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Icment dans les caisses de la métropole souvent une cinquantaine, quelquefois près d'une centaine de millions, à titre de bénéfice net! Quand, sous cette double impression, on parcourt Tile de Java, en y rencontrant partout un ordre parfait, une prospérité inouïe, et même la disposition bienveillante du peuple conquis pour ses maîtres , est-il possible de n'être pas étonné dès Tabord , et entraîné à pénétrer le secret d'une administration si féconde en résultats? Java tout entière, les quatre cinquièmes de Sumatra, les trois quarts de Bprnéo, la plus grande partie des Célèbes, les Moluques, Sumbawa, Lombok, Bali et Timor, voilà dans son ensemble l'Empire colonial de 28,923 milles carrés (géographiques) dont les traités de 1814 et de 1824 ont déterminé les limites et donné la possession à ce hardi peuple hollandais dont le territoire en Europe ne compte que six cent quarante milles! Voilà où s'est exercé avec persévérance le génie de la Hollande; voilà où ttla Compagnie )) , dès 1596, inaugurait des relations commerciales qui, comme partout dans l'Inde, amenèrent vite les passions et les cataclysmes politiques. ttLeFort» s'élevaàcôtédu a Comptoir»; le marchand devenu planteur, le planteur devenu soldat, des simpies traités sur la vente du poivre et du café passa aux alliances avec les Sultans faibles et amis, pour les aider à détrôner les Sousouhounans redoutables et hostiles. Enfin , après deux cents années d'une
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lutte qui n^a eu pour devise que (( diviser pour régner », et qui a vu de grandes prospérités comme de grandes fautes» a la Compagnie » se dissout, et le Gouvernement de la métropole prend fermement en main son œuvre mal assise et presque ruinée. Les guerres de la Révolution , le passage de la Hollande sous le sceptre d'un Prince français, Toccupation. anglaise de 1811 à 1816, forment une série de vicissitudes, causes d'arrêt et souvent de recul dans la prospérité et même dans la vitalité de la colonie I
Mais assez d'histoire pour le moment : le passé s'efface devant les questions brûlantes du présent. Admirant l'énergie avec laquelle Java a été arrachée par le système hollandais à une stagnation , puis à une anarchie certaines, je veux plutôt chercher l'esprit de ce système, vous en montrer les conséquences actuelles, ainsi que les causes de la réaction qui commence à se faire contre un faisceau de principes tant vantés et tant admirés. Je veux plutôt vous parler de ce qu'il nous a été donné de voir dans cette île que nous avons parcourue, où malgré le fanatisme mahoméf an , la bravoure et les instincts d'une race de pirates, et la fierté d'une antique noblesse, vingt-cinq mille Européens régissent en demi-dieux quatorze. millions d-hommes.
Quand on a été, comme nous, témoin du respect religieux, de la soumission aveugle des Javanais
pour tout ce qui est autorité morale , de la prompte mise en pratique de tout ce qui est ordre matériel; quand on a perdu ses regards jusque dans les montagnes les plus reculées sur un horizon de plantations de café auxquelles travaillaient les populations de nombreux villages; quand on a voyagé dans la plaine pendant des journées entières , à travers des champs de cannes à sucre (chacun de plusieurs lieues carrées) où des milliers « d'ouvriers en corvée » étaient alignés dans leurs sillons; quand en&n on a appris que tout cela était le monopole du gouvernement, — on comprend aisément qu'après avoir comblé les dépenses de 39,000,000 de francs pour son administration coloniale, de 15,000,000 pour avances aux cultures de café, de 10,000,000 aux cultures de sucre, de 7,500,000 francs pour ses travaux publics, de 18,000,000 pour son armée, de 5,000,000 pour sa marine, de 16,000,000 à titres divers, en un mot de 120,500,000 francs, le budget des Indes ait, par exemple, dans une période de dix ans (1852- 1862), apporté en moyenne un excédant total de recettes de 63,000,000 de francs I
C'est pourtant un chiffre fabuleux, et il n'est aucune colonie qui présente un pareil exemple! Alors, le voyageur qui ne fait que voir est ébloufi par ces résultats grandioses, quant aux chiffres, par l'aspect des routes, des villages et des campagnes, par l'éclat des cultures, l'activité d'un peuple
i produit tant pour ses maîtres! Le voyageur qui ense se demande par quels moyens, à notre époque, ces millions d^hommes arrosent de leurs sueurs une terre qu'ils ne peuvent posséder, et sont forcés de cultiver tous les jours des champs dont les récoltes apporteront leurs bénéfices à d'autres. Et pourtant on dit que ce ne sont pas c^es esclaves !
Tout cela n'est pas Tœuvre d'un jour, c'est le fruit d'une politique habile, si elle n'est pas morale, et d'un pouvojr souverainement et régulièrement despotique, mais contre lequel le Javanais ne murmure pas, car il est amplement calqué sur celui des Sultans qui régnaient avant l'invasion. C'est là qu'est la pierre de touche; aussi, à mon sens, Java n'est pas une « colonie » , puisqu'il n'y a pas de colons et que la propriété d'un planteur n'y peut pas plus exister pour l'Européen que pour l'Indigène ; mais bien une superbe et brillante ((exploitation» minutieusement réglementée par le gouvernement depuis A jusqu'à Z, avec une entente inouïe pour verser dans les coffres de l'État tout ce que l'on peut tirer de cette belle île, la plus fertile du globe; c'est plutôt, en vérité, une immense (( ferme )? administrée par un petit nombre àe fonctionnaires qui commandent à des milliers de corvéables.
Ce n'est point dans les armes, mais bien plutôt dans le domaine^e la politique, que le Gouvernement
hollandais a puisé toute sa force pour arriver à une domination si entière, si bien engrenée et si féconde en fruits rémunérateurs. Voiler Tautorité européenne, qui ne s*exerce jamais directement, mais toujours par un intermédiaire indigène, sur une population douce mais fière , qui conserve cette illusion qu'elle n'obéit qu'à ses chefs naturels; s^effacer en tous points devant la noblesse des Princes javanais, les nommer à leur poste en les choisissant parmi des rivaux, — ce qui les force à la soumission entière ou à la perte de leur dignité ; les maintenir dans les honneurs antiques et dans le prestige de la religion locale, — ce qui perpétue le respect d'un peuple leur obéissant comme à une divinité; les payer par de forts appointements, souvent de cent et deux cent mille francs, — ce qui les engage à ne pas se faire révoquer; les intéresser surtout dans le produit de la récolte, — ce qui les porte à activer par tous les moyens possibles les travaux de leurs humbles, sujets ; en un mot, avoir « le masque » d'une autorité que le prêtre musulman, intéressé aussi par la dîme, fait respecter comme une idole, et exploiter au nom d'une aristocratie indigène tout uiî peuple pour le profit de la domination étrangère, tel est, ce me semble, le plus clair de l'esprit et des vues théoriques du gouvernement colonial.
