‹ Java, Siam, Canton; voyage autour du mondeChapitre 11 sur 14 · A8T0R, LENOX AND · texte numérisé non relu

A8T0R, LENOX AND

SEPT JOURS DANS LE RQYâUUE DE SIAM. ^\

dessus ëe cet assemblage , qui charme les yeux au plus haut point.

Quant à la montage elle-même , qui est de car* ton, une aquarelle seule pourrait tous rendre les tons motréa, bronzés et métalliques de aes ma* melons bombéa, de ses roehes surplombantes et de ses eaveraes bleuâtres. La eareasse de papier mâelié, qui pour les roebere seuls s'élève à environ cent Tittgt-*einq pieds, est revêtue iei de feuilles de enivre rouge, là de feuilles d'or» plus haut de feumea d'antimoine de Bornéo » plus bas de feuilles de platiae ; toutes seoEit boft»elée;$ et miroitantes , re^ levées par des bouquets artificiels de métal et par dea rases nacrés qui se desï^ineut eu silhouette. Un sentie tortueuse» taixt6t en rampe, tantdt en escali^^ ù^ eieq fois le tour de la mont^ne avant d'ar* river au ùiie : k ehaque pas , U est gardé par des ^ieaiade p<^fekine, dés dragons doré^» des paons 4e T#rfoleri# l Tels sont les ornements saillants de eet é^faudage d'un ce«te de fées, Pen&ez eombien Im rayena du soleil jettent de feux multiples mr ees roehes métaUiques^, réflecteurs entassés d'où rieoi^beftl et ae marient mille lueur» infiniea» transformées, éblouissantes. ' — De plaÎD^pied, sur la droite, uue horri^ire 4*^ue sculpté et eaj,olivé d'ivoire nfearqiae ie seuil du séraji de celui qui est mort. Un pignon de wroiterie» dea éperons, de broiv^e» des tuikft veriee, jaunes et bleues, ei^rkhisseut le pre-

mîer kiosque, qui n'est qu'un toit supporté par quatre colonnes de teck ; puis une cage semblable à celles de nos jeux de paume, mais construite en madriers de sandal, est le balcon grillé d'où les sept cents veuves du même mari voient grandir le tombeau magnifique qui va devenir sa rôtissoire.

Mais Tornementation n'est pas encore terminée ; un millier de charpentiers sont employés sur les abords de la place à enfoncer en terre des troncs de tecks immenses, au haqt desquels seront suspendus des animaux dorés. Dans de longs hangars, nous voyons les mandarins menuisiers diriger les travaux, et faire coller des bandelettes d'or sur de grosses carcasses de dragons volants , de crocodiles ailés, d'oiseaux antédiluviens. Quand ces avenues de mâts de cocagne, oii flottera une ménagerie fabuleuse, encadreront cette nécropole d'opéra; quand un million de Siamois en habits de fête seront répandus autour de la montagne dorée; quand les tourbillons de la fumée des canons pendant le jour, les innombrables feux d'artifice et de Bengale pendant la nuit, animeront cet ensemble étonnant, ces royales funérailles ne seront -elles pas une des plus belles fêtes de l'Asie ?

C'est en parlant de tant de spectacles nouveaux pour nous que nous glissons en gondole sur le majestueux ft Me-Nam » . Les grands arbres des jardins, des pagodes sont illuminés par les lueurs des lu-

cioles qui couvrent d'une pluie légère d'étincelles toutes les vagues et sombres silhouettes; et les alignements des canaux de la ville flottante se dessinent par les lanternes vénitiennes^ aux couleurs bariolées, qui se reflètent dans le miroir des eaiix tranquilles.*

13 janvier 1867. Vers onze heures du matin, — par une chaleur torride, : — comme nous revenons de la messe à notre case de bambou, en songeant à tous les courageux missionnaires qui , depuis saint François-Xavier en 1562, ont débarqué sur ce quai et puisé là des forces nouvelles avant de commencer dans les forêts insalubres de Tintérieur leur vie d'abnégation, de souffrances, de solitude, mais de devoir, — nous voyons arriver tout haletant un mandarin , premier chambellan du Roi. Il nous remet un papier long de deux pieds et large de deux pouces, où quatjfe lignes de cinquante à soixante mots chacune, en écriture siamoise, demeurent inintelligibles pour nous. C'est la réponse royale : mais sont-ce nos passe-ports ou nos lettres d'introduction? Nous recourons au Père Larnaudie, et nous voilà bien ébahis d'apprendre que Sa Majesté Siamoise nous attend depuis huit heures du matin. Évidemment le Roi est surpris de ne pas nous voir arriver; mais c'est la faute de son grand maître, qui aura couru après quelque donzelle échappée de son séraih^t fait

r école buissonnière le long de sa route! Vite nous sautons en gondole» nous recrutons legénéralissime, qui porte Tuniforme français de général de division y avec cette seule différence qu*il a un éléphant brodé sur son collet ; mais quand nous nous présentons au guichet de la porte royale , on noua dit que Sa Majesté a quitté la salle d'audience où elle entretient tous les matins ses actifs mandarins des besoins pressants de TÉtat, et qu'elle s'est enfermée dans son harem, dont personne ne peut franchir lo/seuil pour la chercher^ sans mériter la peine de morti

Grâce à nos guides» la première enceinte du palais étant franchie » nous en profitons pour voir ce qu'elle recèle.

Plus d'audience royale» donc plus d'étiquette; nous ôtons avec bonheur nos habits de drap, sous lesquels nous mourons de chaleur, et nous arpentons les péristyles et les terrasses, comme les Parisiens, en manches de chemise» qui visitent les fortifications en été. Un des pages du Roi, vêtu d'un casaquin et d'un langoutis de cachemire azur, nous fait d'aimables révérences et des accroupissements multipliés. Toutes les fois qu'il parle, il met sa cigarette parfumée au repos, en la passant entre l'oreille et le crâne. Nous obtenons de lui la permission de rendre nos devoirs à la grande idole vivante» l'Eléphant blanc!

SEPT lOURS DANS LE ROYAUME DE SIAM. 29»

Au seilîl du teiûple-écttrie , un^ quÎBzaine de mandarins qui AoUs accompagnent se prosternent à qaatre pattes en présence de ranimai -dieu; et, nous conformant ails convenances > nous entrons chapeau baé dans le sAnctnaire» avec force rêvé* rences reépêctueu^esi La voilà donc cette fameuse divinité blanche qui est Temblème du royaume de Siam , et devant laqtlelle s'indine tout un peuple 1 Quel n'est pas notre désenchantement de trouver rÉléphant blanc de la couleur de tous les éléphants du monde I En revanche) il est surchargé de bracelets d'or^ de colliers d'or» d'amukttes et de pierreries. On lui sert son repas sut d'énormes plateaux du précieux métal» finement ciselés » et Teau qui lui est destinée est conservée dans de magniflques atnphorei d'argent» Pourtant» en approchant de l'animal chargé de reliqnes ^ nous pouvons bien trouver que sa peau est un peu plus grise et d'une nuance plus blanchâtre que celle du a commun dés éléphants » ; ce sont seulement ses yeux entière^ ment blancs qui l'ont désigné à tant d'hennéUrs et à une si servile vénération» En cela^ le dieu est albinos» qualité très-rare >

Suivant ce c|ue l'on nous raconte , dès qu'un des chefs de l'intérieur découvre un quadrupède ainsi marqué » il rassemble toutes les tribus avoisinantes pour le traquer t on le prend grâce à de puissants stratagèmes» et après cette douce violence qui a

bien coûté, quelques centaines de bras et de jambes broyés, on Tamène jusqu'à Bangkok sur une barque royalement ornée, où il est servi par une escouade d'esclaves prosternés à ses pieds. Pour prix des fruits et du blé vert quMls lui offrent, les malheureux sont, parait- il, récompensés par de mortels horions toutes les fois qu'ils se trouvent à une longueur de trompe. Mais peu importe que le dieu pue, rue et tue ! Les mandarins de Bangkok, installés dans leis barques royales, remontent le fleuve au-devant de lui et Thonorent des plus beaux présents; car leur religion leur enseigne que les âmes des Bouddhas transmigrent dans le corps des oiseaux blancs , des singes blancs , des éléphants blancs : à ces derniers, surtout, hommage et vénération, en raison du nombre prodigieux de mètres cubes de divinité qu'ils doivent renfermer !

