PROVINCES ANGLAISES
Les acquisitions anglaises les plus récentes dans l'Indo-Chine se composent principalement des provinces cédées par les Birmans, en vertu du traité d'Vandabo, en 1826. La province Wellesley, située vis-à-vis de Poulo-Penang, à l'extrémité de la péninsule Malaise, est passée sous la domination britannique en 1800, mais n'a commencé à acquérir quelque valeur, par le défrichement et l'exploitation, que dans ces dernières années : nous lui consacrerons quelques pages. Les établissements de Poulo-Pénang, Malacca et Singapoure ont déjà été décrits dans ce recueil ( Océanie : vol. I ). Nous aurons seulement à constater le chiffre croissant de la population à Poulo-Pénang et les progrés de la culture et de la fabrication du sucre dans cette colonie, dont la province Wellesley est une dépendance.
Crawfurd estime la surface des territoires cédés par les Birmans aux Anglais à quarante-huit mille huit cents milles carrés, répartis entre les provinces d'Arakân, partie de Martabàn connue aujourd'hui sous le nom de province Q Amhersty et les provinces de Ténasséritn.
ARAkAN.
L'ancien royaume d'Arakân comprend le pays, en général montueux, qui s'étend de l'embouchure du Maaf ou Naff, par la latitude de 21° 10' nord, jusqu'au cap Négrais, situé sous le seizième parallèle. La partie septentrionale, de beaucoup la plus riche, est située entre 20° et 21° lO' de latitude et large d'environ cent milles ; elle est appelée par les indigènes Rakhaing-Dyiy ou pays de Hakhaing; cVst l'Arakân proprement dit. Le reste du pays , composé des lies iiambtjl et Muoung {Tthédouba) et du district de Thandwai
(Sandoway) est désigné par le terme général de Rakhaing-TaingGyi, ou royaume d'Arakân. Le mot Hakhaing parait être une corruption de Rekkaik, dérivé lui-même du mot pali iekkha, dont la signification populaire est celle d'un monstre moitié homme moitié bête, qui, comme le Minotaure, se nourrissait de chair humaine. Les missionnaires bouddhistes de l'Inde avaient, en conséquence, donné au pays le nom de Yekkha-Poura, qui signilie « demeure des démons ». Le nom c-lassique, et dont on fait usage dans tous les documents officiels, est Dhagnyawatl
Arakân est séparé de l'A va et du Pégu par une chaîne de montagnes qui court du nord au sud, et connue sous les noms de ïaoma ( ou You ma ) et Bokaong (1) : ces montagnes se terminent au cap Négrais , appelé dans le langage birman promontoire de Manten. Elles sont de formation primitive, et principalement composées d'ardoises et de granits; les pics les plus élevés paraissent atteindre a au moins deux mille cinq cents mètres. Au sud et à l'ouest, l'Arakân est borné par la baie de Bengale et la rivière Naff; il est séparé de la province de Tchittagong par cette même rivière et les monts IVaili, ou plus correctement Wè la toung. On peut évaluer sa superficie à environ seize mille milles carrés , répartis sur quatre districts ou subdivisions : l'Arakân propre, ( Hakhaing ) au nord , Ramri au sud d'Arakân (2), Sandoway (correctement
(i) Ou, selon Rergbaus, Romah-Pokong- Toagf — Pour les détails géographiques, nous .sommes forcé de renvoyer , faute d'espace , au savant résumé de Ritter : Asie, tome IV, p. 3<>7 et suivantes.
(a) On peut consulter un intéressant mémoire du lieutenant W. Foley sur l'île de
L'UNIVERS
Than-dwai ) au sud de Ramri, et l'Ile de Tchédouba ( Manaoung ou Maoung).
La plus grande partie du pays est encore rouverte de forêts, et présente un aspect désert et sauvage, tant les montagnes que les terres basses, qui sont toutes marécageuses. Trois rivières principales arrosent le pays : le Mayou à l'ouest, le Koiadan ( Kelading et Huritung de la carte de Berghaus ) , au centre , le Lemyo à Test. Ces trois rivières pendant les vingt ou trente derniers milles de leur cours (dans des vallées dont la direction est nord et sud ) sont unies par des criques et canaux naturels. Le Lemyo se partage en différentes branches, distinguées par des noms particuliers. Le Koiadan , en approchant de la mer, preud le nom de Gatshabha.
