LAOS
Les Etats Schân's ou Laos occupent un espace très-considérable, dont les limites sont difficiles à assigner d'une manière précise : on peut cependant reconnaître avec certitude que la limite nord des pays occupés par la race Shân est la frontière du Yunnan, que la limite sud est le Siam ; que la limite est atteint,
au delà du May-Kong ( rivière de Carabodje), le massif de montagnes qui traverse l'empire Annamite, et qu'enfin la limite ouest passe au delà du Salwéen.
Le voisinage des grands peuples qui se sont groupés autour du Laos et s'y sont organisés en puissantes monarchies a eu pour effet de rendre les principautés du Laos tributaires de l'une ou l'autre de ces monarchies, ou quelquefois de toutes, mais à des degrés différents.
Celles de ces principautés qui ont été visitées de nos jours sont celles du Laos nord et celles de l'ouest. Pour ce qui regarde ces dernières , nous devons nous borner à quelques indications sommaires. Ces États, exposés aux incursions des tribus Karines indépendantes , enmemies jurées des Birmans, mal défendus par eux mêmes et mal protégés par leurs suzerains, sont sous la dépendance d'A va, sous la dénomination générale de Camboza-tyne (prononcez Camboza-taèn). Un gouverneur général birman, dernièrement un prince de la famille royale, avec le titre de généralprince (bo-hmoo-meng-tha) , y a son quartier général dans la ville de Monay, où il se fait le plus souvent représenter par un député. Les princes ou chefs indigènes ont le titre de tsawbwa's ou tsoboa's (l), et ce même titre s'applique aux chefs laos du nord et de l'ouest. Le docteur Richardson, chargé par le commissaire de Ténassérim d'assurer, par des négociations autant que possible, le libre passage des marchands et de leurs pacotilles au travers des tribus Karines et des petits États Shans de l'autre côté du Salween, a visité deux fois ces contrées sauvages (en 1835 et en 1836), et parait avoir réussi à établir des relations amicales et des 'communications régulières avec les chefs karines et les tsoboas tributaires d'Ava, dans le but indiqué. Les journaux de ces deux excur-
li) Mac-Leod écrit tsaubua; Richardson tsoboa. Nous avons déjà parlé de ce» petits princes tributaires à la page a 75, et nous avons fait remarquer, à la page 3o8 (d'après la relation du capitaine Hannay), qu'un certain nombre de tsoboas exercent une.aulorité indépendante dans l'est de Bhamo et ne payent point de tribut aux Birmans.
L'UNIVERS
sions sont insérés dans les deux volumes déjà cités des Mémoires de la Société Asiatique du Bengale , et nous y renvoyons à regret nos lecteurs, pour revenir aux principautés du Laos nord et sud (ou plutôt sud-ouest), qui sont définitivement restées dans lia dépendance de Siam.
On compte en tout dans le Laos six principautés tributaires de Siam : Zim- May (ou Chang-Mai)^ que MaoLeod cent Zumné et Zimmé ; Labong ( Labon, Laboung ) , Lagon, Moung-Pay ou Moung-Phè, Moung-Man ou Muang- JVfl/i, et Muang Luang-Phaban. Les trois premiers de ces États constituent, à proprement parier, le Laos nord : les trois autres sont situés dans l'ouest de Lagon, et dans Tordre dans lequel nous les avons nommés. La capitale du dernier de ces États (le Lanlsckang de Berghaus) est située sur la rive gauche du May-Kong, par environ 19° 45' de latitude nord et 103° 48' de longitude est du méridien de Greenwich (1) : ÏÀm-May étant situé par 99° 20/ de longitude, la distance entre ces deux points extrêmes parait être d'un peu plus de quatre degrés.
La ville de Zim-May et celle de Labong ne sont éloignées l'une de l'autre ue de dix milles environ. Labong est ans le sud-est de Zim-May, et Lagon dans le sud-est également, mais quarante milles plus loin. Ces villes donnent leur nom à leurs États respectifs , qui paraissent former le patrimoine d'une même famille, conjointement avec les deux autres principautés, déjà nommées, Moung-Pay et Moung-Nan, et celle de
(i) Le» positions données par la carte de Berghaus pour les principales villes du Laos sont pour la plupart conjecturales; et celle |iarliede sou travail n'est plus au niveau des connaissances déjà acquises (quoique bien imparfaites encore ) sur la géographie de ces couirces. Il faut surtout consulter la grande carte jointe au dernier journal de Richardson et les croquis annexés aux journaux de ses excursions antérieures et au journal de Mac- Leod; on trouve aussi d'utiles points de comparaison dans les cartes du Laos commentées par F. H ami lion et publiées par lui dans le Journal Philosophique d Étlimbourg, ( Yoyei à ce sujet Hitler, dù*t vol. Il, dernières pages.)
Kiang- Tung, dont il sera question plus loiu. Les limites de ces Etats sont imparfaitement connues. Tout ce pays , il y a environ soixante-dix ans, était sous la domination birmane, quaud sept chefs, tous frères, réussireut, avec l'aide du Siam, à secouer le joug d' Ava, chassèrent les Birmans de leurs villes, et se reconnurent tributaires de Siam, qui les confirma dans la souveraineté de ces provinces, où les fiimans n'ont jamais pu rétablir leur autorité depuis cette époque.
L'aîné des frères fut investi du titre de chow-tchee weet (prononcez tchào-tchiwit) ou* souverain seigneur, » (mot à mot : « maître des vies ! » ), avec pouvoir sur tous les autres chefs-, et ce titre descendit à chacun des frères successivement jusqu'au plus jeune, qui était encore en vie lors des deux premières visites de Richardson, mais qui mourut pendant son troisième voyage, à l'âge de soixante-treize ans. 11 paraîtrait qu'ici, comme en Écosse, les alliances contractées entre les principales familles ont lini par rendre tous les chefs parents les uns des autres ; mais les hauts emplois ne sortent guère des familles princières. Les Uawbwa's exercent sans doute l'autorité suprême; mais ils ue l'exercent qu'avec le concours de divers chefs dont les fonctions répondent , jusqu'à un certain point , à celles de nos ministres, et dont les titres indiquent leur participation à cette autorité suprême. C'est ainsi que nous trouvons mentionnés dans les relations de Richardson et de Mac-Leod, et mêlés sans cesse à leurs négociations, le ckowhoua (l'héritier désigné), le chow-rajawùn (prononcez tchôa-radja-woun) , le chow ràja brii, etc. (Ces mêmes titre? se reproduisent dans les différentes principautés. ) Tous ces chefs sont jaloux les uns des autres; et les populations souffreut nécessairement, plus ou moins, de leurs dissensions et du désordre qu'elles introduisent dans l'administration. Il nous semble, au reste, que la dépendance dans laquelle ces petits États sont places à l'égard de leurs puissants voisins, Chinois, Cochinchiuois et Siamois, les assimile, à certains égards, aux principautés danubiennes de notre Kurope; et c'est ce que nous aurons bientôt occasion d'itidi-
lier assez clairement pour quelques-uns 'entre eux. En ce qui touche au Laos du nord, ou du moins aux Etats de Zim- May, Labong, Lagon, etc., la nomination des tsobixïs appartient exclusivement à la cour de Siam, qui désigne ou confirme également les principaux dignitaires qui forment le conseil de chacun de ces États (1). Ainsi, nous vovons qu'à l'époque où Mac-Leod visitait les petites cours de Zim-May, Labong, etc.
(1836), c'est-à-dire après la mort du dernier chow-tchee-weet , les ckowhoucts de Labong et Lagon tenaient d'être élevés à la dignité de tsoboà's, et le chow ràja brit de Labong, et le choto raja tvovn de Lagon à l'office de chowhoua, ou héritiers désignés.
Dans ces pays désolés par des dissensions intestines, et plus encore par des invasions étrangères, dont le but principal semble avoir été d'enlever le plus grand nombre possible d'habitants, pour les réduire en esclavage, la presque totalité des classes indigènes inférieures a disparu de son sol natal. Plus des deux tiers des habitants fa Zim-May, Labong et Lagon t disent Richardson et Mac- Leod , sont des émigrés talulns ou birmans. Il paraît démontré que les Siamois sont originaires du Laos, et que les Laossiens ou Laos eux-mêmes sont une émigration d'Assam et des pays voisins, dans des temps reculés. Ce qu'il y a de certain, c'est que toutes les langues parlées depuis les rives du Barampoutter jusqu'à l'embouchure du May-Nam ne
(0 La cour de Siam donne aux vire-rois de* provinces du nord et aux chef» héréditaires du Laos le litrr de chow (e/iao, tchao), qui équivaut à celui de prince. Les grands dignitaires revivent le titre de chotv-pia (correctement ehoW'phria). Le titre de Uobwa ou Uoboa parait être d'origine birmane. Rit ter,
au i l'accepte comme tel dans sa Discrétion u Laos {.4 su- , vol. III, p. 12*7), écrit zaéna. Nous devons supposer que l'orthographe adoptée par Richardson, Mac-Leod, liauuay et aunes explorateurs modernes, se rapproche davantage de la prononciation indigène de ce titre, qui s'est conservé dans le Laos nord et sud depuis que les Siamois y ont définitivement établi leur influence, probablement parce que ces pajs avaient été pendant long, temps dépendants de Binnah.
sont, à vrai dire, que des dialectes de la même langue fondamentale. Ce qui nous frappe en comparant les récits des explorateurs les plus récents et les plus éclairés, c'est qu'il résulte de l'ensemble de leurs témoignages que la race shân au Laos proprement dite, malgré son état d'infériorité politique, est de beaucoup supérieure, en apparence physique, et au moins égale en intelligence et dans son aptitude aux professions industrielles et aux arts, à la race siamoise, dont elle subit lejoug. Richardson, à sou premier voyage, rendant compte d une iféte qui lui fut donnée à Labong, remarque que la plupart des femmes des chefs pouvaient passer pour des beautés asiatiques : leurs beaux yeux, grands et expressifs, n'offraient pas la moindre trace de l'obliquité mongole; elles avaient la peau fine, le teint clair; et si ce n'eut été pour leur petit nez birman, plusieurs d'entre elles eussent pu être remarquées partout pour la beauté de leurs traits. Sept de ces dames laossiennes exécutèrent devant Richardson une danse de caractère. Dans une autre occasion de même nature (à sa seconde visite, en 1834), trois chanteurs, uu homme et deux femmes, attirèrent particulièrement son attention : leurs voix lui parurent de beaucoup supérieures, en douceur comme en étendue, a tout ce qu'il avait entendu hors d'Europe. Dans sa troisième excursion , en 1835, étant en route pour Lagon et à la veille d'arriver dans cette ville, qu'il visitait pour la première fois, il fit une halte au village de Boulue (orthographe de Richardson), et les gens de ce village, ayant ordre de fournir aux vovageurs tout ce dont ils pouvaient avoir besoin, avaient préparé d'avance le dîner de la petite caravanne, consistant en riz et ragoûts de légumes, dont chaque maison du village avait fourni son contingent, selon la coutume du pays ; ce dîner fut apporté par les femmes de la coin mu ne , jeunes et vieilles : les jeunes étaient, comme à l'ordinaire, nues- jusqu'à la ceinture, et Richardson déclare, à nette occasion, qu'il eût été impossible de trouver dans le monde entier des beautés plus parfaites , et qu'un grand nombre de ces beautés villageoises avaient le teint tout à fait européen.
