‹ Java, Siam, CantonChapitre 13 sur 16 · GIDADE DO NOUE DE DEOS. — NAO HA OUTRA MAIS LEAJ · texte numérisé non relu

GIDADE DO NOUE DE DEOS. — NAO HA OUTRA MAIS LEAJ

Nous parcourons les casernes, les monastères, Téglise Saint^Paul construite en 1594 par les Jésuites et aux trois quarts incendiée aujourd'hui , TAsylo dos Pobres, etc., etc. , en un mot une série d'édifices antiques et chrétiens, surmontés de croix, ornés de saints dans des niches , couverts de fresques curieuses. Ajoutez la mantille qui cache la tète des femmes, l'immense chapeau noir et oblong sous lequel cheminent les moines, la cornette Planche des Sœurs de charité, et l'on jurerait, je vous assure, qu'on est à l'ombre des basiliques de Lisbonne ou de Gènes ! Après les spectacles modernes ^ue vien-

^ Cité du Kom de Dieu. — Il n'en existe pas de plus loyale

nent de nous donner depuis dix mois les mondes entièrement nouveaux, et les mondes asiatiques ôii (lu moins Tinvasion industrielle a tout le cachet de l'actualité, c'est comme une illusion de trouver à la porte de l'Empire du Milieu une bonbonnière antique avec des ruinas chrétiennes qui semblent attester qu'il n'y a eu, sur cette terre lointaine, que nos vieux monuments et nos vieilles croyances.

Vers trois heures, les canots pavoises nous font naviguer entre trois cents jonques tapageuses, et nous gagnons en rade la canonnière Principe Carlos, où l'on boit à la santé de « TArmada » . Puis nous prenons la route de terre et cheminons sous des bosquets d'arbres à verdure éternelle que vient bai* gtier la vague : le soleil d'hiver, avec sa triste pourpre un peu pâlie, est près de Thorizon, et perce à peine l'ombre du bocage, nous sommes dans la grotte de Camoëns! L'histoire raconte qu'en 15561e grand poète, venant de faire naufrage dans ces mers inhospitalières, et n'ayant sauvé que les premiers vers des à Lusiades » , parvint à la nage jusqu'à la colonie portugaise, alors naissante. Il se réfugia dans cette grotte battue par la mer, et, pleurantsur savie d'exil, il chantales gloires de sa patrie. Le site en lui-même, isolé et sauvage, ouvrant la vue sur l'Empire du Miieu, et sur l'Océan qu'aucune grande terre ne rompt jusqu'aux glaces du pôle sud, le site aux gigantesques blocs de granit, a dû, sans contredit, inspirer son ad-

mirable épopée. MaisTédilité locale a eu le malheur d'en profaner toute la pureté solennelle et poétique. A Tendroit même des plus touchants souvenirs quMl fallait laisser grands par la pensée , on a construit un kiosque comme ceux de nos boulevards , sur lequel on a affiché des vers, et derrière les grillages duquel on a enfermé un buste de papier mâché qui est ridicule, et qui doit pourtant représenter Texilé, le poëte à Tâme amoureuse' et sublime.

Un autre exilé, un Français, a voulu, sur la face septentrionale de la grotte, unir en ce lieu perdu le souvenir de deux infortunes subies pour les Lettres» et sa pièce est signée : ciLouis Rienzi, poëte religieux. 30 mars 1827. »

Pour nous, un bon temps de galop nous mène par monts et par vaux au village de Mong-Ha, où s'élève une pagode qui produit un grand effet de loin , et qui de près sent fort mauvais. Le^ bonzes n'en font pas les honneurs gratis, mais ici il y a un fait vraiment curieux. A cause de l'antiquité de la colonisation, les Chinois sont devenus si Portugais, ,ou les Portugais si Chinois, que les Bouddhas sont nommés, dans la bouche même des bonzes., des noms de nos saints; et il y a là, à la douzaine, des san Francisco et des san Agostino à quatre bras, à trois têtes, à plis et replis d'embonpoint.

Le crépuscule va finir au moment ou finit aussi pour nous le territoire de la colonie; nous sommes

MAGAO. 385

sur rétroite langue de terre qui relie Macao à Hiang- Shan; à environ deux cents mètres de nous, sur la droite comme sur la gauche, se brisent les flots de la marée montante, et la barrière granitique de l'Empire chinois nous arrête. Le voilà donc le sol fameux où flotte librement le drapeau jaune de TEmpereur ! Mais quelle désillusion I C'est couverte des immodices, des pourritures et des chiffons des a descendants du Feu n , que nous apparaît la a Terre céleste des Fleurs îj . Un groupe d'une soixantaine d'hommes vêtus de blanc , tapant sur des tam-tams , et hurlant d'une voix aiguë , portent un mort en terre et défilent devant nous. Mais ce cortège bizarre, ressortant plus vivement sous les reflets d'une lueur pourpre qui meurt et d'une nuit qui commence, rend encore plus impressionnant pour nous le récit qu'on nous fait du drame accompli en ces lieux..

A cette place même est mort assassiné Tavant-dernier Gouverneur de Macao, le vaillant Ferrpira do Aniaral. Ayant pris en main la revendication entière de Macao par le Portugal , il s'attira la colère des mandarins de Canton, qui voulaient à toute force maintenir leurs suppôts avec parité d'autorité dans la colonie portugaise. Ils ne recoururent pas à la guerre ouverte, et luttèrent par le meurtre, ce qui leur coûtait bien moins cher : le 22 août 1849, leurs sicaires se ruèrent sur Amaral au moment où U se promenait à cheval le long de cette muraille.

avec un aide de camp , et ils emportèrent jusqu'aux pieds du Gouremeur de Canton la tête et les mains ensanglantées du malheureux officier.

13 février. — Nous commençons à nous habituer à la température d'hiver, et les longues marches en des lieux fort intéressants nous font vite passer le temps.

Au haut du Honte nous visitons d^abord les ruines d'un couvent de jésuites, puis nous étudions en détail la chose la plus caractéristique de Macao : les a Barracons » , entrepôts célèbres de la prétendue a émigration des coulies » , plus justement flétrie du nom de traite des Chinois. La première boutique du marchand d'hommes chez lequel nous entrons se présente sous les dehors les plus riants, des terrasses ornées de fleurs, de grandes poteries chinoises, des salons à meubles d'acajou; ce sont les salles de réception, pour les fonctionnaires. Un petit bureau dans un coin, avec des piles de gros livres usés , vient seulement nous rappeler que c'est là que se fait « l' enregistrement de la chair humaine » . Les murs sont couverts de tableaux à grand eflet (ce peuple aime tant les arts!), représentant les fortunés navires destinés à transporter les dites cargaisons de « Fils du Ciel » sous le soleil meurtrier des plantations de Cuba ou dans les puits fétides de guano du Pérou Je regrette d'avoir à dire

que le pavillon français se montre beaucoup trop dans ces tristes annonces.

Au premier abord, cela paraît donc magnifique Mais après les civilités d*usage faites aux moricauds maîtres de céans, nous apercevons de longs corridors où , de droite et de gauche , sont entassés dans des hangars tous les Chinois ce en partance pour Fémigration » . Ils sont là, attendant le départ, la figure décomposée, le corps aux couleurs blêmes; à peine vêtus de guenilles pourries , ils portent le cachet le plus hideux de la misère sale, et gisent dans la plus abominable infection.

