pieds de haut, et qu'on nous dit avoir été taillée dans une seule émeraude. Les yeux de l'idole consistaient en deux brillants qui répandaient une vive lumière dans le temple, et qui avaient coûté au Brésil 20,000 piastres. Quant à la valeur totale du dieu , elle nous parut inestimable. Je doutai bien un peu de l'authenticité de l'émeraude; mais Momfanoï m'assura que c en était une, et non pas un béril, comme je crus pouvoir le faire entendre (1).
« Nous nous hâtâmes de sortir de ce temple pour entrer dans un autre, de grandeur moindre, et désigné, je crois, comme étant le wât de la reine. Pour nous y rendre, nous eûmes à passer à côte d un grand nombre de petites figures dispersées çà et là, parmi des lits de fleurs et des plantes de lotus. Elles représentaient des éléphants, des chevaux, etc. Le wât est blanc et d'une architecture très-correcte. Il renfermetrois statues de Bouddha en marbre blanc.
Elles sont un symbole du passé, du présent et de l'avenir. L'une des trois , plus élevée que les autres, est assise derrière. Elles sont entourées de diamants et de pierres précieuses de tout genre, suspendus en festons , en grappes, en toutes sortes de formes.
« Entre les deux wÔts se trouve la bibliothèque des livres sacrés, qu'on appelle en langue sacrée Promodop. Il est remarquable que dans la plupart des re-
(t) Crswfurd et Finlayson regardaient comme probable que celte prétendue émeraude n'était qu'une espèce de malachite ou une pierre analogue.
ligïons les prêtres aient enfermé l'esprit et la lettre de leur foi dans quelque langue étrangère et oubliée, et cherché à ajouter par là un mystère de plus à des mystères toujours accueillis par le vulgaire avec avidité. L'extérieur de la bi- Bliothèque ressemblait aux nombreux prachadh ou obélisques qui étaient au milieu de l'aire du temple. Une ascension de deux ou trois perrons nous conduisit dans une chambre d'environ dixhuit pieds carrés, au milieu de laquelle nous vîmes un prachadi d'ébène incrusté d'ivoire et de na«re de perles. On lui avait donné la forme exacte de l'édilice destiné à le contenir. Il occupait environ le tiers de l'aire de la chambre. Le reste était couvert d'une natte d'argent On, faite de petites barres d'un quart de pouee de largeur environ. Dans cette magnifique cassette reposent les savants dogmes de la foi erronée de tant de millions d'individus!
« De là, nous errâmes comme enchantés parmi les lits de fleurs, les prachadis, qui sont au nombre de cinquante, tous ornés de sculptures , de figures de Bouddha et de dsrures. Non, jamais la lampe d'Aladiu n'évoqua quelque chose de comparable au WaVphra-si-ratanat , pour la magnificence des ornements, pour l'art et la prodigalité des richesses en or et en pierres précieuses. Ceux d'entre nous qui avaient le plus voyagé déclarèrent que les beautés de ce temple surpassaient tout ce qu'ils avaient vu auparavant dans le monde entier. Et en etfet le premier coup-d'œil est ravissant. On croit rêver en parcourant ce merveilleux labyrinthe... Le cerveau d'un poète exalté pourrait seul , dans l'ivresse de la composition, inventer quelque chose d'analogue. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'une crédulité infinie, aidée de l'imagination la plus vive, voudrait à peine croire à l'existence d'un tel lieu, s'il était décrit en détail : je n'avais plus une idée précise du lieu une heure après l'avoir quitté! Il n'y a rien là de grand ni d'imposant , considère Isolément : rien qui porte l'empreinte du génie d'un maître, et cependant il n'y a rien de bas, de dépourvu d'élégance ou de goût. On y trouve des peintures provenant des meilleurs maîtres des écoles chinoises, des lits de fleurs, des étangs dans des bassins
de pierre au milieu desquels flotte le sacré lotus, des pierres précieuses de tout genre et de grande valeur, de l'or en abondance, des ouvrages d'ébène, d'ivoire et d'ecaille de tortue sculptés et incrustés, du marbre.... Et l'impre>sion que tout cela laisse dans l'esprit est celle d'un chaos de choses charmantes. Pour avoir une idée de ce temple il faut le voir; mais pour en saisir les détails il serait nécessaire d'y vivre renferme pendant un mois. Enfin , pour se rendre compte de cette création merveilleuse il faut ne pas perdre de vue que les Siamois ont la croyance que leur bonheur dans l'autre monde sera en proportion des honneurs qu'ils auront rendus a leur dieu dans celui-ci ; et, de plus , que ce temple a été l'œuvre de monarques qui en se succédant sur le trône ont déployé le même zèle pour leur foi , et consacre à l'erection^de ce monument de leur piété fanatique tout l'or de leurs peuples et toutes les forces de leur volonté et de leur intelligence. »