Java se divise en vingt-deux provinces ou Résidences, comptant une moyenne de six cent à huit
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cent mille âmes. A la tête de chacune est le Résident (fonctionnaire européen), sorte de j)réfet omnipotent, concentrant entre ses mains tous les fils de Fadministration , de la justice, de Tautorité militaire, des travaux publics, des cultures- monopoles, etc., etc., en un mot il est tout, mais il ne fait rien directement. Dans la même ville que lui, le Régent, fonctionnaire indigène, tient sa cour avec toute la splendeur asiatique. L'autorité hollandaise se montre toujours déférente envers lui, et vit avec lui en parfaite amitié, — union d'autant plus encouragée in petto chez le Prince javanais qu'un mot de blâme du préfet juxtaposé peut amener, du jour au lendemain, un décret du Gouverneur général qui déclarera que Raden-Adiepatie-Pangheran *** est remplacé dans la Régence de *** par son neveu Raden-Kousoumou ***; et comme celui-là est également un prince, un a sang des dieux )), la population s'inclinera tout -aussi servilement devant son nouveau maître. Le despote pachalique et vénéré des Javanais n'est donc plus que le serviteur empressé du chef européen. Survient-il une afiaire de justice? c'est le Régent qui préside une cour de notables indigènes, et qui demande l'avis du prêtre musulman : a l'Adat » avant tout, et le Coran ! Mais , le matin, le Résident a témoigné son désir, et il est sûr que la loi sera interprétée suivant sa volonté. Y a-t-il une route à construire ou à réparer? le
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Résident va porter chez le principîcule de la race de Mataram les plans faits par les ingénieurs de Leyde, et vite le Toumongong ou le Pangberan indigène ipet en réquisition des corvéables par milliers , et la route est faite. Le même jeu se continue sur toute la filière administrative r de l'Assistant Résident dans les subdivisions à un Régent de seconde classe , du contrôleur au vedana indigène, du vedana au chef du village ! — Ces derniers sont les seuls qui soient élus par les paysans : cela se comprend vite, et on reconnaît là Thabileté hollandaise. En effet, Tusufruit de là propriété gouvernementale étant collectif, c'est 'aux chefs de village que revient la mission délicate de répartir les travaux de la terre entre les familles, de faire exécuter les cultures d'après les ordres reçus, et enfin d'estimer la valeur des produits qui font la base de l'impôt en nature. Comme il est sage et fin de faire exercer ces fonctions obligées, mais redoutables, par des hommes ayant la confiance relative de la population et appuyés d'un conseil de Mautries ou notables ! Mais aussi , vous saisirez pourquoi ce système général est contraire à la colonisation européenne : il faudrait que le Gouvernement aliénât ses terres cultivées gratis, et il ne veut à aucun prix s'en dessaisir. De plus, des Européens se soumettraient difficilement à un semblable régime : les seules et très-rares plantations particulières qui existent dans la partie conquise de Java
LE SYSTÈME COLONIAL. 1 il
ne sont pas du fait des Hollandais : ils n'en ont jamais concédé! mais elles datent du passage des Anglais, qui avaient voulu libéralement y fonder la propriété individuelle.
En somme, avec'moins d'employés que n'en comporte chez nous la dernière sous-préfecture, une province, souvent de près d'un million d'àmes, est administrée au doigt et à l'œil. En y ajoutant quel* qaes secrétaires, un ingénieur du cadastre, un inspecteur des finances et des cultures, quelques commis (indigènes pour la plupart) pour les registres, on a le système complet d'une Résidence : là, les employés européens sont à proprement parler la puissance motrice : les gradés indigènes, qui servent d'intermédiaires, composent la pure machine qui transmet le mouvement : mais il est vrai de dire qu'à mesure qu'on descend cette échelle administrative , on y trouve les fonctionnaires plus royalistes que le roi ! Tous dépendent uniquement du Gouverneur général, qui a une autorité absolue dans les Indes néerlandaises. Chef d'une armée, d'une marine coloniale que pourrait envier plus d'un Etat souverain, il nomme les Résidents et tous les fonctionnaires d'un vaste empire.
A côté , ou plutôt au-dessous du Gouverneur , se trouve placé un conseil de cinq membres , appelé conseil des Indes, mais purement consultatif: puis, avec le nom modeste de directeurs, fonctionnent de
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véritables ministres dans leurs départements respectifs. En cas d'urgence, les pouvoirs du chef de la colonie sont illimités : il peut faire la paix ou la guerre, et, sous sa responsabilité, ordonnancer des centaines de millions. Mais tout arrêté permanent doit être sanctionné par Tautorité métropolitaine : pour le dire en passant, il résulte de cette obligation des lenteurs très-préjudiciables aux intérêts de la colonie.
Ce pouvoir s'exerce d'une façon aussi simple qu'économique : vous serez sans doute étonné d'apprendre que l'état-major d'une armée de 27,000 hommes (dont 11,000 Européens, 15,000 Indigènes, 1,000 Africains) compte seulement deux généraux, deux colonels et au plus quatre lieutenants-colonels. Aux Indes, un capitaine commande souvent une expédition qu'on jugerait chez nous assez importante pour la donner à un général.
Si cette administration fait le plus grand honneur à l'esprit envahissant, habile, énergique et pratique des Hollandais aux Indes, il faut reconnaître que la tâche a été bien facilitée par les habitudes, les mœurs et jusqu'aux préjugés du peuple conquis, et que le secret de la domination européenne a consisté, avant et par-dessus tout, à continuer dans toutes ses conséquences l'état social qui existait avant elle.
D'abord envahis par les Hindous, puis par les
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Musulmans » les peuples de Java avaient pris deux fois la religion de leurs conquérants. De là ce calme, cette absence de fanatisme qui rendent un peuple très-maniable. Agriculteurs dociles» ils aiment prodigieusement, sans la posséder, la tei'rë qui les nourrit et qui a, de tout temps, enrichi leurs maîtres, Princes de la race de Bali, guerriers de THimalaya, marchands d'Amsterdam ou colonels hollandais. La diffusion prodigieuse du sang noble p^r la polygamie n'altère en rien ce nouvel et puissant élétnent d'ordre qui est un respect superstitieux et national pour rarisiocratie la plus aimée, la plus vénérée et, dans son milieu , la plus influente de tout TOrient. ^
Rien donc de plus avantageux, sinon pour la colonisation , du moins pour une exploitation coloniale, que la constitution de la propriété établie ici de temps immémorial. Sous le régime pur des Sultans, le Prince indigène était seul propriétaire de la terre, seul en droit de commercer avec Tétranger ; la propriété individuelle n'existait donc pas ; mais, au lieu de la possession théorique du souverain, la force des choses avait établi non la propriété collective, mais l'usufruit collectif des mêmes terres stffectéesau même village, ce qui constitue la «dessa)) ou commune et terrain communal. La population devait au Prince local un cinquième du produit de la terre , et un jour de travail sur la semaine» qui en comptait cinq.
Ce sont ces droits, ces mêmes droits féodaux des temps anciens y sur lesquels s*appuient les Hollandais. La conquête substituant leur autorité à celle des Sultans, il esi naturel qu'ils gardent pour eux Tesprit de ces précieuses prérogatives. Peut-être sans changer la base de Fautorité, eût-il été possible de faire couler les bienfaits de la civilisation* et du christianisme dans cette pâte pétrie il y a cinq cents ans, et coulée dans un moule asiatique? Mais non, FAsie à été continuée ici, et le Gouvernement colonial a dit aux Indigènes : « Je suis vainqueur des souverains et non du peuple , je laisse à vos souverains et à vos prêtres leurs dignités honorifiques : vous restez corvéables pour eux deux et pour moi : — et moi je reste seul propriétaire et seul commerçant, yy
Au fond, n'était-ce pas dire du même coup : « Javanais, il n'y a dans ces Sultaneries qu'un Sultan de plus )) , et, en effet, Java ne ressemble-t-il pas dès lors à un corps multiple qui était déjà pompé par deux sangsues , les Princes indigènes et les prêtres musulmans, auxquels s'en joint une troisième, la Hollande ? Celle-ci entend non-seulement se défrayer des centaines de millions nécessitées par l'entretien des fonctionnaires, de la marine et de l'armée, mais encore faire profiter la métropole des sources de vie coloniale. Il en résulte ce qui devait fatalement arriver ; sortant de l'époque primitive sous le régime
de la Compagnie , transitoire sous le roi Louis et sous les Anglais, Java, de 1816 à 1832, passe par deux périodes : la première, de demi-prospérité; la seconde 9 de ruine effrayante.
Jusqu'en 1824, la triple saignée pratiquée sur un organisme encore i^ivace, produit suffisamment aux trois parasites qui s'en alimentent. Élevant Tirnpôt foncier à son maximum, le Gouvernement le fait monter progressivement de 16 millions à 38 millions et à 61 millions; puis il réalise ses plus grands bénéfices dans Texercice de son commerce-monopole snr les terres non conquises mais protégées , telles que les Préangers, Sourakarta et Djokjokarta; là, en effet, marchand unique et autoritaire, il achète 7 fr. 37 c. le picol de café (59 kilogr. 875 gr.) qu'il revend en Europe à raison de 73 fr. I Quand un pareil négoce s'effectue sur des millions de kilogrammes, l'argent entre vite dans les caisses!
