PARIS
HEXRI PLO\\ IMPRUIEUR-ÉDITKUR
RUE GARANCIKRE, 10
¥ t. ta *
Berceaux de feuillage ombrageant les rues et les canaux. — Un hôtel javanais. — Brillantes couleurs des costumes. — La vie élégante dès quatre heures du matin. — Une odalisque. — Les villas des nababs. — Miasmes vénéneux et meurtriers.
Batavia^ 10 novembre 1866. — ^ Les derniers habitants que nous avions salués en Australie étaient des Cannibales à la peau noire et aux dards empoisonnés : les premiers qui nous reçoivent sur le sol de Java sont des douaniers de Hollande, pâles et blonds, vêtus de brillants uniformes et munis d'énormes trousseaux de clefs. En ouvrant nos malles sans merci et en les bouleversant de fond en comble , ils rendent moins brusque pour nous la transition entre les sauvages et les civilisés. Sous Timmense hangar de la douane, plus de quatre cents porteurs couleur chocolat , aux bustes nus , aux ceintures écarlate et aux turbans verts, s'arrachent nos bagages et les emportent en courant. Je suis encore d'un regard tout inquiet certain car- 11 1
ton à chapeau auquel se cramponnent furieusement seize a coulies * » suspendus en grappe, hurlant de toutes leurs forces et s'égarant dans la foule.
Nous montons deux par deux dans de charmantes petites voitures ouvertes qui semblent dès Tabord s*offrir ici à profusion , le prestige des Européens exigeant qu'ils ne circulent jamais à pied. Chacune est attelée de poneys lilliputiens, vrais chiens de Terre-Neuve, provenant de Tile de Timor : leur crinière est rasée, leur petite tète est espiègle ; ils nous entraînent ventre à terre ! Les cochers bizarres qui les harcèlent de la voix et du fouet sont des Malais couverts de chapeaux à raies rouges et dorées, sortes de cloches à melons gigantesques qui le$ ombragent tout entiers.
C*est fiinsi que nous traversons au galop la vieille ville de Batavia, bâtie sur les boues malsaines du bord de la mer : il n'y a là que les habitations des In-» digènes et bon nombre d'anciens comptoirs , dont les pignons de style antique rappellent les constructions hollandaises des siècles passés, et contrastent singulièrement avec la luxuriante verdure de la végétation tropicale. Dans ces ruelles apparaissent beaucoup de Chinois à la démarche arrogante , riches a dandys » du Céleste-Empire , le front rasé et la queue si bien tressée qu'elle excite toujonrs
^ Porteurs indiens*
Tenvie d'y donner un coup de sonnette : un Malais les abrite du soleil sous un immense parasol bleu ciel.
Pendant plus de trois quarts d'heure nous passons ainsi par les spectacles les plus nouveaux ; Dous longeons des canaux où se baignent des groupes de trente à quarante Malaises, troublées tout à coup dans leurs ébats par une pirogue surchargée de fruits et poussée silencieusement grâce aux efforts élastiques de langoureuses pagaies. — Voici un escadron de cavaliers indigènes qui passent au trot à l'anglaise : leurs sabres , aussi hauts que le cheval , traînent à terre ; leurs longues piques touchent les panaches des cocotiers : Malais couleur de pain d'épice , à la lèvre pendante , déguisés en militaires européens, mais pieds nus, ik sont munis de magnifiques éperons faits pour bottes àl'écuyère. — Là y de nombreux marchands ambulants , ornés de ttlangoutis' » aux couleurs les plus voyantes, cou^ rent les rues de ce pas trotté qui est particulier aux Indiens : ils gesticulent, apostrophent les passants, et rient de grand cœur. C'est la foule la plus étourdissante , la plus pittoresque , la plus enjouée que j'aie jamais vue : il me faudrait des heures pour vous en décrire les mille couleurs, les types incroyables , l'animation criarde et mimique.
^ Ceinture étroite nouée autour des reint.
gnon tout au moins étrange. C*était un long boudin de deux mètres, fait en nattes, gros comme un traversin ordinaire, et qui m^attendait, couché dans le sens de la longueur. On a eu la complaisance de m*expliquer qu'aucun habitant de Java ne dormait sans ce produit végétal , qu^il faut garder entre les jambes pour rafraîchir tout le corps. Ce trait de mœurs m*a fort amusé; mais sMl berce les Créoles d'un sommeil réparateur, il porte involontairement les Européens à un violent pugilat. De plus, des nuées insaisissables de moustiques bourdonnants, indiscrets et piquants, sont venus nous exaspérer en sifflant à nos oreilles leurs airs javanais : mais, comme les piments, les boudins de natte et les moustiques rentrent tout à fait dans les mœurs de la localité, je compte en peu de jours m'en faire des amis. A Topposé des habitudes de Paris, la vie du grand monde commence ici à quatre heures et demie du matin. Dès l'apparition des vapeurs de l'aube tropicale, vieux et jeunes de faire retentir sur les dalles le frottement de leurs babouches traînantes, puis, vaguement enveloppés d'indienne flottante, de courir à la piscine et d'y savourer une onde qui paraît glaciale. Lorsque j'en sortis, je rencontrai une véritable odalisque aux yeux d'ébène, à l'aspect étrange; elle se laissait glisser entre les colonnes, rejetant en arrière des flots de cheveux noirs qui tombaient jusqu'à terre, et se drapant à l'antique, comme
la Stratonice , dans du cachemire rose. Les mouvements saccadés puis chatoyants de ses regards, la rapidité fauve de son passage , sa démarche de lionne surprise , et le feu du sang indien qui donne toujours un charme si fascinant, en firent poumons une véritable apparition. C*est, nous dit-on, la fille d*un capitaine hollandais et d*une native de Bornéo.
La beauté métisse s*épanouit merveilleusement sous le soleil de Java, tandis que les malheureuses
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Européennes, affaiblies et exténuées parles chaleurs, sont pâles et livides : elles inspirent lapins profonde pitié. Telle fut ma première impression, en faisant ma promenade de quatre à six heures du matin, heure élégante par excellence. Mais ce qui me frappe surtout, c'est un poste militaire : vingt Malais y sont en faction , armés de piques et de longues fourchettes qui ont plus de trois mètres. On nous explique qu'il y a dans le pays un grand nombre d'Indigènes atteints de maladies mentales : surexcités par Topjum , ils errent dans Tîle , armés d'un sabre, et embrochent le premier passalit venu, pour la plus grande gloire du Coran : on les appelle des tt amocks » . Dès qu'il en paraît un , le poste lui court sus, le cerne entre trois fourchettes, et le caporal, dont on reconnaît facilement le grade à ce qu'il porte des souliers, a l'honneur de perforer d'un dard le terrible amock. — Premier aperçu sur Jpolice intérieure.
Une prdmenade, cinq ou six bains successifs et un déjeuner piquant , voilà une matinée à Batavia : Taprès-midi , tout le monde dort.
Vers six heures du soir, le mouvement vient à renaître : des centaines de voitures ouvertes circulent : la population européenne , se prélassant tête nue , se porte vers la plaine de « Waterloo » , où il y a musique militaire : nous suivons le flot, toujours ravis des allées enchanteresses et des costumes brillants. Le a Longchamps » est empreint du cachet le plus colonial : la garnison, forte de neuf mille hommes, en fait le principal ornement ; plus de trois cents voitures se rangent à Tombre des grands arbres ; les airs nationaux , fort bien exécutés , résonnent avec fracas; et au milieu des myriades de Javanais en tenue de fête, étincelants des parures orientales les plus vives, les officiers galopent à plaisir. Figurez-vous un grand et bel homme en tunique bleue., en large pantalon blanc, à grandes bottes, grands éperons et grand sabre : supposez qu'il veut bjen écarter un peu les jambes pour laisser passer entre elles un poney harnaché pompeusement et de la taille d'un terre-neuve, vous aurez vu dans la plus pure vérité le portrait des représentants à Java de la force armée de toutes les Néerlandes. La petite taille du cheval ne porte atteinte en rien aux grandes vertus militaires, et Dieu sait que la gloire de cette armée est au-dessus
UNE SEMAIXE A BATAVIA. 13
de tout éloge ; maïs quand un escadron de chevaux du pays de Lillîput montés par de dignes frères de Gulliver, exécute la charge à fond , il y a de quoi rire de bon cœur.
Nous dînons le soir chez notre ami M. Van Delden, président de la chambre de commerce. L'aimable compagnon de Fétouffante cabine du Hero avait repris sa vie de nabab, dans son palais, au milieu des douces joies d'une charmante famille. Piscines luxueuses, jardins d'Armide, vérandasalle à manger au milieu de l'exubérante verdure de bosquets riants, nuée de serviteurs indiens dans leur plus riche costume national , rien n*y manque de ce qu'on peut rêver comme récompense princière du travail, de l'honneur et de l'intelligence. Comment, après les délices si bien méritées dans une pareille oasis , revenir habiter une rue boueuse et brumeuse de Hollande et y vivre sans vingt chevaux et sans quatre-vingts serviteurs? La Hollande n'est plus qu'un drapeau aimé passionnément de ces cœurs patriotes ; il leur faut de temps à autre l'aller revoir et se retremper sous ses couleurs ; mais l'espace, la richesse, le soleil, le commandement y font défaut pour les heureux de Java y que le monopole a faits ici pachas et rois, et qui ne sont point tentés de redevenir chez eux contribuables, administrés et locataires I
Ï4 JAVA. SIAM. CANTOÎC.
12 novembre 1866. — Promenade « fashiona^ ble u à cinq heures du matin sur les poneys fringants de M. Van Delden. Toujours les mêmes berceaux^ les mêmes merveilles de verdure, de floraison, de parfums et de feuillage : toujours le même luxe de villas disséminées dans les jardins, le même mouvement sur cent canaux divers , et les mêmes couleurs verdoyantes sur cette fourmilière indigène, qui va, qui court, qui trotte, en glapissant bruyamment comme une volée de cacatois. — A neuf heures du matin, nous en sommes déjà à notre cinquième bain : cette température torride de 40° dans la cave ferait, vous le pensez, éclater tous les thermomètres qu*on mettrait au soleil : je Taffrontais pourtant, coiffé d'un casque indien blanc, de forme pyramidale, qui me donnait Pair d*un pompier de Nanterre passé au badigeon : la vieille ville m*intriguait : là, les ruelles sont étroites et tortueuses : les habitants s*y empilent dans des huttes de bambou, comme nous entassons des sacs de blé dans nos halles : les boutiques malaises sont remplies d'étoffes de calicot ou de comestibles gluants; les boutiques chinoises sont d'un ordre supérieur. Voici, par exemple, l'échoppe d'un horloger chinois : la queue tressée du propriétaire est le seul vêtement qui apparaisse sur son buste immensément gras ; une loupe est maintenue SUT son œil gauche par une contraction du sourcil
qui lui fait faire une grimace horrible ; ce joaillier demi-nu perfore audacieusement une montre de Bréguet et semble très-fier de démonter habilement des cylindres de Paris. Son voisin vend des singes ; son vis-à-vis, mille compotes de piments dans mille soucoupes superposées. Partout une odeur putride et nauséabonde est répandue : la brise de mer en apporte d'épaisses bouffées, exhalées par les bois de palétuviers et d^arbustes vénéneux qui couvrent la plage. Le flot vient gonfler leurs racines noueuses, poreuses et torturées; en quelques heures leur diamètre augmente de plusieurs pouces ; puis le jusant les laisse à sec sur des boues malsaines; le soleil darde , il les évapore et les dessèche ; un cordon de nuées jaunâtres, de vapeurs pestilentielles se forme, et reste un moment suspendu, attendant que la brise remporte : ah ! malheur aux parages où le dirige le caprice de Tatmosphère !
Ce sont ces miasmes fétides qui ont donné à la vieille ville* de Batavia cette universelle réputation de mortalité qui vous faisait trembler pour nous quand nous sommes partis. Le fait est qu'il est incalculable, le nombre des victimes qui ont succombé là depuis l'occupation! Je m'entretenais de ce sujet avec un plaisant compagnon : a Oh ! me disait-il, avant l'époque où nous nous sommes éloignés de la plage pour fonder la ville neuve, on mourait comme mouches dans ce vieux Batavia; c'est l'empoisonne-
ment a en grandeur naturelle » *pour tout être humain; mais qu'importe maintenant? il n'y a plus que les Chinois et les Malais qui y habitent! » — Ce mot, rien moins que philantropique , me rappelait certaine correspondance de la dernière guerre du Mexique : après avoir énuméré les désastres delà fièvre jaune sur le littoral et rendu compte du mouvement des troupes vers Tintérieur des terres , elle disait : a Du reste , que les famUles se rassurent, il n'y a plus que les marins à la côte ! » — Les familles des marins en France ont dû être à peu près aussi tranquillisées que celles des Indigènes le sont ici.
Malgré la pureté de Tair de la ville neuve, nous venons d'avoir un terrible exemple de ce qu'amène une imprudence. Un de nos voisins de table qui, hier soir, avait mangé avec trop d'avidité les succulents ananas de notre dessert , était un peu pâle au déjeuner de midi, — à trois heures il était mort! C'est la seule chose qui se fasse vite spus les lati* tudes tropicales !
A peine l'heure de la sieste est-elle passée » nous nous mettons à écrire sous notre véranda. Vite une cinquantaine de Chinois et de Malais viennent nous assiéger pour nous vendre des cravates et des mouchoirs, des photographies et des images militaires de Paris. — Je les chasse, ils reviennent; je les menace, ils étalentcent abibelots» déplus, vantant qui
nn pantalon, qui de Teau de Cologne, qui des singes. Résolus à attendre la fin de ma lettre, ils sont en ce moment accroupis en plein soleil, à dix pas de nous, espérant évidemment que je serai tout à rheure dans des dispositions plus conciliantes. Le soir nous sommes mis eu éveil par un incendie : cent quatre-vingts maisons — lisez baraques — de la vieille ville flambent comme une boîte d'allumettes. Que de vermine aura été grillée !
13 novembre 1866. — Ceci ne pouvait pas manquer! Le capitaine du Hero ^ notre voisin de galerie , a pâli hier soir et a passé la nuit à quatre pattes, vomissant et hurlant ! Nous-mêmes payons le tribut des nouveaux arrivants , et nos estomacs sont dignes de pitié. Si nous conservons notre belle humeur, nous serons sauvés de ce fantôme du choléra, — et du choléra de Java! — qui prend la peur dès qu'il ne Tinspire plus.
Voici, du reste, qui va nous remettre : Fair pur des montagnes de Tintérieur. Une lettre charmante du Gouverneui* général par intérim nous dit que a la politique ne lui permettant pas de rendre au Prince exilé les honneurs dus à un prince français , il lui demande pourtant de le traiter comme le petit-fils d'un roi » . II nous envoie un passe-port de circulation , faveur très-rare et très-précieuse , pour toute nie, et même pour les terres dites « princières » , où régnent, sous le protectorat hollandais, les Sul-
fans de Sourakarta et de Djokjokarta : tous les Résidents (Préfets) et Princes indigènes de l'île sont prévenus, et tous les chevaux de poste du gouvernement sont mis gratuitement à la disposition du Prince. C'est là une heureuse fortune qui nous ravit et nous remplit de la plus sincère reconnaissance.
Le mouvement étant recommandé pour ceux qui faiblissent sous ce climat de feu, nous n'avons point refusé une gracieuse invitation du Résident de Batavia, M. Hoogeveen. A six heures du soir, sa voiture de gala vient nous prendre: quatre coureurs, tout de blanc habillés , portent à la main une longue queue blanche de cheval, dont ils caressent notre attelage; ils jouent des jambes de toute leur force , chacun à côté de son poney, et chassent merveilleusement les mouches; nous galopons et ils courent; c'est l'usage ! En une demi-heure , nous sommes au palais : bataillon de serviteurs sur les marches, turbans/ ceintures, panoplies, magnifiques figurants de scène orientale, tout brille sur des gradins de marbre. Le Résident reçoit le Prince avec la plus grande cordialité; puis viennent le Général commandant, des colonels d'artillerie, des ingénieurs civils.., et enfin le Sultan et la Sultane d'une des principautés de Bornéo. Le mari est un vieux bonhomme rabougri ^ ridé , rhumatisé , mâchant frénétiquement une pâte de chaux et de bétel, qui rend les dents noires, les gencives saignantes , et qui , intercalée entre les
dents et la lèvre inférieure, fait enfler celle-ci, déjà pendante par nature; ainsi s*accroit nn atroce et difibrme bonrrelet.
Mais la Sultane est très-<jentille, toute petite Jeune, Toeil éveillé : elle rend les saluts aux jeunes Européens avec une grâce parfaite ; sa toilette se compose d'une houppelande de soie bleue et or; une ècharpe blanche et cerise, passée en sautoir, lui couvre la poitrine et y est maintenue par douze croissants enlacés , formant broche , en diamants de son île ; c'est le plus beau bijou que j'aie jamais vu : nn turban rouge, avec un pompon de diamants sur le côté, encadre sa tête cuivrée, expressive et rieuse. Pour nous, en nous promenant sous les arcades blanches, au milieu des groupes étranges de soldats, de serviteurs, de brule-parfums et d'allumeurs de cigares, nous avons la joie d'organiser avec l'aimable Résident une chasse aux crocodiles.
16 novembre 1866. — En dehors des siestes répétées, qui sont le grand secret du bonheur quand on est si près de la Ligne ; en dehors des flâneries, des baignades , des délicieuses tasses de café , tout est fatigue sous ce soleil ! J'ai pourtant fermé mon courrier pour l'Europe , et je l'ai affranchi , ce qui n'est pas , croyez-le bien , une banale politesse : trente-six francs de port de lettres, voilà mon impression du matin.
J*allais oublier notre visite au musée, dont le Résident a fait les honneurs au Prince. Outre les coureurs chasse-mouches, M. Hoogeveen est accompagné du coureur porte-parasol doré et de deux allumeurs de cigares qui, trottant derrière nous, brandissent ce Tapi » de bois de sandal , ce feu de Vestales toujours entretenu pour « les manille » des fonctionnaires. Le musée est si curieux, que le voyageur qui n'est point versé dans le sanscrit n'y com-* prend rien, mais c'est magnifique! Divinités javanaises, sundanaises, baliennes, hindoues, à gros ventre, yeux en coulisse, bosses, double face, demidouzaine de bras et de pieds en Tair, poulets à cinq pattes en argent , ; lampes anciennes et tam-tams sur lesquels nous produisons des bruit^ étourdissants , que sais-je? on en rêverait!
Le « Hero » repart aujourd'hui pour la chère Australie : nous voulons, en lui confiant nos lettres, lui souhaiter « bonne brise » et y faire le classique déjeuner du départ \ Pauvre navire avec lequel nous avons couru maints dangers ! je le vois encore rasant de quelques mètres la roche de corail où nous devions mille fois nous briser comme verre ! je le vois égaré pendant quinze heures après le
1 Nous avions agi avec adresse en saisissant cette occasion pour Torrès : des lettres d'Australie m'ont appris que les difficultés et les dangers de la route avaient fait renoncer les gouvernements australiens à l'idée d'établir la ligne étudiée par le Hero,
UNE SEMAINE A BATAVIA. âl
passage de « Balî Ti , quand un courant fatal nous avait portés au N.-E., tandis que nous gouvernions à rO.-N.-O. Et il va de nouveau , en faisant siffler sa machine, mettre en fuite les flottilles des pirogues montées par les Cannibales! En tous cas, il fait en partant une bonne action : il emmène un pauvre malade que tue le soleil des tropiques : squelette de poitrinaire , Tinfortuné va demander à la belle Nouvelle-Galles du Sud ou à la fraîche Tasmanie de lui rendre la santé. S'il -respire encore quand il abordera, la sympathie et la cordialité dont les étrangers y reçoivent les marques le sauveront assurément !
Comme nous disions adieu à notre vieille barque en fer, sur laquelle nous avions été bien mal à Taise, mais que nous aimions pourtant, deux coups de canon tonnèrent : une fumée noire apparaissait au large : la malle de Singapour, le « Cores de Vries » arrivait; notre cœur battait fort; elle devait avoir à son bord un jeune Prince revenant d'une glorieuse expédition. Nous nous portâmes au-devant d'elle dans une pirogue; avant même qu'elle mouillât, nous avions déjà sauté sur le pont. Là nous serrions dans nos bras avec une émotion indescriptible le Duc d'AIençon. A plus de trois mille lieues de la patrie, il nous était donc donné de nous revoir, de causer des nôtres , de nous raconter nos voyages, nos douleurs et nos espéranèesl
22 JAVA. SIAU. CAMTON.
Le Duc d'AIençon , lieutenant dans Farmée espagnole f commandait rartillerie dans urne expédition contre les pirates et les Indigènes à a MindanSo » (Philippines). Il avait, dans les labeurs d'une campagne terrible sous ce soleil de feu et sur des marécages pestilentiels, échappé cent fois aux épidémies et aux embuscades. Mais ce que nous ne pouvions arracher à sa modestie, c*étaîent les détails sur Tattaque brillante du « Fort de Sanditan n , qui avaient déjà fait grand bruit à Batavia : il avait escaladé un des premiers les palissades du Fort encore rempli d'Indiens qui tii aient à mitraille et qui tuèrent un officier à ses côtés ; il avait sauté sur les pièces et s'était rendu maître de douze canons. Aussi le Gouverneur général lui avait-i) donné , comme dépouilles opîmes dues à sa vaillance, les armes et la tunique du chef des Indiens , tué dans la mêlée.
Le « Cores de Vries » offrait le plus singulier aspect : le pont était encombré de plus de deux cents pèlerins revenant de la Mecque en costumes étince-* lants. Leur front radieux et inspiré, leur démarche majestueuse et pleine de componction, exprimaient toute la ferveur de ces croyants, que les dépenses , les fatigues et les jeûnes d'an si pénible et si long pèlerinage n'avaient pas rebutés^
Une pirogue renversée par un crocodile. — Voyage dans l'intérieur. — Tous les Indigènes accroupis devant les Blancs. — Singes aimables. — Un Prince javanais et ses bayadères. — Sa tribu nous rabat les rhinocéros. — Ses trois canards favoris.
18 novembre 1866. — Avant quatre heures du matin , notre joyeuse colonne française était emmenée au galop par Taimable Résident M. Hoogeveen» renforcée de sept ou huit chasseurs du pays. Tout est commandé pour cette chasse officielle aux crocodiles : voitures à quatre chevaux pouf aller jusqu^au quai; canonnière pour sortir de la rade, longer la ' côte et gagner une rivière qui se jette dans la mer au milieu des bouquets de palétuviers ; canots de la marine royale et pirogues malaises, etc., etc. J'étais même tenté de croire, en voyant ce brillant apparat, qu'on avait, de par les ordres d'une vénerie asiatique, panneauté la veille quelques crocodiles, comme on panneauté les chevreuils pour les tirés de France ; mais la suite me prouva que ce gibier n'entend pas si bien la flatterie que le nôtre. . D est six heures du matin quand la canonnière mouille sur la barre de la rivière : nous nous dissé-
minons dans des pirogues, et nous écarquillons les yeux pour pénétrer les grandes herbes qui couvrent les berges boueuses, pour sonder une eau vaseuse et jaune; mais rien ne paraît. Nous remontons et redescendons plus de vingt affluents de la rivière : notre pirogue glisse silencieusement, grâce aux pagaies, entre des bouquets touffus de plantes aqua*tiques et vénéneuses qui nous ombragent, et où mille serpents vert foncé et bleu jaunâtre se faufilent et se cachent : quelques-uns, la tête haute de deux pieds au-dessus du niveau de Teau, traversent fièrement à la nage , comme pour nous défier.
Vers dix heures, tandis que le soleil commence à nous rôtir de ses rayons dévorants, que les nuées nauséabondes des miasmes nous prennent aux . tempes et à la gorge, voici des globules d*air qui bouillonnent à la surface, à quatre pas de nous. Attention! c'est un crocodile qui respire : les acolytes amateurs, pendant ce temps, font voler des bouchons de Champagne; pour nous, anxieux sur Tavant, nous espérons le monstre. A quatre-vingts pas, un léger remous s^'agite, des ondes concentriques se soulèvent, et une longue arête noire et dentelée (je lui donne de vingt à vingt-deux pieds), parait comme une flèche rebondissante à la surface de Teau, puis replonge pour poindre encore un peu plus loin. Malgré un angle de tir aussi aigu, malgré la distance et la dureté de la carapace , nous faisons
feu. Est-ce simple curiosité ou véritable douleur, le crocodile sort de l'eau verticalement jusqu'aux
pattes, et nos compagnons affirment qu'il est
mort au fond de l'eau, ce qui est l'histoire accréditée de tous les crocodiles manques ! Mais pour nous, qui sommes habitués à ne compter gibier tué qne le gibier mis dans la carnassière , nous croyons qu'il pourra encore couler des jours très-heureux. Je soupçonne rhorrible bête d'avoir voulu tirer vengeance de son égratignure; car pendant que nous rechargeons nos carabines, sa grande gueule, à je ne sais combien de dents, s'ouvre soudain pour happer l'avant d'une pirogue qui suit la nôtre : elle est montée par deux Indiens; le plus leste prend un harpon de cuivre de plus de deux pieds, fixé à une longue tige de bois de fer, et le lance droit au fond de la gueule du monstre . La pointe produit une telle douleur sur ses amygdales, qu'il donne un formidable coup de reins ; la pirogue e^t lancée en l'air comme un ballon , et les deux Malais, culbutés dans ce saut périlleux involontaire, retombent dans l'eau et gagnent la rive avec la rapidité que donne la frayeur! Le crocodile, qui a de ses dents rompu net le bois de fer, et gardé le harpon enchevêtré dans son râtelier, fait en l'air une énorme pirouette, la queue en trompette et le ventre au soleil, si bien qu'un instant il nous apparaît dans son entier. Une fois nos armes rechargées , aucune
occasion aussi favorable ne se présenta plus à nous : nous avons compté environ quinze apparitions de crocodiles pendant cette matinée, et j'estime qu^il y avait cinq ou six de ces énormes bétes dans nos eaux. « Tirez donc à Tœil ! » nous disait-on chaque fois, comme si c'était chose facile à quatre-vingts pas, avec quatre ou cinq degrés d'angle , et toute la population d'un village accourue sur les rives , où une balle maladroite aurait tué dix Indigènes dans Taligncment de ce malin gibier. Il paraît que lorsque les eaux sont basses, les crocodiles restent sur la berge à se vautrer dans la bourbe , et alors rien n'est plus aisé que de leur placer une balle meurtrière. La difficulté de notre chasse en pirogue, ses émotions palpitantes et son danger, nous ont fait passer une bonne matinée. Espérons autant de plaisir, moins de soleil et plus de chance pour une autre fois.
Vers midi, en effet, le soleil maintenant les amphibies au fond des eaux, nous battons en retraite, quelque peu étourdis par l'intensité de la chaleur , et grisés par les odeurs malsaines. La canonnière . nous porte à l'embouchure de la rivière « Ankee » , dans l'Ouest : nous montons de nouveau en a prahu » , pirogue faite d'un tronc d'arbre creusé et à poupe grossièrement sculptée : trente Malais chantant et trottant s'attellent sur la rive à une longue cordelle, et notre barque fend avec rapidité les eaux chaudes
CHASSES AUX CROCODILES ET AUX RHINOCÉROS. n
et boueuses. Nos remorqueurs, presque nus, ne paraissent point effrayés des grandes herbes , et s*y jettent dans les tpurnants pour ne point ralentir notre marche. Au lieu d*un chemin de halage, c'est la jongle qu'ils côtoyent, obligés souvent de passer à la nage les affluents qui leur coupent la route.