Nonobstant la vive impression produite sur l'esprit de notre observateur américain par la vue de ces étranges et splendides édifices, on pourrait percer, dra près certaines expressions (I) dont il a fait usage à la suite de la description que nous venons de reproduire, qu'il se défiait jusqu'à un certain point d> l'enthousiasme qu'il avait ressenti et hésitait (après mûre réflexion ) à voir autre chose dans les temples siamois que de brillants colifichets. Sans chercher à expliquer cette contradiction apparente, nous ferons remarquer que Crawfurd, esprit froid et réservé, s est montré cependant disposé à assigner aux monuments dont il s agit un caractère plus élevé et plus sérieux que celui que leur accorde Huschenberger. « Je dois faire observer « (dit-il, en parlant du grand temple ■ qu'il avait visité rapidement) que la « première apparence d'un temple sia- « mois fit une grande impression sur « nous. Il était impossible de voir l'é-
(i) « mm. Wrll worlh seeing, but nol worth « a voyage frum Europe or lue Uniied Siaies « to see; » (p. 3a4> ) — Ce qui veut dire exacterneut : « Cela vaut bien la peine d'être vu, mais ne vaut pas la peine qu'on fasse le votage exprès I »
L'UNIVERS
« tendue des constructions, le travail « de la main-d'œuvre, la richesse des « matériaux employés, sans sentir « qu'on se trouvait au milieu d'un peuple « nombreux considérablement avancé ■ en civilisation , et gouverné despoti- « quement par une théocratie superu sticieuse » (Vol. 1, p. 153.) Nous verrons plus loin que le docteur Richardson.
Sui visitait Bangkok dix-sept ans après rawfurd, et qui, comme lui, avait eu à peine le temps de parcourir rapidement le grand Kyoung (c'est ainsi qu'il l'appelle), en avait rapporté l'idée d'un monument unique dans son genre. Nous pouvons donc conclure, en toute sûreté, de l'ensemble des témoignages , que les édifices religieux des Siamois attireut à juste titre la curiosité des voyageurs, et sont pour les connaisseurs l'objet d'une admiration légitime.
Ruschenberger, après son intéressante excursion au fVat-Phrani-ratanat, vers le 1 2 avril , fut obligé de retourner à bord de la frégate, ou le choléra venait inopinément de se déclarer.
Le commodore Kennedy, assez gravement indisposé , quitta Bangkok avec le docteur. Us s'arrêtèrent a Paknam, où ils passèrent la nuit. Us n'eurent guère à se louer cette fois de la réception qui leur fut faite.
« Nous étions tombés au plus bas ( dit Ruschenberger) dans l'estime des cens de Paknam. Les domestiques eux mêmes étaient disposés à nous manquer de respect. Un jeune esclave àqui j'avais donné Tordre de m'apporter du feu pour allumer mon cigare, me lança la mèche aux pieds d'un bout du plancher à l'autre.
— Avec ces gens là ce qui réussit le mieux , c'est un ton positif et presque impératif. Si Ton essaye de se mettre avec eux sur un pied d'égalité, ils deviennent suffisants et bien vite insolents. ■ A la pointe du jour, le lendemain, le commodore et le docteur quittèrent Paknam ; ils atteignirent la frégate vers dix heures, et eurent la satisfaction de trouver que l'épidé nie avait diminué.
Aussitôt qu'elle avait fait son apparition à bord, le vaisseau avait pris le large. On lui avait tait serrer le vent de près, en ayant soin de présenter alternativement ses flancs à la brise, ce qui l'avait soumis à une ventilation complète. Quoi-
que tous les cas survenus eussent pré-
senté les indices du choléra : surface froide et ridée , ongles bleus , il n'y eut pas de cas nouveaux , et aucune des personnes atteintes ne succomba depuis que le navire eut quitté le mouillage. Cependant la maladie régnait à Chantibon, comme épidémique, c'est-à-dire à cent milles du mouillage, et comme sporadique à Bangkok. Il n'y eut aucun cas à bord de l 'Entreprise.
Le 12 avril M. Roberts avait eu une entrevue avec le radjah de Lagor (ou Ligor), chargé par sa magnifique majesté de régler l'importante affaire de l'apposition des sceaux royaux a la copie siamoise du traité * échanger aussi bien qu'au certificat de ratification. — Ce radjah, ou plu tôt vice-roi de Ligor ( État tributaire du Siam, situé sur la presqu'île de Mdlacca). était probablement le même petit prince dont le capitaine (aujourd'hui colonel) Low parle dans son histoire de Te nasse ri m (1), sous le nom de ■ Phraya de Ligor, • et qui était le plus jeune fils de l'usurpateur Phria- Tak.
