‹ Je deviens colon; moeurs algériennesChapitre 14 sur 28 · XIV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XIV AVANT-PROPOS

» Mon Dieu, mon cher ami, je te répondrai franchement :

» Ou les supprime. ■

» Tu ris ? Écoute la leron de l'expérience.

» Au début, nous avions honte de nous écrouler sur nos chaises au milieu du souper. Alors j'avais pris le parti de poser ma montre sur la table. .J'avais décidé :

» — On ne se couchera pas avant neuf heures.

» Et je faisais des efforts loyaux pour soutenir la causerie. Celte belle résolution a duré tout juste une semaine.

» .Je ne demande qu'à recommencer devant toi l'expérience. Tiejîs-tu le pari ? Faut-il que je mette mes deux bons chevaux sur mon fourgon, mes coussins de cuir sur les banquettes et que je vienne vous guetter, un de ces malins, à la gare de Maison- Blanche ?

» ÉftIC. »

Si j'cxaiiiiiie ici IV'lal dcsprit dans lequel j'ai répondu à Éric: « Oui, nous venons, avec joie », c'est que sans doute il m'est commun avec plusieurs. -N'est-ce point en découvrant sa pensée la plus intime que l'on a chance d'exprimer le sentiment d'autrui ? Le moi haïssable, c'est celui qui ignore cette vérité d'expérience.

D'où vient donc qu'à cette date précise de l'automne 189i, un habitant de Paris, placé comme je le suis pour jouir des agréments de la ville la plus cérébrale du monde, éprouve un soulagement à la pensée de s'éloigner pour ([uelques mois?

Les joies que Paris nous donne ne sont pas des joies de sentiment. Ici la vie mondaine fait tort à la

vie familiale. Les amitiés sont rares, difficiles à entretenir ; l'intimité — ce charme de la province — est presque nulle. C'est la rançon des distractions perpétuelles où l'esprit s'éparpille. En revanche, la vie intellectuelle est plus intense que partout ailleurs. Cela tient au goût que les hommes ont de faire hommage aux femmes de leur mérite, sérieux ou frivole. Les femmes du Nord qu'on délaisse pour boire nous font sourire quand elles parlent de l'humiliation intellectuelle où vit la femme française. Notre langue est là pour attester que les philosophes, les savants, les politiciens, les artistes, les mathématiciens eux-mêmes ont toujours voulu tenir les femmes au courant de leur pensée. C'est la tendresse pour la femme qui a fait de la langue française l'outil unique qu'elle est devenue.

Dans ces conditions on imagine de quelle utilité est, pour un écrivain, le contact de Paris, Cet homme est par définition celui qui doit tout connaître. Dans la pratique il vit pour une large part aux dépens du prochain. Et comment en userait-il autrement? Si sérieux que soit son savoir particulier, il ne peut pas embrasser toute connaissance. L'homme de lettres recueille donc à Paris ces vérités générales, ces jugements individuels que des esprits spéciaux formulent avec un goût français de la politesse, dans des causeries intelligibles à tous. Ainsi, par la seule fré-

quentation de ce qui s'appelle « le monde et la ville » on acquiert à Paris des clartés de toutes choses; on est tenu au courant de la pensée publique, presque sans personnel effort.

Mais voici qu'il y a un temps d'arrêt dans ces plaisirs intellectuels auxquels Paris nous avait habitués. La cause? Tout le monde la nomme: de récentes catastrophes, financières ou politiques, ont tourné l'attention d'un autre côté. Paris a eu sa petite « terreur » ; il a joué, une saison, au jeu dangereux des « suspects ». Il n'ignorait pas les corruptions qu'il coudoyait avec une indulgence égoïste ; mais l'éclat des indignations a semé l'inquiétude. Un médecin mondain, devant qui l'on analysait cet état de contrainte qui gâte tous nos plaisirs, disait naguère :

— INos clients ont subi une rude alerte. Leurs foies ne sont pas encore remis.

Les consciences, elles aussi, souffrent. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire ce qu'écrivent les très jeunes gens. Faites aussi grand que vous voudrez chez cette génération le regret de ne point se découvrir le génie qui a manqué à leurs aînés pour entraîner les foules, on sent percer à travers leur souffrance deux éléments précieux d'action et de progrès: la dignité et l'amour des hommes. L'une comme l'autre, ces deux délicatesses sont quotidiennement

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blessées par riiidilïéreiice de Paris pour tout ce qui n'est pas son inquiétude de l'heure. L'estime des classes dirigeantes va ouvertement aux malins qui tournent le code. Elles sont importunées par les récriminations des dupes. Presque ouvertement, elles appellent de leurs vœux le maître qui les débarrasserait des rêveurs de justice sociale et des maniaques de la probité.

Dans cette incertitude de la conscience générale, des esprits sans chimère qui, à une autre minute du siècle, se seraient contentés de cette morale courante qui était dite autrefois « morale des honnêtes gens », sentent la nécessité de descendre dans leurs conscience et de déterminer le plan de leur vie. Je crois bien que ce désir est vif surtout chez ceux-là qui ont des enfants à élever. Nous avons tous souffert de la duplicité des sceptiques, de la féroce intelligence de leurs intérêts, qu'ils se découvraient au bon moment. IS'ous voudrions faire à nos fils des âmes moins incertaines. Nous rêvons d'une éducation qui les armerait pour la résistance sans tuer la pitié dans leurs cœurs. Nous-mêmes nous espérons nous fortifier en définissant cette morale.