Quant à nous , nous ne refusons, malgré nos fous rirest aucun des hommages consacrés à l'Éléphant : c'est la moindre politesse que nous devions à nos aimables hôtes siamois ! La bête elle-même , ravie du tas d'herbe tendre que nous lui faisons offrir sur un de ses plateaux d'or, trépigne et se dandine gaiement sur les trois pieds qui lui sont laissés libres. Le quatrième est maintenu par une chaine rivée, sans quolje pense que l'idole vivante déguerpirait bien vite de ce lieu où elle est en odeur de sainteté et autres , pour courir dans la jongle avec ses pro-

fanes et regrettés compagnons de vie nomade. Nous restons plus d*une demi -heure dans ce temple, examinant les ornements de grande cérémonie qui sont^ comme des harnais, suspendus aux parois de marbre. Il y a un kiosque doré à clochetons, monté en sellette, des étuis- et des boucles d*oreilles, des pierres précieuses, et des centaines de bagues tt à défenses » qui ^ ajoutées à ce qu'il porte déjà, doivent lui faire une étonnante décoration mythologique. Car nous devons songer que nous ne voyons Téléphant qu'en négligé du matin : jugez de ce que cela doit être quand il est en grande toilette I

Mais nous ne voulons pas sortir du temple sans mettre à exécution un pari que nous avions fait avant de partir d'Europe , et que nous nous plaisions à nous rappeler sur les grandes vagues du cap de Bonne-Espérance comme. dans les bals de Sydney ; a rapporter chacun trois poils de l'Éléphant blanc ! n Mais cette pieuse opération épilatoire nous parait < une facétie fort dangereuse , maintenant que nous nous trouvons nez à trompe avec l'animal. Corrompre à coups de boulettes d'argent son premier valet de chambre , qui se faufile dévotement , respectueusement, en marchant sur ses genoux, et qui de neuf coups saccadés les arrache sous la lèvre inférieure, voilà qui est fait plus vite qu'il ne faut de temps pour l'écrire, et je vous rapporte ces reli-

ques capillairei dans un médaillon sans emploi jusqu'à présent.

Il n'y a plus rien à voir dans la série de péristyles, où les patrouilles seules montent la garde » et le ûot très-augmenté de nos acolytes» mandarins et camériers royaux , nous conseille de revenir vers cinq heures du soir pour tenter la fortune et savoir si Sa Majesté nous recevra, quand elle sortira de son harem.

Nous nous dirigeons alors vers une pagode qa*on nous dit f je crois , s'appeler a Tour de Babel « ; mais elle me fait l'effet d'un fourneau et d'un charnier. En traversant quatre portiques, et en suivant des avenues dallées, remplies de talapoins qui vont et viennent, nous nous trouvons devant un kiosque en pierres entièrement à jour, dont les colonnes sont noircies par la fumée. C'est ici que se font de préférence les funérailles de Bangkok, et en attendant une heure et demie, nous sommes témoins d'un, service de classe moyenne. De même qu'ici le deuil, au rebours de l'Europe, se porte en vêtements blancs, la mort ne produit pas chez ces peuples le même effet que chez nous ; et tous les parents, amis et croquemorts fument, causent, plaisantent et rient en suivant le cortège. Vous savez qu'aux Indes et ici, l'on n'enterre pas ^ mais on brûle les cadavres. S'il est vrai que notre pauvre dépouille corporelle est détruite ainsi plus proprement que par les vers ron-

SEPT JOURS 0Alld L£ HOYAUHE DE SIAM. 4199

gentÉ et h pourriture , si la ttémûûon résoitl d'un seul coup le6 questiour d'iasalubrité des cimetières, j'avoue qu'il est peu de spectacles qui doieni ftussi hoi'i'lbles pour les vivants, et qui fftsseut sur Tâme Une ituprestiiou plus destinée à retrenir dans les nuits blanches comme un torturant Cauchemar.

Nous nous tenons à une vingtaine de mètres, pour ne poitit gêner les superstitions locales, et toici ce qm nous Voyons. Le corps, enseveli dans du linge blanc, est tiré du Cercueil et déposé dans le kiosque, âtt -dessus d^uue triple rangée de fagots desséchés. Le tt Chaô^klein^balat t>^ ou premier vicaire des talapoins, allume le bûcher : la flamme s'élève ; sa lumière même et la première fumée épaisse dérobent tout à nos yeux : pun à peu la damme tombe , la fumée s'évanouit, le brasier resté; alors le cadavre apparaît an sommet, et les chairs crépitent affreusement au milieu du sileuce religieui des spectateurs. Mais comme c'est un mort frais de la irelUe, ses nerfs et ses muscles se crispent sotis r.action du fen cuisant : les bras se tordent, les phalanges s'agitent ^ les jambes se contractent et repoussent la braise. S'il n'était connu en physique qu'un chat mort mis sur le gril gigote comme nne grenouille titrante, nous devrions croire que le malheureux se réveille et revient h la vie! Mais ce corps d'homme levant et secouant ses membres dans des convulsions saccadées, et semblant se

pâmer de douleur sur le feu ardent , me glace» je Tavoue, le sang dans les veines. Oh ! non , je ne .veux pas mourir ici !

Hais ce ne sont encore là que les plus ordinaires funérailles. Il parait que souvent] un Siamois dit en mourant : « Je laisse un bras ou une jambe aux oiseaux. » Alors le talapoin de service découpe le cadavre, et jette le morceau demandé aux consommateurs ailés , vautours hideux qui volent par centaines au-dessus de la pagode en attendant leur proie. Ainsi, pendant que le corps grille sur le feu, une de ses parties crues est dévorée à cent pas de là dans le a charnier y) .

