‹ Java, Siam, CantonChapitre 12 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

ron, comptait autant de Portugaises que de Chinoises : j'ai bien reconnu la religion méridionale des premières en les voyant arriver sous mantilles et en robes de couleur voyante, au moment de r tt Ite missa est » , pour se baiser le pouce et embrasser la poussière. Les secondes, dont la plupart étaient à petits pieds , se faisaient soutenir par leurs servantes dans leurs moindres mouvements.

Mais si Tautorité ecclésiastique a fait avec raison un pas vers les coutumes locales, Tautorité civile est restée, à Hong-Kong, exclusivement anglaise. C'est un point de vue curieux que de suivre les phases progressives par lesquelles a passé cet îlot rocheux, long de neuf milles et large de quatre : — en 1839, 7,000 pirates seulement Thabitaient; aujourd'hui il compte 125,000 âmes et un ancrage annuel de 2,264 navires jaugeant 1,013,748 tonneaux I Avant-poste de la rivière de Canton , la rade de Hong-Kong servit d'afcord de station aux navires de la Compagnie des Indes qui importaient Topium dans le Kuang-Tong ; puis elle devint un refuge en 1839, quand le commissaire impérial Lin brûla les célèbres factoreries et déclara guerre ouverte au commerce pestilentiel imposé par l'Europe. En 1841, le capitaine anglais Elliot obtint la cession partielle de l'île , le traité de Nankin la livra tout entière en 1842, et elle fut proclamée colonie en 1843. Ainsi naquit cet entrepôt puissant dont le

premier jalon avait été jeté par la maison Jardine : aujourd'hui, cette lûéine maison fondatrice étale, plus brillante que jamais, sa ville de magasins \ et en examinant avec ma lunette les navires de la rade, j'ai déjà compté neuf de ses navires à vapeur et douze de ses navires à voiles. Cest un monde immense que celui de ces grandes maisons anglaises qui ont des flottes sur mer et des régiments de coulies sur le rivage: important les cotonnades et Topium , exportant les thés et les soies, leurs comptoirs-casernes se dé- ,veloppent sur les quais. En moyenne, chacun de leurs navires, avec son chargeméht, vaut de huit à dix millions, et pensez quel est le roulement des fonds, quand, de Londres à Calcutta, de Calcutta à Hotig- Kong, à Amoy et à Shang-Haï, leurs vingt ou vingtcinq navires courent à toute vapeur ou sous toutes voiles.

De plus, le mouvement commercial. est ici, plus

que partout ailleurs , capricieux et inattendu. Tan* tôt un typhon écarte de leur direction première les centaines de jonques qui ont le cap, — ou plutôt Vœil, *— sur Hong-Kong, et les jette sur Saigon et ' Singapour; tantôt le riz y baisse de 25 pour cent, comme le 23 mai 1855, quand il en arrive en une nuit 35,000 picols à la fois ( plus de 2,000,000 de kilogrammes), ou bien le thé tenant en abondance de Fintérieur, dérange tous les calculs, et porte des coups effroyables à la gigantesque maison Dent,

en 1865 par exemple. Néanmoins, c*est là le coin formidable par lequel l'Angleterre entame la Chine, et il est saisissant Taspect de cette première station commerciale où les Dent, les Livingston, la Compagnie péninsulaire et orientale, et nos Messageries impériales, etc., rivalisent d'activité. Certes je ne m'attendais pas non plus à trouver ici deux journaux quotidiens, VEvemng Mail et le Daily Press ^ trois hebdomadaires, le China Mail, VEcho do Povo en portugais, et V Omnibus en allemand. Ajoutez à cela des écoles pour les jeunes Chinois, où sont instruits 1870 élèves, deux cathédrales, des clubs, et quinze banques des plus riches; voilà la sentinelle européenne qui tient garnison au Sud de la Chine.