Pour ma part, je l'avoue, dans la recherche du principe sur lequel on pourrait asseoir un pareil enseignement, j'accours, en badaud, à l'appel de ceux qui découvrent la vérité au fond de leur puits. Ces

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temps-ci, les Norvégiens menaient grand brnit d"une pareille découverte. Ils prétendaient avoir dégagé des inconnus la formule du devoir moderne. J'ai traversé la mer pour en avoir le spectacle. Je suis revenu émerveillé de la bonne volonté, de l'effort immense. Mais de trouvaille? Point. Je constatai que l'Oracle du Nord se dérobait au moment de conclure. Du moins je remportai un profit de ma visite. Je fus frappé de l'insistance avec laquelle ce sage prêcliait la nécessité de la retraite, la l'entrée de chacun de nous en soi-même. Je résolus d'en essayer l'effet sur moi. Je m'attardai dans la solitude norvégienne à ébaucher le plan d'une vie nouvelle. Je me promis d'en noter les étapes, dans cette certitude que toute sincérité est intéressante et que celui-là qui aime les autres acquiert le droit de parler de soi.

Le premier acte de cet effort nouveau fut une suite de conférences sur l'amour.

.Je m'avisai que presque toute mon attention d(^ jeune romancier s'était fixée sur ce sentiment d'exception. J'en avais fait, de bonne foi, la matière d'une douzaine de livres. Il avait été pour moi, comme pour tant d'autres qui écrivent, un objet de dissertations j)sychologiques, une occasion de prétendre à la subtilité de l'esprit, ou l'ardeur de la sensualité. Je n'avais même point songé que, pour 1rs feminrs modernes, particulièrement poiu' les Parisiennes, et,

dans Paris même, pour les Parisiennes d'un certain Paris, l'amiour est la dernière des religions, un effort désespéré pour donner à la vie une base solide.

Je crus donc que j'avais à réparer de ce côté-là. Peut-être dt^vais-je aux femmes qui avaient pu me lire avec un redoublement de souffrance de me placer à leur point de vue exact pour parler de l'amour.

— Mesdames, leur dis-je ou à peu près, vous vivez à une heure difficile. Votre foi religieuse est ébranlée ; la brutalité que la philosophie régnante développe chez les hommes de votre intimité vous a rendu leurs principes suspects. L'état social même est pour vous un sujet d'inquiétude; vous avez vu la misère d'en bas; vous n'ignorez pas qu'elle s'en prend à votre luxe; vous ne savez pas ce que demain vous réserve et vous ne voulez pas entrer dans l'inconnu sans espérance. Un sentiment solide vous serait un radeau dans la tourmente. Ailleurs on vous conseille de demander à la foi cette sécurité de sauvetage. Je chercherai avec vous si vous pouviez la trouver dans l'amour.

Le silence dans lequel tombèrent ces paroles, toute cette première causerie, m'a laissé un froid au cœur. Il ne fallut rien moins que l'assiduité avec laquelle mon auditoire me tint compagnie jusqu'à la fin de ces entretiens, pour m'avertir que j'avais tou-

ché le cœur de beaucoup en racontant le mien. Mais quand les conclusions inévitables se précisèrent, quand nous reconnûmes, par violence, des faits que, en l'état des civilisations, le mariage est le seul terrain oiî l'amour peut porter tous ses fruits, j'eus une hésitation sur la charité de mon entreprise. N'était-il pas impudent d'apporter une telle conclusion à un tel public? Tant de lettres reçues, tant de conversations mélancoliques, tant de vraies larmes versées, me persuadèrent que j'avais agi avec la cruauté d'un néophyte en montrant à des âmes ce paradis dont elles sont exclues.

Comment répondre aussi bien aux douloureuses qui vous disent :

— Que faire ? que faire dans mon cas ?

La foi avait des ressources dont nous ne disposons plus. Nous nous heurtions ensemble à l'irréparable. Je me promis alors que je renoncerais à écrire des livres où le désir vole à la passion sa chaleur, où la passion se dupe soi-même jusqu'à s'imaginer qu'elle est l'amour. .Je reconnus avec ces affligées que notre découverte ne leur laissait d'autre issue que le sacrifice. Je voulus être du nombre de ceux qui indiquent aux jeunes hommes une autre activité que la séduction, une autre gloire que la destruction des âmes.

Nul doute qu'un des facteurs importants de l'angoisse moderne soit celte spéculation que maudit Éric. Si elle avait seulement avili l'argent ! la politique, la vie philosophique, la vie littéraire, la vie amoureuse sont corrompues par elle. Spéculer, c'est exiger non point la normale récompense d'un effort, mais un profit énorme, donc illicite. L'obsession du but (lucUe impose détourne l'attention des moyens. Elle fait de la tromperie une nécessité ; elle ajoute la férocité où le mensonge n'atteint pas. Ce qu'il y a de plus troublant, peut-être, dans ce triomphe du moderne spéculateur, c'est que l'on distingue encore en lui des fragments de conscience morale. Le besoin de protéger contre l'entreprise des autres ce que sa

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rapacité vient d'acquérir, réveille en lui cet instinct quand la bataille est gagnée. Alors, il commence k prononcer de déconcertantes paroles. Il revêt ses actes extérieurs d'une moralité plus corruptrice que ses audaces anciennes, parce qu'elle semble légitimer les licences de son passé. Il n'y a pas jusqu'à la bonté de ces pirates, jusqu'à l'indulgence dont ils donnent le spectacle dans leur vie familiale, qui n'augmente la confusion pernicieuse où nous nous débattons.

Dieu ! que nous vivons vite dans ce dernier quart du siècle ! Il y a quatorze ans — j'en avais vingt bien juste — nous étions une phalange de jeunes gens pour qui la terre n'était pas la planète sphéroïdale des physiciens. Nous l'imaginions conique. Elle servait de piédestal à un homme d'une espèce particulière et cet homme était l'homme de lettres. C'était le temps où le théâtre retentissait des victoires de Dumas ; Zola, Daudet, les Goncourt triomphaient dans le roman. Derrière les aînés se levaient les jeunes gloires de Bourget, de Maupassant, de Loti ; M. Renan levait les mains sur cette moisson de gloires ; Jules Lemaitrc et Anatole France sondaient la pensée moderne dans ses derniers replis. Quatorze années ont suffi pour rompre ces phalanges. Hier, Zola prononçait sur la tombe du meilleur de ses disciples l'oraison funèbre des espoirs illimités, et Maupassant a voulu nous enseigner le néant de la

gloire littéraire, des vanités de penser, quand il a demandé qu'au cimetière on fît pousser un peu de gazon juste au-dessus de sa tête.

