‹ Japon, Indo-ChineChapitre 87 sur 101 · INDUSTRIE ET COMMERCE · texte numérisé non relu

INDUSTRIE ET COMMERCE

Industrie. — Quoique les résultats obtenus jusqu'à ce jour par la race anna* mite dans les arts utiles et le commerce soient encore forts imparfaits, ils sont cependant beaucoup plus remarquables que chez les Siamois et tous les insulaires du grand Archipel, ou même tout autre peuple de l'Asie orientale, à l'exception des Hindous, des Chinois et des Japonais, qui occupent dans l'industrie un rang supérieur. Sur ce dernier point les habitants de la Cochinchine sont restés fort en arrière des Chinois, dont ils ne sont que les faibles imitateurs.

L'agriculture, même aux alentours de leur capitale Hué , n'a pas dépassé un certain deeré de médiocrité. Ils n'ont que peu de terres labourables, parce

au'ils n'ont que peu de terrains formés 'alluvion et quelques champs de riz, dont le faible produit est toujours, dans les régions tropicales , un indice de la pauvreté du peuple. Dans les champs situés le long du fleuve navigable Hué, un buffle suffit pour les grandes semailles du riz. Partout où l'on a pu établir un bon système d'irrigation la moisson offre des panicules bien nourris; mais, quoique fort bonne pour le sol léger du pays, une récolte semblable serait regardée comme mauvaise à Java, dans le Bengale et au Siam.

La capitale est obligée de tirer sa provision de riz de Saïgôn et du Tong-King, provinces qui, la première surtout, l'emportent dans ce genre de culture, grâce a une population plus condensée et à l'arrosage plus habile qu'elles pratiquent sur leurs vastes terrains d'aliuvion. Les habitants cultivent assez bien le coton, et ils en récoltent une quantité suffisante. Ils en font, dans le Tong-King, des étoffes si durables, et à si peu de frais, qu'elles pourraient facilement chasser du marché les cotonnades d'Europe; mais ils n'ont pas d'indiennes d'un fin tissu , et l'art d imprimer sur calicot leur manque encore. Le bas peuple, parmi eux, s'na-

natiire groMière et imparfaite de leur fabrication. — Les piastres ou dollars ont cours au pair à Cambodje, et les caches ou Sapèque$ cochiitchinois y ont cours également, mais arec uue légère ocrte sur le chan»e.

bille rarement d'étoffes de couleur, pour lesquelles il n'a aucun goût, et il en résulte qu'ils n'ont pas d'ateliers de teinture. L'art de filer la soie et de la tisser est celui qu'ils ont le plus perfectionné, quoique, dans leur soie écrue et Us étoffes qu'ils fabriquent , ils restent encore bien au-dessous des Chinois.

Le Tong-King était célèbre, dès les anciens temps, par son beau vernis et par les ouvrages de laque auxquels il donnait ses soins. C'est là qu'on cultivait cet arbre au vernis dont l'abbé Richard a tant parlé, sans cependant le décrire avec assez d'exactitude, dans son Histoire du Tong-King. On exporte en Chine le vernis qu'on en retire, mais ou s'en sert également dans le pays même.

D'après les renseignements recueillis par Crawfurd , l'espèce la plus médiocre se vend de dix à douze quans le picul , et la meilleure de vingt-deux à vingt-trois. Les objets de laque qu'on en fait dans le Tong-King y sont d un usage général. On est frappe de l'extrême élégance des plus précieux ouvrages en ce genre, les uns avec des ornements d'or, les autres, de nacre , ou réunissant les deux à la fois; car le Toog-King produit des nacres d'une très -belle transparence qu'on tire d'une espèce particulière de mya. Ce sont ou des boîtes pour renfermer du bétel ou d'autres petits meubles semblables. Crawfurd les trouve d'un travail plus achevé que tout ce qu'on a apporté de pareil du Japon (?), et Finlayson dit qu'ils sont plus durables.