Magnifique entrepôt au point de vue des chiffres, Hong-Kong n'en est pas moins un séjour peu enviable comme climat, comme sécurité, comme cherté dans les moyens d'existence. Le soleil d'été y a engendré des fièvres telles, que les régiments anglais qui y stationnent ont été plus que décimés, et que la presse anglaise a comparé ce point àCayenne. De plus, les 2,000 commerçants européens noyés dans cette population de 121,000 Chinois et de 25,000. autres Orientaux , ont beau renforcer la police locale et sévir comme dans une ville en état de siège, les vols, les meurtres, les pillages ne leur laissent pas un moment de repos. Cette rade et ces quais qui lui servent de bords me font l'effet de ces plats

creux, dits pièges à mouches, où un appât quelconque attire, pour les détruire, les insectes dévo* rants et nuisibles*. Échappant à leurs mandarins persécuteurs, fuyant des taxes exorbitantes, cherchant fortune dans un milieu hétérogène et nouveau, les Chinois, dont la population en cette îles*est accrue de 118,500 âmes par l'appât du commerce européen, convergent vers Hong-Kong, y viennent travailler un peu , assassiner passablement , voler beaucoup, et se faire pendre en fin de compte!

J'ai entrepris ce matin de lire dans un almanach local les annales de la colonie depuis 1839, mais j'y ai renoncé; car c'est pour chaque mois une même Kote qui forme le concert, et cette note est toujours dans ce genre-ci « : 25 septembre 1855 :'Le brick de Sa Majesté Britannique le Bittern a poursuivi une flotte de pirates jusqu'à Sheï-Fou; il a coulé trentetrois jonques et 1,200 hommes.» Le lendemain, c'est le ce godown » , magasin d'un commerçant, qu'une mine fait sauter : on découvre trente coulies qui se proposaient de détruire ainsi tout un quartier : — le surlendemain, c'est le boulanger chinois qui a mis tant d'arsenic dans ses pâtes, que ses employés sont pris de nausées avant môme que le pain soit livré. — Une autre fois, arrive la nouvelle que trois navires de commerce ont été pris par une flottille de pirates . la Magicienney Vlnflexible et le PZoi;^r partent aijssitôt, et de nouveau quarante

saut devant les tribunes, rentrent droit à réeurie; dans le groupe qui reste, quatre se choquent au tournant et tombent comme des capucins de carte ; un se dérobe et renverse une douzaine de palanquins où s'étaient entassées des Chinoises en gala ; les deux jockeys « celestials v se disputent alors le prix, excités par les hurlements delà foule enivrée. Le plus habile, roulant comme un sac de farine sur le dos de son cheval , criant de toutes ses forces , fouettant à tour de bras avec sa queue de cheveux, gagne d'une demi-longueur son rival, qui n'a plus que sa peau pour bottes à revers, et qui arrive malgré lui, suspendu par les bras et par les jambes au cou de son cheval emporté. Trois autres courses se succc^'dent au milieu de Thilarité générale • ot presque tous les Chinois présents parient à outrance.

Tnandarins des provinces voisines, Tétat de commerce armé qui caractérise nos échanges avec le Céleste Empire, ont forcé TAngleterre à laisser cette colonie de vingt-six milles de tour sous une tutelle autoritaire. Le Gouverneur, nommé par la Reine, partage le pouvoir avec le Conseil exécutif (composé du secrétaire colonial, du colonel commandant et de Tattorney général), et avec le Conseil législatif (composé des trois fonctionnaires précités, auxquels s'adjoignent le trésorier, Tauditor et le surveyor généraux, plus trois membres non officiels nommés par la métropole sur le choix du Gouverneur). Les questions les plus graves ont souvent agité la colonie, et dans ces moments de crise où l'intérêt commun abattait les délimitations théoriques des pouvoirs, ce ne fut point le Gouverneur, de son propre chef, mais bien toute la communauté européenne qui décida des mesures à prendre. En 1858, par exemple , les mandarins du continent lancèrent des proclamations menaçantes contre les Chinois qui resteraient au service des Européens à Hong-Kong : en quelques joi^'s des milliers de coulies émigrèrent, les marchandises demeurèrent sans porteurs, les marchés de vivres sans approvisionnements î Le meeting força le Gouverneur à dépasser ses pouvoirs et à faire porter aux mandarins fauteurs de cette désertion une menace de guerre, s'ils ne revenaient sur leurs ordres, absolument contraires au traité qui

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venait d*étre signé à Tien-Tsin. Un boulet de canon chinois fut la seule réponse faite à notre drapeaa parlementaire : inutile d'ajouter qu*un mois après la ville de IVam-Taw, foyer de cette révolte, était réduite en cendres.

