‹ Japon, Indo-ChineChapitre 83 sur 101 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Les seuls renseignements de quelque valeur que les Européens puissent recueillir aujourd'hui sur lliistoire ancienne des peuples annamites doivent être puisés dans les annales chinoises.

Nous sommes forcé de nous borner, a cet égard, à quelques indications géné-

L'Annam parait avoir été conquis par la Chine deux cent quatorze ans avant l'ère chrétienne. A daterde cette époque, des colonies chinoises s'établirent dans le pays, et y introduisirent le langage, les lois, les opinions et les coutumes du céleste empire. Toutefois, la domination chinoise ne put se maintenir longtemps dans sa nouvelle conquête. Eu l'an 263 de notre ère la Cochinchine recouvra son indépendance, mais à la condition de payer tribut à la Chine. En I2S0 les souverains tartares de cet empire essayèrent d'établir de nouveau leur domination directe sur les pays Annamites, mais ne purent y réussir. En 1406 les Chinois, profitant des troubles intérieurs du Tong-Kiniivl), envahirent ce royaume,

au'ils évacuèrent en 1428, se contentant e l'engagemeut pris par les Ton« -Kinois de se reconnaître vassaux de la Chiue.

En 1471 le Tong-King se rendit entièrement maître de la Cochinchine. En 1340 une nouvelle révolution au Tong-King amena l'intervention chinoise, dont le résultat fut de placer le Tong/King dans la dépendance de la Chine, a laquelle il dut paver tribut tous les trois ans. En 1553 fa Cochinchine, gouvernée par un prince d'origine tona-kinoise , secoua le joug du Tong-King; et après une lutte rarement interrompue pendant près de trois siècles, et dont nous indiquerons bientôt les événements les plus saillants, le Tong-King passa définitivement, en 1802, sous la domination cochinchinoise. 11 est à remarquer pour la complète intelligence de l'Etat politique de ces contrées vers le milieu du seizième siècle, qu'à cette époque les empiétements successifs de la plus haute

(i) Les annales de Tong-King embrasseui , dil-on, une période de quatre nulle sept cent» ans, dont il faut regarder une moitié comme entièrement fabuleuse et l'autre moitié comme douteuse et remplie d'inexactitudes. On nous a conservé une liste de rois dont l'autorité s'est exercée de Tannée 940 à l'année 1810 de 1ère chrétienne. La moyenne de la durée de chaque régne est de treize à quatorze ans, ce qui prouve suffisamment que ce pays a dû être fréquemment en proie à l'anarchie et aux désordres qui résultent d'un mauvais gouvernement. Dans celle période d'un peu moins de neuf siècles, ou ne compte pas moins de sept dynasties.

autorité militaire au Tong-King avaient établi dans ce royaume une forme de gouvernement analogue à celle que nous avons eu occasion de décrire dans ce volume comme ayant prévalu et prévalant encore au Japon ; c'est-à-dire la coexistence d'un souverain de droit et d'un souverain de fait : le premier désigné par le titre de vua (ou boua, selon Crawfurd ) , c'est-à-dire « roi ou souverain »; le second, par celui de chua ou tchoua (Crawfurd), qui signiOe « sei-

§neur », ou « lieutenant-général », ou ( en 'autres termes ) « vice-roi ». Cette forme de gouvernement se maintint jusqu'en 1748, époque à laquelle le souverain légitime parvint à ressaisir les rênes du gouvernement. En 1788-89 le Tong- King fut envahi et soumis par un usurpateur cochinchinois, qui mourut en 1792.

En 1801 la Cochinchine rentra sous l'autorité de ses anciens rois, la race usurpatrice fut détruite, et leTong-King fut annexé en 1802, comme nous l'avons déjà dit, à l'empire Annamite, sous le règne de Gia-Long.

L'évéque Taberd, dont le témoignage nous semble décisif, en ce qui touche à l'histoire de ces pays, depuis le seizième siècle, résume comme il suit les faits principaux qu'il est indispensable d'enregistrer pour établir l'ordre chronologique de la marche des événements (1).

A la fin du quinzième siècle, le roi de Tong-King s empara de quelques provinces voisines de ses Etats, et qui dé-

I tendaient du royaume de Ciampa. Dans e cours du seizième siècle, une famille tong-kiuoise, celle des IS'guyen ( sic ) , ayant rendu de grands services au roi, fut élevée dans la personne de son chef, et à titre héréditaire, à la dignité de chuà, ou lieutenant du royaume ( le roi se réservant la dignité de vua), et le gouvernement des deux provinces enlevées au roi de Ciampa constitua l'apanage de cette famille princière des Nguyen, qui en 1553 se déclara indépendante, mais ne paraîtrait avoir pris le titre et les insignes royaux qu'à dater de 1570. Ce fut la l'origine du royaume de Cochinchine ou, plus exactement, d'Jnnam, ce qui signifie « paix méri-

(i) Dicùonartum Laùno-Anamiùcum , p. i et n.

dionale » : les indigènes l'appellent éga* Ument Nam> fiét (ou f-iét-lVam), c'està-dire « Viêt méridional », et Dai-Piét, « le grand Viét ». Nous avons déjà vu qu'ils lui donnent encore le nom de Dang- Trong, ou « région intérieure » , pour le distinguer du Tong-King, qu'ils appellent Dang-lVgoài, « région extérieure ».

Depuis la constitution de ce royaume d'Annam jusqu'à nos jours on a compté onze souverains. Le roi régnant est le treizième. Nous donnons les noms de ces rois et la durée de leurs règnes, etc.

Tién vu'o'ng, de 1670 à 1614 , soit 44 ans. Sâi vu'o'ng, I6|4 1636, 21

Thu'o'ng vu'o'ng, 1636 1649, 14 HUn vu'o'ng, 1649 1668, 19

Ngâi vu'o'ng, 1668 1692, 34

Minh vu'o'ng, 1692 1724, 32

Mnh vu'o'ng, 1724 1737, 13

f-'ô vu'o'ng, 1737 1765, 28

Hiéu vu'o'ng, 1766 1777, 12

Interrègne de deux an*, pendant lesquels les Tong-Kinois, appelés par un parti de mécontents ayant à leur têleles trois frères yWy- So'n , paraissent avoir occupé la partie septentrionale de la Cochinchine. — Les frères Tdy- Sé'n, dont la révolte avait éclaté en 1 774, s'emparentde la personne du roi légitime en 1777, et le mettent à mort. — Son tilsalné cherche à ressaisir la couronne, est défait par les rebelles, et mis a mort à son tour. La reine mère s'échappe avec son second fils, Nyuycn-Chung (depuis Gia-Long). — Les frères TdyHo'n (1 ) gouvernent ta Cochinchine jusqu'en 1604.