Mais la guerre avec ces provinces fait tarir cette source féconde, tandis que les dépenses de la métropole, puis les événements de Belgique, exigent un renfort plus abondant. Réduit au revenu de la dime sur le riz, production principale de l'ile, il est vrai; mais denrée d'un prix minime, lourde, et dont les frais de transport dans les magasins diminuent beaucoup les bénéfices, le Gouvernement ne tarde pas à être aux abois. En effet, le tableau statistique sur lequel je me fonde pour déduire les conséquences
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tristes ou prospères des différents systèmes , présente, pour la période de 1816 à 1824, deux années de déficit (2,475,000 fr. en moyenne), et six années de bénéfice dont la meilleure est de 7,600,000 fr.; tandis que, de 1824 à 1833, ce même tableau donne neuf années de déficit continuel, dont la plus malheureuse atteint 7,218,000 fr., et dont fensemble, de 43,712,000 fr., force la Hollande à contracter la dette dite de Java.
Minée par ce déficit toujours croissant, par une dette dévorante, tirée en sens contraires par ses Princes et par ses conquérants, aigrie par le mécontentement des Indigènes, incomprise par la métropole, épuisée et languissante, la colonie néerlandaise semble donc, vers 1830, mourir d'inanition entre les mains de ceux qui Pavaient tant convoitée. Un homme alors s'est rencontré, fougueux et convaincu, apportant avec lui tout un système et prédisant qu'il éteindrait la dette et le déficit, qu'il donnerait par quarante et cinquante des millions de bénéfice net, et qu'à coup sûr il ressusciterait la moribonde ! C'était le général Van den Bosh , un homme providentiel; mais, comme tel, il conseillait des moyens violents qui sont bons à l'heure du péril et du sauvetage , mais qui deviennent immoraux et perfides quand la planche de salut a fini son devoir, ( t quand à une prospérité rétablie il ne faut plus (|u'un travail normal ; son fameux secret du sys-
tème des cultures était, en deux mots : le travail forcé.
Au moyen de ce système , il songea donc à doter la colonie de cultures profitables » ayant une grande valeur sur le marché européen, seul endroit où elles puissent se convertir en argent. Le café d'abord, puis le sucre, Tindigo, la cochenille et le tabac, ne tardèrent pas, sous sa main, à donner des résultats inespérés. L*idée était immense et féconde : aux grands maux les grands remèdes ; sans doute il en voulait une application équitable ; mais , maniée par des instruments indigènes avides, elle est, en réalité, la cause et le puissant moyen d'extorsions constantes sur le peuple javanais. C'est ce spectacle, dans son entier, que nous venons d'avoir sous les yeux, et dont voici les grands traits matériels.
Dans toutes les parties montagneuses de File, chaque famille est forcée de cultiver une plantation minutieuse et régulière de six cents caféiers, plus nne pépinière de réserve destinée à remplacer chaque pied qui manquerait à l'inspection du contrôleur européen. Et le Gouvernement de dire aux populations des montagnes : « De même que vos ai\ciens maîtres avaient seuls le droit de commer- <^r, c'est à moi seul^ à moi Gouvernement colonial, qne vous vendrez le café de vos plantations réglementé'^s; je vous le payerai à un taux fixé par iQoi. » Ce taux d'achat est de 25 fr. 20 c. par pi«
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col : rÉtat-négociant revend ce même picol 73 fr. en Hollande! Jugez alors quel est Timmense profit tiré de la culture forcée , quand il y a comme aujourd'hui (1866) à Java 296 millions de caféiers produisant 69,590,000 kilogr., achetés 29,227,824 fr. et revendus 84,659,342 fr.
Quant aux populations des plaines, le fonction' naire du peuple conquérant leur dit : a Partout où j'établirai une raffinerie^ vous serez Jbrcés de cultiver et de récolter les cannes à sucre, que vous payera le traitant européen au taux que je fixerai. »
Là, rÉtat ne fabrique pas, il ne fait que planter : il passe des contrats avec un chef d'usine , lui avance 347,200 fr. pour douze ans sans intérêts, le charge de tout le maniement et de la responsabilité de la culture et de l'usine , prend pour lui les deux tiers du sucre fabriqué à un prix minimum de revient qu'il fixe lui-même, et laisse à l'industriel un tiers de la récolte, dont il peut disposer librement, pour se couvrir des chances et des dépenses de sou exploitation. Dans de pareilles conditions, il faut que le traitant opère sur une quantité considérable de cannes pour faire ses frais. Il paye aux paysans, forcés de travailler pour lui , 6 fr. 02 c. le picol manufacturé ; il est obligé d'en vendre les deux tiers au Gouvernement, à raison (autrefois de 17 fr. 25 c), aujourd'hui de 12 fr. 90 c, et le Gouvernement revend. en Hollande 76 fr. ce même picol!
Vous voyez encore avec quelle brutale simplicité de chiffres TEtat s*enrichit de ce second monopole, quand les bras de 201,506 familles indigènes sont mis en activité dans les sillons de 102,500 hectares plantés en cannes et groupés autour de 97 usines qui raffinent 138,000,000 de kilogrammes de sucre, d^une valeur de 175 millions de francs.
Voilà en essence les cultures du général Van den Bosh, emplissant à Tenvi les caisses de la métropole qui ont été si légères autrefois . les promesses du général-agriculteur, qui a enrégimenté les populations javanaises en une armée de planteurs, ont été largement dépassées. Depuis 1833, époque à laquelle son système vigoureux a porté ses premiers fruits, la dette s*est vite éteinte, les dépenses coloniales ont été chaque année absolument couvertes, et un bénéfice net continuel^ qui , en certaines années, a atteint 94,558,000 fr., s'est, depuis trentetrois ans, élevé à un total déplus de 1,800,000,000 àe francs, par conséquent à une moyenne annuelle de 54,545,000 francs. Ainsi, grâce aux règlements les mieux combinés pour concentrer de toutes parts les forces puissantes destinées à peser de tout leur poids sur la vis de ce vaste et officiel pressoir à î^Tgent, on a pressuré, au nom de leurs Pnnces et de leur Prophète, 14,000,000 de bons et naïfs Javanais, et on ^ fait couler dans les cuves de TÉtat
des milliards de picols de café et des milliards de picols de sucre!
Hais il y a un revers à cette médaille commerciale si brillante : derrière cette prospérité se cache en première ligne le condamnable édit du travail forcé , a des corvées , encore des corvées, toujom^s des corvées » , puis cette pensée dominante d*un esclavage déguisé qui dégrade moralement plus encore le maître que Tesclave ; il y a enfin, sous une apparence spécieuse de justice, une porte grande ouverte & Till égalité et aux abus qui en ont découlé.
C'est d'abord ce principe que, sur toute Téchelle administrative , depuis le Résident et le prêtre mu* sulman jusqu'au amantrie» , les fonctionnaires européens et indigènes sont également intéressés dans la récolte; les autorités prennent celle-ci cinquante a doits * » , celle-là vingt-quatre « doits * » par picol! Un peuple moins soumis que les Javanais se serait depuis longtemps soulevé contre une pareille exploitation. S'il est vrai que l'abus du régime doive être attribué non à l'idée première de son auteur, mais surtout à l'avidité des chefs indigènes qui, mis en demeure de s'y livrer éperdument, prélèvent la dîme et trouvent que la terre ne produit jamais assez, il faut s'en prendre aussi au système des primes proportionnelles accordées par le Gou-
1 0,85 cent.
2 0,41 cent.
vernement, qui autorise et stimule cet ordre de choses dont, en définitive, il profite si largement.
Et puis , que fait-on dans la question des usines, 00 il faut une vaste étendue de terres dans un rayon rapproehé pour alimenter un matériel de machines aussi important? On balaye les populations de blocs de cinq ou six dessas (ou communes), pour les besoins des plantations ; et de la sorte non-seulement on condamne à un travail forcé les Indigènes , mais on les arrache à leurs foyers : on les transporte même quelquefois en masse à de grandes distances, pour cultiver au compte du Gouvernement des terres incultes jusque-là.
Si à Java les dispositions du système des cultures font du terrain colonial une ferme autoritaire, où pas nn arbre n^est plus haut que l'autre et pas un sillon irrègulier, le système en Hollande est devenu le terrain figuré de la plus vive des controverses entre les libéraux et les conservateurs.