Dans le désarroi où cette banqueroute du bonheur littéraire jette notre phalange d'hommes de lettres , chacun cherche à sortir par un individuel effort du vague où l'on se débat. Quelques-uns prétendent trouver leur salut dans le mysticisme. Je crains qu'ils ne fassent là une spéculation dernière dont la faillite les couvrira de confusion. La foi est tantôt une récompense, tantôt un châtiment : ce n'est jamais ime rhétorique, une livrée dont on s'affuble en public et que l'on accroche chez soi. Pascal affirme qu'on la trouve dans l'eau bénite ; aucun symboliste ne la découvrira dans son encrier.

Ces mystiques sont pourtant les plus avisés. D'autres âmes, plus sincères, se tournent vers la philosophie. Elles ont épuisé Ibsen après Tolstoï. Elles attendent avec quelque naïveté que Nietzsche ait été traduit en français pour voir s'il les guérira de la plaie que Schopenhauer leur a faite. Je crois, chez beaucoup de mes contemporains, à la bonne volonté de devenir des uebermensch, des despotes, des petits Césars. Mais on ne se hausse point là par des sursauts de faiblesse irritable. A défaut de morale, les faiseurs de coups dÉtat ont des vertus de décision inconnues à nos pessimistes.

Reste la science. Les écrivains ont toujours été un peu brouillés avec ses méthodes. Mais l'écart qui sépare l'esprit de finesse de l'esprit de géométrie s'élargit tous les jours. Et puis, si merveilleux que soient les résultats dont la science nous étonne, il paraît que la spéculation s'est glissée là comme ailleurs. Faux- Semblant y a droit de cité, voire d'académie.

Laisse là les spéculateurs, mon pauvre Candide, et va cultiver ton jardin.

— Voilà qui est tôt dit. répond une voix ; mais ce jardin que vous déclarez nôtre, ce potas:;er où l'on récolte la paix après avoir semé des légumes, s'il vous plaît, où est-il ?

Un étranger vous en indiquera le chemin : il s'appelle Havelock Ellis, et beaucoup de gens de lettres, qui se croient informés, apprendront, avec son nom, le titre de son livre. Pour moi, j'ignorais sereinement son existence quand un bon ami norvégien mit, l'an dernier, le Neiv Spiîit, dans ma valise. Il y ajouta des reproches pour l'incuriosité des gens de mon pays. Je lus d'abord avec défiance, puis avec une passion véritable.

Ce petit traité de VEspt'it nouveau, qui, de Diderot

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à Tolstoï, en passant par Heine, Wliitraan et Ibsen, étudie l'évolution du moi moderne, s'ouvre par des considérations sur l'avenir des États européens. Havelock Ellis juge de l'initiative des peuples, non sur les divagations de leur philosophie, mais sur l'ardeur de leur expansion coloniale — sur la culture de leur jardin.

Son indépendance d'esprit donne de l'intérêt à ses prédictions. Ainsi, dès le seuil, il constate que les Anglo-Saxons ont tout à fait échoué en Asie. Il leur conseille d'abandonner ce continent aux Russes, qui, seuls, pourront le civiliser. Il remarque que les Anglo-Saxons réussissent dans les seules colonies où ils ont pu anéantir l'autochtone. Au contraire, le Russe se mêle facilement à la vie orientale. Il réussit à se fondre avec les éléments supérieurs de la race jaune :

— « Quiconque, dit Ellis, a souci des destinées de l'humanité voit avec satisfaction croître dans l'Est l'influence de la Russie. Il faut espérer qu'elle finira par dominer tout le continent. »

Un écrivain anglo-saxon qui donne tout d'abord ces gages de sincérité a le droit d'exiger qu'on lui laisse développer toute sa thèse, — même quand il affirme comme une vérité indiscutable que l'Afrique appartiendra nécessairement au colon allemand. C'est notre part d'oracle que nous sommes impa-

tients de connaître, l'opinion que se forge de notre avenir un voyant qui, dans ses considérations, domine les frontières de patrie. Or, voici ce que l'auteur de New Spirit aperçoit quand il regarde vers l'ouest de l'Europe.

L'Espagne et le Portugal achèvent de mourir. Peu importe! Ils ont fait leur effort d'expansion. Tout un continent a été conquis, colonisé par eux. La jeunesse espagnole ou portugaise trouvera intarissablement, au delà de la mer, de l'espace pour son activité.

Pour l'Angleterre, il faut s'attendre à la voir un jour réduite à ce rôle effacé de moribonde métropole. Elle mourra, comme une Espagne, de son expansion même. Elle sera pour les Anglo-Saxons une chère relique, une aïeule, un conservatoire des vieilles formes, des usages que l'on respecte, des routines qui font sourire, quelque chose comme la maison paternelle que les fils viennent revoir après fortune faite et qu'ils s'étonnent de trouver inférieure à leurs souvenirs. Cependant, c'est une consolation pour un pays qui rentre dans l'ombre de songer qu'il succombe sous les siens.