C'est une trop déplorable histoire que celle de la traite des Chinois : quoiqu'elle soit née seulement depuis dix-neuf ans , elle compte les plus horribles massacres , les plus infâmes spéculations, mille fois plus d'atrocités que la traite des nègres qu'elle a remplacée : du sang, toujours du sang!

Les provinces du Sud de la Chine sont en proie à des guerres intestines, qu'aucune force n'a pu encore étouffer : les prisonniers que fait le clan vainqueur sont vendus par lui à un « acheteur d'hommes >> portugais, qui a des agents en croisière le long des côtes; tel est le principal mode de recrutement! Puis les pirates innombrables dont cet archipel est le nid le plus fécond, viennent apporter à ces entrepô(s la plus belle part de leurs prises : de pauvres pécheurs surpris en nombre inégal. Enfin, unis par

Tappàt d'un gain réglementé entr'eux , de misérables entrepreneurs chinois et européens s'entendent poui attirer par mille réclames et pour convoyer à crédit^ des troupeaux de joueurs qui viennent tenter la fortune aux maisons de jeu légales que nous visitions avant-hier soir. Pour deux qui gagnent, vingt perdent jusqu'à leur dernière sapèque, et, débiteurs abusés, ils doivent, pour payer, s'abandonner en chair et en os à leurs fallacieux créanciers. Si nous avons vu cette coutume à Siam pour les femmes, les enfants et les esclaves, nous la retrouvons encore aujourd'hui en Chine pour l'homme libre lui-même ; il paye donc de sa liberté.

Pris par la force ou trompés par la ruse, des milliers de pauvres diables sont donc, sans contrôle aucun, embarqués d'ici pour leurs lointaines destinations. Cinq fois sur dix, une révolte naît à bord, et l'équipage européen est massacré sans merci; ou bien, par la cruauté d'un capitaine irrité, les cargaisons humaines tout entières meurent étouffées dans la cale. Je crois qu'il n'y a pas au monde de récit plus dramatique que celui de pareils voyages; pendant quatre et cinq mois de mer, des hommes vendus, traités comme des bestiaux, enfouis dans une cale fétide, ne doivent-ils pas devenir de vraies bêtes féroces, quand la fureur de la faim et de la soif, le besoin torturant d'air ou de liberté, les décident, par cin^ et ^ix cents, £t se jeter sur une quinzaine dQ

matelots européens, instruments aveugles de la spéculation, et devenus à leurs yeux des bourreaux?

Les plus heureux sont ceux qui arrivent à destination pour y passer de longues années en esclavage : leur vie pourtant est bien plus dure que celle des Nègres. Car, dans le Noir, le planteur ou Textracteur de guano voyait sa propriété et la ménageait pour la faire durer; tandis que du Chinois, qui n'est qu'un usufruit de quelques années, il ne songe qu'à tirer le plus de besogne possible en un temps donné, sans s'inquiéter de l'avenir.

Ne sachant ces détails lointains que par ouï-dire, je puis du moins me faire une idée des soixante et quelques émeutes qui ont ensanglanté ces navires d'émigrants par le récit du naufrage de la Martha, publié à Hong-Kong en janvier dernier. Les coulies paraissaient animés d'un tel désespoir en perdant de vue les côtes de la Chine , qu'ils durent être confinés dans la cale, tandis qu'un sur vingt était, en otage, attaché dans les barres de perroquet. La nuit, la crainte d'une émeute avait fait semer sur le pont une centaine de biscaïens armés de pointes, destinés à les empêcher de faire irruption , leurs pieds nus devant se blesser sur ces projectiles. Néanmoins ils rompirent les écoutilles , tuèrent dix hommes, garrottèrent les autres, et ma- ' nœuvrèrent si mal, qu'après cinq jours ils firent

naufrage : une moitié périt dans la mer; deux ma-

telots seuls se sauvèrent et racontèrent cette tragédie, qui glace d'épouvante!

Si tel est le fond des choses, si depuis 1818 jusqu'en 1856 Tautorité locale a fermé les yeux sur ce commerce immoral , il est juste de dire qu à partir de cette dernière époque le gouvernement portugais a pris la surveillance de ce qui n'avait été jusqu'alors, même avant le départ, que désordre et inhumanité. Après bien des questions, VOICI ce que je puis vous dire sur l'état actuel des coulies, au point de vue de l'embarquement • les malheurs, les révoltes en pleine mer, échappent naturellement à la juridiction portugaise, et ne diminuent pas pour si peu. D'ailleurs, si l'inspection du Barracon tend à prouver que les coulies montent libres sur ces infâmes bateaux, il n'est pas moins vrai qu'ils débarquent plus légalement esclaves à Cuba ou aux iles de guano !

Il part ainsi chaque année de Macao environ cinq mille Chinois pour la Havane et huit mille pour le Callao Certes , si l'émigration était dirigée par des bureaux désintéressés et honnêtes, elle serait un immense bienfait pour le pays qui manque de vivres comme pour celui qui manque de travailleurs, et il faudrait saluer de la plus vive sympathie ces jonques libératrices , dégrevant de l'excès de la plus féconde des populations du globe, cette Chine dont le sol n'est pas riche partout, et qui est loin de pou-

voir nourrir tous ceux qu^elle porte sur sa surface. Mais alors il ne faudrait pas que les clans de pillards, les pirates et les enjôleurs fussent les premiers agents y marquant toute Tentreprise d'une tache originelle que rien ne peut eflTacer. C'est dans ce recrutement qu'est la racine du mal , on aura beau plus tard , à Macao , demander à ces milliers de coulies s'ils partent ou non de leur plein gré; que signifiera leur réponse affirmative? Une fois saisis parles griffes des agents devenus des créanciers , une fois lancés . dans les bureaux du Barracon par des commission* naires qui reçoivent de quarante à cinquante francs par tête d'engagé, une fois livrés par un contrat signé entre les enrôleurs cl les mandarins de l'Empire qu'ont gagnés des pots-de-vin, les malheureux ne doivent-ils pas mentir par la gorge à l'inspecteur portugais qui leur demande de signifier, oui ou non, leur consentement? Car ils savent que s'ils refusent de partir, trois intéressés, créanciers, commissionnaires et mandarins, s'acharneront sur eux avec toutes . les horreurs de la plus implacable vengeance ; traqués et torturés, mourant de peur et de faim, ils retomberont presque forcément sous leur joug odieux et sous leurs coups meurtriers

Bref, après la première infamie de la capture par les agents subalternes, voici comment se continue... le négoce! Celui qui <c a fait la commission dans l'article hommes» reçoit, par tête de Chinois livré,

392 JAVA. SIAM. CAXTOX.

cinquante francs pour lui et environ trois cents francs pour le vendeur. Le Portugais demi-nègre qui nous promène dans ses magasins, en a ainsi aujourd'Iiai une centaine, acquise par ses commis-voyageurs à Canton , dans le Kwang-Tong , le Kwang-Se et le Hou-Nan ; c'est un déboursé de trente mille francs. Ce propriétaire a bien le véritable aspect d'un marchand de chair humaine : il est gros, huileux, trapu et court; le nez est épaté, Tœil farouche, la barbe sale, et il a en main un énorme gourdin à esclaves: — c'est tout dire!