Nous y allons , et la vue de cette annexe funéraire, plus paisible que le bûcher, est assurément plus impressionnante. Par un singulier contraste, tandis que les honnêtes Siamois croient faire œuvre pie en donnant un de leurs membres aux oiseaux , c'est la plus humiliante des flétrissures que d*étre dévoré en entier par les vautours. Les a galériens du Roi » sont ceux auxquels Bouddha refuse les honneurs de la braise et du gril. Dès nos premiers pas dans le charnier , nous foulons une douzaine de crânes anciens, décharnés et dépouillés parle bec de la gent vengeresse ; mais il y a tout à côté des lambeaux tout frais ensanglantés et dégoûtants, autour desquels sont attablées les fétides bêtes qui s'y cramponnent du bec et des serres , en battant des

ailes pour augmenter leur forjce de déchirement et pour cbasser les compétiteurs de leur proie ! Malgré la cbaleur intense , Todeur n*est pas si forte qu*on pourrait le croire , grâce à la rapidité avec laquelle la besogne est faite. Mais il reste pourtant Tinfection nauséabonde que les vautours eux-mêmes exbalent I De plus , ils dorment par centaines dans ce même; lieu où ils mangent, et on s'en aperçoit sous les cornicbes des colonnades. Les t^lapoins prennent plaisir , après nous avoir fait circuler au milieu des torses à demi déchiquetés et des membres épars du charnier , à nous montrer le gardemanger où repose un galérien mort hier , recouvert seulement . d'une planche, et destiné au repas de demain matin. Le pauvre diable a encore ses chaînes aux pieds : cela gênera un peu les vautours. En repassant devant le bûcher, nous espérons voir la fin du cérémonial : mais les braises sont encore trop ardentes. Dans quelques heures on va retirer du milieu des cendres le tical mis dans la bouche du cadavre au moment où ses parents Font enlevé de la maison mortuaire , et lui ont fait faire trois fois le tour du jardin a afin qu'il n'en puisse retrouver le chemin » . La partie centrale des cendres sera ensuite récueillie dans de petites urnes, et chacun des membres de .la famille emportera dans sa poche une parcelle du défunt! Je m'explique maintenant ces rangées de petits pots que j'ai vus ,

302 JAVA. SlAUi CANTON.

comme des pots de confitures» sur les planchettes qui entourent Tantel des dieux lares dans i'antichambre de chaque maison* Je ne m'étonne plus alors de ce récit qui m*a¥ait paru fantaajique , et d'après lequel, à la crémation d^un guerrier renommé » les talapoins se précipitent silr le foie rôti pour le manger ; et il nie semble entendre <!e Siaœoiay ancien ambassadeur à Paris et parlant à peu près le français, inviter un ami au service i coitvoi et enterrement d'un des siens ^ en lur disant : k C^est demain à onze heures très^préciâes que je vous prie de venir voir griller mon oncle I n

Mais nous n'oublions pas notre rendœs'von» donné ce matin pour huit heures et prorogé par la iuitaisîe d'un mandarin Jusqu'à cinq heures du èoir. La plaoe du palais est remplie dêS troupes royales^ qui, dapieds» mais en bon ordre ^ obéissent parfaitetùent mi commandements français du généraL ^^ Bataillon carré, charge à lu baïonnette^ défilé et aaittt, musique entraînante , tout est réussi d'tine mimiftre étonnante pour des Asiatiques ! Bravo pour le ^éiiéral'-marécbal Lamachel

Cette fois le portique de là seconde enceinte nous est ouvert à deni battants : il y a des canons aor les terrasses f des sentinelles portant armes aor chaque marche de porcelaine de l'escalier sifltiettx. Nous arrivons au seuil de la salle du trdne^ ei le Roi vient au-devant du Prince en traversatit umê

THE NEW YChiU

Public libràky

TILDEN rOUNSATIONat

moisson de mandarins accroupis dans Tattitude du plus profond respect f et n'osant même pas lever les yeux sur le maître qu'ils adorent.

Sa Majesté est précédée d'une dizaine de ses enfants I qui sont vraiment ravissants : ils ont la tête rasée» excepté le sommet d'où s'élève une petite mèche entourée d'une guirlande de fleurs blanches maintenue par des épingles de saphir s leur buste nu est orné de nombreux colliers de pierreries, et leurs reins, d'une ceinture d'étoffe argentée; audessous' pend un langoutis de soie chinée rose et bleue; enfin sept ou huit gros anneaux, où sont attachés en pendeloques saphirs et rubis, s'enroulent au-dessus de la cheville. Les voilà donc ces petits êtres mignons que les sultanes ont parés et enguirlandés! L'un porte la boîte aux cigarettes , l'autre le grand sabre du Roi, celui-ci un parasol à sept étages, celtti*-là un crachoir d'or I Ils avancent en trottinant et en nous saluant de leurs plus gentils sourires «

Quel contraste entre ce^ petits chérubins asiatiques et le vieux Roi, dont la figure rabougrie est enchâssée sous une couronne-pyramide dorée, et dont les membres de squelette tremblottent sous les manteaux chamarrés elles pierreries innombrables. Sa Majesté Siamoise, âgée de soixante-trois ans, est parfaitement laide, et tient beaucoup du singe« Mais le Rot Mongltut se pique de parler anglais , et l»ous

304 JAVA. SIAIf CANTON.

comprenons à peu près un mot sur dix. Le colloque est fort solennel : le Roi nous parle de Louis XIV et de sa fameuse mission : — tout en discourant sur les grandeurs du Roi-soleil , il se détourne deux ou trois fois par minute pour cracher sa boulette de bétel dans un beau vase d'or, puis en reprend une autre dans une des boites ornementées de diamants que lui tendent ses enfants. Mais Faudience ne dure guère que cinq minutes : nous sommes sur le seuil de la grande salle du trône : le Roi nous y fait faire sept ou huit pas. Je ne saurais la comparer qu'à une nef de nos églises , tant elle est élevée et majestueuse. Ne pouvant la mesurer que des yeux» je lui donne trente mètres de long sur neuf ou dix de haut; c'est un magnifique assemblage de colonnades dorées, de lustres filigranes, de panoplies bizarres ; le parquet comme le plafond est en marqueterie brillante, et dans les parois sont coupés deux étages de galeries , sorte de loges cintrées d'où la vue plonge comme dans un théâtre de dorures. Au milieu delà paroi qui est en face de nous» est taillée une immense alcôve : des cierges d'un demi-pied de diamètre et plus hauts qu'un homme, brûlent sur les marches du trône qui est au fond et qui ressemble à un autel. Au-dessus s'élève le grand parasol à sept étages , un vrai clocher de cathédrale !

Dans tous les coins, des groupes de mjindarins

prosternés sur les genoux et sur les coudes; des meubles orientaux chargés de bijoux et de parures, des Bouddhas couverts de diamants, à côté de cadeaux (articles de Paris) donnés par les souverains d'Europe! Un fauteuil de velours d'Utrecht, à fond mobile (meuble de malade), sous un dais argenté de pacha ! Les insignes de la Légion d'honneur encadrés au-dessus d'une gravure coloriée (à un sou), représentant des sapeurs ! Des blocs de pierres précieuses à Tétat brut dans des plats à barbe de la < dernière quincaillerie d'Auvergne ! Une architecture et des boiseries d'une beauté inconnue chez nous , et des colifichets de foire de village ! Oh ! que c'est bien là l'Orient, mélange des plus admirables joyaux indigènes et d'une bimbeloterie européenne que l'ignorance des possesseurs taxe d'objets d'art;* ensemble grandiose et minable , doré et étamé , merveilleusement laqué et enluminé de peintures enfantines. Je donnerais je ne sais quoi pour voir toutes ces vitrines qui nous environnent : la plus proche nous fait éclater de rire ; elle contient un fouillis d'ivoires superbes , de jades valant des milliers de francs, de bouteilles de benzine Colas, d'eau de Cologne , et une douzaine de tasses de faïence de la grosseur d'un melon , à rebords épais et à anse solide. Il parait que c'est un malin Français qui a vendu au Roi ce grotesque ustensile de ménage, comme si c'était un service de table I

90e JAVA SIAM. CANTON.