Jugeant le système à ses résultats matériels , les conservateurs en font un article de foi , se refusant ^ le modifier et traitant d'utopistes, même de fous, les libéraux, qui le condamnent comme immoral et injuste. Mais laissant de côté les questions élevées <le droit et de justice qui parlent assez haut d'elles- ^êmes, et ne considérant que les résultats financiers, le système me semble déjà prêter le flanc à la critique. S'il est vrai qu'il remplit les cofires de
rÉtat, nul n*e8t fondé à dire que la culture et le travail libres ne pourraient rendre autant et peut-être davantage. Comment se fait-il, par exemple, que des cinq cultures forcées organisées à Torigine, deux seulement, le sucre et le café, sont demeurées dans les mômes conditions? — Parce qu'il a fallu abandonner les autres, qui sous le régime du travail forcé ruinaient, dans leurs branches, FEtat et les paysans, ifais les cultures abandonnées par TEtat ont-elles été perdues pour la colonie? Non; au contraire, elles se sont développées et ont singulièrement prospéré. Et c'est tout simple. N'étant plus forcés de cultiver Tindigo, le thé, le tabac dans des terres désignées, ayant de plus la perspective d'être dans une certaine mesure maîtres de leur récolte, les paysans ont pu choisir les terres les plus convenables, et produire à un prix rémunérateur. — Et déplus, en 1857, vingtsept ans après l'application des cultures au reste de l'ile, les Préangers n'étaient pas encore compris dans le travail forcé; la production du café n'en a pas moins passé, sur le tableau statistique, de 30,000 à 243,534 picols. Cet exemple de l'influence de la liberté — même relative — est patent. Qui oserait donc affirmer qu'il en serait autrement . pour les autres grandes cultures de sucre et de café?
Ici la question d'argent touche à la loi morale; et pour défendre leur système, les conservateurs qui ont causé longpement avec nous à Java, n'oi^t pas
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craint d'invoquer cette loi et de s*appuyer sur elle ; ils nous ont dit ce que nous savons tous : que les races orientales diffèrent plus de la race européenne que ne diffèrent les climats de TÉquateur et du Pôle. A Java, la beauté du ciel permet à Thomme de vivre sans maison, sans vêtements; la nature prodigue mettant à la portée de sa main une nourriture plus que suffisante, l'Indigène est providentiellement affranchi de cette dure loi du travail auquel TEuropéen est condamné pour vivre. Sans besoins, et rétif à ceux qu'on voudrait lui imposer arVificiellement , le Javanais est naturellement indolent et paresseux : il peut vivre dans le « far nienle » italien, et en même temps avec le « contentus suà sorte » de la grammaire. Donc, telle est la conclusion étrange des conservateurs, il faut lui imposer le travail; et ils ajoutent que sous cette loi du travail forcé, qui lui fait gagner obligatoirement 25 fr. 20 c. par picol te café, et 7 fr. 70 c. par picol de sucre , il a plus de bien-être qu'il n'en aurait, s'il était laissé à son indolence native.
Les libéraux — et ils sont malheureusement trop rares — répondent que ces raisons spécieuses sont îiu fond sans valeur, et qu'elles sont inspirées par une cupidité qui s'aveugle sur ses propres intérêts, fussent-elles vraies d'ailleurs, elles ne pourraient infirmer les principes de justice et d'humanité au
luépris desquels se fait cette exploitation d'une race
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tout entière , non point seulement au profit du Gouvernement colonial — ce qui serait moins injuste — mais au profit d*une métropole si éloignée. Pour eux, une colonie doit être autre chose qu'un grenier d'où Ton exporte 133,000,000, en n'ofirant en échange que 69,000,000 de marchandises, et les décrets du travail forcé pour payer le reste, a Quand nous discun tons sur les systèmes en vigueur à Java, disent-ils » aux Chambres', il n*est question au fond que de » nos millions. Ce sont eux et eux seuls que nous » avons sous les yeux. Est-ce par la crainte de ne » pouvoir civiliser les Javanais... que nous les main- » tenons sous le joug du travail forcé? Je déclare que » jamais encore je n'avais entendu avancer cet argu- T) ment, tandis que j'ai au contraire entendu dire » trop de fois : N'abolissez pas la corvée , vous perr> driez vos millions! v
A Java aussi nous avons vu des libéraux, et des plus nobles, soufirir, hésiter, et nous répondre presque les larmes aux yeux, quand nous leur avons demandé combien leur Résidence rapportait annuellement de millions à l'État. Ceux-là pensent qu'une métropole a des devoirs à remplir envers un peuple naturellement bon et dévoué : ils voudraient que le Gouvernement ne fût pas propriétaire de tout; que l'Européen pût être autre chose que fonctionnaire;
i Séance du 29 novembre 1861 , discoars de M. le lï^ Van Hoëwell.
qa*il y eut d'autres hommes que de petits rois dans leur sphère ordonnant à une population tout entière déplanter là du riz, ici de Tindigo, plus loin de la vanille, de toujours donner le cinquième à TEtat, et de travailler aujourd'hui au café et demain au sucre, pour le bénéfice du trésor hollandais.
Il y a pourtant des colons à Java, bien peu il est vrai. Par un triste contraste, ils sont tous agglomérés dans les deux provinces princières de Djokjokarta et de Sourakarta, provinces que les armes hollandaises ont soumises et que la politique veut respecter. Car, aux yeux des populations malaises, c'est un grand prestige pour le gouvernement colonial* de paraître vénérer le Sousouhounan et les descendants divins des Rois de Mataram, fantômes de souverains, idoles dorées, pauvres marionnettes de mascarade honorifique dont les Hollandais tiennent les fils. Quoique maintenu en chartre privée par un Résident diplomatique, le Gouvernement des Empereurs est plus libéral pour les étrangers que celui de la Haye; il loue des terres par baux de vingt ans à des colons qui viennent y faire fortune en payant des salaires raisonnables.
Pareille chose n'existe pas dans les possessions purement hollandaises, et les négociants européens, qui sont des Lilliputiens à côté de leur grand rival, ^'État, n'exportent que le trop plein de la Maatshappij, les sucres qui restent du tiers sur lequel se
193 JâVA. 8IAU. CANTON.
paye le fraitant avec FÉtat, et les produits des sultaneries (que reliera un jour le chemin de fer construit enfin par le travail libre, et, à cause de cela, passant à Java pour un phénomène).
Après les cultures, dont vous avez vu les bénéfices tenant du prodige, je pourrais vous parler des autres sources de revenu; 85,000 picols des mines d*étaîn ; 8,000,000 de francs des douanes; 20,000,000 de rimpôt foncier, le fameux cinquième, maintenu quand même, et s*exerçant sur 6,172,000 hectares de terres cultivées, dont 4,440,000 hectares en rizières produisant 16,750,000 kilog. de riz; capîtation considérable sur les Chinois, dont on veut modérer rinvasion ; afiermage de la vente de Topium qui produit environ 400,000 francs par Résidence : tributs en nature de bœufs et chevaux pour les Régents, dont le luxe est proverbial.
Mais ce qui est triste, c'est que pas une parcelle de ces revenus agglomérés n*a été consacrée à Tamélioration morale de ces populations! Oui, dès les premiers pas dans ce pays vraiment féerique, j'ai été transporté d'enthousiasme : je ne savais ce que je devais admirer davantage, bu des splendeurs naturelles de cette terre promise, ou du parti que rhomme en a tiré; la richesse des cultures, depuis les rizières en amphithéâtre dans les vallons, jusqu'aux caféiers qui touchent aux cimes élevées des volcans, l'animation d'une population active, tout,
jusqu'à la gaieté instinctive d'un peuple indigène qui est né dans le servage et qui ne le hait point, puisqu'il n'a jamais connu autre chose, tout m'a donné l'idée d'un paradis terrestre, si, par sa forme servile, le respect témoigné aux Blancs ne m'avait rappelé la basse dépendance de la race conquise. Alors cela m'a serré le coeur de ne jamais voir un homme debout devant moi, mais des milliers d'êtres accroupis à la file, dans une humilité, une léthargie entretenues chez une race qui a été fière et qui est restée intelligente et laborieuse I
Plus tard, quand nos courses nous ont amenés devant les ruines de temples antiques, devant ces merveilles qui s'appellent Mendoet, Boro-Boudcr et Tjandji-Séou, j'ai été frappé de la population énorme accusée par ces constructions gigantesques. U est hors de doute que, dès le huitième siècle, Java était plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Dans ces monuments, la grandeur des lignes, la pureté du dessin, la majesté de l'architecture, la perfection des statues, l'ordonnance et le fini des moindres bas-reliefs, démontrent qu'à cette époque l'industrie et tous les arts de la civilisation avaient atteint un dé- ^^eloppement extraordinaire. Quand, aujourd'hui, du sommet de ces temples, on regarde autour de soi, que voit-on? une campagne fentile, mais une population retombée à l'état d'enfance pour ce qui touche à autre chose qu'au sucre et au café. L'art est com-
plétenient mort; quant à Tindustrie, la fabricatioii et la trempe de ces kriss trop vantés, le tissage et la teinture des sarrongs ne s'élèvent guère au-dessus des travaux de tribus sauvages !
