‹ Java, Siam, CantonChapitre 5 sur 16 · II. u · texte numérisé non relu

II. u

Impossible de savoir qnand il apparaîtra, et quand il nous enlèvera de cette chaude prison I

Singapour est la guérite de faction entre Focëan Indien et les mers de Chine ; tous les navires à voiles et les paquebots qui suivent en foule cette ligne d'omnibus entre l'Europe et Fextréme Orient y font escale , et lui donnent une animation extraordi* naire. En un seul jour, trois steamers ont débarqué plusieurs centaines de passagers qui ont envafai rhôtel de l'Europe.

Les uns viennent de Paris et de Londres par TEgypte : ce sont, entre autres, six officiers et douze sous-officiers de notre armée , destinés à former et à instruire des régiments japonais. Le reste de cette colonne, qui vient de l'Ouest, a encore tout le cachet continental. Frais éclos du boulevard et de la cité , mis et déposés sur les Messageries impériales en train express de Paris pour la Chine , comme une enveloppe dans une boite aux lettres, ces voyageurs étiquetés ont encore les habits élégants et peu pratiques, les nœuds de cravate irréprochables et les faux cols roides de l'Europe. Les autres venant de Yokohama, de Hong-kong et de Saigon, ont au plus haut point la teinte coloniale,, sous des chapeauxcloches à melon en écorce d'aloès, et dans des vè tements flottants de crêpe de Chine. Il y a parm eux un convoi de vingt jeunes Japonais que leur gouvernement envoie aux collèges de France et

SlNGAPOLJfi. 21U

d'Angleterre. Ils ii*ont encore pris de nos moeurs que la redingote noire ; elle cache deux longs sabres, et les rend fort gauches dans ce premier essai.

Mais n^y a-Ml pas quelque chose de curieux dans cette rencontre des deux grandes missions de TOrient et de r Occident, envoyées dans le même but, et se donnant la main à mi-route ?

La malle espagnole de Manille ne manque pas au rendez-vous, et déverse de maigres a hidalgos r> ; ils débarquent d'une traversée de douze jours en bottes vernies et en éperons , et reflètent les rayons du soleil, grâce à rabondance des galons dorés de leurs uniformes. Aussi la table d'hôte dressée dans une longue galerie où se réunissent tant d'éléments divers, offre-t-elle l'aspect le plus animé et rendelle les sons les plus polyglottes ; des domestiques chinois, vêtus de blanc, et de jaunâtres Malais presque nus, passent les plats autour de la table où les nationalités des convives feraient un habit d'arlequin ; tout le monde parle à la fois de toutes les villes de la terre, depuis le fleuve Amour jusqu'au cap Oomooroomoon, ces deux extrêmes de la géographie et du langage usuel; rien n'est plus comique, plus gai et plus intéressant que ce mouvement cosmopolite!

Si le quai est encombré de promeneurs aus. i variés, et reproduit passagèrement l'image réduiic mais conséquente d'une rade où flottent tous les pa<

SiO JAVA. SIAM. CANTON.

villons du globe, où hier il y avait 96 gros navires et aujourd'hui 110, la ville même de Singapour, aa point de vue de sa population assise, est une véritable tour de Babel : 14,000 Malais, 60,000 Chinois» 13,000 Indiens, Malabars, Klings et Bengalis, et 6,000 Arabes et Persans, y sont réunis. Chacune de ces races comporte à elle seule cinq ou six variétés de castes différentes d'origine, et la ville semble être une marqueterie bariolée, où les rues, habitées par les membres d'une même tribu, devraient porter les noms de Bornéo, Pékin, Dehli, Bénarés, Coromandel, Sinai et Téhéran. Au centre, 5 à 600 Européens ont leurs comptoirs, et des arcades forment le tt Commercial square» autour d'un bassin boueux. £n dehors des transactions ordinaires de riz, de café et de cotonnades, il y a là bon nombre de marchands moins pacifiques, qui vendent des arquebuses, des carabines et des canons. Il parait que les pirates malais et chinois sont d'excellents clients pour ces industriels. Histoire de-gros bénéfices sur une pacotille d'engins de guerre, et de bonnes chasses préparées pour nos divisions navales.

Je connaissais les Malais , et leur quartier m'in* téressait peu : je passe les Chinois, que je dois voir à l'aise dans leur Céleste Empire; les Bengalis, les Malabars et les Arabes m'attiraient forcément dans leurs cabanes bizarres, et j'y cherchais les reflets des pays qui ne sont pas sur ma route. Les premiers

ont la démarche grave et majestueuse, les traits réguliers , Tair martial , de grandes moustaches et des yeux superbes. Dans chacun d'eux on croirait foir un radjah de la vallée de Cachemire, sous un haut turban vingt fois enroulé de cotonnade rouge ; une toge blanche leur tombe jusqu'aux genoux ; après quoi reparait la jambe couleur de bronze. C'est dans leur race que sont choisis les beaux a mandours » , sorte de gendarmes factotums qui précèdent les Blancs pour les faire respecter.

