‹ Je deviens colon; moeurs algériennesChapitre 16 sur 28 · Suivant l'auteur de Rouclh-el-Karlas · texte numérisé non relu

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plades fixées au sol redeviennent nomades pour échapper plus facilement à l'oppression du vainqueur.

L'état d'abandon et la barbarie dans lesquels était plongée la Régence d'Alger a frappé les voyageurs qui l'ont parcourue avant la conquête française. Les seules voies de communication étaient des sentiers tracés par le passage des bétes de somme. C'était là Tunique moyen de transport pour les marchandises. Aucune voie carrossable ne traversait le pays. Il ne restait plus que quelques vestiges des anciennes chaussées romaines. Les habitants n'allaient qu'à cheval. Les rivières se passaient à gué, car elles devenaient impraticables dans la région pluvieuse. Les parties déclives des plaines s'étaient transformées en de vastes marais tantôt boisés, tantôt couverts de hautes herbes, mais toujours pestilentiels. Pas un canal ne favorisait l'écoulement de ces eaux ; les bestiaux erraient sans aucun soin de nourriture ou d'abri; toutes les propriétés sans clôtures étaient soumises, après la moisson, audroitdc vaine pâture. Pour les coins de champs défrichés, les Arabes les « grattaient » légèrement avec une charrue <( dont le soc bien souvent ne portait point de fer ».

On imagine ce qu'étaient devenues, dans ces conditions d'exploitation agricole, les récoltes qui jadis avaient donné « cent et cent cinquante fois leur semence ».

Je feuilletais les statistiques qui disent combien l'hectare de blé rend de fois sa semence en Australie, en Crimée, en Normandie, en Beauce, quand les enfants sont venus me chercher pour leur leçon quotidienne.

On ne peut recourir ici à quelque instituteur du bourg, voire au loisir d'un curé. Ceux qui font leur pain doivent aussi pétrir la cervelle de leurs enfants. Notre maison, comme le manoir du moyen âge, « se suffit à soi-même ».

Ainsi, chaque jour, à l'heure où la lampe de décembre s'allume, mes deux fils viennent s'asseoir en face de moi. A cette minute, la fatigue de la liberté, à l'air, dans la brousse, avec les bétes, et

.il; deviens i;OLON. iô

les bergers, a calmé toute exubérance. Ces intelligences neuves sont en bonne disposition de recueillement.

Dans la pensée qu'il faudrait profiter de notre vie, tout près des éléments et de la terre, pour tourner ces curiosités d'enfants vers la merveille des sciences naturelles, j'ai de bonne foi apporté dans nos bagages un de ces petits livres qu'ils appellent aujourd'hui Leçons de choses.

Nous n'avons pas été au delà de la vingtième page.

Ces savanls n'ont pas le don de parler à l'enfance. Ils oscillent dans le même chapitre entre l'incompréhensible et le puéril. Ils mettent de la bonne volonté, un grand savoir dans leurs petits manuels. Un mérite en est absent, le seul auquel les enfants, les simples sont sensibles : le sens de la vie.

Je me suis donc mis à enseigner la seule chose dont il me souvienne, hélas! après tant d'années d'études, les bribes de mon grec et de mon latin. Bien entendu, je n'ai déballé aucune de ces grammaires qui exposent tout d'abord à des écoliers la philosophie des langages. J'ai feint que ce latin et ce grec fussent des idiomes vivants. Nous nous sommes jetés bravement dans le Virgile et dans l'Homère. Nous avançons comme des pionniers qui

se frayent une route à travers un bois vierge; si' notre marche est lente, nous avons du moins la volupté de nous mouvoir dans de la vie.

Sûrement j'ai dit à mes deux petits compagnons de route :

— Je sais où je vous mène.

Quel guide se ferait suivre, s'il n'affirmait tout d'abord cette claire vue du but? Mais lorsque, en mon particulier, je m'interroge sur l'utilité de notre expédition, les doutes me viennent. Quand Colomb résolut d'imposer sa foi à ses équipages, il allait à la conquête d'un univers nouveau. Nous remontons, nous trois, le cours des siècles vers les mondes morts. C'est Là que j'ai passé mon enfance, une partie de ma jeunesse, parmi les ruines décoratives. Ne serait-i! pas plus sage de conduire ces enfants au champ, de leur enseigner sur le sillon les secrets inépuisables de la terre, de les initier aux rites des bêtes, de fortifier leurs muscles pour la bataille des espèces?