Ce bonheur, la France ne le connaîtra pas. On trouve, en effet, des Espagnols, des Portugais hors de la péninsule ; la moitié du globe est peuplée par les Anglo-Saxons ; le colon allemand fait tache sur

la mappemonde : il n'y a pas de Français hors de France. « A une date que l'on pourrait fixer, la France, toujours plus envahie par les Italiens et les Belges, ne sera plus qu'un rêve merveilleux. Au moins aura-t-elle accompli une grande œuvre parmi les nations. »

Je laisse à l'auteur de VEsp7'it nouveau la responsabilité de sa prophétie. Je n'en veux retenir que ces vérités mélancoliques : il n'y a pas de Français hors de France. Loin de s'en attrister, beaucoup considèrent follement comme une supériorité de la race, comme un critérium de la sagesse moyenne, ce goût casanier, cette peur de l'inconnu, cette inquiétude des efforts physiques, cette dégénérescence de l'initiative, qui limitent le nombre des naissances, accroissent la haine des classes, développent les férocités du struggle, gâtent la politesse de la vie, et menacent de modifier la nature même de notre race.

Je veux croire que nul effort n'est vain, qui s'appuie sur un goût sincère de la vérité. Ne serait-ce pas une besogne intéressante, pour quelque écrivain moins préoccupé de l'applaudissement que de l'utilité publique, de peindre, sous ses couleurs véritables, la vie du colon français dans une terre française toute voisine de nous ? Les livres ont leur destinée : celui qui rebutera une oisive, dépitée de

n'y pas trouver, une fois de plus, la psychologie de l'adultère, peut tomber aux mains d'un homme jeune, indécis sur l'emploi de son activité. Pour gagner celui-là, il faudra satisfaire toute sa curiosité, entrer dans le détail, dont la précision est moins flatteuse que des descriptions d'états d'àmes ou de paysages. On devra montrer le fait, non l'auteur.

Je voudrais essayer d'écrire un tel livre dans la solitude d'un hiver de retraite, tout près de la teire. Ceux qui l'aiment assurent qu'elle enseigne l'espoir et la patience. Ce sont là deux leçons que tout homme a besoin de relire. Quand je les posséderai bien, je les transmettrai à d'autres, telles qu'elles sont, arides d'abord, sèchement techniques, h la fm consolantes et sereines.

J'écris donc à Éric :

« Tu dis que tu es prêt à partager avec nous la maison de colon. Raillais-tu quand tu nous invitais? Sois puni alors connue tu le mérites, car nous te donnons bien juste le temps d'aller guetter noire passage à la gare de Maison-Blanche. »

... C'est là, en effet, que nous l'avons trouvé, quelques semaines plus tard, par un beau dimanche de novembre, si ruisselant de lumière, que nous enviions son casque et sa flanelle blanche.

— Vous aurez toujours le temps, dit-il, de me voir en peau de mouton et en sabots.

Les fièvres de Tété l'ont un peu maigri. Mais son œil couleur de mer est toujours clair et rieur ; ni le foie ni la rate ne sont touchés. En revanche, sur les joues, sur le nez aquilin, sur tout le visage, rose jadis, d'une fraîcheur saumonée, l'air et la lumière ont mis ce hâle qui, à la mer, au soleil, rehausse d'un si brillant éclat le teint des Normands.

Les coussins de la voilure sont brûlants ; la [jous-

sière soulevée sous la gambade des chevaux est tiède aux mains qu'elle éclabousse. Là-bas, les montagnes vers qui nous marchons se lèvent dans une buée chaude. 11 faut cligner les yeux pour les apercevoir.

— Vous devriez, dit Éric, arriver en pleines pluies, et vraiment, l'an dernier, à pareille époque, nous avions fini de labourer. Voilà tantôt six mois que nous n'avons vu crever un nuage. C'est pourquoi vous trouvez tous les coteaux roussis. Où sont nos cours de Normandie, avec leurs pommiers en vergers, leurs talus plantés d'arbres et leurs chênées qui font cortège ! C'est le seul regret de Lizzie. Elle prétend que les palmiers et les eucalyptus ne sont pas des arbres. En voici pourtant une foret.

Sur la gauche de la route, dans des terrains d'alluvions qui semblent conquis sur le lit de l'Hamiz, tout un bois surgit de terre, s'éparpille en rideaux, en bouquets énormes. Comme nous sommes au pays des miracles, une vie de colon a sufTi pour faire sortir cette forêt du sol.

Je demande à Eric :

— Et toi ? As-tu de l'ombre sur ta maison ? Il soupire :

— Ma maison ? La voilà !

— Oîi donc ?

— Tiens, là-haut !

Nous avons des mots pour tout dépeindre : d'abord les œuvres de l'homiTie, et puis les bêtes, et puis les plantes, tout ce qui est bâti d'après un plan, tout ce qui respire. Mais la montagne qui se lève en décor échappe à la description. Ce n'est pas sa monotonie qui est en cause : la mer est partout plus semblable à soi-même, et pourtant l'on peut noter l'impression qu'elle impose. C'est que la mer se meut ; elle intéresse l'oreille autant que le regard. La montagne est muette ; elle semble une belle image, un mirage d'optique. En elle, tout concourt à créer cette illusion : la coloration insolite, l'immobilité de l'asymétrie. De là, sans doute, le repos que ce voisinage donne aux surmenés. La montagne engourdit la surexcitation des sens, qui veulent tout enregistrer, nommer, saisir.

Le caractère de ces premiers plateaux, qui s'élagent au-dessus de la Méticija et dressent déjà dans le soleil des sommets couverts de neige, vient do l'ardente et inutile végétation qui les recouvre. Tout ce maquis, dense et embroussaillé, semble la barbe frisée d'un géant. De place en place, malgré les ardeurs d'automne, des gourbis, pareils aux huttes primitives des cités lacustres et des îles polynésiennes, se montrent au sommet d'une verdoyante pelouse. Ces « tablas », ceintes d'aloès, ont l'air de jardins anglais merveilleusement élégants, dépaysés dans la brousse.

A flanc de montagne, la maison d'Éric surgit des jujubiers. Elle domine comme un fort les nmrs rigides de la ferme. Sa tache d'ocre et de cliaux, coiffée de tuiles rouges, vibre seul en l'air, dans la brûlure et dans la solitude du paysage. On sera bien ici pour se recueillir.