Licteurs impitoyables , ils promènent sur la foule des regards hautains, et exercent une justice sommaire qui a un inexprimable cachet asiatique. Dans la première demi-heure qui suivit notre débarque* ment, une vingtaine de coulies qui avaient transporté nos bagages dans leurs pirogues venaient réclamer Wt salaire. Les deux fiers mandours à écharpe rouge, qui gardent l'entrée de notre jardin, les croyant déjà payés , se sont rués sur eux et les ont criblés de coups de courbache qui résonnaient afireusement sur leurs torses nus. Plus les malheureux se sauvaient, plus les mandours redoublaient de vigueur. Accourant en toute hâte, j'ai eu toutes les peines dû inonde à faire comprendre à nos zélés trésorierspayeurs, que nous voulions donner aux coulies une autre monnaie que celle des coups de bâton.

Les femmes malabares sont très-noires, mais pleines d'originalité ^vec leurs anneau:^ d'or dans les

narines, les lèvres et les cartilages des oreilles : je ne sais quoi de vaporeux s'échappe de leurs yeux hagards; elles sont gracieuses par nature, mais altières et farouches; après le coucher du soleil, elles mettent dans leurs cheveux d'ébène des épingles soutenant des globules de verre, où sont enfermées d'étincelantes lucioles. Quand simplement drapées en Romaines antiques, avec des étoffes blanches qui font ressortir leur visage d'onyx, elles marchent le soir sous les voûtes naturelles des bananiers, leur auréole légère promène au sein des ombres sa lu-* mière voltigeante, et leur silhouette fugitive semble une apparition! Pauvres femmes d'une race rêveuse, elles semblent exilées ici, et ne vivent que du produit de travaux qui leur ont coûté des années.

Une d'elles me vendit un coffret de sandal, recouvert d'une mosaïque d'ivoire, de nickel et d'argent, que je trouvai charmant; je ne sais si, nouvelle Pandore, elle craignait que ce coffret ne me devînt cause de quelque douleur : car, s'inspirant sans doute d'une coutume asiatique , elle y enferma les lucioles papillonnantes qui illuminaient sa chevelure, puis elle les laissa s'envoler dans la nuit. N'est-ce pas l'image de tant d'illusions brillantes qui ne font que paraître et s'évanouir, et qu'on regretterait avec tant d'amertume, si elles ne laissaient l'Espérance?...

A côté des jardins et des huttes des Malabars, sont les «campongs» des Arabes, dont les belles figures

fréteraient à de saisissants tableaux. Leur commerce 4e peaux de tigre et d'articles de Paris les enrichit assez pour leur fournir de somptueux vêtements, et ils semblent les plus riches de ces parages. Nous nous promenons avec plaisir dans les rues animées ée ce camp oriental, oii les uniformes anglais des «ipajes et des artilleurs contrastent étrangement. Comme il n*est pas décent d'aller à pied devant les Indigènes , nous prenons quelquefois un des in* lombrables véhicules qui sont toujours aux ordres des Blancs dans les villes tropicales. C'est une sorte de cage de bois léger, une boite fermée, sans fonétre, et dont toute la partie supérieure est en persiennes . un double toit peint en blanc la protège contre Tardeur du soleil ; elle est trainée par un malheureux petit poney des Célèbes; et, comme il n'y a pas de &îège, les deux petits Indiens rieurs qui servent de cochers trottinent à pied à côté du cheval; l'un tient les rênes, l'autre le fouet; s'ils ont la note criarde et fort haute , un bruit de ferraille sert de basse. Leur livrée est des plus simples; c'est un ruban de quatre ^ cinq centimètres de large, noué aux reins ; quand ils se sentent fatigués, ils viennent se reposer sur le brancard, en nous montrant leurs dents blanches et leur tête rasée, joli monticule giboyeux avec une remise au sommet; c'est une petite touffe crépue par laquelle le Prophète doit plus tard les enlever jusqu'au ciel.

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Nous allons ainsi respirer dans les environs de la ville, bien peu pittoresques pour ceux qui ont vu Java! C'est de la jongle avec des cocotiers, sous lesquels s'abritent des cases misérables : tantôt notre course se dirige vers New-Harbour, où nous visitons le Donnai^ magnifique navire des Messageries impériales, tantôt vers les points culminants de File, d'où nous apercevons le détroit qui nous sépare du continent de FAsie « et les possessions du Toumongong de Djohore. Mais, au fond, il n'y a rien à voir, rien à tenter autour de notre prison , et la chaleur nous y abat sans merci.