(l) Nous regrettons de ne pouvoir entrer dans aucun détail sur ces trois illustres aventuriers (*). L'ainéet le plus jeu ne des trois frères étaient des hommes d'une rare intrépidité. — Le plu* Jeune , lj>ug-Nhung ou Long-Ninng, avait pris le titre de roi de la Cochincbine. sous le nom de Quang-Trung. Il envahit le Tong- King en I78H, et s'y lit proclamer roi. — Il faut lire dans Barrow ( V oyage en Cochinchine, traduit par Malte-Brun; 2 vol. ln-8°, Paris, 1*07 ) le récit de ces événements. Il est nécessaire de consulter également le résumé donné par Crawfurd dans la relaUon de son ambassade en Cochinchine. — Enfin , on devra avoir recours aux Nouvelles Lettres édifiante*. qui renferment des détails très-curieux sur les affaires de la Cochincbine à l'époque critique dont nous ne pouvons présenter à nos lecteurs qu'une esquisse imparfaite.

(*) Tdy-So'n signifie littéralement m montagnard* de l'Occident ». — Le» frère» ray-So'n étalent en effet originaire» des montagnes de la province 4c Qui-lThon, dans l'ouest delà capitale.

Cia-Ijung, roi légitime, mais nominal, de 1777 a 1601, panient .1 reconquérir son rovanme, ri reunil le Tong-King el le Cambodje a se» F.taK Il meurt en IH20, après un règne effectif de dix-neuf ans.

Ninh-Mang, règne de 1820 à IMS, soit 22 ans. Thiou-Tri, HWi 1847, 6

Tu-Duc, 18*7 W

Ce fut surtout à la coopération intelligente et dévouée d'un Français, homme éminent à tous égards, que Gia-Long dut sa restauration sur le trône de ses ancêtres. C'est pour nous un devoir, quelque limité que nous soyons dans cette esquisse historique, dé nous arrêter quelques iustants sur les étranges péripéties du drame politique dont notre illustre compatriote a été le véritable héros.

Pigneau ( ou Pigneaux, selon Taberd ) de Behaiue, plus connu sous le nom d'évéque d'Adran, était né en 1741, dans le diocèse de Laon. Il se dévoua à la carrière périlleuse des missions étrangères.

11 fut nommé, en 1770, évéque d'Adran, in par (ibus, et coadjuteur de l'évéque de Canathe, auquel il succéda Tannée suivante comme vicaire apostolique. Kn 1774 il se rendit à Macao, puis au Cambodje,d'où il entra dans la Cochinchine. C'était à l'époque de la grande révolution qui avait successivement coûté la vie à deux rois, massacrés par les rebelles Tày- Sô'n, dont nous venonsd'indiquer l'aventureuse carrière. Pigneau donna un asile dans sa maison à Nguyén-Chung, frère cadet du dernier monarque, et qui fut proclamé roi dans les provinces qui étaient restées fidèles à sa famille. L'évéque d'Adran, appelé à la cour de ce prince, s'attacha a lui par d'autres services et surtout par les sages et courageux conseils qu'il lui donna dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Les Tày-Son ayant obligé ce malheureux souverain à prendre de nouveau la fuite, en 1782, son fidèle conseiller abandonna aussi la Cochinchine. Après avoir mené la vie la plus misérable dans le Cambodje et dans les pays voisins, les fugitifs allèrent chercher un abri dans

(l)Ce prince, dont le nom aeluel signifie « Postérité vertueuse », el qui s'appelait avaut son intronisation lioang-IShûm , a été proclamé sans opposition le 10 novembre ift*7, au préjudice de son frère aine HoanyBao.

l'une des îles situées sur la côte orientale du golfe de Siam . Ce ne fut pas Poulo-H % comme l'écrit Barrow dans sa narration, ou /Wo-OM, comme le prétendent d'autres auteurs, mais bien Fhou-Qok : ou Quadrol ( dont nous avons donné une courte description) , où Nguyén-Ch ung se réfugia, et ou il fut rejoint par environ douze cents de ses sujets ea état de porter les armes. A pprenant que les usurpateurs se proposaient d'aller l'attaquer dans cette retraite, il se détermina à passer à Bangkok. L'évéque d'Adran avait traîné jusque alors avec lui ses dicrs élèves du collège des missions fondé en Cochinchine, et il espérait pouvoir les placer sous la protection des Siamois, alliés de son souverain adoptif; maisk roi fugitif et le courageux évéque reconnurent bientôt qu'ils ne devaient pas compter sur la foi jurée par le monarque siamois. La mésintelligence ne tarda pas à se déclarer entre les deux rois. Le roi de Siam, déjà marié à une nièce de son hôte exilé, était devenu, assure-t on, éperdument amoureux de la sœur de Aguyén-Chung^ et voulait en faire sa concubine. La résistance qu'il rencontra de la part du roi de Cochinchine et de sa mère l'avait déterminé à offrir de partager son trône avec la jeune princesse. Cette proposition ayant été également repoussée, le souverain siamois ne dissimula pas son profond ressentiment et ses projelsde vengeance. Nquyên-Chung, menacé de toutes parts, prit la résolution de s'évader, et, suivi des Cochinchinois qui avaient partagé son exil, se fraya un passage hors de Bangkok les armes à la main. Il parvint a regagner son ancien refuge de Qua- DroL Quelque temps avant cet événement, l'évéque d'Adran était parti de Siam pour visiter les provinces méridionales de la Cochinchine et sonder les dispositions des peuples pour le souverain légitime. Il les avait trouvés attachés à ses intérêts et généralement mécontents de l'usurpateur.

Alors il avait conçu l'idée d'implorer le secours du roi de France ( Louis XVI ), pour replacer sur son trône le monarque cochinchinois à des conditions que l'avenir pouvait rendre très-avantageuses à la France. Plein de ce projet, il s'embarqua pour rejoindre le prince fugitif, qu'il trouva dans sa petite île, entouré

d'un petit nombre d'amis fidèles et de soldats dévoués, et dans une condition tellement déplorable que ses pauvres soldats ne vivaient souvent que des racines qu'ils arrachaient à la terre. Le roi songeait a se jeter dans les bras des Hollandais ou des Portugais, lorsque Pigneau, dans deux entrevues qu'il eut avec lui, lui exposa le plan qu'il avait conçu, et le détermina à solliciter, par son intermédiaire, la protection de la France.

