‹ Je deviens colon; moeurs algériennesChapitre 18 sur 28 · Hugues Le Roux, .lu Sahara. Chez Marpon et Flammarion · texte numérisé non relu

Hugues Le Roux, .lu Sahara. Chez Marpon et Flammarion

ne possèdent ni fumiers, ni engrais chimiques. Ils n'ont à leur disposition que ces trois éléments de la vie végétale : du sable, de l'eau et du soleil.

Le prodige que l'eau et le soleil accomplissent en plein désert renaîtrait plus surprenant encore dans notre zone tempérée. Malheureusement, unetrùs faible partie du sol algérien est irriguée à l'heure qu'il est, Citerai-je le chiffre exact ? Il nous humilie devant les ruines des aqueducs romains. C'est tout juste si nous avons su désaltérer la huitième partie des terres aimables comprises dans cette bande qui court entre les montagnes de la Méditerranée.

Les capitaux français, insuffisamment renseignés et hardis, n'osent pas s'associer pour entreprendre en Algérie les travaux indispensables. On laisse à l'État le soin de tout créer.

L'expérience prouve pourtant qu'une administration chinoise stérilise dans la pratique ses plus généreuses initiatives. Ainsi, celte ferme est bâtie sur les canaux d'un barrage qui a coûté deux millions. Ceux qui le règlent l'ont fermé, cet été, sans même avertir leurs clients. Quiconque avait compté sur sa ressource a perdu sa récolte. Les canaux à sec n'ont servi qu'à propager la fièvre dans tout le pays. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que celte monstrueuse sottise n'a surpris personne. Le Mahonnais qui est venu créer le potager d'Éric l'avait averti de ce qui adviendrait.

Son maître lui disait au printemps dernier ;

— Pendant l'été vous aurez l'eau du barrage pour arroser vos légumes.

L'homme a répondu :

— De qui dépend-il ce barrage?

— Des Ponts et Chaussées.

— Alors ne comptons pas sur lui.

— Mais je suis abonné !

Le xMahonnais a haussé les épaules.

Dans l'impossibilité où nous sommes d'immerger nos champs à la façon des vieux Égyptiens et des Sahariens de l'oasis, il a fallu traverser les terres de drainages profonds.

Comme ces champs sont installés à flanc de montagne, les régions basses recevaient jadis le flot des deux torrents qui marquent aujourd'hui les frontières de la ferme. Éric les a soulagés en traçant à la charrue des doubles sillons qui permettent au sol de s'égoutter. Mais il ne s'est pas contenté de favoriser l'écoulement des eaux qui stagnaient au bas de la colline. Il s'est efforcé de retenir les pluies à mi-côte par un régime de fossés horizontaux. Ces réservoirs obligent l'eau recueillie à pénétrer jusque dans les sous -sols. Ainsi on y emprisonne une fraîcheur qui subsiste jusqu'à l'été et que les racines aspirent avec délices.

Reprenons donc, s'il vous plaît, la juste com-

paraison qui fait de la terre algérienne une personne asphyxiée.

Par de profonds labours nous avons rétabli le jeu de ses poumons. Nous avons ranimé sa circulation par le drainage. Voici qu'elle se réveille de son évanouissement. Elle va guérir si seulement ceux qui l'ont rappelée k la vie ont de quoi soutenir son inanition.

Je complète mes classes par l'étude chimique de ce sol. Je me risque dans les mémoires de G. Heuzé. Isidore Pierre, Georges Ville, Girard et Muntz.

J'ai honte vraiment de penser que je puis encore égrener de mémoire le chapelet des douze fils de Jacob, que je connais les aventures des sept rois de Rome, celles des Mérovingiens, celles d'un tas de héros romanesques et que je viens de lire pour la première fois la merveilleuse biographie du « végétal » que ces savants ont écrite à côté de mon ignorance dédaigneuse. C'est tout au plus si je connais les noms de ces sages pour les avoir aperçus au bas de quelques articles de journaux, que j'avais coutume de sauter à pieds joints. Si ces lignes tombent un

jour SOUS les yeux de ces savants, je les prie de me prendre en indulgence pour la sincérité de mon enthousiasme actuel et pour l'humilité de ma contrition.