Seules nos soirées s'écoulent avec charme, soit au palais du Gouvernement, où nous invite le colonel Cavenagh, qui est un héros de la dernière guerre des Indes, et qui y a perdu une jambe; soit dans les jardins qui ombragent l'église catholique , où Monseigneur Beurel et le Père Patriat nous racontent avec une simplicité admirable l'histoire émouvante des martyrs des Missions de Malacca , de Bornéo et du Cambodjé. Établi depuis quarante ans à Singapour, l'évèque y a construit de ses mains une charmante église , et il se loue beaucoup des protestants de l'ile, qui l'ont aidé de grosses sommes d'argent. Comme je lui demandais son impression sur Java, qu'il avait ràrement du voir, a Toutes les fois, me dit-il, que j'ai écrit au Gouverneur général des Indes néerlandaises, pour lui demander la permission de

faire ce voyage, il m'a répondu une lettre autographe dans laquelle il m'invitait à demeurer dans son palais de Buitenzorg, et m'assurait le traitement le plus cordial et le plus honorifique ; mais c'était à la condition pourtant que je ne pourrais circuler dans nie, et que je devrais m'abstenir de toute tentative de propagande religieuse; j'ai préféré m'abstenir, n'ayant pas à voyager pour d'autres devoirs que celui du sacerdoce. » Cette conversation me confirma dans mon opinion sur la restriction systématique du Gouvernement colonial en matière de religion.

Le dimanche , nous trouvons l'église remplie de Chinois et d'hommes de couleur. Ils chantent tous les litanies en langue chinoise, avec une série de tsing-tching-tsang-hong-king-sing, sur un air sautillant qui exciterait le fou rire, n'était la sainteté du lieu. Vu la diversité d'origine de l'auditoire, le savant prêtre est obligé de prêcher successivement en cinq langues différentes : chinois , malais , malabar, pigeon-english et anglais.

La seule curiosité de Singapour est le jardin d'un millionnaire chinois , arrivé ici misérable dans sa jeunesse, et devenu, grâce à son intelligence, le fournisseur des compagnies de vapeurs anglaises et lirançaises, des navires de guerre, et de toutes les grandes entreprises. Il s'appelle Wam-Poa. Ses salons sont bâtis sur pilotis au-dessus de petits lacs artificiels pleins de poissons rouges , *et dans plu-

sieurs kiosques enluminés sont étalés des objets d'art superbes, venus du Céleste Empire. Le jardin est une sorte de ménagerie morte : imaginez des carcasses, faites de fil de fer, et représentant des crocodiles, des dragons, des canards, des dauphins, des chiens et des éléphants; des plantes grimpantes, grasses et touffues , moussues et enguirlandées , y croissent en un tissu multicolore, et les ciseaux les coupent dès qu'elles dépassent leur cage contournée ; de là, sur le gazon, des animaux en verdure et en fleurs, admirablement imités. — Puis viennent des arbres travaillés , tondus et artificiellement torturés, représentant ou des monstres ou des corbeilles.

Wam-poa a aussi une ménagerie vivante, où il y a entre autres de magnifiques sujets de Tespèce porcine, portant une véritable crinière, et gardés par un porcher qui n'est autre qu'un beau singe noir. Il aime autant les orchidées que les dollars, et ce n'est pas peu dire pour un et Celestial. »

Je dois ici rendre justice aux Chinois qu'exporte leur patrie, et dont l'importation a paru nuisible aux gouvernements australien et hollandais. A Singapour, ville de transit par excellence, où les cinq à six cents Européens sont presque tous banquiers ou expéditeurs , ce sont les Chinois , au nombre de plusieurs milliers, qui leur servent de commis. Toutes les fois que j'allais chez Guthrie and C* faire couper un petit morceau de notre lettre de crédit,

SINGAPOUR. til

je me trouvais en face de vingt-cinq clercs du Céleste Empire, en veston blanc, la plume glissée entre Toreille et le crâne; ils parlaient Tanglais d'une façon fort compréhensible , faisaient passer la lettre par toutes les formalités voulues, et écrivaient en anglais leurs interminables additions, le tout sans une erreur, avec une politesse exquise et une merveilleuse entente du négoce. Très-certainement ils sont ici les auxiliaires puissants et souverainement utiles d*un entrepôt commercial de premier ordre. Non-^seulement comme commis d*écriture, mais encore comme maîtres d*équipe et subrécargues, ils rendent les plus louables services, et la division du travail , appliquée grâce à eux , imprime un mouvement inouï à Tactivité économique de Singapour.