Avant de traiter (le mot n'est que trop vrai) avec un capitaine de navire , — avant d'embarquer à fond de cale ses ballots vivants, le maître d'un « Barracon » doit faire passer ses coulies devant le « procurador » portugais. C'est là que commence l'action gouvernementale, et que les dispositions actuelles tendent à donner leurs fruits, tandis que le mal porte en soi son châtiment; car il se trouve précisément que la ruse et la violence, qui semblaient dans le principe un moyen de grande économie et une source immense de gain pour les agents enrôleurs, deviennent, grâce à la nouvelle loi, la cause môme de l'élévation des frais et de la diminution des bénéfices. Sur mille Chinois interrogés par le juge colonial, et mis en demeure de retourner en Chme ou de faire voile pour la Havane, il en est souvent jusqu'à deux cents qui ont le courage de refuser et

de risquer les vengeances « barraconiennes » : si les créanciers qui les ont achetés, convoyés, et nourris dans leurs hangars d'attente, n'exercent pas de terribles représailles, toute la dépense faite pour ces prétendus déserteurs est perdue !

La cargaison humaine qui , par-devant les juges, a consenti au départ, est alors réinternée au a Barracon » . La loi nouvelle défend qu'elle en sorte avant six jours, délai dans lequel apparaît une seconde fois le « procurador » , qui dit aux coulies : ii Décidez-vous, vous êtes encore libres! » Souvent ceux-ci attendent un ou deux mois qu'un navire lève l'ancre, et, pendant cette attente, ils doivent prononcer le oui fatal deux fois encore hxdjii l'embarquement, pour que leur consentement soit démontré d'une façon manifeste.

Tout en louant hautement l'autorité locale de sa sollicitude dans l'inspection et de son enquête pendant l'attente du départ, il faut pourtant se dire que plus le coulie demeure entre les mains du marchand , moins il lui reste la faculté de se retirer. Car il est un mendiant, un insolvable! A quels sévices ne s'exposerait-il pas, s'il disait : a Je ne veux pas partir 7) , quand il aura été logé et nourri pendant deux mois par l'entrepreneur? Tournant dans un cercle vicieux, après avoir refusé de parler comme homme libre, il devra, pour payer sa dette, partir après s'être constitué l'esclave de cet entrepreneur!

Enfin le navire est arrimé, il va lever rancre, rheure solennelle approche! et, la veille seulement du départ, le contrat est signé devant le k procurador » . Les coulies sont embarqués , et chacun alors est vendu environ sept cent cinquante francs par le propriétaire du ce Barracon d au représentant de l'agence espagnole de navigation*. Après avoir harcelé de questions tous nos compagnons, nous obtenons comme bouquet un exemplaire du fameux contrat : il est rédigé en espagnol et en chinois, signé et parafé par le Chinois engagé , le procureur du Roi et le consul d'Espagne. En voici les principales clauses :

te Je m'engage à travailler douze heures par jour, pendant huit ans, au service du possesseur de ce contrat, et à renoncer à toute liberté pendant ce temps. — Mon patron s'engage à me nourrir, à me donner quatre piastres (20 francs) par mois, à me vêtir , et à me laisser libre le jour de l'expiration de ce contrat. »

Comme c'est beau l'administration sur le papier ! Mais, en résumé, cet homme ne devient-il pas pour huit ans la bête de somme d'un planteur? Et ne comprend-on pas que le suicide, comme on me le racontait l'autre jour à Hong-Kong, est la ressource finale de tant de misères ! Mais une mort plus affreuse les attend souvent, et je me souviens de l'impression profonde que fit sur moi un récit de M. Va-

néecbout dans la Revue des Deux-Mondes : le voici en deux mots. Pour Textraction du guano aux îles Chincha, la matière est versée par des manches à vent directement du sommet des roches dans la cale du navire, et cela fait un trajet d'environ cent mètres : il avait vu un malheureux Chinois entraîné avec sa charge de guano dans ce tube resserré, et réduit en poussière quand il arriva en bas : — de pareils accidents sont là très-fréquents. — Mais , préoccupé surtout des travaux d'esclaves de ces pauvres êtres, j'oubliais de terminer la relation de TafiFaire commerciale; j'y reviens.

Excepté à Canton , où l'agence cubaine , en l'année 1865-66, a exporté deux mille sept cent seize coulies, « misérables..., hères et pauvres diables » , il n'est d'abord pas très-facile de trouver des capitaines et des équipages qui consentent à faire ces transports; mais enfin l'appât d'un gain assuré, un fret de cinq cents francs par a Celestial » , tente certains capitaines, biçn qu'ils jouent là leur vie comme sur un coup de dés. Après les horreurs d'une navigation où le typhus, les révoltes, lés coups de revolver amènent chaque jour un incident nouveau, on arrive à Cuba, et voici alors les survivants de nos Chinois conduits sur la place, vraie foire de bétail humain! Selon la saison, les besoins de la cul ture, ou l'encombrement de la marchandise, les a Fils du Ciel » sont en hausse ou en baisse, comme la

farine, le café ou les bœufs : on fait donc là des coups de bourse sur les arrivages ; mais en général la cote est de trois cent cinquante dollars (1750 francs)! Je doute seulement que le compte rendu du marché de cette foule criarde porte jamais une des formules proverbiales : a Aujourd'hui le Chinois est calme ! » Ainsi, depuis le bouge de Macao jusqu'à la plantation de sucre de Cuba ou à la roche de guano, le coulic a passé de la valeur de 300 francs à celle de 1750 francs, partagée entre les mains de ceux qui Tout et entrepris » , c'est-à-dire cinquante francs pour l'embaucheur , quatre cents francs pour le Barracon, cinq cents francs pour le capitaine, et cinq cents francs pour l'agence de vente à destination !

En promenant mes regards vers ces pauvres êtres pales, empestés et déguenillés , qui gisent là autour de nous sur les planches de ces chenils appelés Barracons, je ne puis vous dire combien mon cœur se serre! Je sais bien pourtant que, de cette même terrasse, don Osorio nous montre les toits et les jardins de quelques Chinois partis d'ici il y a vingt ans, embarqués coulies, et revenus riches! Si elle résiste aux fièvres , à douze heures de travail forcé pendant huit ans d'esclavage; si elle se fait, comme on le dit, aux coups de bâton et au guano, je sais bien que cette race de travailleurs pourra ensuite s'enrichir, car les salaires du travail libre sont très-

culbutés et balayés par les hordes indigènes ou par les décrets des mandarins , comme un navire battu par la tempête qui se heurte aux rochers d'une côte abrupte, sans pouvoir atterrir nulle part. Quoique leurs proclamations pacifiques et les faibles forces navales dont ils disposaient montrassent assez qu'ils avaient en vue de créer seulement un comptoir de commerce profitable aux deux nations, ils furent partout expulsés comme des pestiférés. Après avoir enfin obtenu le droit d'ancrage sous le vent des îles Schang-Chwan et Lam-pa-cao, ils furent en 1557 autorisés à bâtir un entrepôt sur un roc désert, perdu à l'extrémité d'une île. En quelques années ils le fortifièrent si bien, que les mandarins ne purent plus les en chasser : Macao était fondé.