Tous les deux eurent occasion de voir plusieurs de ces produits de l'industrie du Tong-King chez des grands de Hué, et on leur eu donna même quelquesuns.

L'art de fondre les métaux et de les travailler est depuis longtemps connu de ces peuples ; mais ils ne l'ont pas poussé assez loin pour pouvoir, par exemple, se fabriquer de bonnes armes à feu, quoiqu'ils montrent dans les arts d'imitation , comme tous les demi-barbares , des dispositions remarquables. Daus leur arsenal de Hué la fonte des canons a fait récemment de grands progrès, dont ils sont évidemment redevables aux in-

Sénieurs français qui, depuis l'époque e la révolution , sont venus donner une impulsion nouvelle à leur marine, à

LITNIVERS.

leur système de fortifications et à leur artillerie. Quand Crawfurd était, en 1828, à Singjpoure, en qualité de résident britannique, il envoya comme présent, au nom du gouverneur général des Indes, un fusil de chasse à deux coups, d'un travail exquis, au mandarin deséléphans, de Hué. lin Anglais le porta de Turon dans cette ville; au bout de deux semaines on le renvoya , accompagné d'uu autre fusil double, fabriqué, durant ce court espace de temps, dans les ateliers de l'arsenal royal, et si parfaitement imité qu'à la première vue il était difficile de le distinguer de l'original. D'après leurs idées, c'était une preuve peremptoire de leur habileté; mais l'identité des deux fusils n'était qu'apparente : ignorant l'art de durcir suffisamment l'acier, ils sont hors d'état de fabriquer des armes à feu convenables, et malgré la grande adresse qu'ils ont réellement, ils restent pour cet article toujours dépendants des Européens. Un vaisseau français venu en Cochinchine en l'aunee 1819 y apporta dix mille armes à feu ; ce sont les objets qu'on demande le plus. Le fer du pays se vend h très-bas prix; cependant, le" Siam et la Cochinchine n'interdisent pas l'importation du fer d'Europe, qui est meilleur pour la forge et à plus vil prix que celui du pays même. Les Cochinchinois possèdent les rudiments de toutes les branches de l'industrie, mais ils ne sont pas allés plus loin. Ils ont quelque idée de la manière dont on peut transformer le fer en acier; mais leurs instruments restent toujours trop mous, ou bien n'ont pas la flexibilité désirable. Ils montrent beaucoup d'habileté dans les ouvrages d'or et d'argent, particulièrement dans ceux en filigrane. Aidés des conseils des ingénieurs français, ils ont perfectionné leurs fortifications, leurs fabriques de poudre, etc. On montra à l'ambassade anglaise neuf canons de dimension colossale. Ils étaient établis sur des affûts de bois de sao, dans l'arsenal de Hué, où ils servaient de modèles.

C'était un monument que le roi guerrier d'alors , Gia-Long, avait voulu luimême ériger à sa gloire.

Enfin l'infériorité de l'industrie du pays ressort encore du mouvement des opérations commerciales et du tableau

des articles d'exportation et d'importation. C'est ce que nous allons démontrer.

Commerce. — Les Cochinchinois ne doivent pas plus que les Siamois sortir de leur pays. Leur commerce à l'étranger n'est donc pas tait par eux, mais par les nations avec lesquelles ils son t en rapport; ce qui les rend un peuple essentiellement peu mercantile. Il n'est pas toutefois interdit absolument aux sujets cochinchinois de voyager; on leur accorde alors des licences. C'est ainsi que quelques-uns d'entre eux vont parfois visiter la Chine et ont visité aussi, durant les dix dernières années, le détroit de Ma\aeca, Singapoure et Batavia. Naturellement hardis, actifs, vigoureux, dociles, ils pourraient devenir des navigateurs de premier ordre ; et s'ils ne le sont pas encore, c'est faute de pratique. Si les Cochinchinois n'émigrent pas, comme leurs voisins de l'est, les Chinois, c'est probablement qu'aucun excédant de population ne les y oblige. Ils ont même des lois sévères qui les en empêchent, et la vénération

