‹ Je deviens colon; moeurs algériennesChapitre 19 sur 28 · Alger, chez Giralt · texte numérisé non relu

Alger, chez Giralt

« Les troubles — dit une note placée en tête du rapport — les troubles qui ont éclaté à diverses reprises, dans le sud, tantôt à Test, tantôt à l'ouest et au centre, devaient nécessairement avoir pour conséquence d'empêcher l'administration, pendant une longue période de temps, de s'occuper d'une manière spéciale de l'amélioration des conditions d'existence des grands troupeaux qui vivent sur les Hauts Plateaux et sur les versants sahariens. Les efforts du gouvernement algérien étaient d'ailleurs tout naturellement dirigés vers l'œuvre de la colonisation qui absorbait toutes les ressources budgétaires. La question de l'aménagement des eaux sur les Hauts Plateaux n'avait cependant jamais été perdue de vue : d'importants travaux de captage de sources, de creusements de puits artésiens ou autres, en font foi ; mais c'est durant ces dernières années que s'est produite l'idée de constituer , dune manière artificielle, au besoin, des réserves d'eau de pluie, ou autres, comme celles qui se forment en hiver dans certaines dépressions du sol et qui sont désignées dans le pays sous le nom de rdir. Il s"agit, cela va sans dire, de créer des réservoirsabreuvoirs dans les territoires dont les pâturages, faute d'eau, ne peuvent pas être utilisés par les troupeaux. »

Suivent les rapports particuliers de chacun des

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enquêteurs accompagnés des tableaux qui en sont le commentaire.

Ces états, divisés en treize colonnes, donnent pour chaque cercle : le nom des tribus, le nom des fractions de tribus, le nombre des têtes de bétail (qîoutons et autres), l'indication des lieux d'où ces tribus viennent, des lieux où elles se rendent, l'itinéraire de l'aller et du retour, avec le relevé des principales localités traversées, des points d'eau qui se trouvent le long de la route, la nomenclature des arbustes et des plantes dont se compose le pâture, enfin une colonne pour les observations particulières.

Voilà le travail que l'administration algérienne a entrepris et achevé pour douze millions de moutons, éparpillés sur une surface de quarante millions d'hectares. Elle sait à l'heure qu'il est où établir des points d'eau, quel prix exact lui coûterait chaque citerne, quelle forme il faudrait donner à ces r'dirs, pour empêcher d'une part que l'eau ne s'évapore, de l'autre que les moutons ne corrompent la citerne en entrant pour se désaltérer. Enfin, l'administration a demandé des crédits aux pouvoirs publics. Elle a marqué chaque tête de bétail, pesé chaque goutte d'eau, compté chaque brin d'herbe.

Que peut-elle faire de plus ?

Elle attend la réponse des colons déjà installés dans le pays, surtout l'initiative des jeunes Français qui se lasseront bien de s'écraser dans des bureaux ou dans des antichambres de ministères.

Éric est un bon modèle de la première catégorie. Il avait commencé par l'engraissement du bœuf de boucherie ; l'expérience lui a prouvé que ces bêtes sans poids, durcies par le travail quotidien, ne pouvaient être sérieusement modifiées par l'étable et par la nourriture. Il ne s'est pas entêté. Il s'est tourné vers le mouton.

Je l'accompagne le vendredi au marché de Maison- Carrée. Il faut partir au point du jour, car la route est longue et les fossés pleins d'eau la rendent par

endroits dangereuse. Mais notre cheval garde dans les brancards de la petite charrette des habitudes de bête de selle. Il franchit les obstacles au vol et la voiture suit son bon coup d épaule.

Sous la pluie, qui parfois nous mouille pendant des heures, Éric est moins trempé, à l'abri de son burnous, que moi, sous un caoutchouc à pèlerine que j'ai pourtant acheté àTronhdjem, l'automne dernier, et qui a résisté, dans le Telemark, aux averses norvégiennes. C'est ce qui explique apparemment que ces gens aux jambes nues, enveloppées d'une pièce d'étoffe, qui grouillent dans la boue du marché, qui y couchent sous des tentes fragiles, ne soient pas tous emportés par la phtisie et par l'influenza.

Quelques milliers de bêtes de boucherie sont parquées dans un grand carré, clos de grilles ; quelques centaines de colons et de maquignons les gardent.