Malgré les pillages qui se font chaque nuit à terre, les luttes intestines entre les tribus rivales des aHaccas » et des a Puntis » , les captures incessantes de navires européens par les pirates qui massacrent capitaine et équipage, Faulorité anglaise foudroie les bandes de maraudeurs qui s'abattent sur Hong- Kong comme dans une souricière, et s'efforce de gagner à elle la partie honnête de la population indigène : voici, par exemple, un Chinois respecté, Wong-Ashing, qui figure sur la liste du jury!

il février 1867. — Hong-Kong est enjiesse aujourd'hui ! Grande réunion dans la vallée de Wongx\'eï-Cliong, où va se courir le ci Challenge Cup » de douze mille francs. — Voilà la transformation de la Chine par le Jockey-Club anglais! Voilà le Chinois turfiste, parieur, gentleman-rider ou jockey! De belles avenues , la route de la Reine et la Praya conduisent au a Race course « , et nous fendons sur ce parcours la foule la plus dissemblable et la plus animée. Ici de purs Anglais, en voitures légères, munis de Champagne et de salades de homard çoinme pour le v, Derby » j 1^ des ipilliers de pa^

lanquins dans lesquels sont portés les riches négociants chinois, drapés dans les plus belles broderies du monde. Nous montons dans la tribune, d'où la vue est réellement pittoresque : la pisle est tracée en ovale dans une vallée verdoyante , encadrée , comme par un fait exprès, de hautes roches granitiques : une seule échappée de vue est laissée sur la gauche ; semblable à un portique sauvage , elle nous montre sur la mer bleue les flottilles de jonques louvoyant sous leurs voiles en nattes jaunes. L'hippodrome est foulé par plus de vingt mille Chinois sémillants, avides de spectacles; tout autour des tribunes se presse, en élégantes toilettes d'Europe, la communauté anglaise, entremêlée des unifornics de la garnison. — Après la course des officiers, sur laquelle sont engagés des ^aris proportionnés à la richesse proverbiale des négociants anglais en Chine, viennent les cavaliers chinois se démenant sur des poneys à crinière crêtée , à l'air mutin et caracoleur. Les uns ont un chapeau-gibus qui contraste avec leur casaquin bleu, leurs cuissards orange et leurs bottes de satin blanc; les autres laissent pendre leur queue par-dessus une casaque de jockey anglais : d'autres enfin, des grooms japonais, absolument nus jusqu'à la ceinture , montrent leur dos et leurs bras tatoués des plus vives couleurs : tous ofirent le spectacle le plus amusant. Douze chevaux partent: cinq, en pas-

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saut devant les tribunes, rentrent droit àFécurie; dans le groupe qui reste, quatre se choquent au tournant et tombent comme des capucins de carte ; un se dérobe et renverse une douzaine de palanquins où s'étaient entassées des Chinoises en gala ; les deux jockeys a celestials n se disputent alors le prix, excités parles hurlements de la foule enivrée. Le plus habile, roulant comme un sac de farine sur le dos de son cheval , criant de toutes ses forces , fouettant à tour de bras avec sa queue de cheveux, gagne d'une demi-longueur son rival, qui n'a plus que sa peau pour bottes à revers , et qui arrive malgré lui, suspendu par les bras et par les jambes au cou de son cheval emporté. Trois autres courses se succèdent au milieu de l'hilarité générale • et presque tous les Chinois présents parient à outrance.