Nous allons ainsi à la villa du « capitaine des Chinois i> : ce a gentleman » du Céleste-Empire , qui est venu au-devant de nous , est , parait-il , un haut personnage : nommé par le gouvernement hollandais , reconnu par tous les Chinois de File , il est à la fois ministre plénipotentiaire , préfet de police , juge ou avocat pour toutes les affaires qui concernent ses compatriotes; et comme ceux-ci forment nn élément financier et social d'une grande importance dans la colonie, ce n'est pas une sinécure. Pendant le trajet, un de nos serviteurs indigènes sauta d'un bond jusqu'à ce fonctionnaire , et remit dans la barqne l'extrémité de sa chevelure : « Prenez garde , monsieur le mandarin , rentrez votre queue qui traîne dans l'eau; un caïman va vous tirer par là. »
Un déjeuner nous fut servi sous un toit de pagode, mais la chaleur nous avait rendus demimorte : les vins d'Europe furent absorbés , et quelques têtes en furent troublées, — gaiement, bien entendu. Le flot des histoires cynégétiques déborda.
et il fallait avoir chassé pendant huit heures les crocodiles pour ajouter foi à une pareille collection d*aventures ; aussi le fou rire était-il général. Malgré ces excellents breuvages, je ne pus m'empécher de faire grimper un laquais indigène au sommet d'un cocotier, et il m'abattit deux cocos verts dont je bus le lait avec délices. Bientôt un groupe de Malais accourent ; ils montrent du doigt, sur Tautre rive, un crocodile qui digère pendant que nous déjeunons : le baron Bâche, ancien officier d'Afrique, qui accompagne le Duc d'Alençon, et qui est un tireur hors ligne , fait feu et place une balle dans le dos de la béte; celle-ci saute dans Teau, et laisse k la place de son plongeon une grande tache de sang. « Elle est morte ! » crions-nous tout joyeux. Mais nullement , elle reparaît plus loin en portant une patte en Tair ; toutes nos balles s'y concentrent, et quelques globules veinés de sang s'élevant du fond de la rivière sont les dernières nouvelles que nous ayons reçues du monstre. 11 pie faut donc renoncer à l'espoir, dont je m'étais longtemps bercé, de rapporter dans ma famille une carapace noire longue de vingt-cinq pieds, et de la suspendre à mon plafond !
Les équipages du Résident nous ramènent par terre à Batavia, et une demi-heure après, vers trois heures, nous devons déjà repartir. Notre chasse cmotionnante aux amphibies n'a été qu'une sorte
de prélade destine à nous mettre en haleine. C*esl aujourd'hui, en effet, que nous avons décidé de commencer notre voyage dans Tintérieur de Java ; nous pensons qu*il durera un mois environ , si notre activité australienne ne se laisse pas émousser par cette brûlante atmosphère.
L'île entière est sillonnée de routes magnifiques, les relais sont organisés en tous points, des caravanséraïs disposés de distance en distance, et r- bref — c'est en poste , comme dans la bonne France de jadis, que Ton parcourt ce pays réputé si sauvage. L'excellent M. Van Delden nous a prêté deux chaises de poste indiennes, grands paniers couverts d'un toit blanc, avec sièges par devant et par derrière. Nos bagages sont, par nécessité , réduits à leur plus simple expression. Pour moi , je n'aurai d'alternative qu'entre la toile bleue du chasseur français, le casque de pompier, les bottes préservatrices des serpents d'une part , l'habit noir et le gibus pourjes Sultans de l'autre : tout est bien arrimé dans nos carrosses.
Comme nos connaissances en langue malaise se hornent à savoir demander du feu , de l'eau et du riz, nous avons pensé qu'il ^'était pas très-prudent de nous aventurer ainsi dans les terres pour un long voyage ; notre colonne s'est donc augmentée d'Ak - Hem , matelot malais du Hero , qui a un peu oublié en Australie sa langue natale et qui n'y
a guère appris l'anglais , mais qui sera pourtant un auxiliaire puissant de notre groupe français.
Les grelots de huit poneys résonnent devant la véranda, les fouets claquent, et nous partons au grand galop. — Outre le postillon , deux coureurs malais fouaillant , hurlant sans discontinuer , trottent à tour de rôle à côté des chevaux avec une agilité inouïe. Quand Fattelage est lancé ventre à terre, ils grimpent chacun sur un des marchepieds du siège de derrière et se contentent d'aiguillonnev ies poneys des éclats de leur voix criarde ; dès que la marche te;id à se ralentir , ils descendent , s'élancent et rouent de coups lés pauvres petites bêtes. Leur costume se compose d'une ceinture de couleur nouée aux reins , et d'un grand chapeau , cloche à melon , écarlate et <loré : ils sont si lestes , si robustes, si bien musclés et si pleins de fougue, qu'ils font ma joie.
Nous avons passé à Tandjong et à Tjimanjis, relayé quatre fois et mis trois heures et un quart pour faire quarante et un milles (seize lieues), distance qui sépare Batavia de Buitenzorg — tra* duisez «Sans Souci » . La route est charmante, c'est l'allée d'un grand parc, ombragée par des arbres d'une superbe verdufe; il y a des échappées de vue sur les vallées, où une culture admirable de riz, de bétel et de cannes à sucre se déroule à nos yeux ; les épis dorés des rizières sont presque mûrs, et
des vols ie marabouts, de grues blanches, d'oiseaux bleus, verts ou jaunes, s'abattent pour les dévaster. De distance en distance , les Indigènes ont échafaudë de pittoresques épouvantails : des batnbons d'une trentaine de pieds de hauteur, solidement plantés et noués à la base, semblent ne former qu'un seul tronc , et s'ouvrent en cornet à leur sommet ; là est formée une cabane de feuilles de bananiers , perchoir élancé où un enfant grimpe et se juche pour tirer mille ficelles qui, de ce point unique, rayonnent jusqu'à l'extrémité du champ, semblables aux fils constructeurs d'une gigantesque toile d'araignée ; — des feuilles y sont attachées, la vedette malaise les agite à tour de bras et les fait danser comme des marionnettes. Pourtant bien des oiseaux audacieux viennent forcer la consigne, et becqueter à l'ombre de ce perchoir asiatique qui rappelle un peu la hutte de « l'arbre à Robinson » (rive gauche , ligne de Sceaux) , et d'où la vue est féerique sur la nappe des moissons de café , de girofle , de vanille et de cannelle , avec des ilôts de palmiers , de muscadiers et de flamboyants.
Les poteaux du télégraphe , qui sont échelonnés le long de la route,- ne sont autre chose que les arbres à coton, dont les branches dénudées et, seulement par intervalles , mouchetées de gros flocons blancs , ofirent un si curieux aspect. Arbres caractéristiques de ces latitudes, donnant d'eux-mêmes
à une population indolente et arriérée la matière admirable que nous tissons pour elle à Manchester, à Rouen et à Mulhouse ; les voilà qui cumulent et qui deviennent les auxiliaires de l'active électricité. Aux voyageurs étrangers, ils semblent, en outre, donner la première note du concert de la domination hollandaise : chacun de ces arbres est marqué d'un numéro matricule, comme pour trahir la plus minutieuse des réglementations du globe. Tout, en effet, semble marcher ici à la baguette d'une fée invisible : à chaque relais, sous une voûte élégante, construite en bambous et recouverte de grandes feuilles sèches, équipages et voyageurs sont protégés contre Tardeur du soleil, et attendus avec une respectueuse exactitude. En moins de quatre minutes un nouveau postillon est sur le siège, un attelage tqut frais piaffe et galope, des coureurs reposés font claquer leur fouet devant la foule accourue pour vendre fruits et cigares.
Mais ce qui nous a le plus vivement impressionnés depuis que nous sommes sortis des faubourgs de Batavia, ce qui doit provenir, non d'une baguette de fée, mais du souvenir de millions de coups de courbache, c'est l'attitude de la, population malaise des campagnes ! — A peine un Blanc est-il en vue , vite tous les Indigènes s'accroupissent sur leurs talons en signe de respect et de vénération. Sur cette route populeuse que nous avons suivie à toute vitesse» pas
un n*est resté debout I Ils semblaient s'abattre également de droite et de gauche, à mesure que nos chevaux de volée soulevaient la poussière, comme s'ils étaient des capucins de carte, fauchés sur notre passage. Grand Dieul si Tabus du prestige des Blancs est en rapport avec Texcès de la servilité des ^ Natifs» quelles peuvent être les bornes qui arrêtent des gouvernants, quand les gouvernés n'osent pas même lever les yeux vers eux, alors que le corps est déjà dans la posture de la plus basse humilité ! — Ah ! quelle bonne population des campagnes pour un gouvernement! et si jamais la candidature officielle était exilée du beau pays de France,
Dî meliorapiis, erroremque hosHbus illum,
c'est bien ici qu'elle devrait chercher un refuge.
Oui, nous parlons de la France, et de l'Australie, — et du Japon! nous sommes si heureux de voir notre colonne augmentée depuis trois jours, de nous retrouver avec le Duc d'Alencon, au bout du monde et en bonne santé : quel bon tapage français nous faisons !
Buitenzorg est le Versailles de Batavia : les splendeurs du palais gouvernemental ne sont égalées que par les merveilles de la nature, qui en font une oasis de plaisance avec tout le comfort de l'Europe. Pourtant ce point est déjà considéré comme « ville de l'intérieur w , et potir y parvenir il faut un passe-port
spécial délivré par le gouvernement : le médecin même du Gouverneur, pour venir de la capitale jusqu'ici, est obligé, me dit-on, de faire renouveler cette passe chaque fois qu'il visite son auguste malade. Nous avons le chagrin de ne pouvoir que nous inscrire chez Son Excellence M. Prins , chargé du pouvoir par intérim. A voir la douleur empreinte sur les visages , nous sentons vite à quel point cet homme de bien , très-dangereusement atteint aujourd'hui, est aimé de tous.
19 novembre 1866. Vous savez que le jardin botanique de Buitenzorg a la réputation d'être le plus beau du monde entier. Ce n'est plus dans un espace restreint, comme dans les serres de la ville de Paris ou du parc de Kew, que s'entassent par millions les plantes aux couleurs éblouissantes et aux parfums enivrants : ceci est une serre de plusieurs kilomètres carrés de surface , avec Fazur du ciel tropical pour dôme, des lacs pour bassins, des collines pour gradins , et des grandes routes pour couloirs I Le savant directeur du jardin, M. Teyemann, depuis trente-six ans roi de ce paradis, nous a guidés dans ce dédale bien ordonné et sous ces voûtes de feuillage. Mille noms gréco-latins résonnent encore à nos oreilles : là les orchidées les plus incroyables, depuis les plus rosées jusqu'ao3^ pdas. purpurines, se balancent dans les lianes, comnije pour imiter les
singes noirs qui s'y suspendent gar la queue et les brisent sans pitié ; ici des il es de nénuphars mul tîcolores s'élèvent au-dessus de la nappe bleuâtre; et plus loin un gros poisson cuivré, s'élançant trop témérairement hors de Peau pour happer un papillon étincelant au^si grand que la main, retombe, sans la faire plier, sur une feuille gigantesque de Victoria regia : il s'y débat comme un diable dans un bénitier, mais il ne peut s'en échapper, les rebords frisés de cette feuille qui surnage le retiennent captif là où il va mourir. Ah I figurez-vous donc une centaine de ces feuilles d'un beau vert , mesurant six pieds de diamètre , répandues sur le lac comme les vaisseaux d'une escadre dans une rade. — Puis voici des allées entièrement bordées d'arbres vénéneux dont un fruit ou nne gouttelette de suc envoie dans l'autre monde un Chrétien en dix minutes et un Indigène en quinze. La source première qui alimente les bocaux à chiffres cabalistiques de toutes les pharmacies du globe est là devant nos yeux : c'est l'allée des empoisonnemepts, des tortures et des crimes I mais, n'est-ce pas la même qui a guéri tant de maladies et calmé tant de douleurs ?
Nous avons vu dans ce jardin toute une ménagerie-pépinière d^animaux-feuilles : je crois que la science les appelle des a phyllia » . Rien de plus étonnant et de plus trompeur pour l'œil : vous jure-'
36 JAVA. SlAll. GAKTOX.
riez que ce brin vigétal d'un vert tendre, avec le tissu, les dentelures et les nervures foliaires, est une feuille qui vient de tomber du jasmin immense qui vous ombrage et vous embaume. Mais, point du tout : soudain cette feuille se met à courir la poste, une autre la suit, et on ne les revoit plus. Dans le laboratoire du directeur, nous avons pris une loupe et comparé des pbyllia à des feuilles : trouver une différence nous fut impossible, et ma raison en demeure encore confondue !
Une bande de singes très-aimables vient nous troubler dans ce travail : habitués sans doute à complimenter les visiteurs, ils nous honorent de quelques poignées de main et se tiennent debout, bien campés sur leurs jambes de derrière. Est-ce une illusion méchante, ou la pure vérité ? est-ce la honte fictive d'une consanguinité imaginaire, ou le remords réel des distractions de nos premiers ancêtres ? mais certains portiers de collège me revinrent en mémoire, et je ne pus me séparer de ce groupe étrange et presque humain sans m'empécher de me dire : t( Il me semble que j'ai déjà vu ces gens-là quelque part. »
Ce qu'en revanche je n'avais jamais vu, et ce qui est véritablement ravissant, c'est le cerf-nain de Java : on Tappelle également le cerf-souris. Une harde sautillante gambadait dans les buissons : hauts (le quinze à vingt-cinq centimètres, ils ont exacte-
CHÂSSES AUX CttO€0DIL£S ET AUX RHINOCEROS. 31
ment le poil alezan , la petite queue , la tète haute» le jarret fin et le pied de corne de nos dix-cors vus par le gros bout de la lunette. Il faudrait avoir le cœur de fer pour oser en tuer un : rien de mignon comme cet animal lilliputien , qui semble être un joli caprice de la nature. — Je vous fais grâce du musée où sont collectionnés tous les échantillons des produits coloniaux, des diamants de Bornéo, des cuivres de Sumatra et de Targent de Timor.
Vers quatre heures du soir, le colonel Rappard, ûde de camp du Gouverneur, nous conduit à Battou- Toulis-Cocabatôu, bois sacré, lieu vénéré des Naturels. Une déesse est censée avoir tracé des caractères hiéroglyphiques sur une pierre plate, placée verticalement : l'empreinte de ses pieds est restée gravée dans le roc, puis la terre s*entr' ouvrant (la crevasse existe) l'aurait avalée comme une pilule s voilà la légende. Nous trouvons là des gardiens, des offrandes de fruits et d'encens, des lampes de forme Étrusque, pleines d'huile de coco, et brûlant nuit et jour : des Indigènes y sont prosternés le front contre terre. Plus loin, au milieu de kiosques de bambou, construits sur pilotis dans une vallée de lotus roses en fleur, une foule de bambins et de femmes , profitant de la belle brise , font voler des cerfs'-volants bizarres.
Le héros de notre soirée fut un singe gris wa-wou (genre gibbon) : il descendit du fourré de lianes
qui dominait notre fraîche piscine, et vint jouer avec nous sous la véranda. Enfant espiègle, amusant et mimique au possible, il ne posa pas une seule fois à terre ses mains de devant : il marchait avec désinvolture, ne détestant pas de nous donner le bras, comme s'il était un être raisonnable. Mais , au bout d'une heure et demie de jeu, nous reçûmes une grêle de dattes jetées du haut des arbres environnants : ses camarades le rappelaient^ et il grimpa en gambadant jusqu'à eux.
20 novembre 1866. — Tjiandjour. — Nous avançons dans Fintérieur : le pays est plus accidenté : nous commençons à monter, et nos petits chevaux s'en ressentent terriblement : quand ils s'arrêtent, la population accourt, pousse ^ux roues, s'époumone, et jetant une volée de bâtons et de pierres, remet l'attelage en marche. Mais nous voici au pied de la grande montagne, le Megamendong : dix buffles viennent remplacer nos poneys, et chaque paire est aiguillonnée par un cornac rieur et taquin : c'est un singulier attelage que celui de ces buffles à longues cornes noires, à lente allure, et à forte odeur! La couleigr de leur peau est d'un rose grisâtre .qui rappelle Jes petits porcs de trois ou quatre semaines : ils ont horreur de l'Européen, le fixent du regard, tendent le cou en l'air, et manquent rarement de. lancer sur lui,
CHASSES àVX CaOCODilEà £t AUX RËINOGÉRÛS. 3d
par leurs naseaux épatés, une bave gluante qui Tasperge.
Ce changement à vue fiait de notre rapide carrosse de toul à rheare un coche lent et attardé : nous gravissons sons un soleil de plomb les quatre mille sept centquatre-vîn^pîedsduMegamendong.ennousen.
fonçant dans la i^ét vierge : la nature devient de plus en plus fourrée, grandiose et sauvage. L'arête du col n*a que trois mètres de large ; nous laissons derrière nous le littoral y et notre me s'ouvre sur Fintérieur. La belle province du Préanger est là : c'est un spectacle unique que celui de ces montegnes aux formes élan* cèes, couvertes de la plus riche végétation jusqu'au sommet, avec des tons bleu-foncé et un panorama à perte de vue; puis les plantations de riz échelonnées sur des gradins formant autant d'amphithéâtres qu'il y a de gorges, semblent être les cellules d'un rayon de miel. Soudain un orage se dessine : la brise qui l'emporte le fait passer au-dessous de noua, et il nous cache pendant une demi-heure toutes les vallées que nous admirions. C'est comme un rideau qui tombe à la fin d'une féerie; mais bientôt il disparait, le panorama nous est rendu plus verdoyant encore, et mille parfums, recelés jusqu'alors, nous miventi Nous nous demandons véritablement si nous ne rêvons pas dans cette admirable terre de }a¥a ! La rapidité de la descente du M egamendong Ole rappelait celle des diligences du mont Cenis :
le sabot de notre voiture vola en éclats, et nous fumes rendus dans la vallée bien plus vite que nous ne l'eussions désiré.
Tjiandjour, à seize lieues de Buitenzorg, est notre étape : c'est un délicieux village , perdu sous l*ouibrage des bambous : les rues y sont aussi bien balayées qu'en Hollande, et comme c'est un jour de marché, il y a autant d'animation qu'à la plus brillante des kermesses. Hier soir encore, en pensant à tous ces bons Javanais qui s'étaient accroupis sur notre passage, je me disais qu'évidemment on nous avait pris pour a Monsieur le Préfet » . Mais maintenant je n'en puis douter : nous sommes des Blancs, et cela suffit pour faire courber les têtes! Plus nous avançons dans l'intérieur, plus la servilité est incroyable. Hier, c'étaient seulement les gens que nous croisions sur la route qui s'abaissaient immédiatement jusqu'à terre : aujourd'hui c'est du fond des rizières, jusqu'à cent et cent cinquante mètres, que notre présence donne le signal de l'accroupissement général ! Bien plus, en s'accroupissant sur les talons, ils nous tournent le dos, et gardent les yeux baissés à terre ! Nous avons beau leur faire des signes d'amitié pour les engager à se relever, ils ne font que s'humilier davantage! Tantôt nous croisons un convoi de près de trois cents coulies : comme les porteurs d'eau chez nous, ils suspendent leurs fardeaux aux deux extrémités d'un bâton; c'est
ici un long bambou qai soutient deux sacs de ca(é : ces pauvres gens en ont tant porté, que le bambou a creusé une véritable rainure sur leur épaule nue : à notre approebe» tous les sacs par terre ! et les coulies sar leurs talons ! Plus loin , nous dépassons des Malaises couleur cbocolat, mais de belle structure, Têtues pour tout costume d'une ceinture d*indienne nouée aux reins , et portant leurs enfants à califourchon sur leur hanche : et, de nouveau, les marmots par terre , et les Malaises en prière I Aussi notre entrée à Tjiandjour est-elle indescriptible; on sort dans la rue, on se range le long des trottoirs : les mères qui cbassent le petit gibier sur les têtes vierges de leurs filles en costume d'Éden, les cuisinières qui activent avec deux éventails un tas de petits réchauds où grillent des boulettes odoriférantes, toutes quittent leur besogne et se portent étonnées, la lèvre pendante, sur le devant des maisons : on s*y accroupit, on s'y entasse, on veut nous voir à tout prix, et ^ly^ beaucoup de monde qui tient ferme au balcon ! Nous sommes cheiTAssistant-Résident; là encore ]^ n'ai pas pu voir un seul domestique debout devant moi , et décidément il faut nous le dire une fois pour toutes : a Java , c*est la cour du Grand Uogol, et le Grand Mogol, c'est moi ; c'est vousinême si vous voulez venir ! »
l'n désir exprimé nous fait visiter le palais du Prince indigène ; en son absence , son premier vizir nous
4â JAVA. SIAM. GANTOl».
reçoit : c'est un grand Indien portant turban , dolman galonné, jupon orange et souliers vernis, liais quelle désillusion ! Les bayadères , tant vantées en Europe et tant rêvées , dansaient sur une terrasse au son de violons à une seule corde et de flûtes à un trou qu'ellefs accompagnaient de miaulements de chat nasillards! Elles s'étaient habillées comme des pensionnaires ; mais s'habiller ici , c'est le monde renversé I Bref, elles dansaient en se tordant comme si elles avaient une crampe d'estomac. Oh ! je n'ai pas une haute idée du Prince indien de céans. Qui sait? il est peut-être aveugle... et sourd.
21 novembre 1866. — Bandong. — A mesure que nous pénétrons dans l'intérieur, les costumes des populations se réduisent d'une façon inouïe , et le nombre de nos pqjieys s'augmente. Au moment où nous arrivons sur la crête qui domine le sauvage ravin de Tjisokkan , un chef indigène s'avance au galop au-devant de nous ; il porte un « kriss » antique , une ceinture et une jupe écarlate , et un chapeau-parapluie rayé d'or et d'argent. Il a requis toute sa tribu en corvée; elle nous attend à trente pas, assise sur les talons. Il s'agit de descendre une pente épouvantablement abrupte , entre deux montagnes de lianes. Vite on dételle nos bêtes , un long câble d« cuir de buffle et de rotin tressé est attaché
à ]*arrière de notre chaise de poste ; plus de deux cents Indigènes s*y cramponnent ; le bout extrême est porté par une cohorte de petits garçons et de petites filles sans le moindre vêtement. En avant , marche ! Entraînée par son propre poids , la voiture descend la pente vertigineuse , tandis que le grand serpent humain s'efforce de la retenir; les uns tiennent bon, les autres tombent , tous crient à pleins poumons ; le soleil effroyable fait ruisseler à grosses gouttes leurs torses bronzés et nerveux ; livrés à notre propre impulsion, nous passons le torrent sur an pont couvert. Une autre tribu amène ses buffles, et la contrescarpe du ravin est escaladée. Puis pendant que les poneys de volée ruent , qu'un trait se tasse , que les limoniers roulent sur le timon et que la population pousse aux roués, nous prenons souvent nos fusils et abattons de magnifiques oiseaux. C'est une bonne manière de prendre patience ! A Tjipadalarang , ' nous rencontrons un Prince javanais vêtu de soie vert-clair, et deux Princesses à ceinture rose parsemée de paillettes d'or; nous sommes tonfus de les voir tous mettre pied à terre et chapeau bas, mais ils ne comprennent rien à nos galantes excuses.
Enfin, à Radjamendala, voici une nouvelle tribu sous les armes ; la a corvée )> semble ne se traduire que par des sourires aimables sur toutes les bonnes faces couleur jus.de pruneau. La des-
cente terminée , un bac nous reçoit pour traverser une large rivière bordée de villages qu*ombragent des bananiers. Le bac se compose de deux pirogues conjuguées, debout au courant, et supportant une plate-forme ; deux câbles de rotin , amarrés aux cocotiers des deux bords , facilitent leur mouvement de va-et-vient : le tout est d'une construction lé* gère, solide et élégante.
Arrivée à Bandong. — Cette ville est la capitale d*une des plus belles provinces de Java : il y a là bien des centaines de mille de Javanais patriarcale* ment protégés, gouvernés et réglementés par une demi-douzaine de Hollandais et un Prince indigène (sur les cadres). Ce Prince indigène porte le titre de a Régent » ; il est de race antique , mais nommé à ce poste par le gouvernement hollandais , qui lui donne, me dit-on, deux cent mille francs de traitement annuel , en dehors des revenus locaux , qui montent souvent, parait - il ,. jusqu'à quatre cent mille francs. Il est absolument soumis au a Résident » (Préfet hollandais établi au même lieu) ; mais c'est un vrai roi pour les Indigènes , un « sultan n devant qui tout se prosterne.
Avec une grâce parfaite, le Régent avait envoyé hier soir une estafette pour prévenir le Duc de Penthièvre qu'il serait heureux de le loger , et c'est de son palais que je vous écris. Imaginez-vous
CHASSES AUX CROCODILES £T AUX RHINOCÉROS. Ab
un vaste caravanséraî , avec de fraîches chambres tapissées de nattes, et, pour nous servir, une fourmilière d'Indiens en grande tenue rouge. Le Régent a le sourire affable ; mais il a autant de rhumatismes aux jambes que de diamants à son kriss , arme magnifique qu'il porte dans le dos et passée dans la ceinture de son jupon. Le jupon de couleur contraste singulièrement avec ses souliers vernis ^ son veston de drap européen et son turban bleu et or. Ce Prince ne parle que la langue malaise ; par une attention charmante , un voisin venu pour la circonstance , M. Philippeau , nous sert d'interprète : d'habiles insinuations nous font vite promettre une danse de bayadères pour le soir. Nous parlons aussi cliasse : — accordé un rhinocéros pour demain! Excellent pour nous , le Régent nous dit qu'il met à nos ordres tout ce qui peut nous plaire sous son toit.
Nous avons sous nos fenêtres un petit lac, où toutes les demoiselles du pays prennent de joyeux ébats vers le coucher du soleil. A peine aperçoivent-elles un Blanc, qu'elles se sauvent comme des colombes effarouchées , sautillant sur l'herbe et se faufilant sons l'ombre des bananiers, dont une seule feuille les habille.
Je n'ai pu compter la foule de serviteurs qui nous entourent; le palais est une ruche dont ils sont les abeilles, moins le travail; les cours et les galeries
en sont encombrées; il est vrai qu'ils ne doivent pas coûter cher à nourrir, car on les bourre de riz comme des poulets, et ils sont ravis. Au petit goûter de nos deux domestiques, j*ai compté dix-sept Indiens pour les servir I Mettez le double pour le diner, et pensez ce que c'est, lorrqne le Prince indigène s'assied à la même table que les Princes français! ^
Après une promenade d'opéra dans les équipages de notre hôte, promenade où les très-humbles vers de terre, sujets du tout-puissant a Raden-Adiepatie-Wiranatta-Kousouma » , mordent la poussière dès qu'apparaissent ses trotteurs rouges, images des coureurs de nos anciens rois, un dîner somptueux nous est servi ; puis la musique commence ! Deux cent trente-huit timbres, dix tam-tams, seize paires de cymbales, vingt violons à une corde et autant de tambours, tel est le a gammelang » , orchestre renommé de la Régence I II a coûté environ vingt-cinq mille francs. Les artistes accroupis tapotent en cadence, dirigés par un chef aux gestes majestueux. Eh bien, franchement, ce n'est pas du tout un charivari; c'est une musique drôle; elle a des phrases langoureuses qui vous bercent comme dans un hamac pour vous réveiller tout à coup par un roulement de tonnerre.