Nous voilà bien loin des rutilances sous lesquelles l'Orient est immuablement peint dans les tableaux de l'école. Pas une note de couleur qui vibre dans ce décor d'hiver. Le sol, les hommes, se fondent et se confondent dans la même gamme pâle et triste, tous les tons du burnous sale et de la boue délayée. Seuls quelques petits bœufs, plus sombres, tachés de noir aux mufles, aux épaules, aux poitrails et aux jambes, quelques capuchons kabyles brun foncé, rayés de brun clair, quelques vestes de moza-

bites, soutachées de laines multicolores, une face de Soudanien en sueur, quelques robes de bestiaux où le blanc terne s'échauffe, en dessous, de gris perle et de mauve, permettent d'accrocher l'œil à des détails qui renseignent sur l'orientation de la foule, marquent la direction des remous.

Nous allons, nous autres, du côté des moutons. Les bêtes sont groupées par petits tas de douzaines et de doubles douzaines. Une corde qui passe sous tous les cous, sur toutes les nuques, oblige les animaux à former une sorte de cercle où les museaux se touchent. Les croupes sont tournées vers l'acheteur. On tàte les pis pour voir si les brebis sont pleines. On cherche des bêtes vigoureuses, un peu maigres, et que le boucher a dédaignées pour le débit immédiat. Le prix de ces mères oscille entre douze francs et quinze francs. Dans quelques semaines elles vont mettre bas. A quelques mois l'agneau de lait, bien nourri par elles, vaudra de sept francs à dix francs. C'est le prix moyen qu'Éric aurait payé ses brebis, s'il avait acheté plus tôt, au mois d'octobre, sur les marchés du sud, avant la descente des nomades vers leurs postes d'hivernage.

Prenons donc notre carnet de marché, et là, tout debout, sous la pluie, alignons quelques chiffres.

Ils vont nous réconforter.

Une brebis coûte douze francs (prix moyen). A

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trois mois, son agneau se vend huit francs ; à la fin de l'hiver, la mère est grasse pour la boucherie. Mais il a fallu la nourrir. Les calculs de Millot et notre expérience prouvent que le fumier produit par le troupeau paye le fourrage qu'il consonmie. Pour les frais qui viennent du gardiennage, la tonte d'avril fournit, et au delà, à l'appointement des bergers.

Dans cette certitude, Éric a renoncé à cultiver les céréales. Il ne s'applique qu'à produire du fourrage pour accroître chaque année les têtes de son troupeau. Faites la part de la cachexie et de la clavelée, des frais de labour et de semailles, aussi larges qu'il vous plaira : il reste acquis (à supposer que vous revendiez sans bénéfice, au printemps, la brebis que vous avez achetée pleine à l'entrée de l'hiver), qu'en huit mois de temps, un capital de douze francs ou quinze francs vous aura rapporté huit francs ou dix francs d'intérêt. C'est plus assurément que ne peuvent produire ailleurs la spéculation combinée avec l'usure.

Et le métier que nous faisons là est un commerce de pères de famille. Il n'oblige point à séjourner sur la ferme au moment où les chaleurs de l'été seraient dangereuses pour des Européens et pour les enfants qu'ils élèvent. Il exige simplement cette vaillance qui se lève matin, qui affronte au besoin le froid de l'hiver et la pluie, qui palpe soi-même la toison et le pis, qui met ses comptes à jour avant le repos du soir.

Il reste aux jeunes gens qui n'ont pas atteint la trentaine à oser un effort plus lucratif et plus hardi .

Je les suppose élevés dans cette formule nouvelle qui fait sa part à la culture du corps. Ils tiennent à cheval ; ils sont sobres ; surtout ils résistent et ils veulent être les ouvriers de leur vie. Le régiment vient de leur donner l'endurance. Il leur a enseigné à ne point souffrir de la société des primitifs, des contacts un peu rudes. D'autre part, ayant passivement obéi, ils ont économisé des forces pour l'initiative; ils éprouvent à leurs heures des fringales de liberté. Qu'ils passent donc la mer; qu'ils viennent prendre dans quelque bergerie modèle, à Moudjebeur,

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chez des colons éleveurs, la place que l'indigène usurpe. 11 ne leur faudra pas plus d'une année pour apprendre leur métier de bergers, pour s'acclimater, pour se mettre sur la langue le vocabulaire d'un pasteur nomade, les deux cents mots dont on a besoin pour vendre et pour acheter des brebis. Alors qu'ils montent à cheval ; qu'ils profitent d'une saison favorable, afin d'aller essayer sur les Hauts Plateaux la vie libre.