Je crois qu'il ne peut y avoir de théorie absolue sor les immigrations de cette race; les éléments de la société première à laquelle elle s'impose doivent décider de son sort, et elle doit se soumettre au verdict des choses humainespour être jugée, comme Tarbre à ses fruits. Ils sont bons ici, tant mieux! Vais cela ne prouve nullement qu'ils ne soient pas dangereux à Melbourne et à Batavia. Ces villes ne ressemblent en rien à ce comptoir, qui est un « quai de passe )) , un bureau de transbordement, sur une terre d'une étendue nulle, qui ne produit rien, où 1^8 races asiatiques seules forment une population

assise, où enfin il n'y a à sauvegarder aucun des in* térêts d*une colonie. Echappant aux animosités politiques, ils n'ont plus qu'à se défendre d'un seul genre d'ennemis : les tigres. La statistique constate que ceux-ci en mangent plus de quatre cents par an , sans que l'on puisse arriver à purger la jongle de ces hôtes féroces.

L'année 1866 s'est terminée pour nous sous les lueurs d'un immense feu d'artifice. On peut dire que celle qui s'ouvre verra chaque jour cet éternel dé* ploiement de pétards, que les races semi-chinoises aflTectionnent si particulièrement; à chaque pas dans les rues, depuis notre arrivée, les gamins n'ont cessé de nous lancer des fusées dans les jambes. Mais, pour la solennité, les navires de la rade se sont joints aux réjouissances de la terre ferme; les hauts mâts, comme les cocotiers, ont été resplendissants de soleils, de a moines » et de bombes; la foule en délire a suivi les oscillations d'un ballon portant un feu de Bengale qu'une brise légère a rapidement ravi; et bientôt l'étoile voyageuse s'est perdue au-dessus du rideau des grands arbres.

Pour nous, espérons que notre étoile ne nous trompera pas ! Elle est là, elle brille dans l'Est sur un ciel paisible. Elle nous montre l'Europe pour l'année qui commence I Que dé choses nous avons vues depuis les brumes de la Tamise I Mais en contemplant tous les jours ces populations étranges et

ces tableaux pittoresques , nous nous sommes habitués insensiblement à cette variété constante ; et un voyageur qui tomberait ici comme en ballon , sans transition aucune, trouverait extraordinaires bien des choses qui ne frappent même plus nos yeux.

Pourtant, je dois vous parler d'une visite au quartier des fumeurs d'opium'. Deux commissaires de police veulent bien nous promener en sûreté (ce qui serait impossible sans eux) dans la partie de la ville chinoise où ce vice est circonscrit. Nous entrons dans une baraque de bambou : une trentaine de Chinois y sont étendus sur des nattes fétides ; à côté de chacun d'eux brûle une petite lampe d'huile de coco. — Les uns sont déjà endormis, couchés demi-nus à plat sur le dos, les mains ballantes et les yeux fermés. — Les autres achètent pour quatre sous, au Chinois patenté qui tient l'établissement, un petit paquet d'opium juteux et verdâfre, de la grosseur d'une pastille de menthe, et étalé sur une feuille d'étain; ils arrivent ainsi chaque soir vers sept ou huit heures, et ne sortent (s'ils peuvent se réveiller de leur torpeur) qu'aux premiers rayons du soleil. Tout excités par la pensée du plaisir qu'ils vont goûter dès les premières bouffées, ils s'installent, se tournent et se retournent, avec une physionomie de béatitude bestiale, devant la lampe aux lueurs vacillantes y et devant leur longue pipe de bambou crasseux. Chauffant au rouge une aiguille qu'ils tor-

tillent avec délices, ils Tenduisent de l'opium qui s'y agglutine , et en placent une bulle semblable à un pois sur le trou capillaire du foyer de la pipe. Alors ils s'étendent sur le dos, et font griller l'opium en l'allumant à la lampe; trois ou quatre bouffées bumées fébrilement, puis refoulées en flocons opaques par leurs narines palpitantes,.., et l'extase commence. Leurs yeux meurent et s'entr*ouvrent tour à tour; leurs lèvres sont pendantes; leur poitrine se soulève et se gonfle de jouissance, pour retomber sous un soupir!... Ils se pâment et s'afiaîssent presque inanimés; puis ils ne lancent même plus de regards inertes; mais des yeux blancs, horribles, convulsifs, demeurent fixés sur la lampe blafarde . la pipe de bambou roule à terre , et l'homme ravi par l'hallucination gîtlà, comme un cadavre sordide, dans ce cimetière d'une nuit, sous le brouillard épais et funèbre du poison.