Les Shâns ont beaucoup de traits de ressemblance avec les Birmans et les Siamois, mais ils ont le teint plus clair; ils sont bien faits, vigoureux, et en général d'une santé robuste ; les yeux sont légèrement bridés , le nez plutôt petit qu'épaté, la bouche grande et défigurée par des dents et des gencives noires, et qu'ils ont grand soin d'entretenir dans cet état; les cheveux longs, droits, rudes et presque toujours noirs; le tatouage des extrémités inférieures est général parmi eux, mais occupe une moindre surface que chez les Birmans, ne s'étendant guère au-dessus des jambes. Leur habillement consiste en un putso de toile de coton, presque toujours bleu, et une camisole de même couleur, qui descend jusque au-dessous des hanches. Ils ont aussi un turban grossier de cotonnade rouge : beaucoup d'entre eux vont cependant tête nue. Les chefs portent le même costume ; seulement il est plus riche, en crêpe ou en satin de Chine, avec des galons d'or ou d'argent. Les femmes sont comparativement blanches et ont de jolis traits : leur costume est plus élégant et surtout plus décent que celui des Birmanes ou des Siamoises, leur jupe n'étant ni ouverte par devant comme celle des Birmanes, ni retroussée entre les jambes comme celle des Siamoises : elles s'en enveloppent , cependant, de la même manière, sans faire usage d'épingles ou de cordons.
Jeunes et vieilles sont nues jusques à la ceinture, ou se couvrent , seulement en
Rartie, d'une sorte d'écharpe jetée sur ïs épaules. Plusieurs sont défigurées par des goitres, qui n'atteignent pourtant jamais de grandes dimensions. Les Laos sont de bonnes gens, d'humeur douce et naturellement gaie , et ont peu de penchants vicieux. On ne sait guère parmi eux ce que c'est que fumer l'opium , et la passion du jeu bu celle des liqueurs fortes n'y sont point habituelles comme dans le Sia m. La religion nationale est celle de Bouddha; conséquemment les cérémonies religieuses, les fêtes, les amusements, etc., sont à peu près les mêmes que chez les Birmans et les Siamois. Le langage offre la plus grande analogie avec le siamois ; mais leur alphabet ressemble particulièrement à celui des Birmans.
Les ressources d'un pays aussi exposé aux invasions et aux dévastations de toute espèce que l'a été de tout temps le Laos sont difficiles à apprécier ; mais la puissance productive du sol est indubitablement considérable. Les terres basses sont remarquablement fertiles, et rendent de soixante-quinze à cent vingt pour un. Les récoltes se succèdent sans interruption. Une espèce de riz glutineux forme la base principale de la nourriture des habitants; on cultive aussi le maïs, la canne à sucre, la pistache de terre, diverses espèces de lentilles, des navets , des radis, du coton, du poivre long, etc., etc. Le pays est riche en métaux, tels que l'étam, le fer, le plomb ; mais l'exploitation de ces richesses minérales est encore dans l'enfance : il en est de même de l'exploitation des. vastes forêts de tecks qui occupent les districts voisins des possessions anglaises, le transport des bois de construction ne pouvant s'effectuer par la rivière Salween, dont le cours est gêné par des rocs et des rapides. Une des grandes ressources du Laos consiste dans l'abondance du bétail, dont les Anglais ont encouragé l'exportation afin d'assurer l'approvisionnement de leurs cantonnements militaires dans les provinces conquises. Pour ménager, autant que possible, les préjugés bouddhistes, les Anglais sont censés n'acheter ces bestiaux que comme bêtes de somme ; et les négociations conduites sous ce prétexte par les agens anglais ( par Richardson , en particulier , dont les diverses missions se rattachaient principalement à cet important objet) paraissent avoir eu des résultats assez satisfaisants pour que les provinces deTénassérim puissent se dispenser d'avoir recours au Bengale ou à Madras pour fournir, à grands frais, aux troupes européennes cantonnées sur la côte la viande de boucherie qui leur est nécessaire.
Le commerce du Laos est , dans son ensemble, peu important. Une ou deux caravanes chinoises visitent annuellement les principautés, où elles importent de la soie grège, des soieries, des satins, du velours et des draps (ces derniers produits, de manufacture anglaise , en général), des ustensiles de cuisine et quelques bagatelles de manufacture chi-
noise. Elles prennent en retour du coton , dé l'ivoire et quelques autres articles de peu de valeur. Maulamaéng (Moulmein) envoie au Laos des toiles- (cotonnades) anglaises, des chintz (indiennes), mousselines, de la vaisselle, etc., et reçoit en échange des bœufs , de l'ivoire'et un peu de stick-lac. Il se fait aussi un trafic régulier avec les tribus demi-sauvages de l'autre côté du Salween (dont nous avons déjà parlé )% qui tirent du Laos des bestiaux , des grains, de la noix d'areck (ce dernier article venu de Moulmein ou de Bangkok ), et lui livrent en échange , selon Richardson, des esclaves, de rétain , du plomb et du stick-lac. Mac-Leod confirme ces données générales. Il fait observer, en outre , que le seul article provenant de l'importation anglaise qui soit constamment demandé est une étoffe de coton rouge, que nous supposons être de l'andrinople, qui se vend cependant au-dessous du prix de fabrique ; les spéculateurs s'indemnisent largement de ce sacrifice par le profit qu'ils font sur le bétail qu'ils obtiennent en retour. Mac- Leod remarque , de plus, qu'en dépit de leur inimitié profonde pour les Birmans, les chefs laos des principautés tributaires de Siam favorisent 1 exportation, à Kiang-Tung , d'une quantité considérable de noix d'areck. Il paraîtrait qu'on ne trouve pas un seul pied d'aréquier dans cette dernière principauté, dont nous devons dire quelques mots, ainsi que de la province de Kiang-ffung, dans le but d'éclaircir ce que nous avons avancé plus haut relativement a la condition politique des États Shâns en général.
La ville de Kiang-Tung ( orthographe de Mac-Leod ), capitale d'une province
3ui a beaucoup souffert de l'oppression es Birmans et des guerres civiles, est ou du moins était du temps de Mac-Leod la résidence d'un tsaubua, frère des chefs de Zim-May et Labong, tous ori-
5 inaires de cette ville. Ce tsaubua avait 'abord fait cause commune avec les Siamois, ainsi queses frères; mais, outré de la conduite des Siamois, qui n'avaient pas tenu leurs engagements envers sa famille, et ne pouvant déterminer ses frères à rompre avec eux, il s'était frayé un passage à main armée et avait rega-
gné sa ville natale, qui sons son administration, à la fois sage et paternelle, renaissait, pour ainsi dire, de ses ruines. Cette petite capitale, construite sur un certain nombre de monticules entourés de hautes montagnes , est située, selon Mac-Leod, par 2 1° 47' 48" de latitude nord et environ 99° 39' longitude est. Elle a une enceinte en terre et en briques en très-mauvais état. Les montagnes voisines sont peuplées de nombreuses tribus Lawa's, Ka-Kua'set Ka-Kuîs (orthographe de Mac-Leod ) , et les villages de la vallée sont également très-populeux.
Cet État est encore tributaire d'Ava, ce qui excite la jalousie du gouvernement siamois, au point de ne pas permettre de communications entre les principautés qui leur sont soumises et celle-ci. Les caravanes chinoises passent tous les ans, au moins une fois, par Kiang-Tung, se rendant à Monéet autres districts shân*s de l'autre côté du Sal ween. Les marchands chinois apportent à Kiang-Tung des soieries, des ustensiles en cuivre, etc. , et en em portent d u coton et du thé ( f) , selon Mac-Leod, qui, pendant son séjour dans cette ville, eut de fréquentes relations avec ces marchands, et les laissa très-disposés à pousser leur commerce de caravane jusqu'à Moulmein, mais en passant par. la route de Kiang-Tung.
Quant à Kiang-Hung, c'est, au dire de Mac-Leod, une petite ville, quoique assez bien bâtie : elle n'est pas fortifiée. La position qu'il lui assigne est 21° 58' nord et environ 100° 39* est. Elle a été construite sur le flanc d'une montagne et sur la rive droite du Me-Khong (orthographe de Mac-Leod), qui n'était, à cette saison de l'année (mars 1837), large ici que de cent mètres environ.
Pendant les pluies le fleuve peut avoir d'une rive à Vautre deux cents à deux cent vingt mètres, et sa profondeur est de près de seize mètres. Il n'est guéable à aucune époque de l'année.
Kiang-Httng est la capitale d'une principauté très-étendue, comprenant au moins douze autres seigneuries administrées par autant de petits tsoboas; elle est tributaire de la Chine et d'Ava à la fois : néanmoins sa dépendance de la Chine est plus directe, plus complète, et entraîne au point de vue fiscal des conséquences beaucoup plus impor-
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tantes, puisque les habitants payent à la Chine une contribution territoriale annuelle et d'autres taxes, perçues par des officiers chinois régulièrement établis au chef-lieu, tandis que la redevance à
Eayer ou transmettre à A va n'est exigile que tous les trois ans. La cour d'Ava entretient néanmoins un officier du rang de tsutké à Kiang-Hung pour y veiller à ses intérêts. Le pouvoir suprême attaché au titre de Uaubua^ ne sort pas d'une certaine famille princière, mais la nomination ou le choix du gouverneur, parmi les princes de cette famille, appartient également à la Chine et au Siam : c'est-à-dire que l'une nomme au trône vacant et l'autre doit confirmer la nomination pour qu'elle soit considérée comme valide. Dans le cas où le choix de l'un de ces gouvernements ne serait pas approuvé par l'autre, il paraîtrait qu'ils nomment chacun leur prétendant, et laissent ensuite les deux élus décider la question par la voie des armes, sans s'en mêler davantage eux-mêmes le moins du monde. Ce cas étrange s'était présenté, dit Mac-Le'od, peu d'années auparavant, et les choses s'étaient passées comme nous venons de l'indiquer.
Ceci est une anomalie politique plus singulière encore que celle à laquelle nous l'avons comparée en rappelant la dépendance des grandes principautés danubiennes à l'égard de la Porte et de la Russie (l).
Revenons aux États tributaires de Siam.
Muang'Nan est aussi considérable que Zim-Marj ; Muang- Thé est au contraire plus petit encore que Labong. Ces
(i) Mac-Leod donne pour limites à la principauté de Kiang-Hung (.qui s'étend, dit-il, sur les deux rives du Mè-kbong ) au nord et nord-est, Yunnan; à l'est, la Cvclùnckiue; au sud-est, une partie du territoire de Laucliattg; au sud, sur la rive gauche du Mé- Khoug, par Muang-Luang'Pliaban et Muang- Natt; au sud , mais sur la rive droite du fleuve, par Kiung Khiaing (petit Étal tributaire d'Ava ); et enfin au nord-ouest par lUuang- Lttn {Moung-Lem, sur la carte ), qui, comme Kiang-Hung , est à la fois tributaire d'Ava et de la Chine. Mac-Leod ne dit pai clairement s il entend par « territoire de Lauchang» partie du territoire de Mitang-Luang- PttQban; mais noua devons le supposer.
deux provinces sont riches en bétail, et
produisent beaucoup de coton. Les territoires réunis de ces cinq Etats occupent- tout l'espace entre le Salween et la grande rivière de Cambodje ; mais sur la rive droite de ce fleuve se trouve la ville de Muana-Luang-Phaban ou Lauchangf capitale de la province de même nom (selon Mac-Leod), et selon quelques-uns ( comme il le fait observer lui-même), de tout le Laos. Ce petit royaume, autrefois riche et puissant, a été complètement dévasté et ruiné par les Siamois, il y a une vingtaine d'années; et le Uobua ou « chow-wungchan » ( littéralement : roi de Shàn ou Laos), qui s'était d'abord échappé avec quelques milliers de ses sujets, livré par les Cochinchinois,chez lesquels il avait été chercher un asile, mourut enfermé dans une cage de fer, où on lui faisait subir les plus cruels et les plus indignes traitements. Nous reviendrons sur ce pays, jadis florissant, aujourd'hui misérable et sur le sort de son malheureux souverain , quand nous traiterons des États appartenant au domaine fluvial du May-Koog. Muang-Luang-Phaban est visité annuellement par les caravanes chinoises qui viennent de Muang-La ou Esmok (1) : quelques pacotillcurs des
(i) Ksmak et Muang-La sont, à proprement parler, deux villes distinctes, l'une chinoise ( c'est la première ) , l'autre shàn ; mais elles ne sout séparées que par un nallak ou torrent.