Je ne leur propose rien que je n'aie supporté à la pire saison de l'année, rien que je n'aie pu endurer pendant la canicule. Je leur jure que mon rêve est demeuré tourné vers cette vie d'espace que j'ai connue trop tard, quand j'étais si fort engagé dans le chemin que je ne pouvais plus revenir sur mes pas. En effet, là où tout est à fonder, Ihomme doit précéder la femme et les enfants. C'est dans cet ordre que la famille humaine est apparue sur la terre.

Ceux qui iront là-bas tremper leur jeune énergie dans la pluie et dans le soleil peuvent créer un monde nouveau. Il n'est pas question de faire d'eux des bergers transhumants, de ces silhouettes muettes, enveloppées de voiles, qui, du haut de leurs selles, suivent, d'un bout de l'année à l'autre la ligne mouvante des troupeaux. L'indigène suffit à cette besogne inerte. Mais il faut que de jeunes Français viennent

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planter leur gourbi, eu attendant la maison, auprès de ces points d'eau que l'on va aménager sur les routes de la transhumance.

Le plan du gouvernement général comprend l'établissement (au moyen des innombrables journées de corvée dont disposent les ofDciers de communes mixtes) de hangars-abris où les troupeaux pourraient trouver refuge, en cas de neige et de tourmente, une halte d'ombre en temps de canicule. Voilà les points qu'il faut surveiller, car ce ne sera pas vainement que « trois cent mille moutons, passant chaque année une seule journée dans un refuge, y déposeront trois cent mille kilogrammes de fumier ». L'Européen qui aura organisé un parc sur ce passage écumera à vil prix les troupeaux de transhumance. 11 se constituera deux troupeaux : un de spéculation pour vivre, un autre d'élevage où il mêlera des étalons choisis, où il surveillera la lutte, où il imposera l'hygiène comme une règle. Il suffira qu'il fasse à ces dépôts une fois créés quelques visites annuelles. Il pourra passer utilement le reste de son temps, dans quelque port de la côte, à surveiller les embarquements. Ainsi il supprimera le courtier, qui accapare la plus grosse part des profits. A chaque visite, le colon des Hauts Plateaux trouvera son troupeau amélioré, la station plus florissante, car le passage des troupeaux et l'aménagement de l'eau

auront fécondé les alentours des abris. Des végétaux y auront pris place ; les dayas, les r'dirs, les hangars seront abrités par des rideaux d'arbres. Le mouton aura créé des oasis.

Voilà la Terre Promise que j'ai vue de loin. Je le sais, je n'y entrerai pas ; il me faut rester au pied de la montagne avec ceux qui me tiennent. Du moins, de la main qui me reste libre, je voudrais indiquer cette route à ceux qui peuvent encore disposer d'eux-m-^mes.

Entendront-ils la foi dans laquelle je leur crie :

— Là-haut !

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Je renconlre colle oljjcclion prévue :

— Si le dévelojjfjerncijl du Iroupeau de moulons doil êlre pour l'Algérie aussi profitable que vous le dites, d'où vient qu'on tarde à passer de» études aux actes? Imh dayafs et les f'dv-a ne sont encore creusés que sur le papier.

Ijs plus résistant obstacle que l'on trouve devant soi, au moment où les pioches se lèvent, ce n'est pas le granit des Hauts Plateaux, c'est unétatd'esj>rit, [jarliculier aux colons algéricins, et qui s'apj)elle \'(f arabopijobie ». Il a, comme tous les excès, ôéUnrniné une violence contraire, aussi déraisonnable, presque aussi dangereuse: cl'arabophiliew. Celle-ci Rcrail le fait des sénateurs, des jjersonne» parlemen-

taires en tournée de caravane, et, généralement do tous les touristes qui visitent la colonie avec un billet circulaire. Le séjour prolongé d'une villa de Mustapha ne guérirait pas les hiverneurs de cette contagion. L'Algérien allirnie qu'elle; cède ii un seul remède : l'exploitation d'une ferme ou d'une industrie quelconque dans Tinlérieur du pays. iMais alors quel changeaient à vue ! L'ancien arabopbile deviendrait un arabophobe plus violent que tous ses voisins : il ne parlerait plus ipie de la responsabilité collective, il réclamerait les tribunaux d'exception et le rétablissiMuont de la torture. Kn attendant, on nr soiiilVe p;is (pi'nn simple visiteur, un passant, ri-ste en dehors îles partis. On considère sa neutralité comme une hypocrisie.