Certes, ces inquiétudes m'ont souvent visité dans ma maison de Paris quand une parole plus curieuse, un geste plus viril m'avertissaient que ces enfants prenaient des jours et que bientôt il conviendrait de les adapter à la vie. Mais ce soir, sur cette terre algérienne, dans ce recul de montagnes, avec tant de vide, tant de nuit autour de nous, ces doutes

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m'importunent — comme la Lande de chacals qui, depuis la chute du jour, cernent la maison de leurs abois. Or voici que les enfants m'arrivent ravis d'une rencontre qu'ils ont faite aujourd'hui même dans leur promenade.

Les femmes d'un gourbi voisin étaient descendues au ravin avec le linge. Pour ces cloîtrées, la journée du lavoir, c'est la partie de plaisir. On y va en bande, avec les voisines, les personnes mûres surveillant les ébats de la jeunesse. On se déshabille derrière une touffe de palmiers nains ; on s'entortille dans un burnous, tandis qu'une amie savonne les gandourahs de laine et fait sécher les haïks.

Vous voyez d'ici la rumeur quand les deux garçons vous sont sortis des jujubiers avec leurs vareuses et leurs cols de marins ! On a crié comme des poules que les éperviers surprennent. On a jeté à la hâte du linge à moitié sec sur les beautés trop dévêtues ; puis la curiosité féminine a pris le dessus. On a voulu voir comment étaient costumés ces petits explorateurs de la brousse, quel signe singulier était brodé sur leurs manches avec un fil d'or... On s'est emparé d'eux, on les a retournes, on les a palpés comme des poupées, on lésa emmenés au gourbi pour leur offrir le couscous.

Mes deux" aventuriers reviennent si fiers de celte expédition que je désespère de fixer leurs attentions

vagabondes ; ils ne prennent même pas garde à la lamentation des chacals qui, d'ordinaire, les rend graves .

Hem'eusement nous lisons le beau conte de Nausicâa, princesse phéacicnnc, que Minerve vint réveiller au lit sous un visage d'emprunt :

« Nausicâa, que ta mère t'a donc faite négligente ! » Voici que tes beaux vêtements sont jelés dans un » coin. Viens-t'en laver tout cela, avant que l'aurore » se lève. »

Ils riaient, avant-hier, mes deux pupilles, de celle princesse d'Odyssée qui plonge ses bras dans l'eau des lavoirs. Aujourd'hui, leur moquerie s'arrête, leur attention se fixe.

« Après qu'elles eurent lavé et blanchi ces toiles, » elles les étendirent le long de la mer, là où le flot » lave les cailloux de la plage. Puis, s'étant baignées » et frottées d'huile, elles prirent leur goûter au bord » du fleuve. Le soleil, pendant ce temps-là, séchait » les vêtements. »

Si enfants qu'ils soient, ces écoliers ont la sensation qu'aujourd'hui ils l'ont vue de leurs yeux, Nausicâa, Princesse des Lavoirs. Et, sans effort, dans leurs cervelles tendres, éclate cette certitude que l'histoire enchaîne les hommes d'aujourd'hui aux hommes d'autrefois.

C'est sur cette pensée sérieuse, sur le respect des

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ensevelis, que nous assoirons pcul-èlre la morale qui demain protégera ces enfants contre les vertiges de l'égoïsme. Qu'ils suivent, au jour venu, la pente de leurs âmes ; qu'ils vivent, s'ils peuvent, l'existence individuelle des conducteurs d'iionnnes ou qu'ils restent humblement dans la phalange, la noblesse de la vie est ici comme là. La grande afTaire, à cette heure, c'est qu'on éveille en leur ctrur l'instinct de gratitude qui, de l'efîort du |)ère et de la mère, aux lointaines soufl'rances des aïeux, estimera à son prix l'héritage de nos sacrilices.

Je n'ai plus de goût pour les fêtes de rue où les gens s'écrasent autour d'un spectacle. Dans ces tumultes on perd sa volonté, ses instincts. On devient une parcelle de l'àme d'une foule. Rien de plus humiliant que ces naufrages en plein nombre. L'impuissance où je me sens de nager contre la collectivité anonyme, a toujours mêlé une angoisse au plaisir que je prends au théâtre. Il me semble que c'est un lieu où l'on me violente. Depuis que le métier ne m'y appelle plus, je n'y fréquente point.