Mac-Leod, pendant son séjour à Kiang- Hung ou Pioner ( que les Shins appellent Muang-Meng ) , eut des rapports fréquents et intimes avec les chefs indigènes. Il fait remarquer que tous, sans exception , se montrèrent justes appréciateurs de la puissauce anglaise et des idées libérales qui président au gouvernement de l'Inde- Britannique. Ils ne pouvaient, disaient-ils , comparer les Anglais qu'aux Chinois, dont ils faisaient le plus grand éloge. Ce sont des gens très exacts et très-minutieux, ajoutaient-ils dans leur administration ; mais ils sont justes, et n'exigent jamais rien au delà de ce qui leur est strictement dû : bien différents, sous ce rapport comme à hieu d'autres égards, des Birmans, qui sont la rapacité personnifiée et pour lesquels il n'ont ni estime ni respect. — Ce témoignage des chefs laos , cette appréciation du caractère du gouvernement dans
Covinces de Ténassérim ont poussé jrs spéculations jusqu'à ce point, et trouvé les habitants très-disposés, à ce qu'ils assurent, à entretenir des relations régulières avec ces provinces anglaises. Il n'y a pas de doute que la présence des Anglais dans le voisinage de Siam et d'Ava et de ces petits États tributaires a déjà eu pour résultat une amélioration sensible dans les rapports de ces principautés dépendantes avec leurs suzerains, comme aussi dans leurs rapports entre elles et surtout dans la condition des populations, que leurs gouvernements respectifs traitent avec plus d'humanité et d'égards depuis qu'ils ont commencé à comprendre que les familles, poussées à bout par l'oppression,
In dépendance desquels ils sont placés» nous ont paru dignes d'être reproduits. — Nous mentionnerons, avant de clore cette note relative au séjour de Mac-Leod à Kiang-Hieng, que les autorités chinoises à'Esmok ou Aluaug- La , auxquelles il s'était adressé pour obtenir l'autorisation de se rendre à E*mok et de renie lire lui-même les lettres et les présents dont il était porteur, témoignèrent leur regret de ne pouvoir accorder l'autorisation demandée sans en référer à Péking ( ce qui eût entraîné un délai d'un an, peut-être ). Ils eurent soin de rappeler à Mac-Leod que les communications officielles et les relations commerciales entre les deux empires avaient eu de tout* temps pour centre légitime le port de Canton ; que par Canton seulement il leur semblait convenable qu'un officier chargé de mission pûl pénétrer dans le Céleste Empire. Ils déclaraient d'ailleurs que le» autorités chinoises n'avaient aucune objection à ce que les marchands venant des proviuoes anglaises commerçassent avec JLiang- Hung , l'une des villes de l'empire, et que les marchands chinois étaient également libres de se rendre à Mouluiein, si cela leur convenait , eje, etc. Eu sorte qu'ils ne pouvaient voir la moindre utilité à ce que renvoyé anglais pénétrât au delà de Kiatt- Hung, etc.
Ktang-Hung peut en effet passer pour une ville chinoise, et Mac-Lood dit formellement que les tvoboas et autres chefs, sans exception, et les personnes de leur suite portent en public le costume chinois ; et le diner qui lui fut servi quand il fut reçu par le prince de Kieng Hung, dîner auquel prirent part tous les chefs en question , était entièrement servi à la chiuoise.
pourraient trouver asile et protection sur le territoire anglais. Nous examinerons de nouveau cette intéressante question quand nous constaterons l'état des provinces de Ténassérim depuis leur occupation par les Anglais.
Le tribut que les principautés shân's payent à Siam parait être peu considérable. Cinq de ces États s'acquittent pres-
3ue entièrement de cette redevance par es envois de bois de teck , dont le grand nombre de rivières qui communiquent avec le May-Nam rend l'expédition facile. Muang-LuanaPhaban paye son tribut en ivoire, bois d'aigle, etc., qui s'expédieut par terre, faute de communications avec Bangkok par eau.
Cette principauté paraît être également tributaire de la Cochinchine et de la Chine. Elle envoie tous les trois ans des présents au roi de Cochinchine, et fait hommage de deux éléphants tous les huit ans au souverain du Céleste Empire.
Pour compléter ces renseignements sur le Laos central, nous extrairons quelques passages de l'intéressant récit de l'un de nos missionnaires, M. Grandjean (1). »
« Je sortis de Bangkok, dit M. Grandjean, le 5 décembre 1843, avec quatre rameurs. J'étais accompagné de M. Vachal, missionnaire arrivé à Siam depuis un an.
« De Bangkok à Lattéon-Lavan, ville que nous atteignîmes le 16 décembre, les bords du Meinam sont assez peuplés; on trouve continuellement des maisons éparses ça et là sur la rive; de temps eu temps apparaissent de gros villages, et presque chaque jour on rencontre quelques petites villes où réside un gouverneur. Jusque là le fleuve n'est pas encore très-rapide, et le voyage n'est pas sans agrément. Mais lorsqu'un a dépassé Latteon-Lavan l'horizon se resserre graduellement et s'assombrit : à droite et à gauche, on commence à apercevoir des montagnes , entre lesquelles le Meinam se précipite avec la fougue d'un torrent, couvert de gros arbres déracinés qu'il entraine au moment des pluies, et qu'il laisse ensuite plus ou moins
(i) Revue Je t Orient, numéro de janvier iS4<».
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enfoncés dans le sable. Lorsque l'inondation a cessé , cet obstacle fait qu'on ne peut plus voyager de nuit, et rend même la navigation périlleuse pendant le jour; car il n'est pas rare que la barque heurte contre quelques-uns de ces troncs à demi cachés par l'eau, qu'on ne distingne pas toujours assez à temps pour les éviter.
« Les bords du fleuve ne sont plus que de vastes forêts, presque impénétrables , remplies de tigres et d'autres animaux féroces, qui ne permettent plus de dormir près du rivage; on est obligé d'amarrer la barque assez loin de ces bords dangereux. Ce n'est, au reste,
Su'après deux , trois ou quatre jours e marche, qu'on rencontre un méchant village, où I on ne trouve rien à acheter; les villes y sont encore semées à de plus longs intervalles: nous n'en avons aperçu qu'une assez petite , depuis Latteon-Lavan jusqu'à Rahang(l) , où nous arrivâmes le 31 décembre.
« Dans tous ces pays il régnait une telle disette, qu'à peine avons-nous pu nous procurer le riz nécessaire : heureusement que nous avions apporté de Bangkok une assez bonne provision de poissons secs, et que nos gens nous tuaient de temps à autre quelques pélicans ou quelques gros hérons ; sans quoi nous aurions souvent été obligés de nous contenter de notre riz tout seul.
« Du reste , ce premier mois se passa sans aucun accident fâcheux , et sans qu'on pensât môme à nous arrêter ; car comme nous étions tous sur des barques qu'on appelle annamites, et que les courriers ou roi emploient ordinairement pour leurs messages, on nous prit partout pour des agents du prince, en sorte que gouverneurs et douaniers ne songeaient pas même à demander à nos gens qui ils étaient ni où
ils allaient Cependant, quand nous
filmes arrivés à Rahang, ville assez considérable, distante seulement de vingt ou trente lieues de Moulmein (qui appartient aux Anglais) sur le golfe du Bengale , nous y trouvâmes une douane
(i) Probablement Lafêaing ou Yahaing?
par 17° 1 5' environ de latitude septentrionale et 090 40' de loogiiude est, sur la carte de Richardsoo.
très-sévère, qui ne laisse circuler aucune barque sans passe-port; aussi n'essayâmes-nous pas de franchir furtivement le port , comme nous avions fait ailleurs; mais nous Jugeâmes plus à propos de nous rendre directement et en plein jour chez le gouverneur, pourvoir s'il ne serait pas possible de le gagner par quelques petits présents, sauf, en cas de refus, à tenter le passage de quelque autre manière.
« Je pris donc avec moi une bouteille d'eau de Cologne, un petit paquet de thé et une paire de ciseaux, puis, me présentant hardiment devant lui, je lui annonçai que nous étions des Bdd-Lmng de Bangitok (car c'est ainsi qu'on nous appelle); que nous avions intention de nous rendre à Xienq-Mai (1), capitale du Laos occidental , et que nous n'avions pas voulu passer outre sans le voir et lui offrir quelques gages de notre amitié. Après ce début et sans laisser le temps de répondre, je lui demandai laquelle des deux voies il jugeait la plus facile, ou de continuer notre route en barque, ou d'aller par terre avec des éléphants.
« J'espérais, par ce ton d'assurance, lui faire croire que nous étions en règle, et qu'il était inutile d'en exiger la preuve; mais ma ruse ne réussit pas, car sa première parole fut de nous demander si nous avions des passe-ports:
« Oui, nous en avons ; » lui répondis-je aussitôt. Nous avions, en effet, une méchante lettre d'un mandarin chrétien , qui portait en substance qu'il y avait ordre de tel prince à tous les gouverneurs des villes, chefs de village et de douanes, de laisser circuler librement et de ne point molester tels Bad-Luang, qui allaient visiter les chrétiens chinois et annamites, dispersés dans le royaume; mais on ne disait pas qu'il nous fût permis de prêcher aux païens, bien moins encore que nous pussions franchir la frontière.
« Comme il demanda à voir ces passe-ports, fbrce fut de lui présenter cette lettre, en laquelle nous n'avions aucune confiance, mais que le cas difficile où nous nous trouvions m'obligeait à manifester. Par la grâce de Dieu , elle fut mal comprise, et fut même regardée
(t) Zim-May de Ricbardson.
INDOCHINE
comme une recommandation émanant du prince même dont il était question dans la lettre : aussi se garda-t-on bien de nous arrêter. Au contraire, après avoir lu cette pièce, le gouverneur nous dit que nous étions libres d'aller où nous voulions : quant à poursuivre notre route par le fleuve, nous ne le pouvions pas, ajouta-t-il, à cause des cascades nombreuses que Ton rencontre; à la rigueur nous pouvions aller par terre avec des éléphants, mais les chemins étant très-difficiles : nous ferions mieux de prendre telle rivière qu'il nous indiqua (1), et qui nous conduirait à une ville appelée Thoen (2), d'où nous atteindrions plus facilement Xieng-Mai avec des élépliauts ; je lui répondis que uous suivrions son conseil.
« Après avoir obtenu de lui une lettre, gui était un passe-port en bonne et due tonne pour pénétrer dans le Laos , nous continuâmes notre route jusqu'à Thoen, où nous arrivâmes en sept jours.
« Arrivés à Thoen, nous conûâmes nos barques au gouverneur, et nous primes des éléphants pour traverser les montagnes immenses que nous avions devant nous. Elles ne forment pas une chaîne très-élevée; mais elles sont remplies d'éléphants sauvages , de tigres et de panthères qui en rendent les déûiés assez dangereux. Nous mîmes cinq jours à les franchir, pendant lesquels nous passions les nuits à la belle étoile, n'ayant que l'épaisseur des arbres pour nous garantir de la rosée et de grands feux allumés autour de notre camp pour nous préserver des bétes féroces. Ces feux, que nous avions soin d'entretenir jusqu'au jour, servaient aussi à nous réchauffer; car vous sentez bien qu'au mois de janvier, au milieu des forêts, et à une latitude de 20 degrés au moins , nous devions, surtout pendant les ténèbres, respirer un air assez frais.