Les rivages dqs pirates. — Aspect portugais de Macao. — Théâtre. — La grotte de Gamoëns. — Visite aux « Barracons » , bureau de la traite des coulies chinois. — Splendctir passée et difficultés actuelles de la colonie. — Arrivée de nuit dans la ville flottante de Canton.

Mais nous nous arrachons au turf international pour prendre la route de Macao, sur le Fire-Dart, vapeur américain à deux étages , où nous avons pour compagnons de voyage six cents Chinois avec leurs femmes, entassés comme des anchois dans un pot. Us fument pacifiquement Topium et se blottissent dans leurs douillettes pour se garantirdu froid. Leur humeur, paraît-il, n*est pas toujours aussi douce, et de tout temps c'a été pour les Européens un grand danger de transporter une cargaison de « Celestials ». Trois navires de cette Compagnie américaine sont déjà tombés entre les mains des pirates, grâce à la connivence des passagers , qui garrottaient le capitaine et Téquipage, quand ils n'avaient pas le courage de les massacrer.

Nous prenons le « Sulphur canal » , et passons entre les îles Lantao, Cliung, Patung et Siko, terres de funeste mémoire C'est dans ces étroits parages

en efTet que furent capturés, puis brûlés par les pirates, VArratoon Apcar (onze Européens tués) ; 1® vapeur Queen, le IVing-Sunn, près des neuf lies ; le Cumfa, le North Star y le Chico, Y Andréas enfin, qui clôt la liste de 1865! Ce sont d'horribles détails que ceux de ces luttes entre un malbeureux navire européen et souvent une trentaine de jonques! Les feux convergents Tarrétent dans une passe ; on Taborde, on y massacre tous les êtres vivants qui ne sont pas dans le complot tramé d'avance ; après que les marchandises sont transbordées sur les navires assaillants qui se partagent la proie , Tincendie fait sombrer au fond de la mer la coque et la mâture, pièces à conviction du carnage. Aussi tous les matelots du Fire-Dart, depuis les mousses jusqu'aux machinistes, sont-ils armés de revolvers mis en évidence : dans le faux-pont et dans l'entre -pont il y a des canons chargés à mitraille, mais non pas braqués sur la mer; ils sont, au contraire , disposés de telle sorte que chacun d'eux, sur un coup de sifflet du capitaine, doit balayer horizontalement d'une manière foudroyante tout l'intérieur du navire, tandis qu'un autre coup de sifflet aura fait monter l'équipage dans les hunes. En effet, les premiers coupables à exterminer, s'il y a une agression venant du dehors, ce sont les passagers indigènes, sans la participation nécessaire desquels les pirates ne s'attaquent jamais à nos bà-

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timents Pour détruire les navires à vapeur, il faut une vaste conspiration, et je vous en ai cité quelques résultats épouvantables : quant aux navires à voiles, c'est Toccasion saisie qui fait leur perte. Sont-ils pris en calme, vite les pêcheurs, devenant pirates, mettent en branle vingt rames sur chaque jonque et organisent le siège contre le pauvre a clipper » qui n'en peut mais.

Grâce au ciel, nous ne voyons que les champs de bataille témoins de tant de désastres , et nos Chinois ne songent qu'à humer leur opium dans leur nonchalante béatitude. La pureté de l'atmosphère nous fait voir dans leurs moindres sinuosités les anses de cet archipel mille fois découpé qui relie Hong-Kong à Macao. Soudain, dans les passes étroites, nous tombons sur un banc de jonques : un gros œil est peint à l'avant, superstition protectrice de la marche : trois canons sur le gaillard d'avant, trois de chaque bord sur le flanc, trois autres sur le château d'arrière, donnent à ces esquifs de pêcheurs aventureux l'apparence la plus guerrière. Il y a des familles entières sur ce pont en montagne; là on naît , on se marie , l'on meurt , et cinq générations barbotent à la fois dans le plus inextricable fouillis que l'on puisse imaginer. Malgré les peintures fantastiques, les oriflammes brillantes, les bandelettes écarlate et dorées qui décorent l'extérieur de ces navires aux courbes élégantes et hardies, je ne sau-

rais comparer ce que Ton voit par les ouvertures de Tentre-pont et du château d'arrière, qu'à la cargaison d'une hotte de chi£fonnier ! A la vue de notre « Dard de feu, Ti une population de cent et cent cinquante êtres vivants sort des écoutilles de chaque jonque : la fourmilière marine, soit par plaisir, soit par fanfaronnade, prend ses tam-tams et frappe dessus de toutes ses forces, allume pétards et fusées et les lance dans toutes les directions.