Dès lors, pendant plus de deux siècles et demi, ce comptoir demeura à la fois portugais et chinois, partagé entre l'autorité des mandarins et celle d'un sénat local. Curieux assemblage de deux pouvoirs opposés, levant les impôts en commun, s'observant l'un l'autre, et s'efforçant d'établie une pondération politique semblable à l'échange commercial dont Macao était l'entrepôt entre l'Empire du Milieu et tout le reste du monde! Souvent le pavillon européen dut pourtant céder au dragon jaune, et le a Senado » local, composé de deux k juizes)), de trois K vereadores n et d'un <( procurador » , tous élus par la con^munauté, fut contraint de passer en

entre ses Gouverneurs portugais et ses mandarin^ tenaces sans cesse en lutte; tantôt proclamant des allures conformes à notre politique européenne dans Textréme Orient , tantôt intimidé et tenu en laisse par les menaces venues de Canton et de Pékin, Macao n*a acquis une assiette véritable que depuis les efforts du vaillant Ferreira do Amaral; mais le vieux fonds de pourriture d'une origine bâtarde est difficile à balayer d'un seul coup. Il est certain que les « Barracons y) ont d'abord été de simples dépôts pour la a traite des Chinois » : on pourrait dire aujour* d'hui que ce n'est plus qu'une a émigration involontaire )) de coulies. Je souhaite sincèrenoteat que le temps arrive bientôt ou le Gouvernem^it portugais , renonçant honnêtement aux revenus qu'il perçoit sur ce commerce, imite ce quç fait l'Irlande pour l'Australie. Une fois l'émigration purgée de toute spéculation lucrative, qu'ils partent par centaines les navires payés par Cuba et le Callao, comme Sidney et Brisbane en payent! Qu'ils arrachent aux douleurs de la misère , de la faim et du pillage les milliers de Chinois qui étouffent dans leur airi Que ceux-ci se vendent eux-mêmes pour huit ans, à raison de dix-sept cents francs par tête, mais qu eux-mêmes du moins touchent et gardent l'argent qu'ils sont censés valoir! Mais non, le travail libre, la seule idée qui puisse régénérer le monde asiatique, leur ouvrira une carrière plus pure, plus

noble et plus eDCourageante , et leur niveau moral s^élèvera d'autant plus qu'ils auront échappé aux a Barracons » , la plus vile et la plus flétrissable des agences que je connaisse !

Nous avions à peine quitté les a Barracons» depuis cinq minutes, et nous escaladions tout haletants la 'ft Caiçada da buenita Maria Virgem » , une montagne russe en dalles glissantes , entre deux rangées de cases peintes en vert avec des grilles de prison en guise de fenêtres, quand nous croisâmes la chaise à porteurs du « procurador » , à laquelle un jeune Chinois hurlant et sanglotant se cramponnait convul- Bivement. Nous saluâmes la « Sua Excellencia » (tout le monde est Excellence ici, même moi !), et nous lui demandâmes la cause des larmes si abondantes de son malheureux acolyte, qui portait au cou un écriteau de bois marqué d'un gros numéro. Don*** revenait de Thôtel de ville en grand costume, et y avait parafé le contrats des sept cents coulies qui <loivent partir demain. Mais , se conformant à la loi 9 il avait refusé le « contrat » à ce pauvre Chinois, car cette jeune queue n'avait pas dix*huit ans! Le candidat éliminé ne cessait de se rouler aiii genoux du juge , et l'on qous traduisit ses patoles : c il le suppliait de le laisser partir; car s'il était rendu à l'agent qui l'avait acheté, il lui faisait perdre parla tout son bénéfice, et il s'exposait en conséquence à subir les plus mauvais traitements »*

400 JAVA. SUM. GANfrON.

Misérable enfant, tout éperdu de désespoir , parce qu*on Tarréte au moment où il doit partir pour un nouvel Eldorado de guanol

. \A février 1867. — A six heures du matin nou^ embarquons sur le « Principe Carlos » , jolie canonnière que le Gouverneur de Macao a donnée au Prince pour aller jusqu'à Canton. Nous contournons les anses rocheuses de la presqu'île , çt peu à peu la « Praya Grande n , le fort de la « Guia », où a été construit le premier phare des mers de Chine ^ le Monte et les créneaux des bastions se perdent dans un horizon confus : nous disons adieu à cette cor lonie» le dernier avant-poste européen qu'il nous est donné de voir avant le Céleste Empire luimême.

Mais Macao est le premier jalon qu'ont posé aux abords de la Chine les navigateurs de l'Occident, et son histoire se rattache par là même à tous les événements de guerre entre l'Europe et la graiide puissance asiatique. C'est le Portugais Pèrestrello qui aborda , avant tout autre , dans la rivière de Canton, en 1516. Pendant quarante années, ses compatriotes, séduits pas les trésors inconnus jusr qu'alors des ressources commerciales de l'Empire, tentèrent d'établir d'humbles comptoirs; mais depuis Ningpo au Nord jusqu'à l'embouchure de la rivière de Canton au Sud , ils furent successivement

MAGAO. 401

Culbutés et balayés par les hordes indigènes ou par les décrets des mandarins , comme un navire battu par la tempête qui se heurte aux rochers d*une côte abrupte, sans pouvoir atterrir nulle part. Quoique leurs proclamations pacifiques et les faibles forces navales dont ils disposaient montrassent assez qu^ils avaient en vue de créer seulement un comptoir de commerce profitable aux deux nations» ils furent partout expulsés comme des pestiférés. Après avoir enfin obtenu le droit d'ancrage sous le vent des îles Schang-Chwan et Lam-pa-cao, ils furent en 1557 autorisés à bâtir un entrepôt sur un roc désert, perdu à l'extrémité d'une île. En quelques années ils le fortifièrent si bien, que les mandarins ne purent plus les en chasser : Macao était fondé.

Dès lors, pendant plus de deux siècles et demi, ce comptoir demeura à la fois portugais et chinois, partagé entre l'autorité des mandarins et celle d'un sénat local. Curieux assemblage de deux pouvoirs opposés, levant les impôts en commun, s'observant l'un l'autre, et s'efforçant d'établi^ une pondération politique semblable à l'échange commercial dont Macao était l'entrepôt entre l'Empire du Milieu et tout le reste du monde ! Souvent le pavillon européen dut pourtant céder au dragon jaune, et le « Senado » local , composé de deux « juizes )) , de trois « vereadores » et d'un « procurador » , tous élus par la coniniunauté, fut contraint de passer eu

droit et en fait par les Fourches caudines des itiandariDSy et de leur abandonner les plus précieuses des prérogatives, — la juridiction, sur les sujets portugais et Tinterdiction de la conversion des Chinois au christianisme.