• Lorsque nous arrivâmes au sommet de la plus haute de ces montagnes, et qu'il nous fut donné de jeter les yeux
(i) Probablement le May -Wang de la
selon toute apparence. Cette ville u'esl pai située *ux le Muy-Wang, mais sur le MayAp, petite rivière qui se jetledans le May -Wang.
sur ce pauvre Laos, où jamais missionnaire n avait encore mis le pied , je me sentis ému ; mille pensées diverses roulaient dans mon esprit; ne pouvant contenir les mouvements qui agitaient mou âme,, j'en tonnai à haute voix le Te Deum
« Lorsque nous fûmes descendus dans la plaine, nous cheminâmes encore deux jours à travers une campagne assez vaste et assez agréable, qui paraissait avoir produit une belle moisson de riz : on venait de lever la récolte. Enfin, nous arrivâmes sains et saufs à Xieng-Mai, le 18 janvier 1844.
« Ce petit voyage à éléphant nous coûta 120 francs environ, sans compter les frais de nourriture, qui se sont élevés tout au plus à 6 francs pour mon confrère , pour moi, pour deux hommes et trois jeunes enfants. Dès la pointe du jour on faisait cuire le riz , qu'on mangait à la hâte; puis on marchait jusqu'à quatre heures du soir sans s'arrêter.
On faisait alors un second repas semblable à celui du matin, après lequel on se délassait à rire et à causer près des feux qu'on avait allumés pour la nuit. »
Notre digne missionnaire rappelle ensuite la distinction que le tatouage établit entre les « Laos orientaux » et les « Laos occidentaux », désignés, dans le pays même, sons les noms respectifs de Thoung-Khaoni Thoung-Dam (selon M. Grandjean), Lao-poung-kdo et Laopoung-dam dans Ritter, ce qui signifierait, d'après l'explication donnée à M. Grandjean, « Ventres-Blancs et Ventres-Noirs, » et simplement, selon les autorités citées par Ritter, « Laos blancs » et <> Laos noirs ou bruns ». Il ajoute :
« Ils sont divisés en une foule de petits royaumes, dont chaque prince a droit de vie et de mort ; mais, à l'exception de deux ou trois seulement, ils dépendent tous du roi deSiam , qui les nomme ou les destitue selon son plaisir ; ils sout, de plus, obligés de lui payer un tribu annuel. Néanmoins , comme ils sont très-éloignés de Bangkok, et que s'ils se réunissaient, ils pourraient bien faire trembler toute la puissance siamoise, le prince suzerain a pour eux beaucoup d'égards ; il ménage ces vassaux couronnés, et leur fait toujours quelques pré-
L'UNIVERS
sents lorsqu'ils apportent leurs tributs.
« En général les feutres- Blancs no tiennent pas beaucoup à leurs talapoins ni a leurs idoles; leur caractère se rapproche assez de celui des Cochinchinois; et il paraît qu'il ne serait pas bien difficile de les convertir au christianisme. Les t'entres* Noirs ont, au contraire, un naturel qui diffère peu de celui des Siamois ; ils sont fortement attachés à leurs pagodes, à leurs livres religieux; et quiconque parmi eux n'a pas été talapoin, du moins pendant quelque temps, est généralement méprise; on l'appelle schon-dib, c'est-à-dirertomwie-crtiou profane, et il a peine à trouver une épouse. Ils sont d'ailleurs asservis aux superstitions les plus grossières. »
M. Grandjean a fait un séjour de deux mois et demi dans la ville de Zim- May. — « Elle est ( dit-il ) bâtie au pied et à l'est d'une assez haute montagne, dans une vaste et belle plaine; elle a une double ceinture de murailles, entourées chacune de fossés larges et profonds. L'enceinte intérieure a, s'il faut en croire ce que le roi m'a dit, mille toises de longueur sur neuf cents de largeur.
Comme cette ville est bâtie à peu près comme toutes celles de l'Inde , c'est-^dire que les maisons ne se touchent pas et sont entourées d'arbres et de petits jardins , il n'est pas aisé d'en estimer la population. Le (ils aîné du roi m'a assuré qu'elle renfermait plus de cent mille âmes ; mais il a évidemment exagéré, et de beaucoup, car, après avoir parcouru Xieng-Mai plusieurs fois en tous sens , je ne crois pas qu'on
Suisse lui donner plus de vingt mille haitants, même en comptant les espèces de faubourgs qui sont nors des murailles, à l*est de la ville. A trois ou quatre minutes de l'enceinte fortifiée coule une rivière dont les bords sont en partie couverts de maisons; malheureusement elles sont toutes habitées par des banqueroutiers de Bangkok, qui se sont réfugiés la en changeant de noms pour éviter les poursuites de leurs créanciers. Le roi leur donne volontiers asile, parce que cela augmente sa puissance et ses revenus. Dans cet État, les villages sont assez nombreux; mais, ne les ayant pis vus, je ne saurais en évaluer ia population totale.
« Le Tin, les cochons et les poules sont
à très-bon marché ; en revanche il y a peu de poissons, encore sont-ils très-petits, et presque pas de légumes; en sorte que pendant le carême et les vendredis et les samedis nous n'avions à manger que des œufs avec les feuilles d'une certaine rave très-amère : aux gens riches sont réservés les porcs et les poules. L'argent est si rare que peu de familles peuvent se permettre l'usage de la viande. On vit communément de riz, sans autre assaisonnement qu'une espèce de poivre rouge très-fort, auquel la bouche d'un Européen a de la peine à s'accoutumer, ou de petits poissons qu'on a broyés et fait pourrir d'avance (1) : ces peuples ont aussi beaucoup de vaches , très-petites, qui n'ont presque pas de lait, et qu'on ne songe pas même à traire. Lorsque nous leur disions que dans notre pavi on estime beaucoup le lait de vache et qu'on en fait un aliment savoureux, ils se mettaient à rire et n'avaient que du mépris pour nos compatriotes. Quant aux bœufs et aux éléphants, bien qu'ils fourmillent aussi, les habitants n'en tuent guère, et n'en mangent ordinairement la chair que lorsqu'ils tombent de vieillesse. Us s'en servent pour labourer leurs champs, pour porter le coton qu'ils vont acheter dans les royaumes voisins, et pour rentrer le riz au temps de la moisson.
• Ce transport , dont j'ai été témoin plusieurs fbis, se fait d'une manière trop curieuse et trop divertissante pour ne pis en dire un mot. — Ils battent le riz sur le champ même où ils l'ont récolté ; puis, lorsque le grain est réuni en monceaux, ils s'y rendent tous les matins avec une suite de quinze, vingt ou trente bœufs. Le premier de ces bœufs, c'est-à-dire celui qui marche à la tête du troupeau, a ordinairement la tête couverte de guirlandes, surmontée d'un faisceau de plumes de paon, et le cou environné de petites clochettes. Tous ces animaux ont sur le dos deux espèces de hottes qui pendent de chaque côté, et qu'on remplit de riz, après quoi on revient à la ville en faisant un vacarme épouvantable ; car le pont qui est aux portes de la cité
(i) C'est le gnapi, le condiment favori de toutes le* populations de l'Indo- Chine.
INDOCHINE
n 'ayant tout au plus que deux toises de largeur, les convois qui rentrent se heur* tent avec ceux qui sortent, et il en résulte une mêlée générale. Chacun court ça et là pour reconnaître son bétail égaré; les clameurs des guides , les mugissements des bœufs, se confondent avec le carillon de mille sonnettes. Viennent, au milieu de cette cohue, les éléphants au pas grave, avec leurs grosses clochettes, qui ont toutes un timbre différent; puis les buffles , épouvantés de ce tintamarre, se frayent, en battant tout en brèche, une impitoyable trouée, suivis de leurs maîtres, qui crient : Nen tua ha di kkual souak, c'est-à-dire, gare ! gare! c'est un buffle furieux! !■ n- Hn, les spectateurs oisifs, qui se rassemblent en foule, augmentent encore le tumulte par leurs cris et leurs éclats de rire continuels. Le tout fait un vacarme vraiment comique, une scène accidentée de trompes d'éléphants, de cornes de bœuf, de bâtons laociens, qui se dressent, se baissent et se croisent en tous sens, et ce spectacle, qui commence à la pointe dti jour, se prolonge jusqu'à neuf ou dix heures , moment où on interrompt le transport, parce que le soleil devient trop ardent. Tel est pour les uns le travail; pour les autres le divertissement du mois de janvier.
« Chez ce peuple la culture se borne à peu près au riz. L'industrie est encore moins florissante. Comme la rivière qui va à Bangkok est très-dangereuse (de Xieng-Mai a Rahang on compte trentedeux cascades, où plusieurs barques se brisent chaque année), et que les communications avec d'autres villes ne peuvent se faire que par éléphant et à travers des montagnes sans fin, il est peu de Laociens qui s'adonnent au commerce. Aussi, dès qu'ils ont levé leurs récoltes, vivent-ils dans une oisiveté pre>que complète , jusqu'au mois de juin ou de juillet, où ils recommencent à labourer leurs champs. Par la même raison, ils ont peu de numéraire, et presque tous les marchés se font par échanges. Le sel surtout joue un très-
Srand rôle dans les transactions; avec u sel on peut se procurer tout ce qu'on veut ; il vient de Bangkok, et se vend très-cher à Xieng-Mai.
« Les lois du royaume sont d'une
grande sévérité : pour un vol considérable il y a peine de mort, et pour un simple larcin, répété trois fois, on encourt la même condamnation. Aussi dérobe- t-on beaucoup moins qu'à Bangkok. Quoiqu'il y ait à Xieng-Mai un grand nombre d'ivrognes (les indigènes font tout du vin de riz, qu'ils boivent avec excès) (1). Il est cependant très-rare qu'ils se battent ou se disputent. Pendant tout le temps que je suis resté dans ce pays, je n'ai entendu parler que d'une seule uerelle, et c'était entre femmes. L'une 'elles, dans sa colère, avant voulu ren* verser la cabane de l'autre, celle-ci alla porter plainte au prince, qui arriva aussitôt avec une troupe de satellites, s'empara de la tapageuse, et la mit aux fers, où elle resta plus d'un mois; ce ne fut même qu'à force d'argent qu'elle parvint à en sortir.
« Quoique j'aie dit plus haut que le caractère des rentres-Noin diffère peu de celui des Siamois, je crois cependant les premiers plus curieux , et surtout plus mendiants ; cette dernière qualité, si c'en est une, va si loin, u'il est arrivé plusieurs fois au ministre u roi lui-même de nous demander tantôt un fruit , qu'il mangeait aussitôt devant nous, comme aurait fait un enfant, tantôt deux outrais œufs , qu'il emportait chez lui. Je ne voudrais pas décider lequel des deux peuples est le plus rusé et le plus trompeur ; cependant, s u fallait adjuger une prime, je la donnerais aux Laociens, qui en imposent d'autant plus aisément, qu'ils ont un extérieur plus franc et plus ouvert. Ils sont d'ailleurs sans respect pour la décence. Je leur ai quelquefois reproché de n'avoir d'autre religion que les déairs dépravés de leur cœur, et ils me l'avouaient sans rougir.
(i) Ceci ne cadre guère avec les récils du docteur Richardson et du capitaïue Mac-Leod; mais il faut se rappeler que M. Grandjcan n'a pas eu occasion d'étudier les moeurs des villageois, que les excès de boisson dont il
G rie ont lieu très-probablement parmi les sses classes de la population des villes, et enfin que , d'après son propre témoignage , ces excès ne sont pas comparables aux tristes exploits de nos buveurs européens, puisqu'il n'a enlendn parler que d'une seule querelle, et encore , comme il le dit , « entre femmes * ,
L'UNIVERS
« Pour les femmes, elles sont plus actives, plus laborieuses et plus intelligentes que les hommes : aussi ont-elles sur leurs maris un véritable empire, et peuvent-elles les chasser lorsquelles n'en sont pas contentes. Si le prince n'eût pas défendu, sous peine de mort, d'embrasser notre sainte religion, elles n'auraient certainement pas tardé à se faire chrétiennes, et leurs maris n'eussent pas manqué de les suivre (1).