Oh ! je ne saurais vous dire l'impression affreuse que m'a causée la vue de cette salle, où l'immonde prostration de cinquante êtres humains n'empêche pas de nouveaux clients d'entrer pour suivre leur exemple. La fumée acre nous aveugle , l'odeur nauséabonde nous soulève le cceuri Et c'est .là, dit-on , que ces dégradés , ces pourris , viennent chercher les rêves enchanteurs du paradis! Non, c'est le plus vil abrutissement qu'ils y trouvent. — On nous montre là déjeunes Chinois de vingt ans,

déjà décharnés comme des squelettes, et usés jusqu'à la moelle des os par ce vice, qui ne leur laisse même plus deux années à vivre ! L'habitude les a tellement endurcis, que tandis qu'un novice ne fume que pour huit ou douze sous dans toute une nuit, eux peuvent absorber pour la somme d'un dollar ^ Tous les soirs, ils reviennent; car il leur est devenu absolument impossible de digérer une nourriture quelconque le jour, s'ils n'ont aspiré pendant toute la nuit la fumée du poison I Us fument pour vivre, mais ils en meurent!

C'est là une des hideuses et caractéristiques curiosités de la race chinoise I Les voyez*vous, ces corps moribonds, se saturant de pâmoisons enivrantes dans ce taudis putride, ces silhouettes de bras tremblants cherchant à rallumer une pipe demi-éteinte à une lumière mourante, ces doigts crispés qui les retien* nent à la natte sur laquelle ils se vautrent, ces yeux blancs , cette sueur soudaine qui ruisselle sur leurs torses où les côtes sont marquées en saillie, et ces tètes renversées, tendant une gorge froide, d'où

s'échappe une dernière bouffée vénéneuse ! Et

voilà l'ignoble mais suprême bonheur d'un peuple ! En voyant un singe qui gambadait gaiement sur le bureau où se tient la comptabilité de ce vil plaisir, il me semblait que c'était, dans cette assemblée hideuse, l'être le plus humain, le seul qui eût sa raison!

* La valeur d*an dollar varie de 4 fr. 90 c. à 5 fr. 30 c.

23S JAVA. SIAIf. CANTON.

De pareils bouges, il y a tout un village! La ferme de la vente de Topium, concédée par le Gouvernement à une grande entreprise chinoise, rapporte plus de 100,000 francs par mois; avant la réglementation qui la localisa, et qui punit des amendes les plus élevées le délit d^nfraction en dehors des limites prescrites, chaque case de Singapour était aussi odieuse que celle où nous avons été ce soir! Mais cette demi*mesure, qui restreint les ravages du vice, ne lave point les Chinois d^une tache épouvantable, et ne disculpe pas TAngleterre du plus flétrissablè

des commerces. Certes le sang bouillonne quand on pense que les instincts du peuple asiatique sont aussi bas et aussi maudits; mais ce n'est pas une nation chrétienne et civilisée qui devrait, marchande sans scrupules, fournir à un clients! méprisable un débit aussi pestilentiel. La fameuse guerre de Topium a marqué dans l'histoire une page navrante pour les honnêtes gens ! Et si la consommation annuelle des exportations de Topium indien fait le plus beau revenu de la plus grande colonie du monde, elle fait aussi le malheur d*un peuple de quatre cents millions d'âmes, celui du Céleste Empire. Mais supprimez Topium, et Tlnde s'arrête! — On a voulu, comparant le commerce de l'opium à celui de nos eaux-de-vie eu« ropéennes, et signalant pour les deux l'action inoffensive de la petite dose, les désastres de l'excès, en déduire l'égalité et la légalité. Mais il y a cette dif-

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férence immense que le délire de Topium est irrésistible , et la mesure dans Tivresse qu*il procure impossible à garder : celui qui en a goûté ne s'en rassasie que q^uand il en meurt.

Il fallait, pour nous remettre après un pareil spectacle , plus que Tair vivifiant et la fraîche température de la nuit. La police nous mène donc à un théâtre chinois, grand échafaudage de bambou; on nous fait courir les coulisses, où une centaine d'acteurs achèvent de se barbouiller la figure en cou* leurs écarlate, bleue, jaune, blanche et argentée : le maquillage est ici une solide peinture en plusieurs couches. Mais je m'aperçois que je ne voulais vous parler de Chinois qu'en Chine, où ils doivent être encore bien plus Chinois; et, passant un spectacle inouï, je vous raconterai seulement que la fin de la soirée tourna au tragique : en allant des galeries du paradis d'un théâtre à l'autre , et en grimpant d'échelle en échelle, nous prenons une terrasse extérieure d'où quelques Chinois , s'accolant à nous par bienveillance, nous montrent, par une fenêtre dérobée, un souper où deux cents de leurs compatrio* tes des deux sexes manœuvrent quatre cents bâtonnets, pour manger des compotes verdâtres. Soudain, pouf! un bruit sourd se fait entendre à soixante pieds audessous de nous, dans le vide et l'obscurité. Nous sommes côte à côte, le Prince et moi. ce Fauvel, étesvous là?» est notre premier cri. Il est & trois mètres