Ce n'est que l'ouverture, et le spectacle va commencer : il est huit heures du soir; du fond des
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larges allées ombragées arrivent des flots de population : le Régent a daigné permettre à son bon peuple de prendre part à la fête des grands de la terre ; ce sont de nouvelles bayadères qui vont sortir du gynécée, et quand il y a a une première » dans ce pays-ci , toiït le monde grimpe dans les cocotiers pour y assister. Comme Moïse lorsqu'il fit passer à pied sec la mer Rouge aux Hébreux , un vizir nous précède, et, d'un signe, nous fraye un passage dans cette mer d'êtres humains qui encombrent la cour d'honneur : nous prenons place devant le balcon du sérail.
Nota bene : Le sérail est un corps de bâtiment séparé du nôtre : il est gardé par de nombreux factionnaires avec baïonnette an bout du canon.
Une petite porte s'ouvre, et quatre bayadères s'avancent, timides et fébriles, les yeux hagards, le corps frémissant. Sur la tête, quantité d'ailerons d'or, une sorte de crinière en paillettes formant casque de dragon mythologique ; une ceinture d'or, beaucoup de bracelets et de bagues, une étoffe de soie rouge enroulée, comme une tunique collante, autour du corps, — voilà leur charmant costume. Elles ont de douze à quatorze ans : le Régent en possède huit, à peu près pareilles. Quand il veut s'en défaire, il les donne en* mariage à ses amis par a série d'invités » ; c'est considéré comme un grand honneur.
Les voilà donc enfin ces danseuses orientales , dont je n*avais va hier que la caricature ! les voilà dans toute leur splendeur devant leur seigneur et maître! Mais ce n'est point une danse! Sur un aij* qui est tout refrain, ce qui est le propre de la milsique asiatique , ce sont bien plutôt des oscillations lentes et des poses gracieuses exécutées sur place, une étude plastique pour présenter leur corps bien fait dans ses mouvements les plus avantageux, pour en montrer la souplesse et Télégance. Tantôt elles se provoquent en guerre, comme des tragédiennes, saisissent un arc d'or, le tendent en se cambrant aussi merveilleusement que les amazones de la Fable, et décochent des flèches en plumes, dont elles imitent la légèreté, — puis elles tombent à genoux, en prière, et Fun des musiciens entonne un chant plaintif accompagné d'un seul violon indigène ; — tantôt la mesure s'accélère et tonne : alors se rengorgeant avec la fierté de l'oiseau de Vénus , elles jouent avec de longues plumes de paon et font la roue comme lui. Mais au moment le plus passionnant, sur un signe du maître, elles rentrent dans le sérail, véritables apparitions d'un songe! C'est le bonsoir général : les spectateurs se laissent glisser par grappes de leurs loges aériennes du haut des cocotiers ; la foule se disperse ; une patrouille arrive pour doubler le poste du sérail ; les torches s'éteignent, et dans le silence d'une nuit admirable, sous
one lueur de feu de Bengale qui s*échappe par rayons du gynécée jusqu*à nous, une seule voix de femme semble répéter à la sourdine la berçante chanson de Tare!
22 novembre 1866. — Nous sommes partis ce matin à cinq heures pour chasser le rhinocéros ; les chefs des tribus avoisinantes avaient été mandés hier soir à la Régence, et il y avait une famille de rhinocéros tt au rapport », dans les ravins de Tjisitoe, situés à six lieues dMci. Nous arrivons sur le terrain par des sentiers tortueux , et ce qui doit être notre champ de bataille se déroule à nos yeux. C'est une gorge sauvage, creusée en demi-cercle; je lui donne environ trois lieues d'une extrémité à Tautre : nous sommes au centre de la courbe , sur le côté extérieur, dominant un ravin presque impénétrable et couvert en tous points d'une jongle épaisse. Fouillis d'herbes et de roseaux de plus de quinze pieds de hauteur, la jongle est pour les hommes ce qu*un champ de blé mûr, dru et serré, est pour les lièvres. Eu dehors de quelques coulées étroites, ce n'est qu'en brisant mille tiges et en se jetant tète baissée qa on peut avancer de quelques pas. Plusieurs centaines de traqueurs nous attendent ; ils sont armés de fusils à pierre, destinés à faire au moins du hruit, et au premier abord plus dangereux pour lioas que pour les bétes féroces. Les chefs de tribu
âO JAVA. SlAAl. CAKTON.
emmènent leurs hommes en silence vers notre gan— che; ils font un grand circuit pour doubler le ravio et Fenvelopper sur nous. Du haut de notre coteau , nous dominons Tendroit le plus resserré ^e la gorge : une petite clairière où coule le torrent. Y a-t-il chance que les grosses bêtes prennent cette route? Personne ne le sait, tout le monde Fespère !
Des, hurlements aigus sur toute la ligne nous annoncent que la battue commence ; la rangée des tirailleurs s'ébranle : nous sommes prêts. J'ai orné ma carabine de sa baïonnette pour les cas désespérés et chargé mon arme avec upe consciencieuse attention, carie danger est grand. Il paraît que, lorsque Tanimal attaque , il vouis broie en un instant d*un seul coup, de ses énormes pieds , qui ont plus d'un pied et demi de diamètre. — Au bout d'un quart d'heure, deux coups de feu, tirés par les traqueurs, se font entendre : on a vu la bête! Alors quel n'est pas notre étonnement d'apercevoir en quelques instants, non-seulement le désordre sur toute la ligne, mais toutes les têtes de nos hommes au sommet des cocotiers ! Avec un ensemble indescriptible, ils avaient lâché pied, et, grimpant àTenvi les uns des autres avec l'adresse du singe (qui est évidemment dans leur nature),* ils avaient déserté le sol et cherché un refuge dans les panaches dorés sur lesquels reposent en général les oiseaux.
A cent pas de nous est un petit groupe de chefs ;
CHASSES AUX CaOGODlLES ET AUX HHIKOCÉROS. ôl
np|l leurs sénateurs, armés de haches, font immédiateeofinent des entailles dans de gros arbres impossibles à escalader autrement , et, en un court espace de àl temps, raristocratie javanaise put jouer du téléi}t.| graphe aérien avec son peuple de braves I — Quant à. nous, décidés à attendre de pied ferme et à conserver Tagilité de nos jambes pour courir sus à l'animal et le joindre à son passage , nous tentons de vains signaux pour remettre en marche la colonne des grimpeurs.
a Du haut de ces cocotiers, quatre cents poltrons uQus contemplent I » s'écria l'un de nous pour consoler la rage des autres. Mais le malheur voulut que les chefs se mirent à donner d'une voix de Stentor des ordres aux traqueurs qui étaient à huit cents mètres de là : ils leur criaient de descendre, niais se gardaient bien de prêcher d'exemple. Le résultat de ce tapage agaçant était inévitable : la famille des trois rhinocéros escalade la montagne qui est en face de nous , mettant en fuite deux on trois
groupes d'Indigènes littéralement perdus dans les grandes herbes.
i Nous ne voyons d'abord qu'une agitation dans la jongk, environ à neuf cents mètres de nous : les animaux dessinent leur course par une sorte de remous qa'ils soulèvent en s' avançant comme entre deux ^ux dans cette mer d'herbes plus haute qu'eux, et par le tortueux sillage que forme en tombant le
taillis épais qa*ils brisent. — Nous faisons une course à pied, à toute vitesse, dans une coulée, pour les couper au demi-cercle , mais ce n*est que pour le plaisir des yeux. Avec nos lunettes seulement, nous pouvons distinguer trois niasses grisâtres et énormes» en silhouette sur la crête du col opposé !
En tête marche le mâle avec sa haute corne fichée sur le bout du nez, puis la femelle; le petit, déjà de la taille d*un buffle, trottine dans la voie frayée par ses immenses parents. A peine sont-ils disparus, que nos traqueurs sautent lestement à bas de leurs perchoirs, tout radieux d'être délivrés de la sainte horreur que leur inspire le rhino-^ér oce, comme rappelle Ak-Hem !
Il est déjà midi : pas un souffle d*air; nous sommes littéralement brûlés par un soleil torride, et nous attendons sous un tulipier en fleur le rassemblement de nos hommes : évidemment les rhinocéros ont passé ver.s Textrémité droite de la gorge : les y cerner avant quMls en soient sortis , et les rabattre vers leur point de départ, tel est notre plan : nous nous efibrçons d'encourager nos acolytes à se taire cette fois et à marcher au lieu àb fuir.
tt Garde à vous, voilà un tigre ! » s'écrie tout à coup M. Bâche , qui est à deux cents métrés de nous. Un courant se dessine furtivement dans la jongle hors de notre portée, comme si une rafale
étroite inclinait les épis des herbes» mais nos y^ux ne peuvent distinguer la béte.
Cette toîs, nous nous distribuons les postes avec iperspicacité : le Duc d'Alençon, M. Bâche et M. Philippeau restent sous un gros tamarinier, au fond du la^iu, dans une clairière voisine du torrent : le Duc de Penthièvre et moi gravissons un rocher conique, coTivert de bois vierge, d'où nous commandons la seule autre passe par laquelle notre gros gibier puisse s'engager. — Sans oser pénétrer dans les fourrés les plus épais, mais en se frayant toutefois un chemin, les traqueurs, bien développés en groupes, s'efforcent de se rendre redoutables par un tintamarre épouvantable de cymbales et de tam-tams. Us marchent ainsi sur nous pendant environ deui heures.
Je confesse que je ne sais pas trop ce qui se passa au juste pendant ce temps : le soleil dardait si fort ses rayons presque mortels ; la soif, la faim, I la fatigue, la fièvre et Fexaltation du danger m'a- [ valent tellement énervé, que , m' inquiétant peu des serpents et des scorpions, je m'étais étendu sur un roc malgré moi, ruisselant, défaillant et insensible. — Soudain un Indien qui m'avait rejoint à mon insu, me secoue de toutes ses forces : six coups I de (eu successifs me réveillent entièrement : que ^ vois-je ? La rhinocéros , suivie de son petit , a côtoyé le torrent et est arrêtée dans une clairière à cent
cinquante mètres du tamarinier. Les balles de nos trois amis Tont-elle pénétrée ou non, c'est un mystère ! mais la bétesoulevantbienliantsa grosse tête difibrmey repart au grand trot en ayant Tair de se porter à merveille. — Je verrai longtemps en souvenir cette masse grisâtre broyant de son large poitrail tout ce qui était obstacle pour elle, et poursuivant sa route avec le dédain d'un monstre qui ne fuit pas , mais qui ne s'inquiète même pas des balles que lui lancent les hommes. — Le Duc de Penthièvre m'a rejoint, nous sommes à six cents mètres de la bête : elle semble devoir passer à mi-côte au-dessous de nous , et nous avons assez d'avance pour nous poster sur son passage probable et pour l'attendre.
C'est un moment d'ardente émotion que celui où nous descendons à toute vitesse le raidillon percé sous la jongle : si la rhinocéros continue sa marche, avant dix minutes elle doit le couper à angle droit. Tout violets sous ce soleil bien fait pour tuer un homme, et si ruisselants que nos grandes bottes de caoutchouc sont à demi pleines d'eau, nous sommes enivrés de l'espoir de nous trouver face à face avec notre ennemi, et de lui tirer une balle dans l'oreille (ce qui est la seule manière de le tuer quand on n'a que des balles de plomb). A vingt pas l'un de l'autre, nous faisons la navette au pas gymnastique dans notre sentier. Puis les Indiens perchés sur le sommet inaccessible du rocher conique, et n'osant pas
CHaSSES AUX CftOCODItES ET AUX RHINOCÉROS. 55
descendra vers nous, nous niellent par des cns aigus, parce que le monstre se Rapproche du rocher. — J'ai ctu mourir et tomber sous ce ciel en escaladant tout époun)oné le pic brûlant. Second malheur ! ces cris attirent la béte vers les hurleurs, trop vite pour que nous accourions à portée , et la détournent du sentier où nous étions si bien postés en bouillantes sentinelles. Ah ! quel beau coup c*eut été! et quel bon ravage aurait fait la balle, quand nous nous serions vus de si près I Mais il était écrit que ces Indigènes seraient aussi nuisibles qu^ils étaient nécessaires !
L'absence totale de rafraîchissements nous fait cruellement crier misère; la récolte des cocos a déjà été faite depuis quinze jours par les Naturels, et le lait d'un seul fruit qui pend encore à l'arbre est bu avidement par gorgées également réparties.. Pendant ce temps-là, les porteurs du Régent, égarés Dieu sait où , flânent sous quelque ombrage avec du bordeaux et de l'eau de Seltz !
La troisième battue est la meilleure , malgré la fatigue des hommes, que notre ardeur ferait rougir, si la couleur de leur peau le leur permettait. Ils attaquent plus vigoureusement les fourrés : une demi-douzaine seulement lâchent pied, et grâce à des hurlements nouveaux, la rhinocéros s'avance à quatre cents mètres Vers ma gauche. Je me porte au devant d'elle, écartant des mainS; la jongle qui me
tient prisonnier comme dans un filet : je ne vois pas à quatre pas. Enfin j'arrive aux racines d*un gros arbre; je m'y cramponne à deux pieds audessus du sol , et de là mon regard est précisément de niveau avec le sommet des herbes qui emplissent un petit vallon au-dessous de moi.
La bête me passera par le travers : la voici à trois cents pas, puis à deux cents; puisse-t-elle approcher assez pour que mes coups soient efficaces ! C'est émouvant, je Tavoue, car je n'ai qu'un Indien armé avec moi : je suis résolu à attendre» et une fois nos quatre coups déchargés , nous sommes réduits au revolver. J'entends le bruit des arbrisseaux qu'elle brise; son épine dorsale dépasse à peine les herbes; elle est à son plus proche rayon de moi, environ quatre-vingt-dix mètres. Je n'ai pas voulu armer ma carabine à l'avance , pour être plus maître de moi et mieux choisir l'instant propice. Entrevoyant a au jugé n sa grosse tête , je fais feu avec plein sang-froid de ma première balle; quant à ma seconde et aux deux autres de mon Natif, je n'en réponds pas. En me hissant sur les nœuds des racines, je vois alors dame rhinocéros — touchée? je ne sais, — mais à coup sûr agacée et furieuse du bruit de mon arme , tourner trois fois sur elle-même en cherchant son ennemi. Dans ces circuits, ô fatalité! elle passe sans me voir beaucoup plus près de moi , et deux coups de mon ro-
volver (ma seule arme alors disponible) font croire à. mes amis que je suis à rhallali, luttant corps à
corps. Hélas ! évidemment blessée dans son
amour-propre, la rhinocéros me cherche, furibonde, à droite, à gauche, sans me trouver, s'a* nime, galope et galope probablement encore!
Si les comédies d'Europe finissent toujours par on mariage , les chasses lointaines des voyageurs se
terminent généralement dans leurs récits du
moins, par le massacre d'un grand nombre de tigres, de rhinocéros et de crocodiles. Ne m'en veuillez pas si je vous raconte tout simplement que douze balles de fusil et deux de revolver n'ont pas abattu un des plus beaux monstres de la jongle. Oati^e le mérite de la vérité , qui est bien le plus précieux pour moi quand j'écris mon journal, )*aurai au moins une fois évité d'être banal. — Qu'elle coure et coure encore , la belle rhinocéros I je puis m'estimer heureux de l'avoir vue — en dehors du Jardin des Plantes — et se ruant à l'état sauvage dans le site le plus farouche qu'on puisse imaginer. J'ai senti tout ce qu'il y a d'entraînant pour le . cœur quand on s'aventure gaiement dans ^ue chasse aussi émouvante et aussi dangereuse.
Il y a cinq ans, nous dit-on, qu'on n'a tué de rhinocéros à Java; le dernier qui succomba avait été attendu par un Indigène : blotti dans un saule au milieu d'une mare bourbeuse, il avait mis sept
58 JAVA. StAM. CANTON.
a dragées» dans son espingole; quand Tanimal vint boire à trois pas de lui et humer lentement» la gueule ouverte » d'énormes gorgées , il avait tiré la détente et logé son chapelet de balles dans la tête du buveur. Quelques jours après seulement les aigles et les vautours annoncèrent, en planant par vols nombreux sur un même point, que mort s'en était suivie (il y avait de quoi) à deux lieues de là.
Il faudrait revenir ici avec des fusils calibre quatre, des balles à tète d'aciei* ou explosibles. ' — Mais non, je crois qu'il vaudrait encore mieux, quand le rhinocéros, la corne au vent, va faire l'aimable dans les fourrés où l'attend sa belle, semer quelques douzaines de bombes Orsini sur son passage probable, et de la sorte ces bombes cesseraient d'être haïssables et maudites!
Le soleil est sur son coucher quand nous arrivons au village le plus proche de la vallée. Brisés par la chaleur, la faim et la soif, nous vidons tous les petits pots de riz et de kari que possède le chef indien dans sa cabane de bambou ; nous mangeons toutes ses bananes et ses pamplemousses. La poste du Régent nous ramène à Bandong, et la salle de marbre qui sert de piscine aux bayadères nous est ouverte : plonger dans une eau limpide et froide nos membres exténués , c'est pour nous une jouissance du paradis terrestre.
Avant de me coacher, j'ai voulu vous raconterdans toute leur fraîcheur mes émotions de chasse et vous les écrire. Ce dernier soin cependant n'est pas aussi facile à prendre que vous pourriez être portés à le croire en voyant le milieu de splendeurs asiatiques dans lequel nous vivons chez le Régent : mes trente serviteurs malais m'ont en efiet apporté pompeusement un verre rempli d'huile épaisse de coco et orné d'une petite mèche dQ coton qui va-* cille. Tous les moustiques qui ne me dévorent pas viennent se brûler à mon luminaire de sacristie » et forment comme un nuage mobile et bourdonnant , avant de tomber moribonds dans mon encre et sur mon papier.
23 novembre. — Le Régent veut aujourd*hul chasser et pécher avec nous. Ses cent-gardes le sui* vent en jupon blanc et en veston rouge : l'un porte un parasol doré d'un mètre et demi de diamètre, Tautre les boulettes de bétel que son souverain mâche sans discontinuer, celui-<;i son tabac, celui-là le feu de la mèche de sandal. Son nain favori , âgé de vingt-huit ans et grand comme un enfant de six ans , ne porte que sa petite bosse grotesque et a suit le corps » en souriant ironiquement. Nous traversons une rivière sur un bac de bambou, et vingt poneys blancs harnachés magnifiquement nous attendent : des grooms vêtus d'écarlate les tiennent
en main, et, suspendus aux rênes du petit animal qu'ils ne nous permettent pas de diriger nousmêmes, ils nous font galoper sous Tombrage des arbres les plus beaux et les plus touffus.
Le Régent a préparé toute une fête : nous sommes au bord du lac de Dji-Tjiambé, encadré dans les montagnes pittoresques du Mi-Malinji; une flottille étrange est amarrée sur les rives que colorent des bouquets arrondis de rhododendrons rouges et safran, ainsi que d*azalées roses et bleu de ciel. Il y a d'abord le kiosque flottant de la musique : trois pirogues conjuguées, distantes de près de deux mètres Tune de Tautre , soutiennent tout un échafaudage de bambous et de rameaux verts, de palmes et de feuilles de bananier, sous Tombre duquel sont installés les artistes du gammelang : les timbres résonnent, les cymbales se heurtent, et grâce aux élégantes pagaies , le kiosque qui nage prend les devants. Une fois lancé sur le même refrain , comme un piano mécanique , il n'y a pas de raison pour que cet orchestre varie de tons ou s'arrête! Nous prenons place sous un semblable buisson de verdure converti en île flottante, et nous voguons doucement dans le sillage de notre harmonieux pilote ; la distance qui nous sépare de lui donne aux sons quelque chose de plus vaporeux et de pl^s berçant. Une tente est dressée au centre de notre trinité de pirogues; des aromates y brûlent, la brise
emporte les tourbillons d'une fumée qui embaume, et le nain nous verse du café et du thé délicieux.
Une dizaine de pirogues nous suivent : celles-là ne sont que de simples troncs d'arbre creusés, et un petit moricaud de neuf ans les fait glisser en zigzag.
11 est vraiment charmant et original le coup d'œil qu'offre cette flottille aux vives couleurs et aux sons langoureux de FOrient» sur un lac où les îlots roses des lotus en fleur forment les seuls écaeils.
Nous apercevons dans les petites baies du lointain des vols de grues bleues et blanches: pour le Duc de Penthièvre et pour moi, c'est un signal; pore occasion de prendre une pâle revanche de la chasse infructueuse d'hier. Vous me connaissez assez pour comprendre que je m'arrache sans peine à cette promenade, et, blotti dans une nacelle, je pousse vers une anse ombragée où j'espère découvrir quelque bête sauvage et arriver entre les nénuphars avant les ondes sonores de l'orchestre. Mon pagayeur me fait glisser comme une ardoise qui ricoche; je me couche à plat dans mon esquif, si léger que le moindre mouvement menace de le iaire chavirer : notre vitesse acquise nous amène Bans un mouvement, sans un bruit, au milieu d'une bande d'oiseaux jiquatiques; — je débute bien, ieux coups y trois pièces. 0 désillusion I ce sont ^fois canards domestiques, trois favoris de Son Utesse le Régent I Elle eut la bonté d'en rire ^ ce
63 JAVA. SI Alt. CANTON.
qui nous permit d'en faire autant, et de grand cœur, toute la journée.
Après cette chasse à tir en musique (ce qui est très*pacbalique , mais fort éloigné du sport), nous assistons à une pêche dans un vivier, exercice assurément encore plus oriental. Depuis trois jours, en eflet, toute la population des bords du lac a été employée à tresser une palissade de bambous, ressemblant assez aux treillis qui longent nos chemins de fer. Cette barrière légère, une fois jetée verticalement comme une seine dans le lac, est sous nos yeux enroulée sur elle-même en forme de bague : Iç cercle se rétrécit de plus en plus, et une cinquantaine de Natifs, dans le même costume que les poissons qu*ils cherchent, barbottent dans cette enceinte en ayant de Teau jusqu'à la nuque, et remplissent les barques avoisinantes d'une a blanchaille)) innombrable. Le Régent s.e délecte de ce spectacle, puis il fait un signe, et, musique en tète, nous abordons sur la rive opposée du Dji-Tjiambé.
Là, sous un kiosque fort élégant, un grand déjeuner nous est servi : des tentures magnifiques de soie cachent le fond de la salle aérienne. Lo Régent s'est fort animé et a ri continuellement, ce qui est le propre des races asiatiques. Entre des tasses de café, véritable nectar qu'il appréciait avec dès roulements d'yeux indescriptibles, il s'écriait à chaque instant : a Encour! encour! » Et a encour )), c'est
do vin en javanais moderne ; seule trace qui soit restée à JavA de notre domination française, et tradition assez caractéristique de nos fonctionnaires , qui criaient si souvent a encore « aux échansons , que le mot en est resté.
Hais tout a une fin, monte un festin de Balthas^ar relevé au poivre #ouge, et Son Altesse le Régent, en se levant de table et eli marchant presque droit, nous demanda la permistion de revenir directement à soii pakis, où l'appelaient les graves soucis des affaires de VÉtat; mais à peine mettions-nous le pied dans notre brillante embarcation, que nous ^imes les gardiens du sérail tirer lés grands rideaux qui cachaient un des panneaux de la salle : le Prince à ceinture d0 diamants entra dans le double-fond de la véranda, où des grâces féminines nous apparurent, puid se dérobèrent. Il y avait fait expédier d'avance et cacher la moitié de son harem ! Vous devinez si nous avons saisi gaiement cette occasion de fou rire.
On est tout étonné d^avoir fait tant de chemin et autant de choses avant deux heures de Taprès-midi ; car on oublie toujours dans ces latitudes qu'on a commencé la journée à quatre heures du matin. Hais on n'a bientôt qu'une seule préoccupation : celle de chercher Tombre et la fraîcheur. Le ravin de Ti-Ka-Poundoung nous en ofirit le plus suave assemblage.
Noasy arrivons à cheval par de sinueux sentiers ; figurez-vous une sorte de puits creusé dans la forêt vierge ; un antre ' ovale de cent pieds environ de profondeur, où les rayons du soleil ne pénètrent jamais, et où nous nous sentons si loin du inonde, si près de la nature ! Les roches surplombantes qui Tencadrent soutiennent un rideau immense de lianes entrelacées, ondulées dans leurs reflets vert-sombre comme les vagues de la mer. Je ne sais par quels circuits et par quelles chutes nous arrivons jusqu'au fond de cet abîme ! Serrés contre une des parois, nous admirons la cascade d*un torrent qui s'élance d'un troH béant, percé en face de nous au haut du fourré : elle tombe à nos pieds mêmes dans la cavité noire du roc, à laquelle on donne près de deux cents pieds de profondeur. Depuis la neige des gorges tasmanlennes , où TOcéan austral nous apportait les frimas du Pôle sud , nous n'avions point aspiré une aussi glaciale atmosphère; tandis que, dans la buée tourbillonnante qui s'élève au-dessus de Fantre et de la forêt, le prisme solaire est décomposé et semble former une colonne aérienne aux sept couleurs scintillantes, nous sommes, dans ce fond obscur, arrosés par une pluie froide de bulles ricochant de la cascade qui se brise. Après six semaines de chaleurs incessantes sous le soleil des tropiques, un frisson réparateur nous enivre de toutes les délices de l'extase! Oui, il y a des
CH.4SSES AUX CROCODILES ET AlX RHIXOCEROS. 65
retraites sauvages , dont le silence , la grandeur et la sévérité parlent à Tâme : celle-ci a trouvé ma sensibilité plus vive, et elle me paraîtrait plus belle, plus idéale, plus remplie d'une douce expansion, si je n'avais dû essayer de la décrire et risquer de lui faire perdre , en la révélant, tout ce qu'il y a de surnaturel dans la nature et de vivant dans un monde inanimé ! Mais le site m'y a forcé : pardonnez-moi.
AsceiiMOii au Tankoobanprahou. — Haies de fleur de soufre et cavernes incandescentes. — Orage. — Le bois sacré des Wa- Wous. — Hommes, femmes et enfants à Teau. — La fièvre. — Une noce javanaise. — L'élément chinois. — Le parasol d'un Résident.