Pour donner à cette démarche un caractère plus solennel et plus décisif , il fut convenu que l'évéque emmènerait avec lui en France le fils ainé du roi, âgé de six à sept ans, qu'il présenterait au souverain français comme une garantie des intentions de son père et de la confiance avec laquelle celui-ci réclamait l'appui de notre nation. L'évéque d'Adran fit voile de Pondichéry pour son ancienne patrie en 1786-87, avec le jeune prince et investi des pouvoirs illimités de Ngâ ffuyén. L'ambassade fut reçue avec beaucoup d'égards, et le prince présenté à la cour y fut traité avec une considération inarquée : les projets du digne missionnaire furent goûtés par le ministère, bien que le maréchal de Castries, ministre de la marine, se fût d'abord montré peu disposé à les accueillir; et l'évéque d'Adran obtint, au bout de quelques mois, la conclusion d'un traite par lequel le roi de France s'engageait à envoyer sans délai, à son nouvel allié, uo secours d'hommes, de vaisseaux, d'armes et de munitions; le roi de Cocbinchine faisait, de son côté, des concessions de territoire à la France, s'engageait à faire.cause commune avec elle et à fournir au moins soixante mille hommes de troupes de terre, au besoiu, pour aider à repousser les attaques qui pourraient être dirigées par quelque puissance étrangère contre les Français établis en Cochinchine, etc. En un mot, l'alliance consentie des deux Darts était offensive et défensive dans I acception la plus étendue . mais en fait toute à ravantage de la France ;etsi le traité eût été exécuté, « il est certain ( dit Craw- « furd ) que la Cochinchine fût devenue • province française, ce qui eût amené, « par la suite, l'intervention anglaise, ■ avec toutes ses conséquences, c'est-à-dire que, dans son opinion, l'Angleterre au-

rait fini par substituer entièrement sa domination ou au moins son influence à celle de la France. Crawfurd observe que le roi légitime dut se féliciter que le secours de quelques officiers européens efft suffi pour lui donner une supériorité* marquée sur ses ennemis et assurer sa restauration sans compromettre son indépendance. En effet, le comte de Conway, gouverneur général des établissements français dans l'Inde, qui avait reçu l'ordre d'armer une flotte et de l'envoyer avec des troupes au secours du roi de Cochinchine, n'ayant pas jugé à propos de se conformer à ses instructions (1), l'évéque d'Adran sevitrédùit à s'adresser aux négociants et aux principaux habitants de Pondichéry ( où il était de retour avec le jeune prince, en 1789 ), dont il obtint quelque assistance pour la cause qu'il avait épousée. Le roi de Cochinchine, qui s'était déjà remis par luimême en possession des provinces méridionales et avait établi sa résidence à Saïgân ( ou Saï-Gong : Saigun de Crawfurd), prit dès cette même année un ascendant toujours croissant sur les usurpateurs (les Tày-S&n), et le petit renfort que l'évéque d'Adran lui amena de Pondichéry contribua puissamment à cette révolution (2). L'infatigable missionnaire ayant rejoint son souverain a do put', continua à le servir de ses conseils ; malgré les jalousies et les intrigues de cour sans cesse renaissantes, il jouit constamment de l'estime et du respect

(i) On peut voir dans la relation de Rar row le détail de cette singulière affaire, où l'influence de madame de Vienne , maîtresse de Conwav, offensée de la conduite méprisante de l'évéque d'Adran à sou égard , suffit pour faire avorter l'expédition ordonnée.

Barrow donne aussi, in extenso, le texte du traité conclu. Nous devons nous contenter de renvoyer le lecteur à la telatiou déjà indiquée.

(a) Crawfurd assure que les officiers européens qui vinrent se placer sous l'étendard de Gia-Long, et parmi lesquvls se trouvaient quelques Anglais et Irlandais, étaient, en tout , au nombre de quatorze ou quinze. — Mais c'étaient des ingénieurs , des artilleurs, des officiers de marine, et ils suffirent à l'organisation d'une armée et d'une flotte et à l'érection de fortifications redoutables, et le triomphe de Gia-Long fut assuré.

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du roi et de son fils. A la mort du vertueux prélat, arrivée en 1799, les deux princes montrèrent la plus vive douleur, et rendirent des honneurs incroyables à cet ami fidèle, qui jusqu'à son dernier soupir avait travaillé a leur ménager l'alliance et l'appui de la France. Sa mort, suivie bientôt de celle du prince royal qu'il avait élevé, conduit en France et ramené près du roi son père, fut le signal de la décadence rapide de l'influence française à la cour de Cochinchine. Ici donc, comme à Siam, comme dans l'Hindoustan, nous avons pu nous croire destinés à accomplir une grande mission ; mais notre étoile n'a jeté qu'un éclat trompeur, et, après avoir joué un rôle glorieux, nous avons été forcés d'abandonner au bout de quelques années le théâtre de nos stériles exploits! Nonseulement les tentatives faites depuis cette époque pour établir des relations régulières et utiles avec la Cochinchine ont complètement échoué; mais, par une fatalité déplorable, le désir de protéger efficacement les généreux efforts de nos missionnaires, pour répandre dans ces contrées, à demi-barbares, les doctrines et les bienfaits du christianisme a entraîné les commandants de nos navires de guerre à des démonstrations menaçantes ou même, en dernier lieu , à des actes d'hostilité, devenus sans doute inévitables, mais qui n'en sont pas moins à jamais regrettables. Résumons ici les résultats de la restauration inespérée de Gia-Long (1).

Depuis l'an née 1790, où ce monarque rentra en Cochinchine, jusqu'à 1800, il n'y eut que deux années de paix , 1 797 et 1798. Ce furent les deux années les plus importantes de ce règne, jusque là trop orageux. Sous les inspirations du digne évéque d'Adran, Gia-Long donna tous ses soins à l'amélioration de l'administration , à l'organisation des différentes branches du gouvernement, au développement des ressources du pays. Il établit une manufacture de salpêtre à Fen- Tan ( le Tsiompa des anciennes cartes) ; il ouvrit des routes de communication entre les villes et les postes les plus considérables ; il encouragea la culture de l'aréquier et du bétel dont les planta-

(i) Crawfnrd érril quelquefois Ja- Lung.

tions avaient été détruites pendant la guerre civile; il accorda des récompenses pour la propagation des vers à soie, fit préparer beaucoup de terres pour la culture des cannes à sucre, et, enfin , établit des usines pour la préparation de la poix , du goudron et de la résine. Il fit fabriquer plusieurs milliers de fusils à mèche, et, plus tard, pourvut ses troupes d'armes de modèles européens et manufacturées dans ses États, avec une netteté d'exécution remarquable. 11 ouvrit une mine de fer, et construisit des fourneaux. L'organisation des troupes et de la marine avait attiré de bonne heure son attention , et lui donna occasion de montrer toute Vactivité de sou intelligence et son infatigable persévérance. Avec l'aide de ses officiers européens (des officiers français presque exclusivement), il distribua ses soldats en régiments réguliers, établit des écoles militaires , fit euseignei aux officiers cochinchinois les priucipes de la fortification , la théorie et la pra tique de l'artillerie. Les fortifications et les arsenaux d'Hué et de Saigon (ceux de Hué, eu particulier), travaux exécutés pendant ce règne mémorable et sous la direction immédiate du roi, font aujourd'hui encore l'admiration des voyageurs européens (1). — Il créa en