L'objet de sa visite actuelle à Bangkok avait été d'assister à une cérémonie funèbre qui avait eu lieu huit jours avant l'arrivée des Américains. Il y avait six mois que le seul fils légitime du roi était mort; et suivant la coutume siamoise, car une coutume ancienne a parmi eux force de loi , le corps avait été embaumé et récemment livre au bûcher. Cette cérémonie étaitd'une telle importance, que tous les princes tributaires et les gouverneurs de l'empire avaient reçu de sa magnifique majesté l'ordre d'y assister.
Nous lasserons de nouveau parler Ruschenberger :
« En débarquant, M. Roberts vit arriver le prince de Lagor, assis sur un palanquin, consistant en un siège garni de coussins. 11 avait les jambes nues et pendantes de chaque côté. Il avait une suite nombreuse. Aussitôt que l'interprète fut arrivé , le prince s'excusa de n'avoir pas invité M. Roberts à venir dans sa maison. Il le pria en même temps de vouloir bien lui faire visite sur sa jonque. Sa maison n'était à proprement parler qu'une cabane de bambous ; et pré-
. ( i ) Journal ofthe Royal Aiia tic Society, etc. , vol. II, EU, IVetV.
férant passer son temps dans son propre être remplie ; que d'ailleurs elle était de
pays , il ne voulait pas se bâtir un palais toute rigueur pour le certificat , car le
a Bangkok, comme on l'avait presse de le traité ne pourrait être considéré comme
faire, parce que, aussi longtemps qu'il ratifié sans cela. Après une courte dis-
n'avait qu'un pied-à-terre à Bangkok , il cussion , le rajah céda à contre-cœur
lui restait toujours une excuse prête sur ce point, et promit que tout serait
pour abréger ses visites. Ce prince est fait selon le désir de M. Roberts.
petit de taille et chargé d'embonpoint. « Un des secrétaires demanda une liste
Il a le maintien agréable et les manières des officiers qui avaient visité le Wât-
polies. Il est âge de soixante et un ans. Phra-si-ratanat, un jour ou deux aupa-
On le regarde comme un ministre de ravant, afin qu'on pût inscrire leurs
haute capacité et comme le doyen des noms dans les archives du gouvernement,
courtisans du Siam. « 11 était presque impossible de mettre
« L'épée de M. Tavlor ayant attiré son des bornes à la curiosité excitée par les
attention , il demanda la permission de officiers parmi les Siamois. Ils nous
l'examiner, rt mit ses lunettes dans cette touchaient fréquemment de la tête aux
intention. Il regretta de ne pouvoir pieds; et ce jour-là même le radjah avait
traiter d'affaires ce jour-là ; mais il es- mis les mains dans les poches de M. Tay-
péra que M. Roberts ne lui saurait pas lor, pendant que son Ois étiit occupé à
trop mauvais gré du dérangement qu'il relever le pantalon de cet officier pour
lui causait. examiner ses bottes. Le radjah , son fils
« Quand on fut à bord de la jonque, et ses deux petit-fils avaient autour de la
on servit du thé dans des pots de terre, ceinture, outre le sarong, des châles en
et on le but dans des tasses de porce- crêpe blanc d'un très-beau tissu. Les Sia-
laine sans soucoupes. Une théière et mois portent, comme les Chinois, les
une tasse étaient placées devant chaque ongles très-longs , et les daines les ont
personne sur un plateau d'or pur garni quelquefois garnis d'argent,
de pierres précieuses. Des bassins d'eau « Vers onze heures nous eûmes à bord
et des tasses , une boîte à chunam et des la visite de Momfanoî, qui , accompagné
crachoirs d'or fin étaient posés sur des d'un autre prince et d'un médecin, se
plateaux de même métal. Des fruits et rendait auprès de son frère le prêtre,
des confitures furent présentés sur des atteint d'une indisposition Le radjah
plateaux de s;x pieds de circonférence , céda à Momfanoî la place qu'il occup.it,
ayant des piédestaux de deux pieds de et se tint agenouillé sur le pont.... Le
haut richement bosselés en argent. Des prince qui accompagnait Momfanoî ,
cuillers et des fourchettes d'argent bien qu'il fût avec lui dans les termes de
ét aient dans les différents plats, pour que l'intimité et qu'il s'assît dans le bateau
chacun pût se servir sans user d'une as- sur le même siège, n'avait pas manqué
siette séparée. Le prince fut très- poli , et dès son arrivée sur la jonque de témoi-
60uvent il servit ses hôtes de ses propres gner son respect par les salutations d'u-
n)l.ins. sa$e ! 11 Rassit un peu au-dessus du
« A huit heures du matin , le lende- radjah. Le costume de ces deux persou-
main, M. Roberts, accompagné de nages était simple mais riche. Le vê-
M Taylor, fit de nouveau une visite au tement de dessous, en soie pourpre , se
radjah sur sa jonque. Ils furent reçus par terminait par une bordure magnilique-
le fils aîné du radjah , jeune homme de ment brodée. Une écharpe d'un travail
vinet-deux ans, qui leur fit servir du thé, exquis passait par-dessus. Dès que les