24 novembre 1866. — Les poneys et les buffles du Régent nous mènent à tour de rôle jusqu'au vil* lage de Lemback, et pendant trois heures nous parcourons un véritable potager de quinine , de eiifé , de cannelle, de girofle, de thé et de vanille. Au second étage des contre-forts de la montigne, nous sommes reçus par un des fils de Radan-Adiepatie- Wiranatta-Kousouma : c'est un gejilii petit garçon de seize ans , déjà « vedana » (cb^f de district), possesseur de quarante chevaux, de cent cinquante serviteurs, et d'un harem. U noUit amène sa cavalerie de montagne qui hennit et (fai folâtre. C'est ici que les chapeaux-parasols écirlate et dorés des palefreniers et descoureursattei^entla plus grande dimension; nos hommes ressemblent à ces Spartiates montant à l'assaut en se couvrant tout entiers de leurs énormes boucliers; si le soleil tue quelqu'un d'entre eux, nous pourrons, suivant l'antique dicton de la patrie de
Léonid^s , « aut iti seufOj, aut cum seuto » » le rapporter couché dans son chapeau. — Pendant deux heures, notre caravane s* engage dans la forêt vierge par le sentier tortueux et difficile qui mène au voN can; souvent nous mettons pied à terre pour esca* lader des gradins en glaise, puis en roche, véritable échelle naturelle que nos bétes attaquent avec Tu* dresse de chèvres; quant au spectacle, il est la continuation de cette féerie que nous représente Java depuis notre débarquement, féerie dont la magnificence est monotone lorsqu'il faut trouver des expressions pour la dépeindre, mais qui semble pourtant toujours nouvelle et toujours plus grandiose à nos yeux! Des précipices boisés, des ravins à pic, des fourrés de rhododendrons et de menthe rose, rouge et orange, des tunnels d'un quart de lieue sous des fougères arborescentes, hautes de trente et quarante pieds , — le tout s'encadre comme dans une corne d'abondance faite de mille lianes multicolores qui s'enguirlandent à des arbres gigantesques et qui les serrent tant qu'elles semblent vouloir les étouffer.
Hais peu à peu une odeur de soufre se répand autour de nous : la verdure des arbres pâlit dans ses tons tout à l'heure si vivaces; la végétation se meurt; les troncs dénudés subsistent, mais plus une feuille I plus un oiseau ! plus un serpent I Nous atteignons la crête qui est à cinq mille six cents
68 JAVA. SlAlf. CANTON
pieds au-dessus du niveau de la mer. D*un petit promontoire les yeux plongent dans Tintérieur du volcan : la vue en est saisissante et pleine de contrastes.
C*est une vaste et double » solfatare » ; deux cratères s*ouvrent côte à côte : Tun à environ huit cents mètres de diamètre sur six cents de profondeur; Tautre, — évidemment le plus récent, — est un peu moins large et moins profond : les parois sont des cendres. Au fond est un lac dont nous distinguons Teau bouillonnante et fumante; sur ses bords, de grands monticules de soufre brûlent en soulevant d^épaisses colonnes de vapeur qui montent tout droit jusqu'au niveau de la crête» d'où le vent les incline et les emporte. L'odeur de Tacide sulfureux nous prend aux yeux, aux tempes et à la gorge ; pourtant nous voulons descendre jusqu'au lac qui est au fond de Tabimé, car nos lunettes nous y font découvrir mille détails curieux. Notre descente n'est qu'une glissade de montagne russe : le poids du corps nous
entraine et nos pieds nous deviennent inutiles ; la
cendre tiède, qui nous sert de coussin, s'éboule avec nous, et heureusement aucune pierre ne nous heurte. Sur les rives du lac, qui forment une terrasse plane entre l'eau et les parois de ce gigantesque entonnoir conique, gisent une quantité d'arbres qui sont là comme autant de spectres ; leurs troncs morts, amas de moisissure, ne sont pas calcinés, ils sont, à la lettre, bouillis. Dès que nous y touchons.
YOLCANS ET MARAI». 69
leur pâte pulvérisée s'écrase sous nos doigts. Puis des millions de petits cailloux s'élèvent en ilots sur une mer de sablé grillé; chacun d'eux est perché au sommet d^une colonne de terre , souvent haute d'un pied y mais aussi mince que la section du caillou auquel elle sert de piédestal, et qui n'a souvent qn'un demi-pouce de base : c'est un bois de petites colonnes. Il me semble qu'il faut attribuer cet étrange phénomène à l'action de la pluie qui tombe très-verticalement en ce point, puisque, à une si grande profondeur, le vent n'a plus de prise sur elle pour la faire dévier. Par suite, ces objets ont évidemment protégé, dans le tassement général, les molécules terreuses situées directement au-dessous d'eux.
Enfin nous nous aventurons, en sautillant pardessus les ruisseaux sulfureux, jusqu'au lac même, dont l'eau est bouillante et fétide; nous avons déjà nos semelles rôties , et il est impossible de toucher la terre avec la main. Il va sans dire que nos Indiens , les premiers à descendre , nous ont abandonnés à mi-côte, et de là nous contemplent. Autour de nous, des milliers de fumerolles sortent de terre ; ce sont des tourbillons de vapeurs et des odeurs effroyables : nous tf'y voyons pas à quatre pas devant nous; les quelques roupies en argent que j'ai dans ma poche, tournent au noir sombre d'une cuiller hissée dans un oeuf, et un beau bouquet d'aza-
lées roses que j'avais au fond de ma giberne voit çn un instant s'évanouir ses ravissantes couleurs.
Nous voici devant une grande fissure de plusieurs mètres carrés ; de là s'échappe un ronflement sourd , un tapage infernal, semblables au soufflet d'une forge puissante ou à un. steamer qui chauffe; de la boue brûlante et de gros bouillons jaunes de soufre liquide en sont jetés comme par saccades, en même temps qu'un vent plaintif et empesté. On pourrait se croire ici au tetri descensus AvernL — A notre droite est béant un orifice desséché qui laisse seulement passage aux soupira cpnvulsifs des flammes caverneuses. Une cristaliisirtioijr haute et filigranée de fleur de soufre s'élève en une haie élégante sur ses bords ; quand nous l'abattons avec nos bambous, tout l'échafaudage , en croulant dans la gueule ouverte du cratère , est renvoyé en l'air par un souffle violent et vole en éclats par-dessuft nos têtes, dans toutes les directions, comme la mitraille d'un canon. A notre gauche, en un point où nous étions précisément placés il y a cinq minutes, la terre se boursoufle , craque et se fend ! Un ruisseau de boue est soulevé en jet d'eau à plusieurs pieds de hauteur, et retombe en nous éclaboussant affreusement.
Bien qu'il n'y ait point eu d'éruption depuis 1840, et que tout ceci ne soit qu'un jeu de petites fumerolles jaillissant et mourant tour à tour, nous nous disons avec raison a que nous dansons sur un vol-
VOLGAMS ET MARAIS. 11
can », et qu'il vaudrait mieux, tenant notre curiosité pour satisfaite, regagner les régions supérieures. L'odeur, en effet, devenue par trop forte, nous suffoque ; nos yeux pleurent, nos vêtements sont roussis, et nous formons un concert d'éternuments indescriptibles. Les Vapeurs des fumerolles nous avaient dérobé la lumière du soleil. Quel n'est pas notre étonnement, quand nous remontons en dehors de cette atmosphère mille fois viciée, de trouver le ciel tout noir et d'entendre les plus formidables coups de tonnerre ! Nous sommes encore à mi-côte ; par une loi naturelle de l'acoustique, les ondes vibrantes (et Dieu sait si elles vibrent sous les tropiques!) s'engouffrent en spirale dans notre entonnoir de forte altitude et résonnent autour de nous avec une incroyable fracas : le cratère où nop'' sommes ne devient autre chose que le pavillon d'une trompe, les formidables éclats de tonnerre sont la fanfare !
Tout à l'heure ruisselants de chaleur et à deniasphyxiés autour du lac bouillant , nous voici mair. tenant trempés jusqu'aux os par une pluie dilrvienne qui tombe avec une violence épouvantai .; et qui glace tous nos membres ! Nos pauvres I diens grelottent et claquent des dents, ils f( pitié ; nous-mêmes nous devons courber la tê1< > l'écbine sous les détonations les plus terrifiantes r ' ' soit possible d'entendre , et que centuple l'étri
12 JAVA. SlAy. CANTON.
disposition du gouffre où nous sommes. C^est à grand*peine que nous grimpons jnsqu^au bord extrême du cratère; la libre atmosphère où le son n*est plus emprisonné et où Tair n*est plus celui d^une cornue incandescente , parait presque silencieuse à nos oreilles assourdies et délicieusement pure à nos poumons épuisés. Mais quel spectacle que celui des ravages de la foudre sous cette latitude ! Deux orages parallèles sont déchaînés sur Tankoubanprahou. L*un , au-dessous de nous, roule ses gros nuages noirs sur la plaine et les premiers contre-forts de la montagne ; vu d'en haut » il nous fait Feffet d*une mer sombre , à grande houle , où scintillent comme des globes phosphorescents les lueurs des éclairs. Nous n'apercevons d'abord que le rideau ténébreux des nuées chargées d'électricités contraires , le centre de convulsion d'où la foudre s'enfante et s'échappe , puis les déchirements qu'elle trace en frappant la plaine de ses coups.
Le second orage , s'évoluant dans la région qui nous est supérieure , nous saisit pendant la première heure y en déversant ses eaux glaciales comme si véritablement un fleuve s'efibndrait sur nous. Un frisson fiévreux nous secoue sous nos misérables vêtements de toile, et nous hésitons longtemps où chercher un refuge , pris entre le feu de la terre qui , par influence , s'agite plus violemment
SOUS nos pieds au fond de rabime , et le feu du ciel qni tombe vingt fois par minute tout autour de nous sur la forêt séculaire ! Mais bientôt survient un orage à sec, bien plus terrifiant encore. Que de fracassements, grand Dieu! la foudre sème en un clin d'œil sur tout le cordon des bois qui , déjà asphyxiés par le soufre sur une largeur de plus d'une lieue, entourent, comme une couronne de végétation morte, le sommet arrondi du Tankoubanprabou ! Quand un de ces troncs dénudés est fendu en plusieurs morceaux, il entrauie dans sa chute tous ses voisins chancelants. Rien d*affreux comme ces coups multipliés et bruyants, portant la mort dans ce qui est déjà un cimetière de la nature; les rafales furieuses se contrariant et se heurtant achèvent le massacre d'autant plus vite qu'il n'y a pas de bois vert autour de nous, que rien ne plie et que tout rompt.
Qu'avons-nous fait au Ciel ^our qu'il nous ait épargnés dans ce bouleversement colossal des éléments ? Je ne le sais , mais à chaque seconde nous iious attendions à suivre le sort des malheureux arbres qui tombaient autour de nous. Au bout de trois heures, nous pûmes reprendre la direction de la plaine. Ce fut quelque chose de vertigineux; la Saieté était revenue; nous avions abandonné notre ci-devant brillante cavalerie à son malheureux sort, ^t glissant à pied pour conserver la chaleur animale , nous semblions patiner sur un immense pain II &
de 8avon incliné à 45' de la perpendiculaire. La glaise bleuâtre , polie par les eaux , nous faisait faire d'incroyables enjambées et des chutes oii pendant vingt mètres il était impossible de s'arrêter I Quand nous arrivâmes dans la région où commençait la forêt vierge » nous fumes saisis de voir à la fois les arbres qui , foudroyés par centaines et privés d'écorce » gisaient à terre , et les traces de tigres et de serpents imprimées dans la boue.
Enfin y ce fut une grande fête que d'atteindre une des maisons de Taimable vedana de Lemback ! En un clin d'œil nous soulevons et arrachons vigou* reusement les planches qui sont sous nos pieds ; nous en faisons » au centre de la véranda , un gros amas comme pour un feu de la Saint-Jean : les flammes le dévorent et s'élèvent en tourbillons presque jusqu'au plafond. C'est là, devant ce feu et dans le costume d'Eve avant son premier péché » que nous tordons nos vêtements de toile et que nous les séchons en nous tenant en cercle , les bras tendus. Les Indigènes accourus nous apportent des fruits; le vedana parait enchanté. A la rapidité de nos mouvements I de notre saccage et de notre bivac, des zouaves nous auraient reconnus I
25 novembre 1866. — Notre groupe français se sépare^aujourd'hui en deux colonnes : l'une regagne le littoral, et de là se dirige vers l'Ouest et, par les
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Indes, en Europe; Tautre s*enfonce dans Tintériear pour visiter les cours bien peu connues des Sultans de Sourakarta et de Djokjokarta » et si elle atteint TEurope, ce sera par TEst» le Japon , le Pacifique et la Californie.
Le Duc d' Alençon était parti d'Europe avant nous : il avait fait campagne» vu Yeddo et Pékin : d'impérieux devoirs le rappelaient. Pour nous, au contraire, à peine au tiers de notre course errante, nous devons continuer d'espérer en notre bonne étoile, et, bravant les frimas de la Mongolie au sortir des cbaleurs tropicales , cbercher à nous instruire dans le panorama où s'offrent successivement à nous les nations les plus diverses du monde. Après un rendez-vous tant rêvé et si bien concerté au carrefour de toutes les routes de Textrôme Orient , cette séparation nouvelle d'avec ceux qui nous avaient rendu pendant dix jours une famille et une patrie, nous remplit d'émotion. 0 vous qui allez revoir lès nôtres , dites-leur combien notre cœur bat pour eux et pour la France, combien nous tenons à la vie et voulons leur revenir !... quand ? je ne le sais. — Avant un an , je l'espère I
Dès l'aube nous nous sommes mis en marcbe , remerciant de tout cœur le gracieux Régent, et M. Philippeau qui avait été si cordial et si complaisant pour nous. En quelques heures , par une route en corniche, dominant des ravins da roches de trois
cents mètres de profondeur, nous descendions de ce beau pays montagneux dans une plaine de marécages. Pour la première fois depuis Batavia ^ nous avons rencontré des voyageurs : c'étaient deux employés galonnés du gouvernement colonial , faisant sans doute quelque inspection. De ténébreuses forêts de tecks , cet arbre aux larges feuilles dont le bois est si précieux pour les constructions, servent d'intermédiaire entre les régulières plantations de café y auxquelles sont affectées les montagnes, et les champs de cannes à sucre qui s'étendent à perte de vue dans les plaines.
En traversant une de ces grandes forêts de tecks, nous sautons tout d'un coup hors de la voiture, à la vue de dix grands singes noirs à très-longue queue, qui se balancent, comme des pendules, d'un arbre à l'autre. Mais à peine nous aperçoivent-ils, qu'ils détalent avec la rapidité d'une bande de pigeons : ils semblent littéralement voler ! Nous avons beau courir dans les herbes, faire fuir les serpents , et sonder du regard les feuilles immenses , noua ne pouvons qu'entrevoir au loin sur l'horizon a des points noirs » gambadant au sommet des arbres. Mais nous sommes vite arrêtés par la consternation qu'impose la vue de nos armes à toute la population indigène qui va et vient sur la route. Ak-Hem nous fait comprendre de son mieux que ces braves gens regardent le massacre d'un singe comme un
crime égal à Tassassinat d*un de leurs semblables. Nous rentrons nos fusils dans leurs étuis, en tombant d*accord sur la vérité de la ressemblance, que notre guide est le premier à justifier par lui-même. On nous affirme à ce propos qu'il y a non loin d*ici un bois sacré où gambadent cinq à six cents singes, que les naturels iront nourrir avec du riz et des fruits. Ces singes ont, parait-il, un roi qui mange de tout, le premier , et seul , pendant que son bon peuple attend à distance sa permission : au signe du commandement, la bande affamée se rue sur le repas, et se livre bataille avec enthousiasme. Je suis désolé que nous n*ayons pas eu le temps de voir cette étrange application d'un « gouvernement personnel » autrement qu'avec les a yeux de la foi » ; et les miens, en voyage, ont le malheur d'avoir la vue très-basse.
Mille anecdotes courent donc sur les « semblables » des Javanais. La chose la plus curieuse est certainement celle-ci : quand vous interrogez un Naturel sur ce sujet, il n'en est pas un qui ne vous réponde : «Le singe est un homme tout comme moi (ilsytiennent décidément), mais il est beaucoup plus ' intelligent, et il n'a jamais voulu parler pour ne pas être forcé de travailler. » N'est-ce pas le pendant du cheval et du sanglier de la fable d'Esope ? N'est-ce pas aussi un signe certain que , pour cette race, le travail se confond avec la corvée, tandis que
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nous bénissons le travail comme la source du bienêtre » de la richesse » source où Pâme s'élève et se purifie !
Vers le milieu du jour , nous avions déjà mis à bout au moins trois douzaines de poneys , mais nous n'avions rien pu trouver à manger. Dans le hangar de Sumadang» décoré du nom d'hôtel , il y avait deux cents insectes mourants sur la nappe de la table, une Revue des Detix-Mondes de 1853, et un saucisson rance qui datait évidemment de la même livraison. L'hôtelier nous exprimait dans sa langue natale son regret de n'avoir absolument rien de plus : sur ce » j'entendis chanter un coq ! — Assaut de la basse-cour, décret immédiat de la guillotine pour le vieux guerrier , et rôtissoire improvisée avec ficelles pirouettant sous un coup de pouce, ' — le tout fut l'affaire d'un instant. Et puis, le coq était sans nul doute le signal de l'existence d'une poule, et la poule avait pondu ! Mais l'omelette et le rôti nous coûtèrent la modique somme de quarante francs, ce qui prouve qu'il ne faut pas venir voyager à Java pour faire fortune.
Le soir nous arrivjons au Tji-Manoek : c'est un fleuve très-large et peu profond : au point où: la route le coupe , il y a sur chaque rive un village populeux. Le chef du premier, avec quatre cents hommes de corvée, que suivent par curiosité femmes et enfants, embarquent notre coche sur des
pirogues, et le déposent au milieu du fleuve : là, YÎent nous chercher la population du village opposé ; il n^Y a que deux pieds d*eau sur un espace de près de trois cents mètres qui nous sépare encore de la terre ferme. Comme les pirogues ne serviraient à rien, les braves gens, ayant de Teau au-dessus du genou, s'attellent gaillardement à un câble démesurément long, et nous traînent comme un navire qu'on va abattre en carène : mais nos bagages, quelque légers qu'ils soient, sont un fardeau qui alourdit par trop le coche ; bientôt, prenant racine dans U bourbe, celui-ci passe à Fétat d'île stable au milieu de l'eau ; un formidable effort faisant casser le câble, hommes , femmes et enfants qui s'y sont cramponnés, sont condamnés à un bain d'ensemble de l'effet le plus pittoresque ; ils sont si bons enfants qu'ils en rient : tant mieux !
Une seconde édition de la pluie diluvienne d'hier vient nous surprendre ensuite dans cette plaine marécageuse :'nous fermons les rideaux du coche, et sommeillons avec patience. De temps à autre nous avançons de quelques pas, à la lueur vive d'une torche immense en goudron et en lanières de bambou, que nous avons fichée, comme un mât de cocagne, au sommet de notre véhicule. Grâce à beaucoup de volées de bois vert et à notre flamboyant feu d^artifice, nous arrivons à onze heures du soir à Cberibon, petite ville du bord de la mer :
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nous avons pourtant fait trente-deux lieues en dixneuf heures.
Je dois avouer que c^était d'une façon bien désintéressée que j*avais participé à la razzia de ce matin : j'avais dû la laisser au pouvoir de mes compagnons de route , car le yolcaiî ou le marécage m'a donné une fièvre épouvantable. Je ne voulais point d*abord croire à un vilain frisson , mais les miasmes vénéneux m'ont si bien envahi » que mes ongles tout entiers sont devenus d'un noir d'ébène. Ma seule nourriture est donc une dose de quarante grains "cie quinine; mais le vrai remède sera l'air des montagnes, où nous devons nous acheminer tout à l'heure, dès cinq heures du matin, et que nous n'atteindrons que dans trois jours.
Le petit hôtel de Cheribon est, parait-il, plein de monde : un misérable serviteur malais, seul éveillé à notre arrivée , m*a conduit à ma chambre ; c'est une petite hutte au bout du jardin, à cinq mètres de la mer. Là, harcelé par des milliers de moustiques et grelottant de fièvre, j'entends le monotone et léger murmure d'une mer calme dont les petites vagues viennent mourir sur le sable tout près de moi. Ah! que de milliers de lieues de cet Océan me séparent des miens! et comme j'en sens davantage l'étendue, quand je me vois soufirant dans le silence de cette nuit douloureuse qui me serre tant le cœur! Je savais que, dans les terres
lointaines y je devais m'attendre aux accidents et à la fièvre ; mais plus celle-ci me gagne, imitant cette marée saccadée qui monte , qui monte toujours, comme pour m*étou£fer, plus je me sens attaché à cette lettre qui, elle, vous parviendra sûrement, et qui est le seul lien matériel qui nous resté à travers les Océans !
27 novembre 1866. — Pékalongan, — Pour la première fois depuis mon départ de Londres, je n'ai pu écrire hier mon mémento quotidien. — Le départ de Cheribon fut difficile : notre dictionnaire nWant, le fidèle Ak-Hem, avait disparu! Nous nous rendîmes compte alors seulement du magnifique effet que pouvait produire notre firman du Gouverneur; dès que nous le montrâmes, les agents de la police locale , armés de bâtons de. bois de fer, se mirent en campagne, comme si Allah avait parlé, et au bout de deux heures le malheureux nous fut ramené plus mort que vif. Nous fîmes Tusage le plus modéré de notre prestige de Blancs : un sermon en quatre points nous parut suffire ; c'est un acte de clémence insigne dans les latitudes, où il est bienséant de montrer sa supériorité en traitant comme des chiens les pauvres diables. Les sous-janissaires javanais déployèrent tout leur zèle en nous ofirant, ^^ecun sourire angélique, de mettre en prison le iQalheureux, dont tout le crime avait été de s'attarder
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à une noce; mais les doucears da pardon, inconnues ici» étaient doublées pour nous de la conservation de notre factotum. Celui-ci remonte donc sur son siège, où, malgré une chaleur torride, il est bien fier de porter aux yeux de ses semblables demi-nus. un manteau en gros poil de chèvre quMl a rapporté de Sidney. 11 importe peu à un Indien d'étouffer, pourvu qu'il se pare d'un masque d'Européen !
La route est plane; elle suit en ligne droite le bord de la mer, et de temps à autre, derrière les bouquets de palmiers, apparaissent les poupes arrondies de quelques vieilles galiotes hollandaises dormant sur leurs ancres. Sous un soleil de feu , les grands marécages qui nous entourent exhalent les plus fétides et les plus malsaines odeurs : le matin surtout , quand les émanations refroidies , encore dans toute leur intensité, ne s'élèvent pas de quelques mètres au-dessus du sol fangeux , on sent que la vie est atteinte dans ses organes les plus purs , et que les miasmes l'attaquent , comme les vapeurs sulfureuses décolorent les plus roses azalées. En revanche, c'est la terre promise des marabouts , pélicans , grues et bécassines : le nombre en est fabuleux. Pour moi, je n'ai guère la force de tenir mon fusil; mais le Prince en quelques instants abat* une telle quantité de pièces de ce gibier divers, qu'il revient découragé, en déclarant que ce
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n'est pas une chasse, mais bien une boucherie. Notez que sur une seule berge , nous en voyons une véritable armée : environ trois cents bêtes y sont perchées sur trois cents pattes (les trois cents autres étant sous Taile et au repos) exactement comme les représentent les paravents chinois les plus excentriques. Cent canaux se coupent ici à angle droit, et semblent remplis de poissons qui sautent : en tout cas les pêcheurs fourmillent, et leurs villages entiers sont construits sur pilotis. Comment peut-on vivre dans cette atmosphère? c'est pour moi un étrange problème ! Nous fendons par moments des nuées de moustiques telles qu'elles projettent une pénombre sur le sol : on en écrase un paquet tout visqueux, si Ton frappe les mains Tune contre l'autre : ils s'engouffrent par bataillons, ddns la bouche et dans les yeux dès qu'on les entr' ouvre, et le nez leur parait une délicieuse cachette.
A Tagal, le Résident, M. Jellinghan^, homme bien aimable et bien instruit, parlant le français à merveille, nous attend pour un somptueux a tiffin » : c'est ainsi qu'on appelle aux Indes le luncheon anglais. On met la nappe devant nous, et pourtant je vous assure qu'avant cinq minutes elle est noire de ces maudites bétes bourdonnantes, qui rappellent la troisième plaie d'Egypte.
Enfin, vers le coucher du soleil, nous sortons de cette patrie de tous les zim-zims, rhipiptères et
hyménoptères de la création, qui auraient fait les délices d'un naturaliste, mais qui m'exaspèrent. Ah! si cette gent taquine, piquante et venimeuse, n'avait point trouvé passage sur Farche de Noé, comme les mortels seraient heureux ici ! Dès que la nuée vivante disparait, et que ndus pouvons ouvrir les yeux, le soleil couchant dessine merveilleusement pour nous les belles formes du a Slamat n » volcan qui s'élève à dix mille cinq cents pieds dans les airs : sa silhouette est de pourpre, des tons bleus d'une douceur admirable s'échelonnent sur ses contre-forts : une dent de roche , de la forme la plus étrange, renvoie comme un réflecteur immense les dernières lueurs rosées du soleil sur les rizières blondes et sur les flamboyants qui étincellent. Nous rentrons dans une belle région, en quittant les marais : les longues avenues de Pékalongan (ville de cinquante mille âmes) nous couvrent de leurs berceaux de tamariniers ; du a campong » chinois , des faubourgs malais, une vraie fourmilière humaine se porte à notre rencontre : trente et quarante personnes sortent de chaque .maison de bambou, et, aux portes , des paquets d'enfants tout nus chantent et crient de leur mieux. Nous franchissons le seuil majestueux de la Résidence, où M. Boutmy nous ofire l'hospitalité d'un nabab!
Aujourd'hui notre colonne s'est sentie tout entière tellement éprouvée, l'un par une ophthalmie,
Tautre par une insolation, le troisième par la fièvre, que noas devons renoncer à une chasse aux cerfs que le Résident avait magnifiquement organisée pour nous. Les cerfs étaient destinés à tomber sous nos coups comme des lapins, mais il s'agit, avant tout, de rapporter notre peau en Europe plutôt que la leur, et nous nous soignons.
Pendant que j'écris, je suis arraché à mon encrier par une musique infernale : c'est une noce qui passe sur la grande place. Deux mannequins gigantesques, représentant ouvertement un homme et une femme , ouvrent la marche. Viennent ensuite les musiciens imitant le tonnerre sur une soixantaine de tam-tams; puis, montés sur des poneys en grand apparat , cent jeunes gens en a sarongs » (jupons) de soie bleue ou rose, ornés de colliers, d'écharpes ëtincelantes en sautoir sur un buste nu, et de kriss dorés passés dans la ceinture. — Le mari est modestement blotti dans un palanquin porté par quatre hommes : il a une ceinture argentée ; sa figure est couverte d'une, épaisse couche de peinture d'un jaune superbe fabriquée avec du safran ; même maquillage sur ses mains, ses mollets et ses pieds : il est suivi de sa famille, qui forme une longue procession. L'heureuse épouse est maintenue à distance respectueuse, mais semble, malgré son riche costume, avoir été kempée dans le même tonneau que son futur. Rien de plus drôle et de plus comique!