Donc il paraît que tous les végétaux (l'arbre comme la plante, comme la mousse) se décomposent à. l'analyse en quatorze éléments, toujours les mêmes. Quatre éléments organiques : le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote ; dix éléments minéraux : le phosphore, le soufre, le chlore, le silicium, le fer, le manganèse, le calcium, le magnésium, le sodium et le potassium. L'ordre dans lequel ces quatorze éléments sont combinés crée l'individualité de la plante, comme les sept notes de la gamme, suivant leur combinaison, déterminent une phrase musicale. Jamais ils ne se séparent: ils sont l'invariable substance de la vie végétale.

Parmi les dix éléments minéraux qui existent dans la plante, sept sont renfermés dans le sol, aussi régulièrement que le sel est épandu dans la mer. Ainsi l'agriculteur n'a pas à se préoccuper de fournir cet appoint. Les trois autres ne s'y trouvent que dans une proportion limitée. 11 faut les lui apporter ou renforcer leur puissance. Ce sont l'acide phosphorique, la potasse et la chaux.

Parmi les quatre éléments organiques, trois sont fournis par la nature en quantité illimitée : le carbone

provient de l'acide carbonique de l'air, l'hydrogène des pluies, des rosées, des eaux souterraines, l'oxygène de l'atmosphère. Mais l'azote ? Sans doute, le sol le contient sous trois formes : à l'état organique dans les résidus des vies végétales et animales, à l'état ammoniacal, à l'état de nitre. Richesse insuffisante. Quelques récoltes suffisent à le dévorer et le sol épuisé ne peut plus nourrir les semailles qu'on lui confie. Reste donc au laboureur à remédier à cette anémie de la terre par l'apport des quatre éléments qui lui manquent : l'azote, Tacide phosphorique, la potasse et la chaux. Voilà, résumée, toute la théorie de la restitution et de la production.

jNous avons tous joué, dans notre jeunesse, la Cagnotte de Labiche. Il y a là dedans un bon cultivateur de la Ferté-sous-Jouarre (il sappelle... au diable, le nom I) qui trouble le repos de ces compagnons en leur déclarant à chaque plat :

— Ce melon-là... c'est de l'engrais; ce gigot... de l'engrais... C'est de l'engrais, tout ce que vous mangez.

Et les spectateurs de rire.

Je le gagerais, le bon fermier qu'était Labiche avait essayé cette plaisanterie sur ses invités avant de l'apporter au théâtre. Il regardait avec sa bonhomie ironique les grimaces de ces citadins. Il pensait à part soi :

— Ces gens sont grotesques avec leurs protestations. Ils nous donnent ]a comédie.

Me voici du côté de ceux qui ne rient plus, de ceux qui ne pincent pas les narines quand, devant eux, on parle avec lyrisme de la vertu des engrais.

Je viens de suivre mon bon guide à travers les laboratoires et les fermes modèles, où ces engrais sont essayés sous leurs formes savantes et naturelles comme engrais chimiques et comme engrais verts. Je suis entré dans les considérations d'une sagesse prudente, d'un sens pratique qui ne veut ni flatter ni se faire valoir, mais seulement épargner au prochain les écoles de la désillusion. A cette heure mon jugement se forme. Ce n'est pas le répons d'un diacre dévot qui sert la rnesse de son curé, c'est une certitude qui a éclairé son ignorance par le livre, par les questions, par l'enquête, avec le désir de répandre une vérité utile.