Ainsi le résultat de trois siècles d'occupation , oa au moins d'influence européenne, aurait été en définitive de faire descendre — et descendre de beaucoup — le peuple javanais dans l'échelle de la civilisation. Quand on songe que ce peuple doux, intelligent, accessible au bien et au beau moral, se compte par millions , n'y a-t-il point là une douloureuse responsabilité pour ses maîtres?
Enfin , avançant chaque jour davantage , détournant par pitié ses regards d'un peuple quasi esclave, et savourant avidement les délices, les spectacles plus purs de cette idylle dans un Eden embaumé, le voyageur sent vaguement qu'il lui manque quelque chose : ce besoin se précise, il cherche des yeux, en dehors de ces Boro-Boudor abandonnés et en ruine , un clocher, un dôme, une coupole, un temple enfin qui, sous une forme quelconque, atteste qu'on pense à Dieu dans le pays le plus comblé de ses dons. Mais cette douce satisfaction lui est refusée. Très-rares dans les grandes villes, les édifices destinés au culte manquent totalement dans l'intérieur !
Se contentant, dans un pays de 14f,000,000 d'âmes, de Vî écoles où est élevé le nombre minime de moins de 2^000 enfants indigènes, le Gouvernement
i strictement interdit aux missionnaires toute propapnde de foi religieuse et vigoureusement repoussé toute tentative d'instruction ou d'école qui pourrait élever parmi tant de millions d'In-digènes le niveau des intelligences. Donc, dans l'intérieur de Tîle, bien peu, bien peu d'écoles! et point d'églises! L'État veut-il donc faire de l'ignorance publique son plus sûr moyen de domination, et mettre de propos délibéré la lumière sous le boisseau? Est-ce parce qu'il &enl que> le jour où le christianisme aura soustrait le Javanais à l'absolutisme du prêtre musulman, et où l'instruction l'aura rendu supérieur au Régent énervé dans son harem, il n'aura plus un pareil moyen d'extorsions lucratives sur des populations éclairées, et perdra ainsi, avec les sources de ses revenus, les agents du travail forcé dont le rôle immoral ne devrait jamais être tracé par la colonisalion européenne ? Mais faire rendre le plus possible à ses colonies ne semble -t-il pas être la plus grande , sinon l'unique préoccupation du système colonial? Depuis le temps où pour maintenir Télé- ^atioTi des prix , il ravageait sur place par le fer et par le feu les arbres à épices, et détruisait pour des millions de denrées précieuses, il a fait du chemin assurément; mais on peut dire cependant qu'il est encore une image, bien afiaiblie, il est vrai, de ce ^^lidîilisme commercial, et qu'il a les erreurs comme les abus inséparables des monopoles I
VMi JAVA. SIAM. CAMON.
Mais il faut espérer que la transition ne se fera pas attendre et que, sans secousses violentes, à cette féodalité qui coupe bien des ailes et étouffe bien des illusions, se substituera Tidée moderne de développement, d'élévation et de vie ! Et ce serait si facile avec un personnel qui , dévoué corps et âme à son pays, subit plus qu'il n'aime la pression qu'il exerce lui-même sur les Javanais, et qui les guiderait avec une si noble ardeur de la nuit intellectuelle et morale au domaine élargi de la liberté, de la civilisation et du christianisme !
Ah ! ce que j'aimerais , ce que je voudrais pour Java, c'est que, dans ces belles campagnes, ces hommes robustes travaillassent pour eux et leurs familles, et non pour le trésor de la métropole; qu'ils pussent s'enrichir, s'ils sont actifs; s'élever au-dessus du niveau commun, s'ils sont intelligents; et récolter pour eux, puisqu'ils ont semé! Ce que je souhaiterais avec passion pour Java, c'est que l'État cessât d'y être cultivateur et marchand, d'y protéger une religion qui abaisse, dont il paye les ministres cupides; d'en écarter par système ou par peur une doctrine pure et désintéressée qui élève ; d'y maintenir l'arbitraire d'une noblesse vendue qu'il exploite; et d'avoir des gendarmes et non des colons! qu'il cessât de ne rien permettre à l'initiative de. l'Européen; de se baser sur la prestation personnelle à outrance, pour emplir les coffres de la Haye;
de gouverner entièrement à Tasiatique une colonie au dix-neuvième siècle ; et d'être, du lever du soleil à son coucher, le sultan nouveau, avide et multiple, de tout un peuple travailleur capable d'être libre, mais serf par ignorance ! Oui, il ne devrait envahir ce pays que pour y répandre les bienfaits du christianisme, du progrès matériel et moral, et non pour y répéter ce vieil adage : Sic vos non vobis ! Que pourtant une ère nouvelle vienne s'ouvrir ici pour les colons européens et pour les travailleurs indigènes ; que les uns avec les machines à vapeur et le chemin de fer, ouvrant peut-être davantage l'intérieur que de timides théories, les autres avec leurs bras puissants et leur amour pour la glèbe, concourent à arracher à cette terre d'une beauté bienfaisante les trésors qui les enrichiront tous deux, si la liberté, et non la corvée^ préside à leurs travaux. Déjà nous avons vu des hommes pleins du feu sacré de la justice et du devoir, réclamer pour la race conquise et exploitée sa part sous le soleil de Dolre siècle; qu'ils sachent combien le cœur du voyageur a battu d'émotion, quand ils lui disaient leur façon d'envisager les droits et les devoirs d'une métropole; et le « Sursum corda «qu'il leur adresse du fond de l'âme les touchera peut-être, et leur sera un rafraîchissement dans l'ardeur de la lutte qu'ils ont entreprise I
vu.
Le héros de Bornéo. — L'arsenal d'Onrust. — Un Chinois de moins. — Un rhinocéros au cluh. — Fêtes de nuit dans le palais du Résident de Batavia.
13 décembre 1866. — Rentrée à Batavia. — Nous arrivions ici hier au soir, après avoir touché successivement aux ports de Pekalongan , Tagal et Chéribon : cette navigation côtière avait cela de charmant qu'elle nous faisait revoir dans son en* semble Tile que nous venions de parcourir. Nous reconnaissions un à un les cols que nous avions franchis, les volcans que nous avions contournés, et les fleuves que nous avions traversés sur des pirogues : les teintes roses de Taurore , bleuâtres à midi, pourpres le soir, alternaient sur les silhouettes et sur les gorges de ce paradis terrestre, bien visité pendant trente-trois jours, et bien entier dans nos souvenirs. En doublant pour la seconde fois la pointe de Krawang, je repassais en ma mémoire tout ce qui m'avait le plus frappé depuis le jour où je Tavais aperçue du pont du Hero, et certes la chasse aux rhinocéros, les bayadères et
les réceptions des Sultans me paraissaient déjà des rêves !
Au moment même où nous mouillions dans la rade, le Boy or y aviso royal envoyé tout exprès pour le Prince par Taimable Résident» nous accostait adroitement, et à la nuit tombante nous rentrions dans la ville que j^avais tant admirée la première fois. Mon impression est encore la même : les blanches colonnades s'élevant comme dans un bois sacré, les portiques éclairés £^u fond des jardins de la Babylone du Sud, les canaux qui reflètent les tremblantes lueurs de la pleine lune , la foule animée qui court sous les berceaux de palmiers, m'enchantent comme au premier jour. Avant même d'aller chercher nos lettres d'Europe , nous allons directement du quai chez M. Van Delden , afin de le remercier du fond du cœur pour notre merveilleux voyage, qui est véritablement son œuvre : c'est à ses plans, aux lettres qu'il avait écrites d'avance à tous ceux qui nous reçurent , que nous devons toutes les facilités, les amabilités et les féeries de notre course rapide.