Mais le temps d'acheter une iûupection aussi eu* rieuse ne nous eèt pas laissé. Le Roi dit quelques paroles au groupe de ses filles qui se sont tenues timidement à diêtance jusque-^là, et elles vont ou^ vrir une ea?ë à liqueurs placée sous la copie du ia*^ bleau de Géttm^ , qui représente la réception des Siamois k Paris. Une d'elles» âgée d'entiron treiie ans, couverte de bijoui seulement^ gracieuse et vraiment charmante ^ nous vene par son ordre une décoction abominable sous le nom ûé vin : le Roi tient beaucoup à trinquer avec nous en faisant son^ ner les verres » et il nous congédie fort aimable-^ ment en donnant ordre à ses filles d'apporter > en grande pompe » trois de ses cartes de visite sur papier glacé» Sa Majesté nous les a libéralement oetroj'ées, et voici le témoignage de cette royale muttiflcenée :

tt SOMDETGH-PHRA-PARÀMENDli MAHA-MONG&UT , MAJOR REX SIAMENSIUM. »

Cette fin en langue latine n'est-elle pas délicieuse? Lé bonheur veut qtie le Roi , dans ses dernières paroles d'adieu , dit aun mandarins de nous montrer demain matin les dépendances dti palais et la demeure de son collègue défunt. Les petits Princes rieurs et les nombreux mandarins nous reconduisent jusqu'à la porte. Nous promenons dans

tontes les direciioni les regards les plus avides» laais noos ne parveuoAs à découvrir ni une ombre ant fenêtres du harem» ni une apparence du fa-^ meux régiment des Amatones» qui tient, dit-on» garnison dans le palais.

14 jaiwier 1867. — Nous airons cominencé la journée» Fauvel et moi» par une visite au consul de France» M. Aubaret, capitaine de frégate» homme aimable et charmant » doué d'une facilité e&traordi*' nuire pour apprendre toutes les langues de TOrient ; M nous a raconté les péripéties de la politique en ces parages. Après avoir reconnu le protectorat de la France sur le Cambodje» le Roi de Siam a conclu avec les rois de ce pays un traité secret annulant le n6tre» et ceux-ci viennent d'apporter en cachette à Bangkolc un tribut auquel ils avaient officiellement renoncé. Le consul anglais n'a rien plus à cœur que d'encourager les Siamois dans cetto voie douteuse qui arrête les progrès de notre domination en Gochinchine. « Le Cambodje nous restera» ou je sauterai» d disait notre intrépide consul. — Par là, en effet» serait consolidée cette barrière que nous élevons entre la Chine et l'Inde anglaise; par là notre colonie pourrait plus sûrement prendre son essor, et empêcher peut-être nos puissants rivaux d'envahir peu à peu les États du grand Roi.

C'est un étrange steeple^chase que celui des in-

àW JAVA. SIAU. CAXTOX.

floences européennes dans l*extréme Orient ! Prendre, à la première occasion £ii¥orable, poor empê* cher nn aatre compétiteor de prendre à la seconde, tel est le secret peu moral assurément, mais presque obligatoire des dominations coloniales. Procéder tantôt par une condescendante protection, tantôt par une hautaine irritation ; flatter ou intimider , montrer l'épée dans. le fourreau ou hors du fourreau, voilà ce que nous fusons tous , à tort ou à raison , pour lutter contre les lenteurs sournoises, les réponses éternellement évasives, les cachotteries mesquines, les infractions flagrantes des roitelets ou des Grands Hogols de FAsie. S'il n\était si fallacieux , demi-serpent , demi-bourdon , il me ferait vraiment pitié, le cabinet de SiamI Tantôt il rampe, tantôt il sonne une fanfare indépendante. Hais, au fond, ce royaume n*est-il pas un gâteau bien tentant , placé entre deux convives , la France et TAngleterre, qui , ne pouvant plus rien manger aux autres en Europe, se sont attablées en Asie.

Nous n*avons pas oublié les Dupleix, les LaBourdonnaye, et nous avons eu la main heureuse, après avoir tant perdu aux Indes, d*avoir de nouveau tant conquis enCochinchine. Mais il est tout simple que, si nous respectons sincèrement l'intégrité du royaume siamois, nous demandions aux autres compétiteurs la même réserve. De là une situation des plus tendues, et des griefs qui, ne pouvant être mis au

SEPT jouas DANS LE ROYAUME DE SIAM. 309

grand jour, se reportent d'autant plus vivement sur les petites choses : ainsi, comme pour lesenfants qui ne sont pas sages et auxquels on refuse le dessert, notre consul a pris sur lui, et avec raison, de ne pas remettre au Roi une épée superbe et des présents envoyés par la France : il ne les donnera que si une certaine délimitation de frontières est faite selon sa demande. Le cabinet siamois s'est décidé cette nuit, en conseil, à envoyer une am^ bassade à Paris pour obtenir la frontière de ses rêves. Bien entendu la même malle emportera une dépêcbe destinée a à préparer le terrain » en sens inverse!

Mais de la scène politique nous ne tardons pas à passer à la scène comique. Le tbéâtre en plein air fait les délices des Siamois, et, à Fombre de quelques feuilles de bananiers, de jeunes acteurs égayent pendant le jour entier des centaines de spectateurs accroupis. Coiffés de couronnes royales dorées, couverts de cuirasses et de cuissards de métal brillant, ils dansent au son d'une musique infernale, sautent, chantent, se battent, pour représenter les épisodes fabuleux de leur histoire nationale. Malgré la bizarrerie du jeu, l'enluminure épaisse des visages, les sauts périlleux de la troupe, nous ne restons pas longtemps en contemplation devant ce spectacle drôle, mais inintelligible pour des Européens. D'ailleurs les sons lointains des tam-tams royaux nous avertissent

310 JAVA. »IAU. GANTOK.

qu'il eit rbeure de vUUer les dépendances du palais» comme le Roi nous Ta promis bier.

Un « phaya » » mandari» Têtu de soie eei-ise» 9st notre ekerone et nous guide à travers un dédale d'escaliers de faïence, de tourelles bariolées, de terrasses à quatre étages, et de statues grotesques de granit rouge. Nous voki dans la pagode du Roi : elle brille comme les antres de miroiteries et. de tuiles vernissées, mais dès l'abord elle frappe les yeux par son pavé tout entier en briques de enivre sur lequel peuvent niharcher les profanes : tontefois, de distwM^e en distance sont tcAdues à terre des mties d' argent j tressées comme des cotfes de mailles, et que peuvent seuls feuler les pieds im Roil Fresques et lusses, colonnes et hràle-f>arfuma aei«t é^Upaé^ par Vautel du fond, ousoint entassés des c^ntainea de (ouddbas ^ de parasols enricbia de rubis et di^ aimanta : ils semUent autant de gerbes d'un feu 4'artiQce jetées autour de la grande idole qni e»t la merveUle de Siam. CeUe»ei r^résente un Bouddba de taille bnwaine en or massif i la tète est faite 4'uMe $euie émemmde, finiment seulptée, et d'vn éclat respleii^ dissant ; elle est surfiaoAtée d'un easque de aapJbdr et d'opale. Q pavait que le consul d^Ai^eteirre oa a offert plus d'un milUoia an nem de am g<Nuve9n^ment^ nsais $a lit^eaté Meyagknt ti^t è e«Me t^ comme à la sienne propre^ eé il me s>emble eu efilçt qu'elle doit être uniqne dans le monde! i<e& an*