Et voici comment se formule cette sagesse:

Si l'Algérie veut triompher de la crise où elle se débat, qu'elle ne cherche pas son salut dans l'élargissement de son vignoble, dans la culture des céréales qui épuiseraient ses dernières forces, // faut qu'elle se fasse terre cCélevage, car non seulement le bétail relèvera momentanément sa fortune, mais il lui restituera avec le temps sa fécondité épuisée.

Dans cette certitude, le Romain, dont les pratiques doivent être soigneusement recueillies, avait fait de l'Algérie un vaste parc à moutons. U ne les envisageait pas comme bêtes de boucherie, mais comme les éclaireurs de la prospérité agricole, surtout comme producteur de ces laines, qui étaient, en ce temps-là, l'unique trame des vêtements. Dans cette préoccupation, Rome avait emprunté aux Grecs l'espèce dite des « moutons de Tarente » . Leurs toisons étaient si délicates qu'on les disait originaires de Colchide. Columelle nous a donné des renseignements précis sur les soins dont on entourait ces sujets d'élite. Ils étaient nourris dans des bergeries fermées, prot^és contre toutes les intempéries par une couverture qui

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ne les quittait jamais. Les étalons de cette souche se payaient jusqu'à cinq mille et six mille fi-ancs de notre monnaie. Songez donc ! c'était avec U'ur laine que la maîtiv^e du monde lilait les to^es do son st'nat, la p<^)urpi'e des triomphateurs.

Ces éleveurs, qui achetaient si cher des K'iiej-s do choix, n'étaient pas des spéculateui's, mais des esprits praliciues. Us acclimatèi\'nt en Algérie les moutons de Tarente. Leur muuton eut ses villes. C'est dans cette n>Yauté qu'on cherche l'origine de cités, comme les impt)rtantes ruines éparpillées au sud de liatna. Nous compj-enons mal que de paivils tvntivs do population aient pu p^>spérer dans des régions aujouixl'hui cruellement drssécluvs. C'est que le Uomain ne txmquérait point par vanité de s'agrandir, niais pours\?nrichir de sa colonie. Maître de vastes espatvs inqn\»pi'es à la cultuix), il créa sur place les moutons qui seuls p(»uvaient les uietti'e en valeur.

C'est à ces races perlecliounées par les Uomains, auiélioives par les Maures, cpie l'on fait reniouter l'origine des mérinos. Ce fut aussi bien d'Algérie que les Maui\s tirv^rent les troupeaux (ju'ils voulaient introduire iluus leur nouveau» royaume. 1^ néct^ssité de passer la mer imposait aux conquérants le souci d'un choix. Le mérinos espagnol peut être Ciuisidéré ev>unue lo lype à peu prés parfait ilu moulon, qui (il, pondant de» siècles, la l'oilune de l'Algérie.

Se cache-t-il encore, déchu et dégénéré, dans la plèbe de nos troupeaux ?

On l'affirme et je n'irai pas, pour m'en convaincre, plus loin que notre bergerie.

C'est l'heure où les brebis remontent du torrent. Il y en a deux cents à peu près, toutes mères. Elles avancent, pressées de rejoindre les agneaux, elles se bousculent avec des frôlements doux de leurs épaules laineuses. Une « touareg », toujours la même, tient la tête du troupeau ; plus tendre, ou plus incommodée par le poids de ses mamelles, elle se hâte en bêlant. Cette sauvage est inconnue dans nos bergeries dé France. L'œil expérimenté la distingue à peine d'une chèvre blanche ; elle a même hauteur, même ossature anguleuse, même poitrine serrée, même pis traînant à terre, même toison réduite à l'état de crin, lisse et courte. Elle est faite pour ce pays de grande soif et de sobriété inouïe. Sa fécondité est celle des pauvres qui se hâtent de multiplier leur lignée pour la sauver des rançons de mort.

Au contraire, ces « barbarines » qui l'accompagnent sont des femelles peu fécondes. Elles descendent des pâturages de Constantine. Elles sont faciles à distinguer par les lourdes queues qui les alourdissent. Le jour oij la sélection remplacera les accouplements de hasard, ce type est condamné à

disparaître, car sa viande est sèche, gâtée par une odeur de suif.