Décidément les Javanais aiment à se marier sous ces couleurs-là. Nous demandons Tâge des héros de la fête : elle a onze ans et lui en a quatorze ; vingtcinq années seulement sont réunies par ce jeune
couple I Mais comme ici les hommes portent
exactement le même costume que les femmes et qu'iU n'ont pas de barbe , nous avions parfaitement confondu Tépouse avec Fépoux, et nous ne nous apercevons de notre « erreur sur la personne » que par Texplication trois fois répétée d'Ak-Hem. Je me rétracte donc; c^est la mariée qui est en palanquin , et c'est le mari qui est à distance respectueuse, n est assis dans un char en bambou; son cocher , . en grand costume javanais , est coiffé d'un chapeau noir, — avec une cocarde anglaise; deux grooms de huit ans, sans bottes à revers ni tunique, se tiennent comme empaillés à côté de lai. Derrière lui marchent le père, la mère en larmes, et les autres femmes du père, pour lesquelles notre langue si pauvre n'a point trouvé de terme propre de parenté. Ce sont presque des belles-mères, mais il y a là une lacune dans le dictionnaire pour ce trop-plein légal du ménage qui constitue la polygamie.
Les larmes des parents, les longues guirlandes de fleurs d'oranger, l'air niais et guindé des héros de la cérémonie , étaient les seules choses qui me rappelassent l'Europe dans ce cortège féerique de près
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de dix mille personnes, bariolées, enluminées et souverainement grotesques.
J*ai suivi le cortège en badaud , absolument comme les gamins de Paris suivent un tambourmajor; j'ai examiné pendant plus d*une, heure cet incroyable assemblage et une cérémonie qu'il faudrait un volume pour décrire, — et encore bien des choses resteraient-elles incomprises ; — mais j'ai vu peu à peu que ma persévérance intriguait le public, que je devenais moi-même le tambour-major de tous ces Javanais qui, en se mettant debout sur eux-mêmes, arriveraient à peine au front d'un Européen. J'ai su depuis qu'aucun Blanc ne s'abaissait ici jusqu'à se mêler ainsi à la foule. — Aller à pied est déjà de mauvais goût ; — sans porte-parasol, c'est malséant; — sans porte-mèche, c'est presque du déshonneur, — et sans air hautain, c'est le comble de la décadence !
N'étant pas encore acclimatés au rôle de satrapes, nous sommes allés sans bruit, le Prince et moi, visiter le campong chinois. Dans toutes les villes, les « Celestials » ont une petite colonie , que le gouvernement a, du reste, bien soin de maintenir aussi petite que possible. Cette race, essentiellement intelligente et perspicace, vivant de rien, se pliant aux circonstances, étonnamment douée pour tout ce qui est commerce, est aussi âpre au gain qu'au travail : les métiers les plus difficiles lui sont bons ; elle sait
habilement faire naître les besoins qu'elle sera seule en mesure de satisfaire. Aussi quelques centaines d'émigrés de TEmpire du Milieu, partis de chez eux sans doute dans la misère, deviennent-ils les chevilles ouvrières de Falimentation générale d'une province où il y a un million de Javanais! Nécessaires aux mouvements de la richesse du pays, — qu'ils pompent du reste merveilleusement; emmagasinant à temps pour prévenir une disette, — mais accaparant peut-être ; s'entendant comme des frères pour acheter en gros, et gagnant chacun à Tenvi l'un de l'autre, et frauduleusement sur le détail; stimulant les entreprises financières qui tomberaient sans leur aide, — mais aimant beaucoup trop le' tt prêt à la petite semaine » , et se délectant dans Fusure qui est leur triomphe , ils me semblent être les tt Juifs )} des Indes néerlandaises.
Dans les rues bien alignées mais infectes du campong, nous avons vu une violente querelle : un rassemblement s'est fait, et le plus animé des Chinois ayant pris un coq, lui a coupé le cou : on m'a expliqué qu'un serment chinois était nul sans cette cérémonie.
Quand nous sortîmes à la nuit avec le Résident, je fus fort étonné de le voir précédé à pareille heure de son porte-parasol doré, a Mais ce sont nos épaulettes , me dit-il : ne les avez-vous pas remarquées chez tous mes collègues que vous avez déjà vus. «
Emprunté aux exigences d*un climat lorride, voilà donc le parasol (le payong), vulgaire dans les autres parties du globe, devenu ici le symbole du commandement. Notre aimable juge de paix empereur va-Ml rendre quelque édit , en vertu des droits qui lui permettent de faire emprisonner deux mille Javanais, Sundanais ou Chinois en quelques minutes, vite c'est escorté de son parasol, comme d'un sceau, qu'il doit rendre la justice. — Doit-il passer en revue les troupes de cavalerie et d'infanterie qui sont sous sa dépendance, c'est encore le parasol, quelque peu militaire qu'il soit, qui équivaut au hausse-col de service et aux trois étoiles du général. — Doit-il calmer des rebelles ou pardonner à des coupables, c'est le parasol qui devient le goupillon sacré de ce père bénisseur.
Plus cet insigne est vaste , plus il témoigne d'un rang élevé : celui-ci a un mètre quatre-vingts centimètres de diamètre et la hampe est de deux mètres de haut; c'est un parasol de famille ou de voilure; il correspond au plus haut grade. Le parasol de l'Assistant Résident a moins d'or et donne moins d'ombre; le contrôleur ne connaît point l'or et s'abrite à grand' peine; quant au vedana, je ne m'étonnerais pas s'il n'avait que la hampe. — Bref, avec tous ses habits brodés, son épée et son chapeau à plumes, le Résident n'est qu'un homme aux yeux des Javanais. — Avec son parasol, il est un satrape
et un demi-dieu. — Uais, heureusement pour tous, il possède, ce que n*ont ni les satrapes ni les demidieux , une science profonde de la jurisprudence , un esprit d'administrateur consommé et une loyale bonhomie dans le commandement,
Fantasia de dragons javanais. — Fêtes pour la naissance du trente-troisième fils du Sultan, — Le prince Mangkoe-Negoro. — Réception an pakis. — Quatre mille personnes prosternées. — Le Harem. — Le fort hollandais. — Spectacles-gala.
28 novembre 1866. — Samarang, — Nous serions en route pour épouser Théritière du trône de Sourakarta, que nous ne présenterions pas mieux Fimage la plus orientale d'une pompe pachalique. Partis de Pékalongan à six heures du matin , et arrivés ici à quatre heures du soir, n'ayant connu que le galop pour allure, nous n'avons cessé d'avoir une avant-garde et une escorte de vingt a dragons javanais » . Montés sur de charmants poneys, habillés de vert et de rouge, coi£fés de grands casques en carton que surmontent des aigrettes flamboyantes, nos dragons ont galopé autour de nous en faisant force fantasias. Par moments quelques casques se renversaient, les jupes volaient au vent et les bras imitaient les ailes d'un moulin : tout cela ressemblait bien un peu à une bande de singes faisant de la voltige sur des chiens, mais ce n'en était pas moins charmant. — A tous les relais , nouvelle escorte , prête à crever ses chevaux pour nous rendre honneur I
Ne croyez pas qu'il y ait la moindre apparence de danger à courir dans cette belle île de Java, au milieu d'un peuple aussi aimable et aussi déférant pour les Blancs; avec un simple rotin on mettrait en déroute tous les malfaiteurs de ces parages ! Non, c'est une gracieuse attention de M. Boutmy , qui , de Tombre de son divin parasol , nous protégée et nous honore tant que nous parcourons au galop les terres fertiles qui relèvent de son gouvernement. Nous sommes dans les grandeurs asiatiques , ravis et enchantés , — reconnaissants surtout !
Au premier relais , sous l'ombrage de hauts bananiers , une table est toute servie pour nous avec du thé chaud et mille fruits exquis ; le chef indigène endimanché nous le sert en personne. Ce qui nous confond, c'est qu'à chaque relais il en est de même. Notre voyage devient une procession honorifique ; les routes sont balayées, les populations en langoutis de fête ; il nous faut goûter de tout pour leur faire plaisir, et si j'en juge par les expressions louangeuses des chefs aux costumes pittoresques, que nous relevions dès qu'ils voulaient s'humilier, et que nos poignées de main transportaient de bonheur, nous devons être bien populaires, et à peu de frais , dans ce royaume où notre règne aura été d'un jour !
Ces scènes d'un autre âge , ces splendeurs qui m'ont forcé de ne point montrer aux populations
ébahies un Européen de piteuse mine, m*ont enlevé la fièvre et m'ont guéri ; mais un pareil spectacle ne sembleràit-il pas plutôt un vaporeux songe de délire ?
Dans la plaine que nous traversons » ce sont les plantations de tabac qui abondent; des hangars immenses sont disposés de kilomètre en kilomètre pour servir de séchoirs. Puis viennent des champs de cannes à sucre qui ont deux et trois lieues de long; des régiments de coulies y travaillent, et les cheminées des raffineries lancent au ciel leur noire fumée. — Enfin de longues allées de mimosas nous amènent à Samarang , ville de soixante mille âmes, un nouveau Batavia pour la splendeur des rues et des villas. Devant repartir dès Taube, nous refusons, par discrétion, la cordiale invitation de loger au palais. Toutes les autorités en grande tenue viennent rendre visite au Prince , malgré une pluie torrentielle , et les récits les plus intéressants nous captivent pendant la soirée.
30 novembre 1866. — Nous voici aux portes d'une région nouvelle. Il y a en efiet, à Java, deux grandes provinces que Ton appelle « les Terres princières » , Sourakarta et Djokjokarta , où régnent deux Sultans. Elles n'ont pas été soumises par la Hollande, qui se contente d'y entretenir un agent diplomatique sous le nom de Résident , et d'y exer-
cer un protectorat dont je sais fort curieux de découvrir les délimitations. D'après tout ce qu'on nous a dit» les rapports sont fort doux entre ces voisins de puissance inégale , et mille arrangements de routes, de poste , de commerce, font la prospérité des deux pays.
Depuis Samarang nous n'avons eu qu'une seule étape, la jolie bourgade de aSalatiga», où nous avons été logés à la Résidence et fêtés par les officiers de la garnison, qui parlent le français comme nous. La route postale que nous avons suivie est celle qui sert de débouché à un vaste réseau de l'intérieur, et il s'y fait un trafic considérable ; elle est flanquée de deux voies latérales, dont l'une est consacrée aux charrettes et l'autre aux bêtes de somme. Ces charrettes, dé forme mérovingienne , ont les roues pleines, faites d'une section de tronc de teck, et sont couvertes d'un toit en bambous qui protège les marchandises ; des attelages de bœufs roses les traînent. Elles s'échelonnent par convois de cinquante ou soixante , tandis qu'à notre gauche cheminent des caravanes de chevaux qui comptent certainement plus de cinq cents bâts chacune. Quelle activité, quel mouvement commercial I mais aussi quels primitifs moyens de transport !
Laissant à notre droite les silhouettes brisées de deux beaux volcans, le Merbabou (9,000 pieds) et le Hérapi (8,500) , nous arrivons ^ un plateau
élevé par des routes bordées de tulipiers aux fleurs jaunes , de dragonniers aux rameaux bizarres , de tendres sensitives et d'arbres à pain. Nous dépassons le carrosse somptueux d'une Princesse javanaise entourée d'une quinzaine de suivantes , et un messager nous remet une lettre d'invitation du Résident nous annonçant que Sa Majesté nous autorise à pénétrer dans sa capitale : nous sommes sur les terres de l'Empereur.
La place publique de Sourakarta offre un aspect étrange. Des mandarins , des dignitaires fendent la foule, suivis d'un serviteur qui porte un parasol vert et or dont l'ombre court après eux ; des groupes de soldats armés de piques , de kriss d'or , coiffés d'un chapeau en pain de sucre et vêtus d'un jupon rouge , se croisent dans les rues ; des faisceaux de hallebardes extraordinaires sont dressés de distance en distance ; et des milliers de femmes se dirigent en procession vers les minarets du palais, qui dépassent dans le lointain les bouquets des palmiers. La Résidence elle-même est presque déserte! Qu'y a-t-il donc ? Ah I ce matin , le Sultan a été l'heureux père d'un trente-troisième enfant ! Grands et petits , en folle liesse , sont allés faire parade de respectueuses félicitations*
Bientôt le Résident, doré sur toutes les coutures, nous revient accompagné du commandant de la garde impériale, un beau métis en grand uniforme.
Nous exprimons le très -vif désir de présenter nos devoirs au maître , mais celui-ci n*a jamais va d*autre Européen que le Résident; son palais a toujours été un tabernacle fermé aux gentils ! En parlant bien haut du sang de Henri IV, Texcellent M. Lammers Van Foovenburg espère obtenir pour le Prince Finsigne faveur d'une réception ; il remet une dépêche diplomatique au beau métis , et nous attendons avec anxiété la réponse de la Majesté javanaise.
Nous humons une délicieuse fraîcheur sous les 'colonnades de marbre de la Résidence. Au haut du perron majestueux qui dohne accès à la véranda, apparaissent deux objets admirables qui témoignent du temps où les Hollandais, mettant à profit leur classique instinct d'intervention dans les pays fermés aux autres peuples^ rapportaient pour eux seuls les merveilles du Japon. Ce sont deux torchères, doubles de la grandeur humaine , en bronze niellé d*or et d'argent, et représentant des guerriers qui brandissent d'énormes lustres \ La finesse des cise^ lures, la perfection du coulage, la précision des veines incrustées, me laissent confondu d'admi* ration.
^ J'ai depuis parcoani la Chine et le Japon , cherchant à voir les plus belles œuvres de Fart ancien, et je n'ai jamais pu trouver un bronze dont la beauté ne fût mille fois inférieure à celle de ces statues merveilleuses.
Pendant un gai repas , on s*évertue à nous avertir des mille et une règles d*une étiquette inouïe qu'il nous faudra observer si nous sommes admis au palais. Puis le Résident est forcé de nous quitter : de nouveaux devoirs le rappellent. — Ce matin ambassadeur, à midi il passe juge de paix; ce soir il sera général. — Il s'avance d'un pas lent vers le « pendoppo » de justice : figurez-vous une sorte de tabouret de marbre , mesurant cinquante mètres sur chaque côté et s'élevant par gradins au-dessus du sol. De hautes colonnes de teck soutiennent un toit de pagode chinoise qui l'ombrage, et en font un immense kiosque à jour. Là il va tenir son lit de tt ka-adillan » en présence d'une centaine de chefs venus de leurs districts en brillant costume, et présentant un à un leurs rapports après quinze révérences consécutives.
Devant les gradins est un piquet de gendarmes indigènes, — sans bottes, — qui tiennent sous menottes de trois cent cinquante à quatre cents prévenus. Notre hôte s'installe magistralement sous le dais , où deux procureurs locaux , accroupis au-dessous de lui , font d'une voix nasillarde et cadencée lecture des actes d'accusation ; le prêtre mahométan, blotti contre une colonne, vient à chaque appel nouveau donner son humble avis. S'en tenant strictement au code indigène, interrogeant d'un signe un conseil de vénérables marabouts qui sont sur leurs
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talons au fond du tribunal, le magistrat condamne, acquitte, prononce de par lui et au nom du Coran. En une lieure ou deux , les centaines de prévenus sont expédiées, et deux files sortent par la grande porte ; Tune gambade et rit, Tautre pleure et va gémir dans le « Masas « le plus voisin. — Voilà dès Tabord une alliance qui devient protectorat et qui annonce une bien grande sollicitude ! L*Empereur de Solo (Solo, Souraltarta ou Souerakarta, ad libitum), doit, il me semble, s'estimer très-flatté que Tambassadeur de son très-haut et puissant voisin, le Roi de Hollande, veuille bien se charger de mettre Tordre dans les crimes et délits de son b6n peuple I
Dès que le soleil est moins brâlant, nous faisons une promenade gala en voitures à six chevaux. Au centre dé la ville (cinquanteHsinq mille âmes) est une ville intérieure et fortifiée appelée le <( Kraton i> t G*est le palais de TEmpereur. De hautes murailles flanquées de minarets blancs Tentonrent , et quatre portes seulement y donnent accès ; elles sont sculptées à Jour et de construction fort ancienne. Le but de notre course est une visite au Prince Mang- Itou^Negoro.
C'est un Prince indépendant , titré de « Panghe* ran-Adiepatie et d'Ario » , ce qui révèle la plus aristocratique origine. Il possède beaucoup de terres enclavées dans TEmpire , et une armée qui lui est propre, composée de Javanais et stylée à Teuro^
UN SULTAN. tf»
pienne. La rivalité d'influence politique et de forées
matéiidles entre lui et TEmpereur est immense;
chacun à tour de rôle craint d'être supplanté par
Fautre dans lé réseau de fière indépendance qui lui
reste. Le' plus faible appelle à son aide l'influence
des Hollandais , qui » pour les mettre d'accord , les
morcellent et les croquent tous les deux de plus en
plus. Ce Mangkou-Negoro mérite du reste l'estime :
c'est l'homme le plus distingué de tous les Indigènes
de Java. S'inspirant des sciences européennes, il a
iait faire de grands progrès à la culture , construit
des raffineries et importé quelques machines à va*
peur; il représente le progrès au sein du dernier
Ixmlevard de la puissance malaise et à l'ombre des
palais antiques qui abritent les derniers descendants
des Sultans barbaresques.
Nous arrivons sous le porche de son palais; sa garde bat aux champs, et il vient au-devant de nous en uniforme de colonel hollandais. Chose curieuse ! cet homme , aussi jaloux qu'un tigre de sa liberté, est plus fier encore de porter cet uniforme, ainsi que les décorations que lui a données le Roi de Hollande. Son palais est une sorte de pagode : les ornements de sculptures fantastiques y abondent; mais comme la nuit commence, les détails sont enveloppés pour nous de quelque chose de plus mystérieux encore, grâce au vacillement de lampes étmsqoes qui ne projettent qu'une lueur vaporeuse
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et aux petits nuages embaumés qui s'élèvent audessus des brûle-parfums. Une domesticité plus que nombreuse est accroupie dans les angles; nous sommes sur le marbre blanc du a dalem » , grande salle rectangulaire où se font les réceptions de cérémonie. — Arrive la Princesse, femme assez jeune encore, très-pâle, ayant les yeux d'une douceur extrême , une main parfaite de forme , et des dents noircies par la boulette nationale * . C*est un fait assez caractéristique que dans ce pays où la polygamie est la loi la plus sacrée et la plus suivie , ce Prince , ami de TEurope, ait voulu imiter nos mœurs et prendre cette femme pour compagne unique.
Après nous avoir fait part de ce qui est ainsi pour lui un point d'honneur, il nous fait asseoir, et nous voici comme des magots en cerclé, pensant que ces conversations où tout se fait par interprète n'auront rien de bien palpitant. Eh biçn, nous sommes frappés de voir combien ce prince indien est au courant des affaires d'Europe : il nous parle occupation romaine, photographie, opérette et guerre de sept jours! La tactique militaire, les armes nouvelles le passionnent; ses yeux s'enflamnient en voyant la croix de la Légion d'honneur et la médaille de Crimée que porte Fauvel; il saisit
^ Cette pâte, que mâchent ici hommes et femmes saas discontinuer, est composée de siri (bétel), de tabac, de rapoer (noix d'arec) et de gambier.
UN SULTAIJ. 101
cette occasion pour lui demander quelques récits de batailles, et alors celui-ci le fait brièvement, mais avec ce charme exquis qui le caractérise en tout. Puis il questionne le Duc de Penthièvre sur VAmérique , et il veut à toute force des détails sur cette guerre de géants que le Prince a faite à seize ans dans la marine fédérale. Il y a quelque chose d'étrange dans le vague panorama qu'offrent à des Asiatiques les mondes éloignés ; et un ensemble de questions moitié enfantines, moitié raisonnées, — mais raisonnées d'après une logique qui est à mille lieues de la pôtre, — me reste dans l'esprit comme le souvenir du colloque le plus inattendu , le plus hétérogène et le plus insondable qui se puisse imaginer. Mangkou-Negoro ne nous laisse pas partir sans aller chercher dans ses archives une véritable surprise pour nous , un album contenant les grandes lithographies du roi Louis-Philippe et de tous ses fils du temps où ceux-ci combattaient sous le soleil d'Afrique. Ce témoignage touchant est bien fait pour nous aller droit au cœur. De plus, il veut nous emmener sur ses terres, dans la montagne, et organiser pour nous les chasses les plus belles , un voyage de Sultan, et même au besoin une petite guerre ! Il a bien grande envie de nous montrer ses troupes, qu'il fait, parait-il, manœuvrer avec une rare perfection. C'est à regret qu'il nous faut refuser ; mais si nous succombions aux tentations du
voyage sur le parcours de dix mille lieues qui nous séparent de vous, nous ne serions pas de retour dans la vieille Europe avant Tannée 1880 : le cœur doit remporter sur la curiosité !
1" décembre 1866. A mon réveil, j'ai cru qu'il pleuvait à torrents ; mais c'était le vol de milliers de très -petits oiseaux appelés » paddas » (voleurs de riz) : ils tournaient en spirales continues autour des beaux arbres du jardin, et faisaient un bruit glapissant comme une cascade qui tombe; de plus, les bautes touffes, que relient des rideaux de lianes, en étaient littéralement couvertes. A Tharmonie des oiseaux du ciel a succédé celle de la musique militaire : les troupes indigènes ont défilé trois fois devant la Résidence , ^et ces soldats étranges dont je vous envoie le portrait, ont joué sur leurs instru^ ments de cuivre la a Marseillaise ? et la « Mère Michel » , avec des combinaisons sonores qui aurtient fait danser des chèvres. Singulier contraste entre rhy^nne révolutionnaire qui a enflammé les pha* langes de la liberté et les humbles janisMires d'un Sultan t entre Tair gouailleur du gamin de Paris et Faspect bariolé d'une foule asiatique. Là circulent des potentats demi- nus dans des palanquins, sous d'immenses parasols dorés, avec un cortège d*esclaves portant tabac, kriss et boulettes de bétel!
La réponse impériale est promulguée : nous se-
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UN SULTAAI. 103
roos reçus en grande pompe , en même temps que la députation du Sultan voisin, Hamangkoe-Bouvono-Seriopati-Ingalogo-Ngaodoer-Rachman-Saidin- Panatogomo-Ralifatolah VI, Empereur de Djokjokarta! Précédé d'une musiqueindigënephénoménale, voilà un groupe immense de mandarins sautillants sous un groupe égal de grands parasols qui brillent aa soleil; c^est le chambellan de service qui vient nous annoncer la grande nouvelle en compagnie de quatre cents Régents et Princes de la cour ! Ils sont coiffés d'un a topji n, haute calotte en baudruche blanche ou azur dont la forme ressemble à celle d'un pain de sucre dont on aurait rasé le sommet, (ce qu'un jardinier appellerait un pot de fleurs renversé et un géomètre un tronc de cône); leurs vestes sont en soie rouge, verte, bleue, et ornées de pierreries sur le passe-poil ; leur « sarrong >? , longue jupe chinée, traîne à terre. Arrivé au petit trot, le cortège reste trois secondes sur ses talons; son chef dit en deux mots sa commission, et la tourbe repart à tire-d'aile, malgré une mêlée broyante de tous les a payongs » (parasols) que les porteurs surpris entre-choquent çt bouleversent.
Puis apparaît une autre troupe de Princes dans le même attirail : elle vient chercher la lettre de félicitations de Hamangkoe-Bouvono... (cette fois je n*ai pas le temps d'écrire son nom), lettre qui, par je ne sais quelle combinaison , a été remise d'abord
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par les députés entre les mains du Résident. Celui-ci la remet au premier ministre, qui la passe au capitaine des gardes. Elle est enveloppée dans un sac de soie jaunie (couleur princière ici), et déposée sur un large plateau d'or. Le capitaine, alors, devant la foule accroupie à perte de vue, descend solennellement les gradins de marbre , et la porte jusqu'à la voiture qui attend. Oh! la bonne et merveilleuse voiture! C'est une sorte de sucrier pointu, peint en jaune, perché sur seize ressorts, et précédé d'un échafaudage en fil de fer qui sert de siège à un docher juché; le tout traîné par six poneys blancs caparaçonnés, et escorté d'un escadron de cavalerie nu-pieds, avec éperons, et en jupons !
L'officier, après avoir grimpé les huit niarches du marchepied pantelant , s'installe dans ce monument avec un sérieux que je lui eiïvie, et le front haut et découvert, l'œil fixe, les bras tendus, il tient en l'air la lettre sur son plateau , comme si c'étaient l'ostensoir et le Saint Sacrement. Respect , silence , prosternement de toute la population a avant comme après la lettre n : les fronts sont contre terre, on entendrait une mouche voler. Je confesse que je suis pris d'abord d'un fou rire dont les contorsions contenues me font à la*fois soufirir et pleurer. Le cortège se met en marche : le sucrier attelé est en tête, sous l'ombre du » payong » doré impérial, déployé au haut d'une hampe de quatre
mèfres ! Nous suivons avec onction dans Ips voitures du Résident , et , à un kilomètre derrière nous , j'aperçois encore le flot mouvant des Princes, vizirs, radjahs et adiepaties javanais. Telle devait être la pompe de la reine de Saba venant rendre visite au bon roi Salomon 1
Bientôt nous arrivons aux murs du a Kraton » ; les portes antiques crient sur leurs gonds et la cité intérieure et sacrée nous apparaît. Pensez que le a Kraton n contient dix mille personnes ! C*est le Versailles du Louis XIV malais, la ville de palais où il entasse ses seigneurs, ses enfants, ses femmes et ses valets. Excepté son harem, tout ce monde accourt, se range en bataille, forme la haie, et s'incline le nez dans la poussière. Nous mettons pied à terre devant'les a deux arbres sacrés » les Warringings (géants aux mille contre-forts, symboles de haut rang). Solennellement à Fombre des parasols verts portés derrière chacun de nous par un radjah à kriss d*or, à casque doré, à jupe écarlate ; nous efforçant d'avoir une démarche majestueuse dans cet apparat asiatique , nous traversons en pompe une série de douze cours intérieures, entourées de superbes terrasses. Chaque portique est gardé par un piquet de Tarmée impériale, la lance au bras, la jupe nouée aux reins, le turban noir et or sur la tète. Les musiciens indigènes, drapés dans de longues robes rouges» exécutent le plus oriental des charivaris, et
la flûte en bambou, longue de deux mètres et demi , fait merveille. Nous passons devant des monstres de bronze datant des siècles les plus reculés, devant des pièces de canon servies par des artilleurs dignes de ceux de Fan 1346, et devant la cage où rugissent les tigres de combat.
L*étendard représentant un oiseau fantastique, brodé en or, s'abaisse devant nous à chaque gradin, et saint Georges terrassant le dragon n*était pas plus martial que le soldat couleur chocolat, orné d'un casque de carton enluminé, qui pique la lance en terre sous nos pas. Nous sommes reçus au cœur du palais, dans une vaste cour, par le gros de Tarmée, qui parade au milieu d'une nouvelle population prosternée; etdevant nous, échelonnés en cascade sur les gradins d'un large escalier en marbre blanc, sont accroupis les quatre cents princes que nous avions vus si brillants tout à l'heure. Cette fois, par respect pour le maître, ils sont nus jusqu*à la ceinture, et leur longue queue de cheveux est dénouée dans le dos. C'est l'entrée du palais des femmes du Sultan : trois mille Javanaises y font le service impérial !Les deux grandes maîtresses sont sur le seuil : delà, le coup d'oeil est splendide! Cette cour est un rectangle de quatre à cinq cents mètres de profondeur , entourée d'une colonnade : elle est remplie de plusieurs centaines de radjahs accroupis en cercles réguliers suivant leur rang , et montrant au soleil
Le fils aine du sultan <i<- Soiiraknria. ^^M
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mains et aux piocl^ 'i^.:. 1 <;-, 'loi.i '" I'm- :r:\.. y./M'
UN SWLTAK. 107
lears demi-pains de sucre argentés, leurs bustes nus, leurs armes étincelantes.