SEPT JOtJRS DAlig LE KOYAIJME DE SIAM. 311

nales du royaunie parlent de sa déeeuverte il y a environ sept ou huit siècles. — a En eas de révo^ lution y nous dit un Européen au service du Roi , voilà la statue que je me eontenterais de prendre , pendant que le Roi s^ débrouillerait avec ses huit cent soixante^quinse femnies. En y ajoutant les deux nia« gots de quatre pieds, en or massif, qui se^t les satek lites de Pémeraude, je pourrais jouir d^une honnête aisance ailleurs. » Simple, pet, moral et bien seuti I Ailleurs... en efibtt mais trouvera-t-;il sans peine un paysoùlesconfiscations de ce genre soientep honneur?

Tout e« nous extasiant sur les richesses incon* nues que recèle eetle pagode, et que je ne voi^s décris plus après ces deux traits, de peor de tom^ ber dans un catalogue de bijoutier, nous ne pouvons BOUS empêcher d'admirer la simpKeité et la pauvreté des modestes talapoins, gardiens de tant de splen^ deurs, qnt cheminent pieds nus, en portant leur is^a^r^ mite de 1er, entre ces régiments de dieufc d'or.

De la pagode à la Monnaie, il n'y a qu'un pus, mais un grand contraste : car là l'or est pur, les diamants sont de l^ plus belle eau; ici le roi Mongkttt croirait manquer à tous ses devoirs de roi asiatique, s'il ne battait la plus fausse de» monnaies. Le mandarin monnayeur, orné comme Bouddha d'un embonpoint à trois étages, d'un langoutis rose^nymphe émue, d'une vingtaine de bagues aux doigts des mains et des pieds , nous montre ses liâgots et ses

coins. Grâce à^sa science des alliages, le Roi fait quelques millions de bénéfice , et il parait que le bon mandarin lui-même ne dédaigne pas d'arrondir son patrimoine à raison de quatre cent mille francs par an. Hélas! la monnaie des pilules d'argent, ce système d'apothicaire du roi Hongkut, ira mourir; on ne frappera plus que des pièces plates , avec les parasols d'un côté et l'Élépbant blanc de l'autre. Digne imitateur des largesses royales , le fonctionnaire, qui rit jovialement en tapant des deux mains sur ses replis de graisse, nous donne à chacun un sou de cuivre (élevé ici à la valeur imaginaire de quatre sous), et un liard de plomb qui vaudrait un dixième de liard en France.

Je ne vous ai encore parlé de la chaleur de Siam qu'en passant : aujourd'hui, quoique nous soyons en plein hiver, il fait si étoufiant que nous avons emporté notre thermomètre, et voici les difierentes moyennes que nous observons dans le jardin de la pagode : — température de l'air à l'ombre, 46* centigrades ; température du sol à l'ombre, 55"" et demi. — Songez à ce qu'elle est, quand nous faisons en plein soleil des promenades de cérémonie dans les avenues dallées!

C'est pourtant sur ces dalles brûlantes que nous marchons en sortant de la Monnaie ; et devinez où nous allons? Présenter, sur l'invitation du « Primus rcx Siamensium » , nos respectueux hommages au

second Roi qui est mort au commencement de

l'année dernière. — Après avoir vu brûler du Siamois, c'est la chose la plus curieuse du royaume. — Ledit Roi est donc mort il y a neuf mois : après quantité de cérémonies extraordinaires , il parait que, suivant Tusage antique et solennel^ on a Installé son cadavre sur un trône de bois de fer, mais percé; et au moyen d*un entonnoir introduit dans son gosier, on lui ^ fait avaler une trentaine de litres de mercure :' l'opération Ta desséché trèspromptement; le vif-argent, plus ou moins amalgamé, était recueilli au fur et à mesure dans un vase de bronze sculpté placé sous le trône. Chaque matin, tous les corps constitués de l'État venaient en grande pompe chercher le vase, et. allaient religieusement le vider dans la rivière. Quand Sa Majesté n° 2 fut ainsi réduite à la sécheresse d'un vieux copeau , on la plia en deux , et ramenant 'les jambes à la hauteur du front, on ficela le tout comme un saucisson, qu'on déposa dans une urne d'or, au sommet d'un catafalque magnifique.

C'est ce Roi , ayant neuf mois de bouteille , que nous venons voir! Sous les belles colonnades de son palais circulent avec onction des centaines de mandarins de sa maison civile et militaire : nous passons sous huit portiques : des esclaves tirent un

1 Ceci nous a été raconté par le Père Lamaudie , les autres missionnaires de Siam et le général Lamache*

314 JAVA. StAM. CANTON.

grand rideau : toute la salle du tr6ne nous apparaît. — Le Roi mort, blotti dans son pot, au sommet de son autel, tient sa cour exactement comme s*|l vivait. On nous dit de le saluer, — adopté : grande satisfaction des mandarins alignés à droite et à gauche, fumant leurs cigarettes tout en se prosternant le front contre terre : en signe de deuil , ils sont tons en blanc. Un des pages va chercher sur le catafalque de gros cigares , et nous les apporte dans une corbeille de filigrane rougeàtre : il marmote quelques paroles, on nousi les traduit : k CTest de la part du second Roi quMI nous les offre, et qu^il les allume avec un des cierges mortuaires. » De longs cordons blancs et dorés s'étendent du socle du pot d'or dans toutes les directions, comme les fils d'une toile d'araignée : k Fextrémité de chacun est un mandarin en adoration. — Dans leur cropnce, ces cordons portent au Roi leurs paroles et leurs prières, ils les pressent contre leurs lèvres avec une émotion et une foi saisissantes. Enfin itne grande corbeille d'or est sur la première marche du mausolée, toute remplie de lettres et de placets adressés au défunt de* puis la dernière semaine. On attend la réponse! Tout ce spectacle est étrange au possîMe : quelle idée originale que de continuer pendant une année la vie d'un Roi empoté , et d'entourer sa dépouille d^ toute U vivaui» animation d'une QQUff, d'un fumoir et d'une eorresponâ^nce!

De même son harem entier est, depuis neuf mois, réservé pour son usage personnel ! Au lever et au coucher du soleil, ses centaines de femmes viennent parler par les cordons blancs à ce mari calmé et înofiensif. Aux yeux des Siamois, ce n*est pas du veuvage, c^est de la vie conjugaler. .... prolongée seulement. Elles ne cesseront de lui appartenir que le jour où il sera mis sur le gril , et il est bien entendu ^e la fable des épouses se jetant sur le bûcher de Fépoux ne se réalisera pas.

Pour nous , stupéfaits et enchantés , nous faisons à Sa Majesté nos plus civiles révérences , en la remerciant de sa bonne réception, de ses bons cigares, et en lui souhaitant de s'allumer aussi bien qu'eux I

Dans deux mois donc, les scellés seront levés : le Roi survivant décantera le bocal d'or où son collègue est en conserve, et pendant qu'on sortira sa peau et ses os, pour les faire griller au haut de la magnifique montagne artificielle que nous avons visitée avant-hier et qtîe Ton dore sur toutes les tranches, le roi Mongkut doublera du coup son sérail, prodiguera à son bon peuple danses , festins , revues et illuminations.