La foule du troupeau se compose de ces sujets qu'on nomme communément « ovins d'Algérie ». Ces bêleurs ont une physionomie caractéristique. L'animal est haut sur jambes ; sa tête volumineuse, son chanfrein busqué, son œil bien ouvert et saillant, ses oreilles horizontales, voire pendantes. Les cornes, souvent multiples, se courbent en arrière. Arrêtons quelques-unes de ces brebis au passage : la poignée de laine qu'elles nous laisseront dans la main est d'un brin peu tassé, sec, lisse et long.

Voici pourtant trois individus dont la toison semble nettement vrillée. Les brindilles de laine descendent ici entre les yeux ; elles coiffent le nez, elles s'ébouriffent comme une houppe. De même, au lieu de laisser les jambes nues, elles habillent les cuisses et les épaules jusqu'aux jarrets, jusqu'aux genoux. Point de doute. Ce sont là des enfants dégénérés de la race mérine, des sujets qu'il faudrait faire sortir du troupeau, parquer à part et réserver pour des étalons de race pure.

J'admire les dédains que professent pour de tels soins les gens qui consacrent à la spéculation toutes les forces de leur esprit. Ce n'est pas seulement l'homme technique, le bon élève d'Alfort ou des Instituts agronomiques, c'est le véritable savant, le

philosophe de la jeune école, celui dont le temps est partagé entre la psychologie et les visites aux hôpitaux ou aux laboratoires, dont les lumières seraient précieuses pour trancher des questions comme celles qui se posent ici : faut -il relever une race par la sélection ou par le croisement? Si quelques-uns de ceux qui dissertent a jjnori des problèmes de la vie voulaient chausser des souliers à gros clous et venir parmi nous étudier dans un milieu naturel l'évolution d'une race, ils corrigeraient leurs utopies. Ils verraient le bélier mérinos, importé à grands frais de Rambouillet, qui dépérit, qui perd toutes ses quaUtés sur un sol nouveau, sous un climat différent. On leur montrerait le bélier de Naz, un bressois, celui-là, dégénérant sur une pente aussi rapide. Ils constateraient, au contraire, que les màles mérinos, choisis dans les garigues de la Crau, font souche en Algérie, qu'ils s'acclimatent sans effort, qu'ils relèvent la taille des troupeaux où on les lâche, qu'ils transforment leur viande et leur laine. Ils recréent dans des coins ce merveilleux mouton qui a fait jadis la fortune de ce sol, et qui peut y reparaître si on a la ferme volonté de le ressusciter. Il n'y a que des hommes vraiment supérieurs pour accepter que l'expérience contredise leurs théories. Ces gens de savoir ne s'entêteraient pas devant les preuves. De tant d'essais avortés, ils conclueraicnt

que le climat veut rester ici le maître de tout. Ils s'inclineraient devant sa tyrannie. Ils renonceraient à recréer de toutes pièces, par le croisement, une race qui veut être lentement recontruite par la sélection.

Ceci dépasse l'utilité de la bonne laine et de la savoureuse boucherie ; c'est une règle de politique, de morale sociale, d'éducation. Direz- vous que la théorie en est connue, qu'on l'apprend dans des manuels, qu'elle devient une vérité d'enseignement primaire? J'ai lu quelques-uns des livres où cette science de l'être est formulée. Après cela, j'en raisonnais comme de théorèmes mathématiques. Je répétais des mots, je me gonflais d'un savoir infécond. Je n'ai soupçonné la merveilleuse beauté, la moralité supérieure de ces lois d'hérédité que le jour où je suis sorti des abstractions pour toucher la vie.

J'entends bien que l'on peut dire :

— Eh quoi I voulez-vous raisonner du mouton à l'homme ?