On dit aux nouveaux vemis avec d'impayables moues de mépris :

— INaturelleinent vous êtes arabopbile?

Il serait vain de s'en défendre; quiconque vient de l'autre côté de la mer est suspect; on voudrait condamner ces débaniuants à la quarantaine, lUuis quelque la/aret, où on leur imposerait le contact d'indigènes choisis. On n(> permettrait l'atterrissago qu'aux junes faibles, (pii, du cœur connue îles lèvres, reconnaîtraient (pie les indigènes sont, en bloc, des canailles irréductibles.

Cette monomanie paralyse les ellorts de ceux (pii

veulent chercher dans la régénération du troupeau la prospérité de la colonie. A l'heure actuelle, presque toute la richesse des montons est aux mains des indigènes. Cela suffit pour qu'une catégorie de colons — la clientèle électorale — s'oppose de toutes ses forces à l'exécution des travaux projetés. Elle ne s'avise pas qu'elle pourrait jouer dans cette révolution le rôle, lucratif entre tous, d'intermédiaires. Elle criaille dans les banquets, dans les petits journaux, dans les réunions préparatoires :

— Avons-nous conquis l'Algérie pour nous ou bien pour ces moricauds?

Elle ne songe point que les Européens, noyés, en Algérie, dans un flot d'indigènes, seraient aussi incapables de produire, si cette ressource de force lui faisait défaut, qu'une machine à vapeur si le charbon et l'eau venaient à lui manquer. Elle oublie que c'est surtout l'argent fourni par les impôts indigènes qui bâtit les villes, soutient les villages de colonisation, paye les roules. Dans sa haine aveugle, elle préférerait la banqueroute à une prospérité où l'indigène aurait sa part.

Un des principaux fonctionnaires de la colonnie me disait à ce sujet, peu de jours après mon arrivée :

— Mon Dieu, si l'Algérie était une île, si c'était la Corse, nous pourrions tenter de donner salisfac-

tion à nos colons. On essayerait de la couler pendant vingt-quatre heures comme un piège à rats, on la renflouerait ensuite. Mais en arrivant sur ce continent, nous ne nous sommes pas trouvés, comme les Anglô-Saxons en Amérique et en Australie, en face de pauvres sauvages que l'on pouvait anéantir par la poudre et par le whisky. Nous avons eu afïaire à une race merveilleusement prolifique et forte, soutenue dans sa résistance par une religion qui n'a pas d'athées, par une sobriété qui n'a pas de fissures, surtout appuyée à un formidable réservoir d'invasion ; l'Afrique entière, la sémite et la noire, conquise sur les féticheurs par les agents de l'Islam, ne sera bientôt plus qu'un immense conservatoire de musulmans. Que faire dans ces conditions? Anéantir l'indigène? C'est une sottise d'y songer. Espérer son assimilation par l'instruction, par les mariages? C'est une utopie d'arabophilcs. 11 faut se contenter de trouver, dans l'intérêt bien entendu des deux parties, un modus vivendi entre l'indigène et le colon. Habitez dans la campagne, fréquentez les foires, visitez, si cela vous plaît, les écoles du département, et, je le gage, dans un mois, vous viendrez me dire : « Le marché de Maison- Carrée a plus fait pour l'assimilation que tous les instituteurs et tous les décrets de l'instruction publique. »

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Je constate chaque jour combien cette opinion est véritable. Nous sommes cernés par trois groupes importants de gourbis que nulle clôture ne sépare de nous; à gauche, un certain Abd-el-Kader, dont j'ai déjà parlé, à propos des licences qu'ils prenaient avec nos sources. Nos relations avec ce voisin ne sont pas très cordiales. Il ne se contente pas de jeter des pierres dans les puits ; il possède un chameau qui s'évade, de temps en temps, et vient patarasser dans nos orges. Chaque fois c'est une chasse homérique. Le chameau fait des lôtes-à-queue, il balance désespérément dans l'air son cou de dindon. Éric s'en empare, et, sans autre forme de procès, il le met en fourrière. Abd-el-Kader rentre en possession de sa bête contre une amende de deux ou trois douros. Cela lui fait mal au cœur de les sortir de la bourse marocaine où ils étaient ensevelis. Tout de même il se résigne. 11 dit à son voisin :

— Tu es sévère, mais tu es juste.