Ce second Roi confit, auquel nous venons de rendre visite , n'a pas encore de successeur. Jusqu'à présent, il y avait toujours à Siam deux Rois régnant en même temps : Tun menait toutes les affaires, l'autre recevait surtout les honneurs. Il parait que

r harmonie la plus douce unissait les deux monarques depuis un temps immémorial. Cela doit s'attribuer moins à une conformité d'idées et à un respect pour le pouvoir suprême, qu'à l'apathie langoureuse de la race siamoise, à la placide jouissance de richesses, de harems et d'adorations qui constituent, bien plus qu'une pensée de gouvernement, le rôle des rois asiatiques. D'après ce que l'on nous dit ici, il est très-probable que cette royauté jumelle , fondamentale jusqu'à présent, ne sera point restaurée : le roi Mongkut semble décidé à garder pour lui seul prestige, femmes et finances, et son unique héritier sera son fils aîné, » Alongkut » , que nous avons vu hier\ Ainsi la couronne siamoise, s'inspirant des usages de l'Europe, sera simplifiée et enrichie. Nous voudrions attendre les fêtes superbes qui seront célébrées pour les funérailles du second Roi et de la deuxième royauté , mais deux mois seraient bien longs à passer dans une ville qui n'a plus de grandes nouveautés à nous ofirir, et nouô verrons peut-être ailleurs, pendant tout ce temps, des choses moins curieuses, mais plus intéressai^tes.

Notre après-midi se passe sur la grande place publique, au milieu d'une foule immense. Le talapoin à robe jaune-serin abonde, et, sans nul doute,

1 Les journaux de novembre 1868 ont annoncé la mort de ces deux Princes, au moment même où leur nom impérissable servait de base à rétablissement de l'unité royale.

font le a high life n de Bangkok s*est donné rendezvous pour quelque solennité. Plus de langoutis en cotonnade, plus de simples anneaux aux pieds des jeunes filles; mais de longs cortèges de femmes de mandarins sous des écharpes de soie écarlate et dans des langoutis d'étoffes chinoises qu'envieraient nos a nouveautés » du boulevard. Comme nous nous étonnons de la variété des âges et des costumes de chacun des pensionnats féminins qui se promènent en zigzag dans la foule , nos compagnons veulent bien nous expliquer les mœurs des Siamois au point de vue du ménage.

Chaque mandarin possède un harem de douze, vingt ou trente femmes-, suivant son caprice et son budget : qu'il soit » Somdet-chao-phaya , Chaophaya, Phaya, Phra ou Luang » (ce sont les cinq rangs de cette aristocratie), il doit se distinguer du peuple par la quantité ou la qualité de ses femmes. Parmi elles, une seule est dite a grande », c'est celle qui a été épousée après les a kan-mack » ou fiançailles solennelles; toutes les autres sont réputées a petites » . Presque toutes sont achetées , mais je n'ai pu savoir au juste le prix moyen : j'en vois du prix de sept à huit cents francs qui sont fort gentilles : avec quinze cents francs on doit acquérir des créatures angéliques. Chose essentiellement bizarre et paradoxale, c'est la a grande » femme qui est chargée par l'époux de faire les achats de remonte

du harem; c*est elle qui a la haute main sur toute la troupe, qui la-mène à la promenade , préside à la cuisine, au logement et à la toilette. Mais aussi elle seule peut hériter et donner naissance à l'héritier du nom et de la fortune; elle seule ne peut pas être vendue; quant aux autres, inlascivum sedmiserabUe pecus ! » si elles font par leurs grâces , leur beauté et leur jeunesse les délices du maître, elles ne sont pourtant qu'une marchandise; et lorsque le mandarin perd au jeu, achète des terres, ou fait de mauvaises affîiires de commerce, sa bourse épuisée, il paye en femmes et en enfants, qui deviennent, à un taux fixé pat la loi, la propriété du créancier.

Mais je veux oublier ces coutumes révoltantes , acceptées ici avec une placide naïveté , pour vous peindre en trois mots ces harems ambulants. Voici en tôte la u grande » mandarine, vieille matrone en général, dont le crâne rasé n'est plus ombragé que par un toupet blanchi , et dont les mollets se rident. Puis viennent quinze et vingt u petites » , jeunes femmes coquettes et pimpatites, avec Fécharpe sur la poitrine, si elles sont achetées depuis moins de deux ans; sans autre vêtement que de^ colliers d'or jusqu'à la ceinture ^ si la lune de miel est passée : la reine du moment, favorisée par le maître , se distingue souvent par la surabondance des joyaux.

A quelques pas en arrière est la suite des esclaves»

SEPT JOURS DANS LE ROYAiJUE DE SIAM. 319

qui se comptent par soixante et quatre-vingts : ils portent des coffrets , des amphores , des boites en filigrane et des corbeilles.de fruits. Pauvre race encore que celle-là I Elle forme plus d'un quart de la population de Siam : faits prisonniers de guerre ou nés dans cette caste^ ils représentent chacun une niarchandise valant de deux cents à trois cents francs. Les hommes cultivent, rament, construisent; les femmes servent dans Fintérieur de la ïnaison , et leurs enfants contribuent à augmenter la richesse du patron. Hais c'est là une chose connue, et je ne vous la cite que pour vous faire voir d'où dérive, comme d'une source naturelle, cette vente immorale ^ qui en est le corollaire , de la femme et des enfants par l'époux et par le père. Mes regards ébahis semblent au Père Larnaudie des regards d'incrédule, et» pour me convaincre y il me montre ce soir le livre de Monseigneur Pallegoii sur le royaume de Thaï ou Siam (1854), d'où j 3xtrais la traduction du contrat suivant: «Le mercredi, sixième mois, viûgt*cin* quiëme jour de la lune de l'ère 1311 , la première année du Coq , moi sieur Mi , le mari , dame K6t » l'épouse, nous amenons notre fille Ma pour la vendre au sieur Luang-si, pour quatre-vingts ticaux (240 fr.), pour qu'il la prenne à son servide'en place des intérêts duSé Si notre fille Ma vient à s'enfuir, que son maître me prenne et exige que je lui trouve la jeune Ma. »

La tendresse paternelle et ramour de la propriété opposeraient un frein à ces ventes incroyables, si le taux de Fintérêt de Fargent n'était de trente pour cent à Bangkok; de là la moindre dette force en quelques années àja décomposition de la famille. Je conçois que l'abolition de Fesclavage présente des difBcultés matérielles et temporaires qui demandent des ménagements; mais s'il y a encore en ce monde/et je le crains, des défenseurs théoriques de l'esclavage , ne doivent-ils pas voir où peuvent être entraînées des races naïves par ce principe maudit, contre lequel nous voyons ici un argument véritablement nouveau? Du moment, en effet, qu'un homme peut posséder et aliéner un autre être humain qui ne lui est rien par le sang , pourquoi ne pourrait-il pas vendre un enfant qui est sien par la paternité, et une femme qu'il s'est donnée par un contrat de livraison et de mariage ? Il est vrai qu'on dira pour le royaume de Siam, ce qu'on a dit pour les Etats confédérés d'Amérique : a Les esclaves ne se plaignent pas et sont dans une condition parfaitement heureuse. » Ici, je le reconnais, la douceur proverbiale des Siamois , accordant la paresse des esclaves avec la nonchalance des désirs des maîtres, fait de leur caste une race sans soucis comme sans joies : quand le travail est sans salaire, toute force ne devient-elle pas inerte ?