Vraiment je sens beaucoup de la bête en moi ; chaque jour, mon orgueil s'humilie davantage à constater que tous les rythmes qui la régissent me gouvernent. J'aime mieux établir nettement les charges de ce cousinage que de rester dans l'incertitude sur un sujet, où, selon mon humeur, je me mets trop haut ou trop bas, au degré de la bête ou au niveau de l'ange.

XV It

Nous autres colons nous n'habitons qu'à l'embouclmre de ce fleuve de moutons : le réservoir iaimense est sur les Hauts Plateaux aux mains des indigènes qui le gaspillent et le souillent. Combien en ai-je rencontrés, de ces troupeaux, houleux comme une mer, quand, d'Aïn-Sefra à Géry ville, je longeais les interminables plateaux du Djebel-Amour ! La chaleur pourtant avait refoulé dans le nord le gros de ces armées. Et quelles cohortes 1 Douze millions de moutons, six millions de chèvres que le nomade, usant librement de l'espace, promène à sa fantaisie à travers quarante millions d'hectares.

Sur la fin de mars, au début d'avril, l'herbe des contreforts sahariens se fait rare; en même temps

les eaux s'évaporent; alors les moutons commencent à s'élever vers le nord, le long des pentes de plateaux. Ils avancent à petites journées; ils ne forcent l'étape que tous les trois jours, pour gagner un puits ; sur le sol, parfois dénudé, ensablé par les vents, le troupeau glane. A mesure que l'on approche de quelque marché important, on procède à la tonte des bêtes dont les toisons doivent être vendues. C'est le cas du grand nombre, car la tonte de février ne servira qu'à subvenir aux besoins de la tribu. On monte, on monte toujours vers le nord, selon les caprices d'un itinéraire de contre-marches et zigzags, qui suit la ligne des dmjas et des puits. Il s'agit d'arriver avant le fort de l'été, avant le dessèchement des petits trèfles et des graminées, aux régions du dis et de Val fa.

Faut-il dire que la bête transhumante souffre tout le long du chemin ? La soif et la chaleur l'épuisent ; le sable l'assaille; trop heureuse si, un jour d'orage, elle peut trouver abri derrière quelque touffe. Pourtant, à la fin de mai, en juin, elle arrive en parfait état sur les marchés de vente et d'échange, à Sebdou, à Daya, à Saïda, à Frenda, à Chellala, à Djclfa, à Bou-Saâda, à Batna, à Aïn-Beida, à Tébessa. Là le nomade se rencontre avec les courtiers indigènes, avec les rares Européens qui ont appris sa langue, afm de traiter directement avec lui. Il vend

ses toisons, sa chair grasse. Puis, avec ses mères pleines et ses réserves, il redescend doucement vers les quartiers d'hiver.

En octobre, quand les pluies reparaissent, les pasteurs de tribus sont tous campés avec leurs troupeaux sur les points de l'extrême sud. L'hiver se passe à la belle étoile, sous la garde de Dieu. Les agneaux naissent. Si l'hiver est doux, la mort frappe un petit sur quatre; si les froids sont rudes, si, à difîéreates reprises, la neige s'installe plusieurs jours de suite, on perd un agneau sur deux, parfois davantage. Les mères et les réserves passent subitement d'une nourriture sèche à une nourriture aqueuse, de la chaleur à la froidure. Il arrive donc qu'elles aussi succombent dans les mêmes proportions. Le nomade regarde la mort faire son œuvre; il ne se frappe pas la poitrine; il ne se dit pas qu'ea réformant ses séculaires incuries il pourrait, dans l'avenir, atténuer de pareils désastres. Il se résigne, il songe que « c'était écrit ».