Pourtant la solitude a aussi son vertige. Elle est inquiétante par la perpétuelle décision qu'elle impose. Rompre la chaîne des sentiments et des

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pensées personnelles, c'est ici entrer vif dans la mort. On y subsiste comme une sentinelle à l'avantposte, soutenue par la certitude que le salut est au prix de la vigilance. L'etTort en est vaillant ; mais l'esprit s'y fatigue ; une heure vient où l'on touche la limite de la puissance individuelle, l'instinct social se réveille : le besoin que nous avons des autres apparaît dans une claire lumière. Il donne du prix au maintien des plus naïves coutumes.

Ainsi les colons que nous sommes, isolés dans ce pli de montagnes, ont depuis longtemps les yeux fixés sur la belle fête de Noël. On la veut très brillante. Elle doit ressusciter tous les souvenirs de nos enfances, écloses un peu partout, en Autriche, en Italie, en Espagne, en France, en Suisse, en Angleterre, mais enchaînées les unes aux autres par cette ronde d'enfants qui vont tourner autour de larbre.

Car la ferme d'Haouche-bou-Akra aura, en ce jour, son arbre de Noël. Il y a des semaines que dans le lavin on a distingué un sapin unique, un petit pin d'Italie apporté par quelque coup de vent, poussé bien à l'abri du siroco parmi les palmiers nains et les lauriers roses. On l'a abattu soigneusement, en laissant un rejet pour l'année prochaine. Un bourriqiiot l'a hissé jusqu'à notre terrasse. Maintenant voici que l'arbre est debout, dans la plus large chambre

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avec ses tremblantes ceintures de lumière. La ronde des enfants tourne à son pied :

0 mon beau sapin. . .

Et derrière ceux qui atteignent à peine le deuxième étage des branches, nous sommes debout, nous autres qui avons dressé l'arbre, allumé les bougies, suspendu les jouets et les fruits, nous autres qui savons le secret de toutes les joies illuminées, et que, sur la terre, il n'y a plus que le travail et la tendresse qui fassent des miracles.

... Je suis sorti avant la fin du jour, pour une heure, afin de voir ce clair soleil de Noël descendre derrière les montagnes.

. . . C'est le paysage des temps évangéliques. Tel nous l'avons entrevu, dans les rêves que l'on fait, enfant, sur les pages du Livre. La lumière est mystique, l'air pur. Là-bas des bergers gardent des moutons, des bœufs traînent une charrue; quelques chameaux, près du marabout, lèvent leurs tètes étranges vers le feuillage des oliviers.

Est-ce la halte des Rois Mages ?

Vers quel gourbi de la montagne dirigez-vous vos pas, hommes d'Orient. Si je suivais vos montures me mèneriez-vous à l'adoration d'un pauvre enfant dans les langes, qui, un jour, dira à toute la terre le mot que nous attendons ?

Celui qui vint autrefois a parlé pour des simples comme vous, pour les contemplatifs qui habitaient l'enceinte de Jérusalem, les cubes blancs de la sainte colline. Il n'a pas connu nos villes peuplées comme l'enfer, où la magie du feu, accouplé avec l'eau, vole le pain de chaque jour aux enfants des hommes. Il nous a enseigné comment on supporte l'iniquité, non comment on lui résiste; il a livré son troupeau, lié aux crocs des loups.

.Te reviens par la ferme ; j'entre dans la cuisine du métayer espagnol pour accrocher au mur ma selle, ma bride.

Devant la masure, les enfants jouent avec des oranges. Ils soufflent dans les trompettes que pour eux l'on a détachées de l'arbre. Un petit feu de broussaillc est allumé dans la grande cheminée. Assise sur la marche du foyer, la femme de Quéco lit à la lueur vacillante. En latin et en espagnol, elle épelle tout haut son offlce de Noël. Elle ne prend pas garde à son dernier né qui lui boit au sein sa force épuisée.

Elle ne résiste pas, et le Livre lui suffit.

Est-ce lassitude des romans, qui, sans amour, par un itinéraire de sensations aussi connues que les étapes d'un voyage circulaire, tous déposent, à la dernière station, devant une maison de rendezvous d'où sort une femme en larmes? Mais je l'ai dévoré avec un enthousiasme rajeuni, avec l'ardente impatience de la suite, ce livre de xMillot qui s'appelle modestement Manuel du colon algérien. Ce qui m'attriste, depuis tantôt dix années que, quotidiennement, je m'assois devant mon écritoire pour causer avec le lecteur inconnu, ce qui, mille fois, m'aurait découragé du travail littéraire, s'il n'était devenu un appétit régulier pour mon cerveau, c'est de sentir que les mots n'ont plus de sens. Ils ont été trop

pressés. Celui qui les emploie en use sans confiance ; celui qui, une fois de plus, les voit repasser sous ses yeux, dans une compagnie nouvelle, est peut-être encore plus sceptique. On ne distingue plus à la sonorité, à i'éclat, l'or et la contrefaçon de l'or. La coalition des faux monnayeurs a pour un temps discrédité la vérité.