Mais dans les jonques,. tout n'est pas colifichet et enfantillage : il y a à la fois naissance et progrès de l'art. Les Chinois sont des barbares (à notre tour de leur renvoyer l'épithète), en ce sens qu'ils ne naviguent surtout que vent arrière , descendant avec une mousson et attendant cinq mois pour remonter avec l'autre. Leurs épaisses voiles de nattes, maintenues en tension plate par cinq bambous transversaux dans le plan de la voile, sont d'un lourd assemblage. Mais leur gouvernail est un petit chefd'œuvre ; suspendu à un treuil , pour être enfoncé ou élevé, suivant le besoin qu'on a de sa pression, il est manœuvré par une barre d'une grande longueur ; la force en est encore quintuplée par une étrange et ingénieuse disposition. Les Chinois ont découvert que la résistance à l'eau est rendue beaucoup plus forte si , au lieu de lui opposer une barri ère plane et compacte, on perce cette barrière d'une quantité de trous en forme de losange. Alors

Feau ne glisse plus simplement contre le gouvernail, mais elle fait un effort pour se précipiter, en tourbillonnant, au travers de ces ouvertures trop étroites, et de celte lutte s'engendre une action plus efficace. Après trois heures et demie de route, nous doublons le mouillage de Typa, et la presqn'île de Macao nous apparaît sous les derniers rayons du soleil : les couleurs portugaises flottent sur les forts escarpés qui dominent cette terre rocheuse. Figurez-vous sept ou huit pics hardis , couronnés de créneaux de granit rouge ; une agglomération de mamelons déserts arrivant jusqu'à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, puis un chaos de maisons à terrasses méridionales en guise de toits, et peintes en bleu, en vert et en rouge; une douzaine de clochers de cathédrales, des fenêtres barricadées de barreaux de fer, des ruelles dallées, larges de deux mètres, se faufilant dans des quartiers construits en pain de sucre , et, au pied de tout cela, une rade circulaire et enveloppante, où sont pressées des milliers de jonques; voilà Macao!

Nous débarquons sur un quai encombré de couli es, et nous gravissons les plus portugaises des u Calçadas do bom Jésus » , des a Travessas do san Agostino » , véritables corridors montueux entre des maisons basses de granit qui semblent des prisons. Étrange population que celle des conquérants de cette terre! Les descendants d'Albuquerque qui trottinent ici en

foule, suspendus à leur sabre, ou enfoncés dans leor cache-nez, forment une race de Portugais croisés de Chinois, lesquels avaient déjà été croisés d'un mélange de Malais, d'Indiens et de Nègres; en somme, race rabougrie et chétive, au teint chocolat clair, aux yeux fendus en amande , végétant dans une atmosphère demi-chrétienne, demi-sorcière, demi-civilisée et demi-asiatique! Il y a ici deux cabarets anglo-américains : après une course indescriptible à travers les ruelles sombres, nous trouvons un gîte dans Tun d'eux, sorte de grange sans fenêtre, humide et puante , où les cancrelas par myriades ont élu domicile avant nous.

Cette demeure ne sera évidemment que temporaire pour nous , car nous pouvons en espérer une meilleure.— Quand, à propos de notre occupation mexicaine , les États-Unis du Nord trouvèrent la situation tellement tendue , que la guerre menaça d'éclater entre eux et nous , le Duc de Penthièvre dut, à son grand regret, donner sa démission de la marine fédérale, pour ne point courir l'éventualité d'être forcé de se battre contre son pays. Voulant alors continuer son activité maritime, il passa avec le même grade dans la marine de son cousin le roi de Portugal, fit une première campagne sur le Don Juan^ et une seconde de dix-huit mois, comme lieutenant de vaisseau, sur la corvette le Bartholomeo DiaZj à la cote d'Afrique, à Rio, à Montevideo et à Buenos-Ayres.