II me semble maintenant que je suis un nabab colonial, car je parle javanais et j'en suis bien fier! Quand je demande de l'eau et de la glace, les serviteurs en robe rouge ne m'apportent plus comme autrefois un bain de pieds bouillant, ou un tirebotte! La promenade perpétuelle de ma galerie à
la piscine de marbre m^offre les mêmes délices , et revêtu de la u cabaya » et du pantalon mauresque , je savoure les piments et les karis qui donnent la santé sous les tropiques.
Puis le Prince a vu Son Excellence le Gouverneur par intérim, le général commandant, Tamiral Fabius, et les fonctionnaires civils, qui ont tous des palais où les panoplies et les trophées de leur a vie indienne » étaient pour nous les sujets des plus intéressantes conversations.
Nos petits poneys galopcurs nous firent de nouveau parcourir les longues avenues qui mènent aux glacis de la citadelle, et nous descendîmes au chalet historié et enluminé du peintre Rahden-Saleh, qui a passé nombre d'années dans les cours de l'Europe, courant d'aventure en aventure. N'est-ce point pour lui qu'une miss anglaise s'est empoisonnée? N'est-ce point lui qui a servi de type à Eugène Sue dans les Mystères de Paris? Il est l'original architecte de sa demeure, qu'il a peinte en rose tendre ; elle est ombragée de tamariniers et de flamboyants, et donne sur les enclos du jardin botanique, où gambadent les panthères noires et les tigres royaux : ce sont les modèles qui lui servent pour ses tableaux, dans lesquels il excelle à i^endre les brillants effets de la nature des tropiques. Il parle un peu le français, et très-bien l'allemand : <^Ah! nou§ disait-U dansi cette ^ernjère langfue, je
ne rêve plus qu'à l'Europe ; car là on est si ébloui qaon n'a pas le temps de penser à la mort! » Singolier contraste que celui d'entendre cet homme de couleur, en veste verte et en turban rouge, armé d'un kriss et d'une palette , parler dans la langue de Gœthe de l'art français, des beautés anglaises, des souvenirs curieux de sa vie européenne !
Ce qui nous a bien sincèrement charmés, c'est la
soirée d'aujourd'hui, passée chez M. VanDelden, qui
arèuni quelques-uns des types les plus sympathiques
de l'armée et de la marine des Indes. Il y avait
pannî ces belles figures militaires marquées du
soleil de la Ligne, le colonel Verspick. Mais ce nom
est inutile : — quand vous aurez dit en Hollande
ou dans Java a le héros de Bornéo » , tout le monde
saura que c'est de lui que vous voulez parler. —
Soldat aussi simple dans ses manières et ses paroles
que martial et imposant par le regard, affaibli par
les fièvres pestilentielles, et paraissant rêveur au
premier abord, il devient bouillant et passionné
quand il raconte. Déjà loin du temps de son prc-
Toaier débarquement à Java, où, grâce au jupon pareil
que portent les hommes et les femmes , il donnait
•a chasse aux Malaises les prenant pour des Malais,
'1 arrive de la dernière guerre de Bornéo et ramène
sans trop de pertes ses troupes triomphantes. On
respire à l'entendre tout le délire de la victoire!
L'ennemi , fort de quinze cents hommes , s'était
90â JAVA. 8IAM. CANTON.
fait poursuivre à travers le marécage et la jongle de la partie la plus sauvage de File. Verspick n'a que deux cent quarante soldats et quatre cents coulies : il a résolu de tout risquer , mais d'arriver à un coup décisif : il sait Fennemi concentré dans une position forte qu'il semble impossible d'atteindre sans longer un gros torrent par des défilés où Tattendent une défaite et une mort certaines : une forêt vierge iaipénétrable, montagneuse, large de soixante-dix milles, s'étend entre les Blancs et les a Chasseurs de tètes d . Cependant, durant vingt-quatre jours et vingt-quatre nuits , la courageuse colonne travaillant sans relâche sous une pluie torrentielle , s'ouvrant à la hache la route au travers du fourré, réduite à quelques poignées de riz par homme, ne se soutenant que par la quinine , s'est avancée jusqu'au camp de l'ennemi, sans allumer un feu qui pût la trahir, sans proférer une parole ou un murmure. Elle tombe sur lui à Timproviste , comme un serpent qui a rampé silencieusement dans le fourré, et après une bataille de treize heures, la victoire est complète. Le sang des Blancs tués traîtreusement sur ce même fleuve est vengé, la domination hollandaise assurée, et les « Chasseurs de têtes » arrêtés dans leurs afireux massacres : Verspick met sa petite armée, quatre cents prisonniers, des otages et des trophées, sur dix-huit radeaux de bambou qui , entraînés comme une avalanche par les cataractes du torrent, descendent
en un jour et une nuit les cent lieues de ces gorges profondes. Les vedettes des pirates qui les ont en vain attendus sur les roches escarpées, s'enfuient avec surprise envoyant leurs chefs dans les chaînes, entassés à côté des soldats victorieux sur cette flotte de bambou, convulsivement secouée et entraînée par les eaux.
A la nuit tombante , le colonel veut s'arrêter : impossible ! le courant brise les premières amarres que Ton essaye de jeter; et, par un bonheur inouï, l'aventureuse cohorte, tantôt heurtée contre des troncs d'arbres, tantôt flottant au hasard entre des roches, serpente pendant toute cette nuit obscure dans les farouches parages où elle entend les miaulants rugissements des tigres. Au lever du soleil, elle est en mer et recueillie sur la barre par la flotte hollandaise qui garde l'entrée du fleuve. Cette hardiesse, cet entrain fougueux qui font tenter les entreprises les plus folles et que la fortune a jusqu'ici couronnées du succès le plus inespéré , voilà ce qui a fait du colonel Verspick non-seulement un brave officier au-dessus de l'envie, mais le héros des expéditions intertropicales I Vraiment, c'est la plus sincère joie d'un grand voyage d'apprendre à connaître les hommes illustres que presque toute l'Europe ignore, et ces glorieux souvenirs, joints à ceux des campagnes étranges de Macassar, de Sumatra et de Timor, présents à tous les esprits, laissent
'iOA JAVA. SIAU. CANTON.
dans Tair je ne sais quelle odeur de poudre et d'héroïsme qui nous enflamme.
14! décembre 1866. — L'événement du jour est l'arrivée d'une frégate russe, le Variag, venant da fleuve Amour. Les matelots, de taille gigantesque, portant moustaches et vêtus de noir verdâtre, causent un grand étonnement dans la population malaise. Dès ce matin, il y en avait plus de trois cents couchés ivres-morts le long du quai et réveillés gaillardement par le knout des quariiers*maitres en fureur.
A six heures, le Boyor est sous vapeur et il nous porte à huit milles en rade, à l'établissement maritime d'Onrust; cette petite ile est un banc de corail que l'on a assaini autant que possible, en opposant une barrière à la mer dans le Nord-Ouest. — Autrefois c'était un épouvantable foyer d'infection, dû aux évapqrations madréporiques des coins inoccupés; aujourd'hui, il n'est pas un mètre de terrain dont la main de l'homme n'ait tiré parti, et les ouvriers avec leurs familles y forment une population de douze cents âmes.
Nous étions guidés par l'aide de camp de l'amiral, M. de Holmberg, parle capitaine de frégate Van Benneken, directeur d'Onrust, et par une quin* zaine d'officiers de marine, tous parlant à merveille le français et empreints d'une frappante distinction. Le Prince avait remis sou uniforme, qui, après avoir
bien servi dans les croisières, était inactif depuis dix mois; il était ravi de se trouver au milieu d'hommes du métier, si sympathiques et si intéressants. Les anciens, Famiral surtout, lui rappelaient, avec une verve toute française , mille incidents du temps où ils avaient navigué dans les mêmes mers que le Prince de Joinville; aussi les heures s'écoulèrentelles bien vite.