Au contraire, dans cette langue que j'apprends, chaque mot a sa valeur de réalité, son prix d'expérience. Je voudrais parler du jour au lendemain cet idiome des agriculteurs qui nomme des efforts véritables, des résultats de probité et de travail. Mais je traîne après moi les formidables ignorances ; dès le seuil, je me heurte à des phrases comme celle-ci :

« Admettant chez nos lecteurs les connaissances fondamentales... »

Hé ! non, mon cher monsieur Millot, j'ignore l'alphabet. Dans mon enfance, on m'a enseigné les racines grecques, la métrique de Plante, quoi encore? On ne m'a rien appris de la terre, de ce qui se touche, de ce qui est. Devant votre « étude des sols a, devant vos définitions des « terres fortes » et des « terres légères », j'ai passé par l'émerveillement qui exhalta M. Jourdain quand son maître de philosophie lui apprit à distinguer la prose des vers. Comme lui, j'avais envie de m'écrier : « Les belles choses que tout cela ! » Et encore : « Que n'ai-je étudié ! »

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Entre nos instincts, celui-ci est des meilleurs : quand l'homme croit tenir une vérité, il veut en rendre témoignage. Dans cette certitude, j'ai hàle de répéter, comme je l'ai comprise, la leçon de mon nouveau maître : je la professerais volontiers du haut d'une tribune. Je suis prêt à la débiter, devant des cénacles de poêles décadents.

J'ai toujours été tenu par ces confrères plus jeunes pour un assez pauvre sire. Ils étaient choqués de mon activité, de mon goût de clarté, de la conviction avec laquelle — ayant passé par l'épreuve — je confessais quon y a la révélation du devoir et qu'on y désire Dieu. Ai-je jamais soufFerl de ces dédains? Je ne crois pas. Au contraire, j'aime la secrète inquiétude de ces esthètes, cette angoisse qui les fait se tordre sur eux-mêmes dans les soufTranees do leur égoïsme. Je sens qu'ils souhaitent un remède à leur orgueilleuse misère. Je voudrais leur indiquer celui qui m'a fait du bien.

— Mais quoi, diront-ils, celui-ci prétend nous guérir en nous conseillant la lecture d'un livre d'agronomie ! Qu'avons-nous à faire avec la culture du sorgho et l'élevage des moutons ? Des gens sont nés pour ces basses besognes. Notre champ, à nous autres, c'est la pensée, l'art, l'idéal.

Soit, mais vous n'y laites rien germer, vous n'y nourrissez pas cette grande faim de vérité qui tous

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nous tient aux entrailles. Vous-mêmes, vous mourez d'inanilion. Vous vous consumez dans lattente d'une philosophie qui vous délesterait de la conscience, des aiïres du devoir, des inquiétudes du divin.

])"ici là, vous tâchez en vain de vous distraire; vos anciens plaisirs ne vous divertissent plus. L'ennui vous ronge, vos santés s'allèrent. Faites donc comme le malade à la chambre qui ouvre n'im porte quel livre, afin de tuer l'heure. Lisez pardessus mon épaule ce beau roman qu'un colon a écrit sur la terre algérienne. Sans y prétendre, parlant des labours et des bêles, ce rustique vous fournira une merveilleuse leçon de mesure, de vaillance dàmc, dinlelligente probité, un manuel d'action, une morale que la spéculation philosophique ne sait plus sur quel principe établir.

Le Manuel du colon algérien a ce premier mérite essentiel : ce n"est pas un livre pessimiste.

Aussi bien la théorie qui conclut au complet découragement est-elle un état des âmes oisives ou encore des orgueils qui, n'ayant point mesuré leurs forces, généralisent, après l'échec, leur égoïste désillusion. Cette atonie de la pensée ne peut être le fait d"un homme qui aime la terre et qui a le sens de sa fécondité. En cas d'insuccès, il n'accuse qu'un mauvais hasard, sapauvretéou son ignorance. Aussi bien la diversité des cultures est telle que, pour un esprit critique, tout échec devient une inoubliable lc(;on. Nous ne sommes plus ici dans l'ordre philosophique où l'homme est tout ensemble le

jardinier, la plante et le sol d'expérience. Un agriculteur, comme dit l'autre, c'est un agent matrimonial qui, sur les comptabilités d'humeur du sol et de la semence, fonde la fortune de sa maison.