La grande rivière d'Arakân, le Koladan , paratt prendre sa source vers le 23e 30' de latitude nord , et parcourt environ trois degrés avant de se décharger dans la mer : ses embouchures sont obstruées par des barres , des bancs de sable et des îles. L'Arakân est un des pays les plus malsains de tout l'Orient ; ce que tous ses envahisseurs ont appris à leurs dépens. On y compte à peine cinq mois secs dans l'année. La température y est modérée ; il y tombe cependant de la grêle, mais à de longs intervalles : on en a observé trois fois dans le cours d'un demi-siècle, dont deux fois pendant les quarante années de la domination birmane. Il faut attribuer l'insalubrité du climat , non pas à l'étendue des bois et des marais, mais aux vents régnants et à la haute barrière de montagnes qui bordent le pays et empêchent la libre circulation de l'air. Les productions sont peu variées : on manufacture du sel sur a côte, et on y recueille des nids d'hirondelles en quantité considérable, chose extraordinaire dans une latitude aussi élevée. Sous le gouvernement birman le revenu net, en argent, s'élevait à environ quatorze mille ticals ( 42,000 fr.mcs) , selon Crawfurd; mais la plus grande portion des contributions se payait en nature et en corvées. Depuis que les Anglais administrent le
Ramri ou Rambri ( Yama-Waddy des Birmans ), dans le vol. IT du Journal dt la Société Viatique du BengaU, i835.
pays, l'agriculture et le commerce out tait des progrès rapides. Il résulte en effet du rapport du capitaine l'havre , commissaire-adjoint du gouvernement ( inséré dans le vol. X du Journal de la Société Asiatique du Bengale, deuxième partie, 1841 ) que sous l'administration anglaise les revenus d'Arakân ont été:
1832- 33 2,48,569, soit 620,000
Et cependant les taxes levées jadis sur l'exploitation des bois, les cabanes, les bateaux , les divers métiers, les célibataires , etc., s'élevant annuellement à 97,349 roupies, ont été supprimées depuis 1837-38.
En 1834-35 la quantité de riz exportée d'Akyab s'était élevée à 425,040 mands (ou maunds; le mand vaut environ 37 kil. , représentant une valeur de 430,000 francs. — En 1840-41 il s'était exporté du même port 2,654,298 mands, représentant une valeur de 2,800,000 fr.!
Ces chiffres prouvent de 1a manière la plus péremptoire que la substitution du régime européen a l'administration birmane a été le signal du développement rapide des ressources du pays et de sa prospérité croissante. Les annales arakânaises mentionnent que lorsque Godama visita le royaume , il confirma le nom Dhungejawati ( ou Dhagnyawatt ), qui lui avait été donné par les précédente Bouddhas, à cause de sa grande fertilité. Soit confiance dans la protection de Godama, soit amour enthousiaste de la patrie, les ArakJrw/s ont de tout temps témoigné une grande admiration pour leur terre natale. Ceux que la terreur de l'invasion birmane avait déterminés à chercher un asile sur le territoire anglais parlaient avec un regret profond de leur beau pays, cette terre fertile qui rendait cent pour un, ces lourds épis de riz, cette belle nature : la gloire et la pompe des rois , la «plendeur de la capitale,
les temples magnifiques et cette fameuse image de J' Homme- Dieu '. « Qui aurait « pu s'imaginer (dit à ce sujet le capitaine « Phayre) qu'un pays comme Arakân « inspirât des sentiments si passionnés ! »
Les Arakânais appartiennent à la même race que les Birmans, et leur nom national est également Myamma. Les Birmans eux-mêmes se disentoriginaires d'Arakân. Les deux peuples ont les mêmes coutumes, le même langage, les mêmes institutions, la même religion; mais les Arakânais sont une population dégénérée par suite de son mélange avec les habitants du Bengale et d autres étrangers. Cette population n'excédait pas, il y a quelques années, cent vingt mille âmes (environ sept habitants par mille carré! ), dont six dixièmes Arakânais, trois dixièmes mahométans de l'Inde et leurs descendants, et un dixième Birmans; elle dépasse aujourd'hui cent cinquante mille âmes.