— Vous voyez d'ailleurs que l'on arrive chez nous par un chemin de paradis.

Il est sûr que ces ravins sont d'un pittoresque tout à fait local. Nos chevaux, sans poids, vaillants comme des gens de guerre, bondissent dans leurs traits. Ils voudraient franchir ces crevasses, comm.^ un obstacle de steeple. Ils ragent de sentir celle pesanteur derrière eux. Le feu leur sort par les narines; ils se rasent comme des bons. AIIdos, encore un coup de collier, encore un bond, une fois de plus, le véhicule est hissé au revers du talus.

Je demande à Eric :

— Tu ne fais rien pour faciliter h tes charrois ce mauvais passage ?

11 répond :

— Suppose, mon ami, qu'il me prenne fantaisie de dépenser dix mille francs pour bùtir sur ce gros ravin un pont modèle. L'administration des l*onts et Chaussées ne le permettra pas. ïu ne te doutes [>as en effet, que tu circules en ce moment sur un chemin communal « classé ». Un chemin classé, — même en

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terrain vague, — c'est un objet sacro-saint. On n'y jeUe pas comme on veut un tombereau de cailloux. Il y faut une autorisation, des démarches. Voilà un an que j'ofTre à la commune une honnête souscription de colon riverain. Un ministre, un préfet, le gouverneur général se sont intéressés à l'affaire. En réunissant nos efforts, nous disposerions de huit mille francs à peu près. Cependant, nous continuons de casser nos essieux et déverser dans la boue. C'est que les J'onts et Chaussées réclament nos huit mille francs pour bâtir le pont tout seul. Ils veulent édifier une œuvre d'art dans cette solitude. Un pont avec deux trottoirs et un garde-fou. Ils interdisent à un entrepreneur communal de nous bùtir une passerelle qui coûterait deux mille francs, qui durerait vingt ans et qui. dans la suite, servirait d'assise à une construction plus importante. Bien entendu, personne ne veut [layer huit mille francs un pont qu'on élèverait dans de la terre labourée, et la ferme d'Haouche-bou- Akra attendra longtemps sa route. Je te disais: a Si tu veux étudier notre vie de colons, tu y trouverais des .sujets d'intérêt et d'utilité publiques. » Le chapitre que lu pourras écrire, sans sortir de la commune, sur les obstacles que l'administration oppose aux initiatives de ses administrés ne sera pas le moins curieux de ton livre... Mais qu'aperçois-je donc làhaut sur la terrasse?... C'est Lizzie; elle vous a vus...

Toute la voiture se lève et répond au signal. On voudrait débarquer, devancer les chevaux, qui ont pris le pas dans un empierrement à pic. Mais nous sommes enchâssés dans nos bagages. Il faut patienter encore.

Éric reprend :

— Cette chère Lizzie ! vous la trouverez changée, car les fièvres l'ont fortement éprouvée cet été. Elles sortaient de ces terres fraîchement remuées ; elles montaient du torrent desséché, des ravins, des canaux d'irrigation. Ce qui, neuf mois durant, fait la fertilité de cette terre, la rend presque inhabitable pendant les canicules. Désormais, nous passerons ces mois-là en France ou bien en voyage, sur le continent; mais, cet été, mes bâtiments étaient bien juste achevés ; ma ferme naissait. Je ne pouvais partir, et Lizzie n'a pas voulu me laisser seul. Sur la fin d'août, elle a vu ses enfants touchés du mal. Un matin, Yves a refusé de se lever ; il ne voulait pas manger ni jouer, non plus, ni nous répondre. Alors Lizzie a pris peur. On a entassé quelques meubles sur un chariot, les bœufs l'ont traîné jusqu'à Surcouf où, devant l'eau bleue, nous avons loué une maison de pêcheurs. Là, l'enfant s'est guéri ; mais Lizzie a plus tardé à se remettre. Elle ne guérira tout à fait qu'après les premières pluies.

Encore quelques coups de collier et les chevaux

sont au bout de leurs peines. On saute du fourgon en tumulte, on court à la rencontre.

11 a raison, Éric. La trace du mal est visible encore. Je connais si bien cet effort qui soutient un corps miné de fièvre et change chaque mouvement en douleur. Les danseurs viennois qui, il y a quelques années, étaient si empressés autour de leur valseuse, pousseraient des cris devant la vie sérieuse que cette jeune femme leur a préférée. Mais euxmêmes, sous cette langueur de convalescence, ils apercevraient un charme nouveau, la lumière dont sont éclairés ceux que leur âme porte.

... H se prolonge, ce premier ripas, dans une longue causerie qui veut tout savoir d'un coup. Quand la bande des enfants a disparu du côté des bêtes, Éric nous conte la fondation de sa ferme :

— Voici, dit-il, ce qui m'a décidé à m'installer à cette place. Le barrage de l'Hamiz fournit de leau en toute saison. La montage m'assure à vil prix un parcours presque infini pour mes troupeaux; enfin les débouchés sont à proximité : les marchés d'Alger et de Maison-Carrée. Pourtant, la première fois que nous vînmes visiter cette terre, elle nous efîraya par son apparence d'aricbté et sa solitude. Sur les cent quinze hectares qui composent aujourdhui la ferme, une vingtaine bien juste étaient défrichés. On eût

dit que, un jour de cyclone, un nuage de pierres avait crevé sur ce coteau. Malgré tout, des signes certains affirmaient la grande fertilité du sol. D'abord l'abondance et la qualité des fourrages naturels, puis la présence des jujubiers sur le coteau, enfin le souvenir des gens du pays, qui ont connu les prairies d'en bas, annuellement inondées. De plus, je trouvais dans le lot qui m'était offert six hectares de « tabias ». C'est le nom qu'on donne ici aux carrés de terre enclos par des figuiers de Barbarie sur lesquels des familles arabes ont autrefois construit leurs gourbis. Ces champs-là, défrichés et fumés depuis des siècles, ont une valeur exceptionnelle. On les paie mille francs l'hectare. D'autre part, la qualité générale et la disposition du sol m'assuraient un drainage naturel , en pente "vers l'Haraiz et les ravins.