« Il y a à Xieng-Mai presque autant de pagodes que de maisons ; on ne peut faire un pas sans en rencontrer à droite ou à gauche. On en compte dans cette ville seulement au moins une centaine qui sont habitées chacune par dix, vingt ou trente talapoins, sans parler de celles, en aussi grand nombre, qui tombent de vétusté et qu'on ne rétablit pas. Quant à ces talapoins, ce sont presque tous des jeunes gens qui savent à peine lire , et dont le temps se passe à manger, dormir, jouer, ou à faire pis encore. Us m'ont eux-mêmes avoué plusieurs fois une partie de leurs désordres; mais quand ils ne nous en auraient rien dit, nous en avons assez vu de nos propres yeux pour pouvoir affirmer sans crainte
Sue toutes leurs pagodes sont des écoles 'immoralité
• Lorsque nous arrivâmes à Xieng- Mai, comme nous n'y connaissions personne et que personne ne nous y connaissait, nous débarquâmes dans une espèce de maison commune, que le roi a fait élever hors des murs de la ville pour les étrangers. Cette habitation , où nous avons passé la première quinzaine, n'ayant que le toit et le plancher, reste complètement ouverte a tous les vents; en sorte que nous avions passablement froid pendant la nuit, et pendant le jour nous étions tellement obsédés par la multitude de curieux, que nous avions toutes les peines du monde à nous en débarrasser
lorsque nous voulions prendre nos repas et réciter le bréviaire. Car il faut vous dire qu'à peine installés , la nouvelle en fut aussitôt répandue à plus de trois journées à la ronde; on accodrait en foule de tous côtés pour jouir d uo spectacle si nouveau; et comme disaient ces pauvres gens en leur langue: fia hà toù louang favangset the hoc bo tkai yan sàe tua ; c'est-à-dire : Sous venons de voir les grands talapoins français, que nous n'avions jamais vus de notre vie. Il en arriva même de Muang-Nan, autre royaume laocjen, distant environ de dix journées de Xieng- Mai. Ils venaient, disaient-ils, pour contempler les toû koula, c'est-à-dire les talapoins étrangers, qu'on leur avait peints comme des géants , hauts de six
coudées
« Dès que nous fûmes débarqués, nous allâmes trouver un grand mandarin (I), chargé de présenter les étrangers au roi , et nous le priâmes de solliciter pour nous une audience. Le lendemain ce personnage vint nous annoncer que son maître était disposé à nous recevoir dans la journée, mais qu'il fallait auparavant nous rendre à 1 hôtel de ville, où l'on examinerait nos papiers, afin d'en rendre compte au prince. Nous partîmes donc, et l'on nous introduisit dans une grande et méchante salle, où huit à dix mandarins, d'un âge assez avancé et à face vénérable , étaient gravement assis et nous attendaient. Comme il n'y avait là ni bancs ni chaises, force nous fut de nous asseoir au niveau des vieux aréopagistes.
On demanda nos passe -ports, qu'on trouva en règle, puis on nous interrogea sur le motif de notre arrivée daus le pays.
« Nous déclarâmes franchement que nous étions des prêtres , venus d'abord d'Europe , et ensuite de Siam , pour leur prêcher la religion du vrai Dieu , et leur
(x) On croit aisément ce qu'on désire : le résultat entrevu par M. riraodiean était possible, mais nous parait peu probable. Au reste , ce passage suffi i pour montrer à quoi a abouti la courageuse tentative de nos zèles missionnaires. M. Grandjean douue à cet égard des détails qu'il nous a paru superflu de reproduire.
usage de cette expression pour désigner les ofûciers publics ou fonctionnaires de quelque importance dans l'Inde postérieure et U Chine ; mais on sait que le mot est d'origine portugaise, et est, ainsi que sa signification, inconnu à l'immense majorité des popuhv lions indigènes.
enseigner unique chemin qui put les conduire au bonheur. Cette annonce donna lieu à plusieurs questions, auxquelles nous répondions encore quand on vint nous annoncer que le roi nous mandait au palais. Il nous reçut assez bien , nous demanda en siamois plusieurs explications sur la religion chrétienne.
Nous en profitâmes pour semer dans son cœur quelques paroles de vie ; puis, lui ayant offert nos présents, nous sollicitâmes la permission de demeurer dans son royaume. Il nous répondit qu'il y consentait bien volontiers, qu'il nous ferait bâtir une maison convenable , et qu'en attendant nous pourrions rester dans la salle où nous étions logés. Ces présents que nous lui offrîmes consistaient en une petite serinette , une bouteille d'eau de Cologne, un prisme, un miroir a facettes et deux verres en cristal.
Le lendemain nous apprîmes que pendant la nuit le roi avait convoqué ses principaux mandarins, qu'il leur avait demandé avis sur notre arrivée, et que plusieurs avaient répondu : « Nous « avons un Dieu et des ministresà nous,
• quel besoin avons-nous de prêtres in-
• connus et de leur Dieu ? S'ils veulent
• rester ici, qu'on les place hors des « murs avec les étrangers. • Peu de jours après je demandai une nouvelle audience , sous prétexte de montrer au roi quelques curiosités que je lui offris encore, et, malgré l'opposition du conseil,
1 "obtins qu'on élevât notre maison dans a ville; mais cette habitation était si peu de chose , que nous commençâmes dès lors à prévoir ce qui arriva plus tard : c'était simplement une pauvre barraque en bambou, qui avait tout au plus coûté quarante francs. Quoiqu'elle n eût ni fenêtres ni lucarnes , elle était tellement à jour de chaque côté , que nous y voyions très-clair, aussi clair à peu près que si nous avions eu le ciel pour toiture.
- Un prince étant un jour venu nous voir avec un de ses plus jeunes fils , je m'avisai d'offrir à cet enfant un petit pantalon en indienne. Pendant que j'étais encore à Bangkok, j'avais fait confectionner une vingtaine d'habillements semblables , pour les donner à des familles pauvres; ils me revenaient chacun à sept sous et demi. Je n'avais donc
32' Urrahon. (IndO-ChïHB. )
pas lieu de m'attend re à enchanter mon illustre bambin avec un si mince cadeau : mais il ne l'eut pas plus tôt reçu qu'il s'en revêtit, et retourna au palais, je ne dirai pas joyeux comme un prince, mais bien comme un roi. »
Le lendemain , la reine elle-même se rendit avec un troupeau de neveux et de petits-fils dans une maison voisine de la demeure des missionnaires, et leur envova un lingot d'argent avec prière de lui vendre dix pantalons ! — La réponse de M. Grandjean fut une offre de mettre les pantalons à la disposition de sa majesté, sans condition, ce qui satisfit la reine; et quelques jours après, elle envoya trois princesses, ses filles, toutes trois" mariées, pour réclamer les vêtements promis. « Ces princesses étaient accompagnées de beaucoup de suivantes, dont les unes (dit le missionnaire) m'apportaient des présents en riz et en fruits, les autres portaient ou conduisaient par la main les petits princelots qui venaient se partager les pantalons. Je fis asseoir à terre mes nobles visiteuses ; elles fumèrent chacune leur pipe et moi la mienne , en causant en laocien tant bien que mal, car alors je savais encore assez peu la langue. Chaque enfant reçut ensuite son pantalon, et fut heureux comme un ange. On voulut me faire accepter le prix , que je refusai, comme vous le pensez bien : je me trouvais déjà trop payé d'avoir pu, avec si peu de chose, me concilier de royales affections.
« Quant au peuple, il venait en foule nous entendre : quelques-uns paraissaient mal intentionnés, d'autres étaient assez indifférents, mais le plus grand nombre montrait des dispositions satisfaisantes. Parmi ces derniers il en était plusieurs qui auraient consenti à se préparer au baptême, s'ils n'avaient craint, disaient-ils, le roi et les princes. Cet aveu nous Ht appréhender qu'on n'eût publié à notre insu la défense d'embrasser notre foi. Ce qui nous confirma dans cette pensée, c'est que jamais je ne pus, même en payant, trouver quelqu'un qui transcrivit" les prières que j'avais traduites en laocien; tous ceux à qui j'en parlais me disaient pour toute réponse : • Je crains m le roi ! » De plus, une bonne vieille nous ayant donné son neveu pour serviteur,
L'UNIVERS
cet enfant ne put rester qu'un jour avec nous; car le premier mandarin ne l'eut pas plus tôt su qu'il épouvanta cette femme et l'obligea de retirer son neveu. Ce ministre était sans cesse à épier les personnes qui venaient nous voir, et dès (iii'il en connaissait de bien disposées, il les intimidait par ses menaces. SI le roi nous eut été tavorable, pensez-vous que son ministre eût osé contrecarrer ainsi ses intentions ? Quand on conn.iit bien les mœurs de ce pays, on comprend que c'est impossible. Cependant ayant eu à cette époque occasion de voir le prince, et lui ayant demandé s'il s'opposait à ce que ses sujets se fassent clirétiens, il m'assura que non; mais il parlait évidemment contre sa pensée, comme vous le verrez plus tard.
« Quelques jours après cette audience, la reine vint m'offrir quelques présents, et m'annonça que le roi souffrait beaucoup d'un mal que ses docteurs ue pouvaient guérir, qu'il me priait d'aller le voir, et que peut-être je lui rendrais la santé; car, quoi que je pusse dire, on voulait absolument que je lusse médecin; j'y allai effectivement, accompagné d'un jeune serviteur qui s'entendait un peu à traiter les maladies. L'audience ne se lit pas attendre : sa majesté arriva aussitôt, me rendit compte de son état, et me demanda si j'y connaissais quelque remède. « Eu ma qualité de prêtre, « lui répondis-je, je ne me suis occupé « que des moyens d'être utile aux Ames; « mais l'amené avec moi un jeune homme « qui a été pendant quatre ou cinq ans • disciple d'un médecin du roi de liang- «kok, et qui peut-être calmera vos « souffrances. » Élevant ensuite la voix pour me faire entendre de mon serviteur, qui était prosterné auprès de la porte : << Eh bien! lui dis-je, as-tu bien « compris ce que vient ue dire le roi? « Connais-tu cette maladie, peux-tn la « guérir? — Oui, père, je puis la guérir. « — En combien dejours ? — Je demande « quinze jours. » Ce jeune homme alla soigner le prince fort régulièrement, et dès la première semaine il y eut un mieux si considérable, que le roi , tout joyeux , lui dit un jour : « Va, si tu peu* « me rendre la santé, ta fortune est « faite! Ni tes maîtres ni toi ne manque- « rez de rien ; dis aux Pères de rester
« toujours dans ma ville; j'aurai soin ■ d'eux. » Le lendemain, le roi m'envoya son ministre pour m'annoncer qu'il entrait deja en convalescence; que s'il était un jour bien rétabli , il nous accorderait tout ce que nous lui demanderions, fûtce même une église à colonnes dorées!
« Tout ceci nous réjouit beaucoup, parce que notre ministère y gagnait plus de liberté : les habitants, voyant que nous étions en grande faveur, "commencèrent à prendre courage; un certain nombre d'entre eux vinrent même demander à se préparer au baptême. Ma/s, hélas ! comme toutes ces espérances s'évanouirent bientôt! »
Après s'être récrié sur l'ingratitude du souverain, qui , guéri cependant par les soins de son jeune serviteur, se prétendait toujours malade et se croyait quitte envers son médecio en ne lui faisant pas couper la tête, M. Grandjean entre dans le détail des tribulations qui marquèrent les dernières semaines de son séjour à Zim-May et que faisaient pressentir ces paroles remarquables prononcées par le roi (le tsohoa) à la dernière audience qu'il lui avait accordée :
* Je n'ai défendu à personne d'em- « brasser votre religion : je m'en tiens « là; je ne veux pas faire davantage. »
JNos pauvres missionnaires se décidèrent enfin à partir.