Etant encore au service du Portugal, mais en congé, il se trouve donc à même de jouir de tous les privilèges d'une marine dans laquelle il a servi, et il écrit au Gouverneur dès ce soir.

Rien de triste et de nauséabond comme notre case; aussi, pour échapper aux armées d'insectes voraces, prions-nous Thôtelier de nous faire conduire par un de ses coulies aux théâtres chinois , qui sont la seule chose à voir après le coucher du soleil. Escaladant et grimpant aux échelles pierreuses, décorées du nom de rues, je me sens ici devenir singe! Nous entrons enfin dans une ba* raque de bois où résonne une musique assourdissante : la salle est remplie de Chinois mangeant, fumant et buvant, quatre par quatre, à de petites tables; nous pénétrons jusqu'à Favant-scène, et une tragédie, mêlée de tours d'acrobates, qui dure depuis dix heures du matin, se développe devant nous. Mais à peine sommes-nous depuis une heure à jouir de ce spectacle curieux en nous bouchant les oreilles, que tout à coup un grand mouvement se fait; les bancs et les tables sont culbutés, un flot confus, poussé depuis la porte d'entrée, s'ouvre passage dans un désordre bruyant; qu'est-ce donc? Ce sont les aides de camp du Gouverneur, et un capitaine de corvette, et tout un état-major en grande tenue, avec leurs chapeaux à plumes et un musée de décorations sur la poitrine ! JLe coup dç théâtrei

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est magnifique. Comme nous étions jusqu'alors les seuls Européens de la salle et en simple costume de voyageurs, tout le public chinois trépigne et se heurte, croyant qu'on vient nous arrêter. — Mais ces messieurs, avec une courtoisie parfaite, sont, au contraire, envoyés au Prince pour lui présenter les félicitations du Gouverneur et Finviter à loger au palais, ils ont dû pour cela, par la nuit sombre et froide, nous relancer à travers toutes les ruelles de la ville, et la foule immense, qui encombre la sortie du théâtre, déserte tout à Theure, nous prouve que cette insolite promenade a réveillé toutes les portières. Après un échange de mille politesses, il est convenu que nous nous rendrons demain à midi à Taimable invitation.

Profitant d'un dernier reste de séjour non officiel à Macao, et pensant que les diners-gala empêcheront désormais les vraies découvertes de touristes , nous repartons infatigables avec notre coulie , et nous pénétrons dans la ville chinoise proprement tenue et illuminée de ravissantes lanternes. Ce qu'il y a de plus curieux ici , ce sont les maisons de jeu; car Macao est le Monaco du Céleste Empire La plupart des riches Chinois du Hainan, du Kwang- Tong et du Fou-Kien, sont assez fous pour venir ici perdre leur argent à un « trente et quarante » prohibé chez eux Un croupier patriarche à queue blanche, à barbiche de quatre poils cirés et à ongles démesu*

rément longs, préside à cette banque, sur laquelle se ruent des centaines de joueurs.

Il est près de minuit, et contents de Taspect original de ces Chinois habillés de soie,' circulant chacun avec sa grosse lanterne vénitienne, rous prions notre coulie de nous ramener à la case des cancrelas! Je ne sais si les uniformes des aides de camp lui ont fait croire que nous sommes couverts d'or, mais le vilain « Celestial w prend plaisir à nous égarer : les maisons deviennent rares, et nous nous trouvons insensiblement perdus dans une campagne déserte, nous sondant Tun Tautre d'un regard inquiet : des buissons et des lagunes sont les seules choses qui s'offrent à notre vue en avant, sur une route qui devient sentier de chèvres, tandis que six gaillards chinois, marchant bon pas, nous suivent à une centaine de mètres dans tous les méandres que nous offre le hasard. La disparition soudaine de notre perfide acolyte nous fait voir d'un trait la situation , et dans ce repaire des mendiants, des évadés, des vauriens de la Chine, nous songeons tous deux que les quelques minutes qui suivent peuvent bien représenter toutes les années que nous espérions vivre encore. Les ombres humaines qui s'attachent à nous rôdent avec une insistance de plus en plus marquée ; elles se rapprochent, dès qpe les roches qui surplombent sur la route la rendent plus sombre encore; elles se disséminent dès que, nous