» Mes prédécesseurs immédiats étaient des Arabes qui avaient fait un peu de blé et d'orge, un Espagnol qui avait planté une vigne ; ni les uns ni les autres n'avaient songé à bâtir. Le plus proche voisinage est, à quatre kilomètres d'ici, un village de colonisation.

» On me demandait cinquante-deux mille francs de ces cent quinze hectares. Nous réfléchîmes un bon mois, la somme n'était pas exagérée ; la saison était favorable à la construction. On se décida.

» Je Tavouerai cependant, quelques jours plus tard, quand nous vînmes, Lizzie et moi, marquer la place de la maison, nos cœurs se serrèrent. La route était, bien entendu, beaucoup plus mauvaise qu'aujourd'hui ; assis sur une pierre, entre des fourrés de broussaille, nous éprouvions cette angoisse qui démoralise, au début d'une tempête, quand l'embarcation plonge et quand l'horizon disparaît.

)) Mais nous guettions cette crise. Elle nous faisait souffrir sans modifier notre résolution. Nous savions que nous n'étions pas venus en Algérie pour jouer aux colons, vraiment pour travailler. Ainsi, dans le plan que nous avions adopté pour notre demeure future, nous venions de nous donner à nous-mêmes un gage de rassurante sagesse.

» La tentation est vive, pour des Européens qui abandonnent leurs habitudes, de se dédommager au moins de ces sacrifices par des emprunts décoratifs au pittoresque local. Alger, Mustapha sont pleins de villas bâties à la mauresque, avec des cours intérieures, des eaux vives, des fenêtres fermées de vitraux, des murailles revêtues de faïences peintes. Il était facile de reproduire ces plans. Mais, nous le savions, en Algérie, à cause de la rareté des capitaux, les constructions, quelles qu'elles soient, n'ajoutent presque aucune valeur à la propriété rurale. Des gens d'action doivent faire dans leurs

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projets la part des risques. Cette pensée sérieuse était donc toujours présente à notre esprit : la maladie, l'insuccès ou la mort peuvent nous contraindre, dès le début, à laisser là notre œuvre. Évitons les charges qui nous empêcheraient de nous délier promptement ou qui tourneraient à grosse perte .

9 C'est dans ces résolutions raisonnables que nous avons fait élever cette maison. Rien, comme tu le vois, n'a été sacrifié à l'agrément du coup d'œil. Nous avons choisi ce vallonnement qui domine la ferme, parce qu'ainsi, du haut de la terrasse couverte, je surveille d'un coup d'œil tous les travaux de mon exploitation. Je vois si le berger des moutons est sous les oliviers, le berger des porcs dans le ravin, le berger des chèvres dans la montagne, si les Arabes poussent à leurs charrues, si les défricheurs piochent, si les bêtes d'engrais sortent de la ferme pour boire aux heures fixées, si le chariot va régulièrement chercher aux meules sa charge de paille et de fourrage. La maison du fermier ne doit pas être seulement un abri, mais une tour de guet.

» Celle-ci a été bâtie avec le sable que nous tirions du torrent, avec les pierres que trente défricheurs ont, pendant trois mois, recueillies dans les champs; nous n'avons emprunté au dehors que la

double armature de fer qui, en cas de tremblement de terre, soutient les quatre murs de soutènement. Cela fait pourtant un beau cubage de cailloux, car l'épaisseur moyenne de nos murailles est de soixantequinze centimètres.

» Dans ces conditions ma maison m'a coûté tout juste quinze mille francs. J'avais payé, d'autre part, cent quinze hectares de terre, dont soixante défrichés, un planté de vignes, soixante-quatre couverts de broussailles ou logés en montagne, pour une somme ronde de cinquante-deux mille francs. Ajoute mes bâtiments de ferme que j'ai payés quinze mille francs, mon matériel roulant et mes outils, trois mille francs ; les vingt-quatre bœufs et vaches qui vont aux charrues donnent du lait, s'engraissent, passent à la boucherie, quatre mille francs ; mes deux chevaux de selle et d'attelage léger, cinq cents francs ; les quatre cents moulons qui broutent l'herbe au bord de l'Hamiz, six mille francs ; les cent boucs de boucherie qu'un berger me promène dans la montagne, quinze cents francs ; les vingt chèvres qui les suivent, deux cents francs. J'ai gardé à ma disposition quatre mille francs pour les dépenses du ménage, l'achat des semailles, le payement de mes assurances, enfin comme capital de roulement. Additionne tous ces chiffres, tu aboutiras à une mise de fonds de cent mille francs. C'est

exactement le capital que j'ai engagé dans cette tentative. Te dirai-je tout de suite quel intérêt je prétends en tirer, à partir de cette année? Mais tu m'accuserais de te conter la fable du pot au lait. Nous en causerons plus tard quand de tes yeux lu auras vu vivre nos gens et nos bêtes. Contentonsnous pour aujourd'hui d'inspecter le décor. »

Si jamais architecture fut déterminée par le milieu et le climat, c'est bien le plan et la silhouette de ces fermes algériennes qui doivent être tout ensemble un abri et un refuge. Il n'est point question de les protéger par un rideau d'arbres. On élève sur un terre-plein un long rez-de-chaussée qui servira d'iiabitation au métayer, aux gens, et de remise pour les graines ; à droite, à gauche, on prolonge cette bâtisse par des hangars qui emprisonnent la cour intérieure dans leurs épaisses murailles. Quelque énorme porte pleine, en tout cas soutenue do cadenas et de barres d'acier, ferme hermétiquement sur ces bâtisses. Un fossé large, assez profond, les isole ; ces meurtrières, percées régulièrement dans les murailles, sans fenêlres extérieures, achèvent de donner à ces constructions quadrangulaires l'aspect et les vertus d'un bastion.