Mais je reviens à notre place publique où se

coudoient plas de vingt-cinq mille mandarines et esclaves y où une douzaine des enfants du Roi chevauchent sur des poneys caparaçonnés d'argent, avec une suite de grands seigneurs trottinant en laugoutis roses et azur. Tous les ans, à cette époque, le Roi nomme a Roi de trois jours » un de ses mandarins favoris : c'est un petit carnaval. Il y a quelques années encore , cç Roi éphémère avait le droit de prendre pour lui tous les étalages des boutiques qui se trouvaient sur son passage , ou de les faire piller par ses esclaves. Bien plus, il devenait, comme parla baguette d'unefée, propriétaire de toutes les jonques chinoises qui avaient le malheur d'entrer à Bangkok pendant son règne. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus qu'une bacchanale joyeuse qui coûte à Somdetch- Phra-Paramendr-Mongkut quelque vingt mille francs en noces et bombances.

Sur la place'où nous admirons les types les plu^ excentriques, est installée une haute balançoire, audessous de laquelle on a creusé un sillon. Alors le ministre de l'agriculture s'avance, et devenant gymnasiarque pour la circonstance , il se fait balancer à toute volée dans l'espace , afin d'appeler, pour cette ère nouvelle, sur toutes les campagnes du royaume la faveur du bon génie, protecteur des récoltes. Le Roi de trois jours lui succède et l'imite, à la grande joie d'une foule silencieuse et recueillie tout à l'heure, qui redevient bruyante et se met en

devoir de recommencer son tapage infernal , renforcé de cymbales stridentes et de bourdonnants tam-tams.

Nous laissant porter par le flot, nous arrivons jusque devant la façade du palais à tourelles où le héros de ce carnaval agricole donne sa démission sur les marches du balcon royal. En ce moment, toutes les galeries et les terrasses du palais se garnissent, comme par enchantement, des costumes les pluit brillants : ici des milliers d'esclaves, plus haut des troupes de mandarins dont les couleurs voyantes font une vraie bande de perroquets et de cacatois : le ramage du reste ressemble au plumage I Au sommet enfin , toutes les femmes du harem passent leurs tétès et leurs bustes nus à travers le grand grillage de bois qui forme la cage de tant d'oiseaux captifs : elles hissent au-dessus de leurs têtes les petits enfants du Roi, avec leurs joyaur d'apparat tout chatoyants.

Sur la droite est une tourelle blanche dont lej créneaux laissent voir des canons d'une si grande longueur que je les prends d'abord pour des lunettes astronomiques. Soudain la tourelle se couvre d'uniformes écarlatel Ce sont les Amazones! En voici tout un peloton qui vient monter la garde, le schako rouge sur l'oreille, un courbe yatagan en sautoir, le fusil à baïonnette au port d'armes : j'allais dire le petit doigt sur la couture de la culotte ; mais non,

c'est an langoutis bouffant, demi-jii{)on, demi-caleçon de bain , descendant jusqu'à mi-cuisse. Les gra- <lins et le couronnement de la tour en sont vite couverts : manœuvrant à merveille leurs longs fusils, affichant des postures martiales, ce corps militaire. . . . de ballet nous fait rire de bon cœur. Elles hissent d'abord trois fois le pavillon rouge à Éléphant blanc : le Roi alors ne fait qu'une courte apparition au balcon, et rentre à pas précipités dans la salle d'audience, où règne, paraît-il, la plus vive agitation.

Depuis huit jours en effet. Sa Majesté confectionne sa leHre à l'Empereur Napoléon , atee grand renfort de conseils nocturnes qui se terminent toujours par la mise au feu de la lettre rédigée' la veille, et par l'élaboration d'un message nouveau destiné au même sort le lendemain ! Qui sait si, après un enfantement aussi torturé, cette lettre infcMrtnnée ne finira pas par aller toui droit au fond de panier du quai d'Orsay !

En attendant, le soleil se couche, et les Amazones, sur un rhythme nasillard, élèvent jusqu'au sommet du grand mât une lanterne antique, historiée et ciselée. Avec elle sont bissées deux gracieuses bran^ ches de palmier que la brise balance. C'est, parait-il, pour dire au diable que « Ton veîlle w , et pour le chasser au loin. Fidèles h la vieille croyance, bien des maisons sur la rive du fleuve imitent au même instant le signal superstitieux de la grande tour.

15 janvier 1867. — Comme depuis trois jours nous n'avons cessé d'explorer les pagodes, les palais» les places publiques et la ville flottante de Bangkok, nous voulons aujourd'hui nous arracher à cet échiquier de monuments de faïence et de miroiterie, pour voir la campagne environnante. Elle n'est pas pittoresque et elle n'a pas les paysages admirables de Java y mais elle est d'une immense richesse. Les crues du Me-Nam, le Nil de c^tte Egypte asiatique, fécondent chaque année d'un limon réparateur cette éternelle vallée de rizières qui fournissent déjà par an y en dehors de l'approvisionnement de tout le royaume, une exportation d'environ quatre cents navires de gros tonnage ! Mais les Siamois , heureux de leur paisible aisance , ne tirent pas de leur sol le dixième du produit qu'ils pourraient en recueillir. Il y a des mandarins et des esclaves , mais il n'y a pas de commerçants : il y a des paysans maraîchers, fournissant les marchés de la bourgade ou de la ville la plus proche; mais il n'y a pas d'agriculteurs. Tant que l'or abondant des mines de l'intérieur, et les impôts établis , suffiront au trésor royal et entretiendront ce faste extérieur, ce clinquant habituel d'une population qui adore son Roi omnipotent, quel pourrait en e£fet être le motif qui pousserait les Siamois à des travaux fatigants , puisque le Roi seul en toucherait le bénéfice I

Pour deux ou trois sous de riz et un sou de

poisson , un Siamois vit confortablement : il résulte de là que le travail est presque illusoire sur cette terre, que la nature semble avoir créée d^autantplus productive que ses habitants consomment moins. Que de parties fertiles encore incultes» que de vallées où Ton pourrait faire sans grande peine deux récoltes de riz de plus par an I Que d'étangs, véritables viviers naturels, où le flot apporte des millions de poissons, et que le jusant laisse presque à sec sans que personne vienne les ramasser I S*il y avait d'autres éléments que cette noblesse mandarine énervée dans le sérail et ces esclaves porteurs de boulettes à mâcher; s'il y avait ici une grande direction pour les travaux utiles, des travailleurs excités par Fappàt du gain et non plus par l'intimidation du rotin ; si, en un mot, cette terre rendait et exportait ce que Dieu lui a donné, quel puissant remède affecté aux misères de ce monde, quelle provision pour parer à une disette comme celle qui a désolé les Indes et l'Algérie, et qui menace toujours la Chine !