« Nous sortîmes de Xieng-Mai le vendredi de la Compassion de la sainteVier i:e, et nous atteignîmes le même jour un autre petit royaume appelé Lapoun (1), au sud de Xieng-Mai. A notre arrivée, nous nous rendîmes au siégedu gouvernement, hôtel de ville de l'endroit, où nous trouvâmes six à huit mandarins, qui se réunissent là tous les jours pour entendre les plaintes du peuple, juger les différends et administrer la chose publique, presque entièrement abandonnée à leurs soins. On nous demanda qui nous étions, d'où nous venions et quelles affaires nous amenaient dans le pays. Ils le savaient déjà; car plusieurs d'entre eux nous avaient vus à Xieng-Mai ; mais ce sont là des questions banales par lesquelles on a coutume d'entamer la conversation. Nous en profitâmes pour annoncer la bonnenouvclle de Jésus Christ;
(i) Labong de Ricbardsou èt de Mac Leod.
un rire moqueur fut à peu près toute la réponse qu'on nous donna. On nous permit cependant de nous installer dans une espèce de salle, située hors de la ville, où nous prêchions du matin au soir les curieux qui venaient nous examiner. ISous n'y fûmes pas en repos. Pendant la nuit, quarante à cinquante talàpoins se réunissaient autour de notre asile, battaient du tambour, et poussaient des vociférations qui ne nous permettaient pas un instant de sommeil; quelquefois même ils lançaient des pierres contre notre habitation, sans toutefois pousser plus loin l'avanie.
« Après en avoir inutilement porté plainte à l'hôtel de vilJe, je pris le parti d'aller seul trouver le roi ; j'entrai dans son palaissans me faire- annoncer, et lui parlai avec tant de hardiesse qu'il eut peur, et lit aussitôt défendre à ses talàpoins de nous molester à l'avenir. On ['écouta ; mais comme ce peuple n'était rien moins que disposé à recevoir la parole de Dieu, nous secouâmes la poussière de nos pieds, et nous dirigeâmes notre course vers le sud-est. Après quatre jours de marche, toujours au milieu des montagnes, n'ayant que du riz et des œufs à manger, nous parvînmes à un autre royaume, appelé Lakhon (1); nous y restâmes douze jours, ne recueillant, pour fruit de nos prédications, que des mépris, des railleries et des insultes. Les choses auraient même pu aller plus loin si nous n'avions pas eu des lettres de Bangkok : comme on croyait que ces recommandation.» avaient le sceau d'un prince royal, la malveillance n'osa pas en venir aux coups. Voyant donc ce peuple rebelle à la grâce, nous songeâmes de nouveau à continuer notre route, toujours vers le sud-est et toujours à tra\ers des montagnes sans fin.
« Jusque alors j'avais voyagé sur le dos d'un éléphant, et, quoique la marche de cet animal soit excessivement rude et incommode , je me trouvais encore assez à l'aise; mais dans cette dernière station, n'ayant pu nous procurer que les éléphants nécessaires pour le transport de nos effets, il fallut nous résoudre à cheminer à pied. C'était au mois d'avril : le ciel était de feu; la chaleur avait des-
(i) Lagon des explorateurs anglais.
séché et fait tomber les feuilles des arbres; les sources étaient presque toutes taries., et les sentiers que nous suivions n'offraient que des rochers très-aigus ou un sable brûlant. Dès le premier jour mes pieds avaient tant souHert qu'en arrivant au gîte où nous devions dormir, la peau était levée partout.
« Le lendemain , n'ayant pu mettre mes souliers, je me trouvai le soir avec la plante des pieds toute brûlée ; quand vint la troisième étape, je pouvais à peine faire un pas. Afind'éviter la grande chaleur du jour, je pris avec moi un de mes serviteurs, et nous poussâmes en avant dès le matin, comptant nous arrêter vers midi pour attendre les éléphants. Par malheur le guide s'endormit.
« Ne voyant rien arriver, nous commençâmes à craindre que la caravane , fatiguée, n'eût fait halte avant le lieu du rendez-vous. Que faire? le jour baissait, et nous mourrions de faim : retourner sur nos pas sans savoir s'il faudrait aller loin, c'était impossible : nous étions sans force; passer la nuit sans feu, au milieu des tigres ; cela n'était guère praticable. Que faire donc? Comme on nous avait dit qu'il y avait devant nous, à peu de distance, un petit village, nous recueillîmes nos forces, et nous nous décidâmes a aller demander l'hospitalité dans ce hameau, où nous attendrions nos éléphants, qui ne manqueraient pas d'y passer le lendemain.
« La nuit s'avançait à grands pas, et nous n'apercevions encore aucune ha* bitation : mon serviteur nVn pouvait plus; moi j'allais clopin dopant; je commençais à croire que nous serions obligés de nous courber à jeun , lorsqu'eufin nous vîmes près de nous une petite cabane. Nous allâmes y demander asile : les pauvres gens qu'efie abritait, n'ayant pas récolté de nz cette année, n'avaient à manger que des bourgeons d'arbres, avec une espèce de pommes de terre sauvages qui croissent naturellement au milieu des forêts. Ces pommes de terre seraient un poison mortel si on les prenait sans précaution ; avant d'en faire usage, on les coupe en morceaux , on les laisse dans l'eau pendant plusieurs jours, on les expose ensuite au soleil jusqu'à ce qu'elles soient bien sèches, après quoi on les fait cuire; on peut
L'UNIVERS
; lors les manger quand on n'a pas autre i hose.
« Ces pauvres gens nous dirent qu'ils n'avaient que cela à nous donner, et que .si nous voulions aller chez le chef du \illage, dont la maison n'était pas loin, nous y pourrions trouver un peu de riz. Nous suivîmes leur conseil, et après avoir bu un verre d'eau, nous partîmes.
« A notre arrivée chez le chef du village, je déclarai qui j'étais, et comment je venais frapper à sa porte ; puis je le priai d'accorder quelques aliments à deux hommes qui mouraient de faim, promettant de le récompenser le lendemain quand nos éléphants passeraient. On nous apporta un peu de riz froid, mêlé arec les pommes de terre sauvages dont j'ai parlé plus haut. Ce riz était pressé dans une espèce de corbeille en joncs, dont l'ouverture était tout juste assez large pour qu'on y pût passer le bras. Nous nous assîmes oe chaque côté, mon domestique et moi, et tour à tour nous plongions la main dans cet étrange ragoût; il était si dégoûtant, qu'il fallait boire à chaque poignée pour le faire descendre.
» Le lendemain , nos éléphants n'arrivant pas, on nous dit qu'ils avaient sans doute pris un autre chemin oui passait à trois lieues du village ou nous étions : nous envoyâmes à leur recherche, et le second jour seulement, nous apprîmes qu'on les avait vus sur la route de Muang-Tré , et qu'avant peu ils alteindraient cette ville. A cette nouvelle, mes hôtes me firent un ragoût avec la peau d'un éléphant crevé, et je partis. Mes plaies n'étaient pas encore guéries; mais il fallait avancer bon gré mal gre; car mon confrère, dont j'étais séparé depuis trois jours, était plus en peine que moi. I<> le rejoignis à Muang-Tré le soir même. Cette fois mes pieds étaient tellement en compote, que je suis resté toute une semaine sans pouvoir marcher.
• Nous touchions à la saison des pluies; il était temps de songer au retour. Nous quittâmes donc Muang-Tré, et, après avoir encore couché quatre nuits dans les montagnes, nous atteignîmes une ville siamoise appelée Tait, Mir un autre fleuve que celui par lequel ions étions montés. Là, nous avons
acheté une barque, et en douze jours nous sommes arrivés à Bangkok. »
L'ensemble des témoignages que nous venons d'analvser nous montre les peuples du Laos formant un grand nombre de petits États isolés , sans importance politique , sans esprit national , sans lien commun, et conséquemment sans ressources contre l'invasion étrangère.
Cest ce qui explique comment ils ont subi le joug des Birmans et des Siamois, et même, selon la position géographique de certains de ces États , la suzeraineté moins directe des Chinois et des Cochinchinois. Un coup d'œil jeté sur l'organisation de l'armée siamoise, en particulier, nous convaincra qu'elle aurait pu difficilement prétendre à réduire à lo béissance des peuples déterminés à s'unir pour défendre leur indépendance.
DE l'ABMÉE SIAMOISE.
Pour se faire une idée de l'importance numérique et de l'organisation d'une armée siamoise, soit dans des circonstances ordinaires, soit dans un moment de crise où le gouvernement sent la nécessité d'un grand développement de forces, il est bon de se rappelé :
i " Que la population totale du royaume n'excède probablement pas trois à quatre millions, et que tous les sujets siamois de vingt et un à soixante ans (et dans les cas urgents de seize à soixante ) doivent le service militaire (l);
2° Que certaines classes de cette population sont exemptes de la conscription : les prêtres, les employés du gouvernement, les Chinois, etc. ;
3° Que les Siamois qui se trouvent dans les conditions indiquées par la loi ou la coutume comme rendant le service militaire obligatoire, peuvent cependant acheter leur exemption ou échapper à la conscription en entrant au service de quelque fonctionnaire;
4U Enfin ? que le gouvernement siamois a toujours été et est encore hors d'état d'armer et d'équiper convenablement un corps de troupes dépassant une certaine importance numérique, ou de pourvoir à la nourriture d'une armée
(i) Ils sont marques, en conséquence . du cachet royal, sur chaque bras, au-dessus du poignet.
considérable, c'est-à-dire de maintenir troupes n'avaient d'autre abri que leurs
cette armée dans des conditions où elle vêtements ou ce que les forêts pouvaient
puisse se nourrir. leur fournir. La nuit était divisée eu
On comprend qu'il puisse être facile quatre quarts ou veilles, et à l'expiration
d'ordonner une levée en masse et même de chaque quart le gong se faisait eu-
de rassembler, sur un point donné et tendre.