Dans ce refuge, le troupoau de chèvres et les brebis viennent se mettre à l'abri des pluies

d'hiver, des entreprises des voleurs, de la dent des chacals, de la hyène qui marche derrière eux. Elles voisinent avec les bœufs, les chevaux, les ânes, les mulets, les pigeons et la volaille. Le système de ces hangars ouverts permet selon la saison de modifier sans frais la disposition des remises, des écuries et des étables. Toutes ces bêtes sont d'ailleurs d'une telle rusticité que les chevaux comme les moutons passent leur hiver entier sans protection contre l'air, sans couverture d'aucune sorte. Et pourtant les jours où le r'herguy (le vent marocain) donne dans la montagne, les meurtrières de l'ouest versent la giboulée en gerbes.

J'emploie ces derniers beaux jours k battre nos environs. Je retrouve avec une joie qui m'emplit le cœur la liberté de l'espace, les courses dans des plaines indécises, cerclées de montagnes, avec toute la crinière du cheval qui vous balaye le visage, avec l'air qui heurte le visage jusqu'à éblouir. L'avoueraije ? L'étourdissement exquis de ces galopades se confond en un point obscur de ma cervelle avec des souvenirs de volupté, et il leur fait tort.

Hier, j'étais venu chez un gentil médecin de mon voisinage pour goûter des saucisses mahonnaises, des « soubreçadcs » au poivre rouge qui vous tirent dans la bouche un coup de canon. Et puis, nous

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sommes montés à cheval pour passer la visite des « Travaux Publics ».

Sous la fortification du village, on a tracé à la pioche un carré que limite une ornière profonde comme un sillon de charrue ; les enfants creusent de ces fossés avec leurs pelles sur le sable, autour des villes de galet : cependant, pour les vingt hommes qui sont là. ce jeu d'enfant représente la muraille, infranchissable ; en dedans, c'est la peine, au delà la liberté que l'on ne peut reconquérir sans risquer sa vie; car, au centre de ce carré, un indigène est debout, baïonnette au canon, cartouche au fusil. Jour et nuit, il veille, prêt à faire feu, sur l'insoumis qui foulerait cette limite.

J'ai visité bien des prisons : Mazas, la Roquette ; j'ai reçu, en passant au pied des doubles enceintes, celte douche de froid qui tombe entre les épaules ; dans leur imposante sévérité, ces murailles sont moins terrifiantes que cotte petite ligne qui trace une frontière abstraite entre le châtiment et la mort.

Avec six planches, pour proléger la sentinelle contre les rosées de nuit, on a bâti un abri léger. Elle est le pivot de ce cadran de tentes élevées à portée égale du coup de feu. C'est ici l'aiguille qui marque l'heure. Dix hommes couchent sous une de ces toiles; dix sous l'autre. La troisième tente est occupée par les tirailleurs indigènes qui servent de

gardes chiourmes ; la quatrième par l'officier qui commande le détachement.

Ces hommes punis ont été loués par la Guerre à un fabricant de crin végétal. On a donc établi leur campement en face de !'« usine ». Le mot est bien un peu pompeux, car nous ne trouvons devant nous qu'un hangar en planches. Fermé d'un seul côté, il abrite la machine qui fait mouvoir les cylindres peigneurs. Ces feuillages de palmier nain, qui. avec la figue de barbarie, composent ici le fond de la brousse, sont accumulés par grands tas. Des Aralîes les ont apportés de la montagne à dos d'une. On fait des petits bouquets de ces feuillages, on les trempe un instant dans l'eau pour les amollir, puis on les présente aux peignes des cylindres qui les changent en filasse. Cette bourre est jetée au soleil pour y sécher comme un tas de foin. Le lendemain, l'ouvrier qui file les câbles, pourra la présenter en poignées, à la torsion d'une roue mue à bras d'homme.

Les hommes des Travaux Publics se sont vite mis à cette besogne facile. L'industriel qui les emploie les loue à raison d'un franc cinq centimes par jour. Là-dessus, le condamné touche trente centimes qui vont à l'amélioration de son « ordinaire », ou qui! consomme en « quarts » de vin, en tabac. Dix autres centimes sont versés aux masses individuelles et

ils forment le petit pécule que l'administration remettra au condamné à l'expiration de sa peine.

Je demande à pénétrer dans les tentes.

Un peu de paille est répandue : une litière moins épaisse que pour des bœufs. Une ligne de grosses pierres plates fait un diamètre à cette chambre circulaire. Les hommes posent la tête là-dessus ; ils sont étendus côte à côte, si serrés, que, de la figure aux pieds, leurs corps se touchent. Quelques rares objets traînent à terre, car les condamnés ne doivent rien posséder en propre. Voici pourtant, dissimulée dans la paille, une bouteille d'encre, presque à sec ; sûrement, si je fouillais ces bissacs, je découvrirais du papier à lettres, des plumes. Si engourdis que soient ces cœurs, il n'en est presque pas un où un souvenir ne survive, tendresses de parents, mêlées à des fantômes de paysage, dernière émotion cachée au fond de ces âmes que la révolte ou l'abrutissement habite. Je le regardais avec mélancolie, ce petit encrier de la tente disciplinaire. J'aurais voulu lui demander de quelles pensées, de quels regrets il est le confident, quand les condamnés empruntent son secours pour parler à ceux qui les aiment encore, à ceux qui attendent la fin de la peine pour leur ouvrir les bras.

D'un autre sac sort une tasse d'étain, merveilleusement travaillée. Le propriétaire de ce quart a ciselé,

sur un fond de guillochure, des visages, des trophées, des oiseaux en relief. La nécessité, l'ennui, rendent ces hommes ingénieux et les forment aux longues patiences. Ils se fabriquent un outil avec une épingle, un canif aigu avec un petit morceau de zinc ramassé en secret.