Il fait coucher son djemcl, il s'assoit sur la bosse. 1 salue et il se retire avec dignité; mais tout cela né met point de cordialité dans nos relations.

Notre voisin de gauche s'appelle El-Hadj, c'està-dire le Pèlerin ; il a, en effet, visité trois fois les villes saintes. C'est le plus gr©s bonnet de la circonscription. 11 possède trois femmes, des bœufs, deux charrues, quelques chevaux. Il habite une

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maison do maçonnerie, couverte de tuiles. Nous vivons avec lui sur le pied de la politesse courtoise et des petits services. L'autre jour, il nous a emprunté un fourgon pour conduire ses femmes au pèlerinage. C'est chez lui que les enfants ont mangé un couscous d'après-midi, au lait et à la poule. Ellladj est charitable; il a recueilli la veuve de son frère et les enfants de son frère. Il est vrai qu'il les avait dépouillés de leur héritage, mais l'artifice était légal et celle petite habileté n'a porté aucun préjudice à la considération dont le Pèlerin est l'objet dans toute la région. Le prophète n'a-t-il point écrit dans son livre :

« Celui qui entrera dans la Mecque en sortira pur comme l'enfant qui vient de naître.

» Une prière dans la Mecque vaut cent mille prières.

» Un jour de jeûne, cent mille jours de jeûne.

» Toute bonne action, cent mille bonnes actions. »

Si El-Hadj est le personnage le plus vénéré du pays, le garçon que je préfère à tous est un certain Brahim-ben-Mohamed, que nous appelons Négro, parce qu'une pinte de sang noir a été versée dans ses veines du fait de quelque grand'mère esclave. Négro lient dans l'exploitation d'Éric l'emploi de khammès.

Le khammès est un ouvrier que l'on ne rétribue

pas en argent, mais, après moisson faite, avec le cinquième de la récolte {khamça cinq). A la fin de septembre, il élève un gourbi sur la terre de son maître ; il reçoit une avance de trente à quatre-vingts francs qui lui sert à se libérer de ses dettes, à acheter des vivres, des habillements, une femme, etc. Quand le gourbi est installé, le maître fournit à son khammès une paire de bœufs dont celui-ci sera responsable jusqu'à la fin des labours. Le khammès pousse la charrue, sème, sarcle, moissonne, bat, vanne, dresse les meules et les recouvre. A temps perdu, il travaille comme journalier sur la ferme ; ses femmes ou ses enfants traient les vaches, nettoient les écuries, sont employés au sarclage. D'ailleurs le khanoun, c'est-à-dire la coutume algérienne, a réglé de toute éternité le détail de ses droits. Suivant le nombre des membres de sa famille, il reçoit, chaque semaine, un ou deux doubles décalitres de grain, un mouton ou une chèvre aux fêtes religieuses, puis quelque menue monnaie pour acheter des gandouras, milafas, chemlas, etc. Tout cela lui est fourni à titre d'avance, remboursable sur la récolte. Il est infiniment rare qu'un khammès manque à son contrat, qu'il disparaisse au moment de régler ses comptes, c'est-à-dire le jour de la moisson. Éric a fait là-dessus une statistique. Elle prouve que la fidélité moyenne des khammès à leurs engagements

est infiniment supérieure à celle des spéculateurs de Bourse. C'est peu dire, et le khammès mérite d'être loué plus positivement. Si on le traite avec équité, suivant ses usages, il s'attache volontiers h une exploitation. Il finit par se croire chez lui. C'est un client, tel que l'a connu et protégé la société romaine.

Le susdit Négro est le type du khammès probe. C'est un fils d'honnêtes gens et son respect pour ses parents est extrême. L'autre jour il nous accompagnait ainsi que son père, à la chasse. Quelqu'un a raconté une de ces histoires de plein air où les femmes ne sont pas trop bien traitées. Aussitôt Négro s'est éloigné de notre groupe.