de nous, et il répond. Nous aurions entrevu ]e ciel, qu'une pareille joie ne nous aurait pas davantage rendu la vie. Nous sommes donc saufs tous trois, mais c'est un Chinois de nos guides, marchant à un pas derrière moi, qui vient de tomber la tête la première, de près de soixante pieds de haut, jusque sur le carreau d'une ruelle. Notre terrasse, étroite d'un mètre, n'a pas de parapet. Nous l'ignorions, et forcément, par la nuit noire, ce malheur devait arriver à l'un de nous! Nous descendons en toute hâte, et trou* vous le pauvre diable broyé et mourant sur la pierre. Nous donnons de l'argent et ordonnons qu'on le porte à l'hôpital; la foule s'ameute et hurle; elle ne demande qu'à attribuer la catastrophe aux a chiens de l'Occident» et à les assassiner! Nous revenons au pas de course, police en tête, et il est temps. . . .

Le ce settlement » de Singapour me paraît un des types les plus complets et les mieux: dessinés d'un comptoir indien. Une prise de possession plus ou moins légale, contestée à coup sur, mais par ceux qui la jalousent, et non par ceux qui en sont victimes; plus ou moins morale, mais admise comme le sont toutes les spoliations coloniales ; une position exceptionnelle au point de vue commercial, basée sur le point où se concentrent les transactions d'une moitié de l'Asie, avec l'autre moitié et avec l'Europe; une importance immense donnée à un

îlot qui ne produit rien et ne manufacture rien, mais par ce seul fait que le drapeau anglais y a été planté ; des principes économiques contraires dans Torigine à ceux de tous les ports voisins dans un rayon de deux mille lieues , mais démontrant de tels avantages qu'ils changèrent les lois des centres commerciaux environnants; enfin une transformation graduelle dont le point de départ est le fort commandé par un lieutenant-colonel, et dont le terme sera une autonomie australienne : tels sont les grands traits qui» en moins de cinquante ans, marquent la physionomie originale de cet îlot sauvage de jongle déserte, devenue la clef obligée de Textréme Orient. Mais quand même ce comptoir viendrait à péricliter — ce qui est impossible — et à perdre Tinfluence dominante qu'il n*a cessé d'exercer sur un commerce immense , Singapour a déjà justifié d'une façon saisissante les vues profondes qui ont présidé à sa création. Quand le corps expéditionnaire anglais destiné à la guerre de Chine vint à passer tout près d'ici , à Anjer, lord Elgin était à Singapour, dans le a bungalow » du Gouvernement, qui a fait place aujourd'hui au Fort Canning. Un soir, la nouvelle lui arriva que la grande révolte avait éclaté dans l'Inde : en proie à une émotion poignante, pendant toute la nuit il tint conseil en ce lieu mémorable , et dès l'aube , fort d'une décision capitale, il prit sur lui la respon-

sabîlité d'envoyer aux Indes les troupes destinées à la Chine » et il lança cet ordre à jamais fameux qai fit mettre à la flotte anglaise le cap non sur Canton» mais sur Calcutta! A la prompte décision de cet homme de génie, et à la merveilleuse position de Singapour comme centre stratégique, a donc été due la conservation de Tempire des Indes pour FAngleterre.

Longue de vingt-cinq milles et large de quatorze, présentant une superficie de deux cent six milles carrés, Tile de Singapour resta jusqu'en 1818 le refuge de quelques tribus malaises, perdues dans la jongle impénétrable : elle ne paraissait pas moins insignifiante que ces innombrables ilôts de corail vus par nous depuis le détroit de Torrès jusqu'à la première pointe du continent asiatique. Celle-ci, qui n'est autre chose que la presqu'île de Malacca, constituaitle royaume de Djohore, dontleBandahara, chef des Insulaires singapouriens, était le vassal. — Mais aumomentoù elle perdait le magnifique empire territorial de Java, l'Angleterre songea à garder un pied dans l'archipel malais, et grâce à la clairvoyante tactique de Sir Stamford Raffles, l'ex-Gouverneur de la colonie perdue , elle voulut à tout prix sauvegarder sa prépondérance là même d'où les traités l'expulsaient, et y créer un empire moral, s'il se peut dire, en prenant pour pivot matériel cette ile de Singapour qui n'était rien, ipais qu'une idée

pouvait appeler à jouer un rôle immeDse. Cette idée, c'était d'en faire un port franc ^ le seul sur la grande route de la Chine.