Je ne sais pas s'il viendra à quelques-uns de mes lecteurs l'idée de jeter les yeux sur une carie, pour se rendre compte des difficultés d'un tel voyage. Quelques imaginations qu'ils s'en forgent, elles resteront au-dessous des misères qu'engendre ici un climat extrême. Évidemment, dans ce sysdème de transhumance, on ne peut exiger que le mouton

algérien, sorti d'accouplements de hasard, nourri et désaltéré à la grâce de Dieu, apporte sur les marchés ces laines fines, ces chairs délicates qui sont ailleurs la maturité d'une nourriture riche, d'une hygiène choisie. Il ne faut pas décrier ici, mais admirer la rusticité inouïe, résultat d'une sélection naturelle, séculairement surveillée par la mort.

Veut-on savoir en efîet quelle est, dans l'évolution de cette race abandonnée à soi-même, l'unique intervention indigène?

Le nomade a fini par apprendre que le bélier, à cause de l'odeur de suint, était de mauvaise défaite sur les marchés de viande. L'expérience lui enseignait en même temps que le mouton plus savoureux plus gras, est acheté un bon prix par les Européens et par ses coreligionnaires. Le berger est, ainsi que tous ceux de son sang, un homme de profit immédiat. Donc depuis quelques années il a commencé de hongrer les bêles qui, par la beauté de leurs formes, l'élévation et la force de leurs membres, lui semblaient propres à tourner en bons sujets de boucherie. De cette façon la race est perpétuée par des béliers de second ordre.

Chacun a sa façon d'entendre et de pratiquer la sélection.

Dans ce péril, l'État s'est décidé à prendre le troupeau algérien sous sa protection. Son intervention a eu ce triple caractère, commun à toutes les initiatives de l'État français : la générosité, l'ingéniosité théorique, la stérilité pratique.

Donc, dans la commune de Boghari, on a fondé un établissement qui est connu sous le nom de « Bergerie nationale de Moudjebeur ». C'est le laboratoire où l'on veut refaire la race. On y a tenté les croisements dont je parlais plus haut. Moudjebeur a fabriqué des béliers-étalons. 11 les a prêtés aux colons, pour les aider à transformer leurs produits. L'idée était sans doute excellente. Mais comme il arrive dans les occasions où l'État cède ce qui lui

appartient, il a entouré sa largesse de tant de formalités, elle est devenue un prétexte à tant de tracasseries administratives, que le colon s'est fait sur les étalons de Moudjebeur l'opinion que, nous autres, riverains de l'Hamiz, nous nous sommes formée sur le Barrage : c'est à savoir que ces richesses existent virtuellement, mais qu'il ne faut point songer à s'en servir.

D'ailleurs, en l'état actuel, les colons ne sont pas éleveurs. Ceux qui, encore peu nombreux, cherchent dans le trafic du bétail un remède à d'autres déboires se contentent d'arrêter les moutons au passage. Ils améliorent quelques sujets par la demi-stabulation, puis ils les livrent au boucher ou les embarquent pour la France. Des nourrisseurs, ainsi installés aux portes de l'abattoir, ne peuvent exercer aucune influence sur les destinées du troupeau algérien.

Moudjebeur ne s'est donc pas entêté à imposer des béliers dont personne ne voulait. Moudjebeur a renns ses étalons à l'écurie, et l'on a décidé d'aller prendre le mal à sa source. On s'est attaque au nomade. On a pensé que la conversion du berger indigène aux principes élémentaires de l'hygiène et de la sélection était la réforme la plus importante, en même temps que la plus facile à obtenir.

Et vraiment, quoi de plus logique ? Il est démontré que le nomade est responsable pour une bonne part de

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la dégénérescence du troupeau? On ne peut corriger du jour au lendemain le climat, premier auteur de cette décadence; mais l'homme heureusement est plus malléable 1 Les Algériens exagèrent sans doute quand ils déclarent l'indigène irréductible. 11 y a de la rancune dans leur fait. Les personnages politiques qui, de temps en temps, visitent l'Algérie en caravane, en ont remporté des impressions toutes ditïérentes. Ils n'ont \u que des Arabes occupés à cirer leurs bottes, à porter leurs valises, à leur baiser les mains Entre ces « Beni-Plaça » et les nomades des Hauts Plateaux il y a sans doute quelques différences ; mais enfin on peut se faire une idée de ces nuances par le spectacle que donne en France le paysan comparé avec l'homme de ville. Notre campagnard est, lui aussi, méfiant, routinier ; cependant tous les jours on conquiert un peu de terrain sur ses résistances.