K rotonde qu'ils professent pour les toineaux de leurs ancêtres, ainsi que le culte qu'ils rendent aux morts, entrent en première ligne parmi les nombreux obstacles qui s'y opposent. Mais Crawfurd pense que si la vie devenait trop chère, si les salaires baissaient trop.

les Cochinchinois briseraient bientôt sans scrupule toutes ces barrières, à l'exemple de leurs voisins de l'Est, ks Fukienlang, chez qui une superstition semblable et de semblables fois prohibitives ne purent arrêter les émigrations.

Les principales places de commerça dans le Cambodje sont : Kanghao ( ou Ilatien) et Saigôn; dans la Cochinchine : Nathrang (ou Yathrang), Phuyeu, Qtiinône, Faï-fo et Hué; dans le longki nu, la seule capitale Kécho Cachao ).

Le commerce intérieur a lieu principalement par la navigation ries grands fleuves du Cambodje etdu Tong-King.ou le long du littoral maritime ; et c'est par son intermédiaire que la capitale llue est approvisionnée de riz, d'hurlé , de sel , de fer et des autres objets de première nécessité. 11 y a toujours entre cette ville et Saigon deux nulle jon-

1NDOCHLNE.

que s occupées à porter le tribut que Ton paye au gouvernement et à faireje cabotage.

Le commerce entre la capitale Hué et la province septentrionale du Tong-King se fait en partie par le cabotage et en partie aussi par une navigation intérieure, au moyen des canaux naturels des lagunes qui fournissent le sel, canaux qui tracent tout prés de la côte maritime une ligne de trente à quarante milles qui n est pas encore indiquée sur nos cartes.

Le commerce de la Cochinchine avec l'étranger se borne à la Chine, au Siam, aux ports britanniques du détroit de Malacca et Singapoure. Elle envoie cependant de temps en temps quelques petits navires à Batavia.

Le commerce avec la Chine, dont Ké- Kho est le principal marché intermédiaire, s'étend aux trois provinces méridionales de cet empire. Elles échangent leurs marchandises chinoises contre les produits bruts du Tong-King. Dans les derniers temps, des marchandises anglaises sont venues aussi de Canton par cette voie, surtout de l'opium et du drap d'Angleterre, articles qui ont pu pénétrer par ce moyen. Ce commerce a lieu avec des ports tels que ceux d'Amoy, de Canton, de Ningpo, etc., et il touche à toutes les villes marchandes situées , entre Ké-Kho, dans le Tong-King, et Saigon, dans le Cambodje. Crawfurd l'évaluait en 1822 à un nombre total de cent seize jonques du port de vingt mille tonneaux ; ce qui est la moitié du commerce réalisé entre la Chine et le Siam.

Les rapports politiques de la Cochinchine et du Siam sont de nature assez compliquée. La jalousie de ces deux puissances , en ce qui concerne le partage des provinces du Cambodje, est entretenue annuellement par des ambassades d'étiquette qui ne peuvent manquer d'avoir de l'influence sur le commerce, qui se concentre spécialement sur Bangkok. Il y converge principalement de Saïgôn et de Faîfo ainsi que de Hué; mais il est dans les mains des Chinois du Siam. Quarante à cinquante petites jonques portent de Siam en Cochinchine du ter, du tabac, de l'opium, des marchandises d'Europe, et en rapportent des nattes à voile, delà soie écrue et ouvrée. Si ce commerce n'a qu'une importance