Il semble que dans ce mariage du pouvoir asiatique avec la colonie catholique, cette dernière fut contrainte au rôle passif de la femme et bien souvent maltraitée par son maître. Comment! par deux fois, en 1802 et en 1808, quand les troupes anglaises, protectrices de la Compagnie des Indes, débarquent à Macao pour défendre cet avant-poste contre l'éventualité d'une attaque française, les mandarins interviennent et forcent les Portugais à chasser leurs propres défenseurs! Et, en 1839 , quand le commissaire impérial Lin anéantit les factoreries, et que tous les commerçants européens de Canton viennent chercher refuge à Macao , Lin arrive avec une armée de deux mille hommes, menace la ville, et exige que tout sujet anglais $*embarque sur rheure. Force est de céder et de s'enfuir jusqu'au mouillage de Hong-Kong. Mais il en coûte à l'Empire la cession de cette île, exigée par le traité qui termine la guerre. Enfin la fermeture de la douane portugaise, en 1849, ne peut entraîner celle de la douane chinoise , et la dispute se termine par l'assassinat du Gouverneur. Ce crime rompt la digae qui contenait jusqu'alors des courants juxtaposés;

UACAO. 403

maïs si violents, qu'un orage nouveau devait tout submerger. Autant, jusqu'alors, il y avait eu respect de la mitoyenneté dans le comptoir chinoisportugais; autant, politiquement parlant, une èrede vengeance et d'indépendance s'ouvre pour la colonie, qui sort de deux cent quatre-vingt-douze années d'étreinte, d'intimidation et de tutelle. Donc^ à partir de^ 1849, ses Gouverneurs royaux, soutenus par un sénat élu, y régnent en maîtres, construisent, jugent et édictent, sans avoir à demander permission aux suppôts des mandarins de Canton. Mais iln'y a plus qu'un malheur, c'est que le Portugal n'a jamais été légalement possesseur de Macao, et que les Chinois n'avaient peut-être pas tellement tort d'y réclamer la part du lion dans l'administration des afiaires. Entre la permission, donnée en 1557, d'élever un comptoir, et la cession totale du sol, il y a tin& barrière que le cabinet de Pékin a laissé sauter de fait, mais non de droit, aux artilleurs portugais, et le te senhor » Guimaraes a fait la plus pitoyable des grimaces, quand, en 1862, les plénipotentiaires chinois refusèrent carrément de ratifier un traité, où la souveraineté du Portugal sur la vieille colonie était implicitement reconnue. Quoique la proposition fût appuyée par le chargé d'affaires de France à Pékin , la nullité des prétentions mises en avant n'en fut pas moins affirmée par la Chine. Ainsi, par un singulier retour des choses de ce

monde, le Portugal, qui a ouvert la route de rOrient aux autres nations commerçantes » est seul à y voir flotter ses couleurs sans Tassentiment de la Chine; tandis que, légalement et de par des traités, TAngleterre est maîtresse à Hong-Kong , et , avec elle, la France et les États-Unis à Sbang-Haî; tandis qu'enfin la Prusse a, dît-on, fort envie de se faire bel et bien céder la magnifique île de Formose.

Hais pendant que Tindépendance politique de Macao, gagnée pied à pied jusqu'en 1849, arrive maintenant à son apogée, la prospérité commerciale de Tentrepôt subit une marche inverse. Durant le dix-huitiéme siècle , le florissant commerce de la Compagnie des Indes ébranle tout le Sud de la Chine : il puise là comme à une source vivo , ou il y déverse ses importations d'Europe, et c'est Macao qui est le bureau des échanges. Plus Canton devient inhabitable par suite des vexations des mandarins, plus Macao s'ouvre à nos négociants d'Europe ; et non-seulement les jonques, chargées de marchandises , y convergent par milliers , mais cette ville devient un lieu de plaisance pour les nababs dépensiers du trafic oriental. Que de rêves on fonde alors sur ce point infiniment petit, converti en phare des mers de Chine , appelant à lui les navires qui viennent du bout du monde, déchargeant et emmagasinant leurs cargaisons, puis les relançant, comme les rayons divergents d*un foyer de lumière , ver$ de

lointains parages avec les produits, encore si recherchés, de TEmpire du Milieu.

Mais en un jour tout cet édifice brillant s*écroule; il suffit qu'en 1841, grâce à Fadmirable activité et aux capitaux de la Grande*Bretagne, un autre rocher désert, du nom de Hong-Kong, soit cédé à la reine des mers et déclaré port franc , pour que le centre de gravité se déplace I La naissance de'cetle colonie britannique tue Tantique comptoir portugais; et il n'y a plus ici, affourchées sur leurs ancres , que quelques vieilles coques de navires noircies au service de la traite des coulies.

; Macao compte environ 125,000 Chinois et 2,000 Portugais. En 1865, au lieu des 1,000 sorties d'il y a trente ans, il n'en a enregistré que 206 ; son commerce se résume presque à l'importation de 7,500 caisses d'opium, d'une valeur de 16,310,000 francs, et à l'exportation de thé pour une valeur de 3,400,000 francs. Comme bien vous le pouvez penser, c'est sur les Chinois qui l'habitent ou qui y passent que tombent toutes les impositions, et, suivant la règle fatale des peuples asiatiques, c'est en imposant leurs vices que l'on gagne le plus. Plus de 100,000 piastres (500,000 fr.) proviennent de la ferme des jeux; plus .de 300,000 francs de celles de l'opium et des Barracons! Et c'est quelque chose dans un budget de recettes de 1,188,000 francs seulement. — Quant

406 MVA. SIAM. CANTON.

aux dépenses» grâce à Texiguîté du lieu et à la modicité des appointements \ elles ne 's*élèvent qn*à 973,000 francs : les 215,000 francs de bénéfice rentrent dans les coffres de la métropole, où il y a, dît-on, place pour eux.

Singulière et pittoresque physionomie que celle de ce comptoir antique, qui a eu ses grandenrs comme la marine des Diaz , des Vasco de Gama et des Albuquerque I . . . Il représente l'ancien monde et la race latine à côté de la fougue financière des Anglo-Américains de TOrient ; et la rivière de Canton, découlant de la Chine pure, se heurte à son estuaire contre ces deux sentinelles opposées! Si Tune est florissante, il ne faut pas oublier qu'à Tautre nous devons Touverture de la Chine à noire commerce. Celle-ci a semé dans la douleur, celle-là a recueilli aux jours d*abondance.

En comparant ces trois colonies de Singapour, de Hong-Kong et de Macao, ceinture de tiraiUears dont nous avons garni les abords de la Chine, je viens tout naturellement à penser aux migrations en sens inverse qu'ont faites les Chinois pour se répandre , — abeilles laborieuses , — en nuées envahissantes tout autour de leur ruche. Quel vol hardi ils. ont pris, et quelle est la terre de TOrient, qu'elle soit

^ 18,750 francs pour le Gouverneur, 11,500 francs pour le jugo; 3,900 francs pour le colonel, 3,000 francs pour te proaurador.