(i) Il faut lire dans Fi nia y son, et surtout dans Crawfurd, ta description de ces admirables ouvrages ( Crawfurd , V volume, p. 384 à 391 ). — Hué serait une pface imprenable pour toute armée asiatique. — Mais un examen attentif de la position et des moyen*, de défense active dont cette capitale pourrait disposer en cas d'attaque régulière prouve qu'elle ne saurait tenir longtemps contre des forces européennes. — On peut même affirmer ( et cette affirmation repose sur des arguments que Crawfurd nous semble avoir formulés d'une manière décisive) {a) que la Cochiucbiue serait plu* aisée à conquérir par les Européens qu'aucun autre État considérable en Asie! — M. Chapman, envoyé par le gouverneur général Hastings à la cour de Cocbincbine, el qui se trouvait dans ce pays pendant les guerres civiles, pensait que ciuquante hommes d'infanterie européenne, vingtcinq artilleurs européens et deux cents cypayes prenant parti, soit pour les Cainhodjiens, soit pour les Tonquinois, auraient suffi

(a) P. m et US, vol. cite.

moins de dix ans une flotte de douze cents voiles (grandes et petites), dont trois frégates ou corvettes de construction européenne, environ vingt grandes jonques équipées et armées en guerre et un nombre considérable de grands bâtiments de transport , armés de canons.

Barrow nous paraît avoir exagéré les qualités , sans aucun doute très-remarquables, du roi Gia-Long. Il le représente comme aussi grand législateur et administrateur qu'il était incontestablement habile et intrépide général. Il le compare à Pierre de Russie , à l'immortel Alfred, et le place au même rang que ces grands réformateurs. Il vante sa justice et la douceur de son gouvernement , l'étendue de ses vues et de son génie. Si ce magnifique éloge eût été mérité, l'empire Annamite présenterait aujourd'hui d'autres monuments de cette intelligence régénératrice, de cette prévoyance paternelle , que les arsenaux de Saïgôn, de Hué, de Gna-Thang et de Quin-Hône. Il ressort clairement des renseignements les plus authentiques recueillis sur les principaux actes de ce souverain, qu'il était plus propre à conquérir un royaume qu'à le gouverner, dans la véritable acception de ce mot.

Ses vues en économie politique étaient étroites et illibérales , son gouvernement essentiellement despotique. Il se souciait peu « que ses sujets lussent pauvres, pourvu qu ils fussent obéissants » ; et

Ïuand on lui représentait qu'en Europe i misère occasionnait souvent la révolte , il répondait froidement « qu'en Cochincbiue les choses se passaient autrement ». — Les vengeances qu'il exerça sur les Tay-SÔ'n et leurs familles (après la mort de son sage et vertueux conseiller l'évéque d'Adran) prouvent

3 ue les instincts cruels n'étaient qu'enormi» dans cette poitrine royale ! Les cadavres de ses ennemis furent déterrés par son ordre, décapités, brutalement

pour rendre certaine la conquête de la Cochinehine oar l'un de ce* peuples. Les choses ont changé depuis celte époque; mais l'Europe possède des moyens d'attaque si puissauts surtout à l'aide de la manne à vapeur, qu'aujourd'hui encore une brigade de troupes européennes soutenue par une escadre suffirait a la cououcte de la Corbinrhine.

insultés : leurs familles entières , hommes, femmes, enfants, foulés aux pieds des éléphants , et leurs membres déchirés, suspendus par des chalues et exposés sur la voie publique dans diverses parties du royaume! On n'épargna pas même les femmes enceintes ! ( Crawfurd, p. 314, vol. II). — L'horreur qu'inspirent ces féroces représailles doit nécessairement influencer le jugement définitif de la postérité , qui ne saurait voir dans Gia-Long le monarque éclairé et bienfaisant que Barrow et d'autres historiens, trop prévenus en sa faveur, nous ont dépeint. Cependant , il faut tenir compte, dans 1 appréciation générale de son caractère, des cruelles habitudes , de la politique inhumaine et traditionnelle des souverains de l'extrême Orientât le règne de Gia-Long est, au total, celui d'un prince éminemment doué des qualités qui commandent l'admiration et le respect des peuples , sans mériter leur reconnaissance.

Il lui fallut douze années d'efforts incessants pour exterminer le pouvoir des usurpateurs. Ouin-Ilône , la capitale de Nhac , l'aîné des trois frères Tay-Son , fut attaquée et prise en 1796 ; Hué, capitale ou résidait le troisième frère, mort eu 1792, et dont le fils lui avait succédé, ne fut prise qu'en 1801 , et le Tong-King ne fut soumis qu'en 1802.

Gia-Long mourut en 1819, âgé de soixante-trois ans. Il avait conféré' à ses prédécesseurs le titre posthume d'empereur, et portait lui-même ce titre : il aimait à se croire et se disait le descendant eu ligne directe de la famille impériale des Ming , souverains du céleste empire, dont il affectait de suivre l'exemple dans la forme et les détails de son gouvernement, comme dans l'étiquette de sa cour.

Son fils Minh-Mengh, qui lui succéda à l'âge de trente-deux ans, parait avoir possédé quelques-unes des qualités militaires de son père. Mais autant celui-ci s'était distingué par sa tolérance religieuse et par la protection qu'il avait accordée aux missionnaires catholiques et les égards qu'il leur témoignait en toute occasion, autant Minh-Menyh semblait avoir pris à cœur de se montrer l'ennemi des chrétiens. Il a été leur persécuteur infatigable et impitoyable peudaut toute la durée de son règne, et

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a mérité le surnom de « Néron de la Cochinehine! »

Les successeurs de Minh-Mengh ont marché dans la même voie de persécutions et de supplices; mais la sévérité sanguinaire de leurs édits n'a pu réussir à lasser la persévérance des ministres du Christ. Le catholicisme a fait de grands

[irogrès dans l'empire Annamite, dans e Tong-King surtout, où les missions étrangères comptent aujourd'hui douze évêques qui président à l'instruction spirituelle de près d'un million de convertis, à l'administration d'un grand nombre de collèges , de couvents de religieuses, etc. L'avenir répondra-t-il aux espérances de nos missionnaires?

L'influence pacifique et civilisatrice du catholicisme parviendra-t-elle à gagner les classes élevées de la société annamite? Les tentatives du commerce ou les exigences de la politique européenne viendront- elles compliquer les problèmes dont l'esprit religieux s'efforce d'obtenir la solution par sa persévérance exaltée? — Ce sont des questions sur lesquelles nous devons nous contenter d'appeler l'attention de nos lecteurs.