Un livre intitulé Âadza-ff^ang (histoire des rois ) est fort répandu dans le pays; et quoique les différentes copies de ce livre présentent des variations considérables, l'étude de cette chronique a fourni au capitaine Phayre les éléments d'un mémoire spécial publié dans le volume XIII du recueil déjà indiqué (1844), et qu'on peut consulter avec fruit II resultede ses recherches et des renseignements fournis par les vieux voyageurs que le peuple arakânais a joué un rôle assez important dans l'histoire de l'Indo- Chine. Le voyageur qui parcourt aujourd'hui ces contrées y trouve en effet les traces d'une population anciennement considérable, dune civilisation antérieure et puissante. De vastes réservoirs, des murs en pierre de taille , des temples, et d'autres édifices dont les ruines attestent l'importance, montrent que le royaume d' Arakân a été jadis le centre d'une domination forte et active. La nature même du pays, protégé par une barrière de montagnes presque infranchissables d'un côté , par la mer ou des inondations artificielles de l'autre, le rendait, sous une administration vigoureuse , redoutable à ses voisins. Cesaire de i Fedricl ( dont nous avons déjà indiqué la relation, p. 338, note), qui visitait ces contrées de 1566 à lf>70, porte témoignage à l'importance du royaume d'A-
rakân dans ces temps reculés. « Les « États du roi de Hacha n, dit-il (p. 149- « 150), sont situés sur la côte entre le « royaume de Bengale et celui de Pé- « gou ; c'est le plus grand ennemi qu'ait « le roi de Pégou , qui rêve jour et nuit • aux moyens de le soumettre ; mais « cela n'est pas possible , attendu que le « roi de Pégou n'a aucun pouvoir par « mer, tandis que celui de Hachan peut « armer jusqu'à deux cents galères, et « que par terre , à l'aide de certaines « prises d'eau, il peut, quand il lui platt, « monder une vaste étendue de pays, et « couper ainsi le seul chemin par lequel « le roi de Pégou pourrait envahir le « royaume avec les grandes forces dont « il dispose •. Selon le Radza- IVang , les rois d'Arakân auraient porté leurs armes victorieuses dans la vallée de ÏAirawatl, à Siam, et jusq u Yn Chine.
Rien ne parait justifier ces prétentions; mais il est certain que vers le milieu du quinzième siècle les Arakânais étaient maîtres du Bengale jusque par delà Tchittagong (1), et demeurèrent en possession de ce pays pendant près d'un siècle. Ils ont été à diverses époques conquis par les Birmans, et avaient souvent recouvré leur indépendance; mais nous avons vu ( p. 265 ) qu'ils furent définitivement soumis en 1784.
— Godama visita l'Arakân sous le règne et à la prière de Tsandathovwiya, qui construisit le fameux temple M a hamouni en l'honneur de ce Bouddha, et plaça l'image en bronze que les Araânais prétendirent ensuite avoir été formée par les nàts eux-mêmes sur la ressemblance parfaite du saint divinisé, et douée pendant des siècles de la faculté de la parole. Cest cette statue du fiis/U que Mindragui-frA fit transporter à A va, comme le trophée le plus glorieux de sa conquête en 1784 (voir p. 265 ). Le nom de Mugs ( prononcez Mogs ou Megs), qui leur est donné par les Hindoustanis et les Européens , est cousidéré par eux comme une insulte, en ce qu'il les confond avec une classe métis de la population du district de Tchittagong, qui prétend descendre des rois
(t) Le nom même de Tchittagong est d'origine m yammae ; c'est une corruption de Ttetta-goung.
L'UNIVERS
d'Arakân. T a vanité de ce peuple leur a fait regarder l'occupation de leur pays par les A nglais comme une sorte de conquête nationale sur les Birmans, parce qu'un nombre assez considérable de réfugiés arakânais, formés en légions auxiliaires, a concouru à l'invasion des Anglais et combattu à leurs côtés.
L'autorité anglaise s'étend en remontant la rivière Koladan, à cent trente milles environ nord de la ville d'Akyab, jusqu'à la petite rivière Cothalong ; mais au delà se trouvent des montagnes et des forêts, dans la direction du nord-est, qui vont aussi loin que Mannipoure, et qui n'ont pas encore été visitées par des Européens. Dans ces lieux sauvages vivent différentes tribus qui paraissent être continuellement en guerre les unes avec les autres ; il en est de même à l'est, où la frontière anglaise est censée s'étendre jusqu'à la chaîne des monts Youma. Les tribus qui occupent une zone de quinze à vingt milles de largeur en deçà de cette chaîne n'ont jamais subi le joug d'aucun gouvernement étranger, soit celui des rois d'Arakân, soit celui des Birmans ou des Anglais; elles étendent même leur domination au delà de la prétendue limite ou plutôt sur une portion de cette limite qui n'a pas moins de douze à quinze cents milles carrés d'étendue. On trouve dans le mémoire du capitaine Phayre ( déjà cité, p. 265 ) d'assez amples détails sur les différentes races ou tribus qui constituent la population totale, et que ce mémoire divise en habitants des plaines et habitants des montagnes (I) : Toungthas et Kyoungthas ; mot à mot :
« Fils de la montagne • et « Fils du torrent ».