médiocre , il n'en est pas de même du commerce de la Cochinchine avec le détroit de Malacca , avec Singapoure et avec les Indes néerlandaises. Tout le commerce que faisaient précédemment les Hollandais, les Français, les Anglais avec le Tong-King, dans le courant du dix-septième siècle, avait entièrement cessé par suite des révolutions perpétuelles du pays et d'autres circonstances extérieures. Cependant ces contrées Payaient jamais été, comme la Chine et le Japon, fermées aux étrangers, contrairement à l'opinion erronée répandue en Europe. Ces diverses nations avaient eu leurs factoreries dans la capitale Ké Kho ( Cachao ) ; leurs vaisseaux remontaient le fleuve Songka jusqu'à la ville de Doméa (?), située sur le delta formé par ses eaux , à quatre milles de son embouchure; on ne commerçait pas avec la Cochinchine. La première tentative des Anglais pour renouveler le commerce avec cet empire eut lieu en 177H; mais elle ne réussit pas, étant survenue tout au plus fort d'une guerre civile qui désolait le pays. Celle faite en 1804, sous le marquis de Wellesley, pour expulser deja Cochinchine le parti français, ne réussit pas mieux, le prudent souverain qui régnait alors n'ayant pas voulu adhérer aux mesures qu'on lui proposait dans ce but. En 1815 et en 1817 les Français firent aussi de vains efforts pour renouveler des relations utiles avec l'empire Annamite. Le capitaine de vaisseau A.

de Kergariou, s'appuyant sur l'ancien traité de 1787, réclamait la cession d'un

Eetit territoire à la France pour Péta* lissement d'une loge de commerce. La France cependant durant cette période, profitant seule d'un nouveau tarif commercial , avait envoyé en Cochinchine quatre grands navires qui purent introduire et placer dans le pays de fortes cargaisons d'armes à feu, du fer, du cuivre et des cotonnades et prendre en retour du sucre et de la soie écrue. Nous avons déjà vu que le nouvel essai que les Anglais firent en 1822 ( lors de la mission de Crawfurd ) eut peu de succès sous le rapport commercial ; mais la science en profita. Les négociations furent amicales et pacifiques. On promit aux Anglais de leur accorder toutes les libertés de commerce dont ils jouissent à

L'UNIVERS

Canton ( la Chine étant le grand modèle de toutes les cours de l'Asie orientale ). On leur douna la libre entrée de tous le* ports de l'empire pour leur négoce. On consentit à leur faire remise des taxes imposées par les tarifs de douane, afin de les faire jouir des mêmes avantages

Îue tous les autres étrangers, Chinois, rançais, Hollandais, Américains. Le ministre leur donna de plus l'assurance qu'il s'efforcerait toujours d'expédier luimême, le plus vite possible, les affaires des marchands, n'ignorant pas l'importance de la promptitude en semblable matière. Mais, malgré ces belles paroles, on limita l'entrée des v;n> seaux anglais de commerce aux ports de Saigon et de Han, dans la baie de Turon et a ceux de Faifo et d'Hué, ou plutôt seulement aux deux premiers, puisque la barre presque dépourvue d'eau des autres rend leur entrée réellement impraticable aux vaisseaux européens. Ou leur dit que dans le Tong-King les fleuves n'étaient pas assez profonds pour les vaisseaux anglais, et que d'ailleurs le roi avait trouvé bon pour la première fois , imitant en cela la politique des Chinois, d'interdire encore aux étrangers l'entrée d'un pays qui venait d'être tout récemment conquis. Les efforts subséquents des Anglais pour obtenir davautage restèrent sans résultat. Ils ne manquèrent pas d'attribuer leur mauvais succès à l'influence de quelques Français restés au service du roi , et qui jouissaient à la cour d'une considération méritée. Ce ne fut qu a partir de 1819 que leur commerce avec la Cochinchine reprit de l'activité, par l'établissement du port libre de Singa-