Au centre s*élèire le a pendoppo « , grandiose pavillon à jour, dont la base est de marbre, et dont le (oit en sandal est, à Fintérieur, chargé de mille arabesques sculptées, tandis qu*au dehors il dessine les courbes élancées et les étages superposés d*un temple chinois. A droite, alignée la face contre terre, ornés de grands bonnets de baudruche azur, de boucles d*oreilles en diamants et de jupes bleues, voici les trente-deux fils de TEmpereur. A gauche sont des centaines de beaux-frères, cousins et neveux. Au fond, sur une sorte de trône, est Sa Majesté le Sousouhounau-Pakoe-Saidin-Panatogomo IX. Il a vingt-hnit ans , une taille svelte et distinguée , le teint vert pâle, ^e grands yeux hagards et d'énormes sourcils peints. Sa coiffure est en soie noire à stries d'or : son juste-au-corps est orné de broderies d*or qui enchâssent mille diamants de la plus belle eau ; il porte au côté des décorations de fantaisie , d^admirablës joyaux, et la croix de commandeur du Lion néerlandais. Sa longue jupe scintillante, des pierreries superbes dans les cheveux, aux oreilles, aux mains et aux pieds, son kriss, dont le fourreau jette des feux inouïs, le font briller comme dans un magique tableau vivant, avec l'expression la plus pachalique et la plus efféminée.
Vingt jeunes servantes sont rangées derrière lui.
semblant vouloir relever Féclat de leur puissant seigneur et maître; mais leurs vêtements brillent par leur absence. Puis quatre nains et quatre bouffons, dans le plus curieux attirail, se tiennent blottis à leurs pieds comme des chiens de faïence. Infirmes officiels et bayadères officieuses ; pelotons de mandarins en vert, en bleu, en rouge, qui sont portéfeu, porte -mouchoir, porte - crachoir , porte-thé, porte-café, porte-parfum et porte-boulette; fils nés régulièrement, à raison de deux par année, se prosternant le torse nu devant la majesté paternelle ; — cousins et neveux, au nombre de trois cents, alliés à ce père unique par la multiplicité des mariages ; ^' enfin grands seigneurs et officiers , au nombre de quatre mille, étendus à quatre pattes, 'sans proférer un son, sans oser lever les yeux autour du « pendoppo » : tel est Té (range ensemble qui est en ce moment offert à nos yeux éblouis ; telle est la cour à demi- fabuleuse que nous voyons en franchissant le dernier gradin du tabouret de marbre. Nous sommes encore les seuls auxquels il soit permis de demeurer debout au milieu de cette moisson humaine qui semble fauchée aux pieds du maître.
Le Résident alors, englouti dans son faux col et dans ses galons d*or, nous donne le signal; nous nous confondons de part et d*autre en une série de révérences périodiques ; en bon courtisan , chacun
s'incline et « courbe son échine autant qu*il la peut courber îî , comme s'il était pris d'une violente quinte d'éternument. Cela dure fort longtemps, el je me répète en moi-même cette phrase qui me rerient des contes de Tenfance : « Grand Mogol, je m^ jette à vos pieds, sans rire ni pleurer! » Oui, sans rire, croyez-le bien; mais ce n*est pas Tenvie qui m*en manque. — Le Sousouhounan fait asseoir le Duc de Penthièvre à sa droite , le Résident à sa gauche; Fauvel et moi, nous nous tenons sur le côté, vis-à-vis de deux oncles de Panatogomo, dontrun fait exécuter les plus épouvantables grimaces à sa vieille figure couleur jus de tabac : cest qu'il à avalé de travers sa boulette de bétel, et le moment est mal choisi. Pendant qu'une des nymphes de service présente un crachoir d'or au malheureux qui s'y délecte en éternuments , le Résident traduit nos compliments: Alors le Sultan , donnant à tous ses traits les jeux étranges et vifs que possèdent au plus haut point les physionomies orientales , répond que « l'arrivée du Prince dans » son Empire le jour de la naissance d'un de ses » fils est le signe d'une bonne étoile pour le jeune » enfant , et qu'il ne nous laissera point partir sans » nous le faire toucher , afin que notre main lui » porte bonheur. » Puis il fait du doigt un léger signe à l'un de ses fils, qui relève aussitôt la tête,
Tient en rampant littéralement jusqu'à ses pieds» Il 1
110 JAVA. SIAM. CAIVTOX.
et, sur un mot, court jusqu'au parc d'artillerie, — et le canon tonne !
Alors au fond de la vaste cour, à plus de trois cents mètres du trône , une porte écarlate s'ouvre toute grande, et les cent cinquante envoyés du Sultan de Djokjokarta s'avancent. Ce cortège met à arriver un temps infini ; les yeux fixés contre terre , le buste exposé aux rayons dardants du soleil , rampant sur les genoux et sur les mains, les illustres ambassadeurs de l'Empire voisin se traînent jusqu'au pendoppo. Là, joignant les mains et» en signe de prière, les portant verticalement dans le plan du nez avec le pouce sur la bouche , ils se prosternent cinq fois, avec un ensemble théâtral et entonnent leur compliment sur un rhythme cadencé. L'énumération des titres , seigneuries , pachaliks des deux Empereurs prend trois quarts d'heure ; la félicitation en elle-même, au sujet du trentetroisième fils, est faite en moins de deux minutes^ Notre Sousouhounan lit avec religion la lettre enveloppée de jaune et écrite sur soie jaune, remercie d'un signe majestueux qui semble foudroyer toutes les têtes des députés; leurs demi-pains de sucre bleus et blancs (signe de race noble distinguant les officiers), restent désormais inclinés jusqu'à terre et immobiles.
Un nouveau signe du maître fait avancer les demoiselles porte-cave à liqueur, et, à genoux à nos
UN âULTAM. 111
pieds, elles vident leurs amphores bizarres dans des timbales d'or ciselé. Pour la plus grande gloire du Prophète , le bon musulman avale ses dix coupes de porto et de bordeaux.
Mais voici le moment où notre réception, déjà si extraordinaire , devient palpitante : — en route pour le harem ! Le Sousouhouuan va causer une sur* prise à celles qu'il aime , et faire franchir pour la première fois à des Européens ce seuil sacré du bonheur conjugal. Voici Tordre de la marche :
1' Le Sultan donnant un bras au Prince ,et l'autre au Résident : trois immenses parasols les ombragent;
2° Les demoiselles d^honneur, trois par trois, comme les Grâces de la statuaire , portant dans des boites toutes brillantes de diamants les parfums , le feu et les cent et cœtera que mâchera l'Empereur;
S^'Fauvel et moi, toujours sous parasols gigantesques;
4" Les officiers de la cour en procession.
Nous ne tardons pas à entrer dans la salle la pluâ étrange , où nos yeux dévorent un fouillis de do* fnres, de nattes, d'arabesques, de lits historiés et enluminés; là s'élèvent à l'intérieur des escaliers tournants de bois de sandal, des petits pigeonniers, sortes d'autels haut perchés, autour desquels brûlent des parfums suaves dans des coupes suspendues et 'oilées légèrement parla fumée qui se perd en tour-
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billons. Dans cette salle, qui peut avoir cent cinquante mètres de profondeur, il y a comme des vallées et des montagnes; les boiseries, ciselées à jour, en font un labyrinthe, et des femmes effrayées y circulent comme des ombres fugitives. Mais le Sultan appelle, et nous avons devant nous ressaim, charmant par la jeunesse plus que par la couleur, de ses quarante femmes, vraies poupées de cire bien luisantes , toutes souriantes à son regard et langoureuses dans leurs poses ; leur buste élégant et fait au moule n'est orné que de colliers de joyaux ; un sarrong rose est noué sur leurs hanches. Je crois rêver, en vérité, emporté par un songe des Mille et une Nuits. Mais les vagissements d'un enfant me prouvent bien que je suis sur terre et que tout cela est réalité . le trente-troisième fils nous est apporté. Il est aussi criard et aussi laid que les enfants âgés de vingt-six heures sous toutes les latitudes : nous rhonorons d'un cordial a shake hands » , bénédiction promise, qui le fait crier cent mille fois plus. Le Sultan parait ravi; des centaines de servantes passent leurs têtes curieuses par-dessus les corniches des meubles enluminés et au travers des barreaux et des sculptures mythologiques d'escaliers tournants qui s'élèvent jusqu'au plafond.
Le Sousouhounan nous présente à sa mère et à quatre autres bonnes vieilles momies qui étaient aussi femmes de feu son père; puis vient le tour de ses
filles, dont la plupart ont pour toute parure une parure de diamants! Nous avons beau sourire le plus aimablement du monde, notre présence leur cause une peur effroyable. Elles sont au nombre de quarante-huit : le Sultan s'étant marié à douze ans, cçla loi fait une moyenne de trois filles par an à ajouter à celle de deux fils.
Rien de plus curieux que cette sorte de théâtre asiatique dont nous avons le spectacle et dont les coulisses sont insondables ! Il paraît qu'il y a quelques années le harem était quadruple de ce qu'il est aujourd'hui; mais le maître, — par économie sans doute , — a subitement fait d'énormes réductions dans le personnel. Ce sont ses amis, appelés à ramasser les miettes du sérail, qui ont dû être contents !
Le Sultan nous montre par ses mille caresses qu'il adore ses enfants. — Qua^nt à la condition des femmes, elle est bien basse, bien méprisée et bien pitoyable à Java. Dès l'âge de dix ou douze ans "ne jeune fille devient, comme une chose, la possession d'un propriétaire, puis elle perd le plus souvent le bien-être en même temps que la jeuîiesse. La nature grossière des, hommes, séduite iniquement par un dehors matériel et éphémère, '^s étale comme 'un troupeau, sans se laisser en- <inaîner par les charmes moraux et attachants qu'une fcmme recèle dans son âme, sans respirer les par-
lU JAVA. SIAM. CANTON.
fums délicats de sensibilité, de tendresse et de vraie affection qui s'en exhalent! Ah! oui, c'est par là que rOrient serre le cœur! — Dans ce palais où elles sont entassées, à Tinstar d'une boutique de femmes en gros, il y a pourtant une des Sultanes qui porte le titre de « grande » : elle est « ratou » , et son premier-né est Théritier du trône; c'est celui qui vient de recevoir notre bénédiction, et je m'explique maintenant la liesse générale de tout ce peuple^ et de tous ces Princes. — Avouez que le Sousouhounan était à plaindre, ayant déjà trentedeux fils, de n'avoir pas d'héritier légitime de sa couronne !
Après quatre heures de séjour dans la cité sainte, nous nous inclinons respectueusement devant la triple rangée des femmes de notre hôte, et nous saluons ce temple mystérieux que nos regards furtifs n'avaient cessé de pénétrer : les sourires s'envolent, le Sousouhounan nous guide, et, de colonnade en colonnade, nous regagnons la terre des profanes.
Le Sultan a donné au Duc de Penthiëvresa propre canne, ornée d'une pomme d'or où est gravé son chiffre E, qui veut dire IX en javanais : il est le neuvième Empereur de la famille. Quoique ses prédécesseurs aient vu chacun se rétrécir davantage le cercle de leurs antiques possessions, celui-ci est encore souverain des terres qui , sur un rayon de
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soixante milles, entourent sa capitale : elles lui rapportent environ trois millions nefs : les Hollandais lui payent, en vertu d'un ancien traité, cent trente-quatre mille francs par an ; puis mille sources inconnues viennent alimenter un revenu que nul ne peut deviner dans un pays où le Sultan est égal à un dieu, où il possède tout, à tel point qu'il lui suffit de désirer la femme ou la fille d*un de ses sujets, pour qu'elle lui soit immédiatement remise. L'époux ou le père doit encore s'estimer très-heureux ! Quand il en est de même des sueurs du travailleur, des bénéfices du négociant, de la vie en un mot de près d'un million d'hommes qui se résume en une seule volonté , y a-t-il une mesure dans la jouissance, des bornes à la richesse, un frein à l'omnipotence?
Je rentrais 'k notre somptueuse demeure , en repassant dans ma mémoire toute fraîche les splendeurs asiatiques dont je venais d'être témoin, et que je n'aurais jamais crues empreintes d'un cachet aussi piquant, aussi fantastique. La cité saipte, où le Sousouhounan voit chaque jour dix mille de ses sujets à quatre pattes devant lui ; où ses femmes se parent , chantent et dansent pour lui ; où ses enfants rampent à ses pieds comme des vers de terre, — la cité sainte n'était séparée de moi que par les créneaux et les minarets. Mais voici que d'autres créneaux et d'autres bastions m'apparaissent sur un
petit fortin à ma droite. Qu*est cela, disais-je? — Rien. — Quoi! rien? — Peu de chose. — Mais encore? — Un petit fort où il y a cinq cents soldats hollan* dais pour veiller à la sûreté des Européens. — Ah ! — — Il y a deiuc Européens et cinq cents soldats avec un lieutenant-colonel pour les défendre! Je sais bien que ce n'est qu^un petit pied-à-terre que prend là le puissant voisin.
c Mais lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine, t
Et le grand et magnifique Sultan ne me fait pas Teffet d'être libre comme la cavale du désert 1 Ici le fortin hollandais et la garnison à armes perfec* tionnées : là le Prince indépendant Mangkou-Negoro qui a une armée indépendante, stylée à Feuropéenne, et qui est poussé, choyé, aidé, subventionné pour tenir en échec le demi^dieu du Kraton. Et puis ce demi-dieu, ce Sultan superbe, ne peut recevoir aucune lettre sans qu'elle ait été préalablement remise à la Résidence : son capitaine des gardes, le beau métis, vient y faire chaque matin un rapport détaillé et circonstancié de tout ce qui se passe dans le palais.
Bref, si Ton s*incline jusqu'à terre devant la majesté impériale, et si Ton semble, avec des airs de petit saint Jean, n*êtrè pas digne de dénouer les cordons de ses souliers; si toute la pompe honorifique et le faste d'adoration de TOrient sont déployés
UN SULTAN. m
ani pieds du maître, croyez bien que le Sousauhounan-Panatagomo IX, le lion survivant des pachaliks javanais, est entouré de filets qui rempêcheraient de rugir, de bondir dans les forêts vierges où il régnait jadis, et de déchirer de ses griffes vengeresses les liens puissants dont la race conquérante a enlacé son île!....
En rentrant au logis, nous trouvions nos lettres d'Europe , qu'un courrier avait apportées au grand galop depuis Batavia. Ce sont les premières réponses âmes premières lettres d'Australie, du 25 juillet. Pensez avec quelle impatience je les attendais! Avec quelle ardeur je les dévore! et combien enfin je sais confondu de Thonneur que vous faites à mes poissons volants, à mes sauvages, à mes mines d'or et à mon pauvre Burke I Puissent mes bons Javanais accroupis, mon rhinocéros manqué et mon Sultan à quarante-huit femmes recevoir un pareil accueil auprès de vous! Ah! quand je vois tant de beHeset étonnantes choses, et que je pense aux miens, comme je souffre de ne pouvoir partager avec eux le bonheur de tels spectacles !
La variété rapide de notre voyage en fait le cliarme en même temps que la fatigue. En Australie, la couleur locale n'existait pas, mais c'était une passionnante étude que celle de cette nouvelle Europe créée en une génération humaine, et un commerce délicieux que celui de nos sérieuses con-
versatîons avec des hommes parlant notre langue, ayant nos mœurs et appliquant nos sciences.
Ici nous sommes perdus au milieu de vingt millions d'hommes que nous ne comprenons pas : une nature exubérante et une population bariolée nous offrent un tableau surchargé de couleurs qu'aucune palette ne saurait rendre. — Là-bas, c'était une discussion économique dans un parlement de colons; — ici c'est un théâtre avec des mandarins rouges, bleus et verts, avec de magnifiques décors que personne ne prendrait au sérieux. C'est de l'essence d'Asie conservée, au lieu d'un jet de vapeur de Manchester ! — Je voudrais parler à tous ces Malais, sonder leurs cœurs et leurs intelligences, apprendre leur histoire, étudier leur religion, deviner leurs besoins. Mais je me heurte contre un mur où il n'y a que des ombres de marionnettes ! — De l'autre côté du tropique, je pensais : — ici je ne puis que voir! Mais, en essayant d'appliquer de mon mieux l'attention de mon esprit, j'espère pourtant, en quittant cet empire colonial, avoir rassemblé assez de lueurs éparses et vagues d'abord, puis corroborées par quelque preuve nouvelle, pour vous résumer en conscience ce qu'est pour moi l'âme de ce corps si brillant, si coloré, si asiatique, si merveilleux, dont la vue nous éblouit tous les jours.
C'est déjà une jolie besogne que d'avoir dans une journée vu quatre mille personnes prosternées.
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d'avoir ]u vos lettres et d'y répondre I... Une demîdouzaîne de serviteurs sont venus m*avertir que le dîner était prêt, et il eût été, je crois» malséant d'être en retard , car je devais être placé entre deux fils du Sultan ! Nous avions Thonneur d'en posséder trois en compagnie de huit autres Princes javanais; et tous^ nonobstant Mahomet, ont bu du Champagne avec bonheur. Nous nous amusions beaucoup de leurs histoires» que Taimable Résident voulait bien nous traduire. Mon voisin, qui n'a que treize ans, nous raconte que dernièrement l'Empereur l'a fait venir et lui a dit : a Je te trouve trèsgentil, je vais te faire un petit cadeau : voilà pour toi quatre de mes plus jolies bayadères. » Une fois lancée sur ce ton , je vous laisse à penser si la conversation habilement stimulée devint étourdissante ! A cet âge, ils ont déjà chevaux, châteaux, terres et harem , etc. . . Ils sont fiers comme Artaban quand ils sont au dehors; — dans la maison paternelle, ils deviennent vers de terre 1
Mais quelle chose vraiment curieuse que leur langue ! D'abord à Java on en parle quatre : le malais, le javanais, le sundanais'et le madourais. Dans chacune de ces branches, il y a des dialectes aussi dififérents entre eux que le turc l'est de l'anglais ou de l'espagnol. Dialecte n** 1, le noble s'adressant à un inférieur ; — dialecte n* 2 , l'inférieur à un égal; — dialecte n'3, l'inférieur au noble; —
120 JAVA. SIAM. GANTOX.
dialecte n** 4, le noble à un égal ; — et enfin dialecte n"" 5, le noble à un Prince, à un Raden-Adiepatie ou à un Ralifatolah quelconque.
Quant à leur religion , ils n'y croient pas ; — quelques pratiques superstitieuses les forcent à adorer des fétiches, mais ils tiennent tout autant à ne pas suivre les préceptes de leur culte qu'à ne pas se convertir au christianisme. Le sérail, les chevaux et les armes (autrefois les armes blanches , aujourd'hui les carabines-revolvers) , voilà qui résume le but de leur vie, ou ce qui du moins, pendant notre curieux dîner, ressortait à chaque instant des vives saillies qu'ils accentuaient de leurs regaids tour à tour allumés et rêveurs.
Nous entendions dans le lointain la musique du Fort qui nous jouait du Charles VI d'Halévy , et nous nous drapions dans des ceintures chinées, larges de plus d'un mètre , que les jeunes Princes nous remettaient de là part des Sultanes ; c'est un don qui nous est d'autant plus précieux que l'étoffe a été tissée de leurs propres mains dans le sérail : il s'en échappe une odeur délicieuse ! Nous rapportons aussi des cigarettes d'un pied de long enroulées dans des feuilles de maïs, et composées de tabac, d'opium, de cannelle et de muscade; quand nous les fumerons sur la belle terre de France , nous nous croirons enivrés des parfums du harem. Enfin» l'ainé des trente-trois fils nous remet des
UN SULTAN. ll!l
photographies de son père et de sa famille : comme le coUodion contraste avec le kraton !
La soirée se terijiine en grande pompe dans le camp opposé , où nous a réclamés le Prince Mangkou- Negoro ; il nous montre, à la lueur d'une centaine de torches , des chevaux caparaçonnés d*argent repoussé comme dans les tournois* javanais d'il y a trois cents ans; des hallebardiers bardés de bronze; des costumes pour toutes les dignités, datant d'un siècle ou deux, et dont il revêt des figurants; des lances niellées dont la pointe est un bec de cigogne, des kriss d'une valeur qui confondrait les amateurs les plus prodigues, et il nous donne à chacun une selle en peau de tigre.
Puis, rangés sur une grande terrasse de marbre, entourés de Princes javanais qui portent diamants, bonnets azur et sarrongs roses , et auxquels nous faisons force révérences , nous assistons à une représentation des » rondgings-fandaks )) (danseuses de profession). Comme le Prince indépendant a eu la charmante idée de nous donner une véritable leçon d'histoire ancienne, ces danseuses nous retracent dans leurs graves pantomimes les fabuleux épisodes des âges héroïques de la Malaisie. Sous leurs pieds le marbre est couvert de nattes bariolées ; le gammelang fait résonner les accents langoureux et suaves des timbres de bois, et les jolies filles de douze ans, vrais serpents de souplesse et d'élé-
gance , s^entrelacent et s*enguirlandent dans les pantomimes les plus orientales. Je me suis peu à peu si bien accoutumé à la langueur doucereuse , monotone il est vrai, mais berçante » des gracieuses baya* dères, que notre musique rapide et nos ballets mouvementés et tourbillonnants me sembleraient sur rheure Taffolement d'un carnaval et non Fart de la danse.
Mais la nuit est déjà bien avancée , et la raison veut que je quitte ma plume, malgré le plaisir que j*éprouve à vous donner sur Theure Timpressîon que m*a faite une des journées les plus curieuses de notre voyage. Si Ton m*avait dit, il y a deux ans, que je verrais un Sultan, son harem et son peuple prosterné, j'aurais cru à une promesse folle! Ce soir je crois au bonheur. Ah! le joli pays et le joli voyage ! quelle splendeur que celle des cours orientales ! On se sent transporté dans un autre monde : les parfums vous enivrent ; les costumes sont étincelants comme les étoiles dans Tazur du ciel. Cette nature luxuriante, cette vive lumière, ces palais de marbre, ces danses fantastiques, que de merveilles pour ceux qui sont nés dans la vieille Europe I
DJOKJOKaRTA ET BORO-BOUDOR.
La coarbache des gendarmes et le zèle de la population. — Une tortue adorée. — Les tigres de combat. — Visite nocturne et apparat pittoresque du Sultan. — Majesté et impuissance. — Temple grandiose. — Les ponts élastiques. — Mœurs hollandaises. — La nécropole d'Ambarrawa. — Délices d'un palais de pacha. — Chemin de fer. — Victimes des tigres.
2 décembre 1866. — Nous perdions de vue, dès cinq heures du matin, les minarets du Kraton, et nous suivions la route qui conduit à Djokjokarta, la capitale où règne un autre Sultan : c^est le nom le plus historique de Java. Là, de 1825 à 1830, flottait victorieusement le drapeau de la révolte. Le Prince Dipou-Negoro, doué d'une ambition effrénée, et tuteur d'un Sousouhounan enfant, tenait tête aux forces hollandaises, qui n'achetèrent le triomphe qu'au prix de cinquante-deux millions de francs et par le sang de quinze mille soldats, dont huit mille Européens. — Aujourd'hui, le calme le plus parfait règne sur ces mémorables champs de bataille : de régulières plantations de riz, de cannes à sucre et d'indigo s'y déroulent à nos yeux. Les chefs indigènes , fiers Sicambres qui ont courbé la tête, galopent à nos côtés sur leurs chevaux capara-
çonnés : ils sont, on le voit bien, de race antique ; leur type, au nez busqué et au front haut, est tout différent du commun du peuple , et leurs manières ont une distinction qui frappe. Ils caracolent en fantasia de premier ordre, ayant bien soin de faire valoir leur taille svelte, leurs kriss anciens, leurs bagues de diamants ; ils sont gentils, vraiment gentils. — Quant à nos chevaux, ils n'ont pas les allures fringantes! tout au contraire, ils retiennent la voiture. — Aussitôt nos brillants écuyers cavalcadours s'élancent ventre à terre dans toutes les directions, distribuent avec prodigalité des volées de coups de courbache tout le long de la route , arrêtent les caravanes de piétons qui portent sur leur ièie Thuile de coco renfermée dans des outres ou de Tindigo dans des urnes; — ils apostrophent les enfants qui pataugent dans les rizières, font irruption dans les hameaux cachés sous . Tombre des bananiers, en un mot mettent en réquisition toute la population de ces lieux. Chacun d'eux revient avec une escouade improvisée : une moitié roue de coups Téquipage qui tombe, Tautre donne en hurfant une vigoureuse et utile impulsion au coche, qui progresse de quelques pas, contre le gré des poneys récalcitrants. — Ah ! je ne sais qui m'énumérait Fautre jour les castes de Java; mais il me semble qu'aujourd'hui il n'y en a que deux, a les pousseurs et les poussés ! » Notez que nous voulions
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absolument foire ce voyage à cheval, en souvenir de nos belles galopades dans les prairies australiennes; mais c'e^t unç impossibilité ici : ce serait une atteinte mortelle portée au prestige des Blancs , qui ne doivent circuler qu*à Tinstar de pachas» aux car«rosses desquels les douces populations doivent s'atteler par tribus, quand les quadrupèdes sont rétifs.
En effet, c'est presque à bras d'hommes que nous avons parcouru toutes les terres de l'Empereur; rien ne pouvait calmer le zèle de nos radjahs et de nos gendarmes, qui, bien malgré nous, harcelaient les populations d'une si singulière façon. En dix heures de route, nous fîmes sept lieues; il est vrai que des fruits exquis nous étaient offerts partout et étanchaient par moments notre soif affreuse sous un soleil de plomb. Nous pûmes aussi bien à l'aise voir faire la récolte du riz : les femmes des villages cueillant un à un les épis dorés et velus, en forment des bouquets soignés que les petits enfants portent au mortier de décortication ; ces moissonneuses, en costume négatif, accourent sur notre passage et nous charment par leur naïveté : elles se mettent à l'eau pour nous aider à passer les rivières.