MAGAÔ< 407

baignée par TOcéan Indien, FOcéan Antarctique ou rOcéan Pacifique , dont ils n'aient pas abordé les plages? Nous les avons vus courir aux mines d'or de TAustralie, et nous savons qu'ils se ruent sur celles de Californie. Nous les avons vus accapareurs et usuriers à Java, commis utiles et aimés des Blancs à Singapour, négociants virils, — et les seuls, — à Siam : ils activent heureusement la circulation cochinchinoise ; ils se font honneur à Manille; ils se plaisent aux lies Cbincha, dans le guano, et à Cuba, sous les planteurs I Quel peuple immense formeraijt à lui tout seul ce peuple pris hors de chez lui! Aimé ici, chassé là-bas, utile à droite, malsain à gauche, mais persévérant dans son négoce, qui pour lui est la vie, le Chinois d'exportation revient toujours au pays natal, ..... mais presque toujours dans son cercueil, ce qui a fait dire sur quelqu'une des terres où il émigrait ; « Nous recevons, le Chinois brut et vivant ; nous le renvoyons dans sa patrie manufacturé et mort. »

Pour moi, qui ai vu ainsi déjà tant de a Fils du Ciel y> avant d'avoir mis le pied en Chine ; pour moi qui ai entendu des hommes sincères tant louer ou tant flétrir le Chinois , il me semble qu'une théorie absolue ne peut être émise sur lui! Le considérant uniquement comme émigrant, je le compare à un genre de plante parasite portant le mal ou le bien suivant la sève de J'arbre auquel il s'attache.

408 JAVA. SUU. CANTOX.

absorbant cette sève si elle est plus riche que la sienne, la nourrijssant si elle lui est inférieujnd. Cherche-t-il en effet à prendre place égale dans une race supérieure? il en pompe pour lui seul la fécondité ; il est forcé par son essence môme d*y descendre dans les bas-fonds, d'en exploiter, d*eB exagérer les vices et de leur servir d*aliment. Tombet-il au contraire dans une population paresseuse, abâtardie et froide? il la réchauffe par sa .vivacité, il la régénère par son sang, la stimule par Téxeniple d(B son travail. Mais par-dessus toute chose, au dehors, c*est un travailleur infatig[able ; dans laaone plus proche qui entoure sa patrie, c*est un pirate : nous verrons ce qu'il est sur la terre de ses ancêtres. Le voilà, en effet, qui se déroule devant nous, le sol classique dç u TEmpire des Fleurs» ! Guidée pfir uti pilote chinois fort habile, notre canonnière serpente entre des cei^taines d'iles rocheuses, des estacades de bambou et des flottilles de jonques de pèche qui animent à son embouchure le coup d'œil grandiose de la rivière de Canton. Mais comme nous sommes en plein hiver, les fleurs sont absentes ; et , seules, des tombes disséminées, taillées en amphithéâtre dans les roches granitiques, font diversion à la nudité des montagnes qui encaissent le cours d!eau. A droite et à gauche, les hauteurs des rocs sont couronnées de forteresses démantelées, vestiges da la. puissance première et de Thumiliation

mâgao. 40i^

récente de rEtnpire. Nous franchissons Hu-mun (on Bpca tigris), Anung-hoy, Wantong et Ticok-tao, où les ruines attestent les défenses formidables qu'ont anéanties nos canons en 1839 et en 1856. En voyant» dans les canaux nombreux qui communiquent avec le fleuve , des convois intcFminables de jonques, semblables à des bancs de harengs» nous pensons aux désastres épouvantables que. devaient faire nos gros boulets et nos bombes dans une pareille forêt de mâts. Nos coups sont plus modestes aujourd'hui et moins inhumains, car nous nous con* tentons de faire, la guerre avec mitraille à des nuées épaisses de canards sauvages qui nous rappellent ceux d'Australie.

Après avoir passé la « Gueule du tigre d , qui forme les Dardanelles si renommées de Canton, nous voyons les beaux clippers anglais mouillés pacifiquement en flotte sur cette magnifique rivière, puis les docks commerciaux de Whampoa, et à neuf heures et demie du soir, par un demi-clair de lune, nous entrons dans la ville flottante de Canton. Sur un espace d'environ une lieue et demie, des millions de lanternes de papier colorié illuminent de droite et de gauche cette cité nautique, la plus populeuse du globe. En se reflétant sur les ondes tremblantes, et en éclairant chacune une habitation qui flotte, ces lueurs me rappellent les nuées de lucioles et leur magique efiet dans les

410 JAVA. 81AII. CANTON.

paysages de Java. Arriver de nuit et par eau à Canton, c*est descendre dans un « aquarium i> d^hommes, de femmes, de lanternes et de bateaux entassés; c*est se jouer dans un dédale de navires qcri dorment sur leurs ancres et qui forment une ville amphibie ! Il y a là comme de Tillusion et du rêve. N*y avait-il pas ainsi une ville populeuse près du Styx , et les tam-tams, les pétards innombrables dans leur effrayant concert ne font-ils pas croire à quelque aspect infernal ? Je suis tellement sous Timpression de notre entrée nocturne dans le Canton flottant, ayant pour horizon une forêt de mâts illuminés de feux de Bengale, et les crêtes des toitures dentelées des pagodes, que je crains de trouver au jour cette ville dépouillée de son cachet saisissant : les lanternes doivent ici faire plus d*efiet que le soleil !

Mouillant devant Tilot de Sha-Myen, petite concession européenne, nous cherchons un gîte en frappant à plusieurs portes, et enfin nous sommes a cantonnés y> pour cette nuit chez le vice-consul anglais. Le consul lui-même devait nous donner asile , mais il a son yamoun (résidence) dans Tintérieur de la ville, et les portes des remparts sont barricadées depuis le coucher du soleil.

Monts-de-piété. — Serpent tentateur. — Le village des vieillards et le' village des morts. -^ Sept enfants exposés. — Rue de ^étemelle Pureté. -^ Pagode des tortures. -^ Bien* faiU des. missionnaires. — Cortège du Vice-Roi. — Première impression sur la Chine.

15^m>r 1867. - — Température 4- 2"* centigrades. Canton s*étend sur les deux rives de sa large rivière, et se compose de deux villes , la ville flottante et la ville terrestre. Dès le matin, le consul anglais, M. Robertson, vient nous prendre ; et, grâce à sa yole ra^ pide , nous naviguons de droite et de gauche au milieu de milliers de barques habitées par des familles entières. Un toit de bambou et de feuilles sèches abrite chacune de ces barqnes- maisons : à Tarrière, Fautel des ancêtres est illuminé par de petites torches parfumées, et vingt fois par jour on y tire des feux d^artifice. Voici les bateaux de fleurs, vrais pontons d*hor)iculture , où, derrière des arbustes torturés et sous une sorte de serre, végètent à la fois des fleurs et des Chinoises prisonnières. Sirènes d'eau douce, ces dernières sont peintes de carmin sur les joues, de noir sur les sourcils; elles ont Fair

412 JAVA. SUM. €ANTOW.

endormi et paresseux, liais dès que la brane tombe, il parait que la barque s^iUumine , les instruments de musique sont mis en mouvement » et les riches Chinois viennent s*y récréer en vidant des théières. Plus loin une forêt de mâts indique la station d*où les jonques partent pour Tintérieur par les canaux qui sillonnent TEmpire, et quinze tètes de passagers se montrant à chaque sabord, orouvent l'encombrement de ces bateaux-omnibus. Mais les canons. du gaillard d'avant, destinés à les défendre contre les pirates de rivière , me rassurent peu sur ce genre de transport.