Foure. Dans les années qui précédèrent ambassade de Crawfurd à Hué, il y avait environ vingt-six joncques,du port d'environ quatre mille tonneaux , employées annuellement au commerce de Singapoure avec la Cochinchine. Les Chinois, qui pour la plupart sont marchands et navigateurs, les conduisaient et les ramenaient. Ils vendaient en Cochinchine, pour la consommation des habitants du Cambodjc, de l'opium, du cachou de Gambier (substance provenant d'une plante grimpante, uncaria gambier, laquelle donne l'article connu dans le commerce sous le nom de « ferra japonica », Us y ajoutaient du

fer, et rapportaient en échange à Singapoure des produits du pays. Quant aux navigateurs cochinchinois, c'est à peine s'ils osaient s'aventurer à franchir les limites de leur territoire douf venir jusque-là. Le roi seul, dans ces dernières années,)' a fait des expéditions à ses propres frais. — Le commerce d'importation et d'exportation entre la Cochinchine et Singapoure a pris quelque développement de 1839 à 1844 (la seule période dont les résultats nous soient bien connus). — En 1839 les importations et exportations réunies avaient atteint le chiffre de 349,708 piastres , soit ( au change de 5 fr. 40 cent.) 1,888,413 fr.

En 184 1 elles s'étaient élevées au chiffrede538,207 piastres, soit 2,906,3l7fr.

En 1844 elles avaient fléchi d'environ 700,000 francs, mais représentaient cependant encore 407,019 piastres, soit 2,197,902 fr. (1).

Maintenant , si l'on pense aux avantages extraordinaires qu'offre, sous le rapport géographique et maritime, la côte de la Cochinchine, si abondamment pourvue de ports excellents, située de plus dans le voisinage de Canton, de Singapoure et du Bengale, on restera convaincu que ce pays semble incontestablement destiné à servir de station intermédiaire au commerce entre l'Inde et h Chine, où l'on peut se rendre ( de Tourane à Canton) en cinq jours. Enfin, on trouverait en abondance dans ces varages les articles les plus importants pour la réciprocité des échanges, à des conditions plus avantageuses qu'a Canton même, et la Cochinchine prendrait dès lors, dans l'histoire des progrès de l'Asie orientale , un rôle bien différent de celui qu'il lui a été donné d'y remplir jusqu'à présent. Bien plus, i'emigntion chinoise prêterait les mains à I accomplissement de cette révolution pacifique.

(i) Voir, pour de plus a m pire détails,

Documents tur le commerce extérieur, publics par l« ministère du commerce; n- 3x$; Paris, 1846, in-8*(p.6oct*uiv.).

MŒUBS ET COUTUMES.

Réduits comme nous le sommes à es-

Îuisser rapidement le tableau des mœurs 'une nation qui a occupé et occu pe encore une place considérable dans l'histoire de l'extrême Orient, etaue sa position intermédiaire entre la Chine et les grandes colonies anglaises et néerlandaises semble destiner à un rôle important dans l'avenir du commerce et de la civilisation, nous avons dû avoir recours aux relations des voyageurs qui à diverses

rues ont visité la Cochinchine, dans conditions propres à recueillir et à résumer avec une certaine autorité des renseignements à peu près exacts sur l'état de la civilisation à ces diverses époques. La première relation de quelque importance que nous ayons consultée est celle de John Barrow, attaché à l'ambassade de lord Macartney, qui visita la Cochinchine en 1793. Nous avons toute raison de croire qu'un observateur aussi instruit et aussi intelligent que ce membre distingué de la Société royale de Londres a décrit fidèlement et consciencieusement ce qu'il a vu ou rendu compte de ce qu'il a appris, et nous empruntons volontiers à sa relation (traduite et commentée par Malte-Brun, en 1807) les extraits suivants, qui nous permettront de nous former une idée assez précise de ce qu'était la société cochinchinoise à cette époque critique où l'influence française allait assurer le triom-

fme du souverain légitime d'Annam sur es redoutables aventuriers qui avaient usurpé son trône, et où le vénérable évê-

?|ue d'Adran s'efforçait, avec un zèle inatigable, de diriger et de consolider cette influence, dans l'intérêt de la religion et de l'humanité. L'ambassade anglaise ne visita point la cour de l'usurpateur, et son séjour dans la baie de Tourane ne se prolongea pas au-delà de vingtcinq jours ; mais Barrow était homme à tirer tout le parti possible de cette courte relâche pour recueillir des renseignements intéressants, et sa relation le prouve. Il expose, au reste, lui-même avec franchise les désavantages de sa position comme observateur, et apprécie avec beaucoup de tact et de netteté la valeur relative de ses observations. Nous allons le laisser parler.