Le grand arsenal de la marine coloniale est à Sourabaya : Onrust ne vient qu'en seconde ligne; pourtant nous avons eu à visiter des ateliers bien tenus, des machines à mater, en tôle, du poids de cinquante-six tonneaux, des chantiers où étaient en construction des bricks , cotres et chaloupes, et un dock flottant de soixante-dix mètres de long, en bois de teck de toute beauté, parfaitement étanche. Il y avait dans ce dock un trois-mâts qui avait évolué moins vite que notre Hero sur le récif de Claremont : pris par un typhon, il avait touché près d'ici sur des coraux, où il s'était embroché comme une pomme verte sur un hérisson ; il était parvenu à déraper en emportant les énormes morceaux de madrépores qui lui perçaient les flancs et qui, heureusement, y étaient si bien fichés, qu'ils bouchaient hermétiquement les trous formés par eux.
Nous avons fait sur le Boyor cent évolutions en passant toujours a à Thonneur » , et nous avons successivement visité trois corvettes : VArdjœnoer,
a06 JAVA. 8IAU. CANTON.
80U8 vapeur» qui partait pour Singapore ou elle va attendre le nouveau Gouverneur général ; le Zouttnan, de seize , qui sort du dock et part pour l'Europe, et la magnifique Metalen Kruts^ commandée par le colonel de marine Palm. — Le mot a colonel de marine v» officiel en hollandais, nous a fort étonnés. — Cette corvette, de soixante-sept mètres de long et de deux cent cinquante chevaux nominaux y a son complet de deux cent vingt hommes et porte dix-huit mois de vivres. Nous avons visité de* puis A jusqu'à Z ces beaux navires , bien assis sur Teau, armés de pièces de trente-deux et de caronades rayées. Ce qui est indescriptible, c'est Tordre, la tenue, la bonne mine et surtout la classique et minutieuse propreté hollandaise, que nous avons admirée jusque dans les replis de la cale.
Épuisés par un soleil dévorant, nous terminâmes notre course dans la grande salle du commandant d'Onrust, où les rafraîchissements doublèrent la gaieté et la bonne humeur : on aurait pu se croire dans le carré d'un bâtiment, tant abondaient les histoires maritimes! Eu voici une du bon vieux temps, qui a, ce me semble, un certain cachet colonial : il y avait en rade de Batavia une frégate fran^çaise dont les officiers, après une dure campagne, aimaient bien à venir rire à terre. Un soir, aspirants et enseignes menaient joyeuse vie sous une tonnelle de la vieille ville ; et en buvant, u en avalant beau-
SOUVENIRS ET RECITA. iOI
coup d*enfanfs de chœur v , comme disent les matelots, les têtes s'échaufiG&rent un peu trop. Un Chinois de rétablissement fit d'arrogantes observations , et un aspirant , brandissant une chaise , la cassa sur la ièie du Chinois, et cassa la tête du même coup. Le tt Celestial » tomba roide mort. — Ceci jette un froid dans la fête; on revient tout penaud au canot major et à la frégate, craignant une demande formidable de réparation de la part du Gouvernement hollandais, une dégradation, uneafiaire d*État enfin. Dès Taube, le commandant fait armer la baleinière et part avec le coupable involontaire pour le palais gouvernemental : il s'avance avec une tristesse vraie, une consternation officielle , jusqu'à l'arbitre souverain des Indes, et lui expose avec une lugubre componction la catastrophe de la veille. — a £h! mon Dieu, V mon cher commandant , répond le Gouverneur du » ton le plus doux et le plus enjoué, remettez-vous : » un Chinois de plus ou de moins ! que voulez-vous » que cela me fasse ? Le Céleste Empire en a quatre » cents millions pour le remplacer I n Comme nos officiers insistaient, le Gouverneur leur fit presque des excuses pour le Chinois qu'ils lui avaient tué I Vous devinez si la baleinière revint légèrement à la frégate. Hais les aspirants ne sont pas les seuls qui fassent du bruit dans la capitale des colonies néerlandaises. 11 y a, non loin de notre hôtel, un jardin splendide qui entoure le m Cercle de l'Harmonie » ,
Jockcy*Club de céans. Rien de grandiose comme ses péristyles de marbre, ses balcons à Titalienne, ses glaces immenses, qui se renvoient mille fois la perspcclire des blanches colonnades. Un de nos compagnons de la course d*Onrust, M. Cézard (de la grande maison de commerce de Nantes), avait eu le bonheur de faire arracher par les Indigènes un rhinocéros de deux jours aux mamelles de sa mère, et de l'apprivoiser : cet animal était le plus bel ornement d'un enclos du jardin; mais un beau jour, devenu adulte, il renversa la palissade et fit une charge à fond contre les glaces du cercle, où il voulait briser son image , et une galopade monstre à travers les salons de lecture et la salle à manger, qui sont au rez-de-chaussée. Il y eut pour bien des milliers de francs de dégât, et refiroi dut être grand parmi les cinquante et quelques tableaux alignés qui représentent les Gouverneurs généraux des Indes depuis 1601 jusqu'à nos jours.
Nous revînmes d'Onrust par une forte houle de rOuest, en saluant six tours disposées sur les îles de corail environnantes, pour la défense de la rade, et le Prince Alexandre , une frégate antique et vermoulue qui accuse les formes cambrées des constructions d'autrefois. Les pirogues légères se jouaient comme des poissons volants sur des lames qui auraient dû vingt fois les engloutir. En faisant le trajet de terre, nous vîmes un canon sacré, que les Indiens
vénèrent, disant qu'il a été amené par une marée extraordinaire jusqu'à ce point, qui esta trois kilomètres du rivage. La culasse de bronze représente une main avec le pouce entre Tindex et le grand doigt : des processions de Malaises Tentourent, de Tencens , des corbeilles éblouissantes de fleurs et de fruits lui sont offerts, on y coupe la tète des coqs de combat. On nous explique que les Malaises viennent régler leurs comptes avec le génie tutélaire de la pièce , et lui demander un héritier : — que le dieucanon exauce leur prière I
15 décembre 1866. — Pour notre dernier jour à Batavia , le Résident , M. Hoogeveen , réunit les notabilités de la capitale , et nous donne un grand dîner gala de quatre-vingt-dix couverts. C'est le festin le plus fin et le plus abondant que pourrait désirer le plus difficile des gourmets.: les brillants uniformes des convives, les centaines de serviteurs indiens en turbans rouges et en roLos galonnées d'or, les corbeilles de fruits aux couleurs de pourpre ombragées de palmes blondes qui se penchent en berceau , les lumières que multiplient les cristaux , donnent un aspect magique à cette scène à la fois européenne et orientale A la fin du repas, les ^ opas i> , gendarmes indigènes qui portent le sabre ^n sautoir et une grande plaque de cuivre en pleine poitrine, ouvrent à là foule les portes du jardin, et
précèdent majestueusement le flot de six mille spectateurs vêtus, des reins jusqu'aux pieds, de rose, de vert» d'écarlate ou de bleu. Au signal donné, tous s'accroupissent; on aurait cru voir une vague multicolore envahir le jardin comme une berge, s'y ruer avec fracas, et retomber à terre dans le silence. Nous nous portons sur la véranda, et les tt wagang goleg » , marionnettes javanaises , commencent. — Ce sont des poupées de deux pieds de haut, sculptées en bois de fer, ce qui leur permet de s'entre-choquer avec violence : le jeu complet vaut plus de six cents roupies (1,200 francs). On a eu la bonté de m'expliquer la tragédie sacrée du Guignol indien : c'est l'histoire mythologique de Java, avec les mélanges les plus bizarres d'un ange Gabriel devenu amoureux de la mère d'Alexandre le Grand, lequel meurt dans un festin; mais son âme, passée dans le corps d'un crocodile qui croque une jeune fille , transmigre dans la tète d'un serpent qui est tué par une femme : il en résulte un Bouddah et deux ibis, objets de la plus grande adoration ! C'est un galimatias de conceptions qui n'est égalé que par le concert infernal des tam-tams , cymbales et grosses caisses. Puis voici un vieillard à la barbe blanche : la population se prosterne devant lui : c'est le prêtre musulman qui promène gravement sa bénédiction sur les Indigènes ! Les enfants de chœur lui apportent un grand nombre de a kedebous »,
sorte de toupies hautes de près de deux pieds et montées sur des pointes de fer fort aiguës; autour de la couronne, qui est une grosse boule de bois de fer, pendent des bouts de chaînes destinés par leur poids à accélérer le mouvement giratoire. Le prêtre marmotte sur ces pointes quelques prières mystérieuses, et aussitôt une bande de jeunes fanatiques se précipite à ses genoux; — chacun saisit un des tt kedebous » , plante la pointe sur sa poitrine , sur son épaule , et lui imprime de ses deux mains un rapide mouvement de rotation : on croirait que le fer du pieu s'enfonce dans les chairs comme un vilebrequin; quelques-uns même, pris de contorsions frénétiques , renversent la tête en arrière ; et la lourde toupie, chaînettes au vent, tourne comme un tonton sur la peau tendue de leur cou nerveux. Par quel tour d'adresse, ou par quelle résistance à la douleur, près de cinquante de ces fervents se relèvent-ils devant nous sans être transpercés? Je l'ignore. — Un seul , rebelle peut-être à la superstition qui leur ôte tout sentiment du danger, se laisse faire un trou profond dans la poitrine par le « kedeboa » , que la vitesse acquise a fait entrer comme un Ure-bouchon : le sang s'échappe abondamment ! Avec un calme stoïque, et sans montrer aucune douleur, le fervent marche droit au prêtre, qui lui met un bouchon d'étoupe dans la plaie, et cachette le tout avec un peu de salive.