Vers le moment du coucher du soleil , nous arrivons aux ruines de Tjiambji-Séou (qui signifie mille temples). Sur un carré de près de cent soixante mètres ie côté, s'élèvent des monceaux de pierres sculptées ; une quantité de statues sont encore par-
faitement conservées : ce sont des Bouddhas à gros ventre , avec le sourire sur les lèvres et la plante des pieds en Tair; ils atteignent sept ou huit fois la grandeur humaine. Nous montons par des gradins, dignes des pyramides d'Egypte , dans une voûte sombre , sorte de clocher où chaque pierre menace de tomber sur nos têtes. Au sein des niches profondes, le gardien du temple, un vieux bouddhiste à longue barbe blanche et vénérable, avec des amulettes suspendues au cou, éclaire des lueurs blafardes de sa frêle lampe des groupes de Bouddhas à quatre bras, à têtes d'éléphant, à têtes de cerfl Bientôt des chauves-souris, grosses comme des poules, éteignant la lampe, nous enveloppent dans ces cachots; errant à tâtons, nous ne sommes plus guidés que par les lucioles légères qui voltigent en un essaim lumineux autour de ces statues gigantesques. Dans le mausolée tourné vers la Croix du Sud est une statue de femme, parfaitement belle et bien conservée, dominant un puits profond qui est à ses pieds. Du côté nord est une tête de mort, reposant sur une tête d'éléphant : — reliques du quatrième siècle et mystères que tout cela I
Un petit Régent en bas de soie, coquet et mignon, était venu nous joindre là par ordre de l'Empereur; mais Ak-Kem était impuissant à nous traduire ses explications mythologiques. N'ayant pu éclairer nos esprits, le Régent a du moins pris soin d'éclairer
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notre roate et de nous donner un piquet de cavalerie qui porte en avant, une douzaine de torches flambantes. Les campagnes environnantes brillent d*une autre lumière : la crête dentelée du Merapi, ce grand volcan autour duquel nous tournons depuis sept jours, se dessine en couleurs de feu; du côté opposé, rhorizon est à chaque minute embrasé par les éclairs, qui sont, sous les tropiques, les compagnons de chaque soirée; et plus près, les rizières, échelonnées comme des cascades, sont toutes phosphorescentes des ondes agitées des lucioles, dont Feau dormante reflète Féclat scintillant. Les lucioles! les lucioles! une influence magnétique les fait s* élever puis retomber par saccades, comme une pluie d'étincelles; et nous ne pouvons nous lasser d'admirer l'intensité de leur lumière. C'est bien tard dans la nuit que nous franchissons le seuil de l'antique cité de Djokjokarta; là encore, la résidence nous est gracieusement ouverte. '
3 décembre 1866. — Malgré l'heure tardive de notre arrivée , nous avons été retenus par l'intéressante conversation du Résident , M. Bosh , dont la figure martiale et les yeux profonds trahissent dès l'abord la fermeté et la science. Ah! il faut des hommes trempés de fer et merveilleusement doués pour remplir les carrières administratives dans les Indes néerlandaises! L'histoire de chacun d'eux est
attachante aa possible ; car, s'ils sont les plus omnipotents des nababs, ils sont surtout les plus infatigables travailleurs du monde.
Entre ces deux visites à des Sultans vivants, nous voulons voir les tombeaux des Sultans défunts , glorieux héros du temps de la piraterie, de la guerre, puis de la révolte. Des voitures à six chevaux nous mènent avec fracas jusqu'au portique de la paisible demeure des morts. Au milieu du cimetière est une piscine de marbre, dans les eaux profondes de laquelle nage la a tortue sacrée ». On a préparé sur les bords des offrandes de riz et de viande ; les prêtres , accroupis dans la position du pécheur à la ligne , tiennent au bout d'un bâton des petites boulettes de pâtée toutes prêtes pour Tanimal-dieu. Une tortue, surtout quand elle est adorée, est fort longue à se décider! Une pluie torrentielle et une humidité intense nous rendent impatients; une idée heureuse nous fait envoyer un ce fervent n remuer les profondeurs des eaux. Blanche comme l'ivoire . et longue d'un mètre , la bête sacrée parait aussitôt et tend la bouche, que les fidèles emplissent religieusement.
Autant les Javanais aiment des habitations ouvertes au grand air pendant leur existence , autant ils aiment à couvrir comme d'une cloche leurs demeures sépulcrales : le toit vient presque jusqu'à terre, et c'est pour ainsi dire en marchant sur les mains
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et sur les genoux que nous pénétrons dans la salle des cercueils. Le chef de Mataram> puis le premier roi du nom, président cette assemblée mortuaire : LOS centaines de tombes sont rangées le long des murs f et couvertes de toiles blanches que soutient un échafaudage : on croirait voir les lits tendus d'une galerie d'hôpital.
Dans raprès-midi, nous avons Ja seconde représentation passablement augmentée, de notre réception d'avant-hier. Le Kraton impérial de Djokjokarta est frère de celui de Sourakarta. Il contient cinq mille adorateurs de plus : à part cela, même succession de palais, de pagodes, de terrasses, de colonnades, d'arabesques et de pendoppos. Même procession honorifique sous parasols, et promenade pompeuse jusqu'au seuil du harem. Avant-hier, nous trouvions extraordinaire d'être arrivés le jour où était né un Prince impérial ; il est peut-étre'bien plus étonnant, quand on rend visite au mari d'épouses aussi nombreuses, de tomber sur un jour où l'on n'enregistre aucune naissance.
Je vous fais grâce de cette nouvelle réception , parce qu'elle ressemble trop à la première : et pourtant, mille détails nouveaux ont encore piqué ma curiosité au milieu de tant de splendeurs; et j'ai éprouvé les joies plus complètes qu'inspire un opéra que. l'on vient entendre de nouveau pour en savourer les charmes déjà à demi révélés.
En sortant du harem, nous avons rendu visite aux tigres enfermés dans une grande bâtisse de bois, et réservés aux combats de la fêle du Sultan. Ce doit être un beau spectacle : dans la plus spacieuse cour du palais, Tarmée est formée sur quatre rangs; de jeunes Princes, au nombre Je six, appelés u les six braves devant le soleil » , coiffés du casque d'or et nus jusqu'à la ceinture, vont bravement couper les liens qui retiennent la porte de la grande cage , et montrent toute leur bravoure en ne se retirant devaut le tigre que par une sorte de danse macabre aux s.ons de la musique des cymbales. Alors la bête aux yeux farouches bondit et se rue contre la muraille humaine, toute hérissée de lances, et finit par tomber percée et rugissante. Quelquefois un buffle sauvage est lancé pour lutter avec le tigre ; c'est un combat désespéré, avec les péripéties les plusatroces. A la dernière fête , le moment le plus pathétique a été aussi le plus risible : chargé et vaincu par le buffle, le tigre, en un bond de six mètres, s'est élancé par-dessus les lances jusqu'au haut d'un cocotier. Suivant l'usage des « premières tropicales » , une trentaine d'Indigènes étaient, en loges aériennes, perchés sur cet arbre : en un clin d'œil et avec ensemble, ils se laissèrent choir, comme les fruits trop mûrs d'un arbre que l'on secoue, et grâce à leur nature de singe, aucun d'eux ne fut blessé.
Les tigres que nous avions sous les yeux étaient
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enfermés seulement depuis quinze jours : le Sultan avait requis toute une moitié de la population de la province pour les traquer dans une fondrière. Ah! quelle différence avec les animaux endormis de nos jardins zoologiques! Dès qu'ils nous yoient, dès qu'ils sentent u la chair fraîche » , ils s'élancent à six et sept mètres d'un bout à l'autre de leur arène, et se cramponnent fébrilement aux pieux de bois qui les tiennent prisonniers et qu'ils ébranlent : leurs yeux de feu, leurs griffes crochues, leurs ru* gissements font frémir. 11 y aurait du reste de quoi se sauver, tant est affreuse l'odeur des carcasses et des chairs pourries de moutons et de chiens qu'on a jetés tout entiers dans leur cage , et dont il y a déjà des monceaux sous leurs pieds. Mais que c'est beau un tigre royal, quand il a encore un reste d'élan de sa vie libre !
Quand le Sultan nous a dit adieu , il avait déjà pris avec nous des manières d'une parfaite bonho* mie : vous n'avez qu'à voir son portrait pourvous,en convaincre ; gros et bon vivant, il porte ua serretéte bizarre qui lui donne l'air d'avoir des oreilles d'âne en carton; mais il a l'œil bien intelligent : s'il est très-roide devant son peuple et dans les cérémonies de cour, il est ailleurs très-simple et trèssociable, venant en cachette jouer au whist et boire du bon bourgogne chez le Résident. 11 est bien un peu ennuyé d'une grand'tante qui le gourmande sur son
amour dés Blancs, et bien souvent il a eu envie de la reléguer dans ses » Invalides » , mais elle est immensément riche, et il en héritera, s'il est sage! Ainsi, on a beau être sultan, on fait encore la cour à sa tante.. H. de Java, et on jouit mille fois plus d'une escapade, parce que c'est du fruit défendu.
Je sors à regret du a Kraton » , pensant que je ne reverrai probablement plus jamais de pareilles splendeurs I J'aurais voulu vous y mener avec moi, vous en faire voir tous les détails. — Sous ce portique passe un palanquin : il est porté en cadence par quatre couliesauxmembres nerveux, aux épaules de bronze : quatre parasols azur et or ombragent la jeune Princesse nonchalamment balancée dans sa boîte légère : derrière elle trottine une bande d'enfants, les uns. richement vêtus de soie voyante et ornés de tout un attirail de colliers vingt fois enroulés et de bracelets d'or rouge; les autres, sans vergogne, nus comme des petits chérubiiis de pain d'épice. Mais tandis que je contemple les poses gracieuses de ce groupe espiègle et rieur, il disparaît soudain, et je n'ai plus devant moi qu'un bataillon djokjokartien qui semble me dire : « Européen , cette Princesse est du sang de Mataram; elle rentre au harem, dont elle est la reine par la grâce et la jeunesse : nos longues fourches ornées de dents de requin, nos masses d'ébène et nos casse-tête de bois de fer suffisent pour t'indiquer que tu n'y rentreras pas. »
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. 133
Et, me retournant , je n*ai plus sous les yeux que des idoles de bois , à moustaches d*or et à poitrine argentée, auxquelles les croyants offrent de Tenccns; des fruits et des poulets peints en rose, enveloppés dans des paniers ronds et légers qui ne laissent passer que la tète et la queue.
Telle était notre promenade en nous acheminant vers la Résidence : nous remerciâmes au seuil du «Kraton » les hauts dignitaires qui avaient eu Vhonneur de porter au-dessus de nos têtes les parasols d*ordonnance, et parcourûmes avec bonheur ces belles avenues taillées en berceau, où pendaient des a duryans » , fruit semblable à un melon Plongé, les » jacks » classiques et les » pains » de Tarbre-boulanger. Ce jardin continuel nous mena, comme à Sourakarta, devant le fort où sont casernes les cinq cents Hollandais, garde d^hon- «e«r de Ralifatolah VI, puis chez le Panghéran-Adiepalie-Sourio-Ningrat* IV, qui est le Prince indépendant symétrique de Mangkou-Negoro. Celui-là toutefois n'est guère redoutable : quoiqu^il porte l'uniforme de lieutenaht-«colonel avec Tair le plus martial de toutes les IVéerlandes, il ne commande cûcore que cent cinquante hommes d*infanterie et wixante-dix hommes de cavalerie : il n'est que le masque d'un contre-poids, Tembryon d'un épouvantail d'indépendance, et le chef honoraire d'une apposition qui a quelque chose de dynastique. On
dirait vraiment que Louis XI est arrive jusqu'ici par la deux . cent cinquantième incarnation d'un Bouddha, car la fameuse devise a Diviser pour régner » n'a jamais été plus nettement appliquée.
Le jeune Prince, fort jaloux de son harem, ne nous le laisse voir que de loin : seule la Sultane dite tt grande » est appelée à recevoir nos hommages. Elle a treize ans ; des ailerons d'or se hérissent sur sa chevelure d'ébène ; dans le groupe parfumé de musc qui la suit , est une petite Malaise albinos fort étrange. Après leurs grâces féminines, auxquelles leur grosse lèvre pendante et leurs yeux en coulisse portent en vérité un terrible ombrage, nous passons en revue les collections de lances et de kriss, puis un manuscrit superbement relié en or masslF et relevé de pierreries, où sont inscrites sur parchemin les annales généalogiques de la famille (( sainte » des Sourio depuis quatre cents ans. — A Bali , il y a quelques années seulement que le Prince indigène a cessé de suivre la coutume antique qui l'obligeait à épouser ses sœurs, pour perpétuer la consanguinité de la sojiche royale dans la plus parfaite intégrité. — A Java de même, la noblesse n'est pas seulement une institution politique, mais surtout aussi un dogme religieux, et nous sommes frappés autant de la majesté instinctive et naturelle de nos hôtes, que de la vénération sincère dont le peuple les honore en tout point..
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DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. 135
Kfous fumions sur les gradins de la terrasse les cigares d*un pied de long dont le Sultan nous avait bit cadeauy quand, du fond de la sombre avenue, une grande lueur s'éleva tout à coup : elle gagne ; des torches nombreuses éclairent en vacillant les beaux bouquets de la verdure tropicale' : illuminés m instant par les reflets de la résine flamboyante, les grands arbres rentrent Tun après l'autre dans la nuit : ' comme des ombres vagues , les silhouettes de tout [e peuple, qui à cette heure encombre la vaste avenue, se courbent jusqu'à terre sur le passage du cortège. Voilà les dragons vêtus de drap écarlate, les lanciers verts à la longue jupe flottante I voilà six chevaux isabelle excités par un escadron de coureurs blancs galonnés d'or, qui font la voltige et qui s'élancent! c'est le Sultan : il vient, avec une grâce parfaite, rendre au Prince sa visite.
Il est minuit bien passé... les dernières torches viennent de disparaître dans le feuillage : tout rentre dans le silence, et je vous écris sur ma terrasse de marbre, humant les fraîcheurs de la nuit, tout enivré de ma vie nouvelle *.
^ Bien nous a pris pourtant de ne pas fixer notre résidence ea ce lieu enchanteur : sept mois après notre passage, le ^ juin 1867, un épouvantable tremblement de terre a détruit les maisons et englouti les habitants. C'est à Djokjokarta qu*il a été le plus violent, et un millier de personnes ont succombé.
4 décembre 1866. — Nous rentrons aujourd'hui sur le territoire des possessions hollandaises. Comme vous le voyez, c*est au galop de nos chevaux que nous parcourons Tintérieur de cette ile féerique : une seule fois exceptée, nous ne nous sommes jamais arrêtés plus de trente-six heures dans chacune de nos différentes étapes : les changements d'air calment la fièvre, cette sœur inséparahle du voyageur en ces régions, et peut-être aussi la beauté des spectacles gagne-t-elle à la rapidité de notre course, comme Tillumination des lucioles sur les forêts vierges parait plus belle dans son ensemble que dans ses détails. Les terres princières que nous quittons sont comme des ilots indépendants qui s'élèvent au-dessus d'une mer soumise à la Hollande. Dans ces îlots d'un million d'hommes chacun, terres volcaniques où grondent à la fois les feux souterrains de la nature et les feux que souffle Tesprit de conquête, oasis dernières où s'est réfugiée l'antique race des dominateurs de la Malaisie, que de secrets, que de haines étouffées, que d'ambitions éteintes d'une part, que de stratagèmes victorieux et de conquêtes tacites de l'autre ! Sous ces dehors pompeux de magnificence barbaresque ou de déférence artificielle, quelle mascarade honorifique, au sein des parfums enivrants du sérail, comme dans les cartons administratifs d'une diplomatie autoritaire! Ne semblerait-il pas au premier abord
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que ces deux radeaux, surnageant au naufrage général des Sultans javanais, dussent être peu à peu submergés par la marée montante qui a couvert le reste de Java, et Timor, et Bali , et Macassar, et Bornéo ? Non, ce sont au contraire, pour mes faibles yeux du moins, les otages élevés par les conquérants sur un piédestal d*autant plus haut qu'ils sont plus impuissants, afin de dorer le pacte immense qui lie , à la fois par la force et par Famour, la race soumise à ses dominateurs européens. L'habile tactique de feinte modération et de respect volontaire vis-à-vis de la dernière ombre d'une noblesse détrônée, qu'il suffirait d'un coup de canon pour anéantir, me parait la clef des rapports entre le Gouvernement colonial et les Sultans soi-disant indépendants. Ainsi des ménagements gratuits pour deux Princes assurent la reconnaissance et la servilité de vingt millions d'Indigènes
C'est la province de Kadou qui est limitrophe, à l'Ouest, du petit Empire de Djokjokarta. Quand nous admirions les merveilles de la nature depuis BaÉavia jusqu'ici , on nous disait toujours que dans le Kadou nous trouverions le paradis de Java. Montagneuse et volcanique, cette contrée possède sur ses sommets arrondis des forêts vierges et impénétrables; à mi-côte, des plantations de café, régulières et alignées comme les parterres d'un potager; dans les vallées, de la vanille et de l'in-
digo. Pourquoi faut-il que ces placides spectacles soient attristés pour nous, quand notre escorte tire le sabre pour intimider des populations qui s'accroupissent bien bénévolement, mais qui» par moments ; sont un peu récalcitrantes dans les montées où il faut pousser aux roues?
Ah! quand on n*a point vu cette verdure inouïe des tropiques, cette végétation si humide, si arrosée sous un soleil brûlant, ces fouillis gigantesques de lianes et de bambous , ces dômes de montagnes qui jusqu*à leur crête sont des mamelons de feuillage, on ne peut concevoir Timpression enchanteresse que nous éprouvons à chaque pas. Enfin nous franchissons une montagne curieuse, d*une forme exactement trapézoïdale et couverte de tecks, on Tappelle « Clou de Java n (les Indigènes prétendent qu^elle est le centre de Tile), et nous arrivons à Hagelang, capitale de la province. Visite immédiate au Résident : son huissier galonné nous dit qu'il est malade; — Et de quoi ? — Réponse : Il a eu froid ! En voilà un, grand Dieu! qui peut se vanter d'avoir eu une bonne chance ! Quant à nous, on nous aurait trempés depuis vingt-cinq jours dans une chaudière de bateau à vapeur, que nous ne serions pas plus ruisselants.
5 décembre 1866. —Le Régent de céans, Raden- Toumongong-Danou-Kousoumo , Prince distingué
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de figure comme de manières » nous mène dans ses équipages au temple de Boro-Boudor, situé à quelques lieues d'ici. Cette construction s'élève sur un mamelon régulier au centre d'une grande vallée circulaire, qui lui sert de ceinture. Au loin sur Fhorizon, semblables aux créneaux d'une forteresse naturelle, les crêtes des volcans éteints la dominent; c'est là que les chefs de l'invasion hindoue ont, au huitième siècle, construit ce colosse en l'honneur de Bouddha.
A distapce, le monument a la forme d'une cloche ; il mesure trente-six mètres de hauteur et cent huit de diamètre; quand on est plus près, on est frappé des centaines de statues de Bouddha échelonnées, des pieds au sommet, sur les parapets de sept galeries superposées qui forment les gradins de cette pyramide massive , construite sans ciment et admirablement conservée. Chaque statue de Bouddha (et il y en a cinq cent cinquante-cinq de grandeur héraldique) est abritée par une coupole à jour, taillée dans le granit. Il n'est pas une pierre qui ne soit sculptée, ce qui fait plus de quatre mille grands sujets de bas-reliefs bizarres, tous nets et finement ciselés, riches de détails et d'ensemble. C'est, en un mot, une pyramide grandiose, habillée et ornementée : elle sert d'étagère gigantesque à des idoles protégées par des globes de dentelle de pierre, qui sont disposées sur Textréme bord de
chaque terrasse comme les sentinelles des donjons du moyen âge, et elle déroule sur ses murailles une galerie de sculptures qui se font suite les unes aux autres et qui représentent les plus curieux épisodes.
Nous suivons *avec admiration une chasse à Téléphant, un hallali de rhinocéros, ou les chasseurs de Mahomet sont plus heureux que ne Font été les disciples de saint Hubert : — une bataille, puis un naufrage sur du corail; là, on croirait vraiment voir nager les matelots tombant à la mer du haut d*une mâture brisée. Puis viennent les arts de la paix, les différents genres de culture, avec la charrue javanaise telle qu'elle est encore aujourd'hui. Ainsi, en onze siècles, les plus essentiels des instruments, les instruments aratoires, n'ont pas vu Fombre d'un perfectionnement! Un comice agricole de province ferait ici une révolution I — Enfin, j*ai la tête remplie de mille autres reproductions, telles que cérémonies de mariage (un peu accentuées), création de l'homme, serpent tentateur, déluge, etc., rappelant de très-près notre Histoire sainte.
Quatre escaliers majestueux, de cent cinquante marches chacun , nous conduisent à la coupole du sommet, élégant sanctuaire dont le dôme est formé de pierres qui se soutiennent par leur propre poids. — Imitant un Indigène, je me suis hissé sur les genoux du dieu; j^î allongé le bras et je suis arrivé à pincer son oreille, ce qui, dans la croyance java-
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oaise, assnre a la bonne veine » . Mais si je n'ai pas, en général'» une admiration béate pour les monu* ments qui ne parlent pas à Tâme, mais seulement à la curiosité de Tétranger, j*ai été frappé ici de voir que la statue divine n*était point terminée et étaitloin d'atteindre la perfection des bas-reliefs. — Le Régent nous expliqua que a Timage de l'ordonna- » teur suprême du monde était à dessein- inachevée» » parce que la main de l'homme ne doit pas pré- » tendre à la reproduction réelle des traits divins » . — Cette pensée profonde et vraiment philosophique h, propos de la construction d'une idole, n'est*elle pas à la fois exacte et contradictoire, délicate et primitive, attachante et fantasc^ue?
A voir la grandeur des traits fondamentaux alliés à la finesse des moindres dentelures , que d'années et que de bras n'aura-t-il pas fallu pour achever un pareil ouvrage! Aujourd'hui, il n'y a plus alentour ni adorateurs ni même habitants : la ferveur est morte; des siècles passés il ne reste qu'une seule trace , celle que le temps et la désertion n'ont pu détruire ; — le granit.
En revanche, sur la plate-forme qu'il faut tra- ^eiser pour arriver au pied de la masse sacrée, plate-forme ombragée du plus luxuriant quinconce d'arbres séculaires, nous trouvons les tentes de contrôleurs et d'ingénieurs qui sont penchés sur des cartes de quatre mètrefi carrée, qù ils lavent les
faitement conservées : ce sont des Bouddhas à gros ventre , avec le sourire sur les lèvres et la plante des pieds en Fair; ils atteignent sept ou huit fois la grandeur humaine. Nous montons par des gradins , dignes des pyramides d'Egypte , dans une voûte sombre, sorte de clocher où chaque pierre menace de tomber sur nos têtes. Au sein des niches profondes, le gardien du temple, un vieux bouddhiste à longue barbe blanche et vénérable, avec des amulettes suspendues au cou, éclaire des lueurs blafardes de sa frêle lampe des groupes de Bouddhas à quatre bras, à têtes d'éléphant, à têtes de cerf! Bientôt des chauves-souris, grosses comme des poules, éteignant la lampe, nous enveloppent dans ces cachots; errant à tâtons, nous ne sommes plus guidés que par les lucioles légères qui voltigent en un essaim lumineux autour de ces statues gigantesques. Dans le mausolée tourné vers la Croix du Sud est une statue de femme, parfaitement belle et bien conservée, dominant un pujts profond qui est à ses pieds. Du côté nord est une tête de mort, reposant sur une tête d'éléphant : — reliques du quatrième siècle et mystères que tout cela I
Un petit Régent en bas de soie, coquet et mignon, était venu nous joindre là par ordre de l'Empereur; mais Ak-Kem était impuissant à nous traduire ses explications mythologiques. N'ayant pu éclairer nos esprits, le Régent a du moins pris soin d'éclairer
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notre route et de nous donner un piquet de cavalerie qui porte en avant, une douzaine de torches flambantes. Les campagnes environnantes brillent d'une autre lumière : la crête dentelée du Herapi, ce grand volcan autour duquel nous tournons depuis sept jours» se dessine en couleurs de feu; du côté opposé, rhorizon est à chaque minute embrasé par les éclairs, qui sont, sous les tropiques, les compagnons de chaque soirée ; et plus près, les rizières, échelonnées comme des cascades, sont toutes phosphorescentes des ondes agitées des lucioles, dont Teau dormante reflète Téclat scintillant. Les lucioles! les lucioles! une influence magnétique les fait s* élever puis retomber par saccades, comme une pluie d'étincelles; et nous ne pouvons nous lasser d'admirer l'intensité de leur lumière. C'est bien tard dans la nuit que nous franchissons le seuil de l'antique cité de Djokjokarta; là encore, la résidence nous est gracieusement ouverte. '
3 décembre 1866. — Malgré l'heure tardive de notre arrivée, nous avons été retenus par l'intéressante conversation du Résident , M. Bosh , dont la figure martiale et les yeux profonds trahissent dès l'abord la fermeté et la science. Ah! il faut des hommes trempés de fer et merveilleusement doués pour remplir les carrières administratives dans les Indes néerlandaises! L'histoire de chacun d'eux est
dirait vraiment que Louis XI est arrivé jusqu'ici par la deux . cent cinquantième incarnation d*un Bouddha, car la fameuse devise a Diviser pour régner » n'a jamais été plus nettement appliquée.
Le jeune Prince, fort jaloux de son harem, ne nous le laisse voir que de loin : seule la Sultane | dite « grande » est appelée à recevoir nos hommages. Elle a treize ans ; des ailerons d'or se hérissent sur sa chevelure d'ébène ; dans le groupe parfumé de musc qui la suit , est une petite Malaise albinos fort étrange. Après leurs grâces féminines, auxquelles leur grosse lèvre pendante et leurs yeux en coulisse portent en vérité un terrible ombrage, nous passons en revue les collections de lances et de kriss, j
puis un manuscrit superbement relié en or massiF ; et relevé de pierreries, où sont inscrites sur par-^ , chemin les annales généalogiques de la famille (( sainte » des Sourio depuis quatre cents ans. — A Bali , il y a quelques années seulement que le Prince indigène a cessé de suivre la coutume antique qui l'obligeait à épouser ses sœurs, pour perpétuer la consanguinité de la sojiche royale dans la plus parfaite intégrité. — A Java de même, la noblesse n'est pas seulement une institution politique, mais surtout aussi un dogme religieux, et nous sommes frappés autant de la majesté instinctive et naturelle de nos hôtes, que de la vénération sincère dont le peuple les honore en tout point..