Nous avons déjà indiqué les tentatives faites, à diverses époques, par les grandes nations européennes, pour nouer des relations utiles avec ces contrées et y fonder des établissements. Ces tentatives se sont renouvelées de nos jours, mais dans des conditions qui ne permettaient guère d'en espérer de bons résultats. L'issue de la mission de Crawfurd offre un exemple d'autant plus frappant de la vérité de cette assertion, qu'on aurait dû attendre de la sagesse et de l'intelligence ordinaires du gouvernement anglais, dans ces sortes d'affaires, une démarche plus prudente, une combinaison plus habile et d'une nature propre à atteindre le but qu'on se proposait. Crawfurd ne put même réussir à obtenir une audience du roi de Cochinehine. On lui dit que sa mission étant entièrement commerciale, elle excluait la possibilité de l'admettre en présence du souverain ; que c'était une affaire entièrement du ressort du ministre; que s'il eût été(cdmmeon devait s'y attendre) porteur d'une lettre du roi d'Angleterre pour le roi de Cochinehine, il aurait été présenté à la

cour (I) : que , comme simple envoyé du gouverneur général de l'Inde Anglaise, il suffisait que la lettre adressée au roi par ce haut fonctionnaire fût soumise a sa majesté; etc., etc. Les présents du gouverneur général furent poliment refusés : Crawfurd et les personnes attachées à la mission, traités avec toutes sortes d'égards; les facilités demandées pour le commerce anglais accordées sans difficulté pour tous les ports de l'empire, à Ceocception du Tong-King, et la mission congédiée (2). Nous aurons bientôt occasion, en traçant le tableau de l'état actuel des mœurs , du gouvernement et du commerce dans l'empire Annamite, de rendre compte des missions données dans ces derniers temps a plusieurs commandants de nos navires de guerre, et de leurs résultats.

(i) Crawfurd, envoyé en mission extraordinaire à la cour de Siam et à celle de Cochinehine, était porteur d'une lettre du gouverneur général ( le marquis d'Hasttng* ) pour charuu des souverains près desquels on avait voulu l'accréditer. — Ces lettres sont reproduites en entier dans un appendice à La relation de Crawfurd. — Ce sont de* documents curieux. — 1 .1 différence du protocole respectivement adopté à l'égard de ces souverains esl frappante. — Le gouverneur général écrit : « A Sa Majesté le roi de Siam >. et, sans autre préambule, la lettre commence. fl n'en est pas ainsi avec le souverain cochiochinois ; le protocole adopté à son égard «si le suivant : « A Sa î>!aje«>té Impériale fEmpe- •« reord'Anam, Cambodje et Laos, etc., etc. »

« Sous le bon plaisir de votre majesté. - etc. Le gouverneur général avait donc compris que dans le monarque coebinebinois il avait affaire à un prince de plus d'importance que le roi de Siam et plus délicat sur le chapitre de l'étiquette. — L'événement a justifie ses prévisions et au delà !

(a) Il faut lire dans Crawfurd les détails de la négociation. Ils prouvent péremptoirement que les fonctionnaires coebinebinois sont trè supérieurs aux dignitaires siamois en intelligence des affaires, en sentiment des convenances, en savoir-vivre, en morafttt. — Ou peut même affirmer, après avoir la attentivement le récit de Crawfurd, qu'aucuns diplomates européens n'auraient montré plus de tact, d'habileté, de dignité et de courtoisie réelle, que les mandarins coebinebinois n'eu montrèrent dans cette occasion.

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gouvernement. de temps. Dans la province deTong-King,

qui a été conquise et qui par conséquent

En théorie comme en pratique, le est plus portée à la révolte, le ternie est gouvernement de la Cochinchine est de sept ans. Tous ces conscrits doivent purement despotique; mais semblable servir non-seulement comme soldats, en cela au gouvernement chinois, qu'il mais encore comme marins, ouvriers de imite en plus d'un point, il affecte de se l'arsenal , manœuvres employés à la montrer patriarcal et paternel. Tout construction des routes, des ponts et l'empire doit être administré comme une des maisons. On en dispose également famille; mais le bambou est le principal comme domestiques des grands et des instrument employé à cet effet ! L'anti- officiers . Forcés de se plier tous à toute quité des coutumes et la peur des insur- chose, ils ne sont réellement bons à reclions sont les seuls freins qui arrêtent rien, et il en résulte que le pays n'a que un peu le souverain. Il n'y a de noblesse de mauvais soldats, de mauvais marins que celle que confèrent les fonctions, et de mauvais constructeurs. Elle tire da prince toute son autorité Une garde royale de trente mille pour le bien comme pour le mal. Elle hommes constitue la puissance militaire se compose d'officiers civils et militaires, de l'État. Elle réside toujours dans le divisés en dix classes, comme, en Chine, voisinage du monarque. Cette armée se les mandarins. Les deux premières for- compose de quarante régiments de six ment le conseil du roi. En somme, il cents hommes, formant cinq colonnes n'existe que deux classes de sujets : le de quatre mille huit cents hommes, avec peuple et les mandarins; mais le fils de leurs officiers, leurs éléphants et leurs chaque mandarin est en noblesse in- trains d'équipages. Des huit cents éléférieur d'un degré à son père. Quand les pliants appartenant à l'armée, cent pères viennent à déchoir, les fils rentrent trente stationnent toujours dans la cadansle peuple, à moins qu'ils ne méri- pitale. En sus de ces troupes, il y a tent de nouveau un rang élevé par leurs encore cinq légions, chacune de cinq services. Sous le gouvernement actuel , régiments et des milices provinciales les grands mandarins , ceux qu'on ap- dont le nombre varie beaucoup. La vicepelle les cinq colonnes de l'empire, etc., royauté de Saïgôn, par exemple, en a sont presque tous sortis des derniers seize régiments. La cavalerie manque , rangs de la milice. Chaque province a parce qu'elle ne convient pas à un pays son mandarin militaire pour gouverneur de montagnes et de côtes. On emploie et deux gouverneurs civils, tous trois aux travaux publics une grande partie tenus d'agir en commun. Chaque pro- de ces troupes. La marine est organisée vince se divise encore en trois départe- absolument de la même manière que ments ( huyen)\ chacun de ces huyen l'infanterie; elle stationne seulement se partage, à son tour, en quatre districts dans les ports. La flotte se compose de (Ju ou fou) et chaque fou en un certain chaloupes canonnières portant de seize nombre de villages, dont les magistrats, à vingt-deux canons, de grandes galères, élus par les paysans, sont chargés de la ayant de cinquante à soixante dix rames levée des impôts. Toute l'administra- avec de petits canons, et d'environ cinq tion est présidée par un conseil d'État cents galères plus petites avec quarante composé de six ministres. ou quarante-quatre rames. ta force mi-

Comme au Siam, le service de l'État li taire entretenue par le roi Gia-Long est depuis longtemps obligatoire pour après la soumission du Tong-King passe la population virile tout entière , ce qui pour avoir été de cent mille hommes de rend l'administration une des pires qu'on troupes régulières ; l'armée en 1822 ne puisse imaginer.' Tout sujet mâle, de présentait qu'un effectif dequarante à cindix-huit à soixante ans, peut être mis quante mille hommes. Tous ces soldats en réquisition pour le service public, reçoivent leur paye en argent et en riz; ils Dans la Cochinchine proprement dite, sont vêtus légèrement et ont le mousquet le troisième fils de chaque famille doit pour arme. Ils sont petits de stature, être soldat pendant trois ans ; après quoi, mais robustes , actifs , endurcis aux fait obtient un congé pour le même espace tigues , faciles à instruire et obéissants.