21S JAVA SIAM. CAATOW
Le prêtre prestidigitateur appelle alors des enfants de dix à douze ans environ, qui arrivent en rampant à ses pieds : il prend une botte d'aiguilles d'acier, longues de cinquante centimètres, et en enfonce une dans la figure de chacun d'eux. L'aiguille pénètre dans les chairs par le milieu d'une joue, et ressort par le milieu de l'autre : ils ouvrent leur bouche, qu'elle traverse, comme le ferait un mors, entre la langue et le palais. Ainsi embrochés de part en part, ils viennent en rang se montrer à nous; puis l'opérateur retire l'acier d'un coup sec, badigeonne les trous d'an coup de langue, et les enfants radieux ne portent aucune trace de cette acupuncture. Mais je vous assure que ce spectacle glace le sang. — Le dernier acte de cette fantasmagorie de fanatiques est joué par des a tjagogs » , chanteuses chinoises à la figure peinte en jaune mat : et le tout finit comme Polichinelle ou les mauvais mén.f-cs. Des lutteurs nus s'administrent des coups redoublés de bâton et de massue, à la grande joie du peuple captivé, qui raille les vaincus. Les combattants se portent des atteintes si terribles, grâce à leur vigueur musculaire, et se grisent tellement de leurs hurlements de délire, qu'il faut parfois que les gendarmes les séparent pour les empêcher de se teuer. Pendant tout ce temps, un orchestre enivr tape à tours de bras sur des tambours de bambou, et la foule enthousiaste se disperse sous les pana-
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ches illuminés des bananiers et des flamboyants : les feux de Bengale éclairent par intervalles les avenues aux touffes luxuriantes : il est une heure du matin , et dans cinq heures nous aurons dit adieu à Java !
vrir.
Le rendez- vous des malles de l'Orient et de l'Occident. — Population mélangée de Klings et de Bengalis, de Persans et de Chinois. — Une femme malabare. — Jardins de Wampoa. — Les fumeurs d'opium. — Création et progrès du Comptoir commercial et stratégique.
Singapour, 20 décembre 1866. — Deux cent quarante lieues nous séparent de Batavia, mais nous sommes encore tout émus des adieux qu'il nous a fallu faire sur le quai, il y a quatre jours. Malgré rheure matinale, ils étaient tous venus, ceux qui avaient si bien reçu le Prince et qui nous avaient, pendant ce séjour, comblés d'amabilités ; et le Résident, et le colonel Verspick , le lieutenant de Hoimberg, M. Cézard, vingt autres, et surtout notre paternel ami M. Van Delden, sous le toit duquel nous nous étions trouvés comme dans notre famille, et dont le nom si sympathique, après avoir été notre firman le jour où nous entrions dans Java , est celui qui nous tient le plus au cœur à Theure toujours triste du départ.
Nous avons eu une traversée assez dure : notre tt Minister Franzen van de Pntte » est beaucoup plus brillant en calme qu'en gros temps; les rafales ont
ralenti sa marche d'une façon déplorable. Souvent nous n*avons fait que deux milles par heure, en luttant contre des vents cochinchinois qui ont soulevé affreusement une mer jaunâtre et irrégulière : notre coqnille de noix s'y débattait péniblement, entraînée par des courants violents qui serpentent entre les innombrables coraux : les saccades du ressac ont tout brisé à bord.
Nous avons repassé la Ligne , mais notre rentrée dans rhémisphère nord a été saluée des plus désagréables coups de mer. Pourtant, bien souvent notre horizon était borné comme celui d'un lac, et notre route était tracée par des centaines de petites îles verdoyantes, échelonnées en chapelet. — Le a Nautical Directory » recommande fort de n'y point débarquer, et fait une grande classification pour indiquer les plages où Ton est seulement tué^ et celles où l'on est aussi mangé : à vrai dire, je trouve la différence subtile, et la ressemblance terriblement désagréable pour le patient.
Nous avons passé par le détroit dé Banka, et vu tantôt les côtes basses et marécageuses de Sumatra , tantôt les hauteurs volcaniques de l'archipel de Bornéo. — Deux fois nous avons mouillé : àMintock 6t à Rhio , dans de petites anses toutes sauvages , où la verdure la plus vive est baignée par la mer. Les Insulaires étaient armés plutôt que vêtus, et leur peau, plus foncée que celle des Javanais, donnait à
leur ensemble guerrier quelque chose de farouche. Aussi était-il prudent de ne faire que de courts séjours à terre, où les plus apprivoisés, qui semblent toujours guetter une proie , ont Fœil du traître et les dents du mangeur d'hommes.
En regard de ces types de pirates , imaginez-vous que nous avions à bord un jeune troubadour néerlandais, semi-albinos, à cheveux flottants en boucles, à figure de spectre et à voix tonnante. Chaque soir, après son absinthe, il chaussait le colhurne tragique, et, errant sur le pont, il récitait prophétiquement ses alexandrins avec des exclamations et une déclamation qui cherchaient à dominer le bruit des vagues mugissantes. Ces vagues efirayaient d'autre part une pau* vre dame française , voyageant seule avec son chat : dans son expansion précipitée de cœur et d'estomac, elle nous demandait s'il était bien vrai que u nous n'allions point boire à la grande tasse » , et, comme pour fairç son testament, elle nous racontait ses catastrophes financières et romanesques dans des récits entrecoupés de litanies et de maux de cœur.
Enfin, ce matin, nous doublions Pan Reef, où coula, il y a dix-huit mois, en plein midi, le vapeur VHydaspey et nous jetions l'ancre dans la rade de Singapour, — C'était la première fois depuis huit mois qu'il nous était donné de voir des navires portant à la poupe le drapeau tricolore. Des centaines de a sam-pangsi) , montés par des Malais, des
Africains ou des Arabes, nous accostèrent, et des rameurs irêtus d'un simple langoutis, mais ornés de bagues aax mains et aux doigts des pieds, nous conduisirent à terre. En débarquant nous ne vîmes d'abord que des chevaux pur sang, un « cricketground -» où des gentlemen se renvoyaient la balle, et un clocher d'église. Ces trois signes indiquaient toute une Angleterre en miniature.
5 janvier 1867. — Singapour. — Voilà quinze
jours que nous sommes immobiles dans cet ilôt de
quelques kilomètres carrés, distant de quelques
lieues seulement de la Ligne. .Après notre belle
activité d'Australie et de Java, je ne puis que m'appli-
quer cette vieille devise allemande : Raste ichj
roste ich! a Dès que je m'arrête, je me rouille. »
Tout désorientés et étonnés de ce repos forcé, nous
attendons avec impatience une occasion pour aller
dans le curieux royaume de Siam. Nous avions
d'abord pensé prendre quelque barque à voiles, et
nous étions même entrés en pourparlers avec un
brick français disponible; mais nous sommes au
plus fort de la mousson nord-est, et il faudrait une
vingtaine de jours pour faire contre vents et marée
cette traversée dangereuse. On nous promet tous
les jours un certain vapeur capricieux^ appartenant
à un armateur chinois , naviguant sous pavillon de
Siam ,' et commandé par un aventurier anglais. — ►