des œufs, de la même manière que le jour deux princes siamois furent parus, le
précédent. Bientôt le prince lui-même radjah reprit sa place,
parut. Il déclara que le sceau royal de « A une heure de I après-midi , un dl-
Siam ne pourrait être apposé que sur le ner, qui consistait en soupes, carris,
certificat de ratification. M. Roberts ré- côtelettes, canards, poulets et porc,
pliqua que le roi , dans le préambule du suivis de fruits et de conGtures ,^ nous
traité, avait promis d'apposer son sceau fut servi dans de la vaisselle d'or et
sur les articles, et que par conséquent d'argent. Il y avait vingt-six plats pour
cette formalité devait incontestablement trois personnes, et l'on ne compta pas
L'UNIVERS
moins de cinquante-quatre articles de vaisselle d'or qui furent employés pendant le repas. Ce n'était point là de l'os* tentation ou même l'apparence d'une tentative d'étalage ; on voyait bien qu'il en devait être habituellement ainsi cha-
3ue jour. L'hospitalier vieillard mettait e force dans les assiettes de ses hôtes des litchis de Chine, des romania ( c'est un fruit qui ressemble à la datte). Pendant le repas il se tenait tranquillement assis, occupé à mâcher son bétel; seulement il montait de temps en temps sur la table, pour venir plus promptementen aide à ses hôtes et leur signaler les mets qu'il préfér ât. Pour arranger les plats, les domestiques n'avaient pas hésicé à monter aussi sur la table et à marcher sur la nappe ! — Avant la fin du dîner, Momfanoï revint sur la jonque. On répéta les mêmes cérémonies qui avaient eu lieu à sa première visite. Le radjah reprit sa place après son départ.
« Au bout de neuf heures de travail, le certificat de ratification en siamois, chinois, portugais et anglais fut prêt à être ajouté au traité. Aux Etats-Unis ou en Europe il n'aurait pas fallu le tiers de ce temps.
« Dans la même soirée M. Roberts alla voir le phra-klang par intérim, pour lever une difficulté survenue à pro-
f>os du troisième article du traité et reative au jaugeage du brick la Marie- Thérèse. M. Roberts exposa que les officiers du gouvernement avaient mesuré le vaisseau de dehors en dehors, au lieu de mesurer le pont. Le phra klang répondit que c'était la manière usitée pour mesurer les jonques siamoises et chinoises.... M. Roberts fit observer que le traité ne se rapportait qu'aux navires de construction américaine. Le phraklang répondit que c'était une ancienne coutume, et que par conséquent on ne pouvait pas la changer. M. Roberts répliqua qu'il se verrait alors dans la nécessité de recommander au capitaine de protester, à son retour en Amérique, contre la violation du traité; qu'il en serait référé au gouvernement de Washington, et qu'une controverse désagréable en résulterait inévitablement entre les deux pays. Mais comme rien ne pouvait être décidé sans prendre l'avis du roi, M. Roberts se retira , et revint
voir le ministre dans une autre occasion.
« Le ministre eut l'air de rester inflexible. M. Roberts déclara alors que si les navires américains n'étaient pas jauges conformément au troisième article du traité, il serait de son devoir d'en donner connaissance sur-le-champ au gourer»
nement des États-Unis, et il ajouta que le capitaine de la Morie-Thérése protesterait certainement contre une telle infraction au traité. Toutefois le brick avait été mesuré pendant la journée; mais M. Roberts n'en fut informé qu'a-
f>rès cette discussion. Le capitaine et e suhrécargue furent alors mandés , et il résulta de leur déclaration que le navire avait été jaugé d'après une méthode si favorable aux Américains, ou' elle avait occasionné au trésor royal une perte de 170 ticals sur les droits qui auraient été perçus dans les circonstances ordinaires. Le phra-klang demanda alors si l'on était content. On répondit qu'on Tétait pleinement. « Dans ce cas, dit le phra-klang, je suis charmé que toutes les difficultés aient été levées : ce sera * pour l'avenir un précédent à l'égard du jaugeage des navires américains. •
Le 16 avril avait été fixé, quatre ou cinq jours d'avance, pour la réception de I ambassade américaine a l 'audience du roi. Il faisait une chaleur étouffante; le thermomètre marquait dans un appartement aéré 98° 6 (1); l'air était calme et pas un souffle de vent ne ridait le sein tranquille de la rivière. Elle ressemblait h une nappe d'or en fusion, agitée seulement par de nombreuses gondoles , glissant comme si elles eussent eu des ailes, sur sa brillante surface. Un grand nombre de personnes étaient sorties pour roir le cortège ; d'autres encombraient les rarandes des maisons flottantes, quoiqu'il n'y ait pas de Morning- Herald, ou ■ de Journal du soir qui répande les nouvelles parmi cette immense population. Tout le monde semblait connaître par instinct l'événement du jour.