L'Arakân proprement dit est divisé en cent soixante cercles, dont cent quarante-huit sont appelés kywn ( Iles ) , étant situés dans les basses terres , et
(i) Yol. Xdu Journal de l'a Société Asiatique du Bengale, deuxième partie, p. 679 et suivantes (1841). vol. XV du même recueil contient uu mémoire du lieutenant T. Latter sur les tribus de montagnards qui habitent les bords de la rivière Kuladyne (sic), et un autre, du même auteur, sur les monnaies ou plutôt médailles symboliques d'Arakân, fort instructifs à consulter.
douze appelés khyoung, ou « cours d'eau » , sont dans les montagnes ; l'ensemble de ces districts ou cercles contient neuf cent soixante villages. La capitale Akyab ( Tsettwe des indigènes, Tschat/ta de la carte de Berghaus), peuplée d'environ cinq mille âmes, sans les faubourgs, fait un commerce assez considérable (1).
Les limites qui nous sont prescrites ne nous permettent d'ajouter que peu de chose à l'esquisse que nous avons tracée du caractère des Arakânais ou aux renseignements qui peuvent donner une idée du degré de civilisation que ce peuple, abandonné à lui-même, avait pu atteindre à une époque déjà reculée. Nous ferons observer toutefois que les recherches du capitaine Phavre et du lieutenant Latter établissent ce fait remarquable , savoir que les rois d'Arakân ont fait frapper des monnaies et des médailles longtemps avant que les Birmans eussent recours à ce moyen de fixer les dates de certains événements ou de faciliter les échanges (2). Les emblèmes observés et expliqués par le lieutenant Latter dans son mémoire sur les monnaies ou médailles symboliques d'Arakân lui ont fourni l'occasion de rappeler une curieuse légende, également mentionnée par le capitaine Phayre , et qui montre combien les idées superstitieuses jouent un rôle important chez les Ara- "kânais (8).
(t) En i834-35 le nombre de navires à vergues qui ont pris des chargement* à Akrab était de cent quarante, jaugeait! 16,000 tonneaux; en 1841, sept cent neuf navires, jaugeant 8a, 000 touneaux.
(a) Voir ce qui a été déjà dit à ce sujet p. a65, note. — Dans le pays d'Ava. même aujoui J'hui, il n'y a aucune monnaie nationale en circulation, et le* paiements se font en lingots d'argent plus ou moins fin, dont on se borne à constater la pureté relative et k poids. — Voir aussi ce que nous avons dit a cet égard p. a8i , ainsi que les explications données par Prinsep, dans le Supplemeut au Journal Asiatique, cité p. 365, note.
(3) Les diverses tribus qui habitent l'Arakàn reconnaissent, comme les Birmans, l'influence des ndts, ou esprits, auxquels ils assignent pour résidence telle montagne, iHIe rivière, tel arbre, etc., dont ils sont les génies tulélaires. Ces superstitions se trouvent.
IN DO
La tradition populaire relative, à Tune de ces médailles, et à laquelle nous faisons allusion , est la suivante :
Le neuvième souverain de la race de Maha'ToinQ'TtaH'Da-Ya souffrait de • maui de téte violents; il consulta ses sages, qui l'informèrent quedans une de ses existences antérieures il avait animé le corps d'un chien , dans un pays situé sur les frontières de la Chine ; que lorsqu'il mourut son crâne tomba , par accident, dans une bifurcation des bran* ches d'un arbre, où il se trouvait engagé depuis cette époque; et lorsque le vent agitait l'arbre, il causait au crâne une pression dont le contre-coup douloureux se faisait sentir au roi ; qu'enGn celui-ci ne pourrait être guéri qu'en dégageant sou ancien crâne. Le roi se décida , en conséquence, à partir pour la Chine. A son départ il laissa à fa reine sa femme une bague, et lui dit que dans le cas où il ne serait pas de retour après sept ans rétolus , elle devrait élever au trône et épouser celui de ses sujets au doigt duquel la bague s'adapterait parfaitement. Il se rendit au lieu indiqué par les sages, dégagea son ancien crâne; et comme il était en route pour revenir, la fille du roi de l'Océan, qui avait conservé une vive affection pour lui, ayant été sa femme dans une existence antérieure, pria son père de susciter une tempête, qui engloutit la flotte, et mit ainsi la princesse en possession de son amant. Le premier ministre seul , échappé au désastre , regagna le pays d'Arakàn, et informa la reine de la mort de son époux. La reine fit immédiatement publier par tout le royaume qu'elle prendrait pour mari celui qui pourrait mettre la oague à son doigt. Un grand nombre d'aspirants essayèrent; mais ce ne fut que lorsqu'un bouvier, descendu des montagnes, parut à la cour avec sou frère et son neveu que le problème fut résolu : il s'y trouva même trois solutions \ car la bague pu l'anneau allait aux doigts des trois derniers
en général, mêlées au coite de Bouddha ; cependant certaines tribus n'ont d'autre idée d'un pouvoir supérieur à l'humanité que eetui qu'ils attribuent i ces nàts ou esprits : c'est ce que nous avons eu déjà l'occasion de constater.