Sir Stamford Raffles, esprit énergique et habile, admirablement apte aux questions coloniales et aux intrigues de FOrient, planta sans autre forme de procès le pavillon anglais sur rile,où les tigres seuls protestèrent d'abord ; puis il proposa un traité au Sultan et au Toumongong de Djohore. — Les Hol« landais de leur côté achetèrent Rhio pour une somme immense : alors les Anglais ripostèrent en achetant Singapour, moyennant 161,000 fr. donnés au Sultan avec une rente viagère de 78,000 fr., et 130,000 fr. donnés à son vice-roi le Toumongong, avec une rente viagère de 42,000 fr.

Cela semble la chose la plus simple du monde, mais la scène se passe en Orient, et voici ce qui arriva. Le Sultan de Rhio , Abd ul Rahman Schah, dans son traité de vente de Rhio aux Hollandais, à raison de 8,000 fr. par mois, avait prétendu aussi vendre Singapour, dont il s'affirmait possesseur aussi bien que le Sultan de Djohore. Vous voyez d'ici les Anglais disant aux tribus malaises de Singapour : a Voulez-vous être mangées à la sauce d'Hassan Schah, fils du Sultan de Djohore?» et les Hollandais s' écriant : a Voulez-vous être mangées à la sauce d*Abd ul Rahman Schah?» Mais sans leur laisser le temps de répondre : a Nous ne voulons pas

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être mangées», Sir Stamford envoya un navire chercher Hassan Schah, qui vivait dans l*obscarité, et le faisant proclamer Sultan véritable par le Toumongong et le Bandahara, il lui fit signer le contrat. Et voilà pourquoi Singapour est anglais ! Il y a dans les prises de possession aux Indes quelque chose des tiroirs d'une machine à vaqieur, et un jeu de frottements, de tâtonnements, de pressions et de soupapes, grâce auquel la vapeur finit toujours par s'infiltrer, pour mettre en mouvement tout lin engrenage inerte jusqu'alors. Ce mouvement imposé aux populations qui possèdent un sol, est justifiable en ce sens qu'il est pour leur bien; et si le droit strict des premiers propriétaires est ainsi violé, s'il n'est pas équitable d'user, dans ces mascarades politiques, d'ombres de prétendants, comme d'instruments indispensables, de s'immiscer au démêlé du Radjah faible contre le Sultan fort, pour arriver à les aflaiblir tous les deux et à rester seul possesseur, je dois reconnaître qu'il y a évidemment là plus que la part du lion et le droit du plus fort, mais bien lefTetde cette loi humaine qui oblige les races asiatiques à courber le front devant les races supérieures : leur commune prospérité est à ce prix. Une seule chose alors me chagrine, c'est que nous n'ayons pas, nous Français, planté quelque drapeau tricolore dans cette passe entre l'océan Indien et la mer de la Chine : car si nous avions une

guerre dans laquelle FAngleterre et la Hollande se

donneraient la main contre nous, nous n'aurions

pas un point où nos escadres pourraient se ravitailler ;

tandis qu'.en face de la domination hollandaise sur

tout Tarchipel malais , l'Angleterre a échelonné trois

entrepôts» Penang, Malacca, et Singapour (le long

de la presqu'île qui domine les a Détroits »), nous

aurions la route coupée vers notre vaste colonie de

laCochinchine; elle est merveilleusement choisie et

destinée au plus grand avenir, il est vrai , mais elle

prouve bien que nous n'avons pas plus que les autres

des scrupules philanthropiques pour user du droit du

plus fort f appuyer des Radjahs prétendants , et nous

imposer aux populations de l'Asie. Il nous faudrait

donc un Singapour français ; car notre cœur se serre

en trouvant partout des Gibraltar.

Depuis le jour de sa fondation » le « settlement » britannique a fait d'incroyables progrès. 11 n'a point d'étendue, il est vrai : il ne produit que quelques sacs de poivre, et quelques outres d'huile de coco; il ne perfectionne en rien ce qu'il exporte; il ne rend en rien plus «marketable » — plus propres au marché — les marchandises qui y stationnent en transit. D'où lui vient donc sa fortune? Ah! c'est qu'à une époque où les Hollandais, tout autour de là, tiraient leurs principaux revenus des taxes d'exportation, et • où la Compagnie des Indes orientales avait, elle aussi, le même système, Sir Stamford Raffles en déclarant

Singapour jE;or/ franc, y amena non-seulement tous les navires de commerce des iles voisines , maïs . encore toutes les épices que monopolisait alors la Hollande ! Il porta par cette seule déclaration un tel coup au commerce de la uMaatshappij » hollandaise, que pour attirer de nouveau des vaisseaux dans ses ports, elle dut diminuer de beaucoup ses taxes exorbitantes, et même déclarer aussi une demidouzaine de franchises. Mais aucune position géographique n'est comparable à celle qu'a choisie l'homme d'État anglais, et voici qui le prouve.