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Avec Paidedes ingénieurs français, on a fait beaucoup pour l'artillerie et la construction des forteresses. Cependant , remarque Crawfurd, la Cochinchine serait plus facilement vaincue qu'aucune autre puissance asiatique, les deux provinces du Cambodje et du Tong-King qu'elle a sur ses flancs étant extrêmement portées à la révolte. Si les Français avaient réussi, comme c'était leur dessein, à mettre tout cet empire sous leur domination, il serait probablement parvenu à développer une tout autre force.

Les revenus de l'État proviennent des capitations, de l'impôt foncier, des corvées, des contributions diverses et des taxes prélevées sur les marchandises étrangères. Tout sujet mâle , à partir de dix-neuf ans, paye pour sa personne un quun et un dixième, la fraction restant aux collecteurs et l'unité allant au trésor royal. L'impôt foncier se règle sur la propriété. Les contributions et les monopoles sont en moindre quantité que dans le Siam. Ces derniers ne concernent que le débit privilégié de certaines marchandises, telles que cannelle, cardamome, bois d'aigle, etc. On ignore la somme totale des revenus, mais le trésor du roi doit être considérable. Il passait pour renfermer 30,000 barres d'or, chacune valant deux cent trentehuit dollars d'Espagne , faisant en tout sept millions cent quarante mille dollars.

Les lois, dit Crawfurd, sont les mêmes qu'en Chine, mais on les exécute plus mal et avec infiniment plus d'arbitraire. Le bambou et la bastonnade sont, dans une multitude de cas, les seuls moyens de répression, et on y revient partout et toujours. Les parents en usent avec leurs enfants, les maris avec leurs femmes, les officiers avec leurs soldats, Tes généraux avec leurs officiers. Le grand mandarin des éléphants et premier ministre, avant accordé aux Anglais une audience de congé , fit donner en leur présence , pendant qu'ils défilaient devant lui , la bastonnade à toute la troupe de ses comédiens, parce qu'il n'avait pas été satisfait de la manière dont ils avaient joué. La loi d'ailleurs ne fait aucune différence entre les étrangers et les nationaux.

Crawfurd a rapporté de sa double

n ission une idée comparativement avantageuse du caractère cochinchinois et du gouvernement coch inchinois en particulier. Les détails qu'il nous a donnés et ceux que contient la relation de Fmlayson placent le peuple annamite dans un jour moins défavorable que les relations des autres voyageurs, soit anglais, soit français, soit américains. Un lieutenant Wnite, de la marine américaine, a visité la Cochinchine en 1819 et publié ses observations. Son livre ne nous est point tombé sous la main; mais par les extraits insérés dans le Modem Traveller on voit qu'il peint en laid outré, sinon le pays, au moins les habitants. Notre ami Ruschenberger n'a fait que passer en Cochinchine ; mais ce qu il en dit prouve que dans son opinion, comme dans celle de Crawfurd , les Cochinchinois sont une race supérieure aux Siamois, et que les fonctionnaires annamites l'emportent, à tous égards , sur les dignitaires du magnifique royaume de Thaï.

Les descriptions données par divers voyageurs intelligents, et que nous devons supposer d'une égale bonne foi, diffèrent d'une manière remarquable quant aux « caractères physiques » qu elles assignent à la race annamite, et même quant au caractère moral et aux dispositions naturelles de ces peuples. Nous croyons devoir nous arrêter a 1 opinion de Crawfurd et de Finlayson, qui noua paraissent avoir été les observateurs les plus exacts et les plus éclairés qui aient visité ces contrées. En voici le résumé.

Le Cochinchinois est de petite taille.

Les mesures prises par Finlaysop donnent une moyenne de cinq pieds trois pouces anglais ( un mètre cinq cent trente-six millimètres, ou environ quatre

£ieds huit pouces neuf lignes, mesure ançaise). La tête est remarquablement ronde, ainsi que le contour de la face; le front petit, le bas du visage large ; les yeux petits, bruns et ronds; la paupière beaucoup moins bridée que dans la race chinoise, ce qui donne au regard et à la physionomie un air de vivacité qu'on ne rencontre pas chez les Chinois. Le nés est petit, mais bien formé; la bouche très-grande , les lèvres proéminentes , mais non épaisses. La face a une expression d'intelligence, de bonne humeur et

de franchise qui distingue éminemment le Cochinchinoisdu Chinois, du Siamois et du Malais, bien que l'ensemble de la physionomie se rapproche davantage de ce "dernier type. Le Cochinchinois a les cheveux longs, noirs et rudes ; la barbe très- peu fournie, mais il la cultive avec un soin extrême. Le col est court , la poitrine bien développée , les extrémités inférieures remarquablement fortes et musculeuses. Le teint des Cochinchinois est jaunâtre; les femmes se distinguent par leur blancheur relative, et peuvent même être comparées sous ce rapport à la généralité des Européens méridionaux ; elles sont bien faites, et ne sont pas dépourvues de grâce, même dans les classes inférieures de la population.

Les Cochinchinois sont un peuple doux, naturellement inoffensif et facile à gouverner. Les basses classes se font remarquer par leur gaieté habituelle. Ils bavardent et rient à tout propos comme des enfants, en sorte qu'on pourrait penser, au premier coup d'œil, qu'ils vivent sous le plus doux et le plus paternel des gouvernements, au lieu d'être réduits, comme ils le sont en effet, à végéter en esclaves sous ledespotisme le plus absolu. Cette contradiction apparenle s'explique par l'action même de ce despotisme, qui depuis des siècles a privé le caractère de l'immense majorité du peuple de toute énergie, de tout ressort, de toute initiative; a étouffé tous les instincts nobles, toutes les aspirations de l'intelligence ; a démoralisé l'homme, en un mot, et a dégradé ses facultés en même temps qu'il a fatalement développé dans les masses les instincts et les penchants les moins honorables ou les plus avilissants pour la nature humaine. De là ces habitudes de soumission servile, de lâcheté physique et inorale, de duplicité, comme aussi de saleté, d'ignorance et d'indifférence complète en matière de religion, qui frappent les étrangers , au premier abord, et leur donnent en général l'opinion la plus défavorable du caractère cochincninois. — En tenant compte de ces remarques, on lira avec intérêt le récit suivant de M. Laplace :

« Kufin, après une longue attente, je reçus u officiel qu'un grand mandarin favori du

roi était arrivé à Tourane pour conférer avec moi sur les motifs de ma relâche en Cochinchine. Un vaste hangar construit eu bois, et environné de nattes , espèce de maison commune, qui occupe le centre de presque tous les villages cochinchinois , fut désigné pour le lieu de l'entrevue, et eulouré de troupes que l'on avait fait venir de plusieurs poiuts de la province |>our servir de garde d'honneur à l'envoyé du souverain.