« L'ambassadeur ne connaissait pas encore la ville de Turon (1); et comme ses principaux habitants désiraient lui témoigner leur considération en lui donnant une fête , son excellence prit jour pour le 4 juin , aGn de célébrer à terre avec les Cochinchinois l'anniversaire de la naissance du roi du pays.

« Dès la veille au soir nous observâmes un mouvement extraordinaire dans la ville, un nombre de troupes considérable, tant au dehors qu'au dedans, et enfin des éléphants de guerre. Nous ne pouvions juger si c'était par accident ou

Sar suite des anciens soupçons, ou poui onner plus d'éclat à la cérémonie; mais nous prîmes la précaution d'envoyer nos deux bricks armés dans la rivière opposée à la ville, afin d'assurer notre retraite en cas de nécessité. Cependant , la ioumce se passa dans la plus grande harmonie. Nous fûmes conduits, de la place où nous descendîmes à terre, à un grand bâtiment qui avait été construit exprès. Les deux appuis du toit étaient supportés par une rangée de piliers de bambous, qui partageaient le bâtiment en deux parties dans sa longueur. Les deux côtés et le toit étaient couverts de doubles nattes serrées , et tapissées en dedans de grosse toile de coton de différents dessins. Dans la première salle était une longue table couverte d'une nappe, avec des assiettes, des fourchettes, et couteaux à la manière et dans le goût d'Europe. Il paraît que notre ami, le Portugais, avait engagé les Cochinchinois a le laisser en quelque sorte maître des cérémonies de ce jour, et que, présumant que rien ne nous plairait plus que boire et manger, il avait voulu nous servir à notre goût plutôt qu'à celui des Cochinchinois. II faut lui rendre cettejustice, qu'il n'avait épargné ni peine ni dépense pour nous donner un dîner aussi bon que les circonstances pouvaient le permettre ; mais son zèle maladroit avait substitué un mauvais dîner portugais à un bon repas cochinchinois.

« Une légère circonstance de notre entrée dans le bâtiment ne laissa pas que d'embarrasser les officiers cochinchinois. On avait suspendu, suivant la cou-

(i) Tourane on Touranne des Français.

L'UNIVERS

tume de Chine, qui s'observe en beaucoup d'endroits, un étendard de soie, qui portait en gros caractères le nom du jeune usurpateur de Hué. Nous n'avons pas su si l'on avait regardé comme une chose toute naturelle que nous nous prosternions, suivant l'usage du pays, devant cette représentation de sa majesté, ou si Manuel Duomé leur avait dit que les Anglais ne feraient sur cela aucune difficulté ; mais il est évident qu'ils s'y attendaient, car lorsque le général commandant à Turon, qui était assis, les jambes croisées, sur un banc, comme représentant de son maître, eut vu que nous défilions après l'avoir salué , et que nous allions prendre nos places sans regarder

I étendard, il parut tout déconcerté. Son chagrin de ce que les neuf prosternations n'avaient pas été faites l'affectait tellement, qu'il semblait se croire d'autant déchu dans l'estime des officiers.