L'adjudant nous introduit dans la tente qui lui sert de chambre et de bureau. Pour celui-là aussi, entre les condamnés sournois, mécontents, toujours au guet, et le fabricant qui tient à demi ses engagements, la vie est dure dans celte solitude.

Il conte avec l'accent de la vérité comment le caractère s'aigrit, comment la pitié s'émousse au contact des condamnés.

— Les vieux qui font les patelins parce qu'ils voient venir la fin de leur temps et espèrent une remise de peine, sont plus dangereux que les conscrits. Ils excitent les nouveaux à la rébellion. Ils piquent leur amour-propre. Et la plupart de ces garçons-là ne reculent devant rien quand une fois ils ont pris leur résolution. L'autre jour, un d'eux, au casernement, a placé ses effets et sa paillasse au milieu de la chambre : il y a mis le feu, de nuit. Kt il ne cherchait pas à feindre un accident, il criait: '< C'est moi, je l'ai fait, exprès! »

Il faut sévir contre ces révoltés, tuer en eux, comme dans des chevaux vicieux, la résistance par la fatigue.

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— La semaine dernière, un homme a refusé le travail. Je lui ai fait ôter son bourgeron; je l'ai enfermé, avec son pantalon et sa chemise, dans la tente qui nous sert de cellule. A neuf heures du soir, j'avais si froid sous ma couverture, que j'ai pensé à mon prisonnier. Je l'ai fait amener par deux tirailleurs. Je lui ai demandé : « Eh bien ! avez-vous réfléchi ? Voulez-vous retourner demain à la fabrique? — Oui, oui, mon adjudant! » Il claquait des dents, il était transi. Je l'ai renvoyé avec ses camarades. Mais il y a des mauvaises têtes qui ne cèdent pas. Avec ceux-là, il faut user des grands moyens.

Les « grands moyens » sont dans une caisse. Ce sont les entraves des pieds et des mains, les fers. Quand la faute est très grave, les mains sont attachées derrière le dos. Un capitaine peut ordonner huit jours de ce supplice. Pendant ce temps, l'homme n'est pas détaché une seule fois, pas même pour dormir, pas même pour manger. Il faut qu'il saisisse sa gamelle avec les dents et qu'il lappe comme une bête. . .

J'ai voulu voir quels crimes peuvent bien acheminer des hommes à ces répressions. Hélas ! le Code militaire est impitoyable. Il n'y a ici ni meurtriers, ni grands voleurs, ni scélérats perdus. Toutes ces aventures sont pareilles. L'homme avait l'humeur farouche. Un peu de vin lui brouillait la raison. 11

a répondu à un sergent, en état divresse, il a levé la main sur un caporal ; dans une heure de rage, il a détérioré des effets militaires ; il a tenté de défoncer une porte de prison. C'est fini de lui. Car la condamnation, le régime des Iravaux publics ne feront que lexaspérer. Il retombera dans les mêmes fautes, chaque fois plus sévèrement punies. Il accumulera trente, quarante années de condamnation. Alors, voyant sa vie perdue, il recourera à un parti désespéré : selon son tempérament, il essayera de la fuite ou du meurtre.

On a mandé le docteur pour qu'il donne ses soins à deux soldats. De petites blessures aux mains ont tourné en panaris. Le mal a fini d'évoluer. Il faut encore vider dun reste d'infection la chair meurtrie. Le docteur la presse un peu entre ses doigts. Ces hommes robustes se tordent et geignent, avec une lâcheté manifeste. Impossiijle de ne point se rappeler, devant leurs contorsions de douillets, ces bravoures de femmes et d'enfants dont on a été témoin dans les hôpitaux. La misère des tentes, la rigueur du petit fosse donnent de la mélancolie, mais c'est seulement dans cette veulerie de l'âme que j'ai touché du doigt la dégradation de ces hommes punis. Ils veulent avoir le bénéfice de leur indignité. Ils ne se soucient plus de l'opinion de celui qui les regarde et qui les juge.

Voici le soir. Les ténèbres, l'infini silence enserrent la maison. Ce m'est un repos de rouvrir les livres oubliés, -le rapprends avec Strabon, Columelle et les chroniqueurs arabes, l'histoire de cette province d'Afrique, qui fut toujours aux maîtres de la Méditerranée.

La légende de sa fécondité se perd dans la nuit des temps.

Cinq cents ans avant l'ère chrétienne, le géographe Scylax disait que Byzaciura était un grenier d'abondance. Les Argiens donnaient à Cérès le surnom de « libyque ». Strabon, Pline, Procope, répètent ces éloges.

Les premiers locataires du sol, les Carthaginois,

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avaient songé à tirer parti de cette ricliesse. Ils avaient porté dans un degré inconnu de perfection les procédés de l'agriculture. Habitués que nous sommes à juger ces peuples sur leurs origines phéniciennes, ou encore du point de vue romain, nous les conoaissons surtout comme des commerçants. Il apparaît que l'agriculture fut au premier rang dans leurs préoccupations. Divers passages de Polybe constatent l'aptitude et le penchant des Carthaginois « pour les travaux des champs » . On conclut du rapprochement de textes « que les produits agricoles furent chez les Carthaginois, la base primitive des fortunes privées ». Un autre savant est plus affirmatif encore. Il prouve, sur citations, que l'aristocratie carthaginoise n'exerça jamais aucun commerce et exploita seulement de grands fonds de terre ^ L'impression qui résulte de la lecture des auteurs anciens, relatifs à l'agronomie africaine, c'est que l'économie rurale était regardée à Carthagc « comme une des plus nobles occupations *. »

Le Carthaginois Magon fut le théoricien de cette expérience agronomique. Il avait résumé en vingthuit livres la science agricole de son temps. Cet

1. Heçicn, Idrcs sur les relations poliliqucs et commerciales des anciens pcuides de l'Afrique.

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