« De mon coté, je lis met ire à lerre soixante matelots en uniforme des équipages de ligne, le casque en téle, le fusil au bras, et Ions sans exception dans une brillante tenue. Ils formèrent (a haie en dedans de la foule des soldats cochinchinois, depuis la maison commune jusqu'au rivage, sur lequel je débarquai dans l'après-midi , entouré de l'état-major de la Favorite. Le grand manda rin fit la moitié du chemin pour venir audevant de moi , me présenta la main , el nous entrâmes avec nos cortèges sous le hangar, où nous trouvâmes une collation servie sur une longue table , autour de laquelle tous les assistants prirent place; et tandis que chacun d'eux, assis durement sur un banc de bois grossièrement travaillé, faisait avec beaucoup de gravité honneur aux confitures chinoises et au thé qu'offraient de sales domestiques, je fis connaissance avec la figure de mon diplomate, qui m'avait placé auprès de lui : ses traits étaient réguliers, et composaient une physionomie qui au premier coup d'œil paraissait impassible el dépourvue de toute expression ; mais une plus grande alleu lion faisait découvrir dans les yeux quelque chose de faux et de rusé ; quoique jeune encore, son corps, maigre el faligué, n'annonçait ni la vigueur ni la santé. L'auguste personnage portait sur sa tète le bonnet de grand mandarin, espèce décalotte noire, orne»; par devant d'une plaque d'or longue de plusieurs pouces , sur laquelle était écrit le nom du roi en caractères chinois, et garnie de chaque côté d'une aile de neuf pouces environ de hauteur, beaucoup plus large à son extrémité qu'à sa hase , et faite de gaze noire tendue sur un fil de laiton. Une robe de soie verle brochée , semblable pour la forme à celle des mandarins chinois, et un pantalon de soie unie, dont le rouge éclatant faisait ressortir d'une manière peu agréable la couleur noirâtre des pieds, que des babouches semblaient contenir a regret , achevaient la composition de ce costume singulier, qui non- seulement n'avait rien d'imposant ni de gracieux , mais portait même l'empreinte d'une malpropreté que trahissaient tout à fait les parties du corps découvertes, el surtout les mains, dont

L'UNIVERS

les ongles, très-longs, avaient une couleur qui inspirait plus que du dégoût. Les autres grands fonctionnaires présents, parmi lesquels était le gouverneur de Faï-Fou , semblaient avoir cherché à faire briller, par l'excessive simplicité de leur habillement , la magnificence du favori de leur souverain.

« Au bout de quelques instants, je témoignai à l'envoyé du roi le désir que la conférence fût secrète ; de son côté, il exigea l'éloiguement de mes officiers i cette mesure excita visiblement la mauvaise humeur des assistants cochinchinois , et principalement de la première autorité de Faï-Fou , dont l'air mécontent fit éprouver au diplomate un mouvement d'orgueil satisfait; mais ce ne fut qu'un éclair, et sa physionomie reprit sur-lechamp son impassibilité.

■ Le mandarin avait conservé auprès de lui un individu négligemment vêtu , à la figure patibulaire, à la physionomie douteuse, au regard hautain et scrutateur, sans doute un barbier du roi ; car pendant la conférence un seul mot de lui, dit à voix basse, changeait tout en un instant. Son interprète était un Cochinchinois qui avait vécu plusieurs à Bordeaux , d'où il était revenu sa-

chant très-peu le français, mais passé maître en ruse et en friponnerie. Ce scélérat , qui fut chargé de nous espionner durant notre séjour à Tourane, empochait, très-secrètement toutefois, les présents que je lui faisais, et en échange nous rendait toutes sortes de mauvais offices auprès du souverain , dont il était l'âme damnée. Cependant, au sein de la faveur, le souvenir de la France le poursuivait : la parcimonie de son maître , la crainte continuelle des coups de rotin, lui faisaient regretter amèrement le jour où il était rentré dans sa patrie.

- De mon côté, je gardai avec moi M. Chaigneau , consul de France , que j'étais chargé de faire reconnaître en cette qualité , ainsi que le subrécargue du Saint- Michel , M. Korel , homme sage et prudent, ayant fait plusieurs voyages à la Corhinchine, dont il counaissait parfaitement la langue , la politique et les usages.

« J'avais déjà acquis quelque expérience de la manière dont les mandarins chinois ou cochinchinois agissent dans les affaires; de leurs ruses, de leurs lenteurs calculées, que le caractère généralement impatient et impérieux des Européens ne peut supporter longtemps. Ces diplomates , auprès desquels nos grands .politiques sont des philanthropes et des anges de bonne foi, ont toujours conservé jusqu'à présent l'avantage dans leurs relations avec les étrangers et même avec les Anglais , qui, ainsi que nous l'avons déjà vu, ont ou-

blié ..•

le vice-roi de Canton , leur tumée.

- La cour de Hué-Fou ne le cède en rien sous ce rapport à celle de Pékin : même défiance, même mauvaise foi. Le grand mandarin des étrangers n'agit , ne parle que d'après les ordres secrets du roi , qui se réserve par ce moyen la faculté d'approuver ou de desavouer les négociations de son ministre, suivant que les intérêts de sa politique le commandent; ce dernier, placé ainsi entre la crainte de se compromettre et le danger de déplaire à son souverain , auquel il est périlleux de dire la vérité, et qui pour mm xeut tout savoir, ne traite , autant qu'il le peut , les affaires que de vive voix , ne reçoit que très -rarement les lettres , n'écrit jamais et redoute par-dessus tout , de même que ses collègues, les événements extraordinaires dont le l>ruit pourrait parvenir jusqu'au fond du palais.

« J'eus donc à lutter contre une foule d'obstacles : à la ruse et à la duplicité, j'opposai la franchise et ta fermeté; mais comme la situation politique du roi de la Cochinchine envers les Anglais, situation dont j'ai parlé plus haut , était un obstacle insurmontable au succès de mes négociations , toutes les considérations que je pus mettre en avant n'eurent d'autre résultat que d'inquiéter davantage la cour de Hué-Fou sur un danger présent , sans la décider en faveur d'une nation dont elle ignore la puissance, et qui par le fait , trop faible encore dans ces mers éloignées, ne pourrait lui envoyer que des secours tardifs et insuffisants.