Ce qu'il y a de plus curieux , c'est sans contredit la petite anse du fort Fung-Kwang-Paoti^i , . où les canards» par bandes de quinze et vingt mille» sont encore plus bruyants que les Chinois, ce qui est pourtant bien difficile. Là, chaque navire, deux fois par jour, abat des claies qui viennent en pente douce, comme les tabliers d'un pont-levis, se faire baigner par l'eau de la rivière; des canards, à raison d'environ mille par bateau, prennent leur vol, et vont clapoter dans les bourbes voisines. Au son criard d'une corne dans laquelle souffle le propriétaire des volatiles, tous reviennent au nid avec une étonnante obéissance, et chaque soir il s'en vend un grand nombre pour les dîners- gala des mandarins., Le village de Fati, peu éloigné de. cette anse, est le' lien où l'on fait couver et éelore les œufs paf la cba-

CANTON. 4ia

leur artificielle. Je croirais volontiers que Faclministration des autorités couveuses est bien supérieure à la police de TEmpire tout entier.

La ville de la terre ferme nous présente biisntôt le coup d*œil le plus original : les rues n'ont guère plus d*un mètre et demi de large , elles sont daU lées et glissantes, et une foule Immense s'y presse. La première que nous prenons est celle des poisson^. niers , où une glu visqueuse nous fait presque tomber à cbaque pas ; la seconde est celle des bouchers , et à leurs étaux sont suspendus des rats tapés en faisceau, aplatis et fumés comme les oies de Poméranie, des chiens comestibles dont la queue seule est ornée d'une bouffette de poils jaunes; la troisième nous montre des magasins immenses de soieries; puis viennent les porcelaines. Mais toutes ces rues, vrais corridors d'une salle de spectacle asiatique, ont un cachet indescriptible : les dalles sont foulées par une population aux vêtements voyants, à longues queues de cheveux et à chapeaux pointus ; les mandarins en soie azur y heurtent des files d'aveugles qui serpentent en se tenant à la robe l'un de l'autre, des lépreux immondes, et des malheureux que Téléphantiasis fait ramper à terre. Des escouades de vigoureux coulies y bousculent tout le monde. Mais, hélas I pour un Chinois bien mis que nous voyons, nous sommes attristés par la vue de deux cents êtres infirmes ou mourants dç faim, se trs^inant

418 JAVA. SIAM. CAKTO\.

sur le terrain; un district voisin a tout simplem^it refusé de payer Timpôt et résiste vigoureusement au llce-Roi.

La seconde pagode que nous visitons est eelle des cinq cents dùsux. Ils y sont représentés en statues de trois pieds de haut, toutes plus grotesques les unes que les autres. Je ne vous parlerais point de ce temple» qui , à Tinstar de toutes les pagodes chinoises» inspire un ennui profond , si je n*étais étonné d'y voir des saints bouddhistes portant la mitre, des croix et des chiq)e]ets; si la politesse n'était de garder son chapeau sur la tète , et si des porcs, rôtis tout entiers, apportés par les fidèles en holocauste à Bouddha, n'étaient, séance tenante, découpés et avalés par les bonzes.

Reprenant notre marche, nous pointons enfin droit au Nord, désireux de promener nos regards sur celte ville |^opuleuse, dans les ruelles de laquelle nous n'avons trouvé jusqu'à présent qu'un étouffant encombrement. Nous escaladons les échelles qui mènent au sommet de la fameuse pagode à cinq étages, qui est au centre d'un groupe de douze forts, et«qui s'élève à l'extrémité nord au'^dessiis de la ville tout entière. Avec ses boiseries peintes en rouge foncé, elle est véritablement grandiose; il n'y reste aucune trace du- culte bonddhi&te^ mais elle porte sur ses murs des inscriptions plaisantes et des caricatures de caserne, qu'y ont bariolées les

a instilntions cle r£in{»re chinois. Dans les huit étages If dé ce monmnent de bois, nous voyons, rangés avec « un ordre admrrable» des milliers de petits paquets li étiquetés : lé Gouvernement a la haute main sur :j cette administration de bienfaisance , et certes c'est ^ bien la dernière chose que je comptais trouver dans

Tempire asiatique.

^ Le largp sommet en tuiles bleues qui nous sert ^ de premier observatoire, ressemble à une suc<- ^ cursàle de pharmacie < Des centaines de pots de terre vernissée sont rangés sur ses bords, et ils sont pleins de vitriol destiné à être versé sur les yeux des assaillants. De plus, une trentaine de vigies, perchées sur des échafaudages semblables à notre mont-de-piété , dominent cette mer de toits bas et de ruelles sales , non-seulement ils donnent l'alarme pour les incendies, mais ils surveillent les voleurs, qui pullulent ici plus qu'en aucun lieu du monde. Mais Canton est si vaste, que nous n'en distinguons pas bien encore les fortifications et les portes; deux pagodes nous frappent, nous nous y dirigeons d'abord, voulant ensuite gagner une montagne fortifiée qui s'élève au Nord-Est, et d'où nous planerons mieux à vol d'oiseau sur l'ensemble de cette agglomération humaine.

Nous descendons dans la ville , et après avoir marché pendant une heure au milieu d'une foule intense, nous entrons dans la pagode que nous cherchions ;

c*est celle du dieu gardien du Nord; à peine y sommei-^DOus , qu'une chose nous frappe bien phs que les troupeaux de bonzes, les tam-tams sonores, et les Bouddbas enluminés. C'est un bouquet d'arbustes placé sur un autel , résidence d'un serpent sacré. que viennent chaque jour noui'rir et adorer les fervents. Dans la légende chinoise, c'est' aussi une femme qui a écrasé la tète du serpent; n^ais l'esprit de cette tradition toute chrétienne a été pris à l'inverse par les Chinois. Au lieu d'honorer la femme bienfaitrice, ils sacrifient à l'animal tentateur. Nous avons déjà Vu à Java , à Singapour et à Siam» toutes les offrandes faites par les bouddhistes aux démons pervers et aux mauvais génies; nous avons 'appris que, lorsqu'ils frappent à tour de bras sur les tam-tams de leurs jonques, c'est pourchasser l'Esprit des ténèbres; leur grande maxime est celle-ci : u Ne pas s'inquiéter de la bonne Divinité, puisqu'elle est bonne par essence, mais apaiser la mauvaise , qui pourrait nuire » .

Donc, sous nos yeux, les adorateurs se pressent autour du buijsson; tournant le dos à une peinture qui représente une déesse écrasant le reptile, ils portent leurs offrandes à la vilaine bote, qui me parait longue de deux pieds, et qui se « love « près des cendres chaudes. A la porte de sortie, nous voyons l'urne au-dessus de laquelle on coupe la tête An coq pour tous le^ seriDents ; c'est un symbole :

« Que ma téfe soit coupée comme celle du coq, dans réternité, si je suis un parjure » . Cette coutume f ingénieusement encouragée par les bonzes , nous fait rire de bon cœur. Car, en fin de compte, ce sont les coqs q^ii font les frais dé la dévotion publique, à la grande joie des bonzes,, qui les mang^ent à belles dents tous les soirs.