A neuf heures, accompagne de vingt deux officiers de l'escadre en grande tenue, du ntaster et du subrécargue de la Marie-Thérèse, M. Roberts s'embarqua dans trois gondoles mises en mouvement chacune par trente rames. Quoi-
(i) 36° 94' Ceutigr.
INDO
qu'il n)t obtenu pour les deux chefs de la Marie-Thérèse de faire partiedu cortège, il se vit refuser la même autorisation demandée pour les missionnaires américains , par le motif que cela était contraire aux usages siamois.
Les bateaux avancèrent rapidement, aux sons de la musique, qui jouait l'air de Hait Columbia. Les Américains furent étonnés de la foule de spectateurs qui attendait leur débarquement. Des officiers de police armés de rotins et de bambous , dont ils faisaient un fréquent usage sur les épaules nues des Siamois, étaient constamment occupés à déblayer le chemin devant le cortège.
A l'entrée de la première porte on trouva une quantité de petits chevaux de selle, caparaçonnés dans le style oriental et accompagnés chacun de deux palefreniers. La scène était aussi nouvelle pour ces animaux que pour les officiers américains. Ils témoignaient leur impatience en détachant de vives ruades dans la foule. Le cortège fut joint en cet endroit par plusieurs Arabes, Persans et juifs, tous dans les riches costumes de leurs pays respectifs. Après un court délai, provenant du choix que chacun faisait d'un cheval, tout le monde se trouva monté. Mais, à cause du peu de longueur des étriers, on avait les genoux presque à la hauteur du menton.
On avança, à travers la multitude, jusqu'à la seconde porte, où les officiers durent laisser leurs épées , l'étiquette ne permettant pas de paraître armé devant le roi.
Le cortège fut reçu dans la salle de justice par le phyapi-pat-kosa , qui, comme toujours, se montra olein de vie et d'expansion. On offrit del eau, du bétel et des cigares. Pendant qu'on attendait que le roi daignât faire annoncer qu'il était prêt à recevoir l'ambassade , un gros serpent vert roulait lentement les anneaux sous les tuiles de la salle. 11 y avait aussi une quantité de lézards et de geckos. Les Siamois s'étonnaient que de semblables bagatelles pussent attirer l'attention : tellement l'habitude rend les nommes indifférents à la vue des objets les plus hideux.
A la seconde porte, des files de soldats, embarrassés d'uniformes rouges et verts et portant des armes dont ils savaient à
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peine se servir, garnissaient, au nombre de plusieurs milliers, les diverses avenues. Tous les fusils étaient munis de leur baïonnette et chaque baïonnette de son fourreau. Les artilleurs étaient armés de larges épees qu'ils se tenaient prêts, la main sur ia poignée, a dégainer. Des porteurs de piques el de massues figuraient également dans cette pompe militaire. Quiconque a vu une grande année de théâtre en désordre peut se représenter les troupes siamoises, et concevoir ce que deviendrait cette masse indisciplinée devaut uu petit nombre de soldats aguerris.
A cette porte la musique du bord fut obligée d'attendre le retour de 1 ambassade.
Devant la salle de justice les éléphants défilèrent en parade , comme dans une autre occasion. La foule était grande; mais toutes les fois qu'elle dépassait certaines limites, elle était à l'instant refoulée par le rotin. Au bout d'une demi-heure, le cortège avança, et eut encore à passer deux portes. Le nombre des troupes augmentait toujours. Auprès du palais se tenait uu corps armé de boucliers et d'épées. Sur les deux côtés du chemin suivi par le cortège on avait placé trois cents musiciens, rangés sur deux lignes , lesquels faisaient crier incessamment leurs hautbois ou retentir leurs tam-tam, et produisaient une cacophonie des plus assourdissantes. En cet endroit le chemin devenait plus large.