« Dans les conférences ultérieures que feus avec d'autres grands mandarins, je reconnus de plus en plus chez eux une excessive crainte des Anglais , et même de tous les Européens en général : de là je conclus que si la France n'a pas l'intention de faire valoir d'anciens droits , pour s'assurer sur les côtes de ces contrées un point militaire et commercial à la fois , propre à offrir en temps de guerre un abri à ses escadres , elle doit abandonner en Corhinchine ses marchands à leurs propres forces , car toute apparence de protection , en excitant la défiance d'un prince soupçonneux , ne pourra que faire du tort à leurs relations avec les habitants.

■ L'entrevue dut se terminer assex froidement , car aucune des deux parties n'était satisfaite; cependant , pour éloigner tout soupçon de mécontentement de ma part , j'acceptai les bœufs , les cochons , les volailles , ainsi que les jarres de vin du pays, qui me furent offerts de la part du roi ; et prévenu depuis le que le mandarin , se conformant à l'é-

tiquelte cochinchinoise, et peut-être aussi aux Cette route, seule communication existante

ordres de son maître, avait l'iutention de me entre Faî-Fou et la capitale, est fermée dans

(aire une visite à bord de la Favorite , je Fin- sa partie la plus élevée par une forte muraille,

vitai à s'v rendre , et le précédai pour lui en que , daus son inquiète prudeuce , le toi fait

faire les honneurs, garder par de nombreux soldats , et que pas

- Après deux heures d'attente, nous vîmes un Cocbiuchinois ne peut franchir, s'il ne

enfin sortir lentement de la rivière de Tou- présente au mandarin un passe-port iudi-

rane une galère que mettaient avec peine en quant son nom , son état et le but de son

deux rangs de nombreux ra- voyage, certifiés parles autorités de la ville

meurs , tons soldats de la garde , dont l'uni- ou du village d'uù il est parti : c'est aiusi qui forme jaune, les chapeaux poiutus, sur m on- le despotisme et l'anarchie peuvent se ren-

tes de plumets jaunes et rouges , formaient contrer dans le choix des moyens propres à

un coup d'ceil auquel l'envoyé de la cour, assurer leur durée.

gravement assis à la mode turque, au milieu « Quand la route est descendue au pied de sa suite , sur une plate-forme qui domi- des montagnes du côté de Tourane, elle passe sait l'arrière de l'embarcation , achevait de d'abord au milieu de plusieurs misérables vildonner quelque chose de vraiment singulier, lages , situés sur les bords arides et rocailleux Après avoir été salué de neuf coups de ca- de cette partie de la baie; ensuite elle tranon à son arrivée, le grand mandarin, tou- verse des plaines dépouillées d'arbres, coujours accompagné de son acolyte de la confé- vertes de ruières et de champs assez bien culreiice, se reposa quelques instants dans mon tivés , puis enfin elle aboutit au village de tentent , où j'avais fait préparer une Tourane, amas de chélives cases construites

appartement, ou j avais fait préparer

collation, après quoi il visita l'intérieur de la en terre et en paille, sur le terrain fangeux corvette, dont tout l'équipage était aux postes dont est bordé le fond de la baie et à I cmde combat : ni l'éclat des armes, ni l impc

impo- bouchure d'une petite rivière , mieux défen-

il d'un bâtiment de guerre dis- due par des bancs qui ne laissent entre eux

posé pour le combat, spectacle tout, à fait qu'un passage étroit et très-peu profond,

nouveau pour eux, ne purent déranger la que par deux forts sur lesquels .flotte le pa-

gravité étudiée de leurs physionomies; ce- villon jaune du souverain cochinchinois , et

pendant ils observaient tout , et semblaient que les pluies viennent détruire en partie à

compter les hommes ; et comme mes deux es- chaque mauvaise saison. La rive droite de

pions en virent dans l'entrepont un bon cette rivière est moins souvent inondée que

nombre dont l'emploi dans cette partie du celle de gauche, et commence à se ressentir du

bâtiment leur était inconnu , je suis persuadé voisinage de la mer du large, dont elle n'est

qu'ils partirent avec la conviction que la cale, séparée que par un isthme très-étroit, d'où

qui était close, renfermait le reste de l'armée; la végétation a presque entièrement disparu ,

car bientôt après leur retour à Hué-Fou de pour faire place à des dunes mouvantes que

les grandes brises remuent sans cesse. Cet

nouveaux ordres de la cour vinrent restreindre

le peu de liberté dont nous avious joui jus- isthme joint au continent la presqu'île qui , qu alors , nos démarches furent soumises à formant le côté oriental de la baie , défend une inquisition plus tyrannique encore qu'au- celle-ci des vents du large, et en fait un paravaut, et l'abord de la plus grande partie mouillage excellent. Quoique irrégulière, la des rives de la baie nous fut sévèrement dé- forme de cette presqu'île ressemble un peu à fendu. celle d'une étoile, dont les rayons partent d'un « I,a côte de droite , en entrant dans la groupe de trois montagnes escarpées et coubaie de Tourane, est formée d'une ceinture vertes de bois épais depuis le rivage jusqu'au de montagnes qui, entassées les unes sur les sommet. Du côté qui regarde la baie, de peauires, semblent dans leur sombre majesté tites rizières, arrosées par les torrents, et monter du rivage jusqu'au ciel, et dont les des champs de pistaches , auprès desquels on sommets aux formes aiguës, blanchis par les voit quelques cabanes de bûcherons attestent neigea et les pluies, se perdent dans les nuages <fue la possession de celte terre n'est pas enune grande partie de l'année; les flancs de tièrement abandonnée aux sangliers, dont les ces masses énormes sont couverts d'épaisses bandes remplissent les bois et dévastent lea forêts aussi anciennes que le monde , et dont plantations.

les éléphauts , les tigres et les sangliers se dis- « En vain, dans ce pays sauvage, l'œil du

putenl la propriété. Souvent les bétes féroces voyageur cherche ces points de vue délicieux

attendent les voyageurs sur La roule sinueuse sur lesquels il aime à se reposer ; ces villages,

et escarpée qui, franchissant la crête des doul les blanches maisons semblent se cacher

montagnes, barrières naturelles entre les deux derrière les bosquets; ces belles habitations

provinces, conduit de Tourane à Hué-Fou. qui, situées sur le penchant des collines, do-

i:umvEï\s.

initient la mer et annoncent au marin fatigué par une longue traversin qu'il va bientôt trouver île-» amis et un agréable repos, au sein duquel il pourra oublier pour quelques moments sa loiutaine patrie. De tous les rolés où nous portions nos regards, nous n 'apercevions «pie de (risle< forêts ou de misérables villages habités par une raie d'hommes dont la langue et les habitudes nous étaient égalemeut étrangères. >•

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