retournant résolument, nous allons, droit à elles pour mettre fin à cette poursuite odieuse. Mais évidemment ces hommes attendent des camarades, car leurs sifflets demeurent sans échos , et la fermeté de notre marche leur impose encore

Enfin, — après plus d*une demi-heure, pendant laquelle nos cœurs ont battu des plus vives angoisses, — une lueur blafarde nous apparaît dans la direction où, livrés à notre instinct, nous voulions toujours trouver la ville européenne c'est la lucarne grillée d'un poste! c'est une porte fortifiée des remparls ! L'habitude des formules des patrouilles militaires et la connaissance parfaite du portugais font vite triompher le Prince des hésitations de l'artilleur qui monte la garde derrière les créneaux, et dès lors nos maraudeurs sont hors de vue. Nous revenons édifiés sur les bons instincts du coulie, qui peut se vanter de l'avoir échappé belle ; car s'il avait disparu moins lestement, il aurait commencé par payer pour ses amis. Après avoir raconté nptre campagne à Fauvel, nous allons nous rouler par terre dans la même couverture, comme en Australie, jurant, heureusement pas trop tard, qu'on ne nous y reprendra plus !

Le \^ février, — Gracieusement conduits pendant la première partie du jour par don Osorio , aide de camp du Gouvçri)eur, et pendant la seconde par

Son Excellence elle-même, don José-Maria do Ponte Horta, major d'artillerie, nous visitons aujourd'hui la possession tout entière, ce qui est facile, vu qu'elle me semble avoir cinq kilomètres de long sur deux de large. Cette presqu'île a exactement la forme d'une empreinte de pied humain, dont le talon est tourné vers la mer, tandis que le pouce aboutit à une langue de terre, large de quatre cents mètres, qui la réunit à la grande île de Hiang[-Shan. Le talon est formé de neuf hautes collines rocheuses qui dominent les forts Bom-Parto, Barra, San JoSlo et San Jeronimo ; la grande courbe intérieure de la plante du pied est garnie des habitations entassées des Chinois, qui sont au nombre de cent vingtcinq mille, tandis que les deux mille résidents portugais sont domiciliés sur le bord opposé et extérieur. La Praya Grande, esplanade marine, est leur boulevard : manoirs à grilles sombres, castello du Gouverneur, capitania do Porto, villas officielles ou commerçantes y sont alignées , présentant absolument le cachet colorié, cintré et monastique de la mère patrie. Supposez alors qu'une muraille escalade le cou- de -pied (c'est notre muraille d'hier soir!) et que toutes les articulations des doigts se crispent et se relèvent; ce ne sont plus que montagnes en soubresauts, au haut desquelles s'élèvent les forts de San Francisco, de la Guia, de San Paulo do Monte, et sept ou huit autres; ensuite

viennent la plaine coltivée par les maraîchers, le village de Hong -Ha et la barrière de seize pieds de baat qui sépare la colonie du territoire chinois

Les routes que nous suivons dans notre course intéressante sont taillées en corniche dans Iç granit, et du plus pittoresque effet . une centaine de canons de gros calibre, braqués sur les hauteurs, se partagent la besogne de défendre la presqu'île du côté de la mer enveloppante , ou de bombarder le quartier des cent vingt-K^inq mille queues en cas d'émeute.

Puis nous visitons la méridionale Praca da Se, la cathédrale, le vieil hôtel de ville, où siège le Sénat, et où figure cette inscription depuis 1654 -

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