Comme on rentrait au logis, Éric lui a demandé :

— Pourquoi t'es-tu retiré de nous tout à l'heure ? Le garçon a répondu sans embarras :

— Parce que mon père était là. Un fils ne doit pas parler des femmes devant son père.

Notez que le père a cinquante ans et que le fils touche à sa trentaine. Concluez- en que nous aurions quelques utiles habitudes de respect à emprunter au gourbi.

Ce Négro s'assimile doucement nos mœurs par l'observation. Il se peut que l'instinct d'imitation soit chez lui plus développé que chez bien d'autres, à cause de son métissage noir ; mais tout de même il

est bien arabe par l'orgueil, la méfiance, l'ombrageuse fierté. Cependant, il n'a épousé qu'une seule femme, comme les roumis. Je l'ai rencontré, l'autre jour, qui remontait chez lui en coup de vent, la figure illuminée. Il venait d'acheter une paire de souliers pour son petit garçon . Il a abandonné son araire sans soc de fer pour la charrue Dombasle. C'est lui qui a été mon maître de labour.

Tout en poussant les bœufs, il ma conté son histoire d'enfance, et, dans la sienne, celle de toute sa race.

Jusqu'à sept ans il a couru le long des routes, il s'est rôti au soleil dans une chemise que sa mère avait tissée. Alors on l'a circoncis. A quinze ans son père l'a présenté au marché, C'est une cérémonie analogue à la prise de toge des jeunes Romains. Bien sûr, il était venu mille fois sur la place avant cette cérémonie pour se battre avec les gamins et avec les ânes ; mais ce jour-là son père l'a présenté officiellement à ses amis. On lui a mesuré la tête et le cou dans un certain sens, on a multiplié ou divisé un chiffre par l'autre, on lui a reconnu le droit de jeûner. Quatre ans après il s'est marié. Sa mère et sa sœur avaient vu pour lui la jeune fille et lui avaient assuré qu'elle était jolie. Le père en demandait quatre cents francs, il l'a eue pour trois cents. Il est heureux avec elle.

Nous causons souvent de son fils. Il désire, et, tout ensemble, il craint de l'envoyer un jour dans une école française.

— Car, vois-tu, dit-il avec une nuance d'embarras, les colons n'aiment pas la justice. Quand nous leur achetons, tout est lourd ; quand nous leur vendons, tout est léger. Ils nous trichent sur le poids, sur les kilogrammes, sur les centimes. Je ne veux pas que mon garçon soit volé!... D'autre part, en fréquentant vos écoles, s'il allait se métourner, comme Auguste. . .

— Qui ça, Auguste?

— Le domestique du Docteur.

Et il me conte cette surprenante histoire : Ces jours derniers, le Docteur avait emmené en partie le gamin de quinze ans qui étrille son cheval. Après la chasse, on a servi de la soupe aux choux avec du lard. Le malheureux Auguste, que le plein air avait mis en appétit, a planté sa fourchette dans cette nourriture défendue. Il comptait sans l'Arabe qui servait les chasseurs. La nuit suivante, ce bon musulman s'est mis en route. Il a fait vingt kilomètres à pied pour venir dire dans le café maure :

— Vous savez, Auguste... le domestique du Docteur... il mange du cochon!...

J'admirais le zèle de ce piéton et je m'informai en

souriant des conséquences de sa dénonciation publique.

Mais Négro ne plaisantait pas :

— A présent, continua-t-il , Auguste n'est pas fier; car si jamais le Docteur le renvoie, s'il se trouve sans pain, personne ne voudra plus l'assister. On lui dira : « Va, mangeur de cochon ; va-t'en manger du cochon avec les Français ! »

C'est-à-dire qu'Auguste est mis en interdit pour une cuillerée de soupe aux choux. Décidément, les Arabes n'ont pas fait de progrès depuis le temps où ils disaient au général Daimias :

— Pourquoi nous vous méprisons, vous autres, roumis? Parce que vous riez même pour dire bonjour, parce que vous êtes les complaisants de vos femmes, parce que vous mangez du cochon et parce que vous embrassez vos chiens...

En d'autres termes :

Nous sommes légers et nous nous compromettons avec des animaux impurs.

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