De temps en temps l'œil surprenait, à travers le feuillage des arb. es ou des arbustes plantés dans les enclos, la perspective d'un riche édifice ou d'une pyramide dorée resplendissant au soleil.
L'extérieur de la salle d'audience n'offrait rien de très-remaïquable. Klle a sur chaque côté trois entrées ornées de sculptures diverses et de divinités bouddhiques. Des paravents placés eu dedans cachent l'intérieur de l'édifice.
L'étendue de la salle d'audience est, selon Rusrhcoberger, de soixante-dix pieds de long sur trente-cinq de large environ (l). Le milieu du plancher, comprenant environ la moitié de la largeur totale, s'élève de dix-hiut pouces au-
(t) Crtwfurd lui donne 80 pieds sur 40 environ : Richard*) n no *ur 60.
L'UNIVERS
dessus du reste, et forme de chaque côté une sorte de galerie du quart de la la r-
Seur de la salle. Sur chacun des bords u plancher du milieu est une rangée de six piliers de trois pieds en carré. Les murs, le plafond et les piliers sont tendus d'un papier rouge doré et les planchers couverts de tapis. Des lustres et des lampes de divers genres pendent du plafond, et des quantités de peintures et de miroirs chinois ornent les murs.
Du point central de la salle le plancher forme un plan incliné oui s'élève graduellement jusqu'au trône : ce trône, placé au fond de la salle, a environ six pieds de haut, et est assez large pour qu'un homme puisse s'y asseoir les jambes croisées. Il est d'or ou richement doré, et orné de diamants et autres pierres précieuses. Il y a derrière, sans doute pour l'ornement, un morceau d'architecture qui ressemble à un autel. Un tchattah royal, sorte de parasol formé de cinq parasols superposés et de grandeur décroissant de bas en haut, ombrage le siège du monarque. De chaque côté, en allant du trône jusqu'aux piliers, sont six autres tchattahs qu'on a disposés de manière à former un arc qui sépare le roi de sa cour.
M. Roberts et ses compagnons, étant entrés par la porte du milieu du devant de la salle, et ayant passé le long du paravent, se trouvèrent en présence de sa magnifique majesté et de la cour du magnifique royaume du Thaï. Sa majesté , gros et gras homme d'environ cinquante ans , était assise sur son trône les jambes croisées comme le dieu Bouddha.
Un riche vêtement de drap d'or l'enveloppait. Elle mâchait du bétel, et lançait de temps en temps sa salive dans une urne d'or, tandis que de nombreux serviteurs lui préparaient d'autre bétel et faisaient avec de grands éventails circuler l'air autour de son imposante obésité, trônant dans toute la pompe et toute la magnificence du rang suprême.
A l'exception d'un long espace vide de huit pieds de large, devant le trône, tout le plancher était couvert de nobles, de courtisans , de grands du pays , vêtus de costumes de soie et d'or, sortes de longues jaquettes serrées, à basques courtes et ressemblant assez , pour la forme ,
aux anciennes cottes de maille. Il y avait aussi des Arabes et des Persans, en riches turbans de châles de cachemire , contrastant par leur taille magnifique avec les Siamois aux formes trapues , et les effaçant par l'intelligence qui brillait dans leurs traits expressifs , fortement accentués par une moustache de jais et des yeux ombrés d'antimoine.
Près de trois cents personnes composaient cette noble compagnie, qui se tenait tout entière agenouillée et accoudée, la tête inclinée vers le plancher La salle, n'admettant qu'un demi-jour, permettait aux joyaux de paraître à leur avantage. Les diamants et les escarboudes répandus sur la personne du roi brillaient et étincelaient, lançant dans toutes les directions comme 'de petits éclairs.
Plusieurs des officiers américains remarquèrent, entre autres choses , qu'en dépit de la stipulation de ne point paraître armés, fondée sur l'étiquette de la cour à cet égard , un grand nombre de Siamois ue laissaient pas que de porter le sabre.
Tel fut le spectacle que la salle et la cour présentèrent à l'ambassade américaine quand elle eut passé le paravent. Elle mit aussitôt chapeau bas.
Puis, quand ils se furent avancés jusqu'à l'espace libre mentionné plus haut , les Américains firent trois salutation?, ainsi qu'il en avait été convenu. S"étanl assis sur un tapis, à une assez grande distance du trône, ils durent prendre garde de tenir les pieds en arrière, ann que sa magnifique majesté ne fût point choquée par la vue de ces membres inférieurs emprisonnés dans des bottes ! car les Américains n'avaient pas voulu consentir à laisser leur chaussure à la porte et à paraître nus pieds devant le roi, comme avait fait, sous (le major, depuis colonel) Burney , en 1826, la mission anglaise envoyée du Bengale, en s'exposant au risque de trouver à la sortie (ainsi qu'il était arrivé à M. Burney) ses souliers volés (I).