Ce « marieur » ne peut pas non plus être un optimiste. Il laisse les certitudes absolues aux théoriciens de cabinet, à ceux qui posent les problèmes de la vie végétale comme une équation d'algèbre. Il est, lui, un homme d'expérience. Il se sent, comme le marin, dans la main de Dieu. Les pèlerinages de fellahs aux tombes des marabouts, les processions de paysans aux rogations, subsisteront malgré la multiplication des bulletins météorologiques, malgré les stations d'agronomie, car l'homme qui a fait tout son devoir préférera éternellement Dieu au hasard.

La foi et l'espoir ne sont pas les seules richesses que le colon retrouve sous sa pioche. Il aime. Il faut l'entendre parler de sa terre algérienne. Elle lui apparaît comme ces compagnes de vie que l'on adore dans la fermeté de leurs lignes, dans l'éclat de leur jeunesse, mais que l'on se prend à chérir d'une tendresse supérieure à l'autre, d'un amour où il y a de la religion quand on voit qu'elles se sont usées à créer la vie.

Telle est bien l'aventure actuelle de cette terre d'Afrique que les Romains ont connue chevelue de

forêts, blonde comme Cérès, souriante de tant d'eaux montagnardes, de torrents endigués, réglés par des barrages et qui, de toute plaine, faisaient un jardin d'oasis.

Le souvenir de ce paradis perdu hante les rêves des colons. Devant les ruines romaines, devant les écroulements d'aqueducs, plus malmenés par l'invasion musulmane que par la rouille des siècles, l'Algérien a des vertiges de colère. Ses indignations s'expliquent quand on voit comme lïndigène continue d'en user avec l'eau et avec la terre. Décidé à limiter son effort aux besoins quotidiens, il a laissé périr la culture romaine avec sa canalisation. Sous ses pieds d'errant, les terres, jadis ensemencées, sont retournées à l'état de pâturages incultes. Depuis des siècles il s'est contenté de labourer devant les « gourbis » le carré de blé nécessaire à la production du couscous. Or si l'hygiène moderne a prouvé que nos corps, pour prospérer, ont besoin de la respiration cutanée ; si elle a constaté que les pratiques hydrothérapiques entretiennent la belle santé de l'animal humain, cette double nécessité est pour la terre la condition même de la vie.

Ce grand corps respire, lui aussi, par les fentes de ses sillons. Si nul labourage ne rouvre ses pores, n'ollre le sol ameubli à l'action bienfaisante de Tair et des météores, l'épidémie se durcit ; le sol devient

incapable de retenir l'eau des pluies. Orages, averses, torrents glissent sur cette surface rigide comme un roc. La terre entre dans un sommeil où s'assoupissent toutes ses puissances fécondes.

Les colons qui, après la conquête, enfoncèrent les premières charrues dans ce sol engourdi, le réveillèrent de sa léthargie. Si, dans ce long sommeil, la terre n'avait pas repris de forces, du moins n'avait-elle rien dépensé; on peut dire que le contact de l'air, dont elle avait été sevrée pendant des siècles, lui rendit une seconde jeunesse. Elle se comporta comme ces amoureuses qu'une dernière passion incendie et qui s'y jettent avec toutes leurs puissances de sacrifice, sans se demander si ce feu les consumera. Encore une fois la Libye mit au soleil des blés merveilleux, avec une telle joie, une telle facilité à produire que ses nouveaux laboureurs ne s'avisèrent i)oint que ce n'était point une moisson, mais l'âme même de la terre qu'ils récoltaient. Leur voracité presque cruelle s'acharna après ce sein où les semences ne germaient plus. Ils lui arrachèrent, en récriminant, ses dernières forces, et, quand elle ne répondit plus à la pression de leurs socs, ils la maudirent.

Dites, je vous prie, en ce temps de lassitudes physiologiques, quel père, quelle mère ne sont devenus un peu médecins? Nous n'ignorons point que le fer est rare dans le sang de nos fils et le phosphate dans leurs os. Vraiment nous sommes plus savants que cela : une Parisienne, la première venue de ces mondaines qui fréquentent les palais de glace comme des temples d'hygiène publique où s'accomplit un acte un peu religieux, vous dira du haut de ses patins :

— Je fais avaler des œufs crus à mes enfants, parce que les phosphates de chaux, ceux qu'on vend dans de petites bouteilles, ne s'assimilent point. Je ne crois pas aux spécialités pharmaceutiques...