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4 décembre 1866. — Nous rentrons aujourd'hui sur le territoire des possessions hollandaises. Comme vous le voyez, c'est au galop de nos chevaux que nous parcourons Tintérieur de cette ile féerique : une seule fois exceptée, nous ne nous sommes jamais arrêtés plus de trente-six heures dans chacune de nos différentes étapes : les changements d*air calment la fièvre, cette sœur inséparable du voyageur en ces régions, et peut-être aussi la beauté des spectacles gagne-t-elle à la rapidité de notre course, comme Tillumination des lucioles sur les forêts vierges parait plus belle dans son ensemble que dans ses détails. Les terres princiëres que nous quittons sont comme des îlots indépendants qui s'élèvent au-dessus d'une mer soumise à la Hollande. Dans ces ilôts d'un million d'hommes chacun , terres volcaniques où grondent à la fois les feux souterrains de la nature et les feux que souffle l'esprit de conquête, oasis dernières où s'est réfugiée l'antique race des dominateurs de la Malaisie, que de secrets, que de haines étouffées, que d'ambitions éteintes d'une part, que de stratagèmes victorieux et de conquêtes tacites de l'autre ! Sous ces dehors pompeux de magnificence barbaresque ou de déférence artificielle, quelle mascarade honorifique, au sein des parfums enivrants du sérail, comme dans les cartons administratifs d'une diplomatie autoritaire! Ne semblerait-il pas au premier abord
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qae ces deux radeaux, surnageant au naufrage général des Sultans javanais, dussent être peu à peu submergés par la marée montante qui a couvert le reste de Java, et Timor, et Bali , et Macassar, et Bornéo ? Non, ce sont au contraire, pour mes faibles yenx du moins, les otages élevés par les conque* rants sur un piédestal d'autant plus haut qu'ils sont pins impuissants, afin de dorer le pacte immense qui lie , à la fois par la force et par Tamour, la race soumise à ses dominateurs européens. L'babile tactique de feinte modération et de respect volontaire vis-à-vis de la dernière ombre d'une noblesse détrônée, qu'il suffirait d'un coup de canon pour anéantir, me parait la clef des rapports entre le Gouvernement colonial et les Sultans soi-disant indépendants. Ainsi des ménagements gratuits pour deux Princes assurent la reconnaissance et la servilité de vingt millions d'Indigènes
C'est la province de Kadou qui est limitrophe, à rOnest, du petit Empire de Djokjokarta. Quand nous admirions les merveilles de la nature depuis Batavia jusqu'ici, on nous disait toujours que dans le Kadou nous trouverions le paradis de Java. Montagneuse et volcanique, cette contrée possède sur ses sommets arrondis des forêts vierges et impéikètrables; à mi-côte, des plantations de café, régulières et alignées comme les parterres d'un
potager; dans les vallées, de la vanille et de l'in-
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œuvre gigantesque, dont les difGcuItés sont annon* cées par son nom même. A mesure que Fon jetait pilotis sur pilotis, estacade sur estacade, Teau enva* hissait pendant la nuit et engloutissait Touvrage du jour : les faisceaux de bambous et de troncs de tecks enfonçaient de dix-huit pieds avant d'offrir une ré> sistance aux marteaui des pionniers, et les vénéneuses émanations tuaient les sapeurs pendant qu^ils manœuvraient leurs haches. Enfin la science et surtout la persévérance ont triomphé d'un sol mouvant et rebelle. Peut-être les cadavres et les ossements entassés des ouvriers héroïques de la colonisation ont-ils servi à rendre plus ferme la fange où s'appuyaient les pilotis ; mais quand un nombre d'hommes qu'on n'a pas voulu nous dire, et soixante-dix millions de francs, eurent été ensevelis aibpied de la montagne, le fort audacieux, véritable nécropole, s'est élevépourdéfierles envahisseurs comme les rebelles. Ah ! s'ils sortaient tousde leurs tombes, les noblespontonniers qui ont succombé dans cet ouvrage, s'ils venaient se joindre aux régiments vivants qui occupent aujourd'hui Ambarrawa, les. bastions ne pourraient plus renfermer tant de défenseurs, et les ennemis n'oseraient charger leurs rangs impénétrables ! Ce sont les plans envoyés de la métropole qui ont voulu, envers et contre tout, l'élévation de cette barrière : le voyageur pourtant, en traversant la ^ plaine d'Ambarrawa, est frappé de la facilité avec la-
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gneile une faible artillerie pourrait foudroyer ces forteresses, en lançant ses feux des contre-forts de la montagne qui y touchent, et qui sont sans défense. Mais, après tant de labeurs, on n'a même pas eu à. attendre le feu du canon. Par une belle nuit, le 16 juillet de Tannée dernière, des roulements sourds se font entendre : les colonnes se mettent à vaciller comme des pendules, les murs se lézardent, s'inclinent et se couchent; les pièces de canon se déplacent parallèlement à elles-mêmes, et la garnison éperdue, croyant à la fin du monde, se rue sur les portes cadenassées; les femmes et les enfants, qui abondent toujours dans les casernes de Java, hurlent affreusement au milieu des tués et des mourants, entre des écroulements subits et des fracassements incessants. C'est, le volcan Merbabou qui s'est mis en éruption et qui, pendant plus d'un quart d'heure , a sapé les plus solides constructions de granit; et c'a été pour nous d'un intérêt palpitant de parcourir ces ruines avec les officiers qui, ayant été témoins du drame, nous en racontaient l^& plus sanglants détails. 11 est impossible de voir, sans avoir le frisson, ces murs penchés, ces colonnes courbées, ces dalles soulevées, et ce sol entr'ouvert p&r les secousses volcaniques.
Nous quittâmes le Banjou-Birou pour voir la forteresse proprement dite d'Ambarrawa, magnifique assemblage d'habitations pour les officiers, de ca-
sernes et d'hôpitaux datant de 1831; les lézardes innombrables, qui prouvent que le (ont craque en mille points, ont forcé de décréter la démolition des étages supérieurs. En se couchant chaque soir, on craint de ne se réveiller que sous les décombres ; trois mille hommes doivent pourtant occuper cette position.
Ainsi, avant la lutte suprême contre le canon, il a déjà fallu succomber sous trois ennemis impitoyables : — la fièvre du marais qui a tué les iiommes, — Teau fangeuse qui a englouti les fondements, — le feu souterrain qui a abattu les murs I Mais l'armée coloniale, composée, pour ses chefs, des plus intrépides officiers, pour sa masse, 'des éléments les plus bigarrés et les plus excentriques, maintiendra ses chevçons, qui sont -la patience à toute épreuve alliée à la fougue la plus constante.
CVst un curieux spectacle que celui d'une caserne à.Java : les rangs sont mêlés de blonds Hollandais., de jaunes Malais, de noirs Africains, et en général des aventuriers du monde entier qui passèrent ici après la guerre de Crimée et la révolte des Indes anglaises. Habitués au feu, et entretenus dans cette bonne habitude par de petites expéditions incessantes dans Tarchipel, ces soldats emportent Tadmiration de leurs officiers en temps de guerre ; aussi tient-on à leur rendre la vie douce et aisée, quand le canon interrompt ses grondements. Nous
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en avons vu beaucoup sur les routes de Tinténeur, voyageant chacun avec sa femme et ses enfants; ici, la caserne m'a paru être d'abord une école, lant elle regorgeait de petits êtres nus se jouant dans la poussière, puis un ouvroir, tant il y avait de femmes malaises installées dans les chambrées internationales et fourbissant les boutons d'uniformes ; et cela pour les Blancs comme pour les soldats delà côte d'Afrique aux torses noir d'ébène, turcos renforcés, aux allures farouches, qui semblent toujours monter à l'assaut. Le tout est original , varié de couleur et singulier* d'ensemble. Mais, plus que débonnaire et condescendante, l'autorité approuve cl encourage cette polyandrie réglementée militairement, avec une proportion différente en temps de paix et en temps de guerre , association numérique et mpnstrueuse qui, sous aucun prétexte et sous aucun climat, ne saurait échapper au blâme le plus violent.
Hais Caton n'a pas inspecté cette belle ile , heurensement pour lui, car il en serait mort plus tôt! Quoique nous ne craignions pas semblable apoplexie, nous poursuivons au galop notre route, où la chaleur nous ferait plutôt mourir, et je vous écris d'Ounarang, sous le volcan du même nom. Le feu de la terre ne nous tourmente pas ; en revanche Teau du ciel tombe par torrents sur notre modeste rase de bambou; elle perce le toit, qui ressemble en
ce moment à une écumoire; je me hâte donc de terminer mon pensum , en tenant d'une main mon parapluie au-dessus de ma iablp , qui est » pede claudo )> , et de Tautre ma plume de paon javanais.
8 décembre 1866. — Une journée de route nous ramène àSamarang, le terme de notre beau voyage dans Tintérieur. — Plus de deux cents lieues faites à toute vitesse, avec des spectacles nouveaux comme avec des obligations nouvelles à chaque heure, nous ont autant enchanté Tesprit que fatigué le corps sous ce soleil torride. Il nous parait étonnant de n'avoir plus à* nous lever à quatre heures demain matin et d'avoir au contraire à savourer pendant deux ' jours les délices de la Résidence. Point d'ornements banals sûr les murs de stuc, point de portes ni de tentures qui arrêtent les fraîches évolutions de la brise de mer, point de meubles d'Europe dans ce palais asiatique. L'éclat du marbre n'est relevé que par d'immenses tapis de cent peaux de tigres; et, à travers les colonnades blanches, l'œil n'est arrêté que par les touffes admirables de la végétation tropicale. A l'heure du dîner, les serviteurs, en grande tenue nationale, s'échelonnent sur les gradins du perron;, les équipages de poneys arrivent au galop, et le général commandant, suivi d'un brillant état-major, vient mêler au faste oriental de ces péristyles l'or \ des uniformes hollandais et le cliquetis des sabres;
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bientôi les cristaux reflètent mille lumières, et une table royale nous rassemble. Les cicatrices de maintes blessures sur ces fronts bronzés au soleil de Bornéo, deBali, deMacassar, de Timor, témoignent des exploits de nos aimables convives. — Vous pensez si dous avons joui des récits de chacun! — L'on me racontait la guerre de Bali , où le roi Klong-Klong s'est défendu si longtemps avec gloire; c'est à Michiels , « le colonel au cœur de tigre » , qu'échut rhonneur de soumettre entièrement cette belle île : il mourut héroïquement dans Faction , au moment le plus décisif de la victoire. — Un antre me détaillait les marches forcées dans la jongle, dans les marais pestilentiels, contre des ennemis armés de flèches empoisonnées. Après une escarmouche déduit, un des officiers avait entendu ies cris afireux; il y courut : c'étaient douze blessés tombés dans une sorte de fondrière, où ils se débattaient contre un véritable troupeau de crocodiles qui leur avaient déjà arraché les membres et qui se les disputaient par lambeaux.
9 décembre 1866. — Ma chambre est à elle seule tout un palais; on y organiserait le plus beau bal du monde; elle donne sur différentes terrasses d'où la vue est féerique ; une escouade de serviteurs est accroupie à ma porte et n'attend qu'un signe pour courir et exécuter mes ordres. Mais je ne les trouble
guère : j'erre sur le marbre, enchanté d'en ressentir la fraîcheur,, et, vingt fois par jour, je me plonge dans une baignoire qui touche à mon lit de nattes , baignoire remplie d'une eau fraîche et courante , si spacieuse que Ton y nage à Taise. Un gendarme à cheval m'apporta soudain un paquet venu par la dernière malle d'Europe ; quelque ami m'envoyait un livre du boulevard pour me surprendre au sein des splendeurs pachaliques. CéteiiiV Araire Clemenceau! Je me hâte de me replonger dans mon lac de salon et d'y lire ces pages entraînantes : elles m'arrachèrent au calme qui semblait me sourire, et assurément elles eurent peu de lecteurs plus semblables à Hassan, lorsque
L'on entendait à peine au fond de la baignoire Glisser Teau fugitive, et d'instant en instant Les robinets d'airain chanter en s'égouttant.
10 décembre 1866. — Le premier chemin de fer de Java, — Voilà donc cesbelles plaines, ces vallées pittoresques, ces montagnes sauvages où nous avons vu galoper des rhinocéros et ramper des serpents, où nous avons eu tout « l'humour » el les aventures d'un voyage en poste de satrape, les voilà qui vont être sillonnées par deux prosaïques voies ferrées, comme le sont les terres d'Europe ! Eh bien, je suis encore heureux d'avoir fait ce voyage à la vieille mode; et plus tard je dirai, à l'instar des
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anciens d^aujourd'hui : a De mon temps, comme c'était joli I que d*imprévu il y avait alors I que de couleur locale ! » Mais, est-ce réalité, est-ce imagination ? sur les vingt-huit kilomètres que nous venons de parcourir, le pays m'a paru moins merveilleux, les villages ont passé devant mes yeux comme une masse confuse de bambous et d'hommes, les forêts vierges comme une ombre verte sans détails; les gorges roses de lotus m'ont semblé sans poésie, et les attelages de buffles sans labeur.
Nous avions commencé par visiter les travaux de la station qui est située sur le littoral, au milieu des marais et de leurs boues malsaines; les fondations en béton qu'il a fallu construire ont coûté des sommes immenses. Les directeurs et les ingénieurs de la compagnie, les uns en casque indien et en veste blanche, les autres en chapeau gibus et en habit noir, faisaient au Prince les honneurs de la ligne.. Nous étions sur un wagon d'ouvriers, remorqué jusqu'aux derniers rails par une locomotive que pavoisaient les couleurs de France. Il nous fallait procéder souvent avec lenteur, car le sol mouvant a englouti vingt fois les pilotis et la voie n'était pas encore bien assise. Nous ne nous arrêtâmes qu'au pied de la chaîne dont les quatre volcans dessinaient les formes coniques sur l'azur cendré du ciel.
Les dépenses s'élèvent déjà à dix millions, et il va être nécessaire d'attaquer les flancs escarpés des
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montagnes dont le passage coûtera vingt-huit millions. Le principal tronçon mènera de Samarang (port de mer) à Sourakarta : il y aura des pentes de un trentième et bon nombre de viaducs et de tunnels. — Le deuxième tronçon, imposé à la compagnie par le gouvernement, reliera au littoral la forteresse d'Ambarrawa, destinée à être le centre et la clef de la vaste ligne de défense qui couvre Tîle. Quant au trafic , il est assuré sur la plus grande échelle r la voie ferrée trace sa ligne droite à travers des terres fort habitées, riches en caféiers, en cannes à sucre, et surtout en forêts de tecks magnifiques, mais inexploitées jusqu^à ce jour. — Lorsqu'on a vu , comme nous , des caravanes de sept et huit cents coulies, portant des sacs de café aux deux extrémités du bambou équilibré qui s'incruste dans leurs épaules; lorsqu'à côté de ces files de porteurs trottants, on a croisé des convois de quatre cents bétes de somme pliant sous leurs bâts, puis des deux cents charrettes traînées par des buffles et remplies d'huile de coco, de vanille, de cannelle» de quinine, de thé, et de mille produits divers, on ne peut concevoir comment il se fait que, depuis quinze
ans, cette chaîne de transports difficiles et lents n'ait pas- été remplacée par la locomotion à vapeur ! Mais il paraît que la lutte a été fort longue et très-obstinée pour obtenir enfin cette concession du gouvernement : des intérêts privés, des inimitiés
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personnelles, racharnement de conservateurs qui roient dans T introduction des chemins de fer le signal des réformes nouvelles et le bouleversement des idées de monopole, ont joué dans cette affaire un rôle déplorable au détriment du bien public. Du reste, si les pétitionnaires ont triomphé, grâce à leur audace et à leur persévérance, ce n'est point sans périls qu'ils s'aventurent, carie gouvernement n'a garanti l'intérêt des fonds engagés, dans l'entreprise, qu*à la condition d'un embranchement sur la forteresse ; et c'est là un parasite des plus voraces apposé au tronçon naissatit.
Pourtant cet embryon de chemin de fer va naître viable, non point précisément par ses propres forces intérieures, mais par la fécondité surabondante de la terre qui le nourrira. J'ai voulu chercher à me faire une idée précise des ressources des trois petites provinces contîguës, Samarang, le Kadou et Sourakarta , qu'une ligne ferrée de moins de deux cents kilomètres va suffire à relier intimement de centre à centre, et dont les richesses seront, en six heures^ au lieu de six semaines^ transportées sur le quai du port d'embarquement. D'une liasse volumineuse d'imprimés statistiques, empilés dans la bibliothèque de la Résidence, j'ai pu extraire quelques chiffres de l'année .1863, malgré la difficulté bien naturelle que j'ai à comprendre les Aanwijzing- Betrekkelîjk, les Uitgestrektheid , les Maatshappij
et les Getal Inkoopskoffijpakbuizen , des en- tète administratifs.
La Résidence de Samarang contient 1,021,038 habitants, dont 4,000 Européens et 12,000 Chinois, — 194,000 buffles, — 37,000 bœufs, — 13,000 chevaux. Son sol produit comme principales cultures, 101,649 picols * de sucre» — 467 pîcols de tabac, — 109,325 picols de café provenant de 48,853,276 caféiers, et 3,392,079 picols de riz.
he Kadou est peuplé de 491,333 habitants, dont 211 Européens seulement et 3,000 Chinois; il compte 68,000 buffles, — 94,000 bœufs, —28,000 chevaux , et produit 29,000 Jivres d'indigo , — 74,296 picols de café sur 22,000,000 d'arbres, et 911,664 picols de riz.
La terre princière de Sourakarta compte 713,000 habitants, — 47,000 buffles, — 41,000 bœufs, — 6,000 chevaux , et une productioa annuelle de 65,194 livres d'indigo, — 92,719 picols de sucre, 439,827 livres de tabac, — 67,406'picols de café.
Songez maintenant quelle nouvelle source de richesses ce sera pour ce pays, quand plus de deux millions de porteurs (car tout Javanais est corvéable), et plus de cinq cent mille bêtes de somme et d'atte- Ia<ge , qui convoyaient péniblement plus de quatre milliards de kilogrammes de marchandises, seront
* Le picol équivaut à 59 kilojpr. 875 gr.
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remplacés par des locomotives et des wagons ! Par là même , les porteurs seront convertis en travailleurs, les bêtes de somme en bêtes de labour, et, par un admirable déplacement des forces, des espaces immenses, encore incultes, seront mis en exploitation , des forêts vierges seront abattues pour les constructions navale^, et les populations entassées pourront se désagréger pour faire d'un Java arriéré une Amérique du Nord à la vapeur.
Ce résultat admirable et ceriain ne sera pas local: il gagnera forcément de proche en proche les Résidences voisines, et autour de Samarang et de Sourakarta il y aura une zone d'activité , de défrichement et de richesse qui éclipsera toutes les autres parties de Java. Qu'importent les premiers regrets, les objections irréfléchies , les préjugés antiques d'Indigènes ignorants qui s'effraye.ront peut-être de la vapeur, comme les Africains qui brisaient la boussole, cet alpha de la navigation! Qu'importe encore le désespoir des admirateurs d'une nature vierge, qui ne veulent voir les tropiques que par les yeux de Bernardin de Saint-Pierre ! Le fait est à peine croyable, mais l'opposition au chemin de fer a été nulle de la part des Naturels, très-vigourense de la part de bon nombre d'Européens : aussi n'est-ce pas du tout du lieu commun que de prêcher la vapeur à Java. Nous avons vu dans l'intérieur des hom&es d'une grande valeur nous affir-
mer que les chemins de fer y seraient inutiles : ils nous montraient sur la carte la forme de File, qui est tout en longueur et rétrécie encore par les montagnes centrales : ils nous faisaient toucher du doigt la distance insignifiante qui sépare les versants nord de la mer, et nous indiquaient le réseau admirable, toujours sur la carte, des routes inaugurées par le maréchal Daendels. Mais nous n^avions pas fait trente milles sur ces routes encombrées de files interminables, que nous demeurions plus convaincus que jamais de la nécessité d'une innovation. Combien n'avonsnous pas été confirmés depuis dans cette idée, en apprenant qu*en^ dépit d'une fertilité prodigieuse, le prix du riz , cette base de Falimentation , variait dans des limites considérables à de petites distances, faute de voies suffisantes de communication. Par* exemple , il vaut, sept ou huit roupies ' à Batavia, cinq à Tjandjour , et trois ou même deux roupies et demie à soixante ou soixante-dix kilomètres plus avant dans les terres. Bien mieux, il y a peu d'années, on a vu, en temps de disette, des Javanais mourir presque de faim dans une Résidence, alors qu'à cinquante lieues de là une autre province était dans Tabondance.
Mais cette opposition faite au chemin de fer par les hommes qui s'appuient superficiellement sur les difficultés dispendieuses de viaducs, de tun-
< La roupie vaut 2 francs.
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nels et de rampes , est doublée d'une idée première et dominante : la crainte du travail libre, Cest ea effet une voie nouvelle dans laquelle entre la colonie néerlandaise : ce chemin de fer est la pierre de touche, il est Técueil où pourrait bien s'échouer la vieille galiote* d'il y a deux cents ans, où pourraient sombrer avec elle les idées économiques d'un autre âge ! La jeune compagnie qui , après tant d'instances, a obtenu la concession, nous donne l'exemple de la première application du travail libre : elle emploie 9,000 ouvriers, et les paye à raison de un franc par jour. Nous faisons pour elle des vœux ardents, car nous sommes convaincus que son audacieuse initiative ouvrira l'intérieur à tous les bienfaits de la civilisation, bien plus encore dans l'ordre moral que dans l'ordre matériel.
Mais tandis que je suis encore en train de feuilleter ces tableaux pleins de chiffres qui sont sous mes yeux, je ne résiste pas à sauter à pieds joints hors de mon chemin de fer, de mes sacs de café et de sucre, pour vous citer un trait qui m'a frappé. — La statistique véridique est, sans en avoir l'air, bien souvent fantaisiste , et j'y trouve non pas les animaux féroces tués parles hommes, mais les hommes que n'ont pas manques les monstres des forêts. En Tan de grâce 1863 \ 273 individus ont été mangés
* Pièce n® 18 , Verslag van het heheer en den Staett van Nederlandsch-Indie, over 1863.
parles tigres, l'58 par les crocodiles, 72 ont été broyés par les rhinocéros, et 22 sont morts de morsures de serpents. La foudre du ciel a bien voulu joindre son concours efficace dans cette battue terrestre, et pulvériser 493 humains I
Vingt millions d'Iadigènes et vingt-cinq mille Hollandais. — Habileté dans la domination. — Corvées. -^ Cultures forcées du sucre et du café. — Bénéfices nets. — Princes javanais et employés européens. — Prospérité matérielle. — Soumission aveugle. — Devoirs d'une métropole au dix-neuvième siècle.
11 décembre 1866. — Un paquebot part aujourd'hui pour Batavia, et nous devons le prendre. Nous aurions voulu rester ici davantage, non plus à cause des curiosités indiennes et des plaisirs de Tinconnu, c'eût été pour un motif plus élevé : le Résident qui nous reçut, M. Keuchenius, est un de ces hommes distingués qui font une impression profonde. Nous ne pouvions nous lasser de le retenir bien avant dans la nuit pour jouir de son commerce si savant, si aimable et si captivant. La variété et la rapidité d'un voyage a ses plaisirs comme ses rigueurs, et quand on rencontre une grande intelligence qui inspire au plus haut point le charme et le respect , c'est un véritable chagrin de devoir s'en séparer si vite et de ne pouvoir se reporter en pensée auprès d'elle que par l'émotion des souvenirs et de la reconnaissance.
Un canot de la marine royale, armé de pagaies,
nous éloigne rapidement du quai où le Résident, le général Maleson et bon nombre d'officiers sont venus dire adieu au Prince : nous longeons le chenal de la jetée où sont entassées les u pfahus » malaises à la proue élancée, les barques arabes aux sculptures de sandal et aux kiosques byzantins sur Tarrière; des subrécargues chinois, d'une voix tonnante, dirigent les déchargements. Mais, bientôt, ces sons criards deviennent confus pour nos oreilles, la plaine se réduit sur Thorizon en une étroite ligne bleuâtre que dominent les nuées du matin, et audessus d'elles, les volcans élèvent leur tête altière et noire. — Plus nous avançons dans la rade, plus les lames secouent notre frêle canot, et embarquent d^une façon peu rassurante: enfin nous atteignons le steamer qui nous attend sous vapeur, ei nous nous installons dans le plus coquet, le plus neuf, le plus propre et le plus mignon des navires que j'aie jamais vus. Ah! il n'est pas hollandais pour rien, notre « minister Franzen van de Putte! » L'hélice tourne, et nous prenons notre aire : nos cabines sont meublées comme des boudoirs, et éclairées par de grands sabords : les canapés de rotin, les toilettes soignées, les cuivres brillants, tout rappelle la classique propreté nationale. Notre équipage est malais et manœuvre à merveille; ce sont de vrais singes dans la mâture, et je me suis pris d'affection pour cette race si agile, si attentive et si patiente. Un des
LE SYSTEME COLONIAL. Ibl
traits caractéristiques de ces Indiens, c*est Tamour quMls ont pour les enfants des Blancs : tandis que j'étudiais ce matin la carte sur le pont , et qu'un matelot accroupi à mes pieds suivait d'un regard impassible le feu de mon cigare , en me présentant la mèche toujours flambante dès qu'il le voyait s*éteindre, j'avais devant moi le spectacle de trois bébés blancs servis chacun par deux petites filles malaises de dix ans. Plus loin, des enfants de six ans avaient chacun quatre domestiques, exécutant * leurs cent mille volontés, et blottis à leurs genoux depuis cinq I heures du matin jusqu'à sept heures du soiri En I vérité, ils commandent tomme un sultan à des es- I claves, et ils donnent des ordres quand ils mériteraient de recevoir le fouet. La chaleur est afireuse, aussi nos quelques passagères européennes font-elles la sieste dans leurs cabines; pendant ce temps, trois et quatre fillettes malaises se tiennent les jambes croisées à leur porte : dès que la maîtresse éternue, la petite troupe se lève comme un seul homme pour lui porter secours.
Pour moi, je n'ai pas tardé à trouver sur le pont un petit coin bien tranquille, et puisque, me voici pour trente-six heures à la mer, enfin en possession de moi-même, respirant librement la brise réparatrice avec l'horizon ouvert devant moi , je veux bien vite en profiter, avant d'avoir encore des spectacles nouveaux, et vous écrire rapidement comment se
résume à mes yeux la domination hollandaise dans Tarchipel Indien,
Mais la position d'un voyageur est souvent délicate. S*il est accueilli avec bonté, avec expansion, avec une hospitalité qui le remplit de reconnaissance , la critique dans sa bouche a bien des chances d^étre considérée sinon comme un abus de confiance , au moins comme un acte d'ingratitude I Pourtant, il y a deux éléments fort distincts dans une colonie : les hommes j — et le système. Ah! j'ai avant tout à cœur de vous dire combien les hommes à Java m'ont inspiré>de vive sympathie et de respect sincère. Je voudrais avoir cinquante ans, pour que ma voix fût autorisée à leur rendre cet hommage, qu'il n'existe pas dans le monde de corps administratif colonial réunissant autant d'instruction , de distinction , de capacité et de charme. — Élevés dans les écoles polytechniques de Delft et de Leyde, qui sont consacrées à former des administrateurs pour les Indes, parlant tous aussi bien le français et les dialectes sundanais et malais que leur propre langue, travaillant dix heures par jour, et apportant un esprit consommé dans les matières si diverses qu'ils régissent en maîtres, les fonctionnaires que j'ai vus dans Java ont emporté mon admiration.
D'opinions différentes sur les grandes questions qui se débattent, ils n'en servent pas moins leur pays avec ardeur sous un soleil de feu , sur un sol
meurtrier, et certes ils ont tous bien mérité de la patrie.
Maintenant , après un voyage presque officiel où , grâce à la générosité du Gouvernement, le mécanisme discutable de l'administration s'est déroulé dans le môme panorama que les beautés merveilleuses de la nature, cet embarras de position, ce respect affectueux pour le$ personnes doit-il me fermer la bouche, et m'empêcher de dire mon humble sentiment sur le système tel que je Fai compris? Je ne le pense pas, et je parlerai avec d'autant plus de franchise, qu'en plaidant ici la cause de la liberté, j*ai la confiance d'être dans la voie où la colonie trouverait la véritable prospérité : je parlerai avec d'autant plus d'élan, qu'à Java même, par un écho bienfaisant venant de cette même métropole qui n'a encore fait retentir que ses décrets autoritaires, il s'opère un révejl libéral et plein de promesses !
Dans ce temps de triomphe pour la force brutale , c'est assurément un spectacle plein d'intérêt que celui d'un tout petit peuple de trois millions d'âmes, le peuple hollandais , qui , avec des forces relativement insignifiantes, maintient au delà des mers de VËquateur, dans la dépendance la plus absolue, un immense empire de plus de vingt millions d'hommes \ Ht aux yeux des gens qui mesurent le succès d'une entreprise à ses avantages matériels, il est plus admirable encore de voir une colonie verser annuel-