(i) Avant l'audience qu'il eut du roi , en i833, quand il négociait le irailé que nous allons voir ratiôer, M. Robert* avait refusé positivement d oter tes soulier* en présence du monarque, ai l'on ne lui pereietUit pas de
INDOCHINE
Après qu'on se fut assis dans cette nouvelle et par conséquent peu commode, position , on Gt trois saluts siamois. Toute la cour frappa trois fois le plancher de la téte; et sa magnifique majesté exprima sa satisfaction en lançant par trois fois sa salive dans un crachoir d'or, et renouvelant sa bouchée de bétel et de noix d'arec!
En avant de l'ambassade, on avait étalé une partie des présents apportés par M. Roberts, l'ensemble en étant trop volumineux pour figurer dans cette occasion solennelle. Immédiatement après que les saluts eurent été faits, on entendit un bas murmure s'élever derrière le trône. L'interprète expliqua que c'était le secrétaire du roi qui lisait la liste des présents envoyés par le gouvernement des États-Unis à sa magnifique majesté.
Cette formalité accomplie, le roi adressa à M. Roberts plusieurs questions qui eurent à passer par la bouche de trois interprètes ou secrétaires. L'un d'eux était accroupi tout près du trône et répétait à voix basse les paroles de sa majesté a l'un de ses collègues , placé à moitié chemin de la partie inférieure de la salle. Celui-ci les répétait d'un ton encore plus bas à Piadadè, l'interprète, qui, accroupi près de M. Roberts, les lui soutflait dans l'oreille. Les réponses étaient transmises de la même manière.
Quand le roi avait fini sa question, le secrétaire interprète faisait troissalams et récitait les titres du roi avant de la répéter au second secrétaire, et celui-ci allait faire la même cérémonie auprès du troisième. La réponse commençait par trois saluts de l'interprète, qui récitait une série de titres : « Phra, putie, chucka, ka, rap, si, klau, si, kla, raom, kà phra putie chow, » M. Roberts, « Ka phra rachâ, tan. krap, thun, hie,sap, thi, fa, la, on?, thule, pnra, bat; • après quoi venait la réponse, accompagnée de trois salams.
Comme cette formalité est invariable, on conçoit la lenteur et la fatigue d'un entretien avec sa majesté. Personne n'est
garder son chapeau. Après une longue discussion, on avait nui par eo |>a*ser par où il avait voulu , et Roberts avait été ainsi le premier étranger paraissant en souliers devant le roi de Siam.
même assuré que ses expressions et ses
Paroles seront fidèlement transmises à oreille (for. M. Robert Hunier raconta à Ruschenberger qu'ayant eu, quelques années auparavant, une audience de ce prince, celui-ci lui demanda s'il ne gagnait pas beaucoup d'argent dans son commerce. M. limiter répondit que dans les commencements ses affaires allaient à merveille , mais que la dernière année il avait fait de grandes pertes. L'interprète en transmettant la réponse fit dire à M. Hunter qu'il avait gagné beaucoup d'argent les premières années, mais moins la dernière.
Quand M. Hunter se plaignit de la manière dont sa réponse avait été reproduite, l'interprète répliqua qu'il n'aurait pas osé dire à sa magnifique majesté uelque chose d'aussi désagréable que es paroles exprimant que M. Hunter aurait perdu de l'argent.
Un semblable incident eut lieu dans l'audience donnée à l'ambassade. Le roi ayant dit que les Américains seraient traités sur le même pied que les Anglais, ce que nia M . Roberts, disant que tel n'était pas l'esprit du traité ; le secrétaire le plus voisin du roi traduisit la réponse de M. Roberts, et lui lit dire que lut M. Roberts admettait cette assimilation et en était très-obligé à sa majesté. M. Hunter, qui était présent, avertit M. Roberts de la manière dont on avait altéré sa pensée. Il répéta ce qu'il avait d'abord ait , et cette fois on le traduisit correctement.
Durant l'entrevue, le roi s'enquit de la santé du président, ensuite de celle de tous les • grands • des États-Unis, de celle des équipages du Heacock et de l'Entreprise. Il demanda quand on avait quitté l'Amérique, où l'on avait été, quel avait été l'état de la santé de M. Roberts pendant les trois années qu'il avait été absent du Siam , etc.
Au bout de trois quarts d'heure, un son métallique aigu se Gt entendre. Un rideau de suie d'or qu'on tira en travers de la salle devant le trône, et qui déroba sa majesté aux regards, annonça que l'audience était terminée. L'ambassade fit trois saluts, et toute la cour inclina par trois fois la téte jusqu'au plancher.