Ce n'est pas seulement pour les nouveau-nés débiles que la science moderne a inventé des « spécialités ». Il y a des chimistes qui tàtent le pouls à la terre, qui analysent ses sucs, qui l'écoutent respirer. Ce sont de grands hommes. Nous leur dresserons des statues sur les routes de campagne quand les foules aimeront plus ceux qui les servent que ceux qui les exploitent. Mais, ainsi qu'il est dans la logique, ces maîtres d'un art naissant sont avant tout d'ingénieux théoriciens. Ils croient de bonne foi que l'on peut remettre dans les os d'un enfant, dans la substance d'une terre, les phosphates que l'usure des siècles a éliminés. Ils se souviennent du temps où leur maître de philosophie raisonnait d'un homme idéal, qu'il connaissait intelligent, volontaire, sensible, dans des degrés égaux, chez qui la liberté était un fruit naturel de facultés harmonieusement équilibrées. A l'exemple de cet abstractcur, ils ont con(;u dans leurs laboratoires un « sol-type ». Sa perfection, émiettée en cent parties égales, en compte trente d'argile, cinquante de sable, douze ou quinze de calcaire, cinq à huit de terreau.

Par malheur, l'homme des manuels classiques ne se rencontre nulle part. Vous en avez chez qui l'intelligence a étouffé le cœur et qui deviennent insensibles pour avoir voulu tout comprendre ; d'autres, chez qui la volonté a crû aux dépens de

la raison ; d'autres, en qui une sensibilité passionnée fausse la rectitude des jugements. Autant d'atteintes à cette liberté dont nul philosopbe, nul magistrat, nul confesseur ne peut connaître le degré , puisque pei sonne n'oserait se vanter d'avoir, en ses éléments véritables, décomposé une âme.

De même le « sol-type » des chimistes n'existe pas hors des cornues. Tantôt un élément domine dans une proportion qui rompt l'équilibre et rend la terre impropre cà la culture des céréales; tantôt l'abus d'une semence a ruiné un sol fécond, dévoré un des éléments qui faisaient sa fertilité. 3Iais comme il est plus facile de connaître d'une terre que d'une âme, l'analyse agronomique indique exactement quels éléments dominent dans un sol ou en sont disparus; elle dit encore dans quelles proportions ces éléments doivent être rapportés pour neutraliser les vices, exalter les vertus d'une terre quelconque, pour la rapprocher, autant que possible, du « soltype û. Elle va plus loin encore, elle affirme qu'elle a créé une pharmacie où elle vend ce remède.

— Que vous manque-t-il pour rappeler la fécondité dans le sillon stérile ? Des phosphates ? De l'azote? J'ai fabriqué des engrais chimiques qui vous restitueront tout cela...

— Et nous guérirons?

— C'est mathématique.

Ces clioses-là se répètent. Donc celte malade inquiète qu'est la terre algérienne a passé à son tour par le cabinet de consultation. On lui a formulé son ordonnance. Ensuite, elle est revenue à son père nr)urricier, ce bon colon dont me voici l'élève. Elle lui a tendu sa pancarte. Lui a froncé les sourcils pour déchiffrer ce grimoire, puis il a dit avec un soupir:

— Je les reconnais bien là, ma pauvre amie, ces messieurs du laboratoire, nos grands théoriciens de Paris ! Ils me font songer à ces médecins qui disent à une femme d'ouvrier , épuisée par l'anémie : « Restez au lit le matin, buvez du bordeaux, mangez du filet saignant, passez l'hiver dans le Midi et ne vous faites pas de chagrin. » Le seul remède qui convienne à une rustique comme vous, c'est, ma chère amie, une bonne hygiène sans drogues. Respirez largement, buvez à votre soif et refaites vos forces avec les aliments qui sont à votre portée.

Mon maître, M. Millot, s'exprime un peu autrement ; mais, tout de même, je résume exactement sa pensée :

« M. Georges Ville, dit-il, alTirme que dans un sable calciné on peut, en y adjoignant tout ce qui lui manque, obtenir une belle récolte. C'est facile. Est-ce toujours pratique ? Nous répondons oui pour

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un vase de fleurs, non pour une exploitation agricole qui poursuit son but véritable : la production économique. Pas de chimères, surtout en Algérie, où nous avons tant à lutter. »

«... Il faut faire respirer la terre algérienne; il faut la désaltérer, enfin la nourrir. »

Voyons d'abord comment on la régénère par le contact de l'air.