II ne fit pas grande attentiou quand on lui expliquai sur sa demande, le rang et les fonctions de chacun dans l'ambassade, jusqu'au moment où l'interprète chinois auuonça M. Parish , capitaiue d'artillerie, sous le titre de surveillant des grands canons. Toute son attention se reveilla à ce mot, et il parut regarder toute la journée cet officier comme un homme, très formidable et très-dangereux. Dans la dernière partie du bâtiment, une troupe de comédiens représentait un drame historique, lorsque nous entrâmes ; mais des que nous fumes assis, ils s'interrompirent, s'avancèrent, et firent devant nous les neuf génuflexions que nous avions eu l'incivilité de ne pas faire au mandarin et à son étendard de soie. Puis ils reprirent leur rôle, et nous importunèrent tout le temps que nous restâmes d'un bruit insupportable. Le thermomètre était ce jour-là à 81 degrés à l'ombre, en plein air, et au moins 10 degrés plus haut dans le bâtiment (I). La foule du peuple, avidede voir des étrangers, l'horrible fracas des gongs, des timbales, des tambours, des sonnettes, des trompettes et des flûtes bruyantes, était si étourdissant et si déchirant,

(i) Les degrés indiqués sont ceux du thermomètre de Fahrenheit. — 8i° équivalent à a7°,22 de noire thermomètre centigrade, et 910 à 3a°,78 de la même échelle.

qu'il n'y a > ait que la .ouveauté du spectacle qui pût nous retenir. La plus amusante et la moins bruyante partie de cette représentation théâtrale fut une espèce d'intermède exécuté par trois jeunes femmes, qui semblaient trois des

f principales actrices, et qui parurent dans 'habillement et le rôle de quelques anciennes reines, tandis qu'un vieil eunuque, en habit tout à fait singulier, jouait ses vieux tours , comme un scara mouche , ou un bouffon dans une arlequinade. Le dialogue dans cette partie différait entièrement du récitatif monotone et plaintif des Chinois. Il était vif et comique , souvent coupe par des airs gais , qu'un chorus général terminait ordinairement. Ces airs, tout ruatiques et grossiers qu'ils sont, paraissent cependant être des compositions régulières , et sont chantés en mesure exacte. Il y en eut un en particulier qui attira notre attention , dont le mouvement lent et mélancolique respirait oette douceur plaintive si particulière aux airs écossais, avec lesquels il avait uo« grande ressemblance. Les voix des femmes étaient aigres et tremblantes ; mais quelques-unes de leurs cadences jetaient pas sans mélodie. Les instruments a chaque pause donnaient une petite ritournelle, qui était graduellement soutenue et couverte par le bruit des gongs. Comme nous n'entrodioos rien à la langue, nous étions aussi peu au fait du sujet que la très-grande parue des spectateurs en Angleterre à l'opéra Italien. Au reste, dans le han^r de Turon comme au théâtre d*//ay- Market , les veux étaient occupés ainsi que les oreilles. A chaque reprise des chœurs, les trois beautés cochinchinoises, dans une danse compliquée, et où les pieds ne joyaient pas le plus grand rôle, déployaient les grâces de leur taille par différentes postures du corps , des bras et de la téte; elles formaient des tableaux variés , et tous leurs mouvements s'accordaient parfaitement avec la mesure.

■ En Chine ni en CochincDine on ne paye jamais pour entrer au spectacle.

Les acteurs donnent des représentations

Earticulières pour une somme fixée; ou ien ils représentent publiquement sous un hangar où l'entrée est libre. Dans ce cas, les spectateurs, au lieu d'animer

les acteurs par des applaudissements stériles, leur jettent des petites pièces de monnaie. Les mandarins apporteut exprès, attachées à des cordes, des centaines de petites pièces de mime espèce que celles qui ont cours en Chine. Les Cochinchiuois appellent le drame régulier troien, ou relation historique. L'ambassadeur s'était fait accompagner par la musique du bord sur le rivage, où il avait fait jouer quelques airs ; mais les Cochinehinois n'ont point d'oreilles pour l'harmonie douce de la musique européenne :

ils font beaucoup plus de cas de leurs ring-rang et de leurs song-sang, qui leur plaisent d'autant plus qu'ils sont plus bruyants.