Pendant l'audience on avait servi de l'eau et du bétel. Quand la salle fut ou-
LTJNÏVERS.
verte, des hirondelles, entrantet sortant, vinrent parfois se poser sur les lustres.
L'ambassade fut menée ensuite voir la haras de sa majesté, plusieurs éléphants, et enGn le wât précédemment décrit.
• Le 18 avril (dit Ruschenberger) avait été fixé pour la remise de la copie du traité que venait de ratifier le Siam. I<e bateau de cérémonie dans lequel nous étions venus du vaisseau était prêt à nous y ramener. Nous dûmes, en conséquence de l'idée superstitieuse qu'avaient les Siamois que le traité porterait malheur à toute maison où il entrerait, après qu'on nous l'aurait remis entre les mains, le recevoir à bord du bateau de cérémonie, avec injonction de ne le rapporter à terre sous aucun pre exte , un tel acte pouvant être une cause de calamité daus l'opinion Je beaucoup de gens.
« Vers une heure de l'après-midi, M. Roberts fut informé que les barges dorées du roi étaient en vue. Accompagné des ofHciers en grande tenue et da la musique, il se rendit au bateau de cérémonie, où il trouva le phya-pi pat kosa déjà arrivé. Il y avait là trois longs bateaux, richement dorés, décorés <le pavillons, et chacun deces bateaux était misen mouvement par cent rames. Les rideaux étaient de drap d'or sur fond écarlate. L'embarcation royalequi portait le traité formait l'avant-garde. Le traité était daus une boîte couverte de soie jaune grossière brochée d'or. Cette boite était placée sur un plat d'argent, pusé sur un plateau ayant un grand pied de même métal. Au-dessus s étendait un dais écarlate ombragé à son tour par le tchattuh royal. Les uniformes ecarlates des matelots, les roups mesurés de leurs cent rames, les bannières (luttantes, la musique des fifres et des tambours, l'or et l'argent resplendissant au soieil, fermaient un spectacle charmant, et montraient avec quel cérémonial scrupuleux on conduit tout à la magnifique cour deSiam.
« Quand la boîte fut enlevée, la musique siamoise lit entendre une sorte de mélodie douce et plaintive. Le phya-pi-
Sat kosa porta la boite à M. Rouerts, et t en même temps un salut au sceau royal attaché au traité. M. Roberts l'ayant reçue l'éleva, par reipect pour
la roi, jusqu'à la hauteur de la téte,
pendant que notre musique jouait l'air Hail Columbia\ et, la plaçant ensuite sur un plateau préparé a cet effet, il la déposa dans la chambre de la jonque de cérémonie.
On se dépécha alors de tout préparer pour quitter Bangkok. Agissant en son nom privé, M. Roberts apostilla une requête des missionnaires au chao-phvaphra-klang, par laquelle ils demandaient la concession d'un terrain suffisant pour y élever une église et des habitation!
convenables, avec la permission d'en réserver une partie comme lieu de sépulture, la même chose ayant été accordée aux catholiques romains portugais, aux musulmans, aux Chinois et autres.
Avant de quitter la maison où elle était logée, l'ambassade reçut la visita d'adieu du phya-ratsa«pa-vadé, accompagné d'une suite nombreuse. Il exprima sa vive affection pour les Américains, et pria M. Roberts de fournir aux capi* taines des navires de son pays allant au Siam des lettres pour lui, afin qu'il pût, autant que cela serait en son pouvoir, faciliter leurs affaires. Il assura M . Roberti qu'il était entièrement désintéressé, et n'accepterait aucun dédommagement pour quelque service qu'il eût à rendre. Pour montrer sa considération à M Roberts, il voulut lui faire présent de plusieurs jouets pour ses enfants; nuis M. Roberts s'était prescrit de ne rien recevoir pour lui-même d'aucun des grands de la cour.
Dans la soirée, M. Robert* fit une dernière visite au phya-si-pi-pit, cliea qui il rencontra le phya-pi-pat-kosa. On a\ait réuni pour le recevoir et le divertir une troupe de musiciens amateurs , qui jouèrent séparément ou ensemble d'instruments ayant du rapport avec des guitares, des hautbois, etc. On lui dit que les Siamois possédaient plus de cent instruments de la musique différents,
A minuit le temps que devait durer l'ambassade étant expiré, la jonque de cérémonie leva l'ancre et fut remorquée par trois galères, aidées du reflux A midi, le jour suivant, on mouilla à Paknam, d'où on partit à minuit pour se rendre à bord de la frégate, que l'on atteignit le 20 avril, à midi.