pour un temps, une multitude, armée Le matériel était porté sur des cle-
tant bien que mal; mais il n'en saurait pliants, et dans des caisses ou des sacs, être ainsi d'une armée régulière ; et l'on Quant à l'organisation générale d'une
doute qu'il fût possible au gouvernement armée siamoise, elle peut se résumer
siamois d'assembler une armée de vingt ainsi qu'il suit : inille^'mmo», bien armés, équipés, enré- Quand les troupes sont rassemblées
gimentes, et prêts à marcher. — Aussi ce par les moyens ordinaires ( et en rete-
gouvernement a-t-il eu , de tout temps, nant, commecautions des conscrits, tout
recours à des auxiliaires qu'il a pris à sa ou partie de leurs familles), l'armée est
solde pour former ou compléter ses corps divisée en trois lignes , et chaque ligne
d'armée expéditionnaires. — Ancienne- en trois divisions. La première ligne se
ment Siam entretenait des Japonais à compose du naa ou centre (avancé)
son service : aujourd'hui ce sont sur- d'un pik-khwa , ou aile droite, et d'un
tout des Pégouans. piksai , aile gauche. La seconde ligne,
Dans la grande expédition envoyée ou noun, et la troisième ligne, long
pour chasser les Birmans de l'île Jun h- ( qui forme la réserve ), sont divisées de
ceytan (vers 1810), le corps d'armée la même manière, expéditionnairecomptait vingt-sept mille Le général en chef, ordinairement un
hommes, mille fauconneaux ou pierriers phraya ou dignitaire du premier ordre,
( djhidjals ), dont quelques-uns sur des est choisi bien plutôt à cause des qua-
éléphants. Un tiers environ des hommes tités qu'il se donne que pour celles qu'il
étaient armés de mousquets. L'ordre de devrait posséder réellement. Sa respon-
inarche est décrit ainsi qu'il suit : sabilité devient ainsi plus manifeste et
1. L'avant-garde, appelée soua-pa, plus grave; et le gouvernement, en cas « tigres des forêts », etmio san, « chats d'insuccès, ne se fait aucun scrupule de vigilants > ; en tout trois cents hommes, punir sans examen le général malheu- — Ce petit corps precedaitquelquefois le reux. L'ordre hiérarchique dans l'armée gros de l'armée de deux ou trois jours, parait, d'ailleurs, admettre en général quand on se savait encore loin de l'en- les mêmes désignations que dans les emnemi. plois civils : c est-à-dire que les chefs
2. Le corps d'armée ou centre , pré- doivent être pris dans les classes désicédé de l'artillerie. g nées par les mots : chaau phraya,
3. Le plk-khiua, ou aile droite. phraya phra , lo-ang r, khun ou mun,
4. \ plk sai , aile gauche. phan, et les sous- officiers et soldats Le général en chef avait ses gardes du dans les classes nai et phrai, comme
corps, dont trois cents habillés de drap dans l'ordre rivil; mais les officiers supé-
rouge, avec sabres et mousquets, et trois rieurs sont pris surtout parmi les loany ,
cents vêtus de drap bleu et armés de la les mun, qui viennent ensuite, comman-
méme manière. dent chacun deux cents hommes. Ces
Chaque escouade de dix hommes avait deux classes d'officiers et le général en
son domestique pour porteries provi- chef prêtent serment. Les phan, qui
Mons. équivalent à nos lieutenants et sous-lieu-
L'étape moyenne était de vingt milles tenants, ne sont pas soumis à cette for-
environ. malité (1). Indépendamment de cette
Des feux étaient allumés autour du désignation de la classe à laquelle ap-
camp.des sentinelles posées; des pa- partient le fonctionnaire militaire, il y trouilles se succédaient pendant toute la
nuit, et toutes communications entre (i) Low donne la formule du serne*
les différents quartiers étaient interdites ( vol. IV du Journal de la Société Ro) aie
sous peine de mort. Au bivouac les Àùatiquc de Londres, i835).
L'UNIVERS
a des titres qui sont exclusivement conférés aux commandants des corps d'armée ; ce sont ceux de :
Khun-phouy commandant en chef; P'hayakk'ha-naam, général tigre; Sing'ha-Mam, général lion ; Nagha-naam , général serpent ; Khrouttha-naam, général garouda(l).
Khotcha-naam, général lion (2) ; Sunna kk'ha-naam, général chien.
La couleur nationale pour les militaires est le rouge; mais le gouvernement est trop pauvre pour habiller convenablement ses troupes, et il n'y a qu'un corps privilégié qui puisse prétendre à un unijorme rouge ou bleu , en sorte qu'une armée siamoise en ligne présente le coup d'oeil le plus étrange, un grand nombre d'hommes étant nus jusqu'à la ceinture et les autres vêtus d'étoffes de toutes les couleurs. La disciplineestà peu près nulle; et le fantassin ne passe panrien d'analogue à nos écoles du soldat, du peloton, etc. 11 apprend dans son village la gymnastique traditionnelle, et le maniement du sabre et du bouclier, mais au camp il ne fait pas l'exercice; et s'il est armé d'un fusil, il le charge et le décharge de la manière qui lui convient le mieux. Ils ont cependant, en général, le coup d'oeil juste; et ils tirent à la cible, à une distance convenable , avec assez de succès. Le soldat (selon le capitaine Low) ne reçoit aucune paye (8) , mais il a droit à 'des
(i) Garotida est le dieu ou demi-dieu-oiseau qui sert de monture à Wishnou,
(a) Il s'agit ici d'une espèce de lion autre que le lion divin : singha; et les Siamois en distinguent, à ce qu'il parait , quatre espèces. Quoi qu'il en soit, nous dirona en passant que l'on se tromperait, ce nous semble, si l'on attribuait exclusivement le choix de ces titres redoutables aux analogies supposées ou désirées entre le caractère du général et celui de l 'animal désigné; nous croyons qu'il faut aller chercher la principale cause de l'adoption de ces titres, ai envies dans tout l'Orient, dans des associations d'un ordre plus élevé et qui dériveut du système tbéogonique et cosmogonique qui a prévalu chez les nations de l'Asie postérieure.
(3) Selon 1« renseignements recueillis par ]t> missionnaire dont nous avons analysé plus
rations, qui consistent en riz bouilli et séché au soleil, en poisson salé et quelhaut le voyage au Laos. M. (irandjean ( Revue de l" Orient t mars 1 8^5 ) :
« Un soldat reçoit une paye annuelle de trenle-six francs; un médecin et un Interprète, de quarante- huit ; et pour un si beau salaire, ils sont assujettis à des corvées qui les occupent au moins deux ou trois mois par an. Ile plus, lorsqu'ils sont en campagne, leur absence s** prolonge quelquefois une ou deux années, pendant lesquelles ils sont obligés de se procurer, a leur compte, la nourriture et le» vélemenls nécessaires; car, près ou loin de leurs familles, en temps de guerre ou en temps de pais . ils ne reçoivent jamais que leur solde annuelle, qui se distribue en présence du rui avec une grande solennité. Aussi la plupart des cli rétiens a sont- Ils très-pauvres , et c'est presque toujours la femme qui nourrit le mari et les enfants , soit en faisant des gâteaux, soit en pècbanl de* écrivisses à la ligne, ou en élevant des porcs qu'elle vend aux Chinois....
• Lorsqu'une ex pédition est résolue, et qu'un chef a reçu ordre du roi de marcher à l'ennemi, il avertit aussitôt tous ses clients de se pr parer à partir au premier signal. Chacun alors fait sa petite provision de ri/, de tabac, de sel, d'areck el de bétel qu'il met dans un sac, ainsi qu'un vase en terre pour cuire son riz; et au Jour marqué on se rend cher le prince, ou on attend qu'il soit prêt : il parait enfin, monté sur son éléphant, et tous le suivent a pied, péteméle, sans tambour ni trompette.
« Au bout de quinze jours, de trois semaines au plus, les petites provisi-JU» des soldats étant épuisées, il n'ont plus de ressource pour vivre que dans le vol ou l'aumône; mais comme ils n'ont pas toujours occasion de piller ou de mendier, ils passent souvent un ou deux jours sans nourriture aucune. La lièvre fait alors parmi eux d'affreux ravages; et ce qui mulUplie encore les victimes, cest que, n'ayant pas d'hôpitaux , les médecins ne soignent le malade qu'autant qu'il peut suivre le corps d'armée; dès qu'il n'a plus la force de soutenir une longue marche, nefnt-il que légèrement blesse, on lui prépare deux rations de riz, el on l'abandonne ainsi au milieu des déserts, ou il rst bientôt la proie des bêles féroces. Figurez-vous un de ces malheureux délaissé dans ces lugubres solitudes; quel ne doit pas être son désespoir! Maisc'estbienaulrechoselorsqu'apnss une bataille on en abandonne ainsi deux ou Irois c ds qui ne peuvent plus marcher, el qui se voient mourir ou sont dévorés par les tigres.
•i II est vrai que les Siamois évitent le combat autant qu'ils peuvent .etqu'ils ne cherchent guère qu'à su rprend re ça et là quelques hommes isoles, alin de les présenter au roi comme un gage de leur victoire. Quelquefois ils sont surpris a leur tour par l'ennemi, qui les massacre sans pilié, ou les renvoie dans leur pays, après leur avoir coupé le nez, le» oreilles ou les extrémités des pieds et des mains, car les Annamites ne se soucient pas, comme les Siamois, de faire des prisonniers. »
(a\ Selon l'abbé Ornndjean , loin les chrétiens stsinuu sont ou militaires, ou médecins , un Interprètes.
INUO-QlliNE.
mies condiments. Le gouvernement a tonne sur divers points des dépôts ou magasins de riz et autres grains qui sont alimentés par les contributions des provinces, et qui sont destinés à renouveler de temps a autre les approvisionnements de l'armée.
Les mouvements de l'année, comme les actes de la cour, sont en grande partie déterminés par l'avis des astrologues ( ma hon ) , l'interprétation qu'ils donnent aux présages, le calcul des tables qu'ils consultent et ou il est tenu compte de la position des astres, etc.
Un certain nombre d'éléphants est attaché à chaque colonne, suivant (es circonstances, et chaque éléphant de guerre a son établissement d'une vingtaine d'hommes : savoir; le mahout ( mahawoft) ou conducteur, sur le cou de l'animal , deux hommes sur le howdah pour servir la petite pièce d'artillerie (le aljinjàl, ou pierrier) qu'il porte, quatre hommes, armés tant bien que mal , attachés comme escorte à chaque jambe de l'animal, et probablement ( comme dans l'Hindoustan ) un cquU, ou aide du mahout, qui se tient pendant la marche près de la queue de l'éléphant pour accélérer son pas, etc., et qui le panse, le soigne , le charge et le décharge, aux lieux de halte, sous la direction du conducteur.
L'armée une fois en marche, sur trois lignes , le centre de chaque ligne est généralement en avance des ailes, et la première ligne tout entière en avance des deux autres , quelquefois de deux ou trois jours de marche; si elle rencontre l'ennemi, et qu'elle éprouve un échec» aussitôt que la nouvelle arrive sur les derrières, les deux autres lignes luttent presque toujours en retraite.
L'avant-garde d'une armée est précédée d'une troupe d'enjants perdus, condamnés de justice ou serviteurs de la cour ou des grands, en disgrâce momentanée, et qui ont la promesse de rentrer en grâce s'ils survivent à quelque beau fait d'armes.
Quand on arrive à portée de fusil de l'ennemi, les troupes avancent par rangs isolés qui font feu, en prenant avantage des accidents du terrain, et cèdent ensuite la place a d'autres. Quand ils attaquent une place fortifiée, ils commen-
cent, autant que possible, par l'investir entièrement. 11$ tirent quelques coups de canon de temps à autre, tandis que les pionniers et les mineurs poussent activement leurs travaux ; et quand les assiégeants sont parvenus à s'établir tout près de l'ennemi, ils font jouer une mine ; ou, s'ils croient que les assièges ont peur et songent à fuir, ils se hasardent à donner l'assaut. Leurs sièges durent quelquefois des années entières
Les préjugés et habitudes bouddhistes exercent une singulière influence sur les officiers et les soldats. Leur religion leur
firescrit, en effet, « de ne pas tuer ». La oi militaire leur enjoint de tirer sur l'ennemi; mais à grande distance, ou même hors de portée et sans viser. Tel est l'ordre donné, mais avec l'intention qu'il soit éludé ; et le soldat s'y prèle d'autant plus volontiers que la crainte éloignée de l'enfer, bien qu'elle existe en lui, le touche moins que le danger présent de perdre la vie : en un mot, il aime mieux tuer que d'être tué !
Ici, comme en Birman, les tentatives de désertion sont cruellement punies; et les familles des coupables exposées a être envoyées au dernier supplice , comme responsables de la conduite du soldat.
Dans ces circonstances, et en général quand l'occasion se présente de punir, la loi militaire ou rivile se plaît à déployer tous les raffinements de la cruauté.
Nous nous abstiendrons d'entrer dans le triste détail de ces atrocités.
Le soldat siamois n'est pas plus scrupuleux observateur de l'interdiction dont Codama a frappe les liqueurs fortes qu'il ne l'est du commandement qui lui prescrit de respecter la vie ou du moins d'avoir horreur du sang répandu- Il s'enivre d'arak quand il le peut(l) ; il fume l'opium pour s'étourdir ou se donner du courage; et il doit, s'il veut devenir un héros, lécher le sang ennemi qui a rougi la lame de son sabre.
Les Siamois ont cinq principaux étendards, ou tong-rap : un à l'avant-garde, un au centre, un à chacune des ailes et un à l'arrière-garde.