J'ai ce spectacle quotidiennement sous les yeux.

Il nous reste, en effet, quelques hectares en friche. Ils s'étendent à flanc de coteau et descendent, en deux terrasses, vers les eaux de l'Hamiz. La première zone est couverte d'un inextricable maquis. Les lentisques, les jujubiers, les palmiers nains y étouffent quelques centaines d'oliviers sauvages. Quand le troupeau des boucs entre dans cette broussaille, il disparaît jusqu'aux cornes. Jamais je ne m'y suis faufilé avec mon fusil sans en sortir les

jambes et les mains décliirées. Sous ces végétations perpétuelles et denses, la terre est asphyxiée depuis des siècles. Sa croûte a durci de telle façon que les pluies ne la pénètrent plus. Selon la pente, elles stagnent ou glissent par des rigoles naturelles.

La seconde terrasse n'est, en somme, qu'un exhaussement des limons de l'Hamiz au-dessus du lit actuel de la rivière. Pourtant, un accident torrentiel a empêché que la végétation ne s'installât sur cette terre d'alluvion. L'eau, en se retirant, a laissé une telle quantité de galets, de cailloux, enlisés dans la vase desséchée, qu'on dirait la désolation d'un champ de pierres.

Éric a décidé d'ouvrir ces friches à la culture.

Donc, on a fait savoir qu'il y avait à la ferme d'Haouclie-bou-Akra adjudication de travail. Quéco, notre fermier espagnol, a présenté ses cousins, deux solides 3Ialionnais. Ces compagnons s'attaqueront à la brousse. Une famille arabe se charge de dépierrcr la plaine d'alluvion.

.le visite volontiers les uns et les autres à leur travail. On fume une cigarette, ou s'appuie un instant sur le manche des pioches. La rude besogne ! Il faut que de père en fils les dos de ces hommes aient été assouplis par les travaux qui courbent à angle droit, qui cachent tout le piocheur derrière l'élévation de ses reins dressés. On voudrait montrer

ce combat d'avant-garde, cette première rencontre de l'homme et du sol vierge aux naïfs qui s'attendent à trouver ici une terre esclave, travaillant, sans qu'on la surveille pour enrichir le 7nassa.

C'est le jujubier qui se défend le plus fort. On cerne sa souche d'un fossé en cercle, toute la stratégie d'un camp romain. Des racines rampent dans des terriers, fuient devant la pioche, avec un entêtement de blaireaux. Elles luttent jusque dans leur dernière retraite, contre la main robuste qui les saisit. Et le palmier nain, cet arbuste qui, en Europe, ferait l'ornement d'une serre ! Il est ici le lilliputien, l'innombrable ennemi qui lient le colon en chaînes, qui paralyse l'effort de Gulliver. Il y a de la malice dans son fait. Pas un chasseur de la brousse qui ne le haïsse autant que les laboureurs. On l'exècre pour les vivants frissons qu'il a. quand on le frôle, pour la renaissante illusion qu'il crée de quelque gros gibier détalant du gîte sous vos pas. C'est une vengeance de voir à l'air ces racines fauves et velues comme des queues de chacal .

A la seconde terrasse l'escouade en burnous soulève de grosses pierres : un homme, deux femmes, un jeune garron, un bourriquot. Ce sont ces batteurs de routes qu'on appelle ici « mesquins », comme si la pauvreté était leur patrie particulière. Eux content qu'ils arrivent d'Aumale; mais la haute coiffure des

femmes, l'espèce de tiare qu'elles porleutsouslehaïk, àla mode des nomades du sud, dit leur origine oubliée.

D'où que viennent ces gens à faces brûlées, ce sont de rudes travailleurs. Us ont pris cette besogne à la tâche. Ils peinent du lever au coucher du soleil pour hâter le jour de la paye qui changera ces pierres en pain. L'homme s'est excusé d'atteler deux femmes à ces travaux.

Il a dit avec un sourire de mélancolie :

— Elles mangent aussi...