Oui, s'il y a par excellence à Siam un cachet saisissant d'élément asiatique non amalgamé; si ces aiguilles de porcelaine des pagodes* abritent un peuple qui n'a jamais connu qu'elles ; si c'est un boulevard aussi riche qu'original de castes adorées et de castes serviles, de harems brillants et de talapoins en guenilles, de Bouddahs dorés et de huttes

misérables; si c'est de FOrient pur, à la fois égoïste et brillant, arriéré et grandiose, il y a là d*autres découvertes à faire que celles du touriste : il y a des secours à chercher pour l'humanité qui souffre : il faut ouvrir cette* porte et tenter d'activer ceux qui s'isolent derrière elle. Les armes pour cela ne sont pas nécessaires : les Chinois donnent ici l'exemple d'une intrusion paciSque. Les quelques milliers qui ont immigré à Siam] ont accaparé tous les négoces ; tout ce qui est travail dans le royaume est stimulé » organisé, fructifié par leurs mains. Autant le Siamois représente l'indolence, autant son remuant parasite du Céleste Empire est le type de Tâpreté au gain et de la constance dans les efforts laborieux.

Aussi ne devons-nous pas laisser stagnantes des eaux qui} mises en mouvement, pourraient être si fécondes. Le jour où Siam sera relié à la grande ligne des Indes et du Japon qui pivote sur Singapour ^ le jour où un comptoir de commerce^ au lieu de faire une aventure d'une course à Bangkok , en fera un préliminaire sûr de négoce lucratif, les chiffres donneront raison, j'en suis convaincu, à mes premières impressions. Je voudrais du fond de mon cœur que la France recherchât, au moyen de nps magnifiques a Messageries impériales » » l'honneur de cette conquête commerciale, pacifique et légale, — la seule que nous puissions ambitionner, la seule qui nous donnerait d'autant plus de prestige qu'elle

SEPT JOURS DANS LE ROYAUME DE SIAM. asi

serait plus désintéressée sar la question du territoire, plus propagatrice et plus internationale.

Avec ses petits moyens, le Père Larnaudie a montré aux Siamois tous les services que devaient leur rendre nos inventions modernes. Pendant que nous parcourons dans une barque rapide les canaux ]uî se croisent au milieu des campagnes , nous ne voyons devant chaque hutte que mortiers de bois de teck, où un rustique pilon , soulevé lentement par quelques femmes nues , décortique de bien pe* tites quantités de riz de la façon la plus lente et la plus primitive. Mais bientôt nous arrivons à un moulin qu'a monté et ensuite vendu Tactif mission-» naire : ses machines à vapeur font, comme vous pouvez Timaginer, une besogne centuple de celle des Indigènes. Dans plusieurs branches de Tindustrie , il a ouvert à ces populations naïves des voies nouvelles, et si un semblable élan était secondé par des moyens pécuniaires qui ne peuvent être de son ressort, le royaume serait traiisforn^é en dix ans!

Voici vingt-deux ans que ce Père infatigable habite ces parages, et il s'y est fait adorer. Botaniste et physicien , chasseur et mathématicien , ayant la voix grave et pure du prêtre avec la maigreur basa- , née, la. moustache militaire et Tair martial d*un officier d'Afrique, il a traversé les grands bois de Tintérieur, en préchant partout pour instruire les

autres et en recaeillant en même temps pour luimême mille connaissances précieuses. C'est notre bonheur que de Tentendre raconter sa vie nomade et aventureuse au milieu des tigres ou des populations hostiles. Mais ce que nous voyons surtout; c'est qu'après Paramendr-Maha-Mongkut, il est le roi de Bangkok I Devant lui , tous et toutes s'inclinent avec un sourire de bienveillance , — digne récompense de sa compatissante bonté I

Des phases originales n'ont pas manqué à sa vie d'exil volontaire : il est le premier, par exemple, qui a fait de la photographie dans cette ville» et vous jugez d'un seul coup d'oeil des effets magiques qu'il a produits. L'électricité, à son tour, lui a donné mainte occasion de faire des merveilles. Un jour entre autres , les talapoins l'ont provoqué en défi, et, devant un rassemblement immense, l'un d'eux a proclamé qu'il invoquerait son a génie bouddhique n avec de telles formules qu'il ferait de force courber la tête au a Diable des chrétiens » . La comédie sembla d'abord favoriser les desseins des hommes à robe jaune; elle devint désopilante quand les deux talapoins, qui s'étaient déclarés in« vulnérables , saisirent d'une main ferme les extrémités de la chaîne d'une machine électrique et s'y attachèrent solidement. Dès que le disque tourna entre les coussinets de peau, les étincelles jaillirent et les secousses firent pirouetter les malheureux

dans les plus grotesques contorsions, comme les grenouilles de nos laboratoires» avec accompagnement de hurlements frénétiques et de danses macabres I

La vapeur, elle aussi , a fait son entrée à Siam , mais bien plutôt pour le bon plaisir du Roi que pour la prospérité du peuple. Nos agiles pagayeurs nous font passer devant une douzaine de yachts

royaux, fort jolis pour Teau douce surtout,

commandés, en général, par des capitaines allemands, et tenus en bon ordre par des subrécargues chinois. En naviguant ainsi sur le Me-Nam, bien en amont de Bangkok, nous arrivons à l'arsenal des barques royales de cérémonie : figurezvous d^mmenses pirogues, taillées chacune dans un seul tronc d'arbre et longues de quarante-huit mètres : la poupe et la proue, entièrement dorées, s'élèvent élégamment en forme recourbée avec de superbes ornements de bois sculpté qui représentent des dragons aflés, des crocodiles dauphins et des Siamoises-naïades : au centre est un dais majestueux. Ce doit être un très-beau spc^ctacle, quand le Roi se promène en grand apparat sur le fleuve, de voir cette flottille de barques effilées , montées par quatre-vingts rameurs à pagaies enluminées d'or, auxquelles font cortège les riches embarcations des mandarins jaloui de refléter l'éclat royal et accompagnant leur procession nautique du charivari le plus oriental.

â30 JAVA. SIAM. CANTON.

De là nous allons au chantier de construction, où les Siamois terminent de jolies corvettes de bois de teck, sur plans européens : des machines à hélice, venant de Glascow, y seront bientôt installées. Ces ouvriers sont vraiment très-intelligents et contruisent fort bien, malgré Faspect primitifde leurs chantiers» qui sont plutôt des docks : à vingt pas du fleuve, ils creusent un immense trou au fond duquel ils charpentent le navire ; quand il est fini , ils coupent la digue, et le bâtiment se trouve à flot. 'Mais c'est surtout aux croisières du golfe qu'ils destinent leur marine, car la haute mer n'est pas leur fort, depuis la campagne si fameuse dans laquelle , tentant de doubler le cap de Bonne-Espérance , ils ont coulé à pic en route.

17 janvier 1867. — Ce matin, le Général arrive comme un foudre de guerre : il nous annonce que le Roi, apprenant que nous devons partir demain par le ChoW'Phya, veut encore une fois voir le Prince et lui dire adieu. Nous nous rendons en hâte à la partie du palais qui est attenante au sérail. Cette extrémité des pavillons royaux est de la plus grande élégance : six étages de toits vernissés en bleu, orange et vert, des éperons brillants sur les corniches, de la miroiterie sur les pignons , forment un ensemble que relève la construction à jour de cette aile de kiosques. La toiture étincelante n'est pas soutenue

Page 1