Comme suite à ces ingénieuses réflexions, on a fondé l'école normale des bergers indigènes de Moudjebeur. On a pris des nomades de bonne volonté, des gens qui ne demandaient pas mieux que de se faire héberger et loger, pendant quelques saisons, par les soins de l'État. On leur a enseigne d'abord le français, puis tout ce qui concerne leur métier de bergers. Il ne restait plus qu'à leur délivrer un diplôme de parchemin et à les renvoyer

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sur les Hauts Plateaux pour prêcher la bonne nouvelle à leurs coreligionnaires.

Malheureusement, pas un berger n'a regagné son troupeau.

Les élèves de Tlnstitut modèle sont descendus vers les villes pour y quémander des places ; ils se sont établis cafetiers, interprètes, guides des étrangers à travers les lieux de plaisir de la Casbah.

« Dans ces conditions la suppression de l'école s'impose. C'est une mesure qui paraîtra malheureuse k beaucoup ; les bons bergers sont, en effet, bien rares. Mais lorsque l'on connaît les Arabes, qui forment la presque totalité des élèves de Moudjebeur, on se résigne à cette conclusion. Jamais un indigène, après avoir appris à parler français, à lire et à écrire, ne restera berger. Il deviendra tout : Kodja, cavalier, garde champêtre, tout, excepté pasteur. »

Qui a formulé cette condamnation?

Ce n'est pas un journaliste algérien, hostile aux « rattachements », c'est le propre directeur de la bergerie de Moudjebeur dans un rapport qu'il a publié en 1889 sur l'industrie lainière de l'Algérie.

De ces faits et de leurs corollaires une conclusion se dégage.

S'il est vrai que l'Algérie trouverait dans la transformation de son troupeau un remède à la crise qu'elle traverse, c'est folie de penser que dans celte évolution l'État prendi'a utilement la place de l'initiative privée.

Ce que l'administration pouvait tenter pour le bien public, elle l'a essayé. Instruit par les faits, par l'échec de ces précédentes expériences, le gouvernement général vient de tenter une œuvre qui, si clleest soutenue, peut sauver la colonie de la faillite. Dans l'opinion que les troupeaux étaient la plus certaine richesse du pays, le gouverneur a voulu

établir l'inventaire exact de cette fortune. Il s'est adressé à ceux qui seuls pouvaient mener à bien une pareille enquête, aux généraux commandants de division et aux préfets des trois pro\inccs. Il les a invités à demander à leurs agents et subordonnés, aux commandants de cercles, aux chefs d'annexés, aux officiers des affaires indigènes, de remplir un questionnaire uniforme, et de compléter les renseignements généraux par les observations de l'expérience privée.

L'examen des Hauts Plateaux portait sur deux points principaux : les ressources en eau et les ressources en pâturages. Dans le même temps, les ingénieurs de l'hydraulique agricole entreprenaient des études sur le terrain même, « en vue de l'établissement de projets de j^'divs (citernes-abreuvoirs) conçus économiquement et classés par ordre d'urgence.»

A l'heure actuelle, cette formidable enquête, commencée en août 1891, est achevée. Sous ce titre : Le Pays du mouton, « conditions de l'existence des troupeaux sur les Hauts Plateaux et dans le sud algérien^ », le gouverneur général de l'Algérie vient de publier le rapport qui groupe et coordonne tous les renseignements recueillis. C'est proprement la première pierre de l'édiûce à construire, la base sur laquelle la prospérité de l'Algérie pourrait être relevée.

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