« Nous laissâmes les comédiens au milieu de leur représentation, et uous traversâmes la place verte, qui est aussi le marché, où nous primes plaisir à voir une quantité de jeux et de danses. Le 4 de juin était dans cette partie de la Cochinehine un jour de féte générale.

Nous remarquâmes une douzaine de jeunes gens oui jouaient au ballon avec une vessie ; dans un autre quelques-uns déployaient leur agilité à sauter par dessus un bâton placé horizontalement; ici un groupe bruyant s'amusait d'un combat de coqs; là de jeunes enfants, à l'imitation de leurs aînés, excitaient des cailles et d'autres petits oiseaux, et jusqu'à des sauterelles , à se déchirer les tins les autres ; dans un autre coin on jouait aux caries ou aux dés. Mais ce qui attira le plus notre attention, ce fut une troupe de jeunes gens qui maintenaient en l'air une espèce de ballon en le frappant uniquement avec la plante du pied.

R ien n'égale l'activité et l'énergie des Cochinchinois. Un de nos matelots en eut une preuve peu agréable pour lui ; dans une dispute avec l'un d'eux, il s'apprêtait à boxer; et tandis qu'il étendait les bras, et manœuvrait pour marquer juste l'endroit où il frapperait son adversaire, le Cochinchinois lui rit au nez, tourna froidement sur le talon, et lui en frappa la mâchoired'un coup aussi vigoureusement appliqué qu'inattendu : puis, se retirant Avec un grand sang-froid, il abandonna le matelot étonné aux rires et aux plaisanteries de la foule des spectateurs. S'ils sont actifs dans l'exercice de leurs pieds, ils ne sont pas moins remarquables par la dex-

térité de leurs mains. Les joueurs de gobelets, les diseurs de bonne aventure et les sauteurs déploient tous leurs talents, au prand plaisir du peuple, et avec un grand profit; et nous apprîmes à nos dépens que ceux qui n'exercent pas ouvertement la profession d'escamoteurs n'en sont pas moins habiles dans l'art de fouiller dans les poches. Rarement nous retournions au vaisseau sans que quelqu'un eût perdu son mouchoir, objet pour lequel ils paraissent avoir un godt particulier. Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, sont des mendiants des plus importuns; ils ne se rendent pas à un premier refus, et il ne leur suffit

fias d'obtenir ce qu'ils ont demandé : la ibéralité de celui nui leur donne les rend plus pressants dans leurs demandes, et ce qu'ils n'obtiennent pas ainsi, ils tâchent de se le procurer par le vol. Ils n'ont pas même la pudeur des Spartiates, qui rougissaient d'être découverts. Il parait qu'ils ne craignent d'être punis ni pour avoir volé ni potir être surpris : leur disposition à dérober était si générale, que nous dûmes surveiller les officiers du gouvernement qui venaient à bord de nos vaisseaux.

« Cependant quelques traits fortement prononcés se distinguent éminemment dans la masse du peuple, et peuvent être considérés comme caractéristiques d'une nation. Ce n'est que de ceux-là que j'ai tiré le petit nombre d'observations que j'ai faites sur les Cochinchinois : il y en a quelques-unes qui concernent peutêtre les localités, et ne sont applicables qu'à la partie de la côte où nous avons abordé.

« La Cochinehine n'ayant formé un État séparé de la Chine que quelques siècles après Jésus-Christ, les traits desCochincliinois, et en général la plupart de leurs coutumes, leur écriture, leurs opinions reliçieuses et les cérémonies qu ils conservent encore , décèlent clairement leur origine chinoise; c'est dans les provinces du nord que cette analogie est plus fortement marquée. Ces mêmes caractères se distinguent aussi, mais dans un moindre degré, à Siam, qui est proprement Si- ) an y, ou pays occidental; au Pégou, probablement té-Quo, ou province du nord ; à A va, et dans les autres petits États compris maintenant

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