Les étendards doivent être l'ouvrage
(i) On en donne aussi aux éléphants de guerre avant que la bataille ne soit engagée.
L'UNIVERS
d'un « tchaukou » (chaukù : Low) (I), ou prêtre, ou d'un laïque d'une pieté reconnue. Ils sont faits de soie, en général, et de couleur rouge, avec la figure du singe-dieu, hanouman. Les khon* thu-thong , ou porte-étendards, sont des hommes de quelque considération, mais pas nécessairement d'unrang élevé; ils doivent être purs de cœur, et leur corps doit être mis à l'abri de toute blessure dangereuse par l'intermédiaire de cbarmes, breuvages, amulettes , etc.
Les armes nationales sont : le sabre ou coutelas, la lance et l'arc.
Les armes introduites sont : le canon ( traîué et servi par des hommes au nom- Ci) Celle expression, que nous empruntons uu capitaine Low ( qui écrit ailleurs phra-chaukltit) (a), ne se rencontre nulle part, dans Ctawfurd, comme désignation d'un talapoiu. Nuus ne nous rappelons pas non plus l'avoir sue dans Symes, Cox, Alexander, etc. ; mais nous lisons dans la relation d'un Voyage aux Indes orientâtes et occidentales , au royaume de Cambodge, etc., par Chrisloval de Jaque, écrit en 1606 {Archives des Forages, etc.; par H. Ternaux Coin pans, tome I) : «...Us nomment leurs prêtres clutcus; ceux-ci portent, pour se distinguer, uue pièce d'étoffe de coton jaune, dont les deux pointes leur tombent jusqu'aux pieds; ils se rasent aussi les cheveux , etc. ■
Il s'agit évidemment de moines ou prêtres bouddhistes ; et 1» mot chucu ( qui se prononce en réalité tc/taucou ou tchoucou ) est certainement le même que celui par lequel Low désigne les talapoins siamois, laut dans son mémoire sur les provinces de Ténasaérim que dans celui qu'U a inséré dans le vol. II du Journal de la Société Royale Asiatique de Londres, sous le litre de On liuddha and the Phrabat (i83o). Nous trouvons d'ailleurs dan» la Description du royaume de Cambodge, t>ar un voyageur Chinois ( à la fin du douzième siècle), traduite par Abel-Rétnusat, le passage suivant, qui nous parait propre à lever tous les doutes à cet égard :
«.... Les prêtres de Bouddha se uomtut-nt •< tchou-kou.... les tchou-kous se raseul les «cheveux; ils portent des habits jaunes.... ; « les moins élevés en dignité se ceignent d'uu ■ morceau de loile jaune et marchent pieds « nus, » etc. (p. 5o et 5i ).
la) Phra est le Ulre qui s'applique généralement au» prêtres et aux Idoles de Bouddha, spécialement a Bouddha et CoUtma lui-même, au roi, a IClephant Waoc, etc.
bre de vingt et quarante , suivant les dimensions de la pièce ) ;
Le pierrier à éléphant, déjà mentionné (djindjdl des Hîndoustanis, en géuéral, daulàngchààng , des Siamois);
Une autre espèce de pierrier trèsportatif (nom* un ou deux hommes), et qui s'établit , soit en campagne, soit sur un rampart, sur une espèce de trépied : « pun-khà-nok-yang » des Siamois. Il parait que cette petite pièce d'artillerie, quoique très-susceptible de perfectionnement, est une arme assez redoutable; les Birmans en ont fait un constant usage dans leur lutte avec les Anglais ;
Le mousquet d'infanterie ;
Le fusil à mèche ;
Le pistolet ;
L'espingole; khàg-praé (de manufacture chinoise).
Parmi leurs sabres, épées ou coutelas, on distingue 1 epee à deux mains et le ngao, lame recourbée de dix-huit pouces delongueur, ayant un mauche de six pieds environ ( voir plus haut, page 4-19), et qui doitétre une arme terrible dans une main courageuse et exercée. Parmi les armesdéfensives, il faut citer le bouclier (de bois, ou de cuir de buffle), la cotte de mailles, qui n'est guère portée que par des cavaliers (il y en a quelques-uns dans l'armée siamoise, mais en très-petit nombre), ou par ceux qui combattent sur des éléphants, des chausses-trapes de bambou, dont les soldats sout pourvus, et qu'ils jettent sur la route, eu cas de retraite , pour empêcher ou relarder la poursuite, etc., et enlin des turbans ou bonnets de formes particulières, sur lesquels certaines formules, en pali, ont été imprimées ou écrites, ou tout autre objet qui peut être porté sur la personne et auquel les paroles mystiques prononcées par un religieux ou uu sorcier ont nécessairement communiqué le pouvoirde garantir le corps contre toute espèce de blessures !
Ces renseignements (applicables en grande partie à l'armée birmane) (I)
( 1) A ce que nousavous déjà dît de l'organisation de l'année birmane ( p. 3 1 8 ), nous ajouterons, d'après le capitaine (aujourd'hui colonel) Low, quelques détails qui pourront servir à établir une comparaison utile entre les res-
suffisent pour montrer combien l'organisation actuelle de la force armée dans le Siain est imparfaite et défectueuse sous tous les rapports. Le gouvernement a le sent ment de sa faiblesse à cet égard, et s'est montré très-désireux dans ces derniers temps de se procurer de bonnes urines de fabriques européennes. A l'audience que le roi accorda à Crawfurd, les dernières paroles prononcées par le monarque furent les suivantes : « ... Com- « muniquez à mon minisire ce que vous « avez à dire; ce que nous demandons
sources militaires des deux peuples. — La grande année birmane, dont les Anglais euxmêmes avaient fait tant de bruit , n'a jamais excédé cinquante mille hommes présents sous les armes, ou soixante-dix mille hommes, tout compris. Cette armée était divisée en taks de dix mille : lu-ta-taum, milliers : iutayu , centaines. Le général en chef porte le titre de bandouta; son état-major se compose d'un tcliekk, lié ( ortb. de Luw), ou chef d'état-major; d'un nak-lian et d'un bu- Haye ', secrétaire. — Les ofCciers généraux et supérieurs portent le titre de bô : les principaux bûs commandent en général a un lak, ou dix mille bommes , les autres à un nombre indéfini de soldais. Le matériel birman est très-inférieur à celui des autres nations indiennes, sans en excepter les Siamois. Le soldat birman est tatuué : les Siamois pratiquaient autrefois le tatouage, puisqu'il* sont originaires du Laos, où cette pratique a été de tout temps eu honneur; mais ils affectent aujourd'hui , par baine des Birmans , de regarder cette coutume comme barbare, tandis qu'un soldat birman cousidere le Utlouage comme le complément indispensable de sa virilité guerrière. Ces deux peuples comprennent, au reste, la guerre absolument de la même manière, guerre à la fois défensive et très-activement offensive. Tous deux montrent la même habileté à prendre position et se retrancher en présence de l'ennemi : tous deux éviieni les actions eu ligue, eu bataille rangée, et se font, pour ainsi dire , une guerre souterraine. La constitution physique, les moyens d'attaque et de défense, les principes stratégiques, sont tellement semblables, qu'on aurait peine i s'expliquer que le résultai de la longue lutte eulre les Siamois et les Birmans ait été quelque peu eu faveur de ces derniers, si Ton ne se rappelait que leurs relations plus actives avec les Européens leur avaient procuré une artillerie supérieure , un plus graud nombre de fusils cl de munitions.
IHINE. 50.»
« avant tout de vous , ce sont des armes « à feu! * A peine ces derniers mots sont-ils prononcés que le son d'un gong se fait entendre , et un rideau d'étoffe d'or, comme tiré par un pouvoir magique , dérobe la présence auguste du souverain aux yeux des étrangers et des courtisans prosternés (I).
Le roi de Siam a acquis récemment une quantité assez considérable d'armes à feu des Anglo-Américains. Mais que sont de bonnes armes entre les mains de méchants soldats? Ce qui manque aux armées des peuples de l'Indo-Chine, de la Chine elle-même et du Japon, c'est l'organisation et la discipline.
Le récit du docteur Ruschenberger et les observations recueillies par le capitaine Low et le docteur Richardsou nous ont semblé particulièrement propres à donner une idée générale exacte de la civilisation actuelle des Siamois. Si l'on veut saisir, cependant, d'un poiut de vue plus général encore le caractère du peuple siamois , l'ensemble des ressources du pays , les conditions auxquelles parait devoir être soumis son avenir politique et commercial , il faut consulter de préférence l'ouvrage de Crawfurd (souvent cité par nous), les mémoires épars dans le Journal de ta Société Asiatique du Bengale, les Notices de Moore et quelques autres publications anglaises plus modernes.
Un seul de nos voyageurs et observateurs français, dans ces dernières années , a jeté un coup d'œil philosophique * sur le sujet qui nous occupe, et s'est élevé , dans ses récits , à des considérations de Tordre que nous venons d'indiquer. Nous voulons parler de M. La-
{dace (aujourd'hui contre amiral et préet maritime), qui, dans son voyage de circumnavigation sur la frégate CJrtémise, a visité une partie de l'Indo-Chine. Nous ne partageons pas l'opinion de M. Laplace sur plusieurs points ethnographiques.et sur plusieurs événements politiques qui ont influencé les destinées des peuples de l'Indo- Chine. Nous
(i) Crawfurd, ouv. cilé , vol. I, p. i47-
^UNIVERS
croyons nue ce qu'il a écrit, en particulier, sur les causes et les conséquences de la dernière guerre entre les Anglais et les Birmans trahit une connaissance très-imparfaite du caractère des deux nations et des faits qui ont précédé ou suivi la lutte. Mais le résumé qu'il trace de l'histoire de Siam et les réflexions qui lui sont suggérées par l'étude des ressources naturelles du pays, de ses rapports avec les nations européennes, ae ses tendances politiques et commerciales, nous paraissent très-dignes d'attention.
M. Laplace conclut ainsi :
« Quoique ce tableau n'ait rien de brillant, celui que je pourrais tracer du gouvernement et de la police de cette vaste cité (!) le serait encore moins.
Mais, je le répète , dans la nouvelle ère qui semble s'ouvrir pour les régions voisines de la mer de Chine , il est à croire
3u'un grand rôleest réservé au royaume e Siam , a cette contrée si fertile , si riche eu produits précieux t et que la nature a dotée de tout ce qui peut porter au plus hqut degré la prospérité commerciale d'un pays couvert comme celui-ci d'une population forte , nombreuse et industrieuse. Il serait dope à
(i) IlangWk. — M. Laplace n'a pas VÎMté liii-mcuie celte rajuiule.
désirer que, dans l'intérêt de ses armateurs et de sa politique, la France cherchât à renouer ses antiques relations avec la cour de Siam avant que nos voisins y soient devenus tout-puissants. »
Nous croyons, pour notre part, que si les Anglais ou les Américain» trouvent avantageux de faire des expéditions régulières au Siam, ce ne sera que parce que le gouvernement siamois aura molli lié ses tarifs et sa police commerciale de manière à encourager la spéculation honnête, intelligente et persévérante.
Dans ce cas lecommerce français pourra également trouver à Bangkok un debouché avantageux pour nos produits; car la aussi il y a place pour tout le monde. — Au reste , le vopu exprimé par M. 1 ;>lace paraits'èlre réalise tout dernièrement : M. le capitaine de frégate Jurien delà Gravière, l'un de nos officiers U* plus distingués, a visite, sur la eorvette la Hayonnaitê, le golfe de Siam ; il a , à ce qu'on nous assure, relâché à Bangkok , et a renoué les relations, depuis si longtemps interrompues, des gouvernements français et siamois, de manière à assurer le développement prochain de notre commerce dans ces parages. — Nous désirons bien vivement que les résultats de la mission ,lu commandant Jurien de la Gravière soient pnnnptemcpt livrés à la publicité.