Les jupes courtes sont d'avant en arrière relevées entre les genoux, comme un pantalon de zouave ; d'étranges mocassins de cuir — tels que les Indiens en portent dans la prairie — chaussent, au-dessus des che\illes, les jambes nues ; les bras nus aussi découvrent, dans leur mouvement de travail, tout le flanc et la poitrine; des épingles-broches en argent, incrustées de coraux et de faïences bleues, retiennent les plis de l'étoffe, assemblés à la chute de l'épaule ; la plus âgée accroche même à son cou une boucle qui est d'une réelle originalité. Et ces bijoux, sur ces haillons, les bracelets de cuir qui glissent le long des bras musclés de travailleuses, vont bien avec la distinction presque dédaigneuse du visage, avec ces finesses d'attaches d'une race jadis oisive, muette aujourd'hui dans ses souvenirs, courbée avec résignation aux besognes inclinées des « mesquins » .

JE DEVIENS COLOX. 71

L'aspect de cette terre mise au jour par la pioche des défricheurs et la hachette des dépierreuses est à lui seul une leçou.

Les cailloux enlevés, les souches arrachées laissent dans le sol de béantes cicatrices, des laçons de cratères, au bord desquels la terre s'éboule par larges mottes. Il faudrait des vrilles pour forer des trous dans cette ténacité inerte. Comment auraient-elles pu y cheminer, les racines légères des céréales et des légumineuses, le blé, l'orge, l'avoine, les herbes des prairies qui vont chercher leur nourriture jusque dans le sous-sol, à un mètre cinquante sous la terre?

Le moment est venu de faire entrer les charrues dans ces terres nettoyées, afin qu'elles désagrègent les mottes en parcelles et qu'elles exposent toutes les faces de ce sol aux influences des météores.

J'ai voulu mettre la main à ces labours profonds.

On n'use pas dans ce pays-ci des instruments perfectionnés qui, appuyés sur des roues inégales^ tracent le sillon sans que la main de l'homme les dirige. L'outil que j'ai devant moi est l'araire primitif, sans roues, celui dont Virgile se servit dans son champ de Mantoue. Il déchire le sol, il le soulève plus qu'il ne le retourne. Un léger choc, et voilà sa dent hors du sillon ; une pression maladroite et il s'enterre si fort que les bœufs restent en désarroi. Tant que l'on est un apprenti, on va, visant la terre,

entre le timon de la charrue et la première paire de bœufs. C'est l'âge des brisures, des zigzags et des enfouissements. Puis l'expérience vient. Le seul frémissement des manches de l'araire répercuté dans les bras, instruit de l'effort nécessaire. Alors on pousse devant soi, sans défaillance. Chaque bande, soulevée d'une puissance égale, s'adosse à la bande qui la précède. La charrue donne en plein, les quatre paires de bœufs s'allongent, rampent, dans un effort unique. On avance, suivi des hochequeues, des oiseaux impatients de picorer dans le sillon ; on avance, au milieu des fouaillements du « iaoulet » qui règle l'effort des bêtes, les appelle par leur nom, commande les vol tes à la voix :

— Hé! Marengo !... Dja !... Hé ! Djoli ! Huô ! DjoU!.., Huô!

Est-ce ce grand ciel sur la tête qui vous étourdit ? Est-ce l'odeur des germes enfouis qui vous grise, ou quelque souvenir des émotions anciennes qui gonflèrent le ctt'ur de l'homme, quand, pour les premières fois, il sentit que son génie s'emparait de la vie végétale ? IMais on éprouve à cette minute un mouvement d'orgueil et un élan d'amour. Des poètes ont vu des formes de femmes couronnant les crêtes de la mer de la volupté de leurs lignes. Combien est-elle ici plus vivante, plus tangible, l'apparition ! De la volute du soc un corps de femme se dégage, une

hanche d'épouse ondule à fleur de sol. On voudrait saisir cette apparence, embrasser cette vivante tiédeur. Et il remonte dans la mémoire", le cri d'amant du Cantique :

« Tu es belle si tu es noire... »

Il faut que la terre d'Algérie soit désaltérée.

« L'utilité et la bienfaisance de l'irrigation n'ont pas besoin d'être démontrées. Il suffit de dire que la présence et l'utilisation des eaux amène la richesse, que les aménagements en eau civilisent et pacifient un pays mieux qu'une armée et qu'ils dénotent, chez un homme comme chez un peuple, une persévérance d'action, une profondeur de vues, une intelligence de ses intérêts, un souci du bicn-ôtre de ses successeurs qui prouvent qu'il est bien le maître du sol et qu'il a la certitude de le demeurer *. »

Sans traverser la mer, le lecteur français a pu

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