Les murs de cette pagode, ^peints de fresques grotesques, sont ornés de grands placards dorés, sur lesquels sont inscrits les noms et prénoms des dieux et des hommes honorés par TEmpereur en vertu de quelque action mémorable. Chaque souverain, à son avènement à TEmpire, les fait tous monter d'un degré dans cette canonisation progressive, et Ton nous montre un certain dieu récemment promu de six grades au-dessus des autres. C'est celui sous la protection duquel s'étaient mis l£s Chinois, le jour où ils ont si terriblement battu les Anglais au fort de Takou, à l'entrée du Peï-ho : plus bas, trois noms sont rayés. Le Vice^Roi de Canton , défait le mois dernier par des bandes rebelles , a mis en pénitence les dieux qui ne Font pas écouté.

En effet, en grimpant sur le toit de la^agode, le consul nous montre une flottille amarrée non loin de là; s'il y a plus de jonques que de mâts et plus de trous de boulets que de sabords, c'est que les troupes impériales sont rentrées ainsi de- ! puis six jours, après avoir laissé un millier de mortô

418 JAVA. SIAM. CAKTOX.

sur le terrain; an district voisin a tout sîmplemeDt refusé de payer Timpôt et résiste vigoareusement au Vice-Roi.

La seconde pagode qoe nous visitons est celle des cinq cents dieux. Ils y sont représentés en statues de trois pieds de haut, toutes plus grotesques les unes que les autres. Je ne vous parlerais point de ce temple, qui ^ à Tinstar de toutes les pagodes chinoises, inspire un ennui profond , si je n'étais étcmné d*y voir des saints bouddhistes portant la mitre, des croix et des chiq)elets; si la politesse n'était de garder son chapeau sur la tète , et si des porcs, rôtis tout entiers, apportés par les fidèles en holocauste à Bouddha, n*étaient, séance tenante, découpés et avalés par les bonzes-

Reprenant notre marche, nous pointons enfin droit au Nord, désireux de promener nos regards sur celte ville {Populeuse, dans les ruelles de laquelle nous n'avons trouvé jusqu'à présent qu'un étouffant encombrement. Nous escaladons les échelles qui mènent au sommet de la fameuse pagode à ciuq étages, qui est au centre d'un groupe de douze forts, eUqui s'élève à l'extrémité nord au'-dessus de la ville tout entière. Avec ses boiseries peintes en rouge foncé, elle est véritablement grandiose; il n'y reste aucune trace du- culte bouddhi&te^ mais elle porte sur ses murs des inscriptions plaisantes | et des caricatures de caserne, qu'y ont bariolées les

troupes alliées pendant Toccupation, depuis 1858 jasiqp'en 1861. De soq sommet, nous voyons clairement fe triangle arrondi que forme la vieille ville terrestre» avec ses murailles de plus de dix kilomètres de long, ,ses seize portes à bastions bizarres, ses pagodes , ses mosquées et ses (c yamouiis * » . .Voici , à notre gauche , la brèche où les alliés montèrent à Tassant en 1857; tout à côté, sous un ombrage de peupKers, au pied même de la muraille, est le cimetière de nos braves tués à Tennemi. Voilà le temple des cinq génies, et un kiosque ouvert à tons les vents, où est suspendue une cloche immense : des boulets bien pointés ont égratigné le bronze, et on nous raconte que, coulée il y a deux cents ans, cette cloche fut ébranlée trois fois; après quoi les bonzes la condamnèrent au si* lence, en prophétisant que le quatrième coup sonnerait la ruine de la cité antique. Il parait qu'en 1857, au bombardement de Canton, c'était parmi les commandants des canonnières à qui ferait, non pas , comme d'ordinaire , « sauter le cavalier )? , mais sonner la cloche. Les boulets firent vite la besogne , et deux jours après Canton fut investi.

Certes, quand on arrive dans une ville lointaine, c'est avec une sorte de fièvre qu'on aime à promener ses regards sur les méandres et les saillies de

* Palais de mandarins catourcs de pa es et de casernes.

4)0 JAVA. SiAlf. CANTON.

son panorama. Hais je ne veux plus vous citer qu^an champ qui semble désolé et privé de vie au milieu de tant de bâtisses entassées ; c^est l'emplacement des anciennes factoreries, les ruines de !a Splendeur commerciale de Canton.

Nous voulons rester sur cette impression générale» et préférer le Canton vu de haut et de loin, aux ruelles fétides oiiTon barbote avec des lépreux; nous demandons à nos compagnons de nous conduire dans la campagne chinoise. Nous suivons d'abord pendant deux kilomètres le sqmmet de la muraille : elle a de sept à huit mètres de large ; à chaque créneau est un canon abrité d*un toit de bois et de feuilles, et Ton nous dit qu*il y en a ainsi deux mille tout autour de la ville. Mais il y en a bon nombre en pierre, et, somme toute, je croîs bien que si les soldats en guenilles que nous voyons monter fière^ ment la garde autour de ces pièces séculaires, de^^ vaient les servir toutes, elles feraient en éclatant plus de mal aux assiégés qu'aux assiégeants.

Sortant par la porte de TEst, hous cheminons dans une campagne qui nous semble Tabomination de la désolation : collines dénudées et rocheuses, flaques d'eau croupissante , amas d'immondices , sentiers affreux , rien n'y manque de ce qui peut attrister les regards sur un horizon de tombeaux disséminés. Bientôt nous sommes dans une enceinte fortifiée, où sont des étangs et des oiseaux sacrés; nous

CAKTON. ' 421

fraDchissoDs un portique, et plus de six cents inaisonnettes alignées nous apparaissent. C'est un hospice fondé parle Gouvernement chinois ppur les vieillards. Tous ces débris, ces squelettes vivants, au nombre d'un millier, sont blottis dans leurs c^ses sombres, et ils couchent ^ côté de leur cercueil ouvert tout prêt à les recevoir; quelques-uns, plus valides, charment, les loisirs de leur reste d'existence en sculptant de leurs doigts tremblants des fioritures qui ornementent la boîte où ils reposeront peut-être dejnain. Ce pjeuple stoïque ne craint pas la mort,

Tout à côté est la cité des défunts : c'est une ville carrée dans les ruelles de laquelle nous pénétrons sans peine ; chaque maison en granit est éclairée par une lampe funéraire. Là il y a neuf cent cinquante habitants, mais seulement trois êtres vivants, les gardiens I Moyennant quinze francs par mois, les cercueils sont déposés en ce lieu, jusqu'au moment où la famille du défunt trouvera l'argent ou les moyens de transport nécessaires pour rapatrier ces dépouilles dans le Nord ou dans l'intérieur de la Chine. J'admire ici la facilité avec laquelle les familles peuvent trouver la consolation de réunir dans la terre natale les naembres épars que la mort a frappés au loin...

Utjungat eosdem

Quos junxit communis amor, commune sepulcrum.

Le culte des Chinois pour les morts a quelque chose de touchant , bien fait pour contraster avec leur

Page 1