Le commerce de transit était égal à zéro *en 1818; il atteignait déjà 53,750,000 fr. en 1823; de cette époque à 1863, les entrées ont monté de 30,000,000 à 162,500,000 fr., et les sorties ont passé de 23,750,000 fr. à 137,500,000 fr. Si une force morale pouvait être évaluée , que de milliards représenterait l'influence anglaise répandue de ce centre par les 1,279 navires, jaugeant 4-71,000 tonneaux, qui vont chaque année la porter aux populations de l'Asie, comme s'ils étaient les rayons multiples d'un phare unique ! Les îles environnantes envoient d'abord au comptoir britannique quelques caboteurs ; l'année d'après, quelques navires; puis, prenant leur essor, elles correspondent directement avec Londres. Mais l'archipel est si riche, que lorsqu'un port vient à manquer pour approvisionner Singapour, un autre le remplace, naissant à la vie commerciale stimulée

et fécondée parla reine des mers. Il semble qu'elle fait pour les producteurs asiatiques comme pour ses colonies : elle protège leur enfance, elle leur enseigne la langue des affaires, elle guide leurs pre* miers pas, et active leurs besoins ; dès qu'ils sont adultes, elle les laisse à eux-mêmes; e\ alors, de leur plein gré, ils nouent avec elle des relations qui créent leur propre grandeur, en apportant un modeste contingent sur le marché de Londres.

Mais , à Singapour, il y a plus qu'un bureau de répartition entre les contrées avoisinantes qui s'ouvrent au commerce, comme Siam et Bornéo; sa position centrale entre Calcutta, Burmah, Java et la Chine, en fait un entrepôt destiné à équilibrer toutes les variations économiques de l'Orient. On y envoie de Londres des marchandises destinées à la Chine , an Japon, à Java ou à Siam : une fois arrivées, elles sont, de là seulement, dirigées vers le port où la demande est la plus forte. Il en est de même pour le riz et l'opium de l'Inde : si les prix sont bas en Chine , on expédie sur Java et vice versa.

Il est vraiment intéressant de passer quelques heures sur les quais de Singapour et de suivre du regard le mouvement des productions du monde entier; les barques et les coulies innombrables sont employés au transbordement ou à l'emmagasinage. L'Angleterre envoie surtout des cotonnades , des armes et du fer; l'Amérique, de la glace ; l'Australie»

des chevaux et du charbon; Flnde, du blé, delà gomme et de Topium (dont une valeur de 1,500,000 francs est consommée à Singapour même); la Chine, de For, du thé, du camphre, de Talun ; la Cochinchine, du riz; Manille, du tabac et du sucre; les îles hol* lando-malaisesy de la gutta-percha, du charbon ; les Célèbes, du bois de sandal et des nids d'hirondelles. Ce brillant ensemble a fait pâlir Téclat de Batavia et réduit Saigon à n'être qu'un tributaire de Singapour.

Mais si tant de beaux résultats ont été acquis en moins de cinquante années, il ne faut pas croire pourtant que les colons anglais de Singapour se considèrent à l'apogée de leur fortune. Le « settlement 9 , faisant partie des possessions de la Compagnie des Indes orientales, n'était que la dépendance d'une dépendance jusqu'en 1858, époque à laquelle la Compagnie résilia ses pouvoirs entre les mains du ministère des colonies. Il est encore aujourd'hui régi par le Gouvernement du Bengale. Quoique les Gouverneurs et les Conseillers nommés par la couronne aient toujours été des hommes équitables et supérieurs, Singapour veut aujourd'hui s'affranchir des liens qui le retiennent aux Indes, et qui, en retardant ses rapports matériels, entravent encore beaucoup tout l'essor de son économie. Je suis per* suadé que le temps n'est pas éloigné où cette salutaire scission s'accomplira, et où an conseil élu dans

le a settlement » par les Résidents européens (un parlement local), donnera une impulsion nouvelle à une aussi admirable création. Quand le revenu d'un Comptoir est basé sur le système des fermages comme celui-ci, on ne juge bien que sur place des poids variables qu'il faut placer et déplacer dans les plateaux de la